Voyage d'exploration en Indo-Chine/De Muong Yong à Xieng Hong

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COUPE D’UNE PAGODE EN RUINE À XIENG HONG.


XVII

DE MUONG YONG À XIENG HONG. — SÉJOUR À MUONG YONG. — TÂT CHOM YONG. — POPULATIONS DOES. — NOUS RECEVONS L’AUTORISATION D’ALLER À MUONG YOU. — RETOUR DU COMMANDANT DE LAGRÉE. — MUONG LONG. — NOUVELLES DIFFICULTÉS. — XIENG HONG.


Il fallait nous résigner à demeurer prisonniers à Muong Yong, jusqu’au retour de M. de Lagrée. Le temps toujours pluvieux, la fièvre qui dévorait la plupart d’entre nous, nous condamnaient à l’immobilité.

À l’intérieur de l’enceinte de Muong Yong, on trouve des restes de pagodes et de dagobas qui témoignent de l’ancienne importance de cette ville. Les ruines les plus remarquables s’élèvent sur les flancs mêmes de la montagne à laquelle elle est adossée. Ce sont des terrasses étagées, au centre desquelles étaient construits des monuments en briques ; quoique les matériaux employés aient peu de valeur, les dispositions principales et certains détails décoratifs rappellent les monuments d’Angcor. L’empire cambodgien a d’ailleurs laissé une trace profonde dans les souvenirs de la population, et les bonzes nous demandaient souvent avec une respectueuse curiosité quelques renseignements sur le Tevata Nakhon, ou « Royaume des Anges », qui est le nom sous lequel ils désignent l’ancien empire khmer. Quant à ce qui les touche de plus près, quant à ces ruines voisines qu’ils ne visitent jamais et que la végétation recouvre, on n’obtient d’eux, en réponse à toutes les questions qu’on leur adresse, que l’éternel bo hou, « je ne sais pas ! »

À quelques lieues au sud de Muong Yong, sur le flanc des collines qui bordent la rive droite du Nam Yong, s’élève un Tât, appelé Tât Chom Yong, que l’on aperçoit de tous les points de la plaine. Il paraît plus ancien que les ruines de Muong Yong, et il est dans un état de conservation plus satisfaisant. C’est encore aujourd’hui un lieu de pèlerinage très-fréquenté. On y arrive par une route en pente pratiquée dans la montagne et dont les différents tronçons sont reliés par des escaliers. Au bout d’une demi-heure d’ascension, on parvient à un pouchrey (variété du ficus religiosa) d’énorme dimension, qui, suivant l’usage bouddhiste, a été probablement planté au moment de la construction du Tât. Il a cinq ou six mètres de diamètre. Tout auprès, on distingue les ruines d’un autel et d’une petite enceinte. Un peu avant d’arriver au plateau qui supporte le Tât, on rencontre encore un puits sacré qui est en très-grande vénération.

Le monument lui-même se compose d’une grande galerie rectangulaire, au centre de laquelle s’élève une pyramide dorée, surmontée d’un thi en fer. Le pied de la pyramide est entouré de colonnettes ; à leur sommet est un trou ovale dans lequel on dépose les offrandes. Ces colonnettes s’appellent doc bo, ce qui signifie « feuille de lotus. » Il y a aussi de petits monuments appelés Ho, destinés au même usage. Les colonnes de la galerie sont carrées et ornées de bonnes sculptures. Quoique portant la trace de plusieurs restaurations, elles ont presque complètement conservé leurs formes primitives, et les habitants les disent contemporaines de la première construction du Tât. Toutes les ornementations sont en ciment. Comme dans les monuments ruinés de Muong Yong, on peut saisir quelque analogie entre les lignes générales et quelques motifs décoratifs du Tât Chom Yong et l’architecture d’Angcor. Au milieu du côté est de la galerie, est un petit sanctuaire, à l’intérieur duquel sont plusieurs statues en bronze assez curieuses. Elles se distinguent par la grande saillie des yeux et du menton qui semble surajouté. L’une d’elles porte en bons caractères la date de 100. Il y a aussi des statuettes en marbre, parmi lesquelles une représentation du Bouddha dans le repos, ou, comme l’appellent les Laotiens, de Prea Nippan.

À l’ouest, un peu au-dessous du monument, sur un plateau moins élevé, est une pyramide plus petite, également dorée. De ce point la vue est très-belle : on découvre la vallée du Nam Yong et celle du Nam Ouang, et le regard n’est arrêté que par la ligne de montagnes qui ferme l’horizon du côté du couchant.

La chronique ou Samaing du Tât Chom Yong commence à peu près ainsi :

« Quand Pha Kasyapa (le bouddha antérieur à Sammono Codom) vint dans le pays de Muong Yong, il n’y avait aucun habitant et la plaine était un grand lac. Il planta sur le flanc de la montagne un Pou chrey qu’il avait apporté de Lanka (Ceylan), et il mangea le riz au point où s’élève aujourd’hui le Tât. Il rencontra Maha Rosey et lui donna quatre de ses cheveux. »


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TÂT CHOM YONG.

Cette précieuse relique fut celle qui motiva l’érection du monument. La chronique raconte ensuite comment les Thai, qui étaient à cette époque soumis aux sauvages, réussirent à s’émanciper. Puis elle poursuit en ces termes : « Plus tard, Sammono Codom naquit, et cinquante ans environ après sa mort un olohanta, « prêtre », nommé Kiri Malenta, apporta quatre cheveux sacrés… On cite encore les noms de quatre autres olohantas qui vinrent : Anouta, Oupaha, Soupitha, Tauna. Ils apportèrent un os de la tête, un os de la jambe et d’autres reliques encore. »

« Sourang Cavati était roi du pays et donna un vase en or et un vase en pierre précieuse. On y plaça les reliques et on les déposa dans un trou profond de vingt brasses. Le roi vint alors célébrer une grande fête : il avait avec lui sa femme Sida, ses quatre fils Keomarou, Chomsivirat, Onghat et Somsnouc. »

« Sept ans après, le grand olohanta mourut ; on l’enterra dans la direction de l’ouest, à une distance de cent vingt brasses, au lieu où s’élève aujourd’hui une petite pyramide. »

« Le roi d’Alevy décida que les habitants seraient consacrés au Chaydey (Chaitya), et il y venait trois fois par an célébrer une fête. »

« Cinq cents ans après le Nippan, le roi de Pathalibot (Patalipoutra ou Patna), Açoka Thamarat, vint combattre le royaume de Vitheara. Il remporta la victoire et résolut de faire la guerre au royaume Keo (Tong-king). Le roi de ce pays se précipita dans la rivière et les grands se soumirent sans combat. Açoka demanda à voir le corps du roi et le ressuscita. Puis il lui rendit son royaume, qu’il appela Chounrakni. Rentré à Pathalibot à la suite de ses victoires, il envoya des mandarins pour faire élever quatre-vingt-quatre mille monuments religieux dans toute l’étendue des pays soumis à sa domination. Il fit surélever le Chaydey de Muong Yong et il vint lui-même y célébrer une fête. »

On voit que, suivant l’usage, le Tât de Muong Yong se rattache aux événements les plus anciens et les plus célèbres de l’établissement du bouddhisme ; la chronologie locale est un peu en défaut, puisqu’elle place aux environs de notre ère le règne du pieux Açoka, qui vivait au milieu du troisième siècle avant Jésus-Christ ; les Cambodgiens commettent une erreur analogue quand ils attribuent à ce prince la création de l’ère 78 qui est en usage chez eux (voy. ci-dessus, p. 101). On peut conclure peut-être de ces anachronismes que la conversion de l’Indo-Chine orientale au culte de Bouddha est de beaucoup postérieure à l’époque d’Açoka.

