Voyage d'exploration en Indo-Chine/De Houten à Vien Chan

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EMBOUCHURE DU SE NGUM.


XII

DE HOUTÉN À VIEN CHAN[1]. — SANIABOURY. — RÉGION DE LA CANNELLE ET DU BENJOIN. — PONPISSAY. — NONG KAY. — COMMUNICATIONS AVEC POUEUN ET LE TONG-KING. — LES RUINES DE VIEN CHAN.


Les passe-ports de Chine dont j’arrivais muni permettaient de donner au voyage la plus grande extension possible. Pour la première fois depuis plus de trois mois, nous nous trouvions enfin tous réunis, pleins d’ardeur et de santé, autour du chef de l’expédition ; aux longs tâtonnements du début allait succéder l’exécution nette, ferme et rapide du programme qu’il s’était tracé.

Malheureusement, la saison sèche touchait déjà à sa fin ; les pluies allaient venir, et avec elles leur cortège de difficultés matérielles et de maladies. Il fallait se hâter pour n’être point trop assaillis par le mauvais temps avant notre arrivée à Luang Prabang, seul point assez important pour qu’un long séjour pût y être fructueusement employé.

Dès le lendemain, nous quittâmes Houtén pour nous rendre à Saniaboury[2], Muong situé, comme le précédent, sur la rive droite du fleuve, à l’embouchure du Soumcam, affluent assez important de cette rive. La distance n’est que de huit à neuf milles géographiques. Le fleuve coule paisiblement, dans cet intervalle, entre des berges basses et sablonneuses, et ne décrit qu’une courbe à peine sensible qui incline son cours jusqu’à l’O.-N.-O. Partis à six heures et demie du matin, nous arrivâmes à dix heures et demie. Un nouvel arrêt nous était imposé là pour changer de barques, et ces étapes trop fréquentes avaient été, depuis Bassac, une des plus grandes causes de la lenteur de notre voyage.

Ainsi que la plupart de ses collègues, le gouverneur de Saniaboury était parti pour Bankok, afin d’assister aux funérailles du second roi de Siam. Sa femme nous fit de très-bonne grâce les honneurs de sa capitale, riant village dont les cases, disséminées dans l’angle formé par le Cambodge et le Soumcam, respirent l’air de propreté et d’aisance commun à toutes les habitations de cette partie du Laos. Comme à l’ordinaire, le logement de l’expédition était préparé à l’avance, et l’on fit immédiatement partir un courrier pour Ponpissay, le Muong suivant, afin que l’on pût y faire préparer immédiatement de nouveaux moyens de transport.


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EMBOUCHURE DE LA RIVIÈRE DE SANIABOURY.

Nous ne séjournâmes que soixante-douze heures à Saniaboury. Non loin de là se trouve une fabrique de poteries que le docteur Joubert alla visiter.

Nous nous remîmes en route le 16 au matin. Le prochain Muong était cette fois assez éloigné : on nous annonçait un trajet de huit à neuf jours et une navigation assez facile.

Quelques heures après notre départ, les villages et les arbres fruitiers disparurent des rives du fleuve, et furent remplacés par la forêt. Le soir, nous doublâmes une île, Don Kassec, précédée et suivie de nombreux bancs de sable au milieu desquels le chenal du fleuve est difficile à déterminer.

Le lendemain, les rives du fleuve devinrent plus accidentées ; un massif montagneux, appelé Phou Ngou par les indigènes, apparut droit devant nous, dentelant l’horizon d’une triple ligne de sommets ; quelques petites collines se montrèrent en même temps sur la rive droite. Le 18 mars au soir, nous nous arrêtions au pied des premiers contre-forts de Phou Ngou. Quelques villages de nouvelle formation s’élevaient sur la rive gauche ; ils étageaient leurs rizières sur les dernières pentes de la montagne. Ils dépendaient du gouverneur de Houtén, quoiqu’ils ne se trouvassent point sur son territoire. Au Laos, l’impôt est basé sur le nombre des habitants inscrits, et ceux-ci ne sont autorisés à se déplacer pour aller chercher au loin des terres plus fertiles, qu’en conservant l’attache de la province sur les registres de laquelle ils figurent. Aussi n’est-il pas rare de trouver, à côté les uns des autres, des villages relevant d’autorités très-différentes et souvent fort éloignées.


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EMBOUCHURE DE NAM KDIN.

Les petites chaînes, détachées du massif principal de Phou Ngou, au pied desquelles nous nous trouvions, couraient parallèlement au fleuve, dont la direction depuis Saniaboury s’était relevée au N.-N.-O. Nous ne pouvions douter que ce ne fussent là des ramifications de la grande chaîne de Cochinchine, et nous n’allions pas tarder sans doute à trouver des indices du voisinage des Annamites ; mais, dès le lendemain, à partir de l’embouchure d’une jolie rivière, appelée Nam Kdin[3], dont la vallée, d’une apparence pittoresque, semblait se diriger au N.-O., le fleuve tourna brusquement à l’ouest entre deux berges devenues plus hautes, désertes et très-boisées, et le long desquelles les traces des animaux sauvages, troupeaux de buffles et d’éléphants surtout, se montraient fort nombreuses. Nous trouvâmes même un cerf abattu par un tigre et laissé presque intact sur la berge. Ce fut pour nous une excellente aubaine, et nous vécûmes pendant deux jours des reliefs de Monseigneur le tigre, comme l’appellent les Annamites.

