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Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l’Indo-Chine (éd. 1863, Le Tour du monde)/05

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Cinquième livraison
Le Tour du mondeVolume 8 (p. 273-288).
Cinquième livraison


VOYAGE DANS LES ROYAUMES DE SIAM, DE CAMBODGE, DE LAOS

ET AUTRES PARTIES CENTRALES DE L’INDO-CHINE,


PAR FEU HENRI MOUHOT, NATURALISTE FRANÇAIS[1].
1858-1861. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.


XII

Détails ultérieurs sur le Cambodge. — Udong, sa capitale actuelle. — Audiences chez le second roi, etc.

Dans la matinée du jour fixé pour mon départ, et lorsque tous mes préparatifs furent terminés, l’abbé Hestrest vint me chercher pour me faire partager avec lui son modeste déjeuner et me conduire ensuite avec son bateau jusqu’à Kompong-baïe, où je devais trouver les chariots.

Arrivés à cet endroit, point de chariots. Nous nous rendîmes chez le premier mandarin, qui, tout en chiquant du bétel, nous montrait ses dents noires et son rire stupide ; je vis que j’étais le jouet de ces individus faux partout et toujours, ne cédant qu’à la force et détestant avant tout le nom d’Européen. Après maintes réclamations auprès des mandarins de tous grades, on m’amena enfin trois chariots ! Les voitures à chiens qui sont en usage en Hollande auraient mieux fait mon affaire. J’envoyai donc promener les trois brouettes du roi du Cambodge avec mes compliments pour cette majesté, et j’en louai d’autres à mes propres frais.

Udong, la capitale actuelle du Cambodge, est située au nord-est de Kampôt, à deux lieues et demie de l’affluent du Mékong, qui vient du grand lac, et à cent trente-cinq milles à peu près de la mer, distance prise à vol d’oiseau.

On compte huit stations et huit jours de marche jusque-là, en voyageant avec des bœufs ou des buffles ; les éléphants font facilement deux stations par jour, ce qui abrége le temps de moitié ; mais il n’y a que le roi, les mandarins et les riches particuliers qui puissent posséder et nourrir de ces animaux. Les chariots que nous louâmes pouvant à peine contenir nos bagages, moi et mes hommes nous fûmes forcés de partir à pied.

Après avoir traversé une plaine marécageuse où nous abattîmes quelques oiseaux aquatiques communs, nous entrâmes dans une belle forêt, qui, sans la moindre éclaircie, se prolonge jusqu’aux portes d’Udong. Pour traverser la partie marécageuse, j’avais dû me chausser de mes bottes de chasse que je n’avais pas portées depuis quelque temps et dont le cuir s’était durci. Après deux heures de marche sous un soleil de feu, je sentis mes pieds s’écorcher dans plusieurs parties. Je fus obligé de me déchausser et de continuer la route pieds nus. Heureusement elle était presque partout unie et belle à cause de la sécheresse et des fréquentes communications entre Kampôt et la capitale. La chaleur était excessive, et nos chariots d’une lenteur désespérante. Enfin nous arrivâmes à la première station, ou je fus casé dans une vaste salle en bambous couverts de chaume, qui avait été récemment construite pour loger le roi et sa suite. La nuit, j’eus des gardes à ma porte envoyées par les autorités afin de me garer de tous risques et évictions, et grâce à la lettre du roi, que je présentai, je fus respectueusement traité. Le lendemain, je parvins à louer un éléphant pour me conduire à la prochaine station, ce qui me coûta un franc de notre monnaie.

Chariot cambodgien. — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

Le jour suivant, je dus continuer ma route pieds nus. Ce que nous eûmes à souffrir de la chaleur dépasse tout ce que je m’étais imaginé jusque-là de l’effet du soleil dans la zone torride. Le soleil était alors au zénith, et ses rayons brûlants, répercutés par le terrain sablonneux, devenaient intolérables à dix heures du matin ; c’était à ce point que les indigènes, qui ont la plante des pieds fort dure, ne pouvaient supporter le contact du sol et cherchaient les touffes d’herbe pour y poser le pied ; les bœufs ne marchaient qu’en piétinant continuellement et donnaient tous les signes de la douleur et de l’épuisement ; malgré l’aiguillon et le rotin, ils refusaient souvent d’avancer. L’eau des mares était non pas tiède, mais chaude ; l’atmosphère semblait embrasée, tous les êtres sans force, et la nature languissante et accablée. Au milieu du jour, nous faisions halte pour nous remettre en route à trois heures. Sur tout notre parcours il n’y avait pas une goutte d’eau potable, même pour nos animaux qui soufraient de la soif plus encore que nous-mêmes ; et pour cuire notre riz et faire notre thé nous n’avions d’autre ressource que celle des mares et des bourbiers imprégnés de noix vomiques tombées des arbres environnants. Le lendemain, je trouvais de nouveau un éléphant à louer, mais ce fut le dernier, et les quatre jours suivants, je fis la plus grande partie du chemin à pied, l’autre, assis sur le coin d’une des charrettes. Du reste, le manque d’eau et les tourbillons de fine poussière qui s’élèvent de la route sont les seuls inconvénients qu’aient à subir les voyageurs. Dans la saison sèche, le terrain, quoique sablonneux, est dur et bien foulé, au milieu de la voie, par le fréquent passage des chariots et des éléphants ; le reste de la chaussée, large de vingt-cinq à trente mètres, est revêtu de gazon et même de hautes herbes, puis à peu de distance s’offre la forêt avec ses arbres à huile de distance en distance, aux troncs élevés, au port droit et majestueux, et couverts à leur sommet seulement d’un bouquet de larges feuilles d’un vert foncé. C’est comme une magnifique et immense avenue, et on pourrait croire que l’art y a mis la main.

Les stations sont toutes situées à une distance à peu près égale, douze milles environ. À toutes, outre les anciens caravansérails servant à abriter les voyageurs et les hommes de corvée, qui sont changés tous les cinq jours, je trouvai d’autres nouvelles maisons beaucoup plus vastes et plus belles, construites pour le passage du roi ; de plus, entre les stations, on rencontre souvent d’autres salles où l’on peut se reposer au milieu du jour, avantage et confort qui ne sont nullement à dédaigner.

Jusqu’à la distance de vingt-cinq milles, en partant de Kampôt, j’aperçus sur ma droite une chaîne de montagnes peu élevée, derniers contre-forts de la chaîne qui sépare le bassin du grand lac Touli-Sap du golfe de Siam ; mais je ne rencontrai, sur tout le parcours de mon voyage de Kampôt à Udong, qu’un terrain sablonneux, sauf en un seul endroit, où je le trouvai rocailleux, avec du minerai de fer. On ne voit qu’un seul petit village sur ce parcours, et là seulement quelques traces de culture ; partout ailleurs je n’aperçus aucun sentier ni aucune trace pouvant faire supposer que l’intérieur de le forêt fût habité. Autour de la capitale seulement les champs de riz commencèrent à se montrer, ainsi que de petites maisonnettes entourées de jardins fruitiers, maisons de campagne de l’aristocratie cambodgienne, qui y vient chaque soir humer un air plus pur que celui qu’on respire à la cour et à la ville.

En arrivant aux portes d’Udong, je me trouvai en face d’un large fossé, surmonté d’un parapet et entouré d’une palissade de trois mètres d’élévation. Je pensais entrer dans une ville de guerre fortifiée, et comme je savais mes compatriotes occupés en ce moment à donner une leçon aux Cochinchinois, je m’attendais à être reçu par un factionnaire la baïonnette croisée, avec le terrible : On ne passe pas ! mais celui-ci ne se montrant pas, je donnai un coup de crosse de fusil à la porte et j’entrai. J’étais dans l’enceinte du palais du second roi, palais précédé d’une sorte de cage tenant le milieu entre une guérite et un pigeonnier, ayant à chacune de ses quatre faces une lucarne d’où l’on peut observer, en cas d’invasion, l’approche de l’ennemi, et donner le signal de la fuite avant son arrivée. J’arrivai au centre d’une grande place autour de laquelle se prolongent les remparts, fermés de deux portes dont l’une donne accès sur le marché, la seconde conduit à la campagne. Dans l’intérieur de cette enceinte, d’un côté se trouve le palais du second roi, de l’autre celui d’un plus jeune prince, son frère, et une pagode avec son couvent, le tout recouvert en chaume.

