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Voyage d'exploration en Indo-Chine/Description du groupe de ruines d’Angcor

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Angor Wat : entrée ouest de la première enceinte, vue en dedans.

IV

DESCRIPTION DU GROUPE DE RUINES D’ANGCOR : MONT CROM — ATHVÉA — ANGCOR WAT — MONT BAKHENG — ANGCOR THOM — LELEY — PREACON — BAKONG — MÉLÉA — PREACAN — PHNOM BACHEY[1].


§ 1. — Mont Crôm.


Reprenons maintenant l’itinéraire rapidement indiqué au commencement du chapitre précédent et gravissons le flanc nord du mont Crôm, dont la crête à double cime s’allonge de l’ouest-sud-ouest à l’est-nord-est. Une petite forêt couronne le sommet le plus élevé et le plus large de cette colline, et c’est sous son ombre que se trouve le sanctuaire que nous avons déjà signalé. Un peu avant d’y arriver, sur la croupe du mont, se trouvent des débris indiquant une construction disparue et parmi lesquels se trouvent d’assez beaux restes de sculptures : entre autres une statue à quatre personnages adossés, dont la figure, les bras et les mains indiquent une bonne époque. (Voy. le dessin p. 42.)

En faisant quelques pas de plus, on se trouve en présence de trois tours découronnées, mais importantes encore, qui constituent le monument principal.[2] Elles sont assises sur un soubassement élevé et construites en grès d’un beau choix. Un large escalier au milieu, deux escaliers étroits vis-à-vis des tours latérales qui sont d’une moindre élévation, aident à gravir le soubassement et conduisent aux portes d’entrée. Sur les faces perpendiculaires aux portes ouvertes, se trouvent de beaux modèles de cette ornementation de portes fermées dont nous avons déjà parlé. Aux angles des quatre faces et sur les côtés de toutes les portes sont sculptés des arabesques ; les hauts-reliefs représentent des femmes dans des niches ogivales. Le dessin est ferme, les saillies sont fortement accusées, et on est certainement en présence d’un monument des meilleurs temps.


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Prohm ou brahma du Mont Crôm

En avant du soubassement et lui faisant face, sont quatre édicules voûtés, rangés sur une seule ligne. Les deux édicules intérieurs sont en grès ; les deux autres, sans doute d’une construction plus récente, sont en briques. Le jour se prend par des séries de petits trous en losange, percés dans la pierre et disposés en quinconces sur les trois faces fermées. Ce mode d’éclairage indique, d’après les habitants, que là étaient renfermés les trésors du sanctuaire.

Il y a trois murs d’enceinte en pierre de Bien-hoa très-rapprochés les uns des autres, surtout les deux murs extérieurs. Le couloir, formé par les deux murs intérieurs, est un peu plus large ; il était peut-être voûté et prenait jour sur l’autre par les percées que l’on voit encore dans le second mur. Ces trois enceintes reposent elles mêmes sur un soubassement de plus de deux mètres de hauteur, parementé en gros blocs d’une pierre calcaire très-dure, qui forme le sous-sol même de la montagne.

De chaque côté de l’entrée principale s’élèvent au dehors deux petites pyramides en briques d’une construction moderne.

Le second sommet du mont Crôm, dépouillé de toute végétation, supporte une pyramide en briques de date également récente, que l’on aperçoit de fort loin.


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Sanctuaire du Mont Crôm.

Entre les deux sommets, sur le point le plus bas de la ligne de faîte, est une petite pagode en briques qui ne présente aucun intérêt.


§ 2. — Athvéa[3].


À quelques centaines de mètres de la rive droite de la rivière d’Angcor, à six kilomètres environ au nord-ouest du mont Crôm, s’élève la tour d’Athvéa. On entre par l’est dans son unique enceinte, mais la façade et l’entrée principale sont du côté ouest. Cette tour est construite sur un soubassement élevé et est flanquée de deux sanctuaires latéraux. Une belle colonnade se dirige de la porte delà tour vers la grande entrée qui est elle-même un monument distinct. Deux des colonnes portent des inscriptions. Sur l’une d’elles, on peut reconnaître le millésime de 12…

De simples portes sont pratiquées sur les trois autres faces de l’enceinte. Celle-ci est en pierre de Bien-boa, et renferme quatre édicules faisant face au sanctuaire, deux du côté est, et deux, un peu plus grands, du côté ouest.

Les blocs de grès employés dans la construction du sanctuaire sont de très-fortes dimensions. L’architecture, quoique très-sobre d’ornements, est d’une grande beauté et l’aspect général du monument est remarquable. Peut-être n’y avait-on pas mis la dernière main.


§ 3. — Angcor Wat[4].


Voici le monument le plus important et le mieux conservé de toutes les ruines khmers et le seul qui jusqu’à présent ait été reproduit par la photographie. C’est aussi celui qui a été le plus complètement étudié par M. de Lagrée, et quoiqu’il n’en ait pas laissé de description, les plans minutieux et exacts qui ont été levés sous sa direction et quelques notes éparses, me rendent cette tâche assez facile[5].

Ainsi qu’Athvéa, Angcor Wat a sa façade principale tournée vers l’ouest. À cette exception près, ce temple résume admirablement toutes les lois de l’architecture khmer. Il réunit, comme il a été dit plus haut, le système des terrasses à celui des galeries croisées.

Entrée principale et Belvédère. — En dehors du fossé, large de deux cents mètres, qui est creusé tout autour de l’édifice, se trouve du côté ouest, une plate-forme en forme de croix grecque qui précède et annonce le monument. Cette plate-forme, dont les bras ont trente mètres de longueur totale, était décorée autrefois, aux six angles saillants extérieurs, de lions en pierre, qui gisent aujourd’hui mutilés dans les herbes. Le bras intérieur de la croix sert d’amorce à la chaussée de huit mètres de large qui traverse le fossé sur lequel elle jette une quarantaine d’arches étroites, et qui vient aboutir à l’entrée monumentale dont le dessin a été donné entête de ce chapitre. Celle-ci se compose essentiellement d’une galerie de 235 mètres de long, élevée sur un soubassement qui a sept mètres de large, et formée, extérieurement par une double rangée de colonnes, intérieurement par un mur plein dans lequel sont pratiquées de fausses fenêtres.


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Ancor Wat — façade principale.

Les grandes colonnes n’ont point de base ; les petites ont à la fois base et chapiteau sculptés ; cette différence, qui est générale dans tout l’édifice, a été indiquée sur le plan par un second trait entourant la projection du fût. Au centre de la galerie, s’ouvrent trois portes sommées chacune d’une tour. À la base de ces tours, la galerie s’étoile en croix grecque dont les bras perpendiculaires, ouverts aux deux extrémités et terminés par des péristyles, forment les entrées elles-mêmes. La colonnade s’interrompt dans cette partie centrale de la galerie : elle est remplacée par un mur coupé de fenêtres. Vers ses extrémités, la galerie s’étoile de nouveau et sa voûte se surélève pour deux nouvelles ouvertures ; celles-ci coupent le soubassement lui-même et se trouvent au niveau de l’espèce de berme de 43 mètres de large qui règne en dedans du fossé. Elles servaient au passage des chars, comme en témoignent les profonds sillons que l’on retrouve aujourd’hui creusés dans la pierre. Enfin, la galerie se termine aux deux bouts par deux portes fermées, admirablement sculptées [6]. Au delà, commence un mur plein qui enclot tout l’édifice. Il y a une entrée beaucoup moins monumentale, au milieu de chacune des trois autres faces de cette première enceinte. Celle-ci mesure 820 mètres dans le sens nord et sud et 960 dans le sens est et ouest. Son développement total est donc de 3560 mètres ; hors fossés, le circuit de l’édifice atteint 5540 mètres. L’escarpe et la contre escarpe du fossé sont revêtues en pierre de Bien-boa, avec margelle en grès.

Le soubassement, les colonnes, les pilastres surtout qui encadrent les portes de cette première entrée, les toits, les barreaux de pierre des fenêtres sont couverts de sculptures, et l’on trouve dès le seuil de l’édifice les merveilles d’ornementation que l’on aura à admirer dans l’édifice lui-même.

Dès qu’on a franchi l’entrée centrale et regagné par trois marches la chaussée de pierre qui se continue en dedans de l’enceinte, le temple apparaît aux regards, à plus de 400 mètres de distance, élevant ses neuf tours, dont quelques-unes sont malheureusement presque entièrement ruinées, au-dessus des bouquets de palmiers qui ombragent la façade. La chaussée, sur laquelle on chemine toujours, est à un mètre environ au-dessus du sol ; elle s’étoile tous les 50 mètres en petites plates-formes décorées aux angles saillants de dragons de pierre à sept têtes [7]. À la hauteur de la troisième de ces plates-formes, on passe entre deux sanctuaires à quadruple entrée et à colonnade intérieure que la végétation a envahis complètement. Immédiatement après commencent des deux côtés de la chaussée deux Sra ou bassins, à revêtement de grès, où croissent d’innombrables nénuphars ; ils se prolongent jusqu’à l’esplanade qui s’étend en avant de l’édifice. Au centre de cette esplanade, et dans l’axe de la chaussée, s’élève une magnifique terrasse en forme de croix latine ; elle est supportée par quatre-vingt dix-huit colonnes rondes admirablement ciselées [8]. Trois escaliers de douze marches terminent les trois bras extérieurs de la terrasse. Sa partie centrale offre une légère surélévation que rachètent sur les quatre faces deux marches arrondies et concentriques. Le bras intérieur donne accès au premier étage de l’édifice.

Premier étage ou Galerie des bas-reliefs. — C’est une galerie rectangulaire à double colonnade extérieure et à mur intérieur qui, sur les faces est et ouest, reproduit, moins les tours, les principales dispositions de la galerie de l’entrée. Au lieu des passages pour les chars, elle offre, à chaque angle, des péristyles auxquels on arrive par des escaliers. La voûte intérieure a plus de 6 mètres de hauteur ; un plafond en bois était établi autrefois à une hauteur de 4,40 m [9]. Les dimensions de cette galerie, prises de seuil en seuil, sont de 178 mètres dans le sens nord et sud, et de 223 dans le sens est et ouest. Son développement total est par conséquent de 802 mètres. Sa largeur, mesurée du mur à la face intérieure des grandes colonnes, est de 2,45 m. On compte sur tout son pourtour seize péristyles qui s’ouvrent au dehors, cinq sur chacune des faces est et ouest, trois sur chacune des faces nord et sud. Les escaliers qui y conduisent sont encadrés par les moulures élargies de l’énorme soubassement sur lequel repose tout l’édifice, qui viennent former latéralement trois larges gradins. Le gradin supérieur supporte les colonnes du péristyle ; les deux autres étaient ornés de lions de pierre, dont la plupart sont aujourd’hui mutilés ou renversés de leurs socles.

Sur toute la surface du mur intérieur de la galerie règne un bas-relief qui ne s’interrompt qu’au centre et aux angles de chaque face [10]. La plupart des sujets représentés paraissent empruntés au Mahabharata ou au Ramayana [11]. Je commencerai toujours par en donner la description sommaire, accompagnée des indications que fournissent les indigènes sur les différents acteurs de ces scènes, avant d’en essayer l’interprétation.

1o Face ouest. — Au sud, sont représentés des hommes armés traversant une forêt ; les chefs sont montés sur des éléphants ou des chevaux et les corps de troupes qu’ils conduisent ont chacun une arme distincte. Les soldats qui ouvrent la marche sont vêtus de longues robes, et portent de grands boucliers recourbés. Ils sont armés de lances dont la hampe a six branches. Tous les autres ont un langouti et une veste à manches courtes. La plupart sont munis d’une sorte de cuirasse ou d’un petit bouclier appuyé sur la poitrine.

Au nord, se trouve figuré le combat des Yaks contre les singes. Le chef des Yaks est monté sur un char traîné par deux griffons, il a dix têtes et vingt bras armés chacun d’un sabre. Ses soldats sont armés de lances et de sabres. Les singes n’ont pour armes que des bâtons ou des branches d’arbres ; ils griffent et mordent leurs adversaires. À leur tête sont deux frères nommés Paream et Palai ; Hounissi est un de leurs chefs subalternes.

Il est facile de reconnaître ici la lutte des singes auxiliaires de Rama contre Ravana, roi des Yakshas. Les deux frères dont il s’agit sont sans doute Sougriva et Bali, et Houniss est peut-être Hanouman.

Auprès des combattants est une barque dont les rameurs sont vêtus de robes et portent de longues barbes. Plus loin, des femmes jouent avec des enfants ou assistent à un combat de coqs.