Quelques blocs de grès réapparurent dans le lit du fleuve, légèrement rétréci, et formèrent, à certains coudes, de petits rapides très-facilement franchissables en toute saison. À l’un d’eux, nommé Keng Sdoc, je ne trouvai que 4 mètres de fond maximum. Ce rapide est situé à peu de distance de l’embouchure d’un ruisseau, Huei Bambat, qui sert de limite aux provinces de Ponpissay et de Saniaboury. Les roches qui forment Keng Sdoc sont sur deux lignes parallèles dirigées au S. 10 E., et inclinées de 30 à 40° vers l’ouest. Un autre massif montagneux peu élevé, celui de Phou Hong, succède, sur la rive droite, à celui de Phou Ngou, auquel maintenant nous tournions le dos.


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ARRIVÉE À BAN BOUNCANG UN JOUR DE FÊTE.

Nous arrivâmes le 20 mars à l’embouchure d’un affluent navigable, le Nam San, qui paraissait provenir de cette nouvelle chaîne. Un grand et beau village, Bouncang, s’élevait vis-à-vis, sur la rive droite, et nous prîmes terre, vers quatre heures du soir, sur la magnifique plage de sable que la baisse des eaux avait laissée à découvert au pied des maisons et des jardins qui bordaient le fleuve. Une fête mettait toute la population en liesse : c’était jour de pleine lune, consacré, comme l’on sait, par les rites bouddhiques. Les pagodes regorgeaient de fleurs, de fruits et de fidèles. Dans les rues du village, un grand nombre de marchands ambulants se disputaient les faveurs de la foule. Il me sembla même que le nombre et la variété des étalages offerts au public attestaient une civilisation plus raffinée et des goûts moins simples que ceux du Laos méridional. Le commerce avec Bankok par Korat trouve un débouché facile sur ce fertile et populeux plateau que le fleuve contourne si paisiblement à partir de Ban Mouk et dont le Se Moun est une des grandes artères. Quant aux denrées indigènes, nous remarquâmes pour la première fois l’apparition de la cannelle[4].

Mais pour moi le plus grand intérêt de notre halte était moins dans le spectacle animé et parfois, hélas ! — aviné, — qu’offrait la population de Bouncang, que dans une éclipse de lune que j’espérais pouvoir observer à la chute du jour. Malheureusement l’horizon était légèrement embrumé, comme il arrive toujours après les chaudes journées de la saison sèche, et, d’après les limites que j’assignais à notre longitude, le phénomène devait se produire presque immédiatement après le lever de la lune. Quelques légers strati vinrent s’ajouter au rideau de vapeurs qui voilaient l’orient, et mes préparatifs devinrent inutiles. Ce fut pour moi une vive contrariété que la perte de cette occasion de rectifier notre position géographique et de régler nos chronomètres. Elle ne se représenta plus dans toute la suite de notre voyage.

Le lendemain, nous continuâmes à faire de l’ouest en remontant le fleuve ; cette direction où il persistait depuis trois jours n’était point un coude ordinaire produit par un accident de terrain local ; elle attestait un changement réel et durable dans l’orientation générale de la vallée que nous explorions. De temps en temps nous découvrions, enveloppée dans les lentes sinuosités du fleuve, une île, joyau verdoyant sur les eaux paisibles dont elle élargissait le lit sablonneux et peu profond ; quelquefois aussi, des bancs de roches, assises souterraines des montagnes de la rive gauche, venaient étrangler brusquement le fleuve, qui retrouvait alors pendant un court intervalle ses grandes profondeurs d’autrefois et un courant plus accentué. Ces rapides n’offraient aucun danger à ce moment de l’année ; mais les quelques rochers épars sur les rives, et alors à découvert, produisent, aux hautes eaux, des tourbillons si violents, que le passage reste impossible, pendant quelques jours, à l’un de ces rapides nommé Hang Hong, que nous franchîmes le 21 mars. Les bateliers entretiennent soigneusement quelques fleurs au pied d’un petit Tât construit sur l’un des rochers qui le dominent. Au pied même de ce rocher, il y avait au moment de notre passage 25 mètres d’eau ; un peu plus au large, je ne trouvai pas fond à 30 mètres. Le fleuve n’a en cet endroit que 250 mètres de large. Je pus constater par la ligne, tracée par les eaux au moment de l’inondation sur les parois verticales des rochers, que le fleuve s’élevait en ce point à 13m,80 au-dessus de son niveau actuel.

Le lendemain nous franchîmes un autre rapide nommé Keng Ahong, situé un peu en amont de l’embouchure du Nam Makang ; il est formé par un plateau de roches, qui laisse, du côté de la rive droite, un chenal étroit et profond de 25 mètres.

Ầ partir de Hang Hong, le Cambodge, qui avait conservé jusque-là une certaine tendance à se relever au nord, s’infléchit de plus en plus vers le sud ; les sommets des chaînes de la rive gauche s’abaissèrent et disparurent ; les méandres du grand fleuve devinrent aussi capricieux et aussi rapides que ceux d’une petite rivière. Nous passâmes par tous les rhumbs sud, est et ouest du compas, et cela à notre grand dépit, car la seule direction que nous aurions voulu suivre eût été celle du nord, qui seule pouvait nous rapprocher des sources du grand fleuve et nous amener dans des régions d’un aspect plus nouveau et d’un climat plus favorable. Dans un voyage de cette nature, on est toujours impatient de changement, et chaque jour qui n’apporte pas une émotion nouvelle est un mécompte. Les plus gracieux paysages deviennent monotones quand ils se succèdent les mêmes pendant deux fois vingt-quatre heures.