Le 20 août, je reçus une lettre du commandant de Lagrée, écrite à moitié route de Xieng Tong. Il avait dû abandonner le chemin direct et contourner par le sud le massif montagneux qui sépare Muong Yong de Xieng Tong. Le pays qu’il avait traversé était habité par des sauvages appelés Does ; leur science agricole et leur industrie ne sont pas moindres que celles des Laotiens. Ils sont costumés à peu près comme les Thai-Lus : turban rouge, pantalon et veste de couleur bleue foncée. Leurs villages sont grands et bien construits ; les maisons, qui sont très-vastes, se touchent, au lieu d’être disséminées au hasard comme celles des Laotiens ; leurs toits tombent très-bas et forment tout à l’entour une sorte de galerie couverte. Les jardins, où l’on remarque des plants de thé cultivés avec soin, sont en dehors du village. L’eau, peu abondante sur les hauteurs qu’ils habitent, oblige les Does à se grouper dans un espace étroit ; elle est amenée près des maisons par des conduits en bambou. Les routes qui avoisinent les villages sont bien entretenues et soigneusement fermées par des barrières en bois, pour empêcher les bestiaux de vaguer dans les cultures voisines, parmi lesquelles domine celle du coton. Ces barrières se couvrent de plantes grimpantes et forment des cloisons de verdure qui arrêtent les terres entraînées par les pluies et protègent le chemin contre les éboulements.


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MARCHANDS BIRMANS VENDANT AUX LAOTIENNES À LA PORTE D’UNE PAGODE.


Les Does sont excessivement nombreux entre Muong Yong et Xieng Tong ; ils sont plus connus sous le nom de Lawas, sous lequel les a décrits le lieutenant Mac Leod. Le mot Doe, qui signifie montagne dans le dialecte thai du nord, désigne par extension les habitants des montagnes, sans préciser la race à laquelle ils appartiennent.

Les Does s’appellent eux-mêmes Hoi-Mang ; ils disent qu’il y a des sauvages de même origine qu’eux et parlant un dialecte voisin du leur, qui habitent les bords de la Salouen. Ils les appellent Hoi-Kun. Au nord-est de Muong Lem, se trouve une agglomération considérable de tribus Lawas, à peu près indépendantes, auxquelles Mac Leod attribue des habitudes guerrières analogues à celles des Peaux-Rouges d’Amérique. Je crois qu’il faut rattacher aux Lawas, les Khas Mi, les Khmous et les Lemet : toutes ces tribus parlent à peu près la même langue et leurs costumes offrent les plus grandes analogies. Les Lawas représentent aux yeux du colonel Yule le type dégénéré de la race mère des Laotiens et des Thai, à l’époque où elle n’avait point été modifiée encore par la civilisation bouddhiste. J’adopterai d’autant plus volontiers cette opinion, que les Does ressemblent aujourd’hui encore beaucoup aux Thai.

Quelques villages Khos se mélangent aux villages Does sur le plateau de Xieng Tong. Le Muong Khay, d’où m’écrivait le commandant de Lagrée, est un grand village laotien habité en grande partie par des Lus venus de Muong Ham, et qui avaient fui le pays depuis les dernières guerres entre Muong Phong et les Chip song Panna, ou « les douze Muongs », nom sous lequel on désigne quelquefois le royaume de Xieng Hong. Muong Ham, l’une de ces douze provinces, avait à cette époque plus de quatre mille habitants inscrits ; elle n’en a plus guère aujourd’hui que trois cents.

Le commandant de Lagrée terminait sa lettre en m’annonçant pour le 30 au soir une nouvelle missive écrite de Xieng Tong.

Cette promesse nous fit prendre patience. Malgré les pluies, nous fîmes quelques excursions aux environs de Muong Yong ; à trois ou quatre kilomètres dans le nord se trouvent des sources d’eau chaude que nous allâmes visiter ; elles sont situées auprès d’un grand et beau village où nous fûmes tout étonnés de trouver un marché quotidien et un grand nombre de colporteurs pégouans et birmans vendant des étoffes et des objets venus de Xieng Mai. Il y avait là abondance de toutes choses, alors qu’au chef-lieu du district, à Muong Yong, on avait souvent peine à se procurer le nécessaire à des prix exorbitants. Tel était le résultat de la présence en ce dernier lieu de l’agent birman et des prélèvements qu’il opérait sur les vendeurs.

Le 26 août, le Birman me fit appeler : il avait reçu une lettre de Xieng Tong, qui l’informait que l’autorisation de passer nous était accordée. Je laisse à penser si nous entrevîmes avec satisfaction la fin de notre immobilité forcée et la reprise de notre voyage. J’étais étonné cependant de ne point recevoir une lettre du commandant confirmant cette bonne nouvelle. Le 30 août, date fixée pour l’arrivée de cette lettre, se passa sans rien apporter. Notre attente se prolongea ainsi jusqu’au 6 septembre, prenant chaque jour un caractère de plus en plus pénible. M. de Lagrée était-il malade ? Dans ce cas pourquoi le docteur Thorel ne nous donnait-il point de ses nouvelles ? Nos perplexités plus que justifiées par un retard d’une semaine, allaient d’une hypothèse à l’autre ; dans l’ignorance absolue où nous étions de ce qui s’était passé à Xieng Tong, et de l’accueil qu’y avait rencontré le chef de l’expédition, toutes les suppositions étaient vraisemblables. Le bruit courait dans le pays que vingt-huit hommes envoyés par le roi de Xieng Tong pour vendre de l’opium à Muong Phong et dans les contrées voisines, avaient été assassinés. Un seul avait échappé et était revenu porter la nouvelle. Nous tremblions à chaque instant de recueillir des rumeurs aussi fâcheuses sur M. de Lagrée et ses quatre compagnons de voyage.

Le 6 septembre, nous apprîmes par le bruit public que M. de Lagrée, au lieu de revenir à Muong Yong, devait partir ou était parti déjà de Xieng Tong pour Muong You. Il n’y avait dès lors qu’une explication à son silence : ses messagers avaient été infidèles, ou bien il leur était arrivé un accident en route. Je me décidai à demander à partir pour Muong You avec toute l’expédition, afin de m’assurer si nous avions réellement recouvré la liberté de nos mouvements. Le Birman ne fit aucune objection ; des ordres furent donnés pour la réunion des porteurs qui nous étaient nécessaires, et notre départ fut fixé au 8 septembre.