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Angcor Wat : Fragment de bas-relief.

2o Face est. — Au sud, les Yaks et les hommes se disputent la possession d’un serpenti à sept têtes. Au-dessus d’eux, assis au sommet d’une montagne, Prea Noreai préside à la lutte ; des anges ou Tevadas volent autour de lui ou accourent prendre part au combat. Quelques-uns ont sept têtes. Au-dessous est la mer dans les profondeurs de laquelle nagent des monstres aquatiques.

Il est encore aisé de reconnaître ici le barattement de la mer par les Dieux et les Asouras pour en obtenir l’Amrita. Prea Noreai est Vichnou que les Cambodgiens semblent connaître surtout sous le caractère de Narayana et confondent souvent par suite avec Brahma ou Prohm.

Au nord est figurée une marche militaire, puis un combat qui se continue sur la face suivante. Les chefs sont sur des chars traînés par des dragons ailés ou montés sur des griffons, des rhinocéros ou des oiseaux fantastiques appelés hans[12].

3o Face nord. — Un personnage, nommé Maha Asey, s’avance précédé de musiciens qui jouent de la cymbale, du tambour long, du gong et d’autres instruments. Il est monté sur les épaules d’un géant hideux qui traîne par les pieds un autre géant qui se débat. Vers le milieu de la face est figuré un dieu à longue barbe entouré d’adorateurs. Au delà le combat continue : l’un des principaux acteurs est monté sur un géant qui a un bec d’aigle, une queue et des griffes d’oiseau. Quelques combattants sont représentés portant plusieurs lances dans la main gauche.

Nous sommes encore ici en présence de différents épisodes de la lutte de Rama et de Ravana, où apparaissent l’oiseau Garouda que les Cambodgiens appellent Krout, Laksmana, Dasaratha, etc.


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Angcor Wat : 5e inscription des supplices.


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Angcor Wat : 9e inscription des supplices.

4o Face sud. — Elle est entièrement consacrée aux joies du paradis et aux supplices de l’enfer. Ceux-ci, au nombre de vingt-trois, occupent la partie est, et chacun d’eux est annoncé par une inscription placée au-dessus et dont je donne deux spécimens. On voit là, torturés par les agents de l’enfer, des malheureux dont on scie les membres, on arrache les dents, on crève les yeux, on perce le nez, on casse les reins. D’autres sont pilés dans des mortiers, empalés, mis au carcan, livrés aux oiseaux de proie, percés de flèches, plongés dans des chaudières bouillantes, pendus la tête en bas. Deux adultères sont attachés à un arbre à épines. Une femme qui paraît enceinte est entre les mains de trois bourreaux : l’un d’eux la tient par le haut du corps et lui brise les reins ; le second la saisit à mi-corps et lui ouvre le ventre ; le troisième la tient par une jambe et la coupe en deux avec un sabre.

À l’ouest, une longue procession d’élus avec des bannières et des parasols fait son entrée dans le ciel.


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Angcor Wat : passage du premier au second étage.

Chacun d’eux vient prendre place sous un dais magnifique, où des

femmes qui portent des coffrets et des éventails s’empressent auprès d’eux. Ils tiennent des fleurs à la main ou des enfants sur leurs genoux.

Au-dessus sont représentées diverses scènes où l’on reconnaît différentes types des tribus sauvages de l’Indo-Chine. Quelques-uns sont précipités dans l’enfer, sans doute pour avoir résisté aux tentatives de conversion de la race civilisatrice ; quelques autres, au contraire, entrent dans le ciel.

Entre les supplices et le paradis est figurée une scène intermédiaire, qui représente, disent les indigènes, le roi Pathummasurivong venant de fonder la ville d’Angcor. Il est entouré de ses femmes et d’un long cortège de guerriers.

Tous ces bas-reliefs ne datent pas de la même époque, et à côté de sculptures d’une délicatesse et d’une habileté incontestables, on trouve de grossières ébauches qui ne peuvent avoir été produites qu’à une époque de décadence. Telles sont les sculptures de la face nord à l’est et de la face est au nord.

Revenons maintenant à la face ouest. Trois galeries parallèles s’ouvrent vis-à-vis des trois péristyles de l’entrée par laquelle nous avons pénétré dans l’édifice. La galerie du milieu est à quadruple rangée de colonnes ; les autres sont fermées extérieurement par un mur. Elles sont reliées ensemble par une galerie qui divise en quatre compartiments égaux l’espace qui les sépare. Une porte s’ouvre à chacune de ces extrémités, dans le mur des galeries extérieures ; du seuil de ces portes on aperçoit les deux grands et beaux édicules qui s’élèvent dans la cour intérieure et les hauts escaliers qui conduisent aux tours d’angle du second étage. La partie centrale de cet ensemble de galeries forme une croix grecque dont les bras sont terminés par des portiques contre lesquels les colonnades viennent s’appliquer en pilastres. C’est là que l’on trouve les colonnes de la plus grande dimension ; les fûts ont 49 centimètres de côté, et leur hauteur atteint 4,25 m. La largeur de la colonnade centrale est de 3,64 m d’axe en axe.

Second et troisième étages. — Ces galeries servent à passer de la galerie des bas-reliefs à l’étage supérieur de l’édifice. Elles aboutissent à trois escaliers couverts au-dessus desquels leur voûte s’élève par gradins successifs. (Voy. le dessin ci-contre, p.51.) Les ruptures correspondantes des toits sont masquées par des tympans sculptés. Cinq péristyles sur la face est, et un sur chacune des faces nord et sud, s’ouvrent dans le mur inférieur de la galerie des bas-reliefs et achèvent de mettre le premier étage en communication avec le second. Celui-ci se compose d’une nouvelle galerie rectangulaire, supportée par un soubassement de 6 mètres de hauteur. Des tours s’élèvent aux quatre angles. Les colonnes sont remplacées partout par des murs coupés de fenêtres. Celles qui font face au dehors sont fausses, et le jour ne parvient dans la galerie que par les fenêtres intérieures. En outre des trois escaliers couverts par lesquels nous sommes parvenus à cette galerie, il y a encore onze entrées, deux à chaque angle, et une au milieu de chacune des trois autres faces. On y monte par des escaliers de vingt-quatre marches. Dix péristyles donnent accès dans la cour intérieure, au centre de laquelle s’élève le troisième étage de l’édifice. Son aspect est des plus imposants. Il est exactement carré. Un soubassement de 10 mètres de haut lui sert de piédestal. Douze escaliers de quarante-deux marches y conduisent. La galerie qui le couronne est, comme la précédente, sommée de tours aux angles ; elle est formée, extérieurement par un mur coupé de fenêtres, intérieurement par une double colonnade ; des galeries perpendiculaires partent du milieu de chaque face et à leur intersection s’élève la tour centrale qui a 56 mètres de hauteur au-dessus de la chaussée par laquelle nous sommes arrivés. À la base de cette tour est un quadruple sanctuaire. De petits péristyles à colonnes rondes s’ouvrent de chaque côté des galeries médianes sur les quatre petites cours qu’elles ménagent à l’intérieur de l’étage. Enfin, au pied du principal escalier, celui du milieu de la face ouest, sont deux petits édicules de moindre importance que ceux que nous avons rencontrés déjà. Ils semblent n’être placés là que pour faire ressortir la hauteur et les belles proportions de l’édifice central.

Telle est la description sommaire d’Angcor Wat, description que complètent les planches de l’atlas et les dessins du texte.

Tout dans ce vaste monument ne semble avoir pour but que le sanctuaire. Tout y monte, tout y conduit. Quel que soit le point par lequel on aborde l’édifice, on se trouve involontairement porté et guidé vers l’une des grandes statues qui occupent les faces de la tour centrale et regardent les points cardinaux. La base des tours d’angles est vide et n’est que le point de croisement très-légèrement élargi des galeries voisines. Les beaux édicules construits entre le premier et le second étage passent inaperçus : toutes les galeries qui les entourent sont à mur plein du côté qui leur fait face. Les puissantes moulures du soubassement de l’édifice central, les marches roides et hautes des grands escaliers, les lions de taille décroissante qui les encadrent augmentent l’effet de la perspective et la sensation de la hauteur. On approche du sanctuaire, et la décoration augmente de richesse. Le ciseau fouille plus profondément la pierre, les colonnades se doublent, des merveilles de sculpture éclatent partout, des traces de dorure deviennent visibles dans les creux de la pierre. Quelles admirables arabesques se dessinent sur ces pilastres qui encadrent les portes mêmes du sanctuaire ! Des deux côtés, le dessin général paraît symétrique ; mais l’on s’approche et l’on aperçoit la variété la plus agréable dans les détails. Chacun de ces gracieux entrelacements, de ces capricieux dessins, paraît être l’ouvrage d’un artiste unique, qui, en composant son œuvre, n’a rien voulu emprunter à l’œuvre voisine ; chacune de ces pages de pierre est le fruit d’une inspiration délicate et originale, et non l’habile reproduction d’un modèle uniforme. En quelques endroits, la page commencée ne s’achève pas, la pierre reste fruste et attend encore le ciseau. L’artiste est-il mort au milieu de son travail, et ne s’est-il trouvé personne qui ait pu lui succéder ? Il semble que ce soit là le sort de tous les grands monuments. Angcor Wat est tombé en ruines avant d’avoir jamais été achevé.

Les reproductions des photographies de M. Gsell, qui accompagnent ce texte, montrent quel est l’état actuel du temple. Presque partout les voûtes s’entr’ouvrent, les péristyles chancellent, les colonnes s’inclinent, et plusieurs gisent brisées sur le sol : de longues traînées de mousse indiquent le long des murailles intérieures le travail destructeur de la pluie ; bas-reliefs, sculptures, inscriptions, s’effacent et disparaissent sous cette rouille qui les ronge. Dans les cours, sur les parois des soubassements, sur les toits et jusqu’à la surface des tours.


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Angcor Wat : un péristyle de la galerie des bas-reliefs.

Une végétation vigoureuse se fait jour à travers les fissures de la pierre : la plante devient peu

à peu arbre gigantesque ; ses racines puissantes, comme un coin qui pénètre toujours plus avant, disjoignent, ébranlent et renversent d’énormes blocs qui semblaient défier tous les efforts humains. C’est en vain que les quelques bonzes consacrés au sanctuaire essayent de lutter contre cet envahissement de l’œuvre de l’homme par la nature ; celle-ci les gagne de vitesse. Certaines parties des bas-reliefs de la galerie sud sont aujourd’hui complètement méconnaissables, grâce à l’infiltration des eaux le long de la paroi interne ; la galerie nord est tellement envahie par les chauves-souris, la fiente dont elles recouvrent le sol est en quantité si considérable, que cette partie du monument est presque inabordable.

Le gouvernement siamois a fait quelques efforts pour restaurer ce temple, depuis que la province d’Angcor est tombée en son pouvoir. On a reconstruit et redoré la statue ouest du sanctuaire. D’autres restaurations avaient été tentées avant cette époque, surtout dans les galeries médianes de l’édifice central. Quelques-unes des colonnes tombées ont été remplacées par d’autres prises à diverses parties du monument ; on a essayé de consolider les péristyles et de replacer les architraves. Mais si la piété était restée, les architectes et les artistes avaient déjà disparu : on ne savait plus manœuvrer ces lourdes masses, et à peine a-t-on réussi à remettre gauchement une colonne ronde, le chapiteau en bas, au milieu de colonnes carrées, ou à retourner sens dessus dessous un entablement mal assis sur deux colonnes inégales.

Angcor Wat ne paraît pas mentionné dans la description chinoise, traduite par Abel Rémusat, qui est le document le plus complet que l’on possède sur cette civilisation détruite, à moins qu’il ne faille reconnaître dans ce temple « le tombeau de Lou-pan, d’une enceinte d’environ dix li, et situé à un li de la porte du sud [13]. » Dans tous les cas, le caractère même de l’architecture, l’imperfection et l’inachèvement de certains détails autorisent à penser que ce monument est une des œuvres les plus récentes de l’architecture khmer. Alors que les ruines voisines étaient depuis longtemps complètement abandonnées, il restait encore l’objet de la vénération générale. On trouve, en effet, dans la « Relation des missions des Évêques français, » la mention suivante qu’en faisait, vers 1666, le père Chevreuil, missionnaire au Cambodge : « Il y a un très-ancien et très-célèbre temple, éloigné environ de huit journées de la peuplade où je demeure. Ce temple s’appelle Onco (sic) et est aussi fameux parmi les gentils de cinq ou six grands royaumes que Saint-Pierre de Rome. C’est là qu’ils ont leurs principaux docteurs. Ils y consultent sur leurs doutes et ils en reçoivent les décisions avec autant de respect que les catholiques reçoivent les oracles du saint-siège. Siam, Pegu, Laos, Ternacerim (sic), y viennent faire des pèlerinages, quoiqu’ils soient en guerre, etc… [14]. » Dans la galerie est du second étage se trouve une inscription moderne, datée de 1623 de l’ère cambodgienne, c’est-à-dire de 1701 de notre ère. Elle contient une longue énumération des dons antérieurement faits à la pagode, et confirme le dire du P. Chevreuil sur le respect dont elle était l’objet de son temps, et dont elle reste entourée de nos jours.


