Voyages (Ibn Battuta, Sanguinetti)/La Russie méridionale

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Traduction par Defrémery et Sanguinetti.
Imprimerie nationale (Tome deuxièmep. 354-451).

Nous séjournâmes à Sinope environ quarante jours, attendant une occasion favorable de nous rendre par mer à la ville de Kiram. Nous louâmes un vaisseau appartenant à des Grecs, et nous attendîmes encore onze jours, dans l’espoir d’un vent favorable, après quoi nous nous embarquâmes. Au bout de trois jours, lorsque nous nous trouvions déjà parvenus au milieu de la mer (Noire), celle-ci devint très-agitée ; notre situation fut pénible et nous vîmes la mort de très-près. Je me trouvai dans la cabine du vaisseau en compagnie d’un habitant du Maghreb, qui s’appelait Abou Becr. Je lui ordonnai de monter sur le tillac du navire, afin d’examiner l’état de la mer. Il obéit, vint me rejoindre dans la cabine et me dit : « Je vous recommande à Dieu. » Une tempête sans pareille survint ; puis le vent changea et nous repoussa jusqu’aux environs de la ville de Sinope, que nous venions de quitter. Un des marchands voulut descendre dans le port de cette ville ; mais j’empêchai le propriétaire du vaisseau de le faire débarquer. Bientôt le vent redevint favorable, et nous nous remîmes en route. Lorsque nous eûmes parcouru la moitié de la mer, elle fut de nouveau très-agitée, et nous nous vîmes dans une situation pareille à la précédente. Enfin le vent se remit, et nous aperçûmes les montagnes du continent voisin.

Nous nous dirigeâmes vers un port appelé Kerch (Kertch, Panticapée ou Bosphore) et voulûmes y entrer. Des hommes, qui se trouvaient sur la montagne, nous firent signe de ne pas y aborder. En conséquence, nous craignîmes pour notre vie, dans la croyance qu’il se trouvait là des vaisseaux ennemis, et nous retournâmes vers le continent. Lorsque nous en approchâmes, je dis au maître du vaisseau : « Je veux descendre ici. » Il me fit descendre sur le rivage. J’y vis une église, je m’y rendis et y trouvai un moine. J’aperçus, sur une des murailles de l’église, la représentation d’un Arabe, coiffé d’un turban et ceint d’un sabre. Dans sa main était une lance et devant lui brûlait une lampe. Je dis au moine : « Quelle est cette figure ? » Il me répondit : « C’est la figure du prophète Aly », et je fus étonné de sa réponse. Nous passâmes cette nuit dans l’église et nous fîmes cuire des poulets ; mais nous ne pûmes les manger, car ils étaient au nombre des provisions que nous avions embarquées dans le vaisseau, et tous les objets qui se trouvaient à bord étaient imprégnés de l’odeur de la mer.

L’endroit où nous débarquâmes faisait partie de la plaine connue sous le nom de Decht Kifdjak. Decht, dans la langue des Turcs, signifie la même chose que Sahrâ, en arabe, (plaine, désert). Cette plaine est verdoyante et fleurie ; mais il ne s’y trouve ni montagne, ni arbre, ni colline, ni pente. Il n’y a pas de bois à brûler, et l’on n’y connaît point d’autre combustible que la fiente d’animaux, laquelle est appelée tezec (bouse). Tu verrais les principaux d’entre les indigènes ramasser ce fumier, et le porter dans les pans de leurs vêtements. On ne voyage pas dans cette plaine, sinon sur des chariots. Elle s’étend l’espace de six mois de marche, dont trois dans les états du sultan Mohammed Uzbec, et trois dans ceux d’autres princes. Le lendemain de notre arrivée dans ce port, un des marchands, nos compagnons, alla trouver ceux des habitants de cette plaine qui appartiennent à la nation connue sous le nom de Kifdjak, et qui professent la religion chrétienne. Il loua d’eux un chariot traîné par des chevaux. Nous y montâmes, et nous arrivâmes à la ville de Cafa, grande cité qui s’étend sur le bord de la mer, et qui est habitée par des chrétiens, la plupart Génois. Ils ont un chef appelé Addemedîr (Demetrio ?). Nous y logeâmes dans la mosquée des musulmans.


ANECDOTE.

Lorsque nous fûmes descendus dans cette mosquée et que nous y eûmes resté environ une heure, nous entendîmes retentir de tous côtés le son des cloches. Je n’avais alors jamais entendu ce bruit ; j’en fus effrayé et j’ordonnai à mes compagnons de monter sur le minaret, de lire le Coran, de louer Dieu et de réciter l’appel à la prière ; ils obéirent. Or nous aperçûmes qu’un homme s’était introduit près de nous, couvert d’une cuirasse et armé. Il nous salua et nous le priâmes de nous apprendre qui il était. Il nous fit savoir qu’il était le kâdhi des musulmans de l’endroit, et ajouta : « Lorsque j’ai entendu la lecture du Coran et l’appel à la prière, j’ai tremblé pour vous, et je suis venu vous trouver comme vous voyez. » Puis il s’en retourna ; mais nous n’éprouvâmes que de bons traitements.

Le lendemain, l’émir vint nous visiter et nous fit servir un festin. Nous mangeâmes chez lui et nous nous promenâmes dans la ville, que nous trouvâmes pourvue de beaux marchés. Tous ses habitants sont des mécréants. Ensuite nous descendîmes dans le port, et nous vîmes qu’il était admirable. Il s’y trouvait environ deux cents vaisseaux, tant bâtiments de guerre que de transport, petits et grands. Ce port est au nombre des plus célèbres de l’univers.

Nous louâmes un chariot et nous nous rendîmes à Kiram (Eski-kirim ou Solghât), ville grande et belle, qui fait partie des états du sultan illustre, Mohammed Uzbec khân ; elle a un gouverneur nommé par lui et appelé Toloctomoûr. Nous avions été accompagnés pendant le voyage par un des serviteurs de cet émir. Cet homme ayant annoncé à son maître notre arrivée, celui-ci m’envoya un cheval par son imâm Sa’d eddîn. Nous logeâmes dans un ermitage, dont le supérieur était Zâdeh alkhoràçàny. Ce cheïkh nous témoigna de la considération, nous complimenta sur notre arrivée, et nous traita généreusement. Il est fort vénéré de ces peuples ; je vis les habitants de la ville, kâdhis, prédicateurs, jurisconsultes et autres, venir le saluer. Ce cheïkh Zâdeh m’apprit qu’un moine chrétien habitait un monastère situé hors de la ville, qu’il s’y livrait aux pratiques de la dévotion et jeûnait très-fréquemment ; qu’il allait même jusqu’à jeûner quarante jours de suite, après quoi il rompait le jeûne avec une seule fève ; enfin, qu’il découvrait clairement les choses cachées. Le cheïkh me pria de l’accompagner dans une visite à ce personnage. Je refusai ; mais, dans la suite, je me repentis de ne l’avoir pas vu, et de ne pas avoir ainsi reconnu la vérité de ce qu’on disait de lui.

