100%.png

Voyage de circumnavigation de la frégate autrichienne la Novara (1857-1859)/01

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

Voyage de circumnavigation. — La frégate la Novara, devant l’île Saint-Paul (Océan Indien).
VOYAGE DE CIRCUMNAVIGATION
DE LA FRÉGATE AUTRICHIENNE LA NOVARA.

(1857-1859)


La frégate autrichienne la Novara est le dernier navire qui ait fait un voyage scientifique autour du monde. Partie de Trieste le 30 avril 1857, elle est rentrée dans ce port au mois d’août 1859. Construite dans les chantiers de Venise, il y a une dizaine d’années, c’est un des plus beaux des dix bâtiments de cette classe que possède l’Autriche. Elle peut être armée de quarante-quatre canons, mais elle n’en portait que trente-deux pendant son voyage autour du monde : on avait ainsi allégé le navire et augmenté l’espace réservé aux collections que devait recueillir l’expédition.

Cette grande exploration, conçue d’abord, puis organisée par l’archiduc Maximilien, commandant en chef de la marine autrichienne, avait pour but principal de fournir aux jeunes officiers de marine l’occasion de se familiariser avec la navigation de différentes mers, d’arborer le pavillon autrichien dans des lieux où il n’a pas encore été vu, et de donner aux professeurs de sciences naturelles les moyens d’acquérir des connaissances plus étendues et plus variées.

La direction en chef de l’expédition avait été confiée au capitaine de vaisseau Wullerstorf Urtair, marin érudit et habile. C’est lui qui a présidé aux études et aux recherches de la commission scientifique, de même qu’aux divers travaux astronomiques, météorologiques, magnétiques et géodésiques, exécutés par les officiers de marine. La frégate était commandée par le capitaine baron de Pock, qui avait sous ses ordres un état-major d’une trentaine d’officiers, y compris trois médecins et un aumônier. L’équipage comptait 310 hommes. Au nombre des membres de la commission se trouvaient un géologue, deux zoologistes, un botaniste, un collectionneur de botanique, un ethnographe, un économiste et un dessinateur.

La relation officielle du voyage de la Navara ne doit être publiée qu’au printemps prochain : mais nous pouvons, dès aujourd’hui, indiquer son itinéraire, et donner une idée générale de ses travaux en faisant quelques emprunts aux publications périodiques allemandes et à la correspondance d’officiers ou de savants attachés à l’expédition, notamment aux, lettres du docteur Scherzer, naturaliste, chargé des études ethnographiques.

D’après un rapport particulier adressé par M. Scherzer à la Société de géographie de Paris, l’expédition entière a duré deux ans trois mois et vingt-huit jours. De ce temps, deux cent quatre-vingt-dix-huit jours ont été employés en relâches et en explorations à terre ; et cinq cent cinquante et un jours sous voiles. La frégate a mouillé dans vingt-cinq ports différents, et a parcouru dans son voyage de circumnavigation 51 686 milles marins, ou 95 722 kilomètres[1].

Les premières relâches de la Navara, à Rio-Janeiro et ensuite au cap de Bonne-Espérance, ne nous apprenant aucun détail bien nouveau, nous passons immédiatement à l’arrivée de la frégate a l’île Saint-Paul, dans la mer des Indes.

SAINT-PAUL.

Il nous tardait d’aborder enfin à un endroit dont l’exploration nous fit quelque honneur près de Petermann[2] et de l’Institut géographique de Gotha[3]. — Ce ne fut donc pas sans émotion qu’après vingt-quatre jours d’une pénible navigation, employés (du 26 octobre au 19 novembre) à traverser 2770 milles marins, nous vîmes se dégager, du milieu des vapeurs lointaines, les deux îles volcaniques de Saint-Paul et d’Amsterdam qu’Alexandre de Humboldt nous avait recommandé de visiter, et qui devaient être le théâtre de nos premiers exploits[4].

Nous avions à peine jeté l’ancre à 1 mille et demi du bord, que la population tout entière de l’île, composée de deux mulâtres et d’un vieux Français à longue barbe grise, vint à notre rencontre. Le Français, M. Viot, nous offrit ses services avec une politesse exquise, et mit tout le pays a notre disposition. Il nous raconta qu’en vertu du droit de premier occupant, l’île était d’abord devenue la propriété d’un négociant français de l’île Bourbon ou de la Réunion, M. Camin, qui en avait cédé l’exploitation à un certain Polonais, M. Adam, son associé. Celui-ci avait acheté de malheureux nègres de Mozambique, et les avait forcés à lui construire quelques habitations, à faire sauter des quartiers de roche pour améliorer l'abordage, et à cultiver quelques carrés de choux et de pommes de terre. Depuis une dizaine d’années, la possession de l’île a été transférée a un M. Otovan, fournisseur des navires à Saint-Denis (île de la Réunion). Deux fois par an, ce nouveau souverain de l’île expédie une goëlette d’une quarantaine de tonnes pour pêcher dans les eaux poissonneuses de Saint-Paul le cheilodactylus, ou, selon son faux nom, la morue de mer. À 50 centimes par poisson, chacune de ces expéditions lui rapporte 25 000 francs. Les trois habitants de l’île surveillent ces pêcheries pour son compte, gardent les magasins, et cultivent une soixantaine de quintaux de pommes de terre, qu’ils échangent avec les baleiniers pour du riz, du tabac, des biscuits et du salé.

L’île Saint-Paul n’est qu’un sommet de cratère qui s’élève du fond de l’océan jusqu’à une hauteur de cent soixante mètres. Elle n’est abordable que du côté du sud-ouest, où le cratère effondré forme un port magnifique, ovale, avec une ouverture large de cent mètres, aux côtés de laquelle s’élèvent deux barres, longues, l’une de deux cents et l’autre de trois cent quarante mètres, qui viennent se rattacher aux flancs escarpés de la montagne. Les côtés intérieurs du cratère tapissés de gazons offrent aux yeux un ravissant amphithéâtre de verdure.

Nous nous hâtâmes d’installer divers instruments pour nos observations astronomiques, magnétiques, géodésiques, météorologiques et hydrographiques ; puis, chacun, suivant son goût, fit de la botanique, de la géologie, de l’entomologie, de la zoologie ou de la minéralogie. Quelques naturalistes zélés semèrent à la hâte des graines apportées d’Europe, avec l’espérance de les voir germer et sortir du sol. Mais bientôt un vent à écorner des bœufs, des pluies battantes et persistantes, vinrent nous assaillir dans nos huttes pendant plusieurs jours de suite et calmèrent beaucoup notre ardeur. Heureusement nous découvrîmes dans la cabane du propriétaire de l’île une collection de livres choisis avec goût, des histoires de voyages, et les œuvres de Charles Bonnet. Quelques pingoins vinrent nous rendre visite. Claudiculant comme des invalides sur leurs jambes de bois, ils se promenaient dans notre cabane, lourds, gauches, naïfs, agitant leurs petites ailes informes, ouvrant de leur mieux leurs yeux ronds et leur bec, comme pour exprimer la surprise que leur causait notre présence. Ces pauvres palmipèdes vivent par milliers sur l’île Saint-Paul. Ils se sont construit une sorte d’immense cité où, le soir, au retour de la pêche, ils montent en longues files par de petits sentiers en zigzag. La nuit, ils font un vacarme assourdissant.

Nous visitâmes avec intérêt deux sources thermales, qui sortent du cratère presqu’au niveau de la mer ; elles marquent 96° c. Quelques-uns d’entre nous se donnèrent la satisfaction d’y faire bouillir, au bout de leur ligne, des poissons qu’ils venaient de pêcher dans la mer, à quelques mètres de là.

Le 6 décembre (1857), nous fîmes nos adieux à M. Viot et à ses deux camarades, leur laissant en souvenir une collection d’outils.

Saint-Paul, dont nous avons levé la carte avec soin, pourrait devenir une excellente station pour les navires qui, arrivant de la Chine, du Cap, des Indes ou de l’Australie, auraient besoin de réparations ou d’approvisionnements. Elle dépend du gouvernement de l’île de France.


ÎLE D’AMSTERDAM[5].


