Voyage en Italie (Goethe)/Naples (2)

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Œuvres de Goethe
Traduction par Jacques Porchat.
Librairie de L. Hachette et Cie (IX. Voyages en Suisse et en Italiep. 360-385).

NAPLES.


A Herder.


Naples, 17 mai 1787.

Me voilà revenu en bonne santé, mes amis. J’ai fait à travers la Sicile un voyage facile et rapide. A mon retour, vous jugerez comment j’ai vu. En m’attachant jusqu’à ce jour et en m’arrêtant aux choses, j’ai acquis une incroyable facilité à tout jouer, pour ainsi dire, à livre ouvert, et je me trouve heureux de posséder si complète et si claire dans mon esprit la grande, belle et incomparable idée de la Sicile. Il n’y a plus dans le Midi aucun objet qui m’attire, car je suis revenu hier de Pœstum. La mer et les îles m’ont procuré des jouissances et des fatigues, et je m’en vais satisfait. Permettez-moi de réserver tous les détails pour mon retour. A Naples, on ne peut se recueillir. Je vous peindrai ce lieu maintenant mieux que mes premières lettres ne l’ont fait. Je partirai pour Rome le 1" juin, si aucune force majeure’ne s’y oppose, et je pense quitter Rome au commencement de juillet. J’ai besoin de vous revoir aussitôt que possible. Ce seront d’heureux jours. J’ai amassé une immense cargaison, et j’ai besoin de repos pour tout élaborer.

Je te remercie mille fois pour ce que tu fais d’obligeant et de bon en faveur de mes ouvrages ; je voudrais, de mon côté, faire toujours quelque chose de mieux pour te .complaire. Tout ce qui me viendra de toi, où que cela m’arrive, sera bienvenu. Nos idées se rapprochent autant qu’il est possible sans être identiques, et elles se touchent surtout de près dans les points principaux. Si tu as tiré beaucoup de toi-même dans ces derniers temps, moi j’ai beaucoup acquis, et je puis espérer un bon échange. Mes idées sont, il est vrai, comme tu dis, très-attachées au présent, et, plus je vois le monde, moins j’espère que l’humanité devienne jamais une masse intelligente, heureuse et sage. Peut-être, parmi les millions de mondes, en estil un qui peut se glorifier de cet avantage ; j’espère aussi peu pour le nôtre, avec sa constitution, que pour la Sicile avec la sienne.

Dans la feuille ci-jointe, je dis quelque chose de ma course à Salerne et à Paestum. C’est le dernier et, je pourrais dire, le plus admirable tableau que j’emporte entier dans le Nord. Le temple du milieu est, selon moi, préférable à tout ce que l’on voit encore en Sicile.

Au sujet d’Homère, il semble qu’un bandeau soit tombé de dessus mes yeux. Les descriptions, les comparaisons, nous paraissent poétiques et sont néanmoins plus naturelles qu’on ne peut dire, mais tracées avec une pureté et une intimité qui effrayent. Les fables mêmes les plus étranges ont un air naturel que je n’ai jamais senti comme dans le voisinage des objets décrits. Permets-moi d’exprimer ma pensée en deux mots : les anciens représentent l’existence, et nous, d’ordinaire, l’effet ; ils décrivent l’horrible, et nous, horriblement ; l’agréable, et nous, agréablement. De là vient tout le forcé, le maniéré, les grdces affectées, l’enflure ; car, si l’on travaille l’effet et pour l’effet, on ne croit jamais pouvoir le rendre assez sensible. Si ce que je dis n’est pas nouveau, du moins une nouvelle occasion me l’a fait très-vivement sentir. Et maintenant rivages et promontoires, golfes et baies, îles et langues de terre, rochers et côtes sablonneuses, collines buissonneuses, douces prairies, champs fertiles, jardins ornés, arbres cultivés, vignes pendantes, montagnes nuageuses et plaines toujours riantes, écueils et récifs, mer, qui environne tout, avec mille variations et mille changements, tout cela est .présent à mon esprit, et l’Odyssée est enfin pour moi une parole vivante.

Je dois maintenant te dire en confidence que je suis tout près de trouver le secret de la génération et de" l’organisation des plantes, et que c’est la chose la plus simple qui se puisse imaginer. On peut sous ce ciel faire les plus belles observations. J’ai trouvé avec une parfaite clarté et sans aucun doute le point essentiel où le germe est logé ; je vois aussi tout le reste en gros ; quelques points seulement devront être mieux, déterminés. La plante primitive devient la chose la plus étrange du monde et que la nature elle-même m’enviera. Avec ce modèle et sa clef, on pourra inventer des plantes à l’infini, qui seront conséquentes, c’est-à-dire qui, sans exister véritablement, pourraient cependant exister, et ce ne seront pas des ombres et des apparences pittoresques ou poétiques, mais elles auront une vérité et une nécessité intérieures. La même loi s’appliquera à tous les êtres vivants.

Naples, 18 mai 1787."

Tischbein, qui est retourné à Rome, s’est tellement employé ici pour nous dans l’intervalle, comme nous pouvons le remarquer, qu’il a voulu, semble-t-il, nous empêcher de sentir son absence. Il nous a si bien gagné la confiance de ses amis de Naples, qu’ils se montrent tous ouverts, bienveillants et empressés à notre égard, et cela m’était bien nécessaire dans ma situation présente, parce qu’il ne se passe pas un jour où je n’aie à réclamer de quelqu’un un service et une complaisance. Je suis justement occupé à dresser une note des objets que je désire voir encore. Le peu de temps qui me reste décidera d’une manière absolue et fixera mon choix.

Naples, 22 mai 1787.

Il m’est arrivé aujourd’hui une aventure agréable, de nature à me faire un peu réfléchir, et qui mérite d’être rapportée. Une dame, qui a été pleine de prévenances pour moi dans mon premier séjour, m’a demandé de me rencontrer ce soir chez elle à cinq heures précises. Un Anglais désirait me parler ; il avait quelque chose à me dire au sujet de Werther. Il y a six mois, quand j’aurais eu pour cette dame deux fois plus d’estime, elle eût essuyé un refus ; mais mon voyage de Sicile a exercé sur moi, jo le sens bien, une heureuse influence, et j’ai promis de venir. Par malheur, la ville est grande et les sujets de distraction sont nombreux, en sorte que je montais l’escalier un quart d’heure trop tard ; j’étais sur la natte de jonc, devant la porte fermée, et j’allais sonner quand la porte s’est ouverte, et j’ai vu sortir un bel homme de moyen âge, que j’ai reconnu sur-lechamp pour mon Anglais. Il m’eut à peine envisagé qu’il me dit : « Vous êtes l’auteur de Werther ! » Je dis qu’il devinait juste, et je m’excusai de n’être pas arrivé plus tôt. « Je ne pouvais attendre un moment de plus, reprit-il, mais ce que j’ai à vous dire est fort court et peut se dire tout aussi bien sur la natte de jonc. Je ne veux pas répéter ce que mille personnes vous ont fait entendre ; j’ajouterai que l’ouvrage n’a pas agi sur moi aussi violemment que sur d’autres ; mais chaque fois que je pense à ce qu’il fallait de talent pour l’écrire, je me sens saisi d’une nouvelle admiration. »

Je voulais articuler quelques mots de remerctments, lorsqu’il me coupa la parole et s’écria : « Je ne puis tarder un moment. Mon désir est comblé, d’avoir pu vous dire cela à vousmême. Adieu, vivez heureux ! » Et là-dessus il dégringola l’escalier. Je réfléchis un moment sur ce texte honorable, et enQn je sonnai. La dame apprit avec plaisir notre rencontre, et me rapporta plusieurs choses à l’avantage de cet homme singulier.