J’espérais trouver là, comme à Kampôt, un « hôtel du roi et des ambassadeurs ; » mais, ne voyant aucune enseigne, je me dirigeai vers un endroit où je voyais entrer et sortir beaucoup de monde. C’était la salle de justice, où les juges tenaient audience. J’envoyai Niou, mon domestique, en « députation, » demander à ces magistrats s’ils voudraient bien donner asile à un voyageur. La réponse ne se fit pas attendre ; juges et plaideurs vinrent au-devant de moi et me conduisirent dans la salle de justice, où je commençai immédiatement mon installation sous les yeux de toute la foule accourue pour voir l’étranger et lui demander « ce qu’il vendait. »

La nouvelle de mon arrivée parvint bien vite au palais du roi, et deux pages me furent envoyés pour me demander si je n’irais pas de suite voir Sa Majesté. Mon bagage n’était pas encore arrivé ; j’objectai que je ne pouvais me rendre auprès du roi en costume de voyage. « Oh ! cela ne fait rien ; le roi n’a pas de costume du tout, et il sera enchanté de vous voir. » À peine mes chariots étaient-ils arrivés, qu’un chambellan en langouti, suivi d’un page, accourut pour me dire que le roi m’attendait. Je me rendis donc au palais. La cour qui le précède était défendue par une douzaine de canons veufs de leurs affûts, jetés au hasard et dans la gueule desquels nichaient les moineaux. Plus loin, une nuée de vautours dévoraient les restes du repas du roi et des gens du palais. Je fus conduit dans la salle d’audience, qui communique avec les appartements particuliers du roi ; elle est pavée de larges carreaux chinois, et les murs sont blanchis à la chaux. Une foule de pages, tous Siamois, beaux jeunes hommes de vingt-cinq à trente ans, vêtus uniformément d’un langouti de soie rouge, se tenaient groupés et assis à l’orientale en attendant Sa Majesté. Quelques minutes après mon arrivée, le roi parut. Aussitôt tous les fronts se courbèrent jusqu’à terre. Je me levai, et sa Majesté s’avança fort gracieusement près de moi, d’un air tout à la fois dégagé, distingué et digne.

« Sire, lui dis-je, j’ai eu l’honneur de voir S. M. le premier roi à Kampôt et d’en obtenir une lettre pour me rendre à Udong.

— Êtes-vous Anglais ou Français ? dit le prince en m’examinant attentivement.

— Je suis Français, Sire.

— Vous n’êtes pas marchand ; que venez-vous donc faire au Cambodge ?

— J’y suis venu pour visiter votre pays et chasser.

— C’est très-bien. Vous avez été à Siam ; moi aussi, j’ai été à Bangkok. Vous viendrez me voir encore ?

— Toutes les fois que ma présence pourra être agréable à Votre Majesté. »

Après quelques instants de conversation, le roi me tendit la main, je le saluai et sortis. À peine étais-je rentré que plusieurs de ses officiers accoururent chez moi en me disant : « Le roi est enchanté de vous, il désire vous voir souvent. »

Le jour suivant je parcourus la ville, dont les maisons sont construites en bambous et quelques-unes en planches ; le marché, tenu par des Chinois, est, par sa saleté, l’égal de tous les autres dont j’ai déjà parlé. La plus longue rue, je pourrais dire l’unique, a près d’un mille de longueur. Dans les environs habitent les cultivateurs et les gens de corvée, ainsi que les mandarins et autres employés du gouvernement. La population de cette ville est d’une douzaine de mille âmes à peu près.

Le grand nombre de Cambodgiens de la banlieue, des provinces, et surtout des chefs qui s’y rendent pour le commerce ou pour d’autres affaires, contribue à donner de l’animation à cette capitale. À chaque instant je rencontrais des mandarins en litière ou en filet, suivis d’une foule d’esclaves portant chacun quelque chose : les uns le parasol de couleur écarlate ou jaune, dont la dimension plus ou moins développée indique le rang ou la qualité du personnage ; d’autres la boîte d’arec, de bétel, etc. Je rencontrais souvent aussi des cavaliers montés sur de jolis petits chevaux vifs et légers, richement caparaçonnés, couverts de grelots et allant admirablement à l’amble, tandis qu’un troupeau d’esclaves, couverts de sueur et de poussière, s’efforçaient de les suivre comme une meute d’animaux. Ailleurs passaient de légères carrioles traînées chacune par deux petits bœufs trottant rapidement et non moins bruyamment. Quelques rares éléphants, s’avançant majestueusement les oreilles et la trompe en mouvement, s’arrêtaient devant de nombreuses processions se rendant aux pagodes au son d’une musique bruyante, et plus loin des talapoins se suivaient à la file, quêtant leur pitance, drapés dans leur manteau jaune et la sainte marmite sur le dos.

Le troisième jour de mon arrivée à Udong, la séance de la cour de justice avait été bruyamment ouverte à huit heures du matin, et les cris des juges et des avocats retentissaient encore à cinq heures du soir sans avoir cessé un instant, lorsque tout à coup deux pages sortirent de la cour du palais en criant : « Le roi ! » La foudre serait tombée dans la salle qu’elle n’eût pas produit un effet pareil à ces mots ; ce fut à l’instant un sauve qui peut général. Juges, accusés et curieux s’enfuirent pêle-mêle, se cachant dans tous les coins la face contre terre et comme pétrifiés. Je riais encore au souvenir de ces juges et de ces avocats en langoutis, de ces Chinois à longues queues fuyant, se poussant, se culbutant les uns les autres à l’approche de leur maître, lorsque le roi parut, à pied, sur le seuil de la porte et suivi de ses pages. Sa Majesté me fit un petit signe de la main comme pour me saluer, puis m’appela près d’elle. Aussitôt deux pages apportèrent des chaises qu’ils placèrent sur le gazon en face l’une de l’autre. Sa Majesté m’en offrit une, et la conversation commença dans ce salon improvisé, tandis que toute l’escorte, ainsi que les passants, demeuraient prosternés. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, elle ne rencontrait aucun homme debout.

« Comment trouvez-vous ma ville ? dit le roi en employant ce mot pour désigner son palais avec ses dépendances et les fortifications.

— Sire, elle est splendide et offre un aspect que je n’avais vu nulle part ailleurs.

— Tous ces palais et ces pagodes que vous voyez d’ici dans cette cour ont été construits dans une année, depuis mon retour de Siam ; dans une autre année tout sera achevé, et il n’y aura plus alors que des briques. Jadis le Cambodge s’étendait très-loin, mais les Annamites nous ont enlevé beaucoup de provinces.

— Sire, le moment est peut-être arrivé pour vous de les reprendre. Les Français les attaquent d’un côté, attaquez-les de l’autre. »

Sa Majesté ne répondit pas, mais elle me tendit un cigare en me demandant mon âge.

Portrait du deuxième roi du Cambodge, en 1859, aujourd’hui premier roi. — Dessin de Janet Lange d’après M. Mouhot.

Je venais de me faire apporter une jolie petite carabine Minié que les officiers du roi étaient venus examiner dans la matinée ; Je la lui présentai en le priant de bien vouloir l’accepter si elle lui plaisait. Il me dit de la charger. Je levai la bascule et poussai une cartouche dans le canon. « C’est fait, Sire.

— Comment donc ? ce n’est pas possible ; tirez alors. »

Il choisit lui-même pour but un poteau assez éloigné et m’indiqua l’endroit où je devais frapper ; je tirai, et aussitôt Sa Majesté et ses pages coururent s’assurer que le coup avait porté juste.

« Quand pensez-vous quitter Udong ?

— Sire, mon désir est de partir après-demain pour Pinhalú et les provinces d’au delà.

— Si vous pouviez rester un jour de plus, vous me feriez plaisir ; demain vous dînerez chez moi, le jour suivant je vous conduirai voir la ville du premier roi, et le soir je ferai jouer la comédie. »

La comédie ! pensai-je, cela doit être curieux, et pour la comédie je restai. Après avoir remercié le roi de ses faveurs et de ses bontés pour moi, nous nous séparâmes avec une poignée de main. Évidemment, j’étais en grande faveur. Le lendemain matin, des pages vinrent m’offrir, de la part du roi, des chevaux pour me promener ; mais la chaleur était accablante. Vers quatre heures le roi m’envoya un cheval pour me rendre au palais. J’étais en habit, pantalon et gilet de toile d’une blancheur éclatante ; un casque de liége à la façon des anciens Romains et recouvert de mousseline blanche[2] complétait ma singulière toilette. Je fus introduit par le chambellan dans un des appartements particuliers du roi. C’était un très-joli salon, meublé à l’européenne. Sa Majesté m’attendait en fumant un bouri, assise à côté d’une table chargée de mets. Dès que j’entrai, elle se leva, me tendit la main en souriant, et me pria immédiatement de prendre place et de commencer mon repas. Je vis qu’il se proposait, selon l’usage du pays, de me faire honneur en assistant au repas sans y prendre part lui-même. Après m’avoir présenté, avec une aménité et une grâce parfaites, son frère cadet, jeune prince de quatorze à quinze ans, prosterné à côté de lui, le roi ajouta :

« J’ai fait rôtir ce poulet et ce canard à la manière européenne, vous me direz s’ils sont à votre goût. ».

En effet, tout était excessivement bien préparé ; le poisson surtout était exquis.