En ce moment, l’aspect du Cambodge se rapprochait de plus en plus de celui du Se Moun, au-dessus d’Oubôn. Le cours des deux rivières était devenu parallèle. Le fleuve était désert ; quelques barques de pêcheurs se montraient de loin en loin : on sentait que le commerce ne se servait plus de la voie fluviale, la plaine au milieu de laquelle celle-ci se frayait un trop sinueux chemin offrant des routes aussi faciles et plus directes.

Le 23 mars, nos bateliers nous montrèrent, sur la rive droite, une pagode qui contenait l’empreinte d’un pied de Bouddha. Ces sortes d’empreintes sont excessivement nombreuses au Laos. On sait que les plus célèbres, pour les bouddhistes du sud, sont celles du pic d’Adam, sur lequel Gautama a posé son pied gauche, et de la montagne appelée par les Siamois Souana Bapato, et plus connue sous le nom de Phra bat, « pied sacré[5] », qui est située entre Korat et Bankok.

Les maisons et les jardins commençaient à réapparaître en grand nombre sur les bords du fleuve, qui continuait toujours son étonnante course au sud. Nous approchions du chef-lieu de la province. Le soir du même jour, nous nous arrêtâmes à Nong Coung, village considérable situé vis-à-vis de l’embouchure du Se Ngum, le plus grand affluent de la rive gauche du fleuve que nous eussions rencontré depuis Houtén. D’après les renseignements que nous recueillîmes, cette rivière peut être remontée six jours en barque, et traverse une région forestière très-productive. C’est de là que viennent en partie la cannelle, dont nous avions constaté l’apparition quelques jours avant sur les marchés indigènes, et le benjoin, qui ne vaut guère dans le pays que 4 francs 50 centimes le kilogramme. Le commandant de Lagrée eut un instant l’intention de faire explorer par M. Thorel les lieux où l’on récolte la précieuse écorce ; mais, malgré le très-vif désir de notre botaniste, la nécessité d’accélérer notre voyage fit renoncer à ce projet.

Le lendemain, 24 mars, nous arrivâmes à Ponpissay, où l’on travaillait déjà à l’armement des barques qui devaient remplacer celles de Saniaboury. L’accueil des autorités fut en rapport avec cette activité de bon augure. Ponpissay s’étend sur les deux rives d’un petit affluent de la rive gauche appelé Luong qui vient de Phou Phaphan dans la province voisine de Nong Kay. De nombreuses pagodes attestent la richesse de ce chef-lieu. Les maisons y sont plus élevées que d’habitude au-dessus du sol, et les vastes rez-de-chaussée ainsi obtenus servent d’ateliers pour le tissage de la soie et du coton. Je ne doute pas que Ponpissay ne soit le lieu cité dans la relation de Wusthof sous le nom de Huyloun (huei, ruisseau, rivière, en laotien, et loun, contraction de Luong), comme célèbre pour la fabrication des vêtements de soie. « Ce sont les meilleurs, dit-il, que l’on exporte au Siam, Toncquin, Quinam et Camboje. » Ce commerce n’existe plus aujourd’hui, la domination siamoise ayant absorbé à son profit toutes les relations extérieures des régions laotiennes ; mais les langoutis de soie de cette partie du Laos méritent encore la réputation qu’ils avaient acquise au dix-septième siècle par leurs couleurs brillantes et la finesse de leur tissu.

Le Muong prochain, dont nous n’étions qu’à un jour et demi de marche, était celui de Nong Kay. C’est dans sa circonscription que se trouvent les ruines de Vien Chan l’ancienne métropole du Laos et le terme du voyage accompli par Wusthof en 1641. Un grand intérêt de curiosité s’attachait à l’étude de ces ruines. Nous n’allions certes pas y trouver les merveilles d’art du Cambodge ; nous allions y lire couramment une page d’histoire moderne, au lieu de nous trouver en présence d’un indéchiffrable problème d’archéologie. Comme si ce n’était pas assez de cet aiguillon pour notre impatience, le temps redevenait chaud et orageux ; à cinq heures du soir, le thermomètre accusait encore plus de 33 degrés. La brise régulière du nord-est, dont nous étions habitués depuis six mois à ressentir l’influence rafraîchissante, faiblissait ; l’horizon du sud-ouest s’illuminait fréquemment d’éclairs, et le roulement lointain du tonnerre commençait à se faire entendre. Tous ces indices nous annonçaient la venue des pluies. Le fleuve allait grossir, et les difficultés de la navigation grandir outre mesure. Les raisons de se hâter étaient nombreuses, on le voit, et nous commandaient même de ne point consacrer un temps trop long à la visite des ruines de Vien Chan.


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TÂT NONG KAY.