§ 4. — Mont Bakheng[15].


La pente orientale du mont Bakheng vient s’arrêter à quelques pas de la route qui relie Angcor Wat à l’ancienne ville.

Deux lions en pierre de grande taille indiquent le chemin à suivre pour monter au monument. Au fur et à mesure que l’on s’élève, on rencontre çà et là des vestiges de l’escalier détruit. On arrive ainsi à une grande aire plane, nivelée dans le rocher. Au centre, une petite construction en briques, de date moderne, abrite une empreinte du pied sacré de Sammono Codom.


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Ruines du mont Bakheng.

Tout auprès, on découvre dans la roche plusieurs trous ayant servi à l’encastrement de colonnes, et un peu plus loin, on aperçoit debout quelques-unes d’entre elles. En suivant la trace de cette longue colonnade, on arrive à une enceinte qui s’ouvrait peut-être de ce côté par une porte monumentale. Il n’en reste d’autres vestiges que plusieurs colonnes. Quoiqu’un grand nombre de pierres aient été enlevées de là, la restauration complète de cette partie serait encore assez facile. En dehors du mur d’enceinte et symétriquement placés par rapport à l’axe de la colonnade, sont deux édicules voùtés. Celui de droite renferme une statue mutilée ; celui de gauche, un amas de statues et de débris rassemblés de toutes parts, qui présentent un certain intérêt en raison de la variété des types que l’on y rencontre.

En continuant à se diriger vers l’ouest, on arrive au pied d’un grand édifice à terrasses étagées qui couronne la colline. Une grande partie du massif central est formée par la roche elle-même qui a été taillée en gradins et dissimulée ensuite par un parement en grès à moulures horizontales. La terrasse inférieure a 81 mètres dans le sens est-ouest, et 77 dans le sens nord-sud. La terrasse supérieure a 50 mètres sur 46. La hauteur totale des cinq gradins est de 12 mètres. On les gravit à l’aide d’escaliers, pratiqués sur le milieu des quatre faces des terrasses, et dont la largeur va en diminuant au fur et à mesure que l’on s’élève. À droite et à gauche de chaque escalier, sur des socles en saillie, sont placés des lions assis, dont la grandeur décroit également. Un peu plus en dehors, à 9 mètres de distance et aux angles de chaque ferrasse, sont d’admirables petites tourelles de 5 mètres de haut, qui contenaient chacune une statue.

Au centre de la terrasse supérieure est un soubassement d’un mètre de hauteur, mesurant 32 mètres de l’est à l’ouest, sur 30 mètres du nord au sud. C’est là que s’élevait le sanctuaire. Tout est bouleversé aujourd’hui et on n’y trouve qu’un amas informe de pierres. L’examen de ces débris fait supposer qu’il y avait là trois tours reliées entre elles, et dont la hauteur, à en juger d’après les dimensions de leur base, pouvait atteindre 20 mètres. Il est inutile sans doute d’appeler l’attention sur l’aspect vraiment grandiose que devait offrir ce monument, assis sur son piédestal décoré de quarante lions et de soixante tourelles, et dominant la ville et la plaine d’Angcor.

Revenons maintenant au pied de l’édifice. Quel que soit le côté par lequel on arrive à la terrasse inférieure, on en trouve les abords encombrés de monceaux de briques. Vis-à-vis des milieux des faces ouest, nord et sud, on reconnaît immédiatement que ces briques proviennent des ruines de deux tours placées à droite et à gauche des escaliers. En dehors de ces tours, l’étude attentive des débris fait supposer qu’il en existait une seconde rangée entourant complètement l’édifice à une distance de 10 à 11 mètres. Les bases carrées de ces tours ont environ 6 mètres de côté. Il y en avait probablement sept sur chaque face, ce qui, avec les deux fours plus intérieures placées à l’entrée de chaque escalier, donnerait un nombre total de trente-six. Autant qu’on en peut juger par les vestiges encore existants, ces tours, toutes en briques, étaient construites avec soin et la plupart contenaient des statues. La peinture rouge dont l’intérieur était revêtu, apparaît encore en maints endroits. Les portes étaient ornées de colonnettes octogonales et d’un linteau sculpté en grès. Sur le côté est, les tours paraissent avoir été réunies entre elles ; peut-être même la partie nord de cette face en était-elle complètement dépourvue.

Ces constructions étaient sans doute destinées à servir de logement aux prêtres consacrés à l’édifice ou aux gardes chargés de le protéger et de surveiller la plaine. L’état de conservation et l’excellence de quelques-uns des débris de statues que l’on y retrouve, le bel appareillage des briques indiquent qu’elles sont peu postérieures au reste du monument.

L’édifice du mont Bakheng doit remonter aux premiers temps de la grandeur de la ville voisine qui, à l’origine, peut-être, s’étendait à ses pieds. Quel peuple, en effet, établissant sa capitale dans cette plaine, n’aurait eu l’idée d’édifier un monument sur cette colline, si bien placée pour servir d’acropole et de lieu de ralliement. On peut donc affirmer sans crainte que, si le sanctuaire du mont Bakheng n’est pas l’un des premiers qui aient été élevés par les Khmers, c’est qu’il est venu en remplacer un autre plus ancien. L’état du monument, le style de l’architecture et de l’ornementation n’indiquent point cependant, comme l’a affirmé Mouhot, une antiquité beaucoup plus grande que celle des ruines voisines. Il n’est point étonnant que le sanctuaire actuel ait été ruiné de bonne heure, exposé comme il l’était à la fureur des vents et de la foudre. Si, comme le veut la tradition, les Siamois vainqueurs se sont de tous temps acharnés à la destruction des temples, celui-ci a dû tout d’abord attirer leur colère. Au-dessous du sanctuaire, on rencontre encore, il est vrai, beaucoup de parties ruinées ; mais la plupart des tourelles, les escaliers, les murs de soutènement sont en bon état. Il est possible que ce monument soit antérieur d’un siècle ou deux, peut-être davantage, aux monuments voisins ; mais en aucun cas sa construction ne doit être considérée comme l’enfance de l’art.

Si, en descendant du mont Bakheng, on reprend le chemin qui conduit à Angcor Thom, on laisse à gauche, à peu de distance, un sentier qui contourne la montagne et qui conduit à trois tours en brique, avec portes en grès. Dans l’une d’elles, on remarque un de ces trous profonds, signalés dans le chapitre précédent comme devant avoir servi de sépulture. Par sa position, cette tour semble être celle dont parle l’auteur chinois déjà cité et dont il dit que, suivant la tradition, elle a été bâtie par Lou-pan en l’espace d’une nuit.


§ 5. — Angcor Thom.


À quelques centaines de mètres de cette tour commence la ville d’Angcor. Le grand mur que l’on rencontre tout d’abord n’est autre que la face sud de l’enceinte. Celle-ci est rectangulaire et mesure 3,400 mètres dans le sens est et ouest et 3,800 dans le sens nord et sud. Son développement total est donc de 14,400 mètres. Elle est construite en pierres de Bien-hoa bien appareillées ; sa hauteur est de 9 mètres, et elle s’appuie sur un glacis intérieur qui a de 15 à 20 mètres de largeur au sommet. Tout autour règne un fossé large de 120 mètres et profond de 4 à 5. On y descend des deux côtés par des marches en pierres de Bien-hoa, qui, du côté intérieur, partent du soubassement du mur d’enceinte, du côté extérieur, d’une muraille très-basse dont le revêtement supérieur, large de plus d’un mètre, est en belles pierres de grès.

Au milieu des côtés ouest, nord et sud sont des portes monumentales qui étonnent par leurs dimensions et la puissante originalité de l’ornementation et du dessin. Le côté est en a deux qui le partagent en trois parties égales. On peut ranger sans crainte ces cinq portes parmi les plus belles œuvres de l’architecture khmer. L’ouverture unique qu’elles offrent à la circulation, large de 3m,40, traverse un énorme massif qui fait saillie en dedans et en dehors et qui est relié de chaque côté à l’enceinte par une galerie couverte. La transition du massif au mur est ménagée par des retraits successifs. Le vide considérable des angles du massif et de la galerie est rempli par trois têtes colossales d’éléphants en pierre, qui prennent appui sur leurs trompes comme sur trois colonnes. La base de ces colonnes se forme naturellement du bout de la trompe, qui se recourbe et rejette des branches de lotus. Au-dessus de la porte, s’élèvent une tour centrale et deux tours latérales moins hautes, qui sortent toutes trois de la même base, et se terminent en pointe effilée. Sur chacune des quatre faces de ces tours, se profile une grande figure humaine aux lignes graves. D’après la description chinoise, une cinquième tête, surmontée d’une tiare dorée, couronnait les tours. À leur base, sont sculptés des personnages en haut relief.

En avant de la porte sud, le bouleversement du terrain est tel qu’il est difficile de reconstituer, à l’aide des débris accumulés, le pont de pierre qui traversait jadis le fossé. Pour se rendre bien compte des détails de sa construction, il faut aller à la porte de l’ouest ou à celle du sud-est où quelques parties du tablier sont demeurées debout et intactes.


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Angcor Thom : restauration de l’une des entrées de la ville.

C’est une chaussée large de 15 mètres et demi et percée à la base d’étroites ouvertures pour la circulation des eaux du fossé. De chaque côté de cette chaussée, se trouvent cinquante-quatre géants assis faisant face à l’extérieur. De leurs genoux et de leurs bras, ils soutiennent un long cordon de pierre, sculpté en forme de serpent. Cette balustrade d’un nouveau genre se termine par sept ou neuf têtes, redressées en éventail à l’entrée du pont. Les géants qui sont les plus rapprochés de la porte sont plus élevés que les autres et ont une tête à plusieurs faces ou des têtes multiples. À la porte du sud-est, ils représentent des personnages à figure sévère, couverts de riches vêtements et la tiare sur la tête. À la porte de l’ouest, ce sont des Yaks à la face grimaçante, à la bouche large, aux yeux proéminents. Une vingtaine sont encore debout ; mais la plupart sont décapités.

De petits murs perpendiculaires à l’enceinte semblent avoir relié autrefois le pont à la muraille de la ville. Ils avaient sans doute pour but, en empêchant la circulation sur la berme, d’éviter que la porte ne pût être attaquée par surprise. Dans l’intérieur du massif de quelques-unes des portes, on voit encore de fortes traverses en bois reposant sur la corniche et ayant dû supporter un plafond ; enfin, en dedans des portes, des marches en pierres de Bien-boa conduisent de chaque côté au sommet du glacis.


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Angcor Thom : porte sud-est, ce qui reste de la chaussée des géants.

Avant de pénétrer dans la ville elle-même, que l’on redresse par la pensée ces quatorze kilomètres de belles et hautes murailles avec leurs glacis et leurs fossés revêtus de pierre, leurs cinq portes grandioses que gardent cinq cent quarante géants, que l’on essaye de traduire par des chiffres cet amoncellement de matériaux, ce déplacement de terres, qui semblent le fruit d’une pensée unique, réalisée aussitôt que conçue, et l’on se fera une idée grande et juste de cette puissance cambodgienne dont, il y a quelques années, on avait oublié jusqu’à l’existence !

La plupart des monuments que contient l’intérieur de la ville, sont groupés vers le centre. Quand on a franchi la porte du sud, on parcourt environ 1500 mètres dans la direction du nord sans rencontrer autre chose que quelques pierres isolées. À ce moment, on a atteint un petit hameau composé de quatre ou cinq cases, et l’on a devant soi l’enceinte basse d’une ancienne pagode et une statue colossale de Bouddha, autour de laquelle la piété des indigènes a groupé les débris d’autres statues. En dépassant cette pagode et en quittant le sentier pour pénétrera droite dans la forêt, on arrive au monument de Baion, le plus beau et le plus considérable de la ville [16].

On y entre par l’ouest en franchissant les restes d’une enceinte en pierres de Bien-hoa et en escaladant des monceaux de pierres écroulées. C’est un édifice à galeries croisées, mais il présente une particularité remarquable.


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Angcor Thom, porte ouest : un géant à neuf têtes.