Naples, 25 mai 1787.

Je ne reverrai pas, je crois, ma folle petite princesse. Elle s’est rendue en effet à Sorrente, et, avant son départ, elle m’a honoré de ses injures, parce que j’avais pu lui préférer l’aride et déserte Sicile. Quelques amis m’ont expliqué ce singulier phénomène. Sortie d’une famille noble mais pauvre, élevée au couvent, elle s’était résolue à épouser un prince vieux et riche, et on l’avait décidée facilement, parce que la nature l’avait faite d’un bon caractère, mais absolument incapable d’amour. Dans cette situation opulente, se voyant fort gênée par les relations de famille, elle cherchait dans son esprit une ressource, et, se trouvant contrainte dans ses actions, elle donnait du moins libre cours à sa langue. On m’a assuré que sa conduite est sans aucun reproche, mais qu’elle semble avoir fermement résolu de rompre en visière à toutes les relations sociales par ses discours sans frein. On remarquait plaisamment qu’aucune censure ne laisserait passer ses discours, s’ils étaient mis par écrit, parce qu’elle n’avance absolument rien qui ne blesse la religion, l’État ou les mœurs. On racontait d’elle les plus singulières et les plus jolies histoires. En voici une, que nous citerons, quoiqu’elle ne soit pas des plus décentes.

Peu de temps avant le tremblement de terre qui a dévasté la Calabre, elle s’y était retirée dans les terres de son mari. On avait construit dans le voisinage du château une baraque d’un seul étage, posée immédiatement sur le sol, et, du reste, tapissée, meublée et convenablement arrangée. Aux premiers signes du tremblement de terre, elle s’y réfugia. Elle était assise sur le sofa, occupée à faire des nœuds, devant elle une petite table à ouvrage, et, vis-à-vis, un abbé, son vieux chapelain. Tout à coup le sol ondoie, la baraque s’enfonce du côté de la dame, tandis que l’autre s’élève, en sorte que l’abbé et la petite table sont aussi soulevés. « Fi ! s’écria-t-elle, la tête appuyée contre la paroi qui enfonce, cela sied-il à un homme respectable ? On dirait, à vos façons, que vous voulez tomber sur moi. Gela choque toutes les bienséances. » Cependant la baraque s’était assise de nouveau, et la dame ne pouvait assez rire de la figure folle et convoiteuse que le bon vieillard avait dû faire, et cette plaisanterie parut lui faire oublier complètement toutes les calamités et même les grandes pertes qu’avaient essuyées sa famille et tant de milliers d’hommes. Heureux et bizarre caractère, qui sait trouver le mot pour rire au moment où la terre menace de l’engloutir.

Naples, 26 mai 1787.

Tout bien considéré, c’est une bonne chose qu’il y ait tant de saints : chaque croyant peut choisir le sien, et s’adresser avec une pleine confiance à celui qui lui plaît le mieux. C’était aujourd’hui la fête du mien, et je l’ai célébrée avec une joyeuse ferveur, selon son caractère et sa doctrine. Philippe Néri a laissé une grande renommée et en même temps un joyeux souvenir. On est édifié et réjoui, lorsqu’on entend parler de lui et de sa haute piété. Mais on entend aussi raconter beaucoup de choses sur sa bonne humeur. Dès sa première jeunesse, il sentit la plus ardente ferveur, et dans le cours de sa vie se développèrent en lui les dons les plus sublimes de l’enthousiasme religieux : le don de la prière involontaire, de l’adoration muette, profonde, le don des larmes, de l’extase, et même enfin le don de s’élever et de planer au-dessus du sol, ce qui est envisagé comme la grâce suprême.

A tant de facultés mystérieuses, étranges, se joignait le bon sens le plus net, l’estimation ou plutôt la mésestime la plus franche des choses terrestres, la charité la plus active, vouée aux souffrances corporelles et spirituelles de ses semblables. Il observait rigoureusement tous les devoirs imposés à un ecclésiastique pour ce qui regarde les fêtes, la fréquentation des églises, la prière et le jeûne. Il s’occupait aussi de l’éducation de la jeunesse, la formait à la musique et à l’éloquence, lui proposant des sujets religieux et même aussi ingénieux, et provoquant des conversations et des disputes propres à exciter l’esprit. Ce qu’il y a peut-être de plus singulier, c’est qu’il faisait tout cela de son propre mouvement, qu’il poursuivit constamment son chemin pendant nombre d’années, sans appartenir à aucun ordre, à aucune congrégation, même sans avoir été ordonné prêtre. Mais il doit sembler encore plus étrange que cela se passât au temps même de Luther, et qu’au milieu de Rome, un homme actif, habile, pieux, énergique, eût également la pensée d’unir l’ecclésiastique et même le sacré avec le séculier, d’introduire les choses divines dans le siècle, et par là de préparer aussi une réformation. Car c’est là seulement que se trouve la clef qui doit ouvrir les prisons du papisme et rendre au monde libre son Dieu.

Cependant la cour de Rome, qui avait dans son voisinage, dans l’enceinte de la ville, sous sa surveillance, un homme si remarquable, ne se donna point de relâche jusqu’à ce que cet homme, qui menait d’ailleurs la vie d’un religieux, qui déjà résidait dans le couvent, où il enseignait, où il exhortait, qui même était sur le point de fonder, sinon un ordre, du moins une association libre, se fût laissé persuader de prendre les ordres et de s’assurer en même temps tous les avantages qui lui avaient manqué jusqu’alors dans sa carrière.

Si l’on veut, comme de raison, mettre en doute sa merveilleuse faculté corporelle de planer au-dessus du sol, du moins son esprit était fort élevé au-dessus de ce monde : aussi rien ne le choquait plus que la vanité, les fausses apparences, les prétentions, qu’il regardait comme les plus grands obstacles à la véritable piété, et qu’il combattait avec énergie, mais toujours avec bonne humeur, ainsi que plusieurs anecdotes nous l’apprennent. Il se trouve, par exemple, auprès du pape, lorsqu’on vient annoncer que, dans le voisinage de Rome, une religieuse se signale par toutes sortes de dons spirituels, merveilleux. Néri est chargé de vérifier l’exactitude de ces récits. Il prend sur-lechamp un mulet, et bientôt il arrive au couvent par un temps et des chemins détestables. On l’introduit, il s’entretient avec l’abbesse, qui lui fait, avec une entière persuasion, le détail exact de tous ces signes de grâce. On appelle la nonne, elle paraît, et lui, sans la saluer, il lui présente sa botte fangeuse, en l’invitant à la lui ôter. La vierge sainte, délicate, recule en arrière et exprime en termes violents son indignation de cet ordre. Néri se lève tranquillement, monte sur son mulet et se représente devant le pape, bien surpris d’un si prompt retour, car on prescrit, avec la plus grande exactitude, aux confesseurs catholiques des précautions sévères pour examiner ces dons spirituels, l’Église admettant la possibilité de ces faveurs célestes, mais n’en reconnaissant la réalité qu’après’l’examen le plus attentif. Néri fit connaître en peu de mots le résultat au pape surpris. « Ce n’est pas une sainte, s’écria le religieux, elle ne fait point de miracles, car elle n’a pas la qualité essentielle, l’humilité. »