La veille, au milieu de nos préparatifs, arriva enfin une lettre du commandant de Lagrée. Elle n’était pas datée ; mais le porteur, qui n’était autre que le petit officier de Muong Yong qui avait escorté le chef de l’expédition jusqu’à Xieng Tong, nous dit qu’elle lui avait été remise le 1er septembre. M. de Lagrée me confirmait la bonne nouvelle qui m’avait déjà été donnée par le Birman, tout en l’entourant de restrictions qui laissaient prévoir encore de nouvelles difficultés. Il me donnait en même temps quelques détails sur son voyage et ses négociations. Il était arrivé avec M. Thorel à Xieng Tong, le 23 août, et il avait été reçu le surlendemain par le roi. L’accueil du prince indigène fit immédiatement deviner au chef de la mission française qu’aucun obstacle ne lui viendrait de ce côté. La visite faite par Mac Leod, en 1837, au père du roi de Xieng Tong, visite dont celui-ci avait gardé le meilleur souvenir, était peut-être l’une des causes les plus puissantes de la bienveillance qu’il témoigna aux voyageurs français. Il parla souvent à M. de Lagrée de l’officier anglais, de son costume, de ses instruments, en homme que tous ces détails avaient frappé comme la révélation d’une civilisation supérieure. En sortant de chez le roi, M. de Lagrée se rendit à l’assemblée des mandarins. Elle se compose de trente-deux fonctionnaires, représentant les trente-deux muongs ou provinces du royaume ; ils sont nommés par le roi, à l’exception de deux d’entre eux, plus élevés en grade, qui sont désignés par la cour d’Ava. La réception que ce conseil fit à M. de Lagrée fut presque aussi amicale que celle du roi. Le lendemain, ce fut le tour du mandarin birman, qui porte le titre de Pou Souc. C’était, disait-on, par une faveur et une bienveillance tout exceptionnelles qu’on permettait au commandant de Lagrée de faire, à des intervalles aussi rapprochés, toutes les visites officielles obligatoires. D’ordinaire, il est de règle de laisser s’écouler une semaine entre chacune d’elles. L’accueil du représentant de la cour d’Ava fut peu bienveillant. On avait demandé au commandant de Lagrée de se déchausser en entrant chez le roi ; mais, devant son refus, basé sur la différence des usages européens, on n’avait point insisté. Les soldats birmans qui gardaient l’entrée de la salle de réception du Pou Souc ne se montrèrent pas aussi accommodants et voulurent avec force menaces contraindre MM. de Lagrée et Thorel à ôter leurs souliers. Ces soudards, à moitié ivres, allèrent même jusqu’à tirer leurs sabres et proférèrent beaucoup d’injures au milieu desquelles le mot Angkrit (Anglais) revenait souvent. M. de Lagrée et son compagnon tournèrent aussitôt les talons, en faisant dire au mandarin birman qu’ils renonçaient à le voir, puisqu’il ne renonçait pas à ces formalités humiliantes. Celui-ci rappela les officiers français, se fit attendre quelque temps dans la salle d’audience, prit les airs les plus cassants qu’il lui fut possible et ne se radoucit qu’à la vue des cadeaux qui lui étaient offerts. L’impression que retira le commandant de Lagrée de cette première entrevue fut qu’on attermoierait avec lui jusqu’à l’arrivée d’une réponse d’Ava. Il employa les trois ou quatre jours, qu’on lui demandait pour prendre une décision, à visiter la ville. Xieng Tong est assis sur quatre ou cinq petites collines et entouré d’une enceinte en briques de forme irrégulière, mal entretenue et défendue par un fossé profond. Le développement total de cette enceinte est d’environ douze kilomètres ; un quart seulement de l’espace qu’elle comprend est occupé par les habitations. Les maisons de Xieng Tong présentent tous les genres de construction, en bois, en bambou, en pisé ; les unes sont sur pilotis, les autres reposent directement sur le sol. Les demeures du roi et des grands fonctionnaires sont en bois, couvertes en tuiles, supportées par de fortes colonnes et d’une menuiserie soignée. La ville contient une vingtaine de pagodes, aux toits superposés et aux arêtes curvilignes, dont l’architecture accuse une influence chinoise déjà très-prononcée. Elles sont surchargées de dorures et continuellement en réparation. La consommation énorme de feuilles d’or que nécessite ce genre d’ornementation et la difficulté des communications avec la Chine, d’où on tire le précieux métal, depuis la révolte des mahométans, ont augmenté sa valeur dans une proportion considérable. Au moment du passage du commandant de Lagrée, on changeait l’or contre vingt et un, vingt-deux, vingt-trois et même vingt-quatre fois son poids en argent, suivant le titre de celui-ci. Le change en roupies était de vingt fois le poids. À l’ouest de la ville, à un kilomètre, se trouve un Tât en grande vénération, nommé Tât Chom Sri : il était en réparation. On en attribue, suivant l’usage, la fondation à Açoka, qui est connu ici sous le nom de Pha Souko.

Les relations entre le roi de Xieng Tong et les deux officiers français devinrent chaque jour plus familières et plus cordiales : Sa Majesté invitait presque chaque jour ses hôtes à passer la soirée avec lui et, mettant toute étiquette de côté, les accablait de questions sur les usages français, sur Saïgon, la Cochinchine, l’Europe, sur la langue et la science françaises. Dans ces entrevues, le roi et sa femme étalaient un grand luxe de bijoux ; à chaque nouvelle visite, ils avaient de nouvelles bagues et de nouvelles boucles d’oreilles d’or, où brillaient des diamants et des émeraudes d’une valeur considérable. Le roi était décoré de l’ordre d’Ava, à quinze chaînettes et à quatre plaques d’or ornées de rubis, qu’il portait en écharpe de gauche à droite.

Après avoir vu toutes les lettres dont le commandant de Lagrée était porteur et s’être convaincu de sa sincérité, le prince laotien n’hésita plus à lui accorder la permission de quitter Xieng Tong dès que celui-ci le désirerait, et il fut convenu que les deux officiers français partiraient directement pour Muong You, tandis qu’une lettre irait porter à Muong Yong, au reste de l’expédition, l’autorisation de se remettre en route pour le même point.

Mais le Birman n’entendait point lâcher aussi vite les étrangers qu’il avait réussi à attirer dans ses griffes, et il entassa objections sur objections. La bonne foi du roi finit par s’en irriter profondément. Il envoya trois mandarins pour déclarer au Pou Souc qu’il avait désiré voir les étrangers à Xieng Tong ; que ceux-ci étaient venus, que tout le monde avait pu juger de leur honnêteté, que maintenant ils demandaient à continuer leur route et qu’il n’y avait plus qu’à le leur accorder. Le Birman fit semblant de céder et remit aux envoyés du roi un permis de circulation destiné à M. de Lagrée. Les mandarins, croyant tout arrangé, s’empressèrent de l’apporter au chef de la mission française. Vérification faite, il se trouva que le susdit permis était un passe-port pour circuler à l’intérieur de la province de Muong Yong et que le nom de Muong You n’y était même pas prononcé ! Il fallut revenir à la charge. Le 3 septembre, munis enfin d’un permis en règle, nos compagnons de voyage partirent pour Muong You.

Comme je l’ai dit plus haut, nous quittâmes Muong Yong le 8 septembre. Il y avait plus d’un mois que nous y séjournions. La lettre de M. de Lagrée, sans nous annoncer la fin de toutes nos traverses, faisait entrevoir au moins que notre voyage avait encore quelques chances de réussite, et nous nous mîmes en route, plus joyeux et plus confiants que nous ne l’avions été depuis près de trois mois.

Nous arrivâmes le même jour à Ban Tap, village qui forme la frontière de Muong Yong et qui est situé sur la ligne de partage des eaux du Nam Yong et du Nam Leuï. On jouit de ce point d’une vue fort étendue, et l’on aperçoit encore, sur les flancs de la chaîne qui ferme la plaine du côté du sud, la flèche lointaine du Tât Chom Yong.

Une douane est établie à Ban Tap ; le Birman de Muong Yong m’avait remis, gravé dans le creux d’un bambou, un passe-port en règle pour le fonctionnaire qui y était préposé. Nous n’éprouvâmes donc aucune difficulté à nous installer dans la pagode du village, où se trouvaient un certain nombre de marchands, qui étalaient sur les parvis sacrés les cotonnades anglaises dont ils étaient porteurs.

Le lendemain, nous quittâmes Ban Tap à six heures et demie du matin. La route, très-accidentée, se suspend aux flancs de collines boisées et suit les bords de ruisseaux murmurants à demi cachés sous une épaisse verdure. Rien de frais et de charmant comme les agrestes paysages qui se déroulaient devant nous.

Vers huit heures du matin, nous rejoignîmes le Nam Khon dont nous devions suivre la rive droite jusqu’à peu de distance de Muong You. Un village Doe s’élevait non loin de là et étageait ses étroites rizières sur les pentes des collines. En quelques endroits, on commençait déjà la récolte des riz mûrs.

À partir de ce point notre horizon s’agrandit, les ondulations du terrain devinrent moins brusques, mais aussi moins pittoresques, et nous découvrîmes bientôt la grande plaine à l’extrémité de laquelle s’élève Muong You. À quatre heures, nous franchîmes sur un pont le Nam Khon, à 200 mètres de son confluent avec le Nam Leuï.

Muong You, où nous arrivâmes une heure après, s’étend sur la rive droite du Nam Leuï à l’endroit même où cette rivière se dégage des montagnes pour entrer dans la plaine. Une partie du village est construite au bord de l’eau, l’autre couronne les dernières hauteurs qui encaissent le cours de la rivière. On nous installa dans un sala, situé à l’entrée du village, à quelques mètres du Nam Leuï. Le commandant de Lagrée n’était point encore arrivé. Je fis dire au roi que j’étais prêt à lui rendre mes devoirs, mais que je serais peu capable, en l’absence de tout interprète, de soutenir avec lui une conversation suivie. Il me dispensa, jusqu’à l’arrivée du chef de l’expédition, de toute visite officielle.

Ce ne fut que le 13 au soir que MM. de Lagrée et Thorel nous rejoignirent : il y avait près de cinq semaines que nous étions séparés, et je laisse à penser avec quelle joie nous nous retrouvâmes tous en bonne santé.