Au centre et à partir du centre dans les quatre directions cardinales, il y a deux galeries superposées. Cette disposition, que viennent compliquer de nombreux entre-croisements de galeries, fait de ce monument une sorte de labyrinthe très-difficile à décrire et que plusieurs dessins combines pourraient seuls interpréter.

En pénétrant dans l’intérieur, on constate que la construction est antérieure à Angcor Wat. Le style est plus fort, plus lourd peut-être. Néanmoins, à certains détails d’une exécution soignée, à la tendance à couvrir les murs de sculptures, on reconnaît que l’art est en pleine maturité et bien près de son apogée.

Au-dessus des galeries, on se trouve sur une large terrasse où le coup d’œil est vraiment extraordinaire. Dans un espace resserré, on voit s’élever autour de soi quarante-deux tours de dimensions diverses. Au milieu est une tour centrale plus haute. Chacune de ces tours porte quatre faces humaines de dimensions colossales, qui regardent les points cardinaux. Il faut s’y prendre à plusieurs reprises pour compter ces tours et comprendre leur mode de groupement.

La tour centrale est une merveille architecturale de premier ordre. Elle a 18 mètres de diamètre et une hauteur considérable ; autour de la base règne une colonnade élégante ; au-dessus régnait une galerie, aujourd’hui presque entièrement détruite ; plus haut enfin, on reconnaît au milieu des ruines la naissance de huit tourelles à base tangente qui entouraient la flèche centrale. Elles étaient éclairées par des fenêtres à barreaux et se terminaient, comme les tours voisines, par une face humaine. La restauration de cette belle tour mériterait de tenter un artiste : ce serait un beau modèle à offrir à ceux qui cherchent des motifs nouveaux pour rajeunir l’art européen.

Une galerie rectangulaire, semblable à celle qui forme le premier étage à Angcor Wat, entoure tout l’édifice. Elle mesure environ 130 mètres sur 120 ; les bas-reliefs qui l’ornaient sont à demi enfouis sous les débris du toit et de la colonnade. Les tours n’apparaissent qu’en dedans de cette première galerie sur le pourtour d’une galerie concentrique qui supporte les seize premières ; leurs bases sont décorées de riches sculptures : ce sont des rois et des reines accompagnés d’une cour nombreuse, des personnages dans l’attitude de la prière, des combats navals des animaux fantastiques ; au-dessus de la porte de la galerie extérieure qui fait face du côté du sud à la galerie aux seize tours est une charmante composition en ronde bosse représentant neuf danseuses ; en arrière, sont trois autres danseuses au milieu d’arabesques fort remarquables (Voy. le dessin, page 66). Dans la tour centrale sont des inscriptions d’une ligne ou deux, dont je donne ci-contre un spécimen. Enfin, çà et là, on retrouve des traces de peinture rouge.

C’est probablement ce singulier édifice que l’auteur chinois déjà cité entendait décrire dans les lignes suivantes : « Dans un endroit de la ville, il y a une tour en or, entourée de vingt autres tours de pierre et de plus de cent maisons également en pierre, toutes tournées vers l’orient. Il y a aussi un pont en or et deux figures de lion, faites de même métal à droite et à gauche du pont. On y voit aussi une statue de Bouddha en or, à huit corps, placée au bas des maisons du côté droit[17]. » Le pont était peut-être jeté sur le fossé, aujourd’hui comblé, qui régnait autour du monument, et la statue de Bouddha, que l’on rencontre avant d’y arriver est sans doute une restauration ou une réminiscence de la statue dorée qui existait au moment de la visite de notre voyageur.

Les historiens de la dynastie des Ming mentionnent également dans la capitale du Cambodge une maison de plaisance, appelée l’Île aux Cent Tours, où l’on réunissait des singes, des paons, des éléphants blancs, des rhinocéros, à qui l’on servait à manger dans des auges et des vases d’or. Si c’est le Baion qu’il faut reconnaître ici, ce monument aurait existé encore en parfait état d’entretien dans la première moitié du quinzième siècle.

Nous avons déjà reconnu à Angcor Wat des traces de dorures. Il fallait disposer de richesses vraiment extraordinaires pour recouvrir d’or d’aussi grandes surfaces de pierre, et cela seul justifierait le proverbe rapporté par quelques auteurs chinois : Riche comme le Cambodge ! L’effet du Baion et de ses nombreuses tours, admirablement disposées pour exagérer par leurs différences détaille l’effet de la perspective, devait être prodigieux. Du côté est, les tours centrales s’étagent : toutes les autres se démasquent. Il est possible de se faire une idée de ce monument par l’habile restauration qui en a été faite par M. Delaporte (Voy. le dessin, p. 67).


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Baion : inscription trouvée sur le côté droit de la porte nord-est de la tour centrale.

En sortant de Baion et en continuant à suivre le chemin qui va au nord, on laisse à gauche une seconde, puis une troisième statue de Bouddha auprès de laquelle sont deux petites constructions ruinées [18]. Ce qui reste de l’une paraît être la base d’une tour détruite ; dans l’autre, on ne retrouve qu’un pan de mur à fenêtres, appuyé à la petite enceinte qui entoure la statue ; vers l’angle sud-ouest de cette enceinte, on trouve une pierre enfoncée dans le sol, sur laquelle est une inscription en vieux caractères khmers. Ainsi exposée aux intempéries, cette inscription, déjà en partie illisible, aura bientôt disparu.

Si, laissant à droite le chemin que l’on a suivi pour arriver à ce groupe de ruines, on se dirige droit au nord, on franchit bientôt une chaussée en ferres levées, et l’on arrive à une chaussée en pierres, marquée S sur le plan : en face de soi, au nord, on a l’enceinte extérieure de la résidence royale ; à gauche, à l’extrémité est de la chaussée, sont les ruines de trois grandes tours, reliées entre elles par un mur à fenêtres ; à droite, à l’extrémité ouest, s’élève un édifice à terrasses nommé Baphoun, auquel ces tours avaient sans doute pour but de préparer un accès monumental. En suivant la chaussée dans sa direction, on rencontre les ruines d’une grande porte architecturale (u) : le monument lui-même, qui a cinq terrasses, n’est guère accessible aujourd’hui que par le côté nord ; tout autour de la troisième terrasse règne une galerie couverte ; sur le plateau supérieur, d’où la vue est très-étendue, on ne rencontre que des débris ; l’édifice qui le couronnait est écroulé.

Est-ce à Baphoun ou dans le petit groupe de ruines signalé après le Baion que se trouvait la tour de cuivre dont parle la description chinoise ? La position de ce groupe de ruines répond mieux aux indications topographiques du voyageur chinois ; l’importance et l’élévation de Baphoun justifieraient davantage la mention qu’il fait. Qu’était-ce enfin que cette tour de cuivre « beaucoup plus haute que la tour d’or de Baion et que l’on ne pouvait regarder sans étonnement ? »


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Baion : fragment de bas-reliefs.

Tout autour de la résidence royale, à laquelle nous sommes arrivés, s’élèvent deux enceintes, séparées par un large fossé. Le mur extérieur est de moindre importance ; le second d’une belle construction a près de 7 mètres de hauteur. Ces enceintes, que nous désignerons désormais sous le nom d’Enceintes Centrales, parce qu’elles paraissent occuper exactement le centre de la ville en ruines, sont rectangulaires et allongées dans le sens est et ouest ; l’enceinte intérieure mesure environ 435 mètres sur 245. Six portes monumentales y sont pratiquées, une au milieu de chacune des quatre faces, et les deux autres sur les faces nord et sud, près des angles de l’est. La porte du côté est est la plus importante ; elle a trois ouvertures. Celle de l’ouest est aujourd’hui complètement ruinée. De chaque côté des portes, des murs traversent le fossé et relient la seconde enceinte à la première. Ils sont percés de petites portes étroites et basses.

Si l’on pénètre dans les Enceintes Centrales par la porte du sud-est, et que l’on se


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Angcor Thom : restauration de Baion et monument des quarante-deux tours.

dirige vers l’ouest, on rencontre les vestiges d’un mur, orienté nord et sud, qui déterminait un premier compartiment intérieur sur lequel s’ouvraient les portes de l’est, du nord-est et du sud-est [19]. Ce mur franchi, on a devant soi un belvédère isolé, en forme de croix, supporté par des colonnes rondes — il est marqué e sur le plan —. Un peu plus loin, en un point qui est sensiblement le centre de la ville, s’élève l’édifice appelé Phimanacas ; il se compose de trois terrasses étagées en retrait les unes sur les autres. La construction qui s’élevait sur la terrasse supérieure s’est écroulée il y a quelques années. C’était là sans doute la tour d’or dont notre voyageur chinois mentionne l’existence à l’intérieur du palais. Il n’existe de cette tour que les quatre portes en grès avec avant-corps, et un haut soubassement en pierre de Bien-boa à moulures horizontales. Tout autour de ce soubassement, sur les bords de la terrasse supérieure, règne une galerie voûtée éclairée par des fenêtres sur ses deux faces. Les deux terrasses inférieures sont décorées aux angles de lions de grande faille posés sur des socles ronds. Le même motif décoratif se répète de chaque côté des escaliers ménagés au milieu des quatre faces de l’édifice.

Un peu à l’ouest, on reconnaît les murs détruits d’une enceinte carrée. C’est ce point que la tradition désigne comme l’ancienne habitation des rois. On ne trouve à l’intérieur aucun vestige reconnaissable autre qu’un trou profond et carré, parementé en pierre et semblable à un puits. On lui attribue une destination qu’il est facile de deviner. Singulière ironie du sort ! Le côté ouest de cette enceinte particulière se prolonge de manière à établir une séparation complète au milieu des Enceintes Centrales ; à une cinquantaine de mètres de distance, un mur parallèle détermine encore un nouveau compartiment. Au delà, on arrive au côté ouest des Enceintes ; le mur extérieur présente sur cette face une singularité : au nord de la porte, il se dévie et forme comme une sorte de bastion.

Quelle signification ou quelle importance convient-il de donner à ces nombreux compartiments que nous retrouvons dans la résidence royale ? Permettent-ils de rétablir avec quelque vraisemblance l’ancienne distribution de ses parties ? Les anciens rois khmers, comme aujourd’hui les rois de Siam et du Cambodge, avaient sans doute l’habitude de transformer et de bouleverser les habitations de leurs prédécesseurs, et il n’est possible que d’indiquer des divisions générales. En tenant compte de certains usages du pays qui n’ont pas dû changer depuis les derniers rois d’Angcor, on peut admettre comme hypothèse probable : 1o que le compartiment de l’est avec ses trois portes servait de vestibule au palais, de lieu de réunion pour les gens que leurs affaires y appelaient et les grands du royaume ; 2o que l’habitation du roi était en effet au lieu désigné par la tradition ; 3o que le premier compartiment de l’ouest était destiné aux femmes du roi, le second aux gens de service et à la garde. Le bastion servait à la surveillance extérieure.

En dehors de ce bastion est une très-haute levée de terre qui court parallèlement à la face ouest des Enceintes Centrales. Sur le sommet de cette levée, en face de la porte ouest, on rencontre un amas considérable de pierres, de briques et de tuiles. Il y avait là sans doute une construction habitée.

Revenons dans l’intérieur des Enceintes Centrales. Du côté nord se trouvent de nombreuses pièces d’eau à marches de pierre. L’une d’elles, la plus grande, est ornée sur une partie de sa surface intérieure de bas-reliefs d’une grande beauté et qui méritent une attention particulière. Combien il serait à désirer que cette belle série et celles que nous allons bientôt rencontrer fussent préservées de l’entière destruction qui les menace ! Après ces bassins, au nombre de cinq, il n’y a plus à signaler dans l’est de la résidence que les ruines de six tours peu importantes. Elles étaient construites en briques admirablement appareillées. Leurs portes étaient en grès ou en pierre de Bien-hoa.


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Enceintes centrales : le roi lépreux.

Sortons maintenant par la porte nord-est pour examiner le côté est des Enceintes qui formait la façade d’honneur du palais. Au dehors, règne une large et haute terrasse qui masque ce côté d’un angle à l’autre. Pour y arriver, on passe entre deux pans de murs qui étaient rejoints sans doute par une porte détruite. On a là, à droite, l’extrémité nord de la terrasse, à gauche, une sorte d’esplanade élevée, à angles saillants et rentrants. Des deux côtés, les murs sont couverts de sculptures en haut relief d’une grande valeur : à droite, des combats pleins de mouvement ; à gauche, des séries étagées représentant le plus souvent des ligures de femme, à l’expression douce et grave.