Le 7 décembre, notre chaloupe aborda par deux fois à l’île d’Amsterdam, et non sans peine. Nous y vîmes des gazons, des roseaux, quelques herbes arborescentes, mais le vent nous força, vers le milieu de la nuit, à renoncer à l’abordage et à tourner cap sur Ceylan.*


CEYLAN[6].


Nous parcourûmes la distance de l’île d’Amsterdam à Ceylan, soit 3110 milles marins en 31 jours, et, le 8 janvier, nous jetâmes l’ancre dans la baie de la Pointe-de-Galles, en vue d’une côte très-unie, couverte de cocotiers, et d’un ravissant panorama de montagnes, dont les sommets se cachaient dans les nuages.

Pointe-de-Galles est un endroit encore peu important ; il consiste en une Pettah (ou ville noire des indigènes, un fort et un quartier européen, dont les maisons blanches, les rues propres, et les avenues ombragées offrent un aspect agréable.

Le bouddhisme qui semble reculer devant l’islam dans l’Inde et les îles de la Sonde, est en pleine prospérité à Ceylan. Cette île est, pour ainsi dire, la Rome des adorateurs de Sakya-Mouni. Aussi les temples et les chapelles s’y comptent-ils par milliers. Les prêtres cingalais jouissent d’une assez grande autorité à la fois religieuse et politique. Ils s’obstinent à affecter l’ignorance du moindre mot anglais : c’est une manière de protester contre les hérétiques conquérants de l’île sainte. Ils sont d’ailleurs fort polis vis-à-vis des Européens, et préoccupés uniquement, en apparence, de leurs fonctions religieuses.

À peine débarqués, nous nous mîmes en route pour le grand temple de Dadalla-Panzela, dans le voisinage de Galles. C’est là que réside le grand prêtre de Ceylan, entouré d’un conclave d’Hamadourous. Nous eûmes l’honneur de lui être présentés. C’est un vieillard de soixante-dix ans, décoré du nom redoutable de Nanalangara-Sirisoumana-Mahadama-Radjiourong-Ganatchari-Naïkoumangi. Il voulut bien nous informer par interprète qu’il avait longtemps vécu dans le pays de Siam, et que l’empereur de ce royaume (avec lequel il correspond fréquemment), venait de lui envoyer un vaste parasol d’honneur. Il nous fit voir ce riche présent. Ensuite, il daigna nous demander nos noms, notre patrie, et le but de notre voyage, toutes choses auxquelles il parut s’intéresser ; il ordonna même a un jeune lévite de prendre note de tous ces détails, avec une plume d’oie, sur un papier probablement réservé aux usages profanes, car, dans le vestibule, un étudiant transcrivait religieusement quelques saintes Écritures sur une feuille de talipotier.

De Galles à Colombo, 130 kilomètres. Nous louâmes pour faire le trajet une voiture et un cocher. Pendant les premiers 30 kilomètres, tout alla à merveille, et nous entrâmes dans le caravansérail de Bentotte, qui est en même temps une station télégraphique. Les bâtiments ont quelque analogie avec les salles d’attente de nos chemins de fer ; ils ont été construits aux frais du gouvernement. On y trouve un abri commode et une bonne nourriture au prix d’un tarif affiché contre la muraille. Pour un déjeuner à la fourchette, on paye 1 fr. 80 c. et pour un dîner 3 fr. 60 c.

Pendant notre déjeuner, le cocher qu’au départ on nous avait fort vanté, s’enivra de manière à ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes. Un sergent de police à qui nous demandâmes un nouveau conducteur ne voulut ou ne put accéder à nos désirs. Il fallut donc nous contenter de notre homme, qui, à la distance d’un kilomètre, tomba sous la roue, mais sans se faire grand mal. Le cheval profita de l’occasion pour ne plus avancer d’un seul pas ; c’est la coutume du pays de n’atteler aux voitures des voyageurs, quelle que soit leur pesanteur, qu’un seul cheval maigre, efflanqué, piteux. De plus, on ne relaye que tous les 10 ou 15 kilomètres ; aussi, pour faire marcher le pauvre animal, a-t-on recours a des expédients de bourreau. On lui tord les oreilles avec des ficelles, on introduit une barre sous sa queue, et dès que la bête, exaspérée, prend un temps de galop, le cocher crie, jure, fouette, rosse pour maintenir le pas de course. On pourrait s’attendre à plus d’humanité sur cette terre sacrée de la foi aux transmigrations.

Portrait du capitaine Wullerstorf Urtair, directeur en chef de l’expédition scientifique de la frégate la Novara (Die illustrirte Zeitung)

Nous n’arrivâmes qu’après des peines inouïes à une mission catholique où nous trouvâmes un nouveau cheval et un nouveau cocher, qui nous conduisirent à une seconde mission. Le prêtre Miliani insista pour nous y faire accepter une tasse de café et une invitation à déjeuner avec lui lors de notre retour de Colombo. On se remit en marche par la nuit noire ; heureusement la route était éclairée çà et la par les indigènes qui s’en allaient à leurs gîtes avec des lambeaux de bois de palmier, jetant de vives étincelles et répandant au loin les plus suaves odeurs. Minuit sonnait quand nous entrâmes dans Colombo.

Comme presque toutes les villes de l’Inde, Colombo se compose de deux quartiers, la ville blanche avec le fort, où se concentre la population européenne qui a seule le droit d’y ouvrir boutique, et la ville noire, où les Anglais n’entrent que bien rarement, mais qui est incontestablement la plus active et la plus industrielle, la plus intéressante des deux. Toutefois Colombo, ville de 36000 habitants, capitale de Ceylan, siége du gouvernement politique, ne nous a pas laissé d’agréables souvenirs. La ville soi-disant blanche y est fort grise et fort sale ; elle tend a décroître, peut-être parce que l’anse qui lui tient lieu de port n’est accessible que par le mousson du nord-ouest. Le commerce s’éloigne et se groupe à Pointe-de-Galles, dont le port, abordable en toute saison, est déjà le rendez-vous de plusieurs lignes de steamers.

Je fus agréablement surpris de lire sur une enseigne : « Ice shop » ; et j’entrai immédiatement dans la maison pour y déguster une glace provenant des États-Unis ; les blocs de glace expédiés à travers l’Atlantique et l’océan Indien reviennent dans l’île Ceylan à bien meilleur marché que ceux qu’on tirerait des montagnes de l’Inde. L’Amérique du Nord, et la ville de Boston en particulier, pourvoient abondamment de ce rafraîchissement délicieux Bombay, Madras et Calcutta, par convois réguliers de quinze en quinze jours. Ce commerce de nouvelle date paraît fort avantageux ; on paye la tonne de glace 300 fr. à Colombo, et on en consomme 500 kilog. par jour.

L’inspecteur des pêcheries de perles nous a appris que les quatorze pêcheries dont l’affermage rapportait naguère au gouvernement de 1 million à 1 million 800 000 fr. avaient été ruinées par les fautes d’une exploitation avide et inintelligente, et finalement abandonnées en 1838. On a cependant essayé de reprendre cette industrie en 1855 ; et aujourd’hui la pêche est affermée pour quelques mois de l’année, moyennant 250 000 fr.

La plupart des éléphants dont on se servait jadis dans les armées du Deccan ou dans les chantiers maritimes du Coromandel provenaient de Ceylan. Moins grands, moins forts que leurs congénères des Ghauts occidentaux ou des vallées de l’Araccan, les éléphants cingalais passent pour être plus faciles à élever, à dresser et à conserver dans la servitude. Malgré les chasses multipliées et les massacres inintelligents qui les ont décimés, ces grands et puissants pachydermes sont encore aujourd’hui très-nombreux dans les jungles qui couvrent le sud-est de l’île, et dans les grandes forêts qui s’étendent au bas des pentes nord du plateau de Kandy. Là il n’est pas rare d’en rencontrer encore de grands troupeaux vaguant sans souci de l’étable et du rifle.

Troupeau d’éléphants à Ceylan. — Dessin de M. de Bar.