Je vis à Kiram le grand kâdhi de cette ville, Chems eddîn Assâïly, juge des hanéfites ; le kâdhi des châfeïtes, qui s’appelait Khidhr ; le jurisconsulte et professeur ’Alà eddîn alassy ; le prédicateur des châfeïtes, Abou Becr, qui remplissait les fonctions d’orateur dans la mosquée djâmi’, fondée dans cette ville par le défunt Almélic annâcir. Je vis aussi le cheïkh, le sage et pieux Âlozhafïèr eddin (il était Grec de naissance, mais il embrassa sincèrement l’islamisme) ; enfin le cheikh pieux et dévot, Mozhhir eddin, qui était au nombre des légistes les plus considérés. L’émir Toloctomoûr était alors malade, et nous allâmes le visiter ; il nous témoigna de la considération et nous traita bien. Il était sur le point de se mettre en route pour la ville de Sera, résidence du sultan Mohammed Uzbec. Je me disposai à partir en sa compagnie, et j’achetai pour cela des chariots.


DESCRIPTION DES CHARIOTS SUR LESQUELS ON VOYAGE DANS CE PAYS.

Les habitants de cette contrée les appellent ’arabah, et ce sont des chariots, dont chacun est pourvu de quatre grandes roues. Il y en a qui sont traînés par deux chevaux, ou même davantage ; des bœufs et des chameaux les traînent également, selon la pesanteur ou la légèreté du char. L’individu qui conduit l’arabah monte sur un des chevaux qui tirent ce véhicule, et sa monture est sellée. Il tient dans sa main un fouet, alin d’exciter les chevaux à la marche, et un grand morceau de bois, avec lequel il les touche, lorsqu’ils se détournent du chemin. On place sur le chariot une espèce de pavillon, fait de baguettes de bois, liées ensemble avec de minces lanières de cuir. Cette sorte de tente est très-légère, elle est recouverte de feutre ou de drap, et il y a des fenêtres grillées, par lesquelles celui qui est assis en dedans voit les gens, sans en être vu. Il y change de position à volonté ; il dort, il mange, il lit et il écrit pendant la marche. Ceux de ces chariots qui portent les bagages, les provisions de route et les magasins de vivres, sont recouverts d’un pavillon pareil, fermant par une serrure.

Lorsque je voulus me mettre en route, je préparai, pour mon usage, un chariot recouvert de feutre, et où je pris place avec une jeune esclave qui m’appartenait ; un autre plus petit, pour mon compagnon ’Afif eddîn Ettoûzery ; et pour mes autres compagnons, un grand chariot, traîné par trois chameaux, sur l’un desquels était monté le conducteur de l’arabah.

Sous partîmes en compagnie de l’émir Toloctomoûr, de son frère ’Iça et de ses deux fils, Cothloûdomoûr et Sâroûbec. Ledit émir fut aussi accompagné dans ce voyage par son imâm Sa’d eddîn, par le prédicateur Abou Becr, le kâdhi Chems eddîn, le jurisconsulte Cherf eddîn Moùça, et le nomenclateur (sorte de chambellan) Alâ eddîn. Les fonctions de ce dernier officier consistent à se tenir devant l’émir dans sa salle de réception, et, lorsque arrive le kâdhi, à se lever devant lui et à dire à haute voix : « Bismillâhi (au nom de Dieu), voici notre seigneur, notre maître, le chef des kàdhis et des magistrats, celui qui rend des réponses juridiques et des sentences claires et évidentes ; au nom de Dieu ! » Lorsqu’arrive un jurisconsulte respecté ou un homme considérable, le nomenclateur dit ces mots : « Au nom de Dieu ! voici notre seigneur, N de la religion ; bismillâhi ! » Les assistants se préparent à recevoir le nouveau venu, ils se lèvent devant lui, et lui font place dans la salle.

C’est la coutume des Turcs de voyager dans cette plaine de la même manière que les pèlerins voyagent sur la route du Hidjâz. Ils se mettent en marche après la prière de l’aurore, campent vers neuf ou dix heures du matin, repartent après l’heure de midi, et s’arrêtent de nouveau le soir. Lorsqu’ils se sont arrêtés quelque part, ils délient leurs chevaux, leurs chameaux et leurs bœufs, des arabah où ils sont attachés, et les mettent en liberté, afin qu’ils se repaissent, soit de nuit, soit de jour. Personne ne fait donner de fourrage à un herbivore, pas même le sultan. C’est le propre de cette plaine, que ses plantes remplacent l’orge pour les bêtes de somme, et aucun autre pays ne possède cette propriété. Pour ce motif, les bêtes de somme sont en grand nombre dans le kifdjak ; elles n’ont ni pasteurs, ni gardiens, à cause de la sévérité des lois des Turcs contre le vol. Voici quelle est leur jurisprudence à cet égard : celui en la possession duquel on trouve un cheval dérobé, est obligé de le rendre à son maître, et de lui en donner neuf semblables ; s’il ne peut le faire, ses enfants sont saisis en remplacement de cette amende ; si, enfin, il n’a pas d’enfant, il est égorgé comme une brebis.

Ces Turcs ne mangent pas de pain, ni aucun autre aliment solide (litt. grossier, dur). Us préparent un mets avec un ingrédient que l’on trouve dans leur pays, qui ressemble à l’anly (espèce de millet) et que l’on appelle addoûghy. Pour cela ils placent de l’eau sur le feu, et, lorsqu’elle bout, ils y versent un peu de ce doûghy. S’ils ont de la viande, ils la coupent en petits morceaux et la font cuire avec ces grains. Ensuite, on sert à chaque personne sa portion dans une écuelle, on verse par-dessus du lait caillé, et on avale le tout. Ils boivent encore, après cela, du lait de jument aigri, qu’ils appellent kimizz.