Nous nous remîmes en route le 26 mars, après avoir grassement rémunéré les bateliers de Saniaboury. Nous venions de remonter, grâce à eux, plus de deux cents kilomètres du fleuve. On nous montra dans la forêt, près de l’endroit où nous fîmes halte pour déjeuner, les vestiges d’une ancienne résidence des rois de Vien Chan. Nous atteignîmes le soir même la limite des provinces de Ponpissay et de Nong Kay. Le lendemain, nous examinâmes avec curiosité des excavations faites par les chercheurs d’or dans un banc de quartz aurifère qui rétrécit extrêmement le lit du fleuve. Les indigènes connaissent l’usage du mercure pour le traitement du précieux métal, et nous les trouvâmes occupés en assez grand nombre au lavage des sables ; ce travail paraît ne leur donner aujourd’hui que d’assez minces résultats.

Immédiatement après avoir contourné ce lieu d’exploitation, le fleuve, dont la direction, depuis Ponpissay, s’était beaucoup relevée vers l’ouest, revint au sud en s’élargissant. Une de ces pyramides sacrées, si nombreuses au Laos, qui indiquent soit un tombeau, soit un lieu sacré, nous apparut de loin, isolée sur les eaux, au milieu du vaste demi-cercle creusé par le courant le long de la rive droite du fleuve ; depuis dix ans déjà, elle avait été détachée de la berge sur laquelle elle avait été jadis construite, et elle restait à demi inclinée sur l’onde comme un navire en détresse prêt à sombrer. Tant qu’elle restera debout, elle sera un point de repère excellent pour mesurer les empiétements du fleuve, empiétements qui, au milieu de terrains meubles, se reproduisent à chaque coude du côté extérieur et occasionnent sur la rive opposée des atterrissements ou des bancs de sable qui atteignent parfois des dimensions colossales. Pour le moment, le Tât penché nous signalait Nong Kay, où nous prîmes terre à onze heures du matin.

Nong Kay, fondé après la destruction de Vien Chan par les Siamois, a hérité en partie de son importance : c’est le plus grand centre de population que l’on rencontre sur les bords du Mékong de Pnom Penh à Luang Prabang ; les maisons, construites parallèlement à la rive, forment une rue de plus d’une lieue de long, coupée par plusieurs ruelles, ou plutôt par des sentiers perpendiculaires au fleuve. La ville paraît renfermer de 5 à 6,000 habitants. Les produits de son voisinage immédiat sont très-variés : le coton, la soie, le tabac et l’indigo sont cultivés au delà des besoins de la consommation locale ; il y a à peu de distance de la terre à poteries, de la chaux et des exploitations forestières fournissant d’excellents bois de charpente. Par sa situation, Nong Kay est l’entrepôt des productions de l’immense et fertile plaine que nous venions de traverser depuis Houtén ; le plomb, la poudre d’or, le fer qui vient de M. Leui situé à quatre ou cinq jours de marche dans le sud-ouest, le sel qui s’exploite dans les marais salants de la rive droite du fleuve, y trouvent un marché avantageux. Les productions de la région comprise au nord du fleuve, entre Luang Prabang et la frontière annamite, région dont Muong Poueun est la ville principale, ont également leur écoulement naturel vers Nong Kay. C’est de là que vient le plus riche apport commercial : la cire, l’ivoire, les plumes, les peaux, les cornes, le benjoin, la cannelle. C’est par Muong Poueun qu’ont lieu toutes les communications avec le Tong-king. On dit que cette localité produit du soufre et du fer.

C’est peut-être par la route de Muong Poueun que le père Bonelli avait essayé de pénétrer au Laos en venant du Tong-king en 1638, et que le père Leria fit le trajet inverse : (Voy. ci-dessus, p. 9.) Celui-ci partit de Vien Chan le 2 décembre 1647, accompagné, par ordre du roi, dit Marini[6], d’un grand nombre de barques. Il chemina par eau pendant quinze jours, puis par terre pendant dix jours, avant d’entrer dans la province de Guiam (Nghe-an ?) qui appartient au Tong-king. La plus grande partie du pays qu’il traversa était une plaine sablonneuse et déserte, dans laquelle se trouve un étang dont l’eau est chaude et bouillonne quelquefois ; il y a là aussi des forêts où abondent les arbres qui produisent la cannelle et les clous de girofle. Outre les oiseaux habituels, on en voit qui sont d’une taille énorme et qui font en volant un bruit horrible ; les tigres y sont en quantité prodigieuse. Au delà de cette plaine, est une chaîne de montagnes appelée Rumoi, qui sépare le Laos du Tong-king. Le mont qu’il faut franchir pour passer d’un royaume à l’autre, est couvert d’une épaisse végétation et si élevé que l’on dit qu’autrefois on venait y entendre les paroles des habitants du ciel. Son ascension est des plus difficiles : il faut s’accrocher aux racines des arbres pour escalader les rochers [7]. De l’autre côté, on arrive à un poste de douane de la province de Guiam.

Le père Koffler, missionnaire qui a résidé en Cochinchine de 1740 à 1755, parle aussi [8] des hautes montagnes qui séparent la Cochinchine du Laos et des passages difficiles qu’elles offrent. À six lieues du Song Gianh est une caverne a stalactites où de petites barques peuvent pénétrer. Au delà est une plaine cultivée et arrosée par un fleuve large et profond où les poissons se prennent avec la main. La région voisine est déserte et sablonneuse, et les noirs habitants des montagnes l’appellent la terre des démons. La nuit, des flammes sortent du sol, et l’on entend des bruits terribles. Ces habitants, ajoute le père Koffler, sont de mœurs douces et franches, le roi de Cochinchine en fait sa garde et a plus de confiance en eux qu’en ses propres sujets. Mais ils tuent impitoyablement tous ceux qui les trompent. Quand les Cochinchinois manquent de franchise avec eux, ils interrompent le commerce et cessent de leur payer le tribut annuel. Tous les cinq ans, ils envoient une ambassade et des présents à la cour de Hué ; leurs ambassadeurs sont accompagnés d’une escorte de cinquante soldats bien armés et bien vêtus qui ne le cèdent en rien aux Annamites. Le roi de Cochinchine envoie quatre barques et cinq compagnies de soldats à leur rencontre. Ils parlent une langue peu différente de celle de la Cochinchine, et reconnaissent un bon et un mauvais génie.