« Good brandy !  » me dit le roi en anglais, les seuls mots de cette langue qu’il connût, en me montrant une bouteille de cognac. « Prenez et buvez. »

On me servit des gelées et des fruits confits exquis, des bananes du Cambodge et des mangues excellentes, puis le thé, que le roi prit avec moi en m’offrant un cigare de Manille. Enfin, il plaça une boîte à musique sur la table et la fit jouer.

Le premier air qui en sortit me fit un plaisir d’autant plus grand que je ne m’attendais pas à l’entendre dans le palais d’un roi… régnant. C’était la Marseillaise. Le roi prit mon mouvement et mon sourire d’étonnement pour de l’admiration.

« Connaissez-vous cet air ?

— Un peu, Sire. »

Puis vint un autre, non moins bien connu, l’air des Girondins ; Mourir pour la patrie ! etc.

« Le connaissez-vous aussi ? » me dit-il.

J’accompagnai l’air avec les paroles.

« Et Votre Majesté, comment aime-t-elle cet air ?

— Un peu moins que le premier ! Les souverains de l’Europe font-ils jouer souvent ces deux airs ?

— Sire, ils les réservent, comme choses solennelles, pour les grandes circonstances seulement. »

Mon Annamite était à côté de moi et remplissait les fonctions d’interprète avec un tact parfait qui plut au roi. Le jeune prince demanda la permission de se retirer. Il salua son frère en se prosternant profondément et en élevant ses mains réunies au-dessus de la tête. Le roi lui recommanda de ne pas manquer de revenir le lendemain matin, afin de nous accompagner au palais du premier roi. Le prince passa alors dans la cour, où un page le mit à califourchon sur une de ses épaules et l’emporta dans son palais. Le roi me fit alors admirer ses meubles d’Europe : des tables d’acajou couvertes de vases en porcelaine, des fleurs sous cylindres et d’autres ornements d’un goût vulgaire. Il me fit surtout remarquer deux vieilles glaces entourées de cadres dorés, un divan et des choses semblables.

« Je commence seulement, dit-il ; dans quelques années mon palais sera beau. »

Un page du roi (Siam et Cambodge). — Dessin de Janet Lange d’après une photographie.

Il me conduisit ensuite dans son jardin, où, parmi de rares et curieuses plantes, s’élève un rocher artificiel en miniature. En me ramenant au salon il me fit passer devant toutes ses femmes (il y en avait au moins cent), que la curiosité avait attirées hors du Sérail.

« Vous êtes le premier étranger qui soit jamais entré ici, me dit-il ; au Cambodge comme à Siam, personne, sauf les gens de service, ne peut pénétrer dans les appartements particuliers du roi. »

Je le remerciai de l’honneur qu’il daignait m’accorder, et en prenant congé de lui, je le priai de me donner une lettre pour les chefs des provinces de son royaume et un ou deux éléphants pour continuer mon voyage. Il me promit d’acquiescer à ma demande. Ce jeune souverain, qui porte le titre de second roi, est l’héritier présomptif de la couronne. Son père ne doit son trône qu’au roi de Siam, qui l’a retenu longtemps captif dans ses États, et

qui, pour garant de sa fidélité, a toujours gardé un ou deux de ses fils en otage. C’est ainsi que ce jeune roi a passé plusieurs années à Bangkok. Sans doute on lui apprit là l’art de régner, et on ne l’a laissé retourner dans son royaume qu’après s’être assuré qu’on aurait en lui un tributaire soumis et obéissant.

Son jeune frère vint aussi me faire une visite, mais pendant la nuit, afin que son frère et son père l’ignorassent, car il désirait avoir quelque cadeau ; très-enfant pour son âge, il manifestait le désir d’avoir tout ce qui lui frappait la vue. Il est au reste doux, aimable, poli, et a l’air distingué.

Le lendemain, à dix heures du matin, le roi me manda auprès de lui. Je le trouvai dans la salle de réception, assis sur son divan et distribuant des ordres à ses pages pour régler l’ordre de marche qu’il voulait qu’on observât pour l’aller et le retour. Le roi monta dans une jolie chaise à porteurs, magnifiquement peinte et sculptée, avec de beaux pommeaux d’ivoire. Il s’y assit nonchalamment, une jambe dessus, l’autre pendante, le coude appuyé sur des coussins de maroquin. Il avait la tête et les pieds nus, les cheveux coupés à la mode siamoise, et pour vêtement un superbe langouti de soie jaune entouré d’une large ceinture de pareille étoffe, mais plus claire. Le cortége se mit en marche : quatre pages portaient le palanquin sur leurs épaules ; un autre soutenait un immense parasol rouge dont le manche doré avait près de quatre mètres de long ; le prince cadet portant le sabre du roi, marchait à côté de lui, et sur la même ligne. J’étais de l’autre côté. Sa Majesté se tournait souvent de mon côté pour me faire remarquer les objets les plus frappants en traversant la rue, et pour lire aussi sur mon visage l’impression que me causait l’effet que sa présence produisait sur le peuple. À l’approche du cortége, toute la population accourue pour le voir se prosternait. En tête marchaient trois licteurs, l’un devant, les deux autres à quelques pas derrière, portant à deux mains des faisceaux de rotins ; symboles de la puissance ; derrière le palanquin, suivaient, deux à deux, les chambellans et les pages, au nombre de plus de trente, tous en langouti rouge et portant sur l’épaule des piques, des sabres et des fusils dans des étuis. Nous arrivâmes ainsi à la porte de l’enceinte du palais du premier roi.

Sa Majesté mit pied à terre, et, tout en conservant le même ordre de marche, nous suivîmes une charmante avenue d’un demi-mille à peu près de largeur, plantée de jeunes arbres et entourée d’une muraille de planches.

De l’avenue, le terrain va en déclinant, couvert de pelouses et de jardins, et bordé d’une ligne d’une centaine de petits cottages aux murs d’argile et aux toits de chaume.

« Toutes ces maisons sont habitées par les femmes de mon père : il n’y a pas un seul homme, » me dit le jeune roi.

Plus loin s’étend un large bassin entouré de verdure et répandant la fraîcheur et la gaieté dans cet enclos. Sur un des côtés de ce petit lac, encadrés dans le feuillage de ses bords et réfléchis dans sa nappe d’eau, s’étendent les bâtiments royaux, les uns blanchis à la chaux, les autres construits en simples bambous.

Nous traversons quelques chambres ou ateliers où de pauvres femmes annamites filent et tissent de la soie, puis nous passons devant le trésor et les magasins du roi, et nous arrivons dans une vaste salle construite à l’entresol et qui constitue ce que l’on nomme spécialement le palais. L’intérieur ne répond certes pas à l’extérieur. Cette salle est encombrée, comme un bazar, de bocaux, de vases de fleurs artificielles recouverts de globes, de coussins de toutes les couleurs et de toutes les dimensions ; sur les tables, sur les rayons, sur le plancher, on a entassé des boîtes, des cadres chinois, des pantoufles, et une foule d’objets et d’instruments d’Europe, de vieux divans, des glaces, des lavabos, etc., etc. Après m’avoir fait de nouveau parcourir les jardins, le jeune roi, qui devait passer la journée chez son père, me fit reconduire par un de ses chambellans.

Peu après le coucher du soleil, le peuple accourut en foule pour assister au spectacle, qui devait commencer à sept heures, au retour du roi. La multitude était si compacte, qu’il n’y avait pas dans la cour un seul pouce de terrain inoccupé, les murs mêmes étaient couverts de monde. Sans doute qu’à ces réjouissances il est permis de déroger à l’usage général et que le peuple n’est pas tenu de se prosterner, car tout le monde, à l’intérieur comme à l’extérieur du palais, était assis à l’orientale. Ce spectacle était tout simplement une pasquinade fantastique assez bien représentée et accompagnée d’une musique plus bruyante qu’harmonieuse, mais qui parut satisfaire complétement la curiosité publique. En somme, la mise en scène et les auteurs étaient fort inférieurs à ce que j’avais vu en ce genre à Bangkok.


XIII

Départ d’Udong. — Train d’éléphants. — Pinhalú. — Belle conduite des missionnaires. — Le grand lac du Cambodge. — Le fleuve Mékong.

Le 2 juillet, après avoir mangé le riz ordinaire du matin, nous étions prêts à nous mettre en route ; nous n’attendions, pour cela, que les éléphants et les chariots que le roi m’avait promis. Les uns et les autres ne tardent pas à arriver, et nous traversons la ville au milieu d’une foule immense accourue de tous les points de la ville pour nous voir. Montés sur nos éléphants, suivis de notre bagage et de plusieurs pages du roi qui nous accompagnent jusque sur la route de Pinhalú, nous voyons toute la population prosternée sur notre passage, sans doute parce qu’elle m’a vu la veille avec Sa Majesté.