Ce sont des gens forts, vigoureux et d’un bon tempérament. Ils font quelquefois usage d’un mets qu’ils appellent alboûrkhâny. C’est une pâte qu’ils coupent en petits morceaux ; ils y font un trou au milieu et les placent dans un chaudron ; lorsqu’ils sont cuits, ils répandent dessus du lait aigri et les avalent. Ils ont aussi une liqueur fermentée, fabriquée avec les grains du doûghy dont il a été question précédemment. Ces gens regardent comme une honte l’usage des sucreries. Je me trouvais un jour près du sultan Uzbec pendant le mois de ramadhân. On apporta de la viande de cheval, qui est celle dont ces peuples mangent le plus, de la viande de mouton, et du richta, lequel est une espèce de vermicelle, que l’on fait cuire, et que l’on boit avec du lait caillé. J’apportai cette même nuit au sultan un plateau de sucreries, qu’avait préparées un de mes compagnons, et je les lui présentai. Il y porta son doigt et le fourra ensuite dans sa bouche, mais il s’en tint là. L’émir Toloctomoûr me raconta qu’un des principaux esclaves de ce sultan avait environ quarante enfants ou petits-enfants, et que le sultan lui dit un jour : « Mange des sucreries et je vous affranchirai tous » ; mais que cet homme refusa et répondit : « Quand bien même tu devrais me tuer, je n’en mangerais pas. »

Lorsque nous fumes sortis de la ville de Kiram, nous campâmes près de l’ermitage de l’émir Toloctomoûr, dans un endroit appelé Sedjidjân, et il m’envoya inviter à l’aller trouver. J’enfourchai mon cheval, car j’en avais un toujours prêt à être monté par moi et que conduisait le cocher de l’arabah ; je m’en servais quand je voulais. Je me rendis donc à l’ermitage, et je trouvai que l’émir y avait préparé des mets abondants, parmi lesquels il y avait du pain. On apporta ensuite, dans de petites écuelles, une liqueur de couleur blanchâtre, et les assistants en burent. Le cheïkh Mozhaffer eddîn était assis tout près de l’émir, et je venais après le cheïkh. Je dis à celui-ci : « Qu’est-ce que cela ? » — « C’est, me répondit-il, de l’eau de dohn (graisse, etc.) » Je ne compris pas ce qu’il voulait dire ; je goûtai de ce breuvage, mais je lui trouvai une saveur acide, et je le laissai. Lorsque je fus sorti, je m’informai de cette boisson ; on me dit : « C’est du nebidh (liqueur fermentée) fait avec des grains de doûghy. » Ces peuples, en effet, sont du rite hanéfite, et le nebidh est considéré par eux comme permis. Ils appellent cette boisson fabriquée avec du doùghy, du nom d’alboûzah (sorte de bière). Le cheikh Mozhaller eddîn m’avait sans doute dit : « C’est de l’eau de dokhn (millet) ». Mais il avait une prononciation barbare, et je crus qu’il disait : « C’est de l’eau de dohn. »

Apres avoir dépassé dix-huit stations, à partir de Kiram, nous arrivâmes près d’un grand amas d’eau, que nous mîmes un jour entier à traverser à gué. Lorsque les bêtes de somme et les voitures y furent entrées en grand nombre, la boue augmenta et le passage devint plus difficile. L’émir pensa à ma commodité, et me fit partir devant lui, avec un de ses serviteurs. Il écrivit en ma faveur une lettre à l’émir d’Azâk (Azof), pour l’informer que je désirais me rendre près du roi, et pour l’engager à me traiter avec considération. Nous marchâmes jusqu’à ce que nous atteignissions un autre amas d’eau, que nous mîmes une demi-journée à traverser ; puis, ayant encore voyagé pendant trois jours, nous arrivâmes à la ville d’Azâk, qui est située sur le rivage de la mer.

C’est une place bien bâtie ; les Génois et d’autres peuples s’y rendent avec des marchandises. Un des jeunes-gens-frères Akhy Bitchaktchy, y habite ; il est au nombre des grands personnages, et donne à manger aux voyageurs. Lorsque la lettre de l’émir Toloctomoûr parvint au gouverneur d’Azâk, Mohammed Khodjah alkhârizmy, il sortit à ma rencontre accompagné du kâdhi et des étudiants, et me fit apporter des aliments. Quand nous lui eûmes donné le salut, nous nous arrêtâmes dans un endroit où nous mangeâmes. Nous arrivâmes ensuite à la ville, et nous logeâmes en dehors, non loin d’un couvent appelé le couvent de Khidhr et d’Élie. Un cheïkh habitant à Azâk, et appelé Radjab Ennabr Meliky, par allusion à une bourgade de l’Irâk (Nakhr Melic, ou canal du roi), sortit de la ville, et nous donna un beau festin dans un ermitage qui lui appartenait. L’émir Toloctomoûr arriva deux jours après nous, et l’émir Mohammed sortit à sa rencontre, avec le kâdhi et les étudiants ; on prépara pour lui des festins, et l’on dressa trois tentes contigües l’une à l’autre ; l’une d’elles était de soie de diverses couleurs et magnifique, et les deux autres de toile de lin. Ou les entoura d’une serâtcheh, ou enceinte de toile, que l’on appelle chez nous afrâdj (tente, et aussi assemblage de tentes, camp). En dehors se trouvait le vestibule, qui a la même forme que le bordj, ou tour, dans notre pays (à Vez). Lorsque l’émir fut descendu de cheval, on étendit devant lui des pièces de soie, sur lesquelles il marcha. Ce fut par une suite de sa générosité et de sa bonté qu’il me fit partir avant lui, afin que cet autre émir vît dans quelle estime il me tenait.

Nous arrivâmes ensuite à la première tente, qui était préparée pour que Toloctomoûr s’y reposât. A la place d’honneur était un grand siège de bois, incrusté d’or et revêtu d’un beau coussin, pour que l’émir pût s’y asseoir. Celui-ci me fit marcher devant lui, et il agit ainsi à l’égard du cheïkh Mozhaffer eddîn ; puis il monta et s’assit entre nous deux. Nous nous trouvions ainsi tous trois sur le coussin. Le kâdhi et le prédicateur de Toloctomoûr s’assirent, de même que le kâdhi et les étudiants de cette ville, à la gauche de l’estrade et sur de riches tapis. Les deux fils de l’émir Toloctomoür, son frère, l’émir Mohammed et ses enfants se tinrent debout, en signe de respect. Après cela on apporta des aliments, consistant en chair de cheval, et autres viandes, ainsi que du laitage de jument. Puis on servit la boisson dite boûzah. Lorsqu’on eut fini de manger, les lecteurs du Coran firent une lecture avec leurs belles voix. Ensuite on dressa une chaire et le prédicateur y monta. Les lecteurs du Coran s’assirent devant lui, et il fit un discours éloquent, pria pour le sultan, pour l’émir et pour les assistants. Il parlait d’abord en arabe, puis il traduisait ses paroles en turc. Dans l’intervalle, les lecteurs du Coran répétaient des versets de ce livre avec des modulations merveilleuses ; puis ils commencèrent à chanter. Ils chantaient d’abord en arabe et ils nomment cela alkaoul (la parole), puis en persan et en turc, ce qu’ils appellent almolamma’ (le discours bigarré). On apporta plus tard d’autres mets, et l’on ne cessa d’agir ainsi jusqu’au soir. Toutes les fois que je voulus sortir, l’émir m’en empêcha. Enfin, l’on apporta un vêtement pour l’émir, et d’autres pour ses deux fils, pour son frère, pour le cheikh Mozhaffer eddîn, et pour moi. L’on amena dix chevaux pour l’émir et pour son frère, six pour ses deux fils, pour chaque grand de sa suite un cheval, et un aussi pour moi.