Nos compagnons de voyage étaient partis de Xieng Tong le 3 septembre à midi. Ils avaient traversé le Nam Leuï à Muong Ouac, très-près du point où il commence à être navigable. Pour être admis dans le bac de Muong Ouac, il faut être muni d’une lettre de Xieng Tong et payer un peu de riz et de tabac. Après avoir traversé la rivière, on remonte sur un vaste plateau ondulé, habité principalement par des sauvages Does. Cette contrée forme le Muong Samtao dont le chef réside à Ban Kien, grand village construit sur le point culminant du plateau et où, tous les cinq jours, se tient un marché considérable.

C’est dans le voisinage de Ban Kien que se fabriquent les fusils, les couteaux et les sabres que les Does vendent à tous leurs voisins. Le commandant de Lagrée trouva employés à cette industrie une centaine d’ouvriers et autant de manœuvres, répartis entre cinq ou six ateliers. Ces ateliers sont assujettis à des règlements spéciaux, destinés à maintenir la bonne harmonie et à prévenir les rivalités. Ainsi tel jour, on fore les canons, tel autre, on fabrique les platines. La quantité de travail à faire est elle-même déterminée. Un ouvrier peut faire un fusil en dix jours. Le fer qui est employé à cette fabrication est apporté en barres par les Chinois. Les indigènes usent de procédés d’une simplicité extrême ; ils n’ont ni étaux, ni enclumes. Ils forgent les canons ; pour les forer, ils les coincent obliquement dans une mortaise pratiquée au travers d’une colonne verticale en bois, de façon à présenter leur extrémité à bonne hauteur pour la main de l’ouvrier ; celui-ci se sert d’un simple foret. Malgré les irrégularités inhérentes à un forage pratiqué à la main, ces armes sont assez convenablement calibrées. Les Does fabriquent eux-mêmes les vis qui leur sont nécessaires, à l’aide de matrices ; ces matrices, des limes, des marteaux et des couteaux à deux poignées constituent tout leur outillage.

Il y a un siècle déjà que cette industrie fonctionne, et dès son origine, elle a produit des fusils à pierre, alors que, dans la province chinoise de Yun-nan, on ne fabrique encore aujourd’hui que des fusils à mèches. Aussi, depuis la révolte des mahométans, ceux-ci et les impériaux sont-ils venus s’approvisionner d’armes à Samtao. Le prix d’un fusil sur place est de vingt-cinq ou trente francs. Un pistolet se vend dix à douze francs.

Les Does n’ont d’autre impôt que l’obligation de fabriquer avec le fer que leur envoie le roi de Xieng Tong un nombre de fusils qui dépasse parfois deux cents dans une année. Le commandant de Lagrée estimait la production totale des fabriques d’armes de Samtao, à trois mille fusils par an, et la population Doe agglomérée sur le plateau à dix mille âmes environ.

À Ban Kien le commandant de Lagrée avait rencontré un singulier voyageur, bon vieillard à la physionomie placide, que les habitants désignaient sous le nom de Sélah, ce qui veut dire « homme qui sait beaucoup». C’était une sorte de médecin ambulant, d’origine phong, qui colportait partout sa science et ses remèdes, sans se fixer jamais nulle part, et sans demander d’autre salaire que le logement et la nourriture. Il avait mis trois ans à venir d’Ava. Ces sortes de gens ont une grande réputation d’honnêteté et inspirent partout le plus grand respect.

Le 11 septembre, nos voyageurs étaient arrivés au confluent du Nam Leuï et du Nam Lem ; cette dernière rivière vient du muong de ce nom et est aussi considérable que la première. Le lendemain, ils couchèrent à Muong Oua, joli village situé dans une petite plaine fort riche et fort habitée. Quelques jours auparavant, avaient eu lieu en ce point des fêtes en l’honneur des Phi, ou « revenants », fêtes dont le but est de conjurer les maladies. Pendant ces fêtes qui durent plusieurs jours, personne ne peut entrer dans le Muong, ou le traverser. Des écriteaux placés sur les routes préviennent les voyageurs et leur indiquent l’amende qu’ils encourent, s’ils transgressent la défense.

Le 14 septembre, nous fîmes nos visites officielles aux diverses autorités de Muong You. Nous commençâmes par le conseil des mandarins, que présidait un frère du roi, jeune homme à peau fine et blanche, un peu gras et fort timide, qui ne savait que faire de sa personne. Ses doigts grassouillets étaient chargés de bagues, et ses oreilles de pendants en or. Il était vêtu d’une étoffe quadrillée lui servant de langouti, d’une veste en satin, et d’un grand turban bouffant sur la tête. On portait derrière lui un parasol doré à très-longue hampe.

Après le sena, nous rendîmes visite à l’officier birman. Soit que nous fussions mal prévenus en faveur de cette catégorie de fonctionnaires, soit que la race birmane ne puisse soutenir la comparaison avec les Thai du nord, à la peau presque blanche et à la physionomie distinguée, nous trouvâmes une figure ignoble à ce représentant du roi d’Ava. Rempli de son importance et désireux de produire une forte impression sur nous, il ouvrit à peine la bouche, lança au ciel des regards inspirés et laissa à sa femme le soin de faire tous les frais de la conversation. Le passe-port de Xieng Tong dont le commandant de Lagrée arrivait muni, avait dès le début coupé court à ses objections ; n’ayant pas à nous faire sentir sa puissance, il se contenta de nous fatiguer de ses airs solennels. Nous le quittâmes bien vite pour aller chez le roi.

La résidence de celui-ci s’élève sur un des mamelons qui dominent la ville, et l’on y jouit d’une vue fort étendue. Le palais est vaste, construit en bois durs et d’une menuiserie très-soignée. Le roi nous reçut dans une grande salle, où le jour ne pénétrait que par d’étroites fenêtres, cachées par des tentures de soie. C’est un jeune homme de vingt-six ans, à la figure distinguée et infiniment gracieuse. Il était vêtu de satin vert à fleurs rouges, et les feux des rubis qu’il portait aux oreilles éclairaient les soyeux reflets de son riche costume. Il était assis sur des coussins brodés d’or. Tout autour de lui étaient rangés dans une attitude respectueuse, les mandarins du palais ; à ses pieds étaient placés le sabre et les vases en or, richement ciselés, indices de la dignité royale.

Nous nous assîmes devant le prince et l’on plaça devant chacun de nous un plateau en argent repoussé, contenant ces boîtes diverses dont les Laotiens se servent pour enfermer les éléments de la chique. Ce luxe oriental nous eût éblouis davantage si, aux ustensiles indigènes, très-riches et de forme très-décorative, n’étaient venus se mêler quelques objets européens fort prisés dans le Laos, mais d’un cachet trop vulgaire à nos yeux. Tels étaient des chapelets de bouteilles vides, suspendus de la façon la plus apparente aux colonnes de la salle.

Le roi s’étudia à ne nous dire que des paroles aimables. Il exprima au commandant de Lagrée tous ses regrets de l’obligation qui lui avait été imposée d’aller à Xieng Tong, et il en rejeta la faute sur le Birman de Muong Yong.

D’après les usages laotiens, les chefs des villages étaient tenus de nous faire, à notre passage, des cadeaux en nature. Nous les avions toujours refusés, ou du moins nous avions toujours payé les objets qui nous étaient offerts. Le roi nous demanda le motif de ce refus : « C’est que nous ne voulons pas, dit le commandant de Lagrée, que les pauvres gens aient à souffrir de notre présence. » — « Mais de moi, répliqua gracieusement le roi, vous daignerez, sans doute, accepter quelque chose ? » Il nous fit ensuite maintes questions sur la France, donna à la conversation un ton vif et enjoué, et sut déployer une grâce simple et affable qui fit la conquête de nous tous.