Le consul autrichien, M. Wilson, nous fit traverser de magnifiques plantations de laurier cinnamome ; on exporte tous les ans des cargaisons de ce précieux végétal pour une valeur de 20 millions de francs. C’est un véritable monopole dont la nature a fait présent à l’île de Ceylan. M. Wilson nous conduisit ensuite à la grande fabrique d’huile de coco dont il est le principal actionnaire. Dans ces magasins, nous vîmes de véritables collines de cowries, coquilles recueillies, comme l’on sait, aux Maldives, et entreposées à Ceylan pour Londres, d’où elles sont expédiées dans l’intérieur de l’Afrique comme monnaie en échange de poudre d’or, d’huile de palmier, et surtout, hélas ! de nègres et de négresses. La tonne de ces porcelaines revient à Colombo à dix-huit cents francs environ ; on échange la chair vivante du nègre contre un poids égal de coquilles.

Dans l’établissement de M. Wilson, on fabrique en outre des bougies, des savons et des parfumeries.

Nous remarquâmes dans l’élégante villa du fabricant, des pounkas, gigantesques éventails ou cadres légers recouverts de mousseline que des domestiques cachés derrière quelque paravent agitent sans cesse. Dans les maisons des riches Anglais, il y a des pounkas dans chaque chambre et au-dessus de chaque tête, et le mouvement qu’on leur imprime est si vif qu’il occasionne souvent des migraines aux étrangers. Ces ventilateurs jouent aussi leur rôle dans les hôtels, dans les tribunaux et même à l’église. Pendant la nuit ils rafraîchissent les banquiers endormis et leurs songes dorés.

À notre retour de Colombo à Pointe-de-Galles, nous trouvâmes à Caltura le missionnaire catholique, M. Miliani, qui nous attendait avec une élégante calèche pour nous mener à son presbytère de Saint-Sébastien Macoun, éloigné d’une douzaine de kilomètres. Sur la route, tous les indigènes qui nous rencontraient se renversaient de tout leur long et attendaient, la figure voilée, la bénédiction de leur pasteur. Le révérend père, qui tenait d’une main les rênes, et de l’autre un fouet assez lourd, se penchait légèrement hors de son break et distribuait ses bénédictions moitié avec les doigts, moitié avec son fouet. Quand nous arrivâmes près de la cure, deux Cingalais s’élancèrent sur notre chemin ; l’un suppliait le père de l’accompagner chez sa femme mourante, et l’autre tenait déjà les vases sacrés employés en cette triste circonstance ; il avait été les chercher au presbytère. Surpris, M. Miliani remit les rênes à M. le commodore de Wullerstorf, le commandant de l’expédition, et, s’excusant avec une politesse parfaite, disparut dans la forêt qui bordait le chemin. Mais à peine quelques minutes s’étaient-elles écoulées que nous revîmes à notre grande satisfaction la figure réjouie de notre hôte ; la malade n’était pas sans doute à l’extrémité. Au moindre symptôme de maladie les indigènes se font administrer les sacrements, à la fois par prudence religieuse et par trop de confiance dans la vertu de la sainte huile pour la guérison de leurs maux physiques. Un temps de galop nous conduisit au village, suivis par un long Indien désossé courant à perdre haleine pour obtenir un supplément de bénédiction. La congrégation tout entière des fidèles nous attendait pour nous escorter à travers un bosquet de palmiers, vrai décors d’opéra, jusqu’au presbytère, dont les colonnes étaient ornées de guirlandes, de feuillage, de fleurs des tropiques, et d’admirables corbeilles de fruits au-dessus desquelles semblaient voltiger de charmants oiseaux bariolés que nos Cingalais avaient artistement découpés dans des feuilles de cocotier. Au-dessus de l’entrée, on voyait une ancre, symbole de la foi, et on lisait en lettres de verdure des paroles tirées des Épîtres de l’apôtre saint Paul : « Mon espérance ne sera pas déçue », allusion délicate à la promesse faite par M. le commodore d’accepter à son retour de Colombo le déjeuner du révérend père. Dans l’intérieur du pavillon on avait dressé une grande table ; elle s’affaissait sous le poids des viandes ; des fauteuils étaient rangés tout alentour, et le sol était jonché de feuilles du ficus religiosa au vert éclatant et tendre. Dès que M. de Wullerstorf eut pris place, quelques centaines de paroissiens se rangèrent en groupes et exécutèrent des danses nationales, au son de pipes et de tambourins. Le repas aurait eu l’approbation des convives les plus difficiles même en Europe.

La paroisse de Saint-Sébastien compte environ neuf mille fidèles ; c’est une des plus importantes d’entre les cinquante stations du diocèse de Colombo, qui a pour chef Mgr Brava. Le commodore laissa un présent considérable pour l’église du P. Miliani, et pour les domestiques ; puis nous remontâmes en voiture, accompagnés jusqu’au relais suivant par notre hôte, par une bande de musiciens, tapant, sifflant, soufflant et cornant, et aussi par une foule de paroissiens, figures noires et presque nues, à longs cheveux plats tombant à au-dessous des épaules, criant, gesticulant, gambadant et dansant : c’était évidemment pour eux une fête extraordinaire. Ces pauvres Cingalais, étonnés d’un si magnifique accueil, donnaient au commodore le titre de Roi de la mer.


LES ÎLES NICOBAR[7]


Du 30 janvier 1853 au 10 du mois suivant, l’expédition séjourna à Madras et visita les sept temples monolithes des sept pagodes à Vellore. Le 10 février on fit voile de la côte de Coromandel aux îles Nicobar dans le golfe de Bengale, et le 23 février la frégate jeta l’ancre devant l’île de Car-Nicobar.

Quelques-uns d’entre nous descendirent et s’avancèrent vers l’intérieur. Bientôt nous fûmes hélés par un bataillon d’une cinquantaine de naturels qui venaient à notre rencontre, à peu près nus, mais armés de grandes lames de coutelas sans manche, de javelots et de longs bâtons : « Good friends ? Good friends ? » (êtes-vous des amis ?) nous demandaient-ils.

Le Tour du monde-01-p039.jpg

Rassurés sur nos bonnes intentions, leurs chefs, qui s’intitulaient capitaines et s’ornaient de noms européens, capitaine Nelson, capitaine Byron, capitaine Wellington, docteur Crisp et autres, remirent leurs armes à des suivants et nous tendirent une main huileuse et malpropre que nous nous hâtâmes d’accepter. Chacun d’eux produisit alors quelque certificat à lui délivré par un capitaine de passage, attestant sa loyauté dans le commerce des noix de coco. Plusieurs de ces certificats contenaient certaines prescriptions d’un code de civilité puérile et honnête à l’usage des matelots nouveaux venus, tels que : « Pour rester ami avec les sauvages, ne voler ni leurs cochons, ni leurs femmes. »

La plupart de ces certificats portaient les prix courants en noix de cocos des principaux objets importés d’Europe. Ainsi, une lame de sabre se paye trois cents noix, autant qu’un sac de riz ; une cuillère à soupe cent cinquante, et un fichu cent noix. Chaque guenille a son prix. Le pain, les outils, les vareuses rouges, le poivre et divers médicaments, entre autres l’huile de ricin, le camphre et le sel de magnésie, sont des objets fort recherchés ; mais non pas autant que les habits et les chapeaux-feutres. Il n’est pas d’habit en loques qui ne se vende d’enthousiasme ; les feutres les plus piteux sont payés deux mille cinq cents noix, autant qu’un fusil double, qu’une barrique de rhum, ou qu’une pièce de calicot, longue de vingt mètres (ils se servent de calicot pour enrouler leurs morts). Certainement, le spéculateur qui enverrait aux îles Nicobar une cargaison de vieux feutres, réaliserait un bénéfice considérable. On suppose qu’en voyant la plupart des capitaines munis de ce chapeau, les insulaires ont imaginé qu’il était l’insigne de leur grade, comme la couronne celle de la royauté, et que le feutre faisait le capitaine.