Dans une lettre du père Lebreton, provicaire apostolique au Tong-king en 1786 [9], il est question de l’émigration d’un certain nombre de chrétiens annamites dans le royaume laotien de Tran-ninh, qui se trouve au milieu d’une plaine très-cultivée, à un jour de marche d’une montagne très-haute et couverte de forêts, que l’on met une journée entière à gravir, et une autre à redescendre. Le roi laotien de Tran-ninh paye tribut au roi du Tong-king, et les bateaux du Cambodge viennent commercer jusqu’à ce point. Au nord de Tran-ninh est le pays de Lao-luong (Luang Prabang ?) qui relève de la Chine ; au sud, celui de Lao-chan (Vien Chan ?). Le pays de Tran-ninh est très-sain et très-fertile ; l’air y est tempéré et l’hiver on y voit de la glace. Les habitants sont très-doux ; mais ils ne peuvent souffrir qu’on les trompe.

Ces renseignements sont à peu près les seuls que l’on possède sur l’aspect et la population de la vaste région à laquelle Muong Poueun donne accès. Il est difficile de préciser le point où l’on franchit la chaîne de Cochinchine pour passer du Laos dans le Nghe-an. Le texte italien du P. Marini ne dit pas si les quinze jours de navigation faits par le P. Leria en quittant Vien Chan ont eu lieu en descendant ou en remontant le fleuve ; une partie de ce trajet a pu être faite sur un affluent du Cambodge, le Se Hin boun par exemple, qui est peut-être le fleuve large et peu profond dont parle le père Koffler. Le Se Hin boun figure sur la carte de Mgr Taberd sous le nom de On bo’n ; il est navigable pendant huit jours à partir de son embouchure, et, d’après les renseignements recueillis par M. de Lagrée, il offre un passage souterrain qu’une barque peut franchir en un jour. Peut-être doit-on identifier Tran-ninh et Ninh-cu’ong, qu’il faudrait placer dans ce cas sur le cours du Hin boun. Les populations de cette zone sont probablement des populations mixtes analogues aux Soué et aux Pou thai. Marini[10] affirme qu’une des sept provinces du royaume de Vien Chan reconnaissait jadis la suzeraineté du Tong-king. Elle comprenait sans doute la région qui nous occupe. On voit que les droits de la cour de Hué sur la rive gauche du Cambodge, attestés par les récits des pères Koffler et Lebreton, remontent à une époque très-éloignée. Les Siamois ont ravagé Muong Poueun en 1833 et en ont ramené 25,000 captifs. C’est de ce moment que datent leurs prétentions à la possession de toute la vallée du Cambodge. Il faut signaler à l’attention des futurs explorateurs les phénomènes volcaniques mentionnés dans toute cette région parle P. Leria et le P. Koffler, et dont on retrouve l’action irrécusable sur toutes les roches de la rive gauche du Cambodge, depuis le massif montagneux d’Attopeu, jusqu’aux marbres de la vallée du Hin boun et les formations calcaires de Luang Prabang.

Le commerce de Nong Kay est entre les mains des Chinois de Korat qui y apportent leurs marchandises ordinaires, ustensiles de cuivre, coutellerie et miroiterie européennes, cotonnades anglaises, soieries chinoises, etc. ; les colporteurs chinois sont assez nombreux pour former un quartier à part, où l’on trouve, remisés sous des hangars, les nombreux chars à bœufs qui servent à leurs voyages à Korat. Mais, là comme partout ailleurs dans le Laos, ils ont à lutter depuis quelque temps contre l’active concurrence des Birmans ou des Pégouans des possessions anglaises.

Au moment de notre arrivée, la population était en fête : c’était le moment où, le repiquage du riz étant terminé, les cultivateurs n’ont plus qu’à désirer une saison pluvieuse favorable. Aussi prodiguent-ils les prières et les offrandes. Les sentiers qui du village conduisaient aux rizières, étaient ornés de banderoles flottant à l’extrémité de hauts bambous, et l’on trouvait à chaque carrefour de petits autels sur lesquels on faisait brûler des aromates[11].

Le gouverneur de Nong Kay était à son poste. C’était le premier des chefs de province que nous eussions rencontré qui se fût dispensé d’aller à Bankok assister aux funérailles du second roi. Son accueil fut des plus courtois. Le commandant de Lagrée avait à lui demander un important service : celui de faire reconduire à Bankok, pour le remettre entre les mains du consul français, notre interprète européen pour la langue laotienne, le nommé Séguin, qui nous avait donné par sa conduite de nombreux et sérieux motifs de mécontentement, et dont les allures trop entreprenantes pouvaient nous créer plus tard de graves difficultés. Nous étions à peu près tous capables de demander aux indigènes les renseignements qui nous étaient nécessaires pour nos différents travaux. Le Laotien Alévy, qui, si on se le rappelle, avait été adjoint à l’expédition à Compong Luong, conversait couramment en cambodgien avec le commandant de Lagrée et lui servait d’interprète dans les relations officielles avec les autorités du pays. Enfin, la modicité de nos ressources et la difficulté des transports nous faisaient trouver avantageuse toute diminution, même la plus légère, apportée dans notre personnel ou notre matériel.