Le lendemain, le roi fit prier M. de Lagrée de retourner le voir. Leur entretien eut un caractère plus intime ; la vue des Européens réveillait, chez cet intelligent jeune homme, des désirs d’émancipation du joug birman, que les procédés administratifs de ces derniers ne justifient que trop. À Muong You, le roi avait su reléguer l’agent birman à l’arrière-plan, et il affectait, en toute occasion, de ne tenir aucun cas de sa présence. « Là où sont les Européens, disait-il au commandant de Lagrée, la guerre et les troubles cessent, le commerce et les populations augmentent. » Ce n’est pas là le premier symptôme que nous ayons saisi d’une prochaine insurrection de ces peuples. Les Birmans sont trop présomptueux pour la prévoir, trop maladroits pour la prévenir. Le roi de Muong You affirmait que son royaume abondait en gisements métallurgiques. D’après lui, il y aurait de l’or, de l’argent, du fer et des pierres précieuses dans les montagnes qui enserrent le Nam Leuï. À l’appui de son dire, il montra à M. de Lagrée un très-bel échantillon de minerai de fer oligiste et quelques grenats ; malheureusement il était impossible d’en désigner exactement les gisements sans s’exposer à voir les Birmans en rendre l’exploitation obligatoire pour les indigènes, afin de prélever une dîme sur le produit. « Mais restez ici quelque temps et je pourrai, en cachette, vous y faire conduire, » ajoutait le roi. M. de Lagrée avait trop de raisons de quitter le plus vite possible le territoire soumis aux Birmans pour accepter ces propositions.

Le 16 septembre, le roi vint nous rendre notre visite, et il passa la plus grande partie de la journée dans notre sala. Il était accompagné de sa sœur aînée et de quelques-unes de ses femmes. Cette entrevue fut des plus cordiales et des plus intéressantes. La race thai est douée, surtout dans le nord, d’une curiosité intellectuelle et d’une délicatesse naturelle du goût qui lui permettraient bien vite, sous d’autres maîtres que les Birmans, d’occuper une place honorable parmi les peuples civilisés. Les progrès rapides qu’ont faits les Siamois depuis qu’ils sont en contact avec les Européens, témoignent de cette aptitude, et encore de tous les rameaux de la race thai, le rameau siamois est-il celui qui nous paraît le moins accessible aux sentiments élevés.

Dans l’intervalle de ces visites, avait eu lieu l’échange des cadeaux habituels. Les libéralités du roi s’étendirent jusqu’à notre escorte, dont chaque personne reçut une pièce d’étoffe suffisante pour se faire un vêtement. Aux officiers, le roi donna des boîtes en argent repoussé d’un travail fort délicat.

Nous quittâmes Muong You le 18 septembre. Nos chevaux et nos bagages traversèrent la rivière pour prendre la route de Muong Long qui était notre prochaine étape dans la direction de Xieng Hong. Muong Long est l’une des douze provinces dont se compose cette principauté. Quant à nous, nous nous embarquâmes sur le Nam Leuï, et nous en descendîmes rapidement le cours sinueux. Nous nous arrêtâmes un instant à Muong Leuï, charmant village entouré de plantations d’aréquiers. Cet arbre commence à devenir fort rare et son fruit atteint, dans cette région, un prix considérable. Au delà de Muong Leuï, la rivière s’encaisse entre des collines boisées ; son cours, jusque-là paisible, devient torrentueux ; elle cesse bientôt d’être navigable jusqu’à sa jonction avec le fleuve. Après une heure trois quarts de navigation totale depuis Muong You, nous débarquâmes sur la rive gauche de la rivière, auprès d’un caravansérail où devaient venir nous rejoindre notre escorte et nos bagages. Ils n’arrivèrent que fort tard dans la soirée : la route, en grande partie détruite par les pluies, avait été fort pénible pour les hommes et les chevaux.

Le lendemain matin, nous nous engageâmes dans le sentier en zig zag qui gravit la chaîne de collines au pied de laquelle nous avions campé. Nous suivîmes pendant toute la matinée une ligne de faîte sinueuse. Nous jouissions de là du panorama varié de chaînes irrégulières, dont les pentes, assez douces, sont couronnées par des villages Does et sillonnées par des routes bien entretenues.

Nous déjeunâmes sur les bords d’un ruisseau à eau vive qui coulait dans la direction du nord : nous avions, encore une fois, changé de bassin. Une descente de plusieurs heures nous amena hors de la région montueuse qui forme la ligne de partage des eaux et nous entrâmes dans une étroite et longue vallée, couverte de cultures et de villages, qu’arrose une jolie rivière, le Nam Nga, qui paraît venir de l’ouest. Nous la traversâmes à gué, en ayant de l’eau jusqu’aux épaules, et nous nous hâtâmes de franchir les rizières qui s’étendent sur ses rives, pour rejoindre la route moins boueuse et plus ombragée qui serpente au pied des collines du flanc gauche de la vallée. La flèche aiguë d’un Tât nous signalait de loin Muong Long, gros bourg de quinze à dix-huit cents âmes, construit sur les bords du Nam Kam, petit affluent du Nam Nga. Un pont en pierre à voûte surbaissée s’élève à l’entrée du village et ses abords étaient ornés jadis de lions sculptés qui gisent aujourd’hui renversés sur le sol. Le pont se continue par une chaussée, pavée avec des briques placées sur champ. Un pareil luxe de viabilité était bien fait pour provoquer notre enthousiasme. À coup sûr ce pont, cette chaussée n’étaient point l’œuvre des Laotiens ; ils en profitaient sans savoir les entretenir. La voûte révélait un art de construire, supérieur même à celui des Cambodgiens ; c’était bien là une œuvre chinoise. Nous nous trouvions aux portes du Céleste Empire, et nos fatigues touchaient à leur fin. Ce séduisant espoir se changea en certitude quand, au milieu de la foule des curieux qui commençaient à nous assiéger, nous découvrîmes deux Chinoises. Leurs robes longues et leurs chaussures pointues à hauts talons tranchaient trop vivement au milieu des costumes laotiens pour ne pas attirer immédiatement nos regards. Elles étaient vieilles, sales et décrépites, mais elles avaient de petits pieds ; cela suffisait pour affirmer leur nationalité et exciter notre admiration.

Nos premières relations avec les autorités du pays furent excellentes. Le chef du village ne fit aucune difficulté pour remplacer les porteurs qui nous avaient amenés de Muong You. Mais le lendemain, au milieu de nos préparatifs de départ, une lettre arriva de Xieng Hong qui renversa toutes nos espérances. Elle portait en substance ceci : « Des koula[1] — c’est le nom que l’on donne aux étrangers dans le nord de l’Indo-Chine — viennent, dit-on, de Muong Yong ; s’ils arrivent à Muong Long et que ce ne soient pas des marchands, vous ne leur laisserez pas continuer leur voyage vers Xieng Hong, mais vous leur ferez reprendre la route par laquelle ils sont venus. Xieng Hong ne dépend pas seulement de la Birmanie, mais aussi de la Chine. »

Une réponse analogue, d’une forme plus polie peut-être, avait été faite déjà à Mac Leod par les autorités chinoises du Yun-nan : nos frontières, avait-on écrit à l’officier anglais, sont ouvertes aux commerçants de tous les pays ; mais il n’est jamais arrivé que des officiers représentant une puissance étrangère aient pris la route du Yun-nan pour se rendre en Chine. La ville de Canton a été ouverte aux Européens pour leurs communications avec le Céleste Empire : c’est là qu’ils doivent s’adresser.

Depuis 1837, époque à laquelle cette fin de non-recevoir était adressée à Mac Leod, les relations de la Chine avec l’Europe ont singulièrement changé de nature. Les guerres de 1840, de 1858 et de 1860 ont rendu le gouvernement chinois moins exclusif et plus traitable ; nous étions munis d’ailleurs de passe-ports réguliers de la cour de Pékin, et les autorités chinoises du Yun-nan avaient dû être prévenues de notre arrivée. Je ne partageais donc pas l’opinion de M. de Lagrée qui vit dans cette lettre un refus de passage provenant des autorités chinoises de Muong La, nom donné par les Laotiens à la ville chinoise frontière de Se-mao, située à quelques journées au N.-N.-E. de Xieng Hong. Ce refus indirect qui ne mettait en cause que le sena de Xieng Hong sans engager la responsabilité de la cour de Pékin, paraissait à M. de Lagrée une de ces habiletés diplomatiques dont les Chinois ont le secret ; j’y voyais au contraire une perfidie du Birman de Xieng Tong, qui avait fait prévenir secrètement son collègue de Xieng Hong de nous barrer le passage. Comme on le verra plus tard, ni l’une ni l’autre de ces prévisions n’étaient exactes.