Nous cheminons ainsi majestueusement au train d’une lieue à l’heure, sur une très belle chaussée élevée en certains endroits de plus de dix pieds au-dessus de la plaine boisée, mais marécageuse, qui s’étend jusqu’au grand canal de jonction du Touli-Sap au Mékong.

Parfois nous traversons de beaux ponts en bois et en pierre, qui donnent certainement une meilleur et plus haute idée de l’administration du Cambodge que de celle de Siam, car à Bangkok même les ruisseaux et les canaux sont franchis sur des planches étroites et minces, ou simplement sur des troncs d’arbres jetés en travers par les soins des habitants et non par les autorités elles-mêmes.

À deux kilomètres à peu près d’Udong s’élève une espèce de rempart en terre, de la forme d’un fer à cheval, qui entoure une partie de la ville, et que l’on a eu pour but d’opposer, au besoin, à l’invasion des Annamites, qu’on s’attend chaque année à voir paraître à l’époque des grandes eaux.

Nous rencontrons sur la route une quantité de piétons allant à la ville ou en revenant, sans doute pour l’approvisionnement du marché. Elle est bordée de misérables cabanes en bambous, sur pilotis, semblables à des poulaillers, et qui servent de demeures aux malheureux Thiâmes que le roi fit transporter là, il y a un an, des plaines situées à l’est du Mékong, pour les punir d’une tentative de révolte.

Nous arrivons de bonne heure le même jour à Pinhalú, village situé sur la rive droite du fleuve et assez considérable. Plusieurs de ses habitants descendent de Portugais et d’Annamites réfugiés.

La ville de Pinhalú est la résidence d’un évêque français, Mgr Miche, vicaire apostolique de la mission du Cambodge et du Laos.

Mgr Miche était absent pour le moment, mais je trouvai chez lui trois bons et aimables missionnaires qui me prièrent d’attendre son retour et me reçurent avec cette cordialité et cet empressement affectueux, qu’il est si doux de rencontrer à l’étranger, et surtout de la part de compatriotes. M. Fontaine, le plus âgé des trois, quoique jeune encore, compte près de vingt années de mission. Il faisait autrefois partie de la mission de Cochinchine. Je l’avais vu à Bangkok, où il avait séjourné temporairement avant d’aller au Cambodge ; il était faible et souffrant alors ; je le retrouvai avec plaisir plus vigoureux et plein de gaieté. J’éprouvais beaucoup de sympathie pour ce digne homme ; il ne peut y avoir assez de missionnaires comme lui.

Mission catholique à Pinhalù (Cambodge). — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

Un de ses collègues, M. Arnoux, était non-seulement mon compatriote comme Français, mais comme enfant du même département : il est né dans le canton du Russey et moi dans celui de Montbéliard (Doubs). Il avait donc double titre à ma sympathie. Il appartient à la mission de Cochinchine, et était venu de chez les sauvages Stiêngs pour renouveler ses provisions ; mais il s’était trouvé atteint de la dyssenterie par suite de la fatigue du voyage, et n’avait pu retourner à son poste avec ses gens. En entendant ces braves et dévoués soldats de l’Église raconter leur misère passée et présente, j’étais quelquefois autant amusé qu’ému, tant ils le faisaient gaiement. C’est le propre des enfants de notre vaillante nation de savoir souffrir et mourir le sourire sur les lèvres. Quatre jours s’écoulèrent promptement dans l’aimable compagnie de ces bons prêtres, qui ne tenaient pas moins à me procurer l’occasion de voir leur évêque que moi à faire sa connaissance. Je savais que je trouverais en lui un homme supérieur sous tous les rapports, mais je ne m’attendais pas à trouver dans ce héros des missions une simplicité et une humilité égales à son instruction et à la force de son caractère. Mgr Miche est très-petit de taille, mais sous une enveloppe chétive il concentre une vitalité et une énergie extraordinaires. Les annales de la mission de Cochinchine qui était la même que celle du Cambodge il y a peu de temps encore, doivent compter de belles pages consacrées aux actes de ce glorieux soldat du Christ.

Un chef de village stiêng. — Dessin de H. Rousseau d’après M. Mouhot.

N’étant encore que simple missionnaire, il fut emprisonné avec un de ses confrères et frappé de verges, affreux supplice qui à chaque coup fait jaillir le sang et entame les chairs. La sentence exécutée, on les ramenait dans leur cachot afin de renouveler le supplice le lendemain lorsque les plaies commenceraient à se cicatriser.

« Cela fait horriblement souffrir, dit l’autre missionnaire à Mgr Miche, et je crains de n’avoir pas la force de supporter une nouvelle épreuve.

— Soyez tranquille, lui répondit celui-ci, je demanderai à recevoir les coups pour vous. »

Et il en fut comme il l’avait dit !

Ici le missionnaire est tout pour ses pauvres catéchistes, médecin de l’âme et médecin du corps, juge, etc. Chaque jour, il passe plusieurs heures à entendre leurs différends et à remettre la paix là où elle est troublée. Et elle l’est souvent dans une contrée ou un débiteur qui ne peut payer son créancier devient, lui et sa famille, l’esclave de cet homme.

« Tu es mon esclave, dit un individu à une jeune fille qu’il rencontre par hasard.

— Comment cela ? je ne vous connais pas.

— Ton père me devait ; il ne m’a pas payé.

— Je n’ai jamais connu mon père, il est mort avant ma naissance.

— Veux-tu plaider ? Nous plaiderons. »

L’homme en appelle à quelque mandarin, débute par offrir un présent, lui en promet un autre ; son procès est gagné, et la malheureuse, sans appui, devient l’esclave de son persécuteur. Cette antique histoire d’Appius et de Virginie se renouvelle fréquemment au Cambodge. Les Virginius seuls font défaut.

Depuis que j’avais mis le pied dans ce pays, la peur s’était emparée de mes domestiques, elle fut à son comble quand je leur annonçai qu’il fallait partir pour visiter les tribus sauvages de Stiêngs, au delà du grand fleuve. Le Cambodge est certainement très-redouté des Siamois ; les montagnes et surtout les forêts habitées par les Stiêngs, ont, à cause de leur insalubrité, auprès des Cambodgiens et des Annamites, une réputation analogue à celle dont Cayenne jouit parmi nous.

Ces craintes ne pouvaient m’arrêter, et dès que j’eus reçu du roi de Cambodge la lettre qu’il m’avait promise, je quittai Pinhalú dans une petite barque conduite par deux rameurs, et me dirigeai vers le Mékong.

En descendant le cours d’eau qui y conduit, large d’à peu près douze cents mètres, je fus étonné de voir le flot remonter du sud au nord au lieu de descendre vers le fleuve dont il semble le tributaire.

Pendant près de cinq mois de l’année, le grand lac du Cambodge, le Touli-Sap, couvre un espace immense, mais après ce temps il diminue de profondeur tout en conservant à peu de chose près la même dimension. À l’époque des pluies, ce ne sont pas seulement les eaux issues des montagnes qui le bordent à l’ouest, qui le gonflent, mais le trop plein du Mékong arrête l’écoulement du lac, et finit par y déverser une partie de son excédant.


XIV

Départ de Pinhalú. — Le grand bazar du Cambodge. — Penom-Penh. — Le fleuve Mékong. — L’île Ko Sutin. — Pemptiélan. — Les confins du Cambodge. — Voyage à Brelum et dans la contrée des sauvages Stiêngs.

Partis à onze heures de Pinhalú, à la nuit tombante nous étions rendus à Penom-Penh, le grand bazar du Cambodge. La distance qui sépare les deux localités est de dix-huit milles au plus. J’avais peu de chose à acheter, car Mgr Miche et M. Arnoux avaient absolument voulu charger ma barque d’une provision de riz et de poisson sec suffisante, non-seulement pour toute la durée de mon voyage, mais pour tout le temps que je me proposais de passer chez les Stiêngs.

Je m’arrêtai un jour entier, afin de voir la ville et faire emplette de verroterie, de fil de laiton et de cotonnade, qui devaient m’être utiles comme objets d’échange avec les sauvages.

Penom-Penh, situé au confluent de deux grands cours d’eau renferme une dizaine de mille d’habitants, presque tous Chinois, sans compter une population flottante au moins du double. Celle-ci est composée de gens venus du Cambodge et surtout de Cochinchine, et vivant dans leurs bateaux. C’était l’époque où beaucoup de pêcheurs, de retour du grand Lac, s’arrêtent à Penom-Penh pour y vendre une partie de leur poisson, et où une foule d’autres petits commerçants y sont attirés pour acheter du coton, dont la récolte se fait avant les pluies. Après avoir parcouru la ville, longue et sale, j’arrivai sur une éminence au sommet de laquelle on a bâti une pagode sans beauté ni intérêt, mais d’où la vue s’étend sur une grande partie du pays.