Au-dessus de l’esplanade, il semble n’y avoir d’autres débris que ceux d’une balustrade qui aurait régné tout autour. Comme la grande terrasse, cette esplanade était sans doute un lieu de récréation et de promenade. On voit encore les vestiges d’une petite enceinte — marquée K sur le plan — qui permettait de communiquer avec ce point sans sortir de la résidence. C’est là que l’on trouve aujourd’hui la statue dite du Roi lépreux, qu’abrite tant bien que mal un toit en paille. Les éloges pompeux que Mouhot a donnés à cette statue causeront peut-être quelque désillusion aux voyageurs à venir.

Comme nous venons de le dire, le mur de soutènement de la grande terrasse est orné d’une extrémité à l’autre de sculptures colossales en relief. Ce sont tantôt les Yaks grimaçants, les Krout monstrueux, tantôt de longues séries d’éléphants allant en guerre ou en chasse, ceux-ci dans un sens, ceux-là dans l’autre. Rien de plus intéressant que de suivre pas à pas cette longue procession des nobles animaux, aux attitudes calmes ou colères. Que de poses simples et vraies, que d’épisodes naïfs et touchants dans cette page où s’est complu le génie des artistes !


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Enceintes centrales : Yaks et Krout supportant la terrasse de la face est.

Cinq perrons coupent la façade de la terrasse. Le plus grand est au centre ; deux autres plus petits sont symétriquement placés des deux côtés ; les deux derniers sont aux angles. Un belvédère s’élève au-dessus du perron du milieu et conduit à l’entrée monumentale de la face est. Au perron du sud, quatre trompes d’éléphant sont employées de nouveau comme motif de décoration et y forment colonnes. Il est bon de compléter cette description du palais des rois d’Angcor par les quelques détails que l’on trouve dans l’écrivain chinois du treizième siècle : « Les tuiles qui recouvrent la façade du palais sont en plomb, dit-il ; celles des autres parties de l’édifice sont « en terre cuite de couleur jaune ; les colonnes et les poutres de traverse sont très-grandes et couvertes de peintures qui représentent Bouddha… Dans le lieu où se tient le conseil, il y a une fenêtre à treillis d’or ; à gauche et à droite sont deux piliers carrés en haut desquels on a placé quarante ou cinquante miroirs qui font que les objets sont représentés aux côtés de la fenêtre de manière à être aperçus par ceux qui sont en bas. J’ai ouï dire que, dans l’intérieur du palais, il y avait beaucoup d’autres choses merveilleuses, mais il y avait une défense extrêmement sévère de les laisser voir. C’est dans la tour d’or du palais que le roi passe la nuit[20]. »

Si du perron central on se dirige vers l’est, on traverse une sorte de clairière de plus de 150 mètres de large, au delà de laquelle la forêt recommence. Sur la lisière, derrière les premiers arbres, on aperçoit une longue suite de grosses tours en pierre de Bien-hoa : il y en a dix, rangées sur une ligne nord et sud, et deux autres situées, en arrière et au centre de cette ligne. Deux édifices rectangulaires très-allongés, dont la destination est inconnue, s’élèvent en arrière et aux extrémités. Les habitants les appellent les Magasins. Ils ont peut-être raison. Ces édifices paraissent avoir été clos avec soin. Ils avaient deux étages, et aucun espace n’y était inutilement perdu ; à l’extérieur ne se trouve aucune décoration inutile. Derrière chacun d’eux, s’étend une enceinte ; dans celle qui correspond au magasin du nord est une tour en grès, et plus en arrière est une seconde enceinte, qui contient quatre petits édicules, construits également en grès. Dans l’enceinte de l’édifice du sud, en face de la porte, sont les vestiges d’une colonnade. Entre les deux édifices, en arrière des deux tours centrales, sont des Sra à marches de pierre.

L’espace compris entre les Magasins et le palais était sans doute vide autrefois comme il l’est aujourd’hui : il est naturel de supposer que cette belle place, si richement ornée, servait aux fêtes populaires auxquelles le roi et les grands personnages venaient assister sur la grande terrasse. Le voyageur chinois déjà cité dit en effet que les fêtes avaient lieu devant le palais, et il décrit quelques-unes d’entre elles.

Si, de l’esplanade du Roi lépreux, on se dirige vers le N.-N.-E.[21], on laisse à gauche un mur bas dont il y aurait à étudier la destination, et l’on arrive en présence d’un petit belvédère à colonnes rondes servant d’entrée à une enceinte à l’intérieur de laquelle est une tour en grès. Au nord et à gauche de cet édifice, est un belvédère isolé, de plus grandes dimensions et d’une beauté remarquable ; plus au nord encore, est un second édifice, avec tour en grès, et une grande pièce d’eau à marches de pierre en très-bon état de conservation. À l’angle N.-E. de ce bassin, est un massif considérable de terres levées sur lequel devait exister une pagode. On y retrouve en effet le socle d’une ancienne statue, un Neac Ta[22] et une borne de pagode. Tout autour, sont des Sra de grandeur diverse. Enfin, à droite dans la forêt, est un troisième édifice, plus grand que les deux autres. Cet ensemble de ruines forme le groupe appelé Prea Pithu par les habitants. Cette ancienne expression, qui désignait jadis les grands personnages, semble indiquer que ce lieu était la résidence des hauts fonctionnaires du royaume.

Il ne reste plus à citer dans l’intérieur de la ville que des vestiges sans grand intérêt, quelques enceintes de pagodes, trois tours sur la route qui conduit du palais à la porte nord-est, une tour, accompagnée de deux autres plus petites et de deux sra, sur la route de Baion à la porte ouest, une autre tour à peu de distance de celle-là. À chaque angle de l’enceinte est une tour entourée d’un mur.

En dehors de la ville, du côté ouest, la tradition n’indique aucun monument ; au nord, les habitants en citent un, la résidence de Preacan, qui est à peu de distance de l’angle nord-est ; l’accès en est facile, dit-on, par le côté est ; arrivée par la face ouest, nous n’avons pu trouver aucun sentier pour y pénétrer. Sur cette dernière face, est une belle porte sommée de trois tours et précédée d’un pont orné de géants semblables à ceux de la porte ouest de la ville, mais plus petits.

À l’est de la ville, sont les édifices de Takeo, de TaProhm et d’Ekdey.

Takeo[23]ou Ponteay Keo (Ponteay ou Bonteay signifie forteresse, résidence) est un puissant édifice à cinq terrasses rectangulaires. La terrasse inférieure est revêtue en pierre de Bien-hoa et mesure environ 90 mètres sur le côté de sa base. Les autres terrasses sont revêtues en grès. Une galerie couverte règne tout autour du second étage. Le plateau supérieur, qui est à 18 mètres au-dessus du sol et qui a 40 mètres environ de côté, supporte une tour centrale d’une trentaine de mètres de hauteur, et quatre autres tours plus petites. Ces tours sont d’une architecture sévère, très-sobre d’ornements. Le monument tout entier porte l’empreinte de la force. Les moulures des terrasses ont plus de relief que celles de Bakheng. Peut-être Takeo n’a-t-il pas été entièrement terminé. Le nom de cet édifice indique qu’il a du contenir une de ces fameuses statues du Bouddha en pierre précieuse, qui ont donné lieu à tant de légendes en Indo-Chine, et dont nous aurons à parler à propos de l’histoire du Cambodge.

Ta Prohm est une vaste résidence à galeries croisées et à grande enceinte extérieure. Celle-ci mesure environ 400 mètres dans les deux sens et n’est que très-légèrement rectangulaire. À 80 mètres en dedans, est une seconde enceinte, et enfin, à une distance un peu moindre, apparaît la première galerie du monument, galerie qui, comme celle d’Angcor Wat, est formée extérieurement de deux rangées de colonnes et intérieurement d’un mur plein. Des portes à trois tours paraissent avoir existé sur les quatre côtés. Sur les faces nord et sud, huit colonnades transversales, reliées entre elles deux à deux, conduisent de cette première galerie à la seconde. La troisième galerie et la tour centrale sont ruinées. Le monument est tellement dévasté par la main des hommes et du temps, qu’une reconstitution exacte demanderait une fort longue étude sur les lieux. Il semble d’ailleurs qu’il y ait eu des reconstructions partielles faites à diverses époques. On trouve les ruines de petites tours de 8 à 10 mètres de haut, à beaucoup de croisements de colonnades. Mouhot dit qu’au moment de sa visite des lieux, des mandarins s’occupaient de faire transporter l’une de ces tours à Bankok. On voit à leur base, dans des niches ogivales, des sculptures de femmes dont quelques-unes sont fort remarquables. À l’intérieur de l’édifice, est une statue qui serait celle du roi Ta Prohm. Elle peut être prise comme spécimen du type le plus ordinairement adopté par les Khmers : forte carrure de tête, sourcils noirs accentués, nez fort. Les cheveux sont noués au sommet de la tête. On peut dire dans une certaine limite que ce type joue le rôle de la tête romaine en Occident ; il manque de grâce et de finesse, mais il est digne, calme, fort, politique, et on comprend, en l’examinant, que la race cambodgienne soit arrivée à dominer la moitié de l’Indo-Chine. Le long des murs de quelques galeries à colonnes il y a un bon motif d’ornementation formé par les replis d’un dragon qui surmonte les colonnes dessinées sur le mur ; l’espace ainsi encadré était sans doute décoré de sculptures ; mais il n’y en a pas de traces visibles, soit que le travail n’ait pas été terminé, soit que le temps l’ait fait disparaître. On rencontre fréquemment aussi dans l’édifice des Krout tenant des serpents à la main.

Le fossé qui sépare les deux premières enceintes présente le long du mur extérieur et à le toucher une série de petites constructions rectangulaires en briques de 4 m,50 de long sur 2 mètres de large, dont il y aurait à rechercher le but. Y avait-il là comme à Bakheng une garde permanente ?

Ta Prohm est très-vivement attaqué par la végétation, et dans cinquante ans il n’en restera pas pierre sur pierre.

La résidence d’Ekdey est au sud et à très-peu de distance de Ta Prohm ; pour y arriver, on traverse une petite enceinte de pagode. Ce monument est moins grand que le précédent, et presque entièrement ruiné. D’après les indigènes, il contiendrait la statue de la mère du roi Ta Prohm.

La forêt qui entoure Angcor Thom empêche de préciser l’emplacement de ces trois édifices. Nous supposons que Takeo est à la hauteur de la porte N.-E., et Ta Prohm entre les portes N.-E. et S.-E. La rivière d’Angcor coule entre ces monuments et la ville. On la traversait sur un pont, aujourd’hui en partie détruit, qui semble aboutir vis-à-vis de Takeo. Quatorze arches subsistent encore ; peut-être y en avait-il deux ou trois de plus. Le tablier avait une balustrade dont on retrouve des fragments et sa largeur dépasse 10 mètres ; les piles ont 1 m 30 environ ; les arches, — chose singulière — sont un peu moins larges. Le pont est en grès, mais construit, comme l’a dit Mouhot, avec des morceaux de rebut, ou avec les débris d’autres monuments. Peut-être n’avons-nous là qu’une reconstruction du pont par une génération moins habile. Les sables et le bois charriés par la rivière ont encombré les arches, et les eaux se sont portées du côté est, où elles se sont creusé un nouveau lit, en rejetant en aval et à droite des monceaux de pierres.


§ 6. — Leley-Preacon-Bacong[24].


Ces trois monuments sont situés dans, le sud-ouest d’Angcor Wat. Leley est un édifice à trois terrasses dont les murs de soutènement sont en pierre de Bien-hoa. Chaque terrasse forme un gradin de 2 mètres de hauteur ; la seconde terrasse est en retrait de 8 mètres,


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leley : premières lignes de l’inscription sculptée sur le côté droit de la porte de la tour nord-ouest.

et la troisième en retrait de 3 mètres sur la seconde ; celle-ci mesure environ 90 mètres

dans le sens est et ouest, 80 dans le sens nord et sud, et supporte quatre tours en briques rangées deux par deux ; leur porte ouverte fait face à l’est, les trois autres faces sont ornées de portes fermées en grès sculpté. Les tours du nord se trouvent sur l’axe est et ouest du monument, ce qui fait supposer qu’il y avait autrefois six tours au lieu de quatre. La tour nord-est renferme une grosse statue fort laide, à laquelle les habitants viennent faire des offrandes. C’est un areak, disent-ils, sorte de démon ou de divinité secondaire.