On peut regarder cette maxime comme le principe qui a dirigé toute sa vie : car, pour en citer encore un seul trait, lorsqu’il eut fondé la congrégation des pères de l’Oratoire, qui jouit bientôt d’une grande considération, et fit naître chez beaucoup de gens le désir d’en devenir membres, un jeune prince romain vint solliciter sa réception et obtint en eiïet de prendre la qualité ainsi que l’habillement de novice. Mais, quelque temps après, comme il demandait son admission effective, on lui dit qu’il y avait encore quelques épreuves à subir auparavant. Il se déclara prêt à les soutenir. Là-dessus, Néri lui présenta une longue queue de renard et l’invita à souffrir qu’on l’attachât derrière son long vêtement et à parcourir ensuite gravement toutes les rues de Rome. Le jeune homme fut révolté comme la religieuse ; ce n’était pas une ignominie, c’était un honneur qu’il avait demandé. Alors le P. Néri lui dit que ce n’était pas lace qu’il devait attendre de leur congrégation, où le renoncement était la première loi ; et là-dessus le jeune homme prit son congé.

Néri avait renfermé sa doctrine principale dans un court proverbe : Spernere mundum, spcrnere te ipsum, spernere te sperni. Et en effet, cela disait tout. Un esprit hypocondre se figure bien quelquefois qu’il pourra satisfaire aux deux premiers points, mais, pour s’accommoder au troisième, il faudrait être sur la voie de la sainteté.

Naples, 27 mai 1787.

Vos chères lettres de la fin du dernier mois me sont arrivées hier de Rome toutes à la fois par le comte Friess, et je me suis délecté à les lire et les relire. La petite boîte, impatiemment attendue, les accompagnait, et je vous remercie mille fois de tout cela ! Mais il est bientôt temps que je m’échappe d’ici : car, tandis que pour bien finir, je voudrais graver dans ma mémoire l’image de Naples et de ses environs, renouveler mes impressions et régler quelques affaires, le torrent du jour m’entraîne, et cependant je suis recherché par des personnes distinguées, anciennes et nouvelles connaissances, que je ne puis écarter tout uniment. J’ai trouvé une aimable dame, avec laquelle j’avais passé, l’été dernier, à Carlsbad les jours les plus agréables. Combien d’heures écoulées dans l’oubli du présent, à nous raconter de charmants souvenirs ! Tout ce que nous aimons a été passé en revue, et, avant tout, la bonne humeur de notre cher prince. Cette dame avait encore les vers dont les jeunes filles d’Engelhaus lui firent la surprise à son départ. Cela nous remit en mémoire les joyeuses scènes, les spirituelles agaceries et les mystifications, les ingénieuses tentatives faites pour exercer les uns sur les autres le droit de représailles. Nous nous sentîmes d’abord sur terre allemande, dans la meilleure société allemande, resserrés entre des parois de rochers, rassemblés dans un asile étrange, mais réunis plus encore par le respect, l’affection, l’amitié. Cependant, aussitôt que nous approchions de la fenêtre, le torrent napolitain passait devant nous en mugissant, au point que ces paisibles souvenirs nous échappaient malgré nous.

Hamilton et sa belle Anglaise m’ont continué leurs prévenances. J’ai dîné chez eux, et, vers le soir, miss Harte a produit ses talents de musicienne et de cantatrice. A l’instigation de notre ami Hackert, qui me témoigne toujours plus de bienveillance, et qui voudrait me faire connaître tout ce qu’il y a de remarquable, Hamilton nous a conduits dans son caveau secret d’œuvres d’art et de vieilleries. C’est une confusion complète ; les productions de toutes les époques sont mêlées au hasard, bustes, torses, vases, bronzes, toute sorte d’ameublements, même une petite chapelle en agate de Sicile, des ciselures, des peintures et tout ce qu’il a pu acheter au hasard. Dans une longue caisse, couchée à terre, et dont j’écartai par curiosité le couvercle rompu, se trouvaient deux magnifiques candélabres de bronze. Je fis un signe à Hackert, et lui demandai tout bas s’ils n’étaient pas tout à fait pareils à ceux de Portici. A son tour il me fit signe de me taire. Ils pouvaient en effet s’être égarés là des caveaux de Pompeï. A cause de ces heureuses acquisitions et d’autres pareilles, le chevalier n’aime à faire voir ces trésors cachés qu’à ses plus intimes amis.

Je remarquais avec surprise une caisse debout, ouverte par devant, noircie à l’intérieur, entourée d’un somptueux cadre d’or ; ce cadre était assez grand pour recevoir une personne debout, et voici quelle en est la destination. Cet amateur des arts et des jeunes filles, non content de voir comme statue mobile la belle image, a voulu en jouir aussi comme d’un tableau changeant, inimitable ; aussi, vêtue de diverses couleurs sur ce fond noir, avait-elle imité quelquefois dans ce cadre d’or les tableaux antiques de Pompeï, et même des chefs-d’œuvre modernes. Cet amusement paraissait abandonné ; d’ailleurs il était difficile de transporter l’appareil et de le placer dans un bon jour, aussi n’avons-nous pu jouir de ce spectacle.

Voici le moment de donner l’idée d’un autre amusement favori des Napolitains : ce sont les crèches, presepe, qu’on voit à Noël dans toutes les églises, et qui représentent proprement l’adoration des bergers, des anges et des rois, plus ou moins au complet, et formant un groupe riche et somptueux. Sous le beau ciel de Naples, ce spectacle s’est élevé jusque sur les terrasses des maisons. Là on dresse un léger échafaudage en forme de cabane, décoréeTTarbres et d’arbustes toujours verts ; on pare magnifiquement la Mère de Dieu, l’Enfant et toutes les personnes qui se tiennent debout ou qui planent alentour. La famille consacre à ces costumes de grandes sommes. Mais, ce qui relève toute la scène d’une manière inimitable, c’est le fond, où s’encadre le Vésuve avec ses alentours.

On aura peut-être mêlé quelquefois parmi les poupées des figures vivantes, et peu à peu les nobles et riches familles ont fait un de leurs principaux amusements de représenter aussi, le soir, dans leurs palais des tableaux mondains, empruntés à l’histoire ou à la poésie.

Si j’ose me permettre une observation que peut-être un hôte bien accueilli ne.devrait pas hasarder, j’avouerai que notre amusante beauté me semble, à vrai dire, un être sans âme, qui n’a pour mérite que sa figure, et dont la voix et le langage sont dépourvus de sentiment. Son chant même manque d’ampleur et de charme. Et voilà en définitive ce qu’il en est de ces froides images. Il y a partout de belles personnes : celles qui sentent profondément et qui sont douées d’un organe favorable sont beaucoup plus rares, mais bien plus rares encore celles qui réunissent tout cela avec une figure attrayante.