D’un côté se déroule, comme deux longs et larges rubans, le Mékong et son affluent, au milieu d’une immense plaine boisée ; de l’autre c’est la plaine encore, et encore des forêts, mais bordées au sud et au nord-ouest par de petites chaînes de montagnes.

Artiste funambule siamois et cambodgien. — Dessin de E. Bocourt d’après une photographie.

Quoique Penom-Penh serve souvent de passage aux missionnaires, ma présence ne manqua pas d’exciter la curiosité du peuple. La guerre de Cochinchine était le sujet de toutes les conversations et la préoccupation de tous ici. Une quantité de malheureux pêcheurs chrétiens, qui revenaient du grand Lac, n’osaient rentrer dans leurs foyers, parce qu’ils savaient qu’à chaque douane on les obligerait à fouler la croix aux pieds, et ils attendaient là des nouvelles de la paix que l’on était, disait-on, en train de conclure. D’un autre côté, ce que rapportaient les Chinois et les Annamites qui avaient vu la prise de la ville de Saigon aurait peut-être peu flatté l’orgueil d’un Français. Je n’avais pas vu les glorieux bulletins de l’amiral, j’avais la douleur d’entendre l’ennemi nous traiter de barbares, et, faisant retomber sur nous la responsabilité de faits partiels, sans doute inévitables en temps de guerre, et surtout dans un pays où le soldat souffre du climat et de privations de toute espèce, s’étonner, lui, le peuple le plus corrompu peut-être de tout l’Orient, de ne pas trouver en nous des hommes d’une supériorité morale aussi incontestable que notre supériorité intellectuelle et physique.

Le jour suivant, en descendant le fleuve jusqu’à l’extrémité sud de la ville, nous longeâmes comme une autre ville flottante, composée de plus de cinq cents bateaux, et pour la plupart d’assez grande dimension. Ils servent d’entrepôt à certains marchands et de résidence à d’autres. Par prudence ils y laissent tout leur argent et la plus grande partie de leurs marchandises afin d’être, en cas d’alerte, toujours prêts à prendre le large.

Quelque temps après nous voguions dans les eaux du Mékong, qui commençait seulement à grossir, car dans tout le pays la sécheresse avait été extrême et retardée de plus de deux mois.

Ce grand fleuve dont le nom signifie « mère des fleuves, » me rappelait beaucoup le Ménam, quelques lieues au nord de Bangkok ; mais son aspect est moins gai, quoiqu’il y ait quelque chose de très-imposant dans sa masse d’eau plus grande et courant avec la rapidité d’un torrent. De rares embarcations, à peine distinctes d’un bord à l’autre, le côtoient péniblement ; ses rives, élevées de six à sept mètres en temps ordinaire paraissent à peu près désertes, et les forêts ne se dessinent qu’à plus d’un mille par delà.

Confluent du fleuve Mékong et du chenal du lac Touli-Sap. — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

Le long du fleuve de Siam, l’élégant feuillage des bambous et des palmiers se détache et se dessine gracieusement sur le ciel bleu, et le chant des oiseaux retentit de l’une à l’autre rive ; des troupes de marsouins bondissant hors de l’eau et courant le nez au vent, des pélicans s’ébattant sur ces eaux profondes, ou bien des cigognes et des hérons que notre approche fait fuir silencieusement du milieu des roseaux, viennent seuls nous distraire de notre pénible navigation.

Nous passons devant la grande île de Ko-Sutin, distante de quarante milles au plus de Penom-Penh, et que nous n’atteignons qu’après cinq jours d’une marche difficile et laborieuse. Le courant est si fort qu’à chaque détour du fleuve nous sommes obligés, tout en redoublant d’efforts avec nos rames, de nous cramponner aux joncs de la rive pour ne pas être entraînés en arrière.

Plus on remonte vers le nord, plus on trouve le courant rapide ; c’est au point qu’à l’époque des grandes eaux l’on ne fait guère qu’un ou deux milles par jour, et que les rameurs vont souvent le soir chercher à pied du feu à l’endroit où ils ont fait cuire le riz le matin.

À vingt-cinq ou trente lieues au nord de Ko-Sutin, sur les confins du Laos, commencent les rapides et les cataractes ; il faut alors quitter les bateaux pour prendre des pirogues que l’on est souvent obligé de transporter à dos d’homme, ainsi que tout le bagage, pour franchir ces passages. Je ne m’arrêtai à Ko-Sutin que quelque heures, et seulement afin de serrer la main à un autre pionnier de la civilisation, M. Cordier, prêtre de beaucoup de mérite, provicaire de la mission du Cambodge et dont cette île forme la résidence.

Dès mon entrée dans la pauvre chapelle qu’il a fait construire lui-même, j’éprouvai une certaine compassion pour ce digne homme en voyant la misère et le dénûment qui régnaient autour de moi. Depuis trois ans le pauvre missionnaire souffre d’une dyssenterie qui est passée à l’état chronique ; cependant il ne se plaint ni de sa misère ni de ses maladies ; la seule chose qui le peine, c’est le peu de chrétiens qu’il est appelé à baptiser, car les Cambodgiens sont fort attachés à leurs idoles.

« Mais vous, me dit-il, savez-vous où vous allez ? Je suis étonné qu’on vous ait laissé dépasser Pinhalú. Demandez aux Cambodgiens ce qu’ils pensent des forêts des Stiêngs, et proposez à quelqu’un d’ici de vous accompagner, personne ne vous suivra. Les pluies ont commencé, et vous allez au devant d’une mort presque certaine, sinon d’une fièvre qui vous fera souffrir et languir des années. J’ai eu cette fièvre, la fièvre des djungles, c’est quelque chose d’affreux, de terrible ; jusqu’au bout des ongles je ressentais une chaleur que je ne puis appeler autrement qu’infernale, puis succédait un froid glacial que rien ne pouvait réchauffer ; le plus souvent on y reste, comme tant de mes collègues que je pourrais nommer. »

Ces paroles étaient peu rassurantes ; cependant j’avais tracé mon itinéraire, je savais que cette dangereuse région renferme des coquilles terrestres et fluviales que je ne trouverais nulle part ailleurs[3], et que cette tribu de sauvages presque inconnue m’offrirait une étude curieuse et intéressante ; il n’en fallait pas davantage pour me pousser en avant. Je me confiai en la bonne Providence et continuai ma route en recevant ces dernières bonnes paroles de M. Cordier.

« Que Dieu accompagne le pauvre voyageur ! »

Douze milles plus haut, je dus laisser ma barque pour prendre la voie de terre. Je partis à deux heures de l’après-midi, espérant arriver le même jour à Pemptiélan, grand village où réside le mandarin auquel la lettre du roi était adressée ; cependant ce ne fut que le lendemain matin, à onze heures, que nous y parvînmes ; nous passâmes la nuit au pied d’un arbre, à côté d’un grand feu.

Je me rendis aussitôt auprès du mandarin qui administre toute cette partie du pays. Il me reçut fort bien, malgré le peu de valeur qu’avaient les présents que je lui offris. Il donna immédiatement l’ordre qu’on me préparât des chariots, puis m’offrit une provision de tabac, d’arec et de bétel. C’était un homme doux et assez distingué dans ses manières pour un Camdodgien ; il me demanda des nouvelles de la guerre de Cochinchine, quelques renseignements sur l’Europe, le temps qu’il faut pour s’y rendre, etc.

En sortant de Pemptiélan, nous nous engageâmes, pour n’en sortir qu’à de rares intervalles, dans d’épaisses forêts, et nous dûmes passer les premières heures qui suivirent notre départ dans des bourbiers où nos misérables chariots enfonçaient jusqu’aux essieux, et d’où les bœufs ne purent nous tirer qu’à l’aide de nos hommes. La dernière partie de la route fut beaucoup plus agréable ; à mesure que nous nous élevions, le chemin devenait sec et uni, l’aspect de la nature beaucoup plus varié.

Nous n’avions pu faire que vingt lieues en cinq jours, et il nous en restait près de trente jusqu’à Brelum. Ce qui me fatiguait le plus était le mauvais vouloir des habitants des villages qui me louaient des bœufs et la lenteur de ceux-ci. Quand nous n’avions pas d’abri pour la nuit, nous avions beaucoup à souffrir de la pluie et de l’humidité. Nous gardions presque constamment nos habits humides sur le corps, et, pour comble de misère, mes deux domestiques furent atteints de fièvre intermittente ; l’Annamite surtout eut une fièvre tierce que je ne réussis à couper qu’au bout de dix jours.

Nous arrivâmes à Pump-ka-Daye, srok ou hameau à l’extrême frontière, habité par une vingtaine de Stiêngs qui se sont rapprochés du Cambodge afin d’échapper à l’esclavage dans leur tribu. Nos chariots s’arrêtèrent devant un petit caravansérail ouvert à tous les vents, et aussitôt après avoir dégagé nos bagages, mes conducteurs s’enfuirent beaucoup plus lestement qu’ils n’étaient venus.