Les chevaux sont très-nombreux dans cette contrée et ils coûtent fort peu. Le prix d’un excellent cheval est de cinquante ou soixante dirhems du pays, qui correspondent à un dinar du Maghreb, ou environ. Ces chevaux sont les mêmes que l’on connaît en Égypte sous le nom d’acâdich. (au singulier icdîch, cheval de race mélangée, et aussi un cheval hongre). C’est d’eux que les habitants tirent leur subsistance, et ils sont aussi nombreux dans ce pays que les moutons dans le nôtre, ou même bien davantage : un seul Turc en possède quelquefois des milliers. C’est la coutume des Turcs établis dans ce pays, et possesseurs de chevaux, déplacer, sur les ’arabah dans lesquels montent leurs femmes, un morceau de feutre de la longueur d’un empan, lié à un bâton mince, long d’une coudée, et fixé à l’un des angles du chariot. On y place un morceau par chaque millier de chevaux, et j’en ai vu qui avaient dix morceaux et au-dessus. Ces chevaux sont transportés dans l’Inde, et il y en a dans une caravane jusqu’à six mille, tantôt moins et tantôt plus. Chaque marchand en a cent ou deux cents, plus ou moins. Les marchands prennent à gage, pour chaque troupe de cinquante chevaux, un gardien qui en a soin et les fait paître comme des moutons ; cet homme se nomme chez eux alkachy. Il monte un des chevaux, et tient dans sa main un long bâton auquel est attachée une corde. Quand il veut saisir un de ces animaux, il se place vis-à-vis de celui-ci avec le cheval qu’il a pour monture ; il lui lance la corde au cou, le tire à soi, monte sur son dos, et laisse paître l’autre.

Lorsque les marchands sont arrivés avec leurs chevaux dans le Sind, ils leur font manger des grains, parce que les plantes du Sind ne sauraient remplacer l’orge. Il meurt beaucoup de ces animaux, et il en est aussi dérobé. On fait payer aux propriétaires un droit de sept dinars d’argent par cheval, dans une localité du Sind appelée Chechnakâr ; ils sont aussi taxés à Moltân, capitale du Sind. Autrefois, ils étaient imposés au quart de la valeur de ce qu’ils importaient. Mais le roi de l’Inde, le sultan Mohammed, a aboli ce droit ; il a ordonné que l’on perçût sur les marchands musulmans la zekâh (dîme aumônière, consistant en deux et demi pour cent du capital), et sur les infidèles, le dixième. Malgré cela, il reste aux marchands de chevaux un grand bénéfice, car ils vendent, dans l’Inde, un cheval de peu de valeur, cent dinars d’argent ; ceux-ci équivalent, en or du Maghreb, à vingt-cinq dinars. Souvent ils en retirent le double ou le triple de cette somme. Un excellent cheval vaut cinq cents dinars ou davantage. Les habitants de l’Inde ne les achètent pas pour la marche précipitée et la course ; car ils revêtent, dans les combats, des cottes de mailles, et ils en couvrent aussi leurs chevaux. Ils prisent seulement, dans un cheval, sa force et la longueur de ses pas. Quant aux chevaux qu’ils recherchent pour la course, on les leur amène du Yaman, de l’Oman et du Fars. Un de ces derniers se vend depuis mille jusqu’à quatre mille dinars.

Lorsque l’émir Toloctomoûr fut parti d’Azâk, je restai dans cette ville trois jours après lui, jusqu’à ce que l’émir Mohammed Khodjah m’eût préparé les objets nécessaires pour le voyage. Je me mis alors en route pour Mâlchar [Mâdjar), qui est une cité considérable, et l’une des plus belles villes qui appartiennent aux Turcs ; elle est située sur un grand fleuve (la Kouma). Il s’y trouve des jardins, et les fruits y abondent. Nous y logeâmes dans l’ermitage du cheïkh pieux et dévot, du vénérable Mohammed albathàïhy, origiuaire des Bathâïh, ou marais de l’Irâk. Il était le successeur et vicaire du cheïkh Ahmed arrifa'y, dont Dieu soit satisfait. Il y avait dans sa zâouïah environ soixante et dix fakîrs arabes, persans, turcs et grecs, tant mariés que célibataires. Leurs moyens d’existence consistaient en aumônes. Les habitants de ce pays ont une très-bonne opinion des fakîrs, et toutes les nuits ils amènent à l’ermitage des chevaux, des bœufs et des moutons. Le sultan et les princesses viennent visiter le cheïkh et recevoir ses bénédictions ; ils le traitent avec la plus grande libéralité, et lui font des présents considérables, particulièrement les femmes. Celles-ci répandent de nombreuses aumônes et recherchent les bonnes œuvres. Nous fîmes dans la ville de Mâdjar la prière du vendredi. Lorsque l’on se fut acquitté de cette prière, le prédicateur Izz eddîn monta en chaire. C’était un des docteurs ès-lois et des hommes distingués de Bokhâra ; il avait un bon nombre de disciples, et de lecteurs du Coran, qui lisaient ce livre devant lui. Il prêcha et exhorta les assistants en présence de l’émir et des grands de la ville ; puis le cheïkh Mohammed albathâïhy se leva et dit : « Le jurisconsulte et prédicateur désire voyager, et nous voulons pour lui des provisions de route. » Ensuite il ôta une tunique d’étoffe de laine, qui le couvrait, et ajouta : « Voilà le don que je lui fais. » Parmi les assistants, les uns se dépouillèrent de leurs vêtements, les autres donneront un cheval, d’autres, de l’argent. Beaucoup de ces divers objets furent recueillis pour le docteur.