M. de Lagrée se résolut à envoyer à Xieng Hong son interprète Alévy porter une lettre au roi de cette ville ; cette lettre expliquait le but de notre mission et insistait sur les autorisations déjà données par les chefs laotiens et birmans de Xieng Tong et sur les lettres de passage, solennellement délivrées par Pékin et signées du prince Kong, dont la Commission était munie. M. de Lagrée demandait qu’il lui fût permis d’aller à Xieng Hong s’expliquer devant le sena de cette ville. Alévy partit à cheval le 21 septembre.

La saison des pluies touchait à sa fin et ne se signalait plus que par quelques orages. Les routes se séchaient ; la circulation devenait facile. La petite vallée du Nam Kam, le long de laquelle s’échelonnent les maisons de Muong Long, est pleine de sites charmants, et ses gorges giboyeuses invitaient les chasseurs à se mettre en campagne. Les collines qui encaissent le cours de la rivière sont d’un facile accès ; du haut de leurs croupes boisées, qui viennent mourir en pentes douces à l’entrée de la vallée du Nam Nga, on découvre de ravissants paysages. Les deux sommets entre lesquels vient déboucher le Nam Kam sont couronnés par deux tâts : l’un, celui qui est au sud de la ville, est bien entretenu et s’élève sur une vaste plate-forme du haut de laquelle on voit toute la vallée. Il s’appelle tât Poulan ; il est de construction récente, n’a qu’une seule flèche et une petite enceinte, ornée de quatre niches et de doc bo pour les offrandes. Le tât du nord, appelé tât Nô[2], est construit comme le précédent en ciment et en briques. Il paraît plus ancien et il est aujourd’hui abandonné. Ce dernier monument est d’un caractère original et de bon goût, et sa valeur serait réelle, s’il était construit en pierres. D’une base ronde de 12 mètres de diamètre sur 2 mètres de hauteur, se dégagent une flèche centrale de 18 mètres d’élévation et huit flèches plus petites, au pied desquelles sont des niches faisant saillie et renfermant des statues. Chaque tourelle est surmontée d’une aiguille en fer et de la couronne birmane ; les moulures sont faites avec soin, l’ornementation est sobre et ne comporte que des feuilles et des fleurs de lotus. L’enceinte extérieure représente des serpents dont les têtes se retournent et font face au monument à l’ouverture des portes.

Jadis Tât Poulan et Tât Nô étaient dorés. En arrière de chacun d’eux est un abri couvert. Le second de ces deux monuments atteste une inspiration entièrement birmane.

Le marché qui se tient tous les cinq jours à Muong Long est un des plus considérables que nous eussions rencontrés[3]. On y trouve ces petits restaurants en plein air, si nombreux dans les villes chinoises et qui sont indispensables aux foules affairées. Du coton qui est apporté par les sauvages Khos, très-nombreux dans les environs, et qui se vend de quarante à quatre-vingts francs le picul, un peu de soie grège de qualité assez grossière, de la cire, du fer, du plomb, soit pur, soit à l’état de minerai, du minerai d’antimoine qui est employé comme remède, du bétel et de l’arec de montagne, des melons, des giraumons, des aubergines, des pastèques, des pommes, des prunes, des goyaves, des oignons, du piment, du poivre, du tabac, de l’indigo solide, des œufs, du poisson frais, de la viande de porc et de buffle, représentent la part de la production locale. Des cotonnades anglaises, du sel, qui sert souvent de monnaie dans les transactions et qui vient de la rive gauche du Mékong, des écheveaux de soie d’origine chinoise, des boules de gambier et de l’arec desséché venus de Xieng Mai ; quelques objets de mercerie et de quincaillerie, tels que glaces, peignes, balances, aiguilles, d’origine anglaise ou chinoise, forment la part de l’importation. Presque tout le monde, et surtout les sauvages Khos, parlent ici le dialecte chinois du Yun-nan.

Le 25 septembre ; nous reçûmes une nouvelle lettre des mandarins de Xieng Hong, accompagnée d’un mot d’Alévy. Il était dit dans la lettre des mandarins que l’année passée un ordre était venu du Yun-nan, prescrivant de ne pas laisser passer les étrangers sans prévenir immédiatement les autorités du Muong Ho. C’est le nom que les Laotiens donnent au Yun-nan. Alévy faisait dire en même temps à M. de Lagrée, et c’était là l’important, — que le sena consentait à ce que la Commission française poursuivît sa route jusqu’à Xieng Hong.

Nous partîmes de Muong Long le 27 au matin. À quelque distance de ce village, l’ancienne chaussée chinoise, qui a cessé d’être entretenue, disparaît ; on en retrouve de loin en loin quelques vestiges. La route reste néanmoins assez belle : de petits ponts couverts et ornés de bancs, jetés sur les ruisseaux ou les canaux d’irrigation, offrent de distance en distance des lieux de repos heureusement ménagés. La vallée, dont la route côtoie la chaîne de gauche, est peuplée et très-bien cultivée ; nous traversions un village tous les quarts d’heure. Vers midi nous franchîmes, sur un pont en bois, une large rivière, le Nam Pouï, venant du nord-ouest et qui me parut être le cours d’eau principal dont le Nam Nga n’était qu’un affluent. La vallée de cette dernière rivière prenait fin, et devant nous, dans toutes les directions, des chaînes de petites collines fermaient la route. Nous nous arrêtâmes sur la lisière de cette région montagneuse et nous couchâmes au village de Xieng Bang.

Le lendemain, 28 septembre, nous nous engageâmes dans un dédale de petites vallées et de collines aux croupes arrondies et aux pentes boisées, au milieu desquelles la route disparaissait, souvent dans des fondrières, mais dont l’aspect pittoresque et les paysages variés nous faisaient oublier la viabilité imparfaite. Plus nous avancions dans cette région nouvelle, plus la végétation et le caractère des sites revêtaient un aspect singulier. Pour des gens habitués depuis de longues années à la physionomie particulière de la nature tropicale, il y avait à ce changement un plaisir et une nouveauté extrêmes : c’était comme un ressouvenir inconscient de la patrie que nous retrouvions à chaque détour de ces vallées étroites. La population, composée presque entièrement de Khos, contribuait encore à accentuer ce changement. Nous fîmes halte le soir à Ban Koué.

Une certaine activité commerciale régnait sur la route que nous suivions. Des caravanes de bœufs porteurs, transportant du plomb, du coton, du tabac, du thé, et venant de Xieng Hong, nous croisaient à chaque instant. Nous étions aussi peu habitués à ce mouvement qu’au pays lui-même, et notre voyage en recevait un nouvel attrait. Le troisième jour de notre départ de Muong Long, nous débouchâmes dans la grande plaine de Xieng Hong, par la vallée de l’un des affluents de Nam Ha ; c’est au confluent de


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ROUTE DE MUONG LONG À XIENG HONG : BAN KOUÉ.

cette rivière et du Mékong que s’élève la ville. Nous traversâmes d’un pas rapide la plaine

dont les villages portaient encore les traces des dévastations des dernières guerres ; nous franchîmes en bac le Nam Ha, à côté d’un pont en bois détruit, et nous allâmes nous installer dans une pagode située en dehors de l’enceinte en terres levées de la ville.

Alévy nous attendait avec impatience. Il avait été fort mal reçu par les autorités locales. Dès son arrivée on avait voulu le forcer à rebrousser chemin. Alévy connaissait trop ses compatriotes pour céder à leurs menaces : « Faites de moi ce que vous voudrez, avait-il répondu, tuez-moi si cela vous fait plaisir, mais jamais je n’oserai retourner sans une réponse favorable, auprès du chef qui m’a envoyé. Je crains plus sa colère que la vôtre, et si vous connaissiez mieux les gens à qui vous avez affaire, vous ne vous exposeriez pas de gaieté de cœur à les pousser à bout. Je n’ose répondre de ce qu’ils pourront faire à Muong Long, si vous persistez dans votre refus de les laisser venir, et il serait plus sage de les admettre en votre présence : la vue des plus grands personnages du pays les forcerait sans doute à se contenir et vous leur feriez entendre facilement raison. » Ce mélange d’intimidation et de flatterie avait produit son effet. On nous avait envoyé l’autorisation de venir à Xieng Hong, mais cette autorisation ne préjugeait en rien la décision qu’il restait encore à prendre au sujet de la continuation de notre voyage. Alévy n’avait réussi à voir ni le roi, ni le chef birman, ni le mandarin chinois qui résidait à Xieng Hong. La veille de notre arrivée, il y avait eu une longue discussion au sénat, et le lendemain de grand matin, le Chinois était parti avec une lettre pour Muong La.