J’apprends avec joie que la troisième partie de Herder a paru. Mettez-la en réserve pour moi jusqu’à ce que je puisse vous dire où elle devra m’être adressée. Notre ami aura sans doute développé à merveille le beau et chimérique désir de l’humanité d’arriver un jour à un état plus heureux. Je crois bien aussi moi-même que l’humanité finira par triompher, mais je crains qu’en même temps le monde ne devienne un grand hôpital, dans lequel les uns seront les charitables garde-malades des autres.

Naples, 28 mai 1787.

Le bon et utile Volkmann m’oblige de temps en temps à m’écarter de son opinion. Il dit, par exemple, qu’on peut trouver à Naples trente ou quarante mille oisifs. Et qui ne l’a pas répété après lui ! Dès que j’eus fait un peu connaissance avec la civilisation du Midi, je soupçonnai que ce pouvait être là une manière de voir septentrionale, de ces pays où l’on tient pour oisif quiconque ne se fatigue pas péniblement tout le jour ; je donnai donc au peuple une atrention particulière, qu’il fût en mouvement ou qu’il se tînt en repos, et je pus voir, il est vrai, beaucoup de gens mal vêtus, mais je n’en vis point d’inoccupés.

J’interrogeai donc quelques amis sur ces innombrables oisifs que je voudrais bien connaître à mon tour : ces amis furent tout aussi incapables de me les faire voir ; et, comme je pouvais parfaitement me livrer à cette recherche en même temps qu’observer la ville, j’allai moi-même à la chasse.

Dans cet immense fouillis, je commençai par me familiariser avec les différentes figures, les juger et les classer d’après leur air, leur habillement, leur conduite, leurs occupations. Je trouvai ici cette opération plus facile que partout ailleurs, parce qu’ici l’homme est plus laissé à lui-même, et qu’il conforme ses allures à son état.

Je commençai mes observations de bon matin. Tous les hommes que je voyais ça et là arrêtés ou en repos étaient des gens dont le métier le voulait ainsi dans ce moment : c’étaient les portefaix, qui ont leurs stations privilégiées dans diverses places et qui attendent que quelqu’un veuille les employer ; les calessari, leurs domestiques et leurs garçons, qui stationnent sur les grandes places avec leurs calèches attelées d’un cheval, pansent leurs chevaux et sont au service de quiconque les demande ; les marins, qui fument leur pipe sur le môle ; les pêcheurs, couchés au soleil, parce qu’il souffle peut-être un vent contraire, qui ne leur permet pas de prendre la mer. Je voyais encore bien des gens aller et venir, mais la plupart portaient un signe de leur activité. Je ne voyais d’autres mendiants que des gens tout à fait vieux, infirmes, estropiés. Plus je regardais autour de moi, et plus j’observais attentivement, moins je pouvais trouver de véritables oisifs, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, soit dans la classe inférieure, soit dans la classe moyenne, soit le matin, soit dans la plus grande partie du jour.

J’entre dans le détail, afin de rendre plus croyable et plus évident ce que j’avance. Les plus petits enfants sont occupés de diverses manières. Un grand nombre portent des poissons à vendre de Sainte-Lucie à la ville ; on en voit d’autres fort souvent dans le quartier de l’arsenal^ soit dans les lieux où les charpentiers ont travaillé et où se trouvent des copeaux, ou bien sur le rivage où la mer a rejeté des rameaux et du menu bois, que les enfants ramassent jusqu’aux moindres morceaux dans de petites corbeilles. Des enfants tout jeunes, qui ne savaient que se traîner par terre, réunis à leurs aînés, qui pouvaient avoir cinq ou six ans, étaient occupés à ce petit métier. Ils s’avancent ensuite dans la ville avec leur panier, et se placent comme au marché avec leurs bûchettes. L’artisan, le petit bourgeois, s’en accommodent, les réduisent en braise sur leur trépied pour se chauffer, ou les emploient dans leur modeste cuisine. D’autres enfants colportent l’eau des sources sulfureuses, qu’on boit en abondance, surtout au printemps. D’autres cherchent un petit bénéfice à acheter et revendre aux autres enfants du fruit, du miel coulé, des gâteaux et des sucreries, lout au moins pour en avoir leur part gratis. C’est vraiment joli de voir un de ces enfants, dont toute la boutique et les ustensiles consistent en une planche et un couteau, colporter un melon d’eau ou un potiron à moitié cuit, une troupe d’enfants se rassembler alentour, et lui, posant sa planche par terre, se mettre à partager le fruit en petits morceaux. Les acheteurs mesurent très-sérieusement s’ils reçoivent assez pour leur piécette de cuivre, et le petit marchand emploie avec ses chalands avides les mêmes précautions, pour n’être pas trompé d’une parcelle. Je suis persuadé qu’un plus long séjour permettrait de recueillir bien d’autres exemples de cette industrie enfantine.

Un très-grand nombre de personnes, jeunes garçons ou adultes, la plupart fort mal vêtus, chargent sur des ânes et emportent les balayures de la ville. Les champs voisins ne sont que jardins potagers, et c’est un plaisir de voir quelle incroyable quantité de légumes est apportée en ville tous les jours de marché, avec quelle industrie les hommes reportent aussitôt dans les champs, pour accélérer la végétation, les débris superflus, rejetés par la cuisinière. La consommation des légumes étant énorme, les tiges et les feuilles de choux-fleurs, de brocolis, d’artichauts, de choux, d’aulx et de laitues composent une grande partie des balayures de Naples : aussi s’empresse-t-on de les recueillir. Deux grands paniers pliants sont suspendus sur le dos d’un âne, et l’on ne se contente pas de les remplir, on empile dessus les débris avec un art particulier. Point de jardin qui n’ait son âne. Un valet, un enfant, quelquefois le maître lui-même, se rendent le jour autant de fois qu’ils peuvent à la ville, qui est pour eux à toute heure une riche mine à exploiter. On peut juger combien ces balayeurs sont empressés à recueillir la fiente des chevaux et des mulets. Ils quittent les routes à regret quand vient la nuit, et les riches, que leurs voitures ramènent après minuit de l’opéra, ne songent guère qu’avant le point du jour des gens assidus cherchent soigneusement les traces de leurs chevaux.

On m’a assuré que deux de ces gens, qui s’associent, achètent un âne et afferment d’un plus grand possesseur une petite parcelle de jardin, peuvent bientôt, par un travail assidu, donner à leur industrie une extension considérable dans cet heureux climat, où la végétation n’est jamais interrompue.

Je m’écarterais trop de mon chemin, si je voulais parler ici de tous les petits commerces qu’on remarque avec plaisir dans Naples, comme dans toutes les grandes villes. Cependant je dois dire quelques mots des colporteurs, parce qu’ils appartiennent à la dernière classe du peuple. Quelques-uns circulent avec un tonnelet d’eau à la glace et des citrons, afin de pouvoir en un instant faire partout de la limonade, boisson dont les plus pauvres mêmes ne peuvent se passer ; d’autres se tiennent en place avec des plateaux, sur lesquels sont posées des bouteilles de diverses liqueurs et des verres à pattes, retenus dans des anneaux de bois ; d’autres portent des corbeilles de pâtisseries, de friandises, de citrons et d’autres fruits, et l’on dirait que chacun veut prendre part et contribuer à la grande fête de la jouissance, qui se célèbre à Naples tous les jours.