Je vis, dans le bazar de cette ville, un juif qui me salua et me parla en arabe. Je l’interrogeai touchant son pays, et il me dit qu’il était originaire d’Espagne, qu’il était arrivé par la voie de terre, qu’il n’avait pas voyagé sur mer, et était venu, par le chemin de Constantinople la Grande, de l’Asie Mineure et du pays des Circassiens. Il ajouta que l’époque de son départ de l’Espagne remontait à quatre mois. Les marchands voyageurs, qui connaissent ces matières, m’informèrent de la vérité de son discours.

Je fus témoin, dans cette contrée, d’une chose remarquable, c’est-à-dire de la considération dont les femmes jouissent chez les Turcs ; elles y tiennent, en effet, un rang plus élevé que celui des hommes. Quant aux femmes des émirs, la première fois que j’en vis une, ce fut lorsque je sortis de Kiram. J’aperçus alors la princesse, femme de l’émir Salthiyah, dans son chariot. Toute la voiture était recouverte de drap bleu d’un grand prix ; les fenêtres et les portes du pavillon étaient ouvertes. Devant la princesse se tenaient quatre jeunes filles, d’une exquise beauté et merveilleusement vêtues. Par derrière venaient plusieurs autres chariots, où se trouvaient les jeunes filles qui la servaient. Lorsqu’elle approcha de la station de l’émir, elle descendit de l’arabah ; environ trente jeunes filles descendirent aussi, pour soulever les pans de sa robe. Ses vêtements étaient pourvus de boutonnières ; chaque jeune fille en prenait une ; elles soulevaient ainsi les pans de tous côtés, et de cette manière la kbâtoûn marchait avec majesté. Lorsqu’elle fut arrivée près de l’émir, il se leva devant elle, lui donna le salut et la fit asseoir à son côté, les jeunes esclaves entourant leur maîtresse. On apporta des outres de kimizz, ou lait de cavale. Elle en versa dans une coupe, s’assit sur ses genoux devant l’émir, et la lui présenta. Lorsqu’il eut bu, elle fit boire son beau-frère, et l’émir la fit boire à son tour. On servit des aliments, la princesse en mangea avec l’émir, il lui donna un vêtement et elle s’en retourna. C’est de cette manière que sont traitées les femmes des émirs, et nous parlerons ci-après des femmes du roi. Quant à celles des trafiquants et des petits marchands, je les ai vues aussi. L’une de celles-ci sera, par exemple, dans un chariot traîné par des chevaux. Près d’elle se trouveront trois ou quatre jeunes filles, portant les pans de sa robe, et sur sa tête sera un boghthâk, c’est-à-dire un âkroûf (bonnet haut, de forme conique), incrusté de joyaux et garni, à son extrémité supérieure, de plumes de paons. Les fenêtres de la tente du chariot seront ouvertes, et l’on verra la figure de cette femme ; car les femmes des Turcs ne sont pas voilées. Une autre, en observant ce même ordre et accompagnée de ses serviteurs, apportera au marché des brebis et du lait, qu’elle vendra aux gens pour des parfums. Souvent la femme est accompagnée de son mari, que quiconque le voit prend pour un de ses serviteurs. Il n’a d’autre vêtement qu’une pelisse de peau de mouton, et il porte sur sa tête un haut bonnet, qui est en rapport avec cet habit, et qu’on appelle alcula.

Nous nous préparâmes à partir de la ville de Madjar, pour nous diriger vers le camp du sultan, qui était placé à quatre journées de distance, dans un endroit nommé Bichdagh (Bech-Taw). Le sens de bich, dans la langue des Turcs, est « cinq », et dagh a la signification de « montagne ». Dans ces cinq montagnes se trouve une source d’eau thermale, dans laquelle les Turcs se lavent ; car ils prétendent que quiconque s’y est baigné, est à l’abri des attaques de la maladie. Nous nous mîmes donc en marche vers l’emplacement du camp, et nous y arrivâmes le premier jour de ramadhân. Nous trouvâmes que le cortège du sultan avait changé de place, et nous revînmes au lieu d’où nous étions partis, parce que le camp devait être planté dans le voisinage. Je dressai ma tente sur une colline située en cet endroit ; je fixai devant la tente un étendard et je plaçai les chevaux et les chariots par derrière. Sur ces entrefaites, arriva le cortège impérial, que les Turcs appellent ordou (camp, horde). Nous vîmes ainsi une grande ville qui se meut avec ses habitants, qui renferme des mosquées et des marchés, et où la fumée des cuisines s’élève dans les airs ; car les Turcs font cuire leurs mets pendant le voyage même. Des chariots, traînés par des chevaux, transportent ces peuples, et lorsqu’ils sont arrivés au lieu du campement, ils déchargent les tentes qui se trouvent sur les arabah, et les dressent sur le sol ; car elles sont très-légères. Ils en usent de même avec les mosquées et les boutiques. Les épouses du sultan passèrent près de nous, chacune avec son cortège séparé. Lorsque la quatrième en rang vint à passer (c’est la fille de l’émir ’Ira bec, et nous en parlerons ci-après), elle vit la tente dressée au sommet de la colline, et l’étendard qui était planté devant, lequel indiquait un nouvel arrivé. Elle envoya des pages et des jeunes filles, qui me saluèrent et me donnèrent le salut de sa part. Pendant ce temps elle était arrêtée à les attendre. Je lui envoyai un présent, par un de mes compagnons et par le mo’arrif ou chambellan de l’émir Toloctomoûr. Elle accueillit ce don comme un présage favorable, et ordonna que je logeasse dans son voisinage ; puis elle se remit en marche. Le sultan arriva ensuite et campa dans son quartier séparé.


DU SULTAN ILLUSTRE MOHAMMED UZBEC KHÂN.

Son nom est Mohammed Uzbec, et le sens de khân, chez les Turcs, est celui de sultan. Il possède un grand royaume, il est Irès-puissant, illustre, élevé en dignité, vainqueur des ennemis de Dieu, les habitants de Constantinople la Grande, et plein d’ardeur pour les combattre. Ses états sont vastes, et ses villes considérables. Parmi celles-ci, on compte Cafa, Kiram, Mâdjar, Azâk, Sordak (lisez Soûdâk), Khârezm et sa capitale, Asserâ. C’est un des sept plus grands et plus puissants rois du monde, savoir : 1° notre maître, le prince des croyants, l’ombre de Dieu sur la terre, chef de la troupe victorieuse, laquelle ne cessera de défendre la vérité jusqu’au jour de la résurrection ; que Dieu affermisse son autorité et ennoblisse sa victoire ! (il s’agit ici du roi de Fez) ; 2° le sultan d’Égypte et de Syrie ; 3° le sultan des deux Irâks ; 4° le sultan Uzbec, dont il est ici question ; 5° le sultan du Turkistân et de Mâwarâ’nnahr (Transoxiane) ; 6° le sultan de l’Inde ; 7 le sultan de la Chine. Lorsque le sultan Uzbec est en voyage, il n’a avec lui, dans son camp, que ses mamloùcs et les grands de son empire. Chacune de ses femmes occupe un quartier séparé ; quand il veut se rendre près d’une d’elles, il l’envoie prévenir, et elle se prépare à le recevoir. Il observe, dans ses audiences, dans ses voyages et dans ses affaires un ordre surprenant et merveilleux.