Le gouverneur de Nong Kay accepta volontiers la responsabilité de ce rapatriement forcé. Séguin partit sous escorte le 1er avril ; il devait retrouver, à quelques jours de marche de Nong Kay, la route que Mouhot avait suivie, en partant de Bankok, pour aller rejoindre le Mékong à Pak Lay. À mon retour en France, il m’a fourni quelques renseignements utiles sur la région qu’il a ainsi parcourue.

Le même jour, nous quittions Nong Kay pour nous rendre à Vien Chan. L’emplacement de la célèbre métropole du Laos n’est distant par terre du chef-lieu actuel de la province que de trois lieues à peine ; les détours du fleuve triplent ce trajet. Le commandant de Lagrée eût pu cependant arriver le soir même de notre départ, grâce aux nombreux rameurs de la pirogue royale mise à sa disposition par le gouverneur, mais il préféra ne pas se séparer du reste de l’expédition.

À partir de Nong Kay, le fleuve continue sa course au sud jusqu’à Muong Couk, ancien chef-lieu de province de la monarchie détruite, qui a conservé, chose rare en Indo-Chine, le nom qu’il portait il y a plus de deux siècles. C’était, nous apprend Wusthof, le point le plus commerçant de tout le pays de Louwen. « Il s’y croise toutes sortes de marchandises. Les négociants maures et ceux de Siam s’y rencontrent pour le trafic des vêtements. Un Maure, entre autres, y vendit toutes ses provisions en deux ans qu’il y resta et y loua, pour s’en aller, soixante charrettes qu’il chargea de benjoin, de gomme laque et d’or à destination de son pays. » On aime à retrouver vivante et riche, dans le récit du commis hollandais, cette région si merveilleusement dotée par la nature, où la cupidité et l’oppression siamoises ont aujourd’hui accumulé les ruines. Muong Couk reste encore de nos jours un gros bourg où sont des chantiers de construction pour les barques. En amont et en aval, les villages se succèdent sans interruption sur les rives du fleuve qui cesse enfin de se diriger au sud, revient au nord-ouest et va recevoir, sept milles plus loin, le Nam Mong, petite rivière qui a entassé à son embouchure une énorme barre de sable. C’est là que nous passâmes la nuit ; le commandant de Lagrée trouva dans une pagode du village une inscription en vieux caractères presque effacés par le temps. Leurs formes sont moins arrondies que celles des lettres cambodgiennes, et si illisible que soit sans doute cette empreinte, je crois devoir la reproduire ici. Peut-être son examen pourra-t-il fournir quelque lumière sur l’ancienneté relative de l’écriture au Laos et au Cambodge.

Le lendemain, à une heure, nous arrivâmes à Vien Chan : deux cases avaient été construites pour nous sur un banc de sable au pied de la berge, en cet endroit très-haute et très-attaquée par le courant. Le fleuve, qui remonte droit au nord à partir de l’embouchure du Nam Mong, forme ici un coude brusque à l’ouest, direction dans laquelle il se maintient à perte de vue ; sa largeur redevient considérable et dépasse un kilomètre. C’est son dernier épanouissement avant de s’engager pour toujours dans la région hérissée de montagnes au seuil de laquelle se trouve l’ancienne métropole du Laos.


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INSCRIPTION TROUVÉE À BAN NAM MONG (MOITIÉ DE LA GRANDEUR RÉELLE).

L’emplacement de Vien Chan, dont la destruction par les Siamois remonte à quarante années à peine, est déjà entièrement envahi par la végétation. Ses ruines occupent, le long de la rive gauche du fleuve, un espace d’une lieue environ ; une enceinte bastionnée et précédée d’un fossé profond, court parallèlement à la rive qu’elle vient rejoindre en amont et en aval du coude formé par le fleuve, dessinant ainsi une sorte de segment irrégulier qui n’a pas un kilomètre dans sa plus grande largeur. Le palais du roi, qui est la seule habitation dont les vestiges soient encore reconnaissables, occupe le centre de cet espace. Autour de lui, sont disséminés, au milieu des broussailles, les restes de nombreuses pagodes. Une ou deux, moins maltraitées que les autres par les vainqueurs, ont été réparées tant bien que mal et sont aujourd’hui desservies par des bonzes. Il n’y a rien dans ces ruines qui puisse produire la puissante impression que l’on ressent à la vue des monuments d’Angcor. Les matériaux qu’emploient les Laotiens se prêtent peu à des constructions


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VUE PRISE AU MILIEU DES RUINES DE VIEN CHAN.

grandioses et durables. Le bois forme partout le squelette des édifices, des briques ou du

béton composent les murs ou revêtent les soubassements et le pavé des cours. On ne peut cependant refuser aux ruines de Vien Chan un cachet d’élégance et une recherche décorative dont l’effet est souvent remarquable : les colonnes en bois sont couvertes de sculptures, jadis dorées ; les toits se relèvent en courbes gracieuses et leurs lignes de faîte ondulent sous forme de dragons fantastiques ; partout des moulures et des arabesques ; des lions, des serpents, des chimères gardent les entrées ou supportent les soubassements ; on y retrouve en un mot ce luxe fragile d’ornementation des pagodes de Bankok ou des temples birmans dans lesquels il existe à un degré plus artistique. Il y a loin des ruines modernes de Vien Chan à cette puissance de conception et à ces dimensions grandioses qui signalent à notre admiration les restes de Pagan ; mais on peut dire que le style architectural des Laotiens tient à la fois de l’art siamois et de l’art birman.