Le « capitaine Dixon » me remit le certificat suivant dont il ne tirait pas peu de vanité : « Malgré son air crasseux, le capitaine Dixon est un homme solide. » C’est un fort bel homme, nu comme la main, et à teint bronzé ; sa chevelure fine, luisante, longue et flottante est retenue par un diadème en écorce. Parmi ses compagnons, l’un portait une simple chemise, l’autre un frac, un autre des bottes éculées et béantes ; çà et là, on voyait une paire de culottes. À eux tous, ils auraient peut-être pu fournir un habillement complet. Un grand nombre de ces insulaires portaient autour des reins une bandelette fort mince, retombant en forme de queue. Leur tournure n’aurait pas été, en somme, déplaisante, si l’on n’eût souffert à voir leurs bouches larges ouvertes, avec des mâchoires cariées et noires. Dents et gencives ont souvent disparu, pour faire place à une masse informe et maladive entre une paire de lippes bouffies et enflammées. Ils ont en outre pris la disgracieuse habitude de s’étirer les oreilles, en y perçant des trous où ils glissent leurs pipes, des cigares, et autres objets, ou bien des morceaux de bois garnis de pièces de cuivre ou d’argent ; je vis par exemple un naturel, fort satisfait d’un petit flacon dont je venais de lui faire cadeau, le passer à son oreille en guise d’ornement.

J’invitai Dixon et ses amis à me suivre à bord en leur assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal, et que nous étions de bons amis. « Non pas amis », s’écria-t-il, «  non pas bons amis, mais bons frères ! un père, une mère, tous frères ! » Explosion de fraternité humaine qui m’abasourdit de la part de ce pauvre sauvage huileux et nu ! Il est vrai qu’il n’oublia pas de me demander ensuite si, à bord, je ne lui donnerais pas à fumer, à boire et à manger ? Tout sur notre navire excitait leur admiration et principalement nos gros canons sortis de la fonderie de Marienzell, notre saint lieu de grâce et de pèlerinage. Comme je questionnais ces barbares au sujet des punitions qu’ils infligeaient à leurs malfaiteurs, un d’eux me répondit naïvement : « Nous pas méchants, nous tous bons. Mais chez vous, grands méchants, puisque gros canons ! »

Intérieur d’une hutte dans l’île de Car-Nicobar, dessiné par M. Thérond d’après Steiger (Die illustrirte Zeitung.)

À part les ravages que l’abus du bétel cause dans leur bouche, les habitants de Nicobar sont bien faits et sains. Nous n’avons rencontré parmi eux que deux cas pathologiques, celui d’un bras paralysé, et celui d’un petit homme gras et court, ayant de tout petits doigts, particularité qui lui avait valu le sobriquet de Kiouta-Kounti. Comme je demandais, à ce propos, qui prenait soin du pauvre Kiouta-Kounti ? « Moi ! nous ! eux tous ! » me répondit le capitaine Charley, avec une, certaine surprise de ma question. Je pensai à nos dépôts de mendicité, à nos hôpitaux, à nos maisons de travail, aux spectres affamés de l’Irlande, de Lille et de l’Erzgebirge. Le capitaine Charley était un petit homme maigre, très-sec, vêtu simplement d’une casquette.

Ces Nicobariens ont conservé un très-fâcheux souvenir des Danois qui ont envoyé, en 1835, une corvette chargée par le cabinet de Copenhague de faire acte de possession sur leurs îles ou ils étaient déjà venus en 1756.

« Danois, mauvaises gens ! s’écriaient-ils les yeux flamboyants. Voulaient prendre notre île ! Si nous vouloir prendre votre île à vous, nous être méchants ! Danois pas bons, pas bons ! » Je me rappelai les glorieuses histoires de Victoires et Conquêtes dont s’enorgueillissent tous les peuples civilisés de l’Europe.

Le capitaine John nous invita à visiter sa cabane, élevée sur une douzaine de pieux et couverte de feuilles de palmier ; on y montait par une échelle de bambous. La hutte était à peu près vide ; on voyait seulement dans un coin deux ou trois coffres renfermant toutes les richesses du capitaine ; quelques javelots fixés contre la paroi, une chaise effondrée qu’il nous offrit, et une planche retenue au plafond par une corde, sorte de balançoire sur laquelle notre hôte s’était hissé et se dandinait gravement, avec un profond sentiment de sa haute importance politique.

Nous avions déjà fait acheter au gras docteur Crisp, pour la somme de quatre francs, un porc grillé que nous offrîmes à nos nouveaux amis ; mais aucune de leurs femmes ni aucun de leurs enfants n’apparurent au festin : « Elles se sont enfuies dans la forêt, nous dirent-ils, nous ne savons où, et tant que vous resterez, elles y demeureront cachées, au risque de mourir de faim. » Évidemment ces braves gens, instruits par de désagréables incidents, usaient avec nous de précaution. Dans les relations des Européens avec les sauvages, ce sont rarement ces derniers qui ont les premiers torts.

On peut affirmer que les Nicobariens ont un sentiment naturel très-développé de moralité et de justice ; ils sont serviables, hospitaliers, et ne paraissent ni envieux ni jaloux. Si leur idéal social est bien moins élevé que le nôtre, il n’est pas toutefois sans valeur, et ils semblent l’avoir à peu près réalisé. Leur pratique n’est pas, comme il arrive trop souvent chez nous, en raison inverse de leur théorie.

Les missionnaires protestants et catholiques n’ont pas encore eu le moindre succès auprès de ces insulaires, qui les ont fort bien accueillis, les ont regardés avec curiosité, les ont écoutés sans les comprendre, et ne savent pas encore ce qu’ils sont venus faire.

Cependant le capitaine John alla chercher dans son coffre une petite Bible anglaise, et nous dit avec un naïf orgueil : « Voici Jésus-Christ. Quand moi être malade, moi le mettre sous ma tête, et moi guérir ! »

On m’a nommé, dans l’île de Car-Nicobar, treize villages renfermant ensemble une centaine de cabanes, avec une population totale de huit à neuf cents habitants.

La noix de coco est le seul produit marchand de l’île, mais on pourrait y cultiver avec succès la canne à sucre, le tabac, le coton et le riz. On évalue à 4 à 5 millions par an la quantité de noix exportées, dont la plupart prennent la route de Poulo-Penang. Le cocotier, haut de soixante à cent pieds, et d’un diamètre de deux pieds, se couronne d’un véritable toit de feuilles toujours vertes et se balançant mollement dans l’air. Qui ne sait les mille usages de cet arbre précieux, de ses feuilles, de ses racines, de son tronc, de sa séve, de son eau, de son huile, de son vin, de son lait et de ses fibres ?

Forêt vierge à Car-Nicobar. — Dessin de M. de Bar d’après l’amiral danois Steen-Bille.

La plus grande fête que célèbrent les indigènes de Car-Nicobar dure une quinzaine de jours : elle s’ouvre à l’entrée de la saison pluvieuse, lorsque le mousson du sud-ouest commence à souffler.

À la fin de l’époque de sécheresse, ils célèbrent une autre fête, par une course assez grotesque. Des porcs sauvages sont lancés dans une arène, les jeunes gens du pays s’y précipitent à leur suite, armés de bâtons et de lances, en criant et faisant vacarme ; puis, sous les regards de leurs belles, de leurs rivaux et du peuple assemblé, ils piquent et houspillent les malheureux porcs qui se défendent assez bravement et font plus d’une blessure, mais qui, après une lutte intrépide, succombent, sont grillés et mangés.

À leur fête des Morts, les Nicobariens exhument les corps de leurs parents et de leurs amis qui ont passé une année sous terre, les portent dans une cabane, et s’accroupissent autour d’eux en criant, sanglotant, et se lamentant. Entre les mâchoires de chaque squelette brûle un cigare, dont la fumée est sans doute l’image du souffle humain. Les crânes sont ensuite enterrés dans le cimetière, ou kouïoukoupa ; mais les ossements sont jetés dans la forêt, et de préférence dans la mer. Serait-ce qu’ils considèrent comme nous la tête comme le siége de l’intelligence et de la personnalité ? Et croient-ils devoir rendre à la terre ou à la grande mer les éléments de la vie simplement végétale ou animale ? En même temps, on abat quelques cocotiers, qu’on jette avec les cadavres, et l’on disperse à tous les vents des noix de coco, qui devront donner naissance à de nouveaux cocotiers. Les Indiens, les Germains immolaient aussi, sur la tombe de leurs morts, des chevaux et des buffles pour leur servir de coursier ou de nourriture dans l’autre monde. Serait-ce dans la même intention qu’aux îles Nicobar on leur immole des palmiers ? ou plutôt serait-ce quelque symbole instinctif de la vie renaissante et des régénérations toujours nouvelles dans le sein de la nature ?