Il a coutume de s’asseoir le vendredi, après la prière, dans un pavillon appelé le pavillon d’or, et qui est richement orné et magnifique. Il est formé de baguettes de bois, revêtues de feuilles du même métal. Au milieu est un trône de bois, recouvert de lames d’argent doré ; ses pieds sont d’argent massif, et leur partie supérieure est incrustée de pierreries. Le sultan s’assied sur le trône, ayant à sa droite la princesse Thaïthoghly, après laquelle vient la khâtoûn Kebec, et à sa gauche, la khâtoûn Beïaloûn, que suit la khâtoûn Ordodjy. Le fils du sultan, Tîna bec, est debout au bas du trône, à droite, et son second fils, Djâni bec, se tient debout au côté opposé. La fille d’Uzbec, Itcudjudjuc, est assise devant lui. Lorsqu’une de ces princesses arrive, il se lève devant elle, et la tient par la main, jusqu’à ce qu’elle soit montée sur le trône. Quant à Thaïthoghly, qui est la reine, et la plus considérée des khâtoûn aux yeux d’Uzbec, il va au-devant d’elle jusqu’à la porte de la tente, lui donne le salut, la prend par la main, et quand elle est montée sur le trône, et qu’elle s’est assise, alors seulement il s’assied. Tout cela se passe aux yeux des Turcs, et sans aucun voile. Les principaux émirs arrivent après ces cérémonies, et leurs sièges sont dressés à droite et à gauche ; car lorsque chacun d’eux vient à la réception du sultan, un page l’accompagne, portant son siège. Les fils de rois, cousins germains, neveux et proches parents du sultan, se tiennent debout devant lui. Les enfants des principaux émirs restent debout vis-à-vis d’eux, près de la porte de la tente. Les chefs des troupes se tiennent également debout derrière les fils des émirs, à droite et à gauche. Ensuite les sujets entrent pour saluer le sultan, selon leurs rangs respectifs, trois par trois ; ils saluent, s’en retournent et s’asseyent à quelque distance.

Lorsque la prière de l’après-midi a été prononcée, la reine s’en retourne. Les autres khâtoûn s’en vont aussi et la suivent jusqu’à son campement. Quand elle y est rentrée, elles retournent à leur propre quartier, montées sur des chariots. Chacune est accompagnée d’environ cinquante jeunes filles, montées sur des chevaux. Devant l’arabah il y a environ vingt femmes âgées (kawâ’ïd, litt. en retraite, sans maris et sans enfants), à cheval, entre les pages et le chariot, et derrière le tout, environ cent jeunes esclaves. Devant les pages sont environ cent esclaves âgés, à cheval, et autant à pied. Ceux-ci tiennent dans leurs mains des baguettes, et ont des épées attachées à leurs ceintures ; ils marchent entre les cavaliers et les pages. Tel est l’ordre que suit chaque princesse en arrivant et en s’en retournant.

Je me logeai dans le camp, non loin du fils du sultan, Djâni bec, dont il sera encore fait mention ci-après. Le lendemain de mon arrivée, je visitai le sultan, après la prière de trois à quatre heures. Il avait déjà rassemblé les cheïkhs, les kâdhis, les docteurs de la loi, les chérifs, les fakîrs, et il avait fait préparer un festin considérable. Nous rompîmes le jeûne en sa présence. Le noble seigneur, chef des descendants de Mahomet, lbn ’Abd Elhamid, ainsi que le kâdhi Hamzah, parlèrent tous deux de moi, en termes favorables, et conseillèrent au sultan de me traiter honorablement. Ces Turcs ne suivent pas l’usage de loger les voyageurs et de leur assigner une somme pour leur entretien. Ils se contentent de leur envoyer des brebis et des chevaux destinés à être égorgés, et des outres de kimizz ou lait de jument. C’est là leur manière de montrer de la générosité. Quelques jours plus tard, je fis la prière de l’après-midi avec le sultan, et lorsque je voulus m’en retourner, il m’ordonna de m’asseoir. On apporta des aliments liquides, comme on en apprête avec la graine appelée doûghy ; puis on servit de la viande bouillie, tant de mouton que de cheval. Dans la même nuit, je présentai au sultan un plateau de sucreries. Il y porta le doigt, qu’il mit ensuite dans sa bouche ; mais il s’en tint là.


DÉTAILS SUR LES KHÂTOÛN ET SUR L’ORDRE QU’ELLES OBSERVENT.

Chacune d'elles monte dans un chariot, et la tente dans laquelle la princesse se tient sur ce véhicule a un dôme d’argent doré, ou de bois incrusté d’or. Les chevaux qui traînent l'arabah sont couverts de housses de soie dorée. Le conducteur qui monte un des chevaux est un jeune homme qui est appelé alkachy. La khâtoûn est assise dans son chariot, ayant à sa droite une espèce de duègne, que l’on nomme oûloû (ou grande) khâtoûn, c’est-à-dire « la conseillère », et à sa gauche, une autre duègne, nommée cutchuc (ou petite) khâtoûn, c’est-à-dire « la camériste ». Elle a devant elle six petites esclaves, appelées filles, d’une beauté exquise et parfaite, et enfin derrière elle, deux autres, toutes pareilles, sur qui elle s’appuie. Sur la tête de la khâtoûn se trouve un boghthâk, qui est une espèce de petite tiare, ornée de joyaux, et terminée à sa partie supérieure par des plumes de paon. La princesse est couverte d’étoffes de soie, incrustées de pierreries, et semblables au menoût (melloûthah ? du grec mallôtè ; dont les Coptes ont fait melôtè ?), que revêtent les Grecs. Sur la tête de la conseillère et de la camériste est un voile de soie, dont les bords sont brodés d’or et de perles. Chacune des filles porte sur la tête un bonnet qui ressemble à l’âkroûf (Cf. plus haut, p. 379), et à la partie supérieure duquel est un cercle d’or, incrusté de joyaux, et surmonté de plumes de paon. Chacune est vêtue d’une étoffe de soie dorée, qui s’appelle annekh. Il y a devant la khâtoûn dix ou quinze eunuques grecs et indiens, revêtus d’étoffes de soie dorée, incrustées de pierreries, et portant chacun à la main une massue d’or ou d’argent, ou bien de bois recouvert d’un de ces métaux. Derrière le char de la khâtoûn en viennent environ cent autres, dans chacun desquels sont trois ou quatre esclaves, grandes et petites, vêtues de soie et coiffées de bonnets. Derrière ces chariots marchent environ trois cents autres, que traînent des chameaux et des bœufs, et qui portent les trésors de la khâtoûn, ses richesses, ses vêtements, son mobilier et ses provisions de bouche. Chaque ’arabah a son esclave, chargé d’en prendre soin, et marié à une des jeunes femmes mentionnées ci-dessus. La coutume des Turcs est que celui-là seul des jeunes esclaves mâles qui a une épouse parmi les jeunes esclaves de l’autre sexe, puisse s’introduire au milieu d’elles. Chaque princesse suit l’ordre que nous venons d’exposer, et nous allons maintenant les mentionner toutes séparément.