Le chef du srok ne tarda pas à se présenter, suivi de quelques hommes. Il avait du sauvage dans la physionomie et du Cambodgien dans le caractère. Je lui présentai ma lettre ; il me la rendit en disant qu’il ne savait pas lire.

« En voici à peu près le contenu, lui dis-je :

« C’est l’ordre du roi à tous les chefs de village où je m’arrêterai, de me fournir des chariots pour continuer mon voyage, et je vais à Brelum.

— Nous n’avons pas de chariots, » fut toute sa réponse.

Bref, nous nous installâmes aussi bien que nous pûmes en attendant le lendemain. Un nouvel entretien avec ce chef me fit voir que je n’aurais pas d’aide de lui. Je pris le parti d’envoyer Niou, avec deux Cambodgiens, porter à Brelum une lettre à M. Guilloux, et d’attendre sa réponse. Celle-ci arriva le soir du quatrième jour ; le père Guilloux m’assurait, dans les termes de la plus franche cordialité, que je serais le bienvenu, qu’il s’intéressait à moi et m’aimait déjà sans me connaître, seulement parce que j’avais eu le courage de venir jusque-là. Ce bon père m’envoyait trois des chariots de la Mission et quelques-uns de ses Annamites, ainsi que deux Stiêngs pour m’aider à gagner son poste. Sa lettre me rassura complétement sur la crainte que je ressentais d’être peut-être un hôte importun et malencontreux pour le pauvre ermite que je venais surprendre ainsi.

Je partis donc avec confiance et plaisir. Nous avions deux grandes journées de marche pour arriver à Brelum ; nous campâmes une nuit près d’un torrent, sur nos nattes, autour d’un bon feu, pour éloigner les hôtes féroces qui abondent dans ces forêts, et la seconde dans une cabane abandonnée à quelques milles de Brelum ; enfin le 16 août, à neuf heures du matin, nous débouchâmes dans une éclaircie de deux cent cinquante à trois cents mètres carrés. Nous étions entre deux éminences dont toute la base plonge dans un profond marécage ; sur la hauteur opposée, j’aperçus deux longues maisons de bambous recouvertes de chaume et entourées d’un jardin ; puis se dessinant sur le ciel, au-dessus des bambous du voisinage, la modeste croix plantée depuis deux ans au milieu de ces effrayantes solitudes par deux nobles Français. C’était la Mission de Brelum.

Notre apparition fut saluée par plusieurs décharges de mousqueterie ; nous y répondîmes de notre mieux, tandis qu’au milieu de ce vacarme de feux roulants, répercutés par l’écho de la forêt et propres à faire rentrer au fond de leurs repaires tous les monstres du voisinage, le pauvre père Guilloux, les jambes couvertes de plaies envenimées, résultat des courses où l’entraînait son zèle et qui l’avaient retenu sur le grabat pendant plus de six mois, s’avançait en chancelant à ma rencontre sur les troncs d’arbres jetés en guise de pont en travers du marais.

Salut à toi, noble enfant de notre chère et belle patrie ! À toi, qui braves la misère, les privations, les fatigues et les souffrances, et même la mort, pour apporter à ces sauvages les bienfaits de la religion et de la civilisation. Que Dieu te récompense de tes nobles et pénibles travaux, car les hommes sont impuissants à le faire, et, du reste, ta récompense n’est pas de ce monde !

La case de l’oncle Apaït était plus élégante que l’humble presbytère de Brelum au toit d’herbes sèches, aux parois de roseaux, parquet de terre nue ; mais j’y fus reçu en ami.


XV

Séjour de trois mois parmi les sauvages Stiêngs. — Mœurs de cette tribu. — Produits du pays. — Faune. — Mœurs des Annamites.

Depuis près de trois mois je me trouve au milieu des sauvages Stiêngs, au sein des bois et des bêtes sauvages de toutes les espèces, et nous vivons presque comme dans une place de guerre assiégée. À chaque instant nous craignons une attaque de l’ennemi, nos fusils sont constamment chargés ; mais beaucoup pénètrent dans la place en rampant sous les herbes et arrivent ainsi jusque sous nos couvertures. Ces forêts sont infestées d’éléphants, de buffles, de rhinocéros, de tigres et de sangliers ; la terre autour des mares est couverte de leurs traces ; on ne peut s’avancer de quelques pas dans la profondeur des bois sans les entendre ; cependant, généralement, ils fuient tous à l’approche de l’homme, et pour les tirer, il faut les attendre à l’affût auprès des endroits où d’habitude ils viennent s’abreuver, posté sur un arbre ou dans une hutte de feuillage. Les scorpions, les centipèdes, et surtout les serpents, sont les ennemis que nous redoutons le plus et contre lesquels il faut prendre le plus de précautions, de même que d’autre part les moustiques et les sangsues sont les plus incommodes et les plus acharnés. Pendant la saison des pluies notamment, l’on ne peut être trop sur ses gardes, autrement, en se couchant comme en se levant, on risquerait de mettre le pied ou la main sur quelque serpent venimeux des plus dangereux. J’en ai tué plusieurs dans la maison, soit d’un coup de fusil, soit d’un coup de hache. En écrivant ces lignes, je suis obligé de faire le guet, car je m’attends à en voir reparaître un sur lequel j’ai marché ce soir, mais qui s’est enfui sans me mordre. De temps en temps je m’interromps aussi pour écouter le rugissement d’un tigre qui rôde autour de notre demeure, guettant les porcs à travers leur clôture de planches et de bambous, tandis que d’un autre côté j’entends le bruit d’un rhinocéros brisant les bambous qui s’opposent à son passage, pour venir dévorer les ronces qui entourent notre jardin.

Hutte cambodgienne. — Dessin de Sabatier d’après M. Mouhot.

Les sauvages Stiêngs qui habitent ce pays sortent probablement de la même souche que les tribus des plateaux et des montagnes qui séparent les royaumes de Siam et de Cambodge de celui d’Annam, depuis le 11° de latitude nord jusqu’au delà du 16°, entre les 104° et 116° 20’ de longitude orientale du méridien de Paris. Ils forment autant de communautés qu’il y a de villages, et semblent être d’une race bien distincte de tous les peuples qui les entourent. Quant à moi, je suis porté à les croire les aborigènes ou les premiers habitants du pays et à supposer qu’ils ont été refoulés jusqu’aux lieux qu’ils occupent aujourd’hui par les invasions successives des Thibétains qui se sont répandus sur le Laos, le Siam et le Cambodge, etc. En tout cas, je n’ai pu découvrir aucune tradition contraire.

Ces sauvages sont si attachés à leurs forêts et à leurs montagnes, que les quitter, pour eux, c’est presque mourir ; et ceux qui sont traînés en esclavage dans les pays voisins y languissent et tentent tous les moyens de s’enfuir, souvent avec succès.

Les Stiêngs ont toujours paru redoutables à leurs voisins, et la peur qu’ils inspirent a fait exagérer, dans l’Annam et le Cambodge, leur extrême adresse au tir, à l’arbalète, ainsi que la malaria de leurs forêts. Le fait est que les fièvres y sévissent d’une manière terrible ; beaucoup d’Annamites et de Cambodgiens y sont morts, et l’on m’assure que je suis l’unique étranger de tous ceux qui y ont pénétré jusqu’à présent, qui n’ai pas eu plus ou moins à en souffrir.

Sauvage stiêng. — Dessin de Janet Lange d’après M. Mouhot.

Le Stiêng aime l’ombre et la profondeur des bois ; il vit pour ainsi dire avec les animaux sauvages ; il ne trace aucun sentier, et il trouve plus court et plus facile de passer sous les arbres et les branches, que de les couper. Du reste, s’il tient à son pays du haut, comme il l’appelle, il est peu attaché à son champ natal ; car, pour peu qu’il ait un voisinage importun ou que l’un des siens vienne à mourir des fièvres dans le village, il lève son camp, met sa hotte sur le dos, y place pêle-mêle ses calebasses et ses enfants, et va s’établir ailleurs ; le terrain ne manque pas, et la forêt se ressemble partout.

On pourrait dire que ces peuplades sont tout à fait indépendantes ; cependant les Cambodgiens d’un côté, les Laotiens et les Annamites de l’autre, en tirent ce qu’ils peuvent et prélèvent arbitrairement, sur les villages rapprochés d’eux, un tribut qui se paye tous les trois ans, et consiste en cire et en riz. Le roi de Cambodge surtout a fort envie de faire aux Stiêngs ce qu’il fit aux Thiâmes, afin de peupler quelques-unes de ses provinces désertes.

Le ternaire inscrit sur nos édifices publics en 1848 est ici, nonobstant l’esclavage, la devise du Stiêng, et il la met en pratique. Nous nous servons des mots, eux font usage du fait. Quand il y a abondance chez l’un, tout le village en jouit ; mais aussi, quand il y a famine, ce qui est souvent le cas, ce qu’il n’y a pas chez l’un, on est sûr de ne pas le trouver chez l’autre.