Le palais du roi était entouré d’une seconde enceinte et l’on y retrouve encore debout la double colonnade de la salle de réception. Il venait se terminer sur le bord de l’eau par une terrasse du haut de laquelle les rois laotiens assistaient aux fêtes données sur le fleuve. Tout auprès du palais, sont les ruines de Wat Pha Keo : c’était la pagode royale. Son fronton en bois délicatement sculpté, tout étincelant de ces plaques de verre que les Orientaux ont coutume d’entremêler aux dorures pour leur donner plus d’éclat, nous apparut au milieu de la forêt gracieusement encadré de lianes et enguirlandé de feuillage[12]. La native végétation des tropiques adoucit l’aspect des dévastations les plus barbares en les recouvrant de verdure et de fleurs.

La statue que Wat Pha Keo était censé contenir et qui lui a donné son nom, est célèbre dans les fastes bouddhiques de l’Indo-Chine ; c’est une des plus anciennes représentations du Bouddha. Cinq siècles après sa mort, dit la légende, Neac Casen (Nagasena auquel les Laotiens attribuent la fondation de Xieng Mai sous le nom de Muong Phoutalibot), voulut faire une statue du sage avec la pierre appelée Monichot. Préa En alla la demander aux Yaks qui la refusèrent, sous prétexte qu’elle appartenait à Phya Chac ; ils ne purent donner que la pierre verte appelée Morocot ; Neac Casen ne sut comment s’y prendre pour la façonner et il dut recourir encore à Préa En qui en sept jours fît la statue. Elle fut portée dans cinq pays différents qui tour à tour furent puissants et heureux ; ce sont Lanka, Lamalac, Thouaraouaddy, Xieng Mai, et Lan Sang. Elle fut placée tout d’abord au chef-lieu du Muong Phoutalibot. Trois siècles après, un prince, nommé Tounna Lavouta, qui régnait à Xieng Mai, déclara la guerre à Ava ; au bout de trois ans de combats indécis, il envoya Pha Keo au roi de Lanka, qui était le cinquantième souverain de l’île, afin d’obtenir son alliance et Ceylan resta pendant deux siècles en possession de la précieuse image. Au bout de ce temps, le roi du Muong Poukam (Pagan), nommé Anauratha Thamarat, envoya des bonzes pour copier les livres et demander la statue. Les navires qui la ramenaient, firent naufrage sur les côtes du Cambodge dont le roi garda Pha Keo[13]. Plus tard, un roi de Siam nommé Phya Atit Tharat fit la guerre au Cambodge et emporta la statue à Ayuthia. Après lui, le prince de Kampheng et celui de Xieng Hai conquirent successivement la célèbre idole ; elle revint enfin à Xieng Mai d’où elle passa à Vien Chan. Le fameux Phaja Tak qui prit cette ville en 1777, rapporta Pha Keo à Bankok, comme le plus précieux trophée de sa victoire. Ce fut la dernière aventure de la célèbre idole. On peut la voir aujourd’hui dans une pagode située à l’intérieur du palais du roi de Siam. Elle est formée d’une seule pierre verte, probablement une sorte de jade : elle a 50 centimètres de hauteur. On estime qu’elle peut valoir un million.

À peu de distance au nord de Wat Pha Keo, se trouve, au milieu de la forêt, une pagode de dimensions moindres et d’un aspect plus modeste, qui est restée presque intacte au milieu de la destruction universelle : c’est Wat Si Saket. Une infinité de petites statues du Bouddha, placées dans des niches dorées, tapissent du haut en bas toute la surface des murs. Devant l’autel, nous admirâmes un porte-cierge en bois sculpté d’une originalité de dessin et d’une finesse de travail excessivement remarquables. Attenant à la pagode, se trouve une galerie rectangulaire qui s’ouvre sur une cour intérieure. Les murailles sont couvertes, comme celles du temple lui-même, de petites niches contenant la statue du Bouddha ; le plafond de cette galerie et les colonnes qui le supportent sont couverts de sculptures d’une très-grande délicatesse.


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PORTE-CIERGES DE WAT SI SAKET.

D’autres pagodes, dont les principales sont Wat Ken Chan, Wat Pha Bang, Wat Tchacouan, Wat Tchacoué, attirent également l’attention par les gracieux détails d’ornementation que l’on y trouve. Ces deux dernières sont situées à l’extrémité est de la ville, sur le bord du fleuve, dont la berge se creuse chaque année davantage sous l’action du courant. Quelques-unes des parties de ces temples s’affaissent et s’écroulent, et les nombreuses statues de bronze qu’ils contiennent disparaissent sous les eaux, sans que personne ose, pour les préserver de cette destruction, les enlever aux autels où elles recevaient jadis les hommages des fidèles.


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plan de tât luong (échelle de 1/2000).