Sur les encadrements en grès de chaque porte ouverte, sont des inscriptions, très-bien conservées, véritables chefs-d’œuvre d’écriture lapidaire. Les caractères ont 14 millimètres de hauteur, et sont creusés très-uniformément. Ce sont les vieux caractères cambodgiens d’Angcor, mais plus arrondis, plus nets, plus beaux. Ces inscriptions commencent à la face de droite qu’elles remplissent, et se continuent à celle de gauche. Nous en donnons deux spécimens reproduits photographiquement sur des empreintes prises à la mine de plomb ; le premier est un peu moins du tiers, le second environ la moitié de la grandeur naturelle (Voy. pages 75-79). Ces inscriptions sont lues, mais non comprises par les plus savants des prêtres du Cambodge. Les mots employés appartiennent à un langage trop ancien dont on ne retrouve quelques vestiges aujourd’hui que dans les recueils de lois antérieurs au seizième siècle.

Autour du monument, on rencontre de tous côtés des colonnes renversées ou encore debout, qui paraissent provenir d’une enceinte à galeries ou de sanctuaires et autres édifices secondaires aujourd’hui disparus. À la base des tours est un canal en grès pour l’écoulement des eaux. C’est le seul exemple d’une disposition de ce genre dans les monuments khmers que nous connaissons.

À l’entrée des escaliers est du plateau supérieur est une énorme plaque de grès qui porte de chaque côté une inscription presque effacée. C’est la même inscription répétée en caractères différents ; les uns sont semblables à ceux que l’on trouve aux portes du monument ; les autres, plus modernes, sont analogues à ceux de Pnom Bachey, dont il sera parlé plus loin.

La tradition locale affirme que c’était du haut de la terrasse supérieure de Leley que les rois d’Angcor assistaient aux joutes et aux combats navals qui avaient lieu, pendant la saison des pluies, dans la plaine, immergée à cette époque, que domine ce monument.

Preacon est à une petite lieue de Leley. Après avoir traversé un mur d’enceinte en pierre de Bien-hoa, on arrive à trois tours en briques d’une grande beauté. Leur surface est recouverte d’une couche de ciment d’environ 3 centimètres d’épaisseur, sur laquelle s’étalent des sculptures extrêmement variées dont la conception et le dessin dénotent un art admirable. L’inspiration est la même qu’à Angcor ; mais, soit que de nouveaux progrès aient été faits, soit que la souplesse de la matière ait donné un champ plus libre aux artistes, il y a plus de délicatesse, plus de richesse dans l’ornementation. Il paraît évident que ces monuments sont postérieurs à ceux d’Angcor. Ici, plus encore qu’à Angcor Wat, on trouve une perfection dans le travail qui indique l’apogée d’un art. L’emploi de matériaux plus faciles et la surcharge de l’ornementation annoncent aussi que la décadence est proche.

À Leley et à Preacon, les figures qui ornent les niches des faces des tours sont des hommes. À Leley, on croit reconnaître des statues de rois ou de grands personnages. Les indigènes nient cependant que ce soient des rois.

À Preacon, les figures paraissent moins nobles. Elles ont en main des lances à une ou trois pointes. Le dessus des portes, qui sont en grès, comme à Leley, représente toujours le dessin habituel du dragon qui se recourbe au milieu de feuillages. Mais ici la richesse de ces sculptures dépasse ce que l’on voit ailleurs. Le corps du dragon et le feuillage portent des personnages, et les reliefs sont plus variés, plus fortement accusés.

À l’ouest, en arrière des trois tours principales, sont quatre autres tours en briques, à demi ruinées, d’importance beaucoup moindre. En avant, sont trois édicules : celui du milieu est en grès ; les deux autres sont en pierre de Bien-hoa. La porte est de l’enceinte est en grès et ornée latéralement de fenêtres à balustres et de lions. Entre l’édicule et la tour du sud est un bœuf en grès.

Bacong est un monument à cinq étages. La terrasse inférieure a environ 60 mètres de côté ; les autres terrasses forment des gradins, égaux en hauteur et en largeur ; elles sont en retrait les unes sur les autres de 4 à 5 mètres. Le plateau supérieur n’a plus que 18 mètres de l’est à l’ouest, et est élevé d’environ 12 à 13 mètres au-dessus du sol ; au centre est un grand autel sur lequel autrefois s’élevait sans doute une statue. Aux angles de chaque terrasse sont placés des éléphants en grès de grandeur décroissante ; ceux du bas avaient 2 mètres de hauteur. La plupart ont disparu. De chaque côté des escaliers, construits au milieu de chacune des faces des terrasses, sont des lions dont la taille va aussi en diminuant. Les marches des escaliers sont formées d’énormes blocs de grès, dont quelques-uns sont rougeâtres.

Au pied de la terrasse inférieure s’élèvent huit hautes tours en briques, réparties deux sur chaque face. Elles sont presque entièrement ruinées. Sur la face est, deux autres tours sont placées en avant des deux premières et, construits symétriquement des deux côtés de ce groupe de quatre tours, s’élèvent quatre édicules en briques, ruinés et envahis par la végétation. Leurs murs épais sont percés de rangées de trous ronds qui permettaient à peine l’entrée de l’air et du jour. Ils avaient sans doute une destination analogue à celle des édicules du sanctuaire du mont Crom.

Bacong est entouré de deux enceintes concentriques de niveau avec les tours ; celles-ci se trouvent en contre-haut du sol de la forêt, et l’enceinte extérieure n’est pour ainsi dire qu’un mur de soutènement. En dedans de la seconde enceinte et sur la face sud, sont les ruines d’une ancienne construction en pierre de Bien-hoa. Il ne s’agit pas ici d’un sanctuaire ou d’une tour, mais probablement d’un édifice habitable.


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leley : premières lignes de l’inscription sculptée sur le côté droit de la porte de la tour sud-est.

Toutes les terres nécessaires au remblai des terrasses ont été prises sur les côtés du monument, où se trouvent ainsi creusées de vastes et profondes mares.

À Leley et à Bacong, les terrasses n’ont point de moulures horizontales comme celles des monuments d’Angcor. La faculté d’invention semblait déjà émoussée chez les artistes. On avait hâte d’achever les monuments. Les briques employées sont plus belles, plus fortes, plus rouges que celles d’Angcor.

Avant de quitter complètement Angcor, ajoutons que la tradition signale encore l’existence : 1° d’une pièce d’eau, plus grande que le Sra Srong dont il va être parlé plus loin, et entourée seulement de terres levées ; elle serait située droit au nord de la ville ; 2° d’une grande enceinte en terres levées qui aurait entouré tout ce groupe de ruines, et qui, dans le sud, passerait aux environs du mont Crom. On retrouverait encore des vestiges de corps de garde ayant appartenu à cette enceinte.


§ 7. — Melea-Preacan.


Il nous reste maintenant à parler des monuments disséminés le long de la route qui conduit à l’est chez les tribus Kouys.

En partant d’Angcor Wat, on rejoint, près du village de Preadac, l’ancienne chaussée khmer, qui d’Angcor Thom se dirigeait vers le grand fleuve. Un peu avant de l’atteindre, on passe auprès d’une immense pièce d’eau à marches de pierre, nommée par les habitants Sra Srong. Elle a 600 mètres de l’est à l’ouest, 400 mètres dans l’autre dimension[25] ; les marches sont en pierre de Bien-hoa, à l’exception de la première qui est en grès ainsi que le parement supérieur. Sur la face ouest qui regarde la ville d’Angcor, il y a un débarcadère, orné de lions et de dragons de pierre, qui s’avance dans le bassin. Les habitants affirment qu’au milieu de ce petit lac, se trouvent enfouis dans la vase les débris d’une ancienne construction. Si l’on admettait une erreur de chiffres dans le texte de la description chinoise d’Angcor, on pourrait reconnaître dans le Sra Srong, le lac oriental dont elle parle : « ce lac est à l’est de la ville à dix li, et il peut avoir cent li de tour ; au milieu est une tour de pierre et un autre édifice de pierre. On voit dans la cour une statue en cuivre « de Bouddha couché ; une fontaine dont l’eau ne s’arrête jamais jaillit de son nombril[26]. »

En divers points, tout autour de ce bassin, apparaissent des vestiges de constructions peu importantes. La terre extraite a été rejetée sur les bords qui sont en amphithéâtre. Des canaux en pierre traversaient ces terres levées et apportaient les eaux du voisinage.

La grande chaussée, qui est à peu de distance, n’offre aucune particularité intéressante. La terre en a été prise tout à côté, et il en résulte une longue mare encore parfaitement dessinée. Cette chaussée viendrait aboutir à la résidence de Ta Prohm. Un peu plus au nord, il y aurait une seconde chaussée parallèle à celle-ci, et dans l’est, une troisième qui lui serait perpendiculaire.

À deux kilomètres environ de Preadac, en suivant la route moderne de chars qui conduit vers l’est, on rencontre une construction assez singulière que les habitants appellent la Cage du Rhinocéros. C’est une fosse rectangulaire de 40 mètres sur 20, parementée en pierre. Une sorte de chaussée, plus basse que les murs de soutènement, la traverse dans sa plus petite dimension ; elle est coupée au milieu. À l’un des angles de la fosse est un escalier qui permet d’y descendre.

En continuant à suivre la route, on laisse au nord la colline appelée Pnom Boc, on traverse le village de Sena Cream, et l’on arrive à l’immense plaine couverte de bay kriem pulvérisé qui a été indiquée dans le chapitre précédent comme le lieu d’exploitation de cette pierre. Au delà, près du village de Ben, est un sanctuaire ruiné, composé d’une enceinte et d’une tour. On y trouve employés toutes sortes de matériaux, bay kriem, grès, briques. Sur le sommet le plus voisin de Pnom Coulen, au pied duquel se trouvent les carrières de grès dont nous avons déjà parlé, les indigènes disent qu’il y a une statue de Bouddha dans le repos, de 9 mètres de longueur, sculptée dans un seul bloc.

À peu de distance de la montagne, dans le sud-est, et en pleine forêt, s’élève la belle résidence de Méléa. Le style, les dimensions, le choix des matériaux, la variété de décoration de cet édifice ne le cèdent peut-être qu’à Angcor Wat. On est ici sur le territoire cambodgien de la province de Compong Soai, dont les limites ont été jusqu’à présent très-inexactement indiquées sur les cartes. En avant de Méléa, sur le sentier qui y conduit, on rencontre un énorme bloc de pierre auprès duquel est un petit sanctuaire en forme de croix, qui autrefois, dit-on, était en grande vénération. On peut voir sur la pierre des traces d’encastrement indiquant qu’il y avait là jadis un toit abritant sans doute une statue ou un autel. Un peu plus loin est une petite enceinte rectangulaire de 30 à 40 mètres de côté, qui renferme un sanctuaire central et un petit édicule. Le sanctuaire est en grès ; l’enceinte et Pédicule sont en pierre de Bien-hoa. Cette construction, peu intéressante en elle-même, occupait peut-être l’angle de l’une des enceintes extérieures de la résidence voisine qu’il nous reste à décrire.

Méléa[27]. — C’est un édifice à galeries et le type le plus complet du genre. Il est à désirer qu’un plan plus exact, plus détaillé que celui que nous donnons, en soit minutieusement établi ; il permettrait de formuler d’une manière définitive les lois générales de l’architecture khmer.

Comme à Angcor Wat, la partie extérieure de l’édifice se compose d’une galerie rectangulaire présentant au dehors une double rangée de colonnes et servant de première enceinte au sanctuaire. Elle mesure environ 160 mètres sur 140. Deux autres galeries rectangulaires à murs pleins lui sont concentriques. Les parties nord et sud du rectangle le plus intérieur se prolongent jusqu’au côté est de la galerie extérieure, et forment les deux côtés d’une construction supplémentaire, analogue à celle qui, à Angcor Wat, relie le premier étage au second. Cette construction comprend quatre cours intérieures d’une grande beauté. Une double colonnade règne sur leurs quatre faces et repose sur un soubassement dont la corniche est elle-même supportée par de petites colonnes rondes. Des colonnes semblables soutiennent, à droite et à gauche de la construction, deux ponts qui en joignent les côtés extérieurs à deux beaux édicules, situés, comme ceux d’Angcor Wat, aux angles du premier rectangle.

Au centre de tout l’édifice s’élevait un grand sanctuaire, aujourd’hui complètement ruiné. Il devait être de très-fortes proportions, à en juger par ses débris, au milieu desquels on retrouve des blocs énormes. Ce sanctuaire était-il une tour, comme dans la plupart des autres édifices khmers ? L’absence complète de tours dans le reste du monument peut en faire douter. À aucune des entrées, à aucun des angles des diverses enceintes, on ne retrouve ce genre de construction, et ce fait doit être noté comme assez extraordinaire. Deux édicules, faisant face à l’ouest comme les précédents, mais de dimensions moindres, occupent les angles du rectangle intérieur.