Les naturels de Car-Nicobar dansent, mais tristement ; ils chantent, c’est-à-dire, se lamentent en musique. Leur figure est si élégiaque, qu’irrésistiblement il me venait à l’idée que cette population est le débris d’une race autochtone primitive, peut-être antérieure à la nôtre, qui sent qu’elle n’a plus de place dans la série actuelle des êtres et qu’il ne lui restera bientôt qu’à mourir.

Le 28 février, nous quittâmes Car-Nicobar pour nous rendre à Battelmave, île inhabitée à 21 milles de là, et où nos géographes désiraient faire quelques observations.

Le 6 mars, nous passâmes devant Trincut et abordâmes le soir même au port commode, mais malsain, de Mancaouri, bien connu du monde religieux par le nombre de missionnaires allemands et danois, moraves et luthériens qui sont venus y mourir de la fièvre.

Nous visitâmes d’abord le village d’Itoë. Tous les habitants étaient en fuite : ils n’avaient laissé derrière eux que quelques chiens hurlants. Devant les huttes nous vîmes beaucoup de pieux dressés au-dessus de l’eau et où étaient attachés quelques branchages pour éloigner les mauvais esprits. À l’intérieur nous remarquâmes aux toits, aux parois, une multitude de figurines de bois grossièrement, bizarrement et diversement taillées, représentant des Iwis, c’est-à-dire de méchants esprits pendus par la patte, ainsi que jadis on dressait aux portes de nos villes des gibets et des potences pour décourager les malfaiteurs. Cependant, afin de prendre aussi ces Iwis par de bons procédés, on attache, à leur intention, aux différents endroits de la hutte, et surtout à l’échelle de bambou, des comestibles et quelques douceurs, par exemple du tabac et des feuilles de bétel. Le cimetière d’Itoë de même que celui de Camourta, où nous nous rendîmes ensuite, est planté de pieux auxquels on suspend les haches, limes, couteaux et divers instruments du défunt. Au sommet des pieux on cloue quelques figures bien grossières, peinturlurées en noir ou en rouge, dont le ventre est garni de nombreux rubans blancs, rouges, bleus, de toutes les couleurs, ou plus simplement, de longues feuilles de palmier flottant au souffle de l’air ; toujours pour effrayer les mauvais esprits.

Nous parcourûmes les collines de Moughata, les villages d’Enuang, de Calaba et de Coumat où les luthériens, herrnhuters et catholiques, ont essayé à diverses reprises de fonder des stations missionnaires. Aujourd’hui on a peine à trouver un indice de leur passage. La vallée où moururent, les uns après les autres, onze herrnhuters sur treize, s’est transformée de nouveau en une forêt vierge, majestueuse et sombre.

Malgré la proximité de leurs îles, les habitants de Car-Nicobar, d’Enuang et de Malacca ne parlent pas la même langue. Ils donnent aux objets les plus usuels des noms complétement différents. Peut-être faut-il attribuer à la difformité de leur bouche l’imperfection de leur langage, qui est plutôt bégayé que prononcé.

Le 11 mars, nous remîmes à la voile et passâmes trois jours à louvoyer entre Katchal, Nancauri et Camourta, où la Novara, simple navire à voiles, ne pouvait aborder.

Le 17, nous vîmes poindre à l’horizon les iles Meroë, puis Treis et Track, la longue chaîne montagneuse de la Petite Nicobar et Poulo Milou, île petite, mais dont le paysage et la végétation sont admirables. On y trouve dans toute sa beauté le pandanus, qui donne aux forêts de l’Asie méridionale un aspect si différent de celles de l’Amérique centrale. Un naturaliste suédois, Rink, nous y avait précédés et avait employé une quarantaine d’ouvriers chinois à ouvrir les routes dans plusieurs directions. Nous vîmes encore dans cette île les perches avec les guenilles flottantes, épouvantails des méchants Iwis. Ce sont les Maulouenas, ou pourchasseurs de diables, qui les érigent. En exploitant la terreur des mauvais esprits, ils asservissent complétement les populations, ainsi que font ailleurs leurs confrères, les Achits du Guatémala, les Medicine-men des Indiens de l’Amérique du Nord, les faiseurs de pluie chez les Cafres, etc.

Avec la plus grande difficulté, et en prodiguant beaucoup de tabac, de verroteries et de mauvais couteaux, je déterminai trois naturels à me vendre un squelette. Tout tremblants, ils me conduisirent sous des palmiers et baringtoniers où était enfoui le cadavre d’un jeune homme ; mais dès qu’ils me virent fouiller la terre avec un couteau, ils s’enfuirent pâles et consternés : « le crâne, pensaient-ils, allait se venger de leur trahison ! »

Le 19 mars, nous traversâmes le Canal Saint-Georges, longeâmes l’île Mousial, et le lendemain nous touchâmes à la charmante petite île de Condoue où nous admirâmes des forêts imposantes et une végétation splendide. Nous trouvâmes des naturels qui se prêtèrent complaisamment à se laisser peser et toiser, opération qui, ne durant pas moins de 20 minutes et ne comportant pas moins de 68 mesures par individu, est assez fatigante pour le patient et l’opérateur.

Je prétextai une douleur rhumatismale au bras gauche et j’engageai un docteur indigène à entreprendre ma guérison. Aussitôt il se saisit du membre prétendu malade, le pinça, le pressa, le comprima, le massa de toutes façons, et souffla dessus, en criant et sautant, pour forcer le mauvais esprit qui hantait mon bras à en sortir ; enfin, il fit un geste expressif pour le forcer à couler peu à peu jusqu’à l’extrémité des doigts ; mais, fort peu rassuré lui-même sur la vertu de son procédé, il s’enfuit à toutes jambes, dès que je lui eus jeté une pièce de cinq sous.

À l’île de la Grande Nicobar (Sambelong), où nous touchâmes un instant, s’est terminée notre expédition dans cet archipel peu connu. Elle a duré un peu plus d’un mois.


SINGAPORE[8].


Notre traversée de la Grande Nicobar à la petite île de Singapore a duré vingt jours. Nous avons débarqué au magnifique hôtel Esperanza, où l’on est assez bien traité pour une somme de 3 1/2 dollars d’Espagne (19 fr.) par jour.

La moderne Alexandrie, Singapore (de Sing, lion, et Poure, ville), n’était en 1819 qu’une plaine marécageuse, parsemée d’arbres et de cabanes, repaire de pirates qui infestaient l’archipel de la Sonde et les mers de Chine. Lorsque les Anglais, en 1814, restituèrent à la Hollande ses colonies dans cet archipel, ils voulaient détrôner Batavia, et Stamford Raffles proposa d’élever Singapore. Mais ce fut seulement en 1824 que la Hollande abandonna toute prétention sur cette île, et que le sultan de Djohore fut désintéressé dans la question, grâce à 60 000 dollars d’Espagne (325 000 fr.) et à une rente de 24 000 dollars (130 000 fr.). En même temps on affranchit les esclaves, on abolit l’esclavage, et l’île fut déclarée port libre. Aujourd’hui Singapore renferme plus de 100 000 habitants, dont plus de 60 000 sont domiciliés au port. Les éléments de cette population sont des plus hétérogènes ; ce sont des Malais au nombre de 15 000, des natifs du Bengale, de la côte de Coromandel, des Macassars, des Javanais, une masse de Chinois, des Arabes, des Persans, des Anglais, des Allemands, des Hollandais. On ne compte dans ce chiffre que 300 Européens, en n’y comprenant pas les matelots de passage ; mais ce petit groupe domine par l’intelligence tout le reste et est à la tête des affaires.

De toutes les langues qui se heurtent dans cette Babel, le malai est la plus usuelle ; c’est celle qu’on parle dans les transactions générales.

À Singapore, on ne compte, en moyenne, qu’une femme contre sept hommes et qu’une Chinoise contre dix-huit Chinois ; disproportion monstrueuse qu’on retrouve dans les ports de Sydney, Melbourne et San Francisco, aux placers et aux diggings, peuplés par des émigrations récentes d’aventuriers. On n’arrive à l’équilibre de population entre les sexes qu’avec un équilibre de civilisation, avec un groupement définitif des éléments sociaux, et à la faveur de certaines garanties de repos et de bien être matériels.