On sort de l’enceinte par une porte voûtée, située à moins de cinq cents mètres au nord de Wat Pha Keo. Une belle avenue plantée d’arbres se dirige de cette porte vers l’est-nord-est : si on la suit pendant trois kilomètres et demi environ, on arrive au Tât Luong ou « Tât Royal ». Ce Dagoba paraît être le plus ancien monument de Vien Chan et celui pour lequel la population professe la plus grande vénération [14]. Il présente cette forme rectangulaire à la base, arrondie au sommet que nous avons déjà trouvée en usage au Cambodge, et il repose sur deux terrasses superposées. La terrasse supérieure supporte vingt-huit pyramides de petite dimension, qui entourent la base de la pyramide centrale ; elle communique avec la terrasse inférieure par deux escaliers pratiqués sur le milieu des faces nord et sud. Sur la terrasse inférieure, se trouve, du côté est, un élégant pavillon qui abrite une pyramide isolée, de trois à quatre mètres de hauteur. Au respect témoigné par les indigènes, nous vîmes que c’était là le véritable sanctuaire : l’or y est prodigué avec une extrême profusion, et le gouverneur actuel de Nong Kay, à qui est due cette reconstruction en petit de la pyramide centrale, y a dépensé plus d’un millier de néns (de 90 à 100 000 francs). De cette dernière terrasse, quatre escaliers donnent accès au dehors. Les logements des bonzes qui desservent le lieu sacré et plusieurs pagodes, dont quelques-unes sont à demi ruinées, s’élèvent tout autour du Tât. En dedans de l’entrée orientale, une pierre debout relate les circonstances de l’érection du monument, qui remonte à la première moitié du seizième siècle. La base de Tât Luong mesure 150 mètres sur 60 ; son élévation dépasse 40 mètres.


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COUR INTÉRIEURE DE WAT SI SAKET.

Ce fut dans la plaine de Tât Luong qu’eut lieu, en 1641, la réception de Gérard Van Wusthof et de ses compagnons, par le roi de Vien Chan. Les magnificences déployées par les Laotiens dans cette occasion sont longuement racontées par le naïf commis de la Compagnie des Indes. D’après son récit[15], Tât Luong était recouvert de plaques d’or formant un poids total de mille livres, et ce monument était tellement vénéré par les indigènes qu’aucun d’eux ne passait devant sans tenir à la main un cierge allumé en signe d’hommage.

Nous ne consacrâmes que la journée du 3 avril et la matinée du 4 à la visite des ruines de Vien Chan ; la saison pluvieuse, qui approchait à grands pas, nous pressait de nous remettre en route. Le 4 à midi, nos barques continuèrent l’ascension du fleuve.

  1. Voir pour tout ce chapitre la carte itinéraire, n°5, Atlas, 1re partie, pl. VIII.
  2. Je soupçonne que l’orthographe que M. de Lagrée et moi avons adoptée pour ce nom est fautive et que l’impossibilité où sont les Laotiens de prononcer l’r nous aura empêchés de reconnaître sa véritable étymologie, qui est peut-être Sauriaboury, « ville du Soleil», par opposition à Vien Chan ou Chandapouri, « ville de la Lune ». Peut-être aussi fallait-il écrire « Seyaboury » ou « ville de Seyor », nom du Bouddha qui doit succéder à Sammonocodom.
  3. Nam, qui, en laotien comme en siamois, veut dire eau, remplace, dans la partie moyenne et supérieure du Laos, le mot Se, usité, dans le Laos inférieur, pour désigner une rivière.
  4. Cette écorce provient probablement du Laurus cassia. Il est à remarquer que les Annamites et les Laotiens lui donnent le même nom : Koué. Les premiers ont sans doute emprunté ce nom aux seconds sur le territoire desquels ils vont chercher la cannelle.
  5. Voyez sur l’étymologie du mot Phra (Prea des Cambodgiens, et Pha des Laotiens), la note du colonel Yule, Mission to the court of Ava, p. 61.
  6. Delle missione de’ padri della Compagnia di Giesu nella provincia del Giappone e particolarmente di quella di Tunkino. Roma, 1663. Livre V, chap. xiii, p. 536 et suiv.
  7. Rumoi est évidemment une corruption de Moi, nom générique que donnent les Annamites à tous les habitants des montagnes, et en particulier aux sauvages qui habitent la grande chaîne. Comparez le passage des auteurs chinois, cité page 109 de cet ouvrage, et relatif au mont Mi-tan.
  8. Johannis Koffler, Cochinchinæ Descriptio in epitonem redacta ab Anselm, Eckart, Nuremherg, 1803, p. 27 et suiv.
  9. Nouvelles des missions orientales reçues au séminaire des Missions Étrangères, à Paris, en 1785 et 1786. Amsterdam, 1787, 1re partie, p. 160-166.
  10. Op. cit., liv. V, ch. ii, p. 457.
  11. Voyez le dessin d’une fête à l’intérieur d’une pagode de Nong Kay, Atlas, 2e partie, pl. XXIII.
  12. Voy. Atlas, 2e partie, pl. XXII, la façade de cette pagode.
  13. Voy. ci-dessus p. 134, note 1. Comme je l’ai déjà suggéré p. 73, le monument khmer de Takeo a peut-être contenu cette singulière statue.
  14. Voy. Atlas, 2e partie, pl. XXI, le dessin de ce monument.
  15. Voy. le Bulletin de la Société de Géographie, sept.-oct. 1871, p. 265.