En somme, on ne parut pas nous faire trop mauvaise figure, et les difficultés qui nous restaient encore à vaincre étaient sans doute plus facilement surmontables que celles que nous avait opposées la mauvaise volonté des autorités birmanes de Xieng Tong.

La ville de Xieng Hong, depuis sa destruction par Maha Say, gouverneur de Muong Phong en 1857, s’est reconstruite au nord du confluent du Nam Ha. — (Voy. ci après le chapitre XX.) Si la plaine elle-même est très-habitée, la nouvelle ville n’a encore attiré qu’un très-petit nombre de résidents fixes ; c’est plutôt l’emplacement d’un marché qu’un centre de population.

Le marché se tient presque tous les jours — cinq fois par semaine — et contient en plus grande abondance toutes les denrées que nous avons énumérées déjà pour Muong Long. Le sel devient décidément la monnaie courante. Le Mékong a en cet endroit de 300 à 400 cents mètres de large et coule paisiblement entre de hautes berges bordées de bancs de sable. Ses eaux avaient déjà baissé de 5 mètres ; il avait dû atteindre son niveau maximum pendant notre séjour à Muong Yong.

Un peu au-dessous de la ville et après avoir reçu les eaux du Nam Ha, le fleuve se rétrécit brusquement et des collines s’élèvent sur ses deux rives. C’est là, sur la rive droite, que se trouvent les ruines de l’ancienne ville, celle-là même dont Mac Leod avait déterminé la position en 1837. En amont, a lieu un rétrécissement analogue, et à en juger par l’horizon de montagnes qui limite la vue à l’est et au nord, il semble que le Mékong s’engage définitivement au milieu des chaînes d’origine tibétaine où il va prendre ses sources.

Une de nos premières visites fut pour les ruines de l’ancienne ville, qui se trouvent à une heure de marche au sud de la pagode où nous étions campés. Nous ne retrouvâmes, au milieu de la végétation et des herbes qui en avaient déjà envahi l’emplacement, que l’ancien palais des rois et une pagode qui méritassent d’attirer l’attention. Celle-ci, construite presque au sommet de la colline sur les flancs de laquelle s’étagent les ruines, nous offrit une architecture et un genre d’ornementation différant de tout ce que nous avions observé jusque-là au Laos. (Voyez le dessin en tête du chapitre.) Elle repose sur un soubassement que l’on franchit par une dizaine de marches, et elle est entourée de trois côtés sur quatre par une galerie dont les murs sont décorés de peintures chinoises. Les sujets en sont nouveaux, les couleurs meilleures ; l’ensemble accuse un art plus avancé : on y voit des villes assiégées dans lesquelles la vue plonge jusqu’à l’intérieur des maisons ; les combattants sont, d’un côté, des gens qui portent le toupet siamois


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UN PANNEAU DE LA PAGODE DE XIENG HONG.


et dont le teint est assez blanc ; du côté opposé on croit reconnaître des Birmans : leur teint est noir, et des étoffes coloriées leur ceignent les jambes ; ils portent également le toupet et jouent toujours le rôle de vaincus. Il y a aussi quelques scènes de vie champêtre où l’on trouve quelques animaux bien exécutés et de très-bonnes poses de Chinois. L’intérieur de la pagode est complètement lambrissé en bois sculpté ; les murs sont coupés de nombreuses fenêtres. Les encoignures des charpentes représentent des guirlandes de fleurs d’un mouvement très-gracieux et qui donnent à la pagode un grand air de richesse. Les colonnes qui soutiennent le toit sont renflées au milieu ; elles se composent d’une pièce centrale autour de laquelle ont été rapportés des placages. Tout autour de la pagode se trouvent les constructions habituelles, logements des bonzes, tombeaux, etc.

Au-dessous de cette pagode, se trouve le palais du roi. C’est une vaste construction en briques dont les murs extérieurs sont encore debout. Les briques sont de deux espèces : les unes rouges et de petite dimension, les autres grandes et d’une couleur grise ressemblant à des moellons de pierre. Quelques lions ou quelques chiens en grès sculpté gisent çà et là dans les herbes. Ce fut dans ce palais, dont toutes les parties en bois ont été détruites par l’incendie, que fut reçu le lieutenant Mac Leod au mois de mars 1837.

Après quelques pourparlers, le sena s’était décidé à admettre le commandant de Lagrée en sa présence. Cette haute assemblée se compose de quatre grands mandarins et de huit autres d’un rang inférieur, représentant chacun l’une des douze provinces « chip song Panna » qui forment le royaume de Xieng Hong. Les quatre mandarins supérieurs répondent aux principautés que les Lus considèrent comme les portes de leur royaume. Muong La thai est la porte de la Chine ; Muong Khie, celle de la Birmanie ; Muong Long, celle de Xieng Tong, et Muong Phong, celle de Xieng Mai. Les huit autres provinces sont : Muong La (près de Muong Phong), Muong Hou, Muong Houng, Xieng Toung (près de Muong La thai), Muong Ham, Muong Hing, Muong Bang, Muong Iva. Cette liste a d’ailleurs souvent varié ; Muong You en faisait autrefois partie. Le mot panna par lequel on désigne ces provinces signifie millier et se rapporte au nombre des inscrits. On distingue les muongs qui sont panna de ceux qui ne le sont pas. Le chiffre des impôts payés à la Birmanie et à la Chine est assez difficile à préciser. Les renseignements que nous avons recueillis à ce sujet sont peu concordants. Les huit panna les plus importants, Hing, Khie, La, Long Houng, Hou, Xieng Toung et Phong, payaient jadis à la Chine 1000 taels par an ; aujourd’hui ces huit muongs donnent 8 thés en or, 8 thés en argent et des étoffes ; Muong La thai paye trois ticaux en or et trois ticaux en argent[4]. Le sena de Xieng Hong est présidé par le Momtha, appelé aussi par quelques-uns le Chao Xieng Ha, titre équivalant à celui de premier ministre.

Le Momtha était un vieillard à cheveux blancs, au corps replet et à la physionomie placide. Il avait trop d’expérience pour ne pas comprendre à quels inconvénients il s’exposait s’il s’obstinait à refuser le passage à des gens réellement autorisés par le prince Kong à pénétrer en Chine. Le commandant de Lagrée avait encore augmenté sa perplexité en gardant la plus grande réserve sur le but de son voyage et sur les moyens qu’il jugerait à propos d’employer pour faire prévaloir ses désirs. Il s’était contenté de demander aux autorités locales de prendre parti dans le plus bref délai possible entre les deux solutions suivantes : ou lui refuser par écrit d’une façon claire et motivée la continuation de son voyage, et il se chargeait alors de faire de cette pièce tel usage qui lui semblerait bon ; ou lui fournir en quarante-huit heures les moyens de faire route pour Muong La. Des décisions aussi nettes et aussi tranchées étaient peu du goût du sena de Xieng Hong. D’un autre côté, incapable de concevoir qu’un étranger pût se montrer aussi ferme et aussi résolu, sans avoir à sa disposition une force réelle ou être assuré de la part des pays voisins d’un appui sérieux, il n’osait risquer de mécontenter davantage le chef de la Mission française. Celui-ci s’était hautement plaint de l’inconvenance dont on s’était rendu coupable envers lui en l’arrêtant à Muong Long. Les mandarins se trouvaient visiblement déconcertés par cette attitude, et ils consentirent à notre réception officielle, espérant y trouver un moyen de sortir d’embarras.

Cette réception eut lieu le 3 octobre. À gauche et en arrière du Momtha était assis le mandarin birman ; à droite était une place vide, réservée au mandarin chinois, absent en ce moment de Xieng Hong ; tout autour étaient rangés les membres du sena.