DE LA GRANDE KHÂTOÛN.

Celle-ci est la reine, mère des deux fils du sultan, Djâni bec et Tina bec, dont nous parlerons ci-après. Mais elle n’est pas la mère de la fille du sultan, Ît Cudjudjuc ; la mère de cette princesse est la reine qui a précédé celle d’à présent. Le nom de cette khâtoûn est Thaïthoghly ; elle est la plus favorisée des femmes de ce sultan, et c’est près d’elle qu’il passe la plupart des nuits. Le peuple la respecte, à cause de la considération que lui témoigne le souverain, et bien qu’elle soit la plus avare des khâtoûn. Quelqu’un en qui j’ai confiance, et qui connaît bien les aventures de cette reine, m’a conté que le sultan la chérit à cause d’une qualité particulière qu’elle possède. Celle-ci consiste en ce que le sultan la trouve chaque nuit semblable à une vierge. Un autre individu m’a raconté que cette princesse descendait de la femme qui, à ce qu’on prétend, fut cause que Salomon perdit le pouvoir pour un temps. Lorsqu’il l’eut recouvré, il ordonna de la conduire dans une plaine sans habitations ; en conséquence, elle fut menée dans le désert de Kifdjak. (C’est ici une des mille fables sur l’anneau fameux de Salomon. Une femme le lui avait soustrait, puis il l’aurait retrouvé, etc.) Ce même individu assure que la matrice de la khâtoûn ressemble, par sa forme, à un anneau, et qu’il en est ainsi chez toutes les femmes qui descendent de celle en question. Je n’ai rencontré, dans le Kifdjak ni ailleurs, personne qui m’ait certifié avoir vu une femme ainsi conformée, ou qui en ait même entendu parler, si l’on excepte le cas de cette khâtoûn. Seulement un habitant de la Chine m’a informé que, dans ce pays, il y a une espèce de femmes qui ont cette même conformation. Une pareille femme n’est pas tombée entre mes mains ; je ne connais donc pas la vérité du fait.

Le lendemain de mon entrevue avec le sultan, je visitai cette khâtoûn. Je la trouvai assise au milieu de dix femmes âgées, qui paraissaient comme ses servantes. Devant elle, il y avait environ cinquante de ces petites esclaves nommées par les Turcs les filles ; devant celles-ci se trouvaient des plats creux d’or et d’argent, remplis de cerises, qu’elles étaient occupées à nettoyer. Devant la khâtoûn, il y avait un plat d’or plein des mêmes fruits, qu’elle mondait aussi. Nous la saluâmes. Il y avait parmi mes compagnons an lecteur du Coran, qui lisait ce livre a !a manière des Égyptiens, avec une méthode excellente et une voix agréable. Il fit une lecture, après laquelle la reine ordonna qu’on apportât du lait de jument. On en apporta dans des coupes de bois élégantes et légères. Elie en prit une de sa propre main et me l’avança. C’est la plus grande marque de considération chez les Turcs. Je n’avais pas bu de kimizz auparavant ; mais je ne pus me dispenser d’en accepter. Je le goûtai, je n’y trouvai aucun agrément, et le passai à un de mes compagnons. La khâtoûn m’interrogea touchant beaucoup de circonstances de notre voyage, et nous répondîmes à ses questions ; après quoi nous nous en retournâmes. Nous commençâmes nos visites par cette princesse, à cause de la considération dont elle jouit auprès du roi.


DE LA SECONDE KHÂTOÛN, QUI VIENT IMMÉDIATEMENT APRÈS LA REINE.

Son nom est Kebec khâtoûn ; et le mot kebec, en turc, veut dire « le son (de la farine) ». Elle est fille de l’émir Naghathaï, qui est encore en vie ; mais il souffre de la goutte, et je l’ai vu. Le lendemain de notre visite à la reine, nous visitâmes cette seconde khâtoûn, et nous la trouvâmes assise sur un coussin, occupée à lire le noble Coran. Devant elle se tenaient environ dix femmes âgées, et environ vingt filles qui brodaient des étoffes. Nous la saluâmes ; elle répondit très-bien à notre salut, et nous parla avec bonté. Notre lecteur fit une lecture dans le Coran ; elle lui accorda des éloges, et ordonna d’apporter du kimizz. On eu servit, et elle m’avança elle même la coupe, comme l’avait fait la reine ; après quoi nous nous en retournâmes.


DE LA TROISIÈME KHÂTOÛN.

Elle se nomme Beïaloûn, et elle est fille du roi de Constantinople la Grande, le sultan Tacfoûr (du mot arménien tagavor, qui signifie roi. Il est ici question de l’empereur Andronic III, le Jeune). Nous la visitâmes, et la trouvâmes assise sur un trône incrusté d’or et de pierreries, et dont les pieds étaient d’argent. Devant elle environ cent jeunes filles grecques, turques, nubiennes, se tenaient debout ou assises. Des eunuques étaient placés auprès de cette princesse, et il y avait devant elle des chambellans grecs. Elle s’informa de notre état, de notre arrivée, de l’éloignement de notre demeure ; elle pleura de tendresse et de compassion, et s’essuya le visage avec un mouchoir qu’elle tenait entre ses mains. Elle ordonna d’apporter des aliments, ce qui fut fait ; et nous mangeâmes en sa présence, pendant qu’elle nous regardait. Lorsque nous voulûmes nous en retourner, elle nous dit : « Ne vous séparez pas de nous pour toujours, revenez nous voir, et informez-nous de vos besoins. » Elle montra des qualités généreuses, et nous envoya, aussitôt après notre sortie, des aliments, beaucoup de pain, du beurre, des moutons, de l’argent, un vêtement magnifique, et treize chevaux, dont trois excellents. Ce fut en compagnie de cette khâtoûn que je fis mon voyage à Constantinople la Grande, ainsi que nous le raconterons ci-dessous.


