Voyage d’exploration en Indo-Chine par Francis Garnier

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VOYAGE D’EXPLORATION EN INDO-CHINE
PAR M. FRANCIS GARNIER.

Ce voyage a été entrepris, par ordre du gouvernement français, sous la direction de M. le capitaine de frégate Doudart de Lagrée, et de M. Francis Garnier, lieutenant de vaisseau. Non-seulement la Société de géographie de Paris a cru devoir couronner cette belle expédition, en partageant sa grande médaille d’or entre les deux chefs, mais la Société géographique de Londres, en présence des admirables résultats obtenus par les voyageurs, n’a pas hésité à leur décerner sa patron’s medal, ou médaille de la reine Victoria. L’un des explorateurs, M. Francis Garnier, est à la veille de repartir pour de nouvelles investigations dont nous allons entretenir nos lecteurs. Nous voulons auparavant rappeler son premier voyage, dont le récit vient d’être publié à la librairie Hachette[1] : les nombreux documents qu’a rapportés M. Garnier font de son livre une œuvre vraiment exceptionnelle.

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Voyage en Indo-Chine. — Cataracte de Salaphe.

L’expédition, après avoir quitté Saïgon, s’est d’abord portée aux ruines d’Angcor, où sont amoncelés des débris inouïs de monuments d’une richesse incomparable, qui défient certainement par leur splendeur toutes les merveilles de l’Europe civilisée. En passant en revue les gravures du livre de M. Garnier, faites d’après des photographies par d’excellents artistes, on croirait feuilleter les illustrations d’un volume des Mille et une nuits ; escaliers grandioses, gradins gigantesques, ornés de sculptures étourdissantes, conduisent à des temples, à des palais auprès desquels les apothéoses de nos féeries ne sont rien.

Le monument des quarante-deux tours à Angcor-Tom et la chaussée des Géants, attestent une civilisation et un art qui remplissent de stupéfaction l’observateur et le philosophe. — M. Garnier et ses compagnons, après avoir visité Cambodge, Pnom, Bachey, etc., continuent leur voyage jusqu’à l’île de Khong, en passant auprès des admirables cataractes de Salaphe, qui offrent un des plus beaux panoramas qu’il soit possible d’admirer.

« On voit là, dit M. Garnier, des chutes d’eau de plus de quinze mètres de hauteur verticale, et d’une longueur qui atteint parfois un kilomètre. (Voir la gravure ci-contre). En amont le fleuve se rétrécit un instant, puis il s’épanouit de nouveau sur l’immense plateau de roches, qui précède les chutes, en se perdant au milieu d’îles sans nombre, et en embrassant entre ses deux rives un espace de près de cinq lieues ! »

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Voyage en Indo-Chine. — Palmier Caryotas.

Il faut suivre partout les voyageurs, décrivant les mœurs curieuses des populations qu’ils visitent, les réceptions dont il sont l’objet, donnant le tableau des spectacles naturels, auprès desquels ils séjournent, l’aspect des monuments et des ruines qu’ils étudient, pour avoir une idée exacte de cette magnifique exploration. La gravure qui représente les palmiers caryotas, et qui est faite d’après nature, par M. Delaporte, un des membres de l’expédition, ne représente-t-elle pas la richesse luxuriante de ces beaux pays, que dorent les feux d’un soleil ardent, inconnu dans nos climats ? Que de peines, que de labeurs, ont endurés les voyageurs pendant trois années, pour rapporter l’histoire complète d’une importante partie de l’Indo-Chine, mais aussi quelle joie pour ces infatigables explorateurs, d’être revenus sous le toit hospitalier de la patrie, et de décrire à leurs concitoyens les étonnantes merveilles qu’ils ont visitées !

Malheureusement, M. Garnier est obligé de nous citer, de temps à autre, des faits qui prouvent une fois de plus combien la France est lente à étendre au dehors ses relations. Nous en reproduirons un qui nous a paru saillant : « Muong-Lin, dit M. Garnier, est un grand village, entouré de rizières très-bien établies, où se tient tous les cinq jours un marché assez considérable. La valeur relativement élevée des denrées indique des communications commerciales très-importantes. De nombreuses étoffes anglaises apparaissent dans les étalages. On ne peut s’empêcher d’admirer l’habileté et le sens pratique de nos voisins en fait d’exportations. Ils ont créé pour l’Indo-Chine une fabrication spéciale… Quand aurons-nous en France, assez de prévoyance, assez de souci des intérêts à venir, pour essayer d’implanter aussi nos produis à l’étranger, au lieu de considérer l’exportation comme l’exutoire de tous les rebuts de nos fabriques ? »

Comme nous le disions plus haut, M. F. Garnier a pris la résolution d’entreprendre un second voyage, dans le but de rechercher dans le Thibet l’origine des grands fleuves qui arrosent l’Inde et l’Indo-Chine. La géographie de ces contrées a donné lieu à de vives discussions, à des polémiques même passionnées, qui dénotent l’importance du problème que le vaillant explorateur de l’Indo-Chine veut résoudre. Les difficultés sont considérables, mais M. Garnier, déjà initié aux obstacles à vaincre, espère réussir avec le temps, la patience et le courage. Fort de l’appui du ministre de la marine et de la Société de géographie, qui lui assureront les ressources nécessaires à son exploration, il commencera par séjourner à Han-Kéou, au centre de la Chine. Après avoir étudié l’hydrographie des admirables rapides du fleuve Bleu, il s’engagera vers sa grande exploration. Faisons des vœux pour ce voyageur, avec tous ceux que préoccupent les intérêts de la science et l’honneur de notre pays[2].


  1. Deux magnifiques volumes in-folio, richement illustrés. — Hachette et Cie, 1873.
  2. Voyez, pour plus amples détails, le Tour du Monde, 1873, page 366.