Pas d’agriculture à Singapore. En dehors du commerce on s’occupe tout au plus de la préparation du sagou, importé de Sumatra. On peut admettre que tout le sagou du commerce, 80 000 tonnes environ, d’une valeur de 360 fl. (770 fr.) chacune, vient de Singapore.

Le commerce de Singapore se fait surtout avec la Grande-Bretagne, les Indes anglaises, la Nouvelle-Hollande, l’archipel de la Sonde, la Chine et la Cochinchine.

En 1854, on a constaté l’existence de 1719 comptoirs, magasins et entrepôts, représentant une valeur immobilière d’une vingtaine de millions de francs.

En 1855, 892 vaisseaux européens et 2513 barques indoues et jonques chinoises étaient entrés dans le port.

Les importations d’Europe consistent en tissus de laine et cotons, quincailleries diverses. — Les possessions anglaises livrent à la Chine l’opium et les cotonnades. — De la Chine arrivent en retour des porcelaines, de la soie, du thé, du camphre : de Malacca et des Philippines, du sucre, du café, du poivre, du riz, de l’étain, de l’antimoine, de l’écaille, de l’or et de la houille.

Singapore est un port libre dans toute l’acception du mot, ouvert aux drapeaux de toutes les nations, sans aucune distinction, et ses maisons de commerce appartiennent à des négociants professant les religions les plus diverses. Cette liberté illimitée a imprimé à Singapore une activité prodigieuse qui lui donne le caractère plutôt d’une colonie américaine que d’une ville de l’Asie.

La liberté de la presse est aussi étendue qu’on peut le désirer, et par suite le développement intellectuel est rapide. Les deux principaux journaux de Singapore seraient remarqués en Europe ; l’un est un journal hebdomadaire, Singapore free press, et l’autre une excellente revue mensuelle : Journal of the Indian Archipelago.

Le Singapore institute contient un musée d’histoire naturelle, avec bibliothèque et salon de lecture, et l’on y trouve les principaux journaux d’Europe.

Les monuments et les curiosités sont rares à Singapore. On y remarque toutefois un temple que les fidèles bouddhistes ont orné avec une rare magnificence.

Nous avons fait une charmante excursion 31 la Butte d’Étain (Boukit Timah), le plus haut sommet de l’île, situé a 175 mètres au-dessus de la mer, au milieu de collines ondulées et surmontées pour la plupart de villas dont les propriétaires sont Européens ; de ces sommets on jouit de très-belles vues sur la plaine. Cette promenade est du reste assez dangereuse pour les piétons isolés : d’un moment à l’autre ils peuvent y être assaillis par les tigres. Il y à six ou sept ans à peine on évaluait à 360 environ, par an, les hommes dévorés : depuis, ce nombre s’est réduit d’une centaine. On est obligé de supposer que les tigres traversent à la nage le détroit entre l’île et le continent, large d’un demi mille seulement. Pour les tuer, on attache une chèvre sur quelques roseaux recouvrant une fosse : une fois tombée dans le piège, la bête féroce est tuée à coups de fusil.

Nous avons visité la colonie pénitentiaire où se trouvent actuellement plus de deux mille forçats, hommes et femmes, déportés de tous les points de l’Inde anglaise. On les occupe à des travaux de bâtiment ou à la fabrication de câbles et de tissages divers. Ce sont eux qui ont construit tous les édifices publics de Singapore, églises, casernes, hôpitaux, bourse, dépôts de mendicité. Les prisonniers qui, pendant une captivité de seize années, se sont conduits de manière à contenter les geôliers et les chapelains, reçoivent un billet de congé, qui leur permet de séjourner dans l’île et de vaquer à leurs affaires, sous la seule condition de se présenter une fois par mois à la geôle.

Pour mon édification d’ethnologue, le gouverneur de la prison, le capitaine Mac Nair, eut l’obligeance de faire défiler devant moi, rangés par nationalité, une foule de ces malheureux ; et ce fut avec le plus vif intérêt que je passai en revue tous ces corps musculeux et ces figures énergiques de Chinois, Malabariens, Hindous, Lascars et métis, gens de tout poil et de toute couleur. Dans l’intérieur de la prison, ils sont répartis par catégories de crimes ; on traverse ainsi la division des voleurs, les salles des meurtriers, les dortoirs des pirates, etc. ; distribution fort curieuse pour un phrénologue. M. le gouverneur et M. le geôlier sont des fonctionnaires européens, nommés directement par le gouvernement, mais la presque totalité des agents subalternes sont des forçats promus au grades d’argousins et de surveillants. Dans cette visite, nécessairement superficielle, le bagne de Singapore m’apparut comme une cité dont les conditions hygiéniques sont excellentes, où vit une population active, énergique et industrieuse, soumise à des habitudes d’ordre et de régularité, administrée par un gouvernement très-fort et très-respecté, et offrant toutes les garanties qu’on cherche encore ailleurs.

J’eus l’occasion de faire l’agréable connaissance du grand négociant chinois Whampoa, qui s’occupe de l’approvisionnement des navires à Singapore, et qui nous a fourni immédiatement tout ce qui nous était nécessaire, mieux que nous n’aurions pu le faire en huit jours, dans tout autre port. M. Whampoa nous fit la politesse d’inviter quelques officiers de notre frégate à visiter sa maison de campagne, qui réunit le comfort anglais å l’élégance chinoise. Aux parois de son charmant salon étaient appendus des rouleaux de poésies chinoises, en petits cartons, jouant comme des plaques de persiennes. Les portes étaient rondes ou ovales, d’un délicieux effet. Je dois faire le plus grand éloge des vins d’Espagne, de Bourgogne et de Champagne qu’il nous servit à son excellent dîner. Son fils étudie à l’université d’Édimbourg, mais il garde sa queue chinoise sous son chapeau. La soirée que nous avons passée avec cet aimable Chinois ne sera pas un des moins intéressants épisodes de notre voyage.


JAVA[9].


Après un séjour d’une semaine à Singapore, nous partîmes pour Java, le paradis malais, et le 5 mai, une année après notre départ de Trieste, nous jetions l’ancre dans le port de Batavia.

Du port à la ville il faut se faire haler en canal pendant une heure et demie fort ennuyeuse ; il semble en vérité que ce soit uniquement pour se passer la fantaisie d’un canal que les Hollandais ont bâti leur ville si loin de la mer.

Il s’en faut de beaucoup que le port de Batavia ait une activité comparable à celle du port tout récemment ouvert de Singapore, malgré la prééminence qu’auraient dû lui assurer son ancienneté, son importance, et sa situation exceptionnelle. Je n’y ai vu que 65 vaisseaux européens et 120 à 150 lougres montés par des Chinois et des Malais. La cause de cette infériorité est d’abord la protection exorbitante dont jouit Batavia. Ensuite les moyens de transport sont trop coûteux. Le petit bateau qui nous mena du navire au point de débarquement se fit payer de 4 à 5 fl. (10 fr.), et la voiture, jusqu’à Molenvliet ou Weltvreden, 3 fl. et demi, soit en tout 16 fr. 50 c. De plus, il faut absolument transporter tous les objets encombrants, caisses, malles, etc., jusqu’à la ville, attendu qu’au port il n’y a personne pour s’en charger : on n’y trouve ni ouvriers, ni marchands, ni marchandises.

Avec ses 86 500 habitants (8370 Européens, 800 Hindous et Arabes, 18 400 Chinois, et le reste Javanais), Batavia recouvre une superficie égale à celle de Paris, ses maisons étant fort éloignées les unes des autres, et entourées de vastes jardins, de champs, de prairies et de parcs. L’ancienne ville, bâtie sur un terrain marécageux et malsain, qui lui avait valu le nom du Grand Cimetière, n’est plus habitée par les Européens. Ses beaux bâtiments, ses vastes hôtels sont transformés en bureaux, en magasins et en comptoirs, qu’on se hâte d’abandonner avant la fin du jour, pour se rendre à Weltvreden, devenue depuis dix ans une charmante ville.

Paysage dans l’intérieur de Java. — Dessin de M. de Bar (Die illustrirte Zeitung.)