11 est encore une foule de petits marchands, aussi occupés que ces colporteurs, et qui circulent de même, offrant sans beaucoup d’apprêts, sur une planche, sur un couvercle de boîte, leurs brimborions, ou étalant leurs marchandises par terre dans les places. Il ne s’agit pas là d’une seule sorte d’objets, qu’on pourrait trouver aussi dans les grandes boutiques : c’est une véritable friperie. Pas un petit morceau de fer, de cuir, de drap, de toile, de feutre, qui ne reparaisse chez le fripier et qui ne soit racheté par l’un ou par l’autre. Beaucoup de gens de la dernière classe sont encore occupés auprès des marchands et des artisans comme manœuvres et commissionnaires.

Il est vrai qu’on rencontre presque à chaque pas des gens très-mal vêtus et même déguenillés, mais ce ne sont pas pour cela des paresseux, des fainéants. Je ne craindrais pas d’avancer ce paradoxe que, proportion gardée, on trouvera plus d’industrie à Naples qu’ailleurs dans toute la classe inférieure. Sans doute, nous ne devons pas comparer cette industrie avec celle du Nord, obligée de s’inquiéter non-seulement pour le jour et l’heure, mais aussi, dans les beaux jours, pour les mauvais et, en été, pour l’hiver. L’homme du Nord étant contraint par la nature à la prévoyance, aux approvisionnements ; la mère de famille devant saler et fumer la viande, afin de fournir la cuisine toute l’année ; l’homme ne devant pas négliger de faire provision de bois, de blé, de fourrage pour le bétail, il en résulte que les plus belles heures et les plus beaux jours sont dérobés à la jouissance et voués au travail. Pendant plusieurs mois, on se trouve bien d’éviter le grand air, on cherche dans les maisons un abri contre l’orage, la pluie, la neige et le froid ; les saisons se succèdent sans cesse, et quiconque ne veut pas périr doit devenir ménager. Car il ne s’agit pas là de savoir si on veut se passer des choses, on ne doit pas le vouloir, on ne saurait le vouloir, parce qu’on ne peut s’en passer. La nature force à l’action, aux précautions. Assurément les influences naturelles, qui restent les mêmes pendant des milliers d’années, ont déterminé le caractère, à tant d’égards respectable, des peuples du Nord. En revanche, nous jugeons, à notre point de vue, trop sévèrement les peuples du Sud, pour qui le ciel s’est montré si clément. Ce que M. de Pauw ose avancer, dans ses Recherches sur les Grecs, à l’occasion des philosophes cyniques s’applique entièrement ici. A son avis, on ne se fait pas une très-juste idée de l’état misérable de ces hommes. Leur maxime « se passer de tout » est, dit-il, très-favorisée par un climat qui donne tout. Tn pauvre homme, qui nous paraît misérable, peut satisfaire dans ces contrées à ses besoins les plus pressants et les plus nécessaires et même jouir du monde admirablement. Et, pareillement, un prétendu mendiant napolitain pourrait bien dédaigner la place de vice-roi de Norvège, et refuser l’honneur que la czarine de Russie lui ferait de le nommer gouverneur de Sibérie.

Certes, dans nos climats, un philosophe cynique mènerait une vie fort dure, tandis que, dans les pays du Sud, la nature semble le convier. Ici, un homme déguenillé n’est pas un homme nu ; celui qui n’a pas de maison à lui ni d’habitation louée, mais qui, en été, passe la nuit sous les avant-toits, sur le seuil des palais et des églises, dans les bâtiments publics, et, en cas de mauvais temps, se gîte quelque part pour un chétif salaire, n’est pas pour cela rejeté et misérable ; un homme n’est pas pauvre parce qu’il n’a pas songé au lendemain. Si l’on considère quelle masse d’aliments offre la mer poissonneuse, des produits de laquelle ces gens doivent, selon la règle, se nourrir un certain nombre de jours par semaine ; avec quelle abondance on peut se procurer, en chaque saison, toute espèce de fruits et de plantes potagères ; que la contrée où Naples se trouve a mérité son nom de Terra di Lavore (ce qui ne veut pas dire Terre de labeur, mais Terre de labour) ; qu’enfin toute la province porte depuis des siècles le nom honorable de Campa fina felice, on comprendra bientôt comment il peut être facile d’y vivre.

En somme, le paradoxe que j’ai hasardé donnerait lieu à maintes réflexions, si quelqu’un voulait entreprendre un tableau détaillé de Naples, ce qui exigerait assurément un talent peu commun et bien des années d’observation. Alors peut-être on remarquerait que le lazzarone n’est pas à tout prendre plus inactif que l’homme des autres classes, et l’on reconnaîtrait aussi que chacun, dans son genre, ne travaille pas pour vivre seulement, mais pour jouir ; et que, même dans le travail de la vie, chacun veut s’égayer. Voilà comment il se fait que les artisans sont généralement inférieurs a ceux du Nord ; que les fabriques n’y existent pas ; que, sauf chez les avocats et les médecins, eu égard à la masse delà population, on trouve peu de science, si considérables que soient les travaux particuliers des hommes de mérite ; qu’aucun peintre de l’école napolitaine n’a jamais été profond et n’est jamais devenu grand ; que les ecclésiastiques s’accommodent à merveille du loisir, et que les grands ne se plaisent guère à jouir de leurs biens que dans les voluptés, le luxe et la dissipation. Je sais bien que tout cela est dit d’une manière beaucoup trop générale, et que les traits caractéristiques de chaque classe ne peuvent être nettement tracés qu’après une connaissance et une observation plus exactes, mais, en somme, c’est, je crois, à ces résultats qu’on arriverait.

Je reviens au petit peuple de Naples. On remarque chez eux, comme chez les enfants d’humeur enjouée auxquels on commande quelque chose, qu’ils remplissent, il est vrai, leur tâche, mais qu’en même temps ils s’en font un badinage. Toute cette classe a l’esprit très-vif, un libre et juste coup d’œil ; son langage doit être figuré, ses saillies très-vives et mordantes. L’ancienne Atella était située dans le territoire de Naples. Polichinelle, son favori, continue ces jeux, et toute la classe populaire s’intéresse encore à ses boutades.

Dans le cinquième chapitre du troisième livre de son Histoir» naturelle Pline juge la Campanie1 seule digne d’une description détaillée. « Cette contrée est si heureuse, dit-il, si charmante, si fortunée, qu’on y reconnaît manifestement l’œuvre favorite de la nature. Car cet air vital, ce ciel, d’une douceur toujours salutaire, ces champs si fertiles, ces collines si radieuses, ces forêts si innocentes, ces bocages si touffus, ces arbres, d’une si riche variété, tant de montagnes aérées, de champs, de vignes, d’oliviers fertiles, de troupeaux aux riches toisons, de taureaux bien nourris, tant de lacs, une si grande richesse de rivières et de fontaines, qui l’arrosent tout entière ; tant de mers, tant de ports ; cette terre qui, de toutes parts, ouvre son sein au commerce, et, comme pour favoriser les mortels, s’avance ellemême à plaisir dans la mer I Je ne mentionne pas le génie et les mœurs de ses peuples, les nations que sa langue et ses. mains ont domptées. Les Grecs, qui parlent si magnifiquement d’eux-mêmes, ont porté sur ce pays le jugement le plus


1. Dans ce passage Pline a en vue non pas la Campanie seule, mais l’Italie tout entière. (Note du traducteur.) honorable, quand ils ont donné à une de ses parties le nom de Grande-Grèce. »

Naples, 29 mai 1787.