Ils travaillent le fer admirablement, ainsi que l’ivoire. Quelques tribus du nord sont renommées, même en Annam, pour la fabrication de leurs sabres et de leurs haches. Les vases dont ils se servent sont grossiers, mais ils les doivent à leur industrie, et leurs femmes tissent et teignent toutes les longues écharpes dont ils se couvrent.

Enfin, outre la culture du riz, du maïs et du tabac, ainsi que des légumes, comme les courges et les pastèques, etc., ils s’adonnent à celle des arbres fruitiers tels que bananiers, manguiers et orangers. Hormis quelques esclaves, chaque individu a son champ, toujours à une assez grande distance du village, et entretenu avec beaucoup de soin. C’est sur ce champ que, blotti dans une petite case élevée sur pilotis, il passe toute la saison des pluies, époque où le mauvais temps ainsi que les sangsues, qui, comme dans les forêts de Siam, pullulent ici d’une manière prodigieuse, l’empêchent de se livrer à la chasse et à la pêche.

Leur manière de préparer un champ de riz diffère beaucoup de celle que nos cultivateurs emploient pour un champ de blé ou d’avoine : aussitôt que les premières pluies commencent à tomber, le sauvage choisit un emplacement et un terrain convenable et de grandeur proportionnée à ses besoins ; puis il s’occupe du défrichement. Ce serait une rude besogne pour un Européen ; cependant le sauvage ne s’y prend pas à l’avance. Avec sa hachette emmanchée à une canne de bambou, en quelques jours il a abattu un fourré de bambous sur un espace de cent à cent cinquante mètres carrés ; s’il s’y trouve d’autres arbres trop gros pour être coupés, il les laisse en place, et au bout de quelques jours, lorsque ce bois est à peu près sec, il y met le feu : le champ est ouvert et fumé tout à la fois. Quant aux racines, on s’en occupe peu, et de labourage il n’en est pas question ; sur ce terrain vierge il ne s’agit que d’ensemencer. Notre homme prend deux longs bambous qu’il couche en travers de son champ en guise de cordeau ; puis, un bâton de chaque main, il suit cette ligne en frappant de gauche et de droite, pour faire de distance en distance des trous d’un pouce à un pouce et demi de profondeur. La tâche de l’homme est alors achevée, et c’est à la femme à faire le reste. À demi courbée, elle suit l’espèce de sillon tracé par son mari, prend dans un panier qu’elle porte au côté gauche une poignée de riz, en glisse une soixantaine au moins dans sa main qui les déverse dans les trous avec rapidité et en même temps avec une telle adresse que rarement il en tombe à côté.

Labour et semailles chez les sauvages stiêngs. — Dessin de E. Bocourt d’après M. Mouhot.

En quelques heures la besogne se trouve achevée, car il n’est pas plus besoin de herse que de charrue. La bonne mère nature enverra avant peu quelques fortes ondées qui, en lavant le terrain, couvriront les graines. Alors, le propriétaire s’établit dans sa case, du haut de laquelle, tout en fumant sa cigarette faite de tabac roulé dans une feuille quelconque, il décoche quelques flèches aux sangliers, aux singes ou aux chevrotins, et s’amuse à tirer de temps en temps une corde de rotin qui met en branle deux bambous placés au milieu du champ ou au bout d’une perche au sommet de sa case, de manière à s’entre-choquer au moindre mouvement, et dont le bruit épouvante les colombes et les perruches, qui, sans cela, mangeraient toute la semence. La moisson se fait à la fin d’octobre.

Généralement deux mois avant les récoltes la misère et la disette se font sentir. Tant qu’il y a, on fait bombance, on trafique, on partage sans jamais songer au lendemain, et quand arrive la famine, on est réduit à manger des serpents, des crapauds, des chauves-souris (ces dernières se prennent en quantité dans le creux des vieux bambous) ; puis on ronge quelques graines de maïs, des pousses de bambous, des tubercules de la forêt et d’autres productions spontanées de la terre.

Tous les animaux domestiques des pays voisins, tels que bœufs, porcs, poules, canards, etc., se retrouvent chez les Stiêngs, mais en petit nombre. Les éléphants y sont rares, tandis que plus au nord, dans la tribu des Benams, il n’y a pas de village, dit-on, qui n’en possède un certain nombre.

Les fêtes commencent après la moisson et lorsque le riz a été entassé au milieu du champ en meules oblongues d’où tous les matins on extrait ce qu’il faut pour la consommation du jour.

Un village en invite un autre, et, selon sa richesse, tue souvent jusqu’à dix bœufs. Tout doit disparaître avant la séparation ; jour et nuit on boit et on mange au son du tamtam chinois, du tambourin et du chant. L’excès après de longues privations amène des maladies : les plus communes parmi eux sont la gale et certaines maladies cutanées et honteuses ; plusieurs proviennent du manque de sel, quand ils ne peuvent s’en procurer.

Pour tous les maux internes tels que maux d’estomac, d’entrailles, etc., le remède général est, comme au Cambodge, un fer rougi au feu que l’on applique sur le creux de l’estomac. Il est peu d’hommes qui ne portent ainsi un grand nombre de cicatrices sur cette partie du corps.

Ces sauvages connaissent divers remèdes tirés des simples ; ils ne recouvrent jamais une plaie ou une blessure ; ils s’exposent au soleil avec des ulcères profonds qu’ils guérissent cependant généralement. Ils paraissent exempts de la lèpre, si commune parmi les Chinois ; du reste ils ont beaucoup de propreté ; ils se baignent par tous les temps, et souvent trois fois par jour.

Le Stiêng n’a pas plus de rapport dans les traits avec l’Annamite qu’avec le Cambodgien ; comme le premier cependant il porte la chevelure longue, tournée en torchon, mais fixée plus bas par un peigne de bambou ; très-souvent il y passe pour ornement un bout de fil de laiton surmonté d’une crête de faisan. Sa taille est un peu au-dessus de la moyenne ; sans être fort, il est bien proportionné et a une apparence robuste. Ses traits sont généralement réguliers ; d’épais sourcils et une barbe assez bien fournie quand il ne s’arrache pas les poils des joues, lui donnent un air grave et sombre.

Son front est généralement bien développé et annonce une grande intelligence qui effectivement est fort au-dessus de celle du Cambodgien. Ses mœurs sont hospitalières, et l’étranger est toujours certain d’être bien accueilli et même fêté chez lui. Quand il en reçoit un, on tue un porc, ou on met la poule au pot et on boit le vin. Cette boisson ne se prend ni dans des verres ni dans des vases, mais on la suce dans une grande jarre, à l’aide d’un tube de bambou ; elle est tirée du riz, fermentée, mais rarement distillée. Lorsqu’on vous offre le tuyau de bambou, le refuser est une grande impolitesse, et plus d’un sauvage l’a payée d’un coup de couteau. Le même usage veut que l’on mange en entier le morceau qui vous est échu en partage.

Leur unique vêtement est une longue écharpe qui, lorsqu’elle est sur leur corps, ne paraît pas avoir plus de deux pouces de largeur ; je les surpris souvent tout à fait nus dans leurs cabanes ; mais alors ils se recouvraient aussitôt qu’ils m’apercevaient.

La plus grande liberté est laissée aux esclaves, et ils n’infligent jamais de peine corporelle à un homme : pour vol, on condamne le fripon à tuer un porc ou un bœuf et à une ou plusieurs jarres de vin ; tout le village prend part au festin, et lorsque l’individu ne se soumet pas à cette condamnation, sa dette augmente promptement, et il ne tarde pas à en être pour quinze ou vingt buffles ; alors il est vendu comme esclave.

Les Stiêngs n’ont ni prêtres ni temples ; cependant ils reconnaissent l’existence d’un être suprême auquel ils rapportent tout bien et tout mal ; ils l’appellent Brâ et l’invoquent dans toutes les circonstances. Les mariages se font par-devant les chefs de la tribu et sont toujours accompagnés de réjouissances.

Les funérailles se font solennellement ; tout le village y assiste ; les proches parents du défunt seuls restent quelquefois à la maison ; tous les assistants, tristes ou non, poussent des cris lamentables. On inhume les morts près de leurs demeures, on recouvre la tombe d’un petit toit de feuilles, puis on y dépose des calebasses pleines d’eau, des flèches, quelquefois de petits arcs, et tous les jours un des membres de la famille y sème quelques grains de riz, afin que le défunt puisse se nourrir et continuer à vivre comme jadis. Sous ce rapport, ils ont les mêmes habitudes que les Chinois. Avant chaque repas, ils ont soin de répandre à terre un peu de riz pour alimenter l’âme de leurs ancêtres ; dans les sentiers fréquentés autrefois par eux, dans leurs champs, ils font les mêmes petits sacrifices. Au bout d’un long bambou planté en terre, ils suspendent des panaches arrachés aux roseaux ; plus bas, ils attachent de petits bambous qui contiennent quelques gouttes d’eau et de vin ; et enfin, sur un petit treillage élevé au-dessus du sol, ils déposent un peu de terre, y plantent une flèche, y jettent quelques grains de riz cuit, un os, un peu de tabac et une feuille.