M. Pahud, le gouverneur de l’île, avait chargé un de ses aides de camp de nous accompagner dans les différentes régences ; le docteur Bleeker, un des naturalistes les plus distingués de Java, s’offrit pour être notre guide ; on dressa un itinéraire pour nous montrer, en peu de temps, le plus de choses possible ; on expédia des messagers pour annoncer notre arrivée et préparer nos repas et nos logements.

Le 13 mai, trois calèches transportaient notre société de la capitale à Buitenzorg (Sans-Souci), la résidence du gouverneur général. En trois heures et demie nous avions parcouru plus de 67 kilomètres, soit 20 kilomètres à l’heure ; à chaque demi-heure on prenait des chevaux frais qui ne cessaient de galoper. Jamais chevaux ne m’ont mené si vite, même en Hongrie. Le travail humain, c’est à dire le travail d’esclaves, coûte si peu à Java, qu’au lieu de munir les voitures de sabots, on emploie aux descentes une douzaine de pauvres diables qui s’accrochent aux roues ou les retiennent par des cordes.

Buitenzorg possède un des plus beaux jardins botaniques du monde ; sa disposition devrait servir de modèle à nos Jardins des plantes. Chaque famille étant cultivée avec toutes ses espèces dans un carré spécial, on peut apprécier d’un regard tous les caractères du groupe. Le jardin est surtout riche en palmiers, mais il n’est guère de plante importante de l’Inde ou de l’Australie qui manque à la collection. Le directeur de l’établissement s’est fait une très-belle fortune grâce à la culture de la vanille, dont la livre se vend encore 40 fl. hollandais, soit 173 fr. le kilogramme[10].

À Sans-Souci je fus mis en relation avec un jeune nègre, Acouasie Boachi, fils d’un prince de Coumasi, capitale des Achantis, sur la Côte d’or. Un Hollandais, voulant prouver à ses compatriotes que les nègres sont capables d’un développement égal à celui de la race blanche, détermina les parents d’Acouasie, qui n’avait alors que neuf ans, à lui confier cet enfant et son frère pour leur donner une éducation européenne. L’expérience a réussi parfaitement ; Acouasie a appris avec succès le hollandais, l’anglais, le français et l’allemand ; il a étudié la minéralogie à Freiberg, en Saxe, sous la direction du célèbre Bernh. Cotta. Il s’est converti au christianisme. Son frère voulut retourner à la Côte d’or, où il espérait introduire quelque civilisation : il y fut assassiné comme coupable de tendances révolutionnaires ; les livres qu’il avait apportés d’Europe passèrent pour des grimoires, et il acheva de soulever contre lui les passions rétrogrades en essayant de faire adopter par ses compatriotes une machine à tisser.

Le gouvernement hollandais a nommé Acouasie ingénieur des mines à Java.

On nous présenta aussi un artiste indigène, Raden-Saleh, dont l’aptitude pour la peinture avait été remarquée de bonne heure. Le gouvernement l’envoya étudier en Europe, où il est resté vingt-trois ans. Depuis son retour à Batavia, il reçoit une pension annuelle d’une douzaine de mille francs, avec la seule obligation de peindre de temps à autre quelque tableau pour le roi des Pays-Bas. C’est un peintre de paysage ; il a beaucoup de mérite, mais peut- être n’a-t-il pas surmonté toutes les difficultés matérielles de son art ; aussi regrette-t-il beaucoup les séjours de Dresde et de Paris.

Nous visitâmes Pondok Jedeh, Gadok, Tijpanat, Meganandoeng (ou la montagne dans les nuages), élevée de 1500 mètres au-dessus de la mer. Sur notre route les autorités nous faisaient la conduite de village en village ; derrière notre voiture galopaient 10 à 20 cavaliers revêtus de leurs plus beaux uniformes, et de shakos en papier. Plus de 40 esclaves ou domestiques nous précédaient d’une étape. Les natifs et même les fonctionnaires indigènes nous regardaient passer en se prosternant et en s’agenouillant. À Tjian Javar certain chef suivait à cheval notre voiture par une pluie battante ; il portait un uniforme tout doré, et le nom pompeux de Roahen-Rangga-Patma-Nagara.

Dans l’espérance d’en tirer d’énormes profits, le gouvernement a fait planter à Tijpoda un grand nombre d’arbres à quinquina qui ont prospéré. Plusieurs de ces arbres ont déjà donné des graines parfaitement mûres. Mais on ne peut être encore assuré que les éléments chimiques de l’écorce auront toute la vertu de ceux de l’arbre du Pérou. C’est une question d’une extrême importance pour l’île et pour toutes ces contrées tropicales si malsaines.

Après Tijpoda nous passâmes devant plusieurs Pasangraham’s, ou lieux de refuge destinés aux voyageurs surpris par l’orage. — Un étroit sentier entre de minces garde-fous nous conduisit au-dessus d’un ravin à pic entouré de vapeurs brûlantes (105°) ; elles s’élèvent d’une source d’eau bouillante qui se précipite d’une profondeur de quelques centaines de pieds.

À trois heures de l’après-midi nous atteignîmes le sommet du Pondjak-Pangerango. Le thermomètre marquait 8 degrés et demi seulement. Depuis longtemps nous avions laissé derrière nous la grande végétation, les massifs d’arbres avec leurs rameaux monstrueux, les dômes épais de feuillage, les fourrés obscurs, enchevêtrés d’énormes fougères, de plantes grasses, d’herbes arborescentes, de troncs et de branchages en décomposition, les lianes gigantesques entortillées autour des branches comme des serpents, ou suspendues dans les airs comme des hamacs de feuillage pleins de nids. Peu à peu les taillis, avec leurs branches couvertes de longues mousses pendantes d’un verdâtre argenté, s’étaient à leur tour éclaircis pour faire-place à des bouquets isolés de basse futaie, puis à quelques arbrisseaux rabougris, dont les troncs et les branches rampaient çà et là sur le sol ou se contordaient dans les anfractuosités du rocher pour mieux s’abriter du vent et du froid et trouver encore quelque reste de chaleur terrestre. Après ces chétifs arbrisseaux, nous vîmes pendant longtemps une herbe courte et rude sur les pentes méridionales, puis rien, rien sinon le roc stérile et nu, couvert d’un brouillard humide. Nous étions nous-mêmes dans un nuage froid, qui bientôt s’épaissit au point de nous empêcher de distinguer un homme à cent pas. Nous approchions du sommet.

Nous fûmes heureux de pouvoir nous abriter sur le vaste plateau dans deux cabanes en bois où nous attendaient un poêle allumé et tout ce qui nous était nécessaire.

Le lendemain, à cinq heures du matin, nous étions tous sur pied, interrogeant avec anxiété le ciel. À sept heures les nuages s’éclaircirent en partie, et nous aperçûmes en face de nous le cratère du Gedeh, long de près de 2 kilomètres, avec ses parois escarpées de 600 à 700 pieds de haut, et si rapproché en apparence qu’une pierre lancée du Pangerango nous semblait devoir tomber dans l’abîme igné. Le temps persista, par malheur, à nous être défavorable, et nous ne pûmes que deviner la splendide nature qui se dérobait à nous sous ses voiles de brouillards.

Je m’isolai de l’expédition et je me dirigeai avec un compagnon vers Bandong, où j’arrivai à minuit. J’y fus conduit dans la maison du régent Radhen-Delhipati-Wira-Natou-Keuseuma, qui nous reçut splendidement, avec le confortable européen le plus recherché ; on eût hésité à se croire les hôtes d’un seigneur javanais, sans les costumes orientaux et la multitude d’esclaves qui rampaient à plat ventre en nous offrant des pipes ou du bétel.

Le lendemain, le géologue Junghuhn, inspecteur des plantations de Quina, aux appointements de 13 200 flor. (28 000 francs par an), eut la complaisance de nous faire visiter le grand entrepôt où les planteurs de la régence doivent livrer tous leurs cafés ainsi que la plupart de leurs autres produits au gouvernement, qui les revend aux prix qu’il lui plaît de fixer.