On observe partout, avec la plus vive sympathie, une gaieté extraordinaires. Les fleurs et les fruits de toutes couleurs dont la nature se décore, semblent convier les hommes à parer leurs personnes et tout ce qui leur appartient des couleurs les plus vives. Les mouchoirs, les rubans de soie, les fleurs sur le chapeau, sont la parure de quiconque peut s’accorder cette fantaisie. Les sièges et les commodes, dans les plus pauvres maisons, sont ornés de fleurs bigarrées sur un fond doré ; les calèches à un cheval sont elles-mêmes peintes en rouge éclatant ; les ciselures en sont dorées, les chevaux parés de fleurs artificielles, de houppes d’un rouge vif et de clinquant. Plusieurs ont des bouquets de plumes sur la tête, d’autres ont même de petits drapeaux, qui, dans la course, tournent à chaque mouvement. Nous avons coutume de déclarer barbare et de mauvais goût la préférence pour les couleurs bigarrées ; elle peut, en effet, l’être et le devenir d’une certaine façon, mais, sous l’azur d’un ciel brillant, rien n’est proprement bigarré. En effet rien ne peut surpasser la splendeur du soleil et son reflet dans la mer. La couleur la plus vive est éteinte par cette puissante lumière, et, parce que toutes les couleurs, toute la verdure des arbres et des plantes, le jaune, le brun, le rouge du sol, agissent sur l’œil avec une pleine vigueur, les fleurs et les vêtements colorés entrent par là dans l’harmonie générale. Les corsages et les jupes écarlates des femmes de Nettuno, ornées de larges galons d’or et d’argent, les autres costumes nationaux colorés, les vaisseaux peints, tout semble s’efforcer de se rendre un peu visible sous la splendeur du ciel et de la mer.

Et comme ils vivent, ils enterrent aussi les morts. Point de lente et noire procession qui trouble l’harmonie de ce monde joyeux. J’ai vu les funérailles d’un enfant. Un grand tapis de velours rouge, à large broderie d’or, couvrait une large civière ; dessus était posé un coffret ciselé, chargé de dorure et d’argenture, dans lequel le mort, vêtu de blanc, était couché tout couvert de rubans rosés. Aux quatre coins du coffret étaient quatre anges, hauts de deux pieds environ, qui tenaient sur l’enfant endormi des touffes de fleurs, et, comme ils n’étaient portés que sur des fils d’archal, cédant aux mouvements du brancard, ils balançaient et semblaient, avec le parfum de fleurs, répandre doucement la vie. Les anges balançaient d’autant plus vivement que le cortège parcourait les rues d’un pas rapide, et que les prêtres et les porte-cierges couraient plutôt qu’ils ne marchaient.

11 n’y a point de saison où l’on ne se voie entouré de comestibles. Le Napolitain aime à voir cette abondance, et, de plus, il veut que la marchandise en vente soit agréablement parée. A Sainte-Lucie, les poissons, rangés par espèces, sont étalés dans de propres et jolies corbeilles ; les écrevisses, les huîtres, les couteliers, les moules, entassés chacun à part et posés sur des feuilles vertes. Les boutiques de fruits secs et de légumes forment la décoration la plus bigarrée. Les oranges et les citrons de toute sorte, étalés et entremêlés de feuillage vert, offrent à l’œil un charmant spectacle. Mais il n’est rien que l’on pare avec plus de soin que les viandes, sur lesquelles les yeux du peuple se portent avec plus de convoitise, parce que l’appétit est aiguisé par une privation périodique. Sur l’étal du boucher, les quartiers de bœuf, de veau, de mouton, ne sont jamais exposés en vente sans que, à côté de la graisse, le flanc ou le cuissot ne soit couvert d’une large dorure. Il y a plusieurs jours de l’année, surtout aux fêtes de Noël, qui sont renommés comme jours de festins. Tout Naples devient alors un pays de Cocagne, et cinq cent mille hommes semblent s’être donné le mot pour ces réjouissances. La rue de Tolède et plusieurs places et rues du voisinage sont décorées de la manière la plus appétissante. Les boutiques où l’on vend les herbes, où l’on étale les raisins secs, les melons et les figues, réjouissent les yeux. Les comestibles sont suspendus en guirlandes à travers les rues ; ce sont de grands chapelets de saucisses dorées, nouées de rubans rouges ; des coqs d’Inde, qui portent tous un drapeau rouge sous le croupion.

On assurait qu’il s’en était vendu trente mille, sans compter ceux qu’on engraisse chez soi. De plus, une foule d’ânes, chargés d’herbages, de chapons, de jeunes agneaux, parcourent la ville et le marché, et les monceaux d’œufs qu’on voit ça et là forment une masse qu’on n’aurait pas imaginée. Et ce n’est pas assez que tout cela soit dévoré : chaque année un officier de police parcourt la ville à cheval, accompagné d’un trompette, et annonce dans toutes les places et les carrefours combien de milliers de bœufs, de veaux, d’agneaux, de porcs, les Napolitains ont consommés. Le peuple prête une oreille attentive, et se réjouit immodérément de ces grands nombres ; chacun se rappelle avec satisfaction la part qu’il a prise à ces réjouissances.

Quant à ces mets que nos cuisinières savent préparer sous tant de formes avec le lait et la farine, ils sont remplacés de deux manières chez ce peuple, qui n’aime pas dans ces choses les longs apprêts et qui n’a point de cuisine bien établie. Les macaronis de toute sorte, pâte de fine farine, délicate, fort travaillée, cuite et réduite en certaines formes, se trouvent partout à vil prix. On se contente le plus souvent de ’les cuire à l’eau, et le fromage râpé sert à la fois de graisse et d’assaisonnement. Au coin des grandes rues stationnent, avec leurs poêles, pleines d’huile bouillante, des fricasseurs, occupés, surtout les jours de fête, à cuire sur-le-champ pour chacun, selon son désir, des poissons ou des beignets. Ces gens ont un débit incroyable, et des milliers de chalands emportent de là leur repas de midi et du soir sur une petite feuille de papier.

Naples, 30 mai 1787.

Cette nuit, en me promenant par la ville, je suis arrivé au Môle. Là j’ai vu d’un coup d’œil la lune, sa clarté sur les franges des nuages, son reflet, doucement agité dans la mer, plus brillant et plus vif sur la cime des vagues les plus proches, puis les étoiles du ciel, les lampes du fanal, le feu du Vésuve, son reflet dans la mer et beaucoup de lumières isolées, éparses sur les vaisseaux. J’aurais voulu voir un thème si varié exécuté par van der Neer.

Naples, 31 mai 1787.