Selon leurs croyances, les animaux ont aussi une âme qui continue à errer après la mort ; aussi, quand ils en ont tué un, dans la crainte que cette âme ne vienne les tourmenter, ils lui demandent pardon du mal qu’ils lui ont fait et lui offrent de petits sacrifices proportionnés à la force et à la grandeur de l’animal. Pour un éléphant, la cérémonie est pompeuse : on dresse des couronnes pour orner sa tête, le tam-tam, le tambourin et les chants retentissent pendant sept jours consécutifs. Tout le village, appelé au son de la trompe, accourt et prend part à la fête, et chacun a droit à un morceau.

Les Stiêngs fument la chair des animaux qu’ils veulent conserver longtemps ; mais comme d’ordinaire tous ceux qu’ils tuent ou prennent à la chasse sont mangés sur le terrain même dans l’espace de deux ou trois jours, ils se contentent de les faire roussir en entier et sans les dépouiller ; plus tard, ils les dépècent et les cuisent soit dans le creux d’un bambou vert, soit sur des charbons.

Il est rare de rencontrer un sauvage sans qu’il ait son arbalète à la main, son couperet sur l’épaule et une petite hotte sur le dos, qui lui sert de gibecière et de carquois.

La chasse et la pêche occupent tout le temps que ne réclament pas le champ. Ils sont infatigables à la course, et ils glissent dans les bois les plus épais avec la vélocité du cerf. Ils sont vifs, légers, et supportent la fatigue sans paraître la ressentir ; les femmes paraissent aussi agiles et aussi robustes que les hommes. Leurs arbalètes ont une grande force, et ils s’en servent très-adroitement, mais rarement à une distance de plus de cinquante pas. Le poison qui sert à envenimer leurs flèches pour la chasse des gros animaux est d’une activité très-rapide lorsqu’il est nouvellement employé. Si l’animal, éléphant, rhinocéros ou tigre, a été atteint de manière à pénétrer un tant soit peu dans les chairs et communiquer le poison au sang, on est presque sûr de le trouver à quelques centaines de mètres de l’endroit où il a été frappé.

La manière de chasser le tigre est bien différente chez les Annamites qui confinent au territoire des Stiêngs. Là, dès qu’un tigre a enlevé quelqu’un dans une localité, tous les hommes accourent des environs au son du tam-tam pour se mettre aux ordres d’un chasseur dénommé et traquer l’animal.

Comme d’ordinaire, le tigre se couche toujours près de l’endroit où il a laissé les restes de son repas ; lorsqu’on trouve ceux-ci, on est presque sûr que « le seigneur » n’est pas loin. Ce titre on celui de « grand père » est toujours employé pour désigner l’animal, qui a l’ouïe fine et prendrait en mauvaise part une qualification moins respectueuse.

Lorsque l’on a donc découvert le gîte du tigre, tous les chasseurs qui s’avançaient en groupe se forment en cercle aussi grand que le comporte le nombre d’hommes présents, qui s’espacent de façon à ne pas se gêner mutuellement dans leurs mouvements. Cela terminé, le chef s’assure si la fuite est impossible à l’animal ; quelques-uns des plus braves pénètrent dans l’intérieur du cercle, et, sous la protection d’autres individus armés de piques, coupent les broussailles autour d’eux.

Le tigre, pressé de tous côtés, se retire lâchement dans les broussailles qui n’ont pu être coupées. Roulant ses yeux sanglants autour de lui, et léchant ses pattes d’une manière agitée, comme pour se préparer à la lutte, il pousse un effroyable hurlement et prend son élan ; mais aussitôt les hallebardes sont relevées, et l’animal, percé de coups, tombe sur le terrain, où on l’achève. Parfois, cependant, des accidents ont lieu dans ces sortes de chasses, et plusieurs hommes sont mis hors de combat ; mais les armes à feu étant prohibées dans le pays, l’Annamite est forcé d’avoir recours à sa pique, car la nécessité l’oblige à poursuivre partout « le grand-père », qui ne lui laisse pas de repos, force les clôtures et enlève très-souvent des animaux et même des hommes, non seulement sur les chemins et à la porte des maisons, mais jusque dans l’intérieur des habitations.

Les Stiêngs aiment beaucoup la parure, et leurs ornements de prédilection sont les fausses perles de couleur brillante, dont ils font des bracelets ; la verroterie et le fil de laiton sont pour eux une monnaie courante. Un buffle ou un bœuf est estimé six brassées de gros fil de laiton ; un porc est presque aussi cher ; mais pour une coudée d’un numéro fin ou pour un collier de perles, on peut avoir un faisan ou cent épis de maïs. Les hommes ne portent généralement qu’un bracelet au-dessus du coude ou au poignet, tandis que les femmes s’entourent les bras et les jambes des mêmes ornements.

Les individus des deux sexes ont les oreilles percées d’un trou qu’ils agrandissent chaque année en y introduisant des morceaux d’os ou d’ivoire de trois pouces de longueur.

La polygamie est en usage chez les Stiêngs, quoiqu’il n’y ait guère que les chefs qui soient assez riches pour se permettre le luxe de plusieurs femmes.

Je me trouvais chez les Stiêngs au moment d’une éclipse totale de soleil qui, je pense, fut visible en Europe ; comme les Cambodgiens, ils prétendent que ce phénomène est causé par un être puissant qui engloutit la lune ou le soleil, et ils font, pour secourir l’astre en danger, un vacarme effroyable. Dans l’occasion dont il s’agit, ils battirent du tam-tam, poussant des cris sauvages et lançant des flèches dans l’air, jusqu’au moment où le soleil reparut.

Un de leurs amusements favoris est de lancer des cerfs-volants auxquels ils attachent un instrument de musique assez semblable à un arc. Pendant la nuit, lorsque le cerf-volant plane dans les airs agité par le vent, il produit des sons doux et agréables qu’ils écoutent avec plaisir.

Leur mémoire est courte, et ils ont grand-peine à apprendre à calculer. Lorsqu’ils ont une centaine d’épis de maïs à vendre, ils les disposent par dizaines et mettent un temps infini pour s’assurer que le nombre est exact.

Ils ont des guerres fréquentes, mais jamais très-sérieuses, suites de représailles entre les villages voisins ; ils cherchent à se surprendre dans leurs champs on sur les chemins et à se faire prisonniers. Le captif est alors conduit la cangue au cou et vendu comme esclave aux Laotiens et aux Cambodgiens. On peut dire que leur caractère est doux et timide ; à la moindre alerte, ils se retirent dans les bois et enfoncent dans les sentiers des dards de bambous aigus et taillés comme des stylets, qui très-souvent percent de part en part les pieds de ceux qui les poursuivent.

Il y a une différence très-notable entre les mœurs des sauvages de Brelum et ceux des villages environnants, et on doit cela à la présence de la croix, aux bons et courageux missionnaires qui, réduits à n’opérer que bien peu de conversions, la plus grande de leurs peines, ont au moins la consolation de pouvoir, par leur présence continuelle, leurs bons exemples et leurs conseils, adoucir les mœurs, éclairer l’intelligence, en un mot, civiliser ces malheureuses créatures.

La faune de ce pays ne diffère pour ainsi dire pas de celle du royaume de Siam. Ainsi, sauf quelques belles coquilles terrestres, de beaux insectes, dont plusieurs spécimens nouveaux dans ces deux genres, et un très-petit nombre d’oiseaux intéressants, je ne rapporterai de mon excursion que le plaisir d’avoir pu étudier les mœurs de ce peuple curieux, et contribué à le faire connaître ; si toutefois mes notes de voyage, prises à la hâte et sans autre prétention que celle d’une exactitude scrupuleuse, sont appelées à voir le jour à mon retour, soit que Dieu me réserve le bonheur de revoir ma patrie, soit que tombé victime des fièvres ou d’un tigre affamé, je laisse à quelque bonne âme le soin de recueillir ces feuilles, barbouillées le plus souvent à la lueur d’une torche au pied d’un arbre, au milieu d’un tourbillon d’affreux moustiques.

Henri Mouhot.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. pages 219, 225, 241 et 247.
  2. Coiffure excessivement légère, fraîche, commode et abritant bien du soleil le cou et la face. Je la recommande fort aux voyageurs dans ces pays.
  3. C’est de là que viennent les beaux « Bulimus Cambogiensis » et « l’Hélix Cambogiensis » et aussi « l’Hélix-Mouhoti. »

    (Note de Ch. Mouhot.)