Du côté sud, dans l’espace compris entre les deux premières enceintes, sont deux bâtiments rectangulaires à murs élevés. Le plus grand, celui de l’est, reproduit à peu près les dispositions de la construction supplémentaire de la face est ; dans l’autre, la colonnade transversale est supprimée, et il n’y a plus que deux cours intérieures au lieu de quatre. Toutes ces colonnades sont voûtées. Il est probable que ces deux bâtiments servaient à l’habitation des femmes. Ils sont isolés, et l’on n’y voit aucune statue, aucune trace d’une destination religieuse. Le jour ne s’y prend que par les cours, ou par de petites fenêtres hors de portée, pratiquées dans les murailles extérieures. Des compartiments y semblent ménagés pour la surveillance ; les colonnades se prêtent d’ailleurs aisément à toute espèce de division. En certains points, le sol a été relevé au pied des murs comme pour l’établissement d’une suite de lits. Enfin le beau choix des pierres et leur admirable poli à l’intérieur ne se retrouvent nulle part à un degré égal.

Sur les faces est, nord et sud, des galeries couvertes mettent en communication le rectangle le plus intérieur avec la galerie extérieure ; sur la face ouest, un pont à colonnes rondes est jeté entre celle-ci et le second rectangle. Les quatre entrées principales de la galerie extérieure sont précédées de belvéders, en forme de croix, supportés par des colonnes rondes de 0m,90 de hauteur. De ces belvéders partent de belles chaussées en pierre avec balustrades ; elles conduisent à une enceinte éloignée en terres levées, qui paraît avoir eu des murs de soutènement en pierre. Sur l’esplanade dallée qui termine là chaque chaussée, sont de nombreux débris que l’on peut attribuer à des portes monumentales ; au delà est un fossé que traversent des ponts massifs à très-petites ouvertures. Leurs corniches sont soutenues par de petites colonnes rondes. Quelques-uns de ces ponts sont en pierre de Bien-hoa, et leurs arches sont rectangulaires. Tous ont des balustrades en grès.

En dehors du fossé est une nouvelle enceinte en terres levées.

Au sud de la chaussée ouest sont les vestiges d’une tour sans importance.

En avant du belvéder de la face est, des deux côtés de la chaussée, sont des Sra à marches de pierre. Plus en dehors, sont des murs en pierre de Bien-hoa qui semblent déterminer des bassins plus petits. La forêt, très-épaisse en ce point, ne nous a permis qu’une étude incomplète des lieux.

Du côté nord, le lit d’un torrent sert de fossé. Le pont est détruit et le courant s’est établi au delà. Il y a là les vestiges de deux rangées parallèles de pierres. Il est probable que ce sont les restes des murs qu’on avait substitués à l’enceinte en terres levées pour laquelle on ne disposait pas, comme sur les autres faces, des déblais du fossé.

Méléa, disent les indigènes, était relié directement à Angcor par une chaussée rectiligne qui de là se prolongeait jusqu’à Preacan ; cette chaussée était exactement orientée est et ouest. La détermination de la position de Pnom Coulen contredit cette dernière assertion : Méléa est un peu dans le nord relativement à Angcor Thom.

Partout dans le voisinage de Méléa, le grès apparaît par blocs ou en bancs à la surface du sol. Le torrent met cette roche à nu sur tout son parcours. On se rappelle sans doute que nous ne sommes ici qu’à peu de distance des carrières. Mais en continuant à s’avancer dans l’est, le grès est bientôt remplacé par la pierre de Bien-hoa qui forme de tous côtés des couches énormes, de plusieurs lieues d’étendue.

Non loin de Méléa[28] est le petit sanctuaire de Top Chey, qui est en pleine foret près d’un trapeang ou grande mare creusée, qui sert de lieu de halte. L’enceinte de Top Chey est en pierre de Bien-hoa, avec portes en grès. Celle de l’est a des proportions monumentales. Le sanctuaire est voûté ; il est en grès ainsi que les deux édicules qui lui font face.

Au bout de quelques heures de marche, on arrive au Stung Chacreng, rivière importante que l’on traverse sur un grand pont de 63 mètres de long et de 12 de large. Son aspect général est imposant. Il est construit en pierres de Bien-hoa de fortes dimensions ; la plupart ont 1m,50 de long, quelques-unes dépassent 2 mètres. Elles sont appareillées avec une judicieuse entente : celles qui forment et recouvrent les voûtes sont placées dans le sens de la longueur du pont ; celles qui supportent le tablier sont dans le sens perpendiculaire aux piles ; elles sont alternées. Il y a en tout quatorze arches de 1m,80 d’ouverture ; les piles ont 1m,60 de large ; la hauteur du tablier au-dessus du pied des piles est de 8 mètres. La base des piles repose directement sur le grès, qui en cet endroit forme le lit de la rivière, et cette base est élargie graduellement de manière à atteindre une dimension de 30 mètres dans le sens du courant. Les balustrades existent encore : elles sont en grès et présentent la forme habituelle de dragon à sept têtes. Sous les têtes, est sculpté en relief un personnage aux jambes croisées. À ses extrémités, le pont est défendu de chaque côté par des massifs de terre que soutiennent et parementent des marches en pierre. Ces massifs peuvent avoir 20 mètres de long et 15 de large, et on y compte une vingtaine de marches. La dernière vient aboutir un peu en arrière de la première arche. De l’entrée de l’arche de l’ouest à l’arche de l’autre extrémité, il y a 45 mètres, alors que la largeur moyenne de la rivière n’est que de 30 mètres ; nous avons indiqué déjà la raison d’être de cet élargissement. Insensiblement, la rive ouest de la rivière s’ensable ; les eaux se portent du côté opposé et l’on peut prédire à ce pont le destin de celui d’Angcor. En présence de ces effets produits par la violence et l’irrégularité des courants au moment des pluies, on comprend que les constructeurs khmers aient donné à leurs ponts une solidité qui de prime abord parait exagérée. Le bruit que fait la rivière à cette époque de l’année en s’engouffrant sous les arches est tel que les éléphants refusent de passer. Ce pont est appelé par les indigènes Spean Tahon.

Sur cette même rivière et à une assez grande distance en aval, est, selon les indigènes, un autre pont semblable à celui-ci, mais peut-être moindre, que l’on appelle Spean Preapil.

Après avoir traversé le Stung Chacreng. on arrive au village de Kouao, qui est auprès d’une mare artificielle. Elle borde l’ancienne chaussée, qui, depuis Top Chey, ne s’écarte pas sensiblement de la route moderne. À l’ouest de la mare, est un petit sanctuaire. Au sud, dans la forêt, il y en a un autre plus considérable appelé Preasat Pram. « les cinq tours ». Son enceinte est en pierre de Bien-hoa ; seuls, les dessus des portes sont en grès sculpté. Comme toujours, la porte de l’est est la plus importante : elle se reliait au sanctuaire, qui était en grès et avait des dimensions considérables, mais dont la partie centrale est écroulée. Les deux édicules qui l’accompagnent ont leurs soubassements et leurs voûtes en grès : le reste de la construction est en pierre de Bien-hoa. Toutes les pierres de cette dernière espèce sont d’un très-beau choix et leur union au grès produit un très-bon effet au point de vue de la couleur. En dehors de l’enceinte, on aperçoit les restes d’un soubassement à angles en grès. Le nom de ces ruines indique en effet qu’il devait y avoir d’autres édifices en ce lieu.

Preacan[29]. — Cette résidence est à une grande journée de marche, à l’est de Kouao. Avant d’y arriver, on croise l’ancienne chaussée en un point où se trouve un de ces petits ponts, destinés à faciliter la circulation des eaux et a donner issue aux courants accidentels qui se forment dans la saison des pluies : ce pont est établi et orné comme ceux des fossés : les ouvertures en sont rectangulaires. Un peu plus loin, sur les bords de la route, est une tour ruinée, précédée à l’est de quelques vestiges de construction. On pénètre dans Preacan par l’entrée est. On traverse le grand fossé qui en défend les abords, sur un pont monumental dont les faces latérales sont ornées de sculptures colossales représentant des oiseaux Krout. La balustrade en est supportée de distance en distance par des groupes de quatre personnages grimaçants. La porte présente trois ouvertures, couronnées chacune par une tour et précédées de péristyles à colonnes. Après l’avoir franchie, on suit une route pavée qui laisse, à droite, un édicule important, à gauche, la petite enceinte d’une pagode, et un peu plus loin de chaque côté, un Sra à marches de pierre. Un escalier conduit à une chaussée plus large qui présente de face deux grands lions de pierre, debout et en mouvement, les pattes en avant. Ce sont les meilleures sculptures de ce genre que contiennent toutes les ruines que nous avons visitées.

L’édifice est maintenant devant nous : il est à galeries, mais incomplet. La première enceinte est une galerie basse : aux angles, et des deux côtés de l’entrée, elle supporte des tourelles rondes : la porte elle-même n’a pas de tour, mais seulement des voûtes. La construction supplémentaire, que l’on trouve ordinairement sur la face est, n’est pas ici nettement déterminée : on trouve d’abord quatre édicules rangés sur la même ligne, puis quatre bassins symétriquement placés par rapport à l’axe du monument ; les deux derniers ont au centre deux gros piliers carrés ; ils étaient peut-être couverts. Dans l’angle nord-est de cette première enceinte, sont quatre pyramides en pierre de Bien-hoa.

En arrière des Sra, est une grande porte monumentale isolée. Elle appartenait peut-être à une seconde enceinte aujourd’hui disparue. On retrouve en effet, vis-à-vis des portes nord et sud de la troisième enceinte, deux constructions qui n’ont aucun but possible si on ne les rattache à une enceinte intermédiaire. Celle-ci n’était formée peut-être que d’une simple muraille dont les traces semblent visibles. En dehors de cette porte monumentale et en avant de la face est de la galerie intérieure, sont deux nouveaux édicules faisant face à l’est.

La galerie intérieure ou troisième enceinte a quatre portes sommées de tours. Au centre est une tour plus grande et deux édicules qui communiquent avec la face est de la galerie.

Toutes ces tours sont semblables à celles d’Angcor Wat.

Le monument est en assez mauvais état, et l’on ne marche que sur des décombres. C’était une résidence d’une importance moindre que Méléa et fort inférieure au point de vue architectural. Les représentations sacrées y sont en grand nombre, tandis que nous ne nous souvenons pas d’en avoir rencontré une seule à Méléa. Elles ont été rassemblées dans les édicules, et il y a parmi ces débris des morceaux d’une réelle valeur. On peut citer entre autres une statue colossale, dont la tête, parfaitement intacte, est d’une belle expression. Çà et là sont des pierres sculptées en forme de bornes dont la base est carrée, et dont la partie supérieure est à pans coupés. Leur destination était peut-être la même que celle des bornes du même genre, en pierre ou en bois, qui sont placées aujourd’hui aux quatre angles des pagodes cambodgiennes pour délimiter le terrain sacré.

Nous ignorons de quelles carrières provient le grès employé à Preacan. Quant à la pierre de Bien-hoa, le sol trahit partout sa présence dans le voisinage.

En dehors de Preacan, à l’est, était creusé un grand bassin qui en occupait toute la façade, c’est-à-dire qui avait environ 400 mètres de large, et qui se prolongeait en longueur pendant un kilomètre au moins. À l’angle sud-est de ce bassin, on voit, à l’intérieur d’une petite enceinte, un monument d’une forme particulière ; c’est une pyramide tronquée quadrangulaire, revêtue extérieurement par des assises de pierre de Bien-hoa en retrait les unes sur les autres. Des escaliers sont pratiqués sur les milieux de chaque face. En haut de ces escaliers, de chaque côté de l’avant-dernière marche, sont des lions, et, tout à fait au sommet, sur le plateau supérieur, sont deux statues de personnages petits et trapus, qui s’appuient sur un bâton et qui représentent peut-être des Neac Ta. À chacun des angles du plateau supérieur sont des éléphants en grès d’un mètre de haut, d’une bonne facture. Au centre est un trou carré de 1m,50 environ, parementé en grès. La base de cette pyramide a environ 20 mètres de côté, le plateau supérieur a moins de 10 mètres.

Il y a quelques autres ruines peu importantes dans le voisinage de Preacan ; mais on peut considérer cette résidence comme la limite des vestiges khmers que l’on peut espérer retrouver dans la direction de l’est. Au delà on arrive dans le pays des Kouys, dont le premier village est à cinq lieues.


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Angcor wat : tour d’angle du second étage.


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PLAN DE LA PAGODE DE PNOM BACHEY.
(Échelle de 0m,001 par mètre.)