J’avais tellement fixé ma pensée sur la Fête-Dieu à Rome, et principalement sur les tapisseries d’après Raphaël, que, sans me laisser séduire par tous ces magnifiques tableaux de la nature, bien qu’ils ne puissent avoir leurs pareils dans le monde, je continuais obstinément mes préparatifs de départ. J’avais un passe-port, un voiturin m’avait donné des arrhes, car on fait ici, pour la sûreté des voyageurs, justement le contraire de chez nous. Kniep était occupé à s’établir dans un nouveau logement, bien mieux situé et plus spacieux. Avant d’en venir à ce changement, le bon Kniep m’avait fait entendre quelquefois qu’il était désagréable et, en quelque sorte, inconvenant d’entrer dans un logement et de n’y rien apporter. Un bois de lit, tout au moins, imprimerait aux gens de la maison quelque respect. Comme nous traversions aujourd’hui les immenses friperies de la place du Château, j’ai vu une paire de lits en fer bronzé que j’ai achetés aussitôt, et offerts à mon ami comme base future d’une couche solide et paisible. Un de ces portefaix qu’on a toujours sous la main les a portés avec les planches nécessaires dans le nouveau logement, et ces apprêts ont fait un si grand plaisir à Kniep, qu’il s’est décidé sur-le-champ à s’installer dans son nouveau domicile, et s’est d’abord procuré des planches à dessiner, du papier et toutes les choses nécessaires. Je lui ai cédé, selon notre convention, une partie des esquisses qu’il a faites dans les Deux-Siciles.

Naples, 1 juin 1787.

L’arrivée du marquis Lucchesini m’a fait différer mon départ de quelques jours. J’ai eu beaucoup de plaisir à faire sa connaissance. Il me semble un de ces hommes d’un heureux appétit moral, toujours prêts à s’asseoir au grand banquet du monde, tandis que nous autres, nous ressemblons à l’animal ruminant, qui se remplit par moments outre mesure, après quoi il ne peut rien prendre de plus avant d’avoir remâché et digéré sa nourriture. La marquise me plaît aussi beaucoup. C’est une véritable et digne Allemande.

Maintenant, je quitte Naples volontiers ; il faut même que je parte. Ces derniers jours, je me suis abandonné au plaisir de voir la société. J’ai fait la connaissance de plusieurs personnes intéressantes, et les heures que je leur ai consacrées me laissent une grande satisfaction. Mais quinze jours encore, et je me serais de plus en plus écarté de mon but. Et puis on devient ici toujours plus inactif.

Depuis mon retour de Paestum, j’ai vu peu de chose, excepté les trésors de Portici, et il me reste plusieurs objets à voir, pour lesquels je ne sais pas me remuer. Mais aussi ce musée est l’alpha et l’oméga de toutes les collections d’antiquités. C’est là qu’on peut voir combien les anciens étaient plus avancés que nous pour le joyeux sentiment des arts, tout arriérés qu’ils étaient pour la sévère industrie.

Naples, 1 juin 1787.

Le domestique qui m’a rendu mon passe-port en règle m’a appris en même temps, en regrettant mon départ, qu’une forte lave avait jailli du Vésuve, et prenait son chemin vers la mer ; elle avait déjà franchi les pentes les plus abruptes, et atteindrait la mer dans quelques jours. Je me suis trouvé dans une vive anxiété. J’ai consacré cette journée aux visites d’adieux, que je devais à tant de personnes obligeantes. Je vois déjà ce qui m’arrivera demain. On ne peut, sur son chemin, se dérober tout à fait aux hommes, mais, quelques services qu’ils nous rendent, quelques jouissances qu’ils nous procurent, ils finissent par nous détourner de nos desseins sérieux, sans que nous puissions avancer les leurs. Je sens un extrême déplaisir.

Le soir.

Mes visites de remerciement n’ont pas laissé elles-mêmes de m’intéresser et de m’instruire. On m’a montré obligeamment plusieurs choses différées ou négligées jusqu’à ce jour. Le cavalier Venuti m’a produit encore des trésors cachés. J’ai considéré de nouveau avec une grande vénération son Ulysse, inestimable, quoique mutilé. Pour dernière politesse, il m’a conduit dans la fabrique de porcelaine, où jîai gravé de mon mieux Hercule dans ma mémoire, et rassasié encore une fois mes yeux des vases de Campanie. Véritablement ému, et me faisant des adieux pleins d’amitié, il a fini par me dire en confidence où le soulier le blesse, et il désirait vivement que je pusse demeurer quelque temps encore avec lui. Mon banquier, que j’ai trouvé à table, ne voulait pas me laisser partir. Tout cela eût été fort bien, si la lave n’avait pas fixé sur elle mon imagination. Pendant que j’étais occupé de diverses choses, que je réglais mes comptes et que je faisais mes paquets, la nuit est arrivée, et j’ai couru au Môle. Là j’ai vu tous les feux et toutes les lumières, et leurs reflets plus vacillants encore, la mer étant agitée, la pleine lune dans toute sa magnificence à côté du Vésuve enflammé, et la lave enfin, qui manquait avant-hier, poursuivant sa sinistre marche enflammée. J’aurais voulu passer jusque-là, mais les préparatifs étaient trop longs, je ne serais arrivé que le matin. Je n’ai pas voulu me gâter par l’impatience le spectacle dont je j»uissais. Je suis resté sur le Môle, jusqu’à ce qu’enfin, malgré le va-et-vient de la foule, ses explications, ses récits, ses comparaisons, ses débats sur la direction que prendrait le torrent de lave, et mille bavardages pareils, j’ai senti mes yeux prêts à se fermer de sommeil.

Naples, 2 juin 1787.

J’aurais encore passé gaiement et utilement ce beau jour avec des personnes excellentes, et cependant contre mes vues et le cœur oppressé ; je contemplais avec regret la vapeur qui descendait lentement de la montagne vers la mer et marquait la route que la lave prenait d’heure en heure ; ma soirée non plus n’était pas libre : j’avais promis de rendre visite à la duchesse de Giovane, qui demeurait au château, où l’on me fit monter force escaliers et parcourir maints corridors, dont les plus élevés étaient encombrés de caisses, d’armoires et de tout le déplaisant bagage d’une garde-robe de cour. J’ai trouvé, dans une haute et grande chambre de peu ’d’apparence, une dame jeune et bien faite, dont la conversation est pleine de grâce et de délicatesse. Comme elle est née Allemande, elle n’ignorait pas que notre littérature s’est animée d’un esprit plus libéral, plus humain, qui embrasse un vaste horizon ; elle apprécie singulièrement les travaux de Herder et ce qui en approche ; elle se sent une inclination secrète pour la pure intelligence de Garve1. Elle voudrait marcher l’égale de nos femmes auteurs, et l’on voit bien que son désir serait d’avoir le talent et la réputation de bien écrire. Tel était l’objet de ses discours, et ils trahissaient en même temps son dessein d’exercer de l’influence sur les jeunes filles de condition. Une pareille conversation n’a point


1. Philosophe moraliste, successeur de Gellert & l’université de Leipzig. de limites. Le crépuscule avait commencé et nous étions encore sans lumières. Nous nous promenions dans la chambre ; la duchesse, s’approchant d’une embrasure fermée par des volets, en ouvrit un, et je vis ce qu’on ne voit qu’une fois dans sa vie. Si elle le fit à dessein de me surprendre, elle atteignit parfaitement son but. Nous étions à une fenêtre de l’étage supérieur, le Vésuve en face de nous : la lave coulante, dont on voyait déjà la flamme rougir (le soleil était couché depuis longtemps), cette flamme commençant à dorer la fumée qui l’accompagnait, la montagne tonnante, surmontée d’une vapeur épaisse, immobile, les différentes masses de cette vapeur séparées comme par des éclairs, illuminées en relief, à chaque nouvelle éruption ; de là jusqu’à la mer une traînée de flammes et de vapeurs enflammées ; du reste la mer et la terre, les rochers et les campagnes, visibles à la lueur du soir, dans une paisible clarté, dans un magique repos : tout cela, vu d’un coup d’œil en même temps que la lune se levait derrière les croupes de montagnes, pour compléter ce merveilleux tableau ! quelle scèneI quel digne sujet d’étonnement !