Le commandant de Lagrée exhiba d’abord la lettre du roi de Xieng Tong et celle du Pou Souc. Son collègue de Xieng Hong, qui porte le titre de Tcha Kaï, fît observer que ces lettres ne nous autorisaient qu’à nous rendre à Xieng Hong ; un mandarin thai répliqua qu’il ne pouvait en être autrement, puisque Xieng Hong dépendait de la Chine et que les autorités de Xieng Tong n’avaient pas le droit d’indiquer, sans le consentement du roi d’Alévy, une destination plus éloignée. L’opposition du Birman fît d’ailleurs plus de bien que de mal à notre cause, et il nous parut qu’on le traitait fort lestement. Le commandant de Lagrée montra ensuite les passe-ports chinois. Ils ne produisirent aucun effet ; la signature était inconnue, et l’un des membres les plus influents du sena, le Phya luong Mangkala, s’écria que tout cela ne venait pas du Maha sena et qu’on ne savait ce que cela voulait dire. Alors le commandant de Lagrée tira lentement de son enveloppe la lettre adressée à notre sujet par le prince Kong au vice-roi du Yun-nan. Le plus grand silence se fit, un Chinois secrétaire en fit la lecture devant l’assistance prosternée par respect et déclara que cela venait bien de Pékin, que les mandarins français étaient des gens honnêtes et d’un rang très-élevé et qu’il convenait de nous recevoir amicalement. Les physionomies avaient changé à vue d’œil, et le Momtha n’adressa plus au commandant de Lagrée que des questions obligeantes et de gracieux compliments.

Le chef de l’expédition demanda alors à voir le roi et à partir le plus rapidement possible. Il fut convenu que Sa Majesté nous recevrait le 5 et que nous partirions le 6 octobre.

Le 5, au moment où la Commission se rendait au palais du roi, les mandarins demandèrent la liste des cadeaux que nous allions offrir à Sa Majesté. C’était la première fois qu’on élevait une pareille prétention. M. de Lagrée répondit qu’il ne connaissait point encore le roi, et qu’il ne se déciderait dans le choix des présents qu’après l’avoir vu. Il fallut se contenter de cette réponse.

Sa Majesté habite provisoirement une mauvaise maison en bambou de très-chétive apparence. La salle de réception avait été ornée à la hâte de tapis chinois ramassés un peu partout ; pour donner une haute idée de la puissance du souverain, on avait réuni trois ou quatre cents hommes, pris au hasard, armés et costumés de la façon la plus irrégulière et portant en gens inexpérimentés, des fusils à pierre, des lances et des sabres, la plupart peu en état de servir.

Après une assez longue attente, le roi parut : l’assemblée s’inclina, les trompes résonnèrent, quatre petites espingoles firent feu. Nous vîmes un jeune homme de dix-neuf à vingt ans. Ce petit souverain, sans force et sans initiative, est entièrement sous la tutelle des grands mandarins. Son costume ressemblait fort à celui des paillasses de nos foires : il était coiffé d’un grand chapeau chinois orné de clochettes et portait une tunique en soie rouge, à dessous vert et un pantalon blanc ; il avait à la main un sabre à fourreau d’ivoire sculpté. Il s’assit sur un canapé, les jambes croisées, roide comme un mannequin, et prononça quelques monosyllabes que le Phya luong Mangkala traduisit à M. de Lagrée en longues questions sur le but de notre voyage, le pays d’où nous venions, etc… On fit ajouter au roi que nous pourrions partir quand bon nous semblerait. Le cérémonial qui avait présidé à son arrivée l’accompagna à sa sortie.

Dans la même journée, j’allai reconnaître le fleuve à quelque distance en amont de Xieng Hong. Je pus constater qu’après son court épanouissement dans la plaine de Nam Ha, il reprend cet aspect bizarre et tourmenté, ce lit encombré de roches, ces eaux rapides, étroites et profondes qui le caractérisent à partir de Vien Chan.


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ÉMIGRÉ DU YUN-NAN À XIENG HONG.

L’aspect et les allures de la population de Xieng Hong se ressentaient de l’état troublé du pays. De nouvelles guerres paraissaient imminentes. Un grand nombre de gens misérables erraient çà et là, sans avoir le courage, devant l’incertitude de l’avenir, de se bâtir une demeure[5]. Les réfugiés des régions voisines se mêlaient en grand nombre aux indigènes : parmi eux, nous remarquâmes une autre catégorie de Thaï, les Thaï neua ou Thaï du nord, que la guerre des Mahométans ou Phasi avait chassés de leur pays natal, ce pays de Kochampri d’où paraissent venir les Phongs[6]. Les Thaï neua ne sont pas tatoués, portent les cheveux longs, une veste bleue, un pantalon de même couleur, large et court, quelquefois des jambières comme les sauvages et un grand turban de couleur foncée, d’une forme aplatie ; par-dessus leur veste, ils ont ordinairement une sorte de plastron en velours de couleur, orné de passementeries. Les femmes ont un costume analogue dans lequel la jupe remplace le pantalon. Quelques-unes portent une espèce de petit bonnet. D’autres sauvages encore, distincts de tous ceux que j’ai déjà énumérés, font à Hieng Hong leur apparition. Les plus intéressants sont les Lolos et les Yo Jens. Ils parlent une langue assez différente du chinois et il convient de les rattacher aux populations autochthones du Yun-nan ; pour les Laotiens, ce sont d’anciens Hos qui errent en nomades dans le pays. Les Lolos sont assez doux ; les Yo Jens passent pour très-habiles au tir du fusil et au métier de voleurs de grands chemins. Ils se réunissent fréquemment par bandes de vingt ou trente pour dévaliser les voyageurs.

Sur la rive gauche du Mékong, se trouvent encore des centres laotiens importants, tels que Muong Hou et Muong Iva ; nous allions les laisser sur notre droite pour remonter presque droit au nord vers la Chine. En quittant Xieng Hong, nous ne disions pas cependant un dernier adieu à la race thaï, dont nous devions retrouver de nombreuses tribus disséminées dans le Yun-nan, mais le pays dans lequel nous allions entrer allait revêtir une nouvelle physionomie religieuse. Dans le Laos, le bouddhisme est le grand régulateur de la vie sociale, le culte met partout son empreinte ; la pagode et le prêtre semblent deux rouages inséparables de l’organisation politique. Mais, à peine les populations d’origine et de civilisation chinoises font-elles leur apparition que l’idée religieuse est reléguée au second plan ; les cérémonies prennent un caractère laïque, le respect des ancêtres remplace le culte de Bouddha ; le bonze, au lieu de la vénération des fidèles, ne recueille plus que l’indifférence, bientôt le mépris. Son auréole de science et de sainteté s’efface. Il devient ignorant et mercenaire. Le bouddhisme végète, se cache et disparaît. On nous permettra donc, avant d’aller plus loin, de dire en quelques mots ce qu’est le culte bouddhique au Laos.



  1. On désigne en Indo-Chine par le nom de Koula ou Kala tous les gens qui viennent de l’Inde et en général les occidentaux. Voyez sur l’origine de ce mot, Yule, Mission to the court of Ava, p. 5.
  2. Voyez Atlas, 2e partie pl. XXX.
  3. Ibid, pl. XXXI.
  4. Consultez les renseignements donnés à ce sujet par Mac Leod, p. 81 de son Journal.
  5. Voyez sur la situation politique de la contrée les conclusions du chapitre XX.
  6. Le mot Phasi, dont les Birmans ont fait Panthé, est d’après le colonel Phayre, le même que Parsi ou Farsi qui, dans l’Inde, est appliqué aux mahométans. Cette dénomination est très-ancienne ; M. Yule me fait remarquer qu’elle se trouve dans la Description du Cambodge, traduite par A. Rémusat. On y parle des Passé qui forment une des sectes religieuses de ce royaume. Ils portent des turbans blancs et rouges, ne mangent pas avec les autres sectes, et s’abstiennent de liqueurs fortes. Quant au pays de Kochampri, M. Yule a démontré déjà qu’il doit être placé dans la région dont Santa, Muong Ting et Yun-tchang occupent les extrémités.