En ce moment, le monopole des cafés est affermé à un sieur X… Or, cet habile homme, non content de ses autres bénéfices, fait absorber au café, au moyen d’une humectation prolongée, 14 pour 100 d’eau, en sus des 4 pour 100 qu’il contient naturellement ; de sorte que sur 100 000 quintaux qu’expédie annuellement M. X…, les consommateurs payent 14 000 quintaux de protoxyde d’hydrogène au poids du café, sans compter la détérioration déplorable des autres 82 000 quintaux. Il n’est donc pas étonnant que le café de Java perde de jour en jour de son ancienne célébrité. On a prétendu (peut-être les agents du sieur X…) que le sol de Java n’a plus les mêmes qualités productrices qu’autrefois. En conséquence, au lieu d’annuler la clause du contrat qui permet à son fermier de tremper ses cafés dans une mare d’eau, le gouvernement a expédié, à grands frais, de Leyde à Java, un professeur pour étudier les causes d’un appauvrissement du sol si inquiétant. Les honoraires de ce savant sont de 12 000 flor. (25 500 fr.) par an, sans compter les frais de déplacement. Il étudie le sol, et messire X… continue à abreuver son café.

La régence de Bandong produit annuellement 100 000 quintaux de café, celle de Préang 200 000, et l’île de Java tout entière 1 million de quintaux environ.

Le gouvernement paye aux producteurs de Bandong 2 fl. 80 (5 fr. 95 c.) le quintal, rendu à l’entrepôt ; mais à Batavia, il le paye un peu plus de 7 flor. (14 fr. 88 c.). Ce même café est revendu de 23 à 24 flor. (50 francs) par quintal à la Compagnie hollandaise Matschapie, qui seule, à son tour, a le droit d’embarquer, et, par suite, d’acheter cette marchandise pour le grand marché d’Europe. Monopoles sur monopoles ! Enrichissement de quelques individus, accroissement de la multitude, complication inextricable !

De Lembang à Tjangoer, où nous rejoignîmes l’expédition, nous parcourûmes 128 kilomètres en 6 heures, toujours au galop, montées et descentes. De ce train, il nous fut aisé d’arriver avant le soir à la fête du premier de l’an que donnait le régent de la province. Un concours immense de population remplissait les abords et les cours du palais. Les plus proches parents de ce dignitaire avaient été installés dans la veranda ou galerie couverte devant la maison. À voir les démonstrations d’humilité servile qu’ils prodiguaient à Son Excellence, jamais nous n’aurions deviné qu’ils fussent de sa famille. Dans les salons n’entraient que les Européens spécialement invités ; la seule Javanaise présente était Mme la régente, femme courte, grasse et noirâtre. Autour de nous grouillaient des masses noires ; c’étaient des esclaves qui offraient à la société des tabatières, du bétel et des rafraîchissements en se traînant sur le ventre et en rampant sur les genoux ; tous ces avilissements de la nature humaine nous impressionnèrent d’une façon désagréable[11]. On conversait comme on pouvait, l’oreille assourdie par le vacarme incessant du gamelong ou orchestre de cloches. Des bayadères fort peu vêtues, mais d’une laideur repoussante, exécutaient des danses sentimentales, religieuses et ennuyeuses au superlatif. Lentes, roides et maigres, elles sautillaient comme des fourches, en s’accompagnant de gestes télégraphiques. Le gouverneur voulut bien nous expliquer que cette danse devait représenter la touchante histoire de quatre sœurs, qui, égarées dans une forêt, imploraient de la divinité le retour de leur mère. Toujours l’étourdissant gamelong. Danse guerrière par huit chenapans brandissant leurs armes. Encore l’effroyable gamelong.

Dans la cour, même musique. Des masques hideux, à pied et à cheval, circulent dans la foule. Un prêtre musulman se met à pousser des hurlements lamentables sur des cendres brûlantes, près d’une masse de charbons ardents ; quelques malheureux y sautent à pieds joints, et y dansent en rond. Enfin le prêtre se lance dans le brasier, et tous de danser et gesticuler furieusement. Cette représentation avait probablement quelque signification religieuse d’expiation ; elle équivalait à tel ou tel de nos anciens mystères. Nous voyons ensuite des jongleries à faire dresser les cheveux sur la tête. De jeunes hommes, portant des toupies armées de pointes de fer fort aiguës, feignent de se transpercer le ventre, le sein, le front, les joues, les yeux. Ils tournent en cercle, le corps penché en avant, et poussent des cris effrayants, avec des mouvements toujours plus sauvages et convulsifs, et l’on respire enfin en les voyant tomber dans un coin, épuisés et sanglants. Et l’infernal gamelong recommence.

On lance une infinité de fusées et de raquettes, on enflamme des roues tournantes ; mais le bouquet de la fête est un affreux serpent de feu de plus de 20 pieds de long, que des mains invisibles font glisser et tourbillonner çà et là, en imitant, avec une précision effrayante, les mouvements, les sifflements et les ondulations de la bête.

Enfin, le gamelong cesse son vacarme.

Le lendemain, nous étions de retour à Buitenzorg, chez le gouverneur.

M. Pahud vit fort retiré, et ne converse guère qu’avec ses aides de camp et sa fille, dont le mari avait été naguère assassiné sous ses yeux par quelques Malais. Ce deuil sincère contraste péniblement avec une étiquette officielle dont la roideur et la minutie ne sont comparables qu’à celles de la cour d’Espagne aux derniers siècles. À quoi sert-elle ?

Un volcan à Java[12], d’après J. Selleny. (Die illustrirte Zeitung.)

Nous employâmes quelques jours à mesurer un grand nombre d’individus dans les casernes, les prisons et les hôpitaux. On nous a fait cadeau d’une collection de cinquante-quatre crânes appartenant aux races les plus diverses.

De Java, la Novara se dirigea vers les îles Philippines, notre projet étant de visiter Manille et une partie de l’île de Luçon.

(La suite à un prochain numéro.)


  1. Rappelons que le mille commun marin est de 60 au degré, soit 1852 mètres, et le mille allemand de 15 au degré ou de 7 kilomètres 408 mètres. Le narrateur se sert ici du mille commun.
  2. Le docteur A. Petermann est le directeur d’un recueil géographique très-estimé publié à Gotha par M. Jules Perthes : Mittheilungen ans Justus Perthes’ Geographischer Anstalt uber wichtige neue Erforschungen auf dem Gesammtgebiete der Geographie.
  3. L’Institut géographique de Gotha est l'œuvre et la propriété du même savant éditeur M. Jules Perthes. Il a pour but spécial la publication de travaux géographiques de toute nature.
  4. Humboldt désirait sans doute faire vérifier si les îlots de Saint-Paul et d'Amsterdam sont réellement volcaniques. Il s’exprime dubitativement à ce sujet dans le Cosmos (traduction française, t. IV, p. 430 et 431.) L’îlot de Saint-Paul est situé par 38°38’.
  5. Cet îlot inhabité, situé par 38° 30’ de lat., et celui de Saint-Paul ont été découverts en décembre 1696 par le Hollandais Willem Van Vlaming. L’un et l’autre ont été dessinés, à cette époque, par Valentyn.
  6. Parmi les voyageurs qui ont étudié Ceylan, on peut surtout recommander John Davy, Ward, et Emerson Tennent (Ceylon, an account of the island, physical, historical, and topographical, etc. 2 vol. avec cartes, plans, etc.).
  7. L’archipel de Nicobar est situé au S. S. E. des îles Andaman, à 200 kilomètres N. 0. de Sumatra.
  8. Sincapour, Singapour, entre la côte S. E. de Malacca et l’île de Sumatra.
  9. Île de la Sonde, située par 5° 32’ — 8° 45’ lat. S. et par 102° 48’ — 112° long. E.
  10. On trouve des détails intéressants sur les industries de Java dans une notice de M. Renard, qui a été publiée par la Société de Géographie de Paris. (Bulletin, mai 1854.)
  11. On sait qu’on a eu récemment à déplorer d’affreux massacres d’Européens dans les îles de la Sonde ; l’esclavage a dû être aboli d’urgence dans l’île de Java, à partir du 1er octobre dernier.
  12. Java renferme plus de quarante-cinq volcans, dont vingt ou vingt-trois sont en activité. Humboldt les a décrits dans le Cosmos, (t. IV, p. 324 et suiv.).