L’œil embrassait tout d’un regard, et, s’il ne pouvait passer en revue chaque détail, du moins il ne perdait jamais l’impression de ce grand ensemble. Si notre conversation avait été interrompue par ce spectacle, elle n’en devint ensuite que plus intime. Nous avions devant nous un texte que des milliers d’années ne suffiront pas à commenter. Plus la nuit s’avançait, plus la contrée semblait s’illuminer. La nuit brillait comme un autre soleil ; les colonnes de fumée, avec leurs traînées et leurs masses lumineuses, étaient distinctes jusque dans leurs détails ; on croyait même, avec une lunette peu forte, distinguer sur le fond noir de la montagne conique les roches brûlantes vomies par le cratère. Mon hôtesse (je me plais à lui donner ce titre, car il eût été difficile de me servir un plus excellent souper) lit porter les bougies à l’autre bout de la chambre, et cette belle femme, éclairée par la lune et servant de premier plan à ce merveilleux tableau, me semblait toujours plus belle ; je lui trouvais même d’autant plus de charme, que j’aimais à entendre dans ce paradis méridional un dialecte allemand des plus agréables. J’oubliai qu’il se faisait tard, si bien qu’elle dut enfin m’en faire souvenir. Elle était, dit-elle, contrainte à regret de me laisser partir ; l’heure approchait où ses galeries seraient fermées comme un cloître. Je quittai donc avec lenteur ce qui était loin et ce qui était près de moi, bénissant le sort qui m’avait si bien dédommagé le soir des fâcheuses politesses du jour. Quand je fus sous le ciel ouvert, je me dis que, dans le voisinage de cette lave plus considérable, j’aurais observé uniquement la répétition de la plus petite, et que cette vue générale, que cet adieu à Naples, étaient tout ce que j’avais pu désirer. Au lieu de me rendre chez moi, je dirigeais mes pas vers le Môle, pour contempler ce grand spectacle avec un autre premier plan ; mais la fatigue que j’éprouvais après une journée si pleine, ou peut-être le sentiment qu’on ne doit pas effacer une dernière et belle impression, me ramena chez Moriconi, où je trouvai Kniep qui venait de son nouveau logement me faire une visite du soir. En buvant ensemble une bouteille de vin, nous nous entretînmes de nos relations futures. Je lui promis qu’aussitôt que je pourrais produire quelques-uns de ses travaux en Allemagne, je ne manquerais pas de le recommander à l’excellent duc Ernest de Gotha, et qu’il en recevrait des commandes. Nous nous quittâmes ainsi le cœur joyeux, avec la perspective assurée d’une mutuelle activité.

Naples, 3 juin 1787. FMe de la Trinité.

Je cheminais donc dans un demi-étourdissement à travers l’immense tourbillon de cette ville incomparable, que je ne devais probablement jamais revoir, éprouvant toutefois le sentiment agréable de ne laisser derrière moi ni douleur ni repentir. Je pensais au bon Kniep, et, même éloigné de lui, je m’occupais avec zèle de ses intérêts. A la dernière barrière du faubourg, je fus distrait un moment par un garçon de café, qui me regarda au visage d’un air amical et s’éloigna en courant. Les douaniers n’en avaient pas encore fini avec le voiturin, quand je vis Kniep sortir du café, en portant sur un plateau une grande tasse de porcelaine de Chine pleine de café noir. Il s’approcha lentement de la portière avec une gravité qui partait du cœur et qui lui seyait fort bien. Je fus étonné et attendri : une pareille attention reconnaissante n’a pas son égale. « Vous m’avez donné, a-t-il dit, tant de marques de bienveillance et de bonté, vous avez exercé une telle action sur toute ma vie, que je vous prie d’accepter ici un symbole de ce que je vous dois. » Comme je ne trouve point de paroles dans ces occasions, je lui ai répondu en peu de mots que par son activité il avait déjà fait de moi son débiteur, et qu’en mettant à profit et en retravaillant nos trésors communs, il m’obligerait encore davantage. Là-dessus, nous nous sommes quittés comme il arrive rarement à des personnes que le hasard a rapprochées pour peu de temps. Peut-être la vie nous offrirait-elle beaucoup plus de satisfaction et d’avantages, si l’on se déclarait mutuellement avec franchise ce qu’on attend l’un de l’autre. Les obligations sontelles remplies, on est satisfait des deux côtés, et l’affection, qui est, en tout, le commencement et la fin, se produit comme par surcroît.

Sur la route, du 4 au 6 juin.

Comme je voyage seul cette fois, j’ai tout le temps de revenir sur les impressions des derniers mois, et je le fais avec beaucoup de plaisir. Cependant je reconnais bien souvent des lacunes dans mes observations. Si le voyage semble à celui qui l’a fait, passer d’un même cours, et se présente à l’imagination comme une suite continue, on sent toutefois qu’il est impossible d’en donner une juste idée. Le narrateur doit tout présenter isolément : comment cela formerait-il un ensemble dans l’esprit de ceux qui l’écoutent ? Aussi ai-je appris avec infiniment de plaisir par vos dernières lettres que vous vous occupez assidûment de l’Italie et de la Sicile ; que vous lisez des récits de voyages et que vous étudiez des gravures : l’assurance que mes lettres y gagnent m’est un grand soulagement. Si vous l’aviez fait ou si vous me l’aviez dit plus tôt, j’aurais montré encore plus de zèle. En réfléchissant que j’ai été devancé par des hommes distingués, comme Bartels, Mùnter, des architectes de divers pays, lesquels assurément poursuivaient des desseins extérieurs avec plus de soin que moi, qui n’avais en vue que les plus intimes, je me suis souvent tranquillisé, quand j’étais forcé de reconnaître l’insufOsance de mes efforts.

Si, en général, un homme ne doit être considéré que comme un supplément de tous les autres, et, s’il ne paraît jamais plus utile et plus aimable que lorsqu’il se donne pour tel, cela est surtout vrai des récits de voyages et des voyageurs. L’individualité, les vues, les temps, les circonstances favorables et défavorables, tout se présente diversement pour chacun. Si je connais les devanciers d’un voyageur, je le goûterai à son tour, je profiterai de lui, j’attendrai son successeur, auquel je ferai aussi un bon accueil, lors même que, dans l’intervalle, j’aurai eu le bonheur de visiter moi-même le pays.