A. Sanctuaire. D. Édicules.
B. Portes de la galerie intérieure aaaa. E. Pagodes ; p, piédestaux des statues.
bbbb Galerie extérieure. F. Bassins.
C. Portes E. et O. de la 2e enceinte cccc.  

Dans le nord et à deux journées de marche de Preacan, toujours sur le territoire cambodgien, sont les ruines d’une autre résidence appelée Caker ; les indigènes affirment qu’elle est entièrement détruite et qu’elle n’offre aucun intérêt après celles qui précèdent. Compong Thom, chef-lieu de la grande province de Compong Soai, est à trois journées de marche dans le Sud.

Nous allons compléter cette énumération des monuments khmers que nous connaissons par la description de l’important groupe de ruines de Pnom Bachey. En y joignant les ruines de Banon, Wat Ek et Baset, situées dans la province de Battambang et qui, ont été déjà décrites par Mouhot et par le Dr Bastian, et quelques autres monuments disséminés dans l’intérieur du Laos, dont il sera parlé plus tard dans le cours de cet ouvrage, le lecteur aura la liste des principales constructions qui témoignent encore aujourd’hui des splendeurs de cette civilisation détruite.


§ 8. — Pnom Bachey.


Pnom Bachey est une ondulation de terrain, située sur la rive droite du grand fleuve à quarante-cinq milles en amont de Pnom Penh ; elle aboutit à la pointe de Compong Thma « rivage des pierres, » non loin du groupe d’îles que commande Co Sutin[30]. Les ruines que nous allons décrire sont à 4 ou 5 kilomètres du fleuve. Elles appartiennent à un monument à galeries, inférieur comme matériaux et comme style aux précédents, mais de dimensions encore imposantes. À l’exception du sanctuaire et de la porte monumentale qui sont en grès, il est entièrement construit en pierre de Bien-hoa. Les règles que comporte ce genre d’édifice ne sont plus observées. Les galeries à colonnes disparaissent et sont remplacées par d’étroits couloirs : au lieu de trois galeries concentriques, il n’y en a plus que deux, tellement rapprochées qu’elles semblent n’en former qu’une seule.

Une enceinte extérieure, qui a 400 mètres de l’est à l’ouest et 200 mètres du nord au sud, enveloppe tout l’édifice ; elle se compose d’un simple mur de trois mètres de hauteur sur 0m,60 d’épaisseur qui repose sur deux forts soubassements ; un cordon dentelé lui sert de chaperon. En avant de chacune des portes de cette enceinte étaient deux tours carrées. Si l’on suit l’étroite chaussée qui de la porte est se dirige vers le sanctuaire, on laisse à droite et à gauche des vestiges de constructions peu importantes, et l’on arrive à une porte en grès, à ouverture unique, qui s’ouvre au milieu d’une seconde enceinte. (Voy. le plan ci-contre, p. 89. La première enceinte n’y figure pas.) Une petite colonnade et un péristyle en décorent la façade et elle est précédée d’une terrasse ornée de lions accroupis, à longue crinière. Sur la chaussée même, sont deux statues de l’oiseau Krout. Une porte semblable existe sur la face opposée ; les faces nord et sud n’ont que des poternes. L’enceinte elle-même est formée par un simple mur un peu plus élevé que le précédent. L’espace qui sépare cette seconde enceinte de la galerie extérieure du monument comprend, sur le côté est, deux bassins à revêtement de pierre, qui aujourd’hui encore alimentent d’eau les populations voisines pendant la saison sèche ; sur chacun des côtés nord et sud, sont deux petites pagodes renfermant des statues de Bouddha dans diverses positions. La galerie extérieure était un couloir voûté à fenêtres et à compartiments. Elle est presque entièrement détruite sur les faces ouest, nord et sud, et les pierres en ont été enlevées pour d’autres constructions. À une distance de 7 mètres à peine, s’élève la galerie


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pnom bachey : une des faces du sanctuaire.

intérieure : elle prend jour par des fenêtres intérieures peu élevées au-dessus du sol ; sur ses quatre faces s’ouvrent des portes en grès, surmontées de tours. Les tours ont quatre étages, les trois premiers sont à quatre faces, le quatrième est arrondi et se termine en forme de corbeille ou de fleur qui s’épanouit. Au centre de ce dernier rectangle, s’élève le sanctuaire, haute tour à base carrée, dont chaque face est précédée d’un avant-corps, orné extérieurement de deux colonnettes octogones à moulures et à pilastres sculptés, et surmonté d’un tympan qui en masque la voûte. Sur chaque tympan est sculptée une scène de la vie de Bouddha : à l’ouest, on a représenté la cour du roi son père ; au sud, il se décide à embrasser la vie monastique et se coupe les cheveux avec son glaive ; son serviteur prépare son cheval pour la fuite ; au nord, on le voit s’éloignant de la ville royale, que les Cambodgiens appellent Cobellephos (Kapilavastou). Enfin sur la face est, est son apothéose. Les mauvais génies sont vaincus et les flèches qu’ils lancent contre lui se transforment en oiseaux.


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PNOM BACHEY : DÉTAIL D’UNE PORTE DU SANCTUAIRE.

L’architecture de la tour centrale diffère tellement de celle des autres tours, la couleur des pierres en est si différente, son état de conservation est si grand qu’il semble qu’elle ne soit qu’une reconstruction relativement récente de la tour primitive ; on ne voit aucune sculpture à la surface alors que tout le reste du monument en est

  1. Toutes les descriptions de ces monuments, à l’exception de la description d’Angcor Wat, que je n’ai pas pu retrouver et que j’ai dû refaire d’après mes propres notes, sont la reproduction presque textuelle des notes de M. de Lagrée. Se reporter pour tout ce chapitre à la carte des environs d’Angcor, insérée pages 25, 26.
  2. Voy. Atlas, 1re partie, planche XIV, le plan de ce monument.
  3. 1 Voy. Atlas, 1re partie, planche XIV, le plan de ce monument.
  4. Voici la légende du plan d’ensemble inséré en tête de ce chapitre, et l’indication des planches ou des dessins qui en détaillent les diverses parties :

    FF Fossés remplis d’eau.
    PP Entrée principale (Voy. le dessin p. 41 et l’Atlas 1re partie, pl. XV et 2e partie, pl. VI).
    CCC Chaussée centrale (Voy. Atlas, 1re partie, pl. XV).
    EE Petits sanctuaires. Idem.
    SS Bassins.
    B Belvédère (Voy. Atlas, 1re partie, pl. XV).
    AAA’A’ Temple. (Voy. les dessins, p. 45, 51, 55, etc., Atlas, 1re partie, pl. XVI, et 2e partie, pl. VII).
    E’E’ Édicules (Voy. le dessin, p. 37).

    Voyez en outre, l’élévation du monument, prise en avant du belvédère B, Atlas, lre partie, planche XVII, et les détails d’ornementation donnés, Atlas, lre partie, planches XVIII et XIX.

  5. Je dois citer ici comme l’un des aides les plus infatigables et les plus consciencieux de M. de Lagrée le premier maître mécanicien Laederich. C’est lui qui a dessiné les plans de toutes les ruines khmers qui figurent dans cet ouvrage, et qui a exécuté la plupart des levés relatifs à Angcor Wat.
  6. C’est l’une de ces portes qui est représentée planche XIX. Elle peut être considérée comme le type le plus parfait du genre.
  7. Voy. Atlas, 1re partie, planche XVIII, le détail d’un de ces dragons.
  8. Voy. Atlas, lre partie, planche XIX, le dessin d’une de ces colonnes. Mouhot les a crues au nombre de cent douze. Il ne paraît pas s’être aperçu du défaut de symétrie de l’édifice, et c’est là la cause des différences que présentent les chiffres qu’il a donnés et ceux que je donne ici.
  9. Voy. Atlas, 1re partie, planche XVIII, une coupe de cette galerie.
  10. Des moulages en soufre de ces bas-reliefs ont été envoyés par le commandant de Lagrée à l’exposition universelle de 1867, et figurent aujourd’hui à l’exposition permanente des colonies (Palais de l’Industrie, pavillon XIV). Ils permettent de juger des dimensions et du relief de ce genre de sculpture.
  11. Quand j’ai vu ces bas-reliefs, j’étais loin de posséder les connaissances nécessaires pour en essayer l’interprétation sur les lieux mêmes. L’interprétation à distance sur de simples notes, qui ne reproduisent que le groupement des personnages sans aucun des attributs qui pourraient les faire reconnaître, m’est aujourd’hui très-difficile. Dans la description qui suit, je me suis attaché surtout à faire ressortir les indications de costume ou de types qui peuvent donner une idée du peuple ou de la civilisation qui a produit ces sculptures. Tous les noms ou tous les mots purement cambodgiens sont, la première fois, écrits dans le texte en italique.
  12. C’est l’oie vénérée de temps immémorial dans les régions hindoues, en Égypte et chez les Romains, et appelée en pâli hansa, en malais angza, en latin anser, en espagnol ansar, etc. C’est dans ce bas-relief que le Dr Bastian a cru reconnaître Bhima placé sur une litière de flèches par les Pandous, et le duel entre Phaya Kalong et Lakernana. (Voy. Journal of the Geographical Society, 1865, p. 78.)
  13. Rémusat, loc. cit., p. 44.
  14. Op. cit. Paris, 1674, pages 144-145.
  15. Voy. Atlas, 1re partie, planche XX, le plan, l’élévation et quelques détails de ce monument.
  16. Voy. Atlas, 1re partie, planche XXI, la disposition des tours de Baion et le plan de la tour centrale, et, 2e partie, planche IX, l’aspect que présentent aujourd’hui les ruines de ce curieux monument.
  17. Rémusat, Op. cit., page 43.
  18. C’est le groupe de ruines marqué C sur le plan. Voy. Atlas, 1re partie, la partie de la planche XXI, intitulée : Enceintes centrales.
  19. Dans cette partie des Enceintes, manquent un grand nombre de pierres qui ont été enlevées lors de la construction de la citadelle de Siemréap. (Note du commandant de Lagrée.)
  20. Rémusat, Op. cit., page 45.
  21. Il ne faudrait pas suivre le sentier existant actuellement de ce côté : on aboutirait à la porte nord de la ville, sans avoir rencontré autre chose sur sa route que des pans de murs dénués de tout intérêt. (Note du commandant de Lagrée.)
  22. Littéralement « homme ancêtre ». Les Cambodgiens appellent ainsi les génies des lieux ; ce sont les Nat des Birmans.
  23. Voy. Atlas, lre partie, planche XXI, le plan et l’élévation de ce monument.
  24. Ce sont les monuments que le Dr Bastian, dans le travail déjà cité, désigne sous les noms de Lailan, Bakong et Para Incosi ; les transcriptions qu’il donne de tous les noms et de tous les mots cambodgiens se ressentent de l’intermédiaire siamois qu’il employait pour les obtenir. J’ai conservé dans tout ce travail l’orthographe adoptée pour le cambodgien par les missionnaires et par M. de Lagrée, en modifiant ou en simplifiant les noms géographiques dont l’écriture s’éloignait trop de la prononciation réelle ; ainsi j’ai écrit Keo au lieu de Kev, Cratieh au lieu de Cracheh ; Pnom au lieu de Phnom, etc. Il faut que le lecteur, en regardant une carte, puisse y lire les noms à peu près tels que les prononcent les indigènes, sans être obligé d’apprendre autant d’orthographes de convention qu’il y a de pays représentés. Il faut aussi que sa mémoire ne soit pas effrayée par l’aspect barbare de certains mots. C’est aux cartographes à faire prévaloir ces dénominations géographiques ainsi simplifiées, en réservant les noms véritables aux linguistes et aux chercheurs d’étymologies.
  25. Le Dr Bastian donne à ce lac des dimensions beaucoup plus considérables (2000 et 4000 pieds). Ce n’est pas la seule inexactitude que contienne son travail, d’ailleurs très-remarquable. La carte des environs d’Angcor qui l’accompagne n’est qu’un croquis sans valeur géographique. (J. R. G. S. t. XXXV, p. 75.)
  26. Rémusat. Op. cit., page 44. On sait que la valeur moyenne du li est de 400 mètres environ.
  27. Voy. Atlas, 1re partie, planche XIV, le plan de ce monument.
  28. Voy. pour le reste de cet itinéraire, la carte itinéraire n° 3, Atlas, 1re partie, planche VI.
  29. Voy. Atlas, 1re partie, planche XIV, le plan de ce monument.
  30. Voy. la carte générale de l’Indo-Chine, Atlas, 1re partie, planche II.