DE LA QUATRIÈME KHÂTOÛN.

Son nom est Ourdoudjâ ; ourdou, dans la langue des Turcs, signifie « le camp », et cette princesse fut ainsi nommée, parce qu’elle naquit dans un camp. Elle est fille du grand émir ’Iça bec, émir aloloûs, et le sens de ce dernier mot est « émir des émirs ». J’ai vu ce personnage, qui était encore en vie, et marié à la fille du sultan, Ît-Cudjudjuc. Cette quatrième khâtoûn est au nombre des princesses les meilleures, les plus généreuses de caractère, et les plus compatissantes. C’est celle qui m’envoya un message, lorsqu’elle vit ma tente sur la colline, lors du passage du camp, comme nous l’avons raconté ci-dessus. Nous la visitâmes, et nous reçûmes, de la bonté de son caractère et de la générosité de son àme, un traitement qui ne pourrait être surpassé. Elle commanda d’apporter des mets, et nous mangeâmes devant elle ; puis elle demanda du kimizz, et mes compagnons en burent. La khâtoûn nous interrogea touchant notre état, et nous satisfîmes à ses questions. Nous rendîmes aussi visite à sa sœur, femme de l’émir ’Aly, fils d’Arzak (ou Arzen).


DE LA FILLE DU SULTAN ILLUSTRE UZBEC.

Elle se nomme It-Cudjudjuc, c’est-à-dire « la caniche » ; car ît signifie « chien », et cudjudjuc (cutchuc), « petit ». Nous avons déjà dit (conf. ci-dessus, p. 115) que les Turcs, ou Mongols, reçoivent les noms que le sort a désignés, ainsi que font les Arabes. Nous nous rendîmes près de cette khâtoûn, fille du roi, laquelle se trouvait dans un camp séparé, à environ six milles de celui de son père. Elle ordonna de mander les docteurs de la loi, les kâdhis, le seigneur cnérîf Ibn ’Abd elhamîd, le corps des étudiants, les cheïkhs et les fakîrs. Son mari, l’émir Iça, dont la fille est l’épouse du sultan, assistait à cette réunion. Il s’assit avec la princesse sur un même tapis ; il souffrait de la goutte, et ne pouvait marcher, ni monter à cheval, et il montait seulement dans un chariot. Lorsqu’il voulait visiter le sultan, ses serviteurs le descendaient de voiture, et l’introduisaient dans la salle d’audience en le portant. C’est dans le même état que je vis l’émir Naghathaï, père de la seconde khâtoûn : car la maladie de la goutte est fort répandue parmi ces Turcs. Nous vîmes chez cette khâtoûn, fille du sultan, en fait d’actions généreuses et de bonnes qualités, ce que nous n’avions vu chez aucune autre. Elle nous fit des présents magnifiques, et nous combla de bienfaits. Que Dieu l’en récompense !


DES DEUX FILS DU SULTAN.

Ils sont nés de la même mère, qui est la reine Thaïthoghly, dont nous avons parlé ci-dessus. L’aîné s’appelle Tina bec, bec a le sens d’émir, et tîn (ten) celui de corps ; c’est donc comme s’il se nommait « émir du corps ». Le nom de son frère est Djâni bec. Djân signifie l’âme ; c’est comme s’il s’appelait « émir de l’âme ». Chacun de ces deux princes a son camp séparé. Tîna bec était au nombre des hommes les plus beaux, et son père l’avait déclaré son successeur. Il jouissait près d’Uzbec d’une grande considération et d’un rang distingué. Mais Dieu ne voulut pas qu’il possédât le royaume paternel. Lorsque son père fut mort, il régna fort peu de temps, puis il fut tué, à cause d’affaires honteuses qui lui survinrent. Son frère Djâni bec lui succéda ; il était meilleur et plus vertueux que son aîné. Le seigneur chérîf Ibn ’Abd alhamîd avait pris soin de l’éducation de Djâni bec.

Ledit chérif, le kâdhi Hamzah, l’imam Bedr eddîn Alkiwâmy, l’imâm et professeur de lecture coranique, Hoçâm eddîn Albokhâry, et d’autres personnes, me conseillèrent, lorsque j’arrivai, de me loger dans le camp de Djâni bec, à cause de son mérite ; et j’agis de la sorte.


RÉCIT DE MON VOYAGE À LA VILLE DE BOLGHÂR.

J’avais entendu parler de la ville de Bolghâr. Je voulus m’y rendre, afin de vérifier par mes yeux ce qu’on en racontait, savoir l’extrême brièveté de la nuit dans cette ville, et la brièveté du jour dans la saison opposée. Il y avait entre Bolghàr et le camp du sultan une distance de dix jours de mai lie. Je demandai à ce prince quelqu’un pour m’y conduire, et il envoya avec moi un homme qui me mena à Bolghâr et me ramena près du sultan. J’arrivai dans cette ville pendant le mois de ramadhân. Lorsque nous eûmes fait la prière du coucher du soleil, nous rompîmes le jeûne ; on appela les fidèles à la prière du soir, tandis que nous faisions notre repas. Nous célébrâmes cette prière, ainsi que les prières terâwih, chef, witr, et le crépuscule du matin parut aussitôt après. (Cf. sur ces diverses prières, le t. I, p. 389, 390.) Le jour est aussi court à Bolghâr, dans la saison des jours courts, c’est-à-dire l’hiver. Je passai trois journées dans cette ville.


DU PAYS DES TÉNÈBRES.

J’avais désiré entrer dans la terre des Ténèbres ; on y pénètre en passant par Bolghâr, et il y a entre ces deux points une distance de quarante jours ; mais ensuite je renonçai à mon projet, à cause de la grande difficulté que présentait le voyage, et du peu de profit qu’il promettait. On ne voyage pas vers cette contrée, sinon avec de petits chariots (traîneaux). tirés par de gros chiens ; car, ce désert étant couvert de glace, les pieds des hommes et les sabots des bêtes de charge y glissent. Mais les chiens ont des ongles, et leurs pattes ne glissent pas sur la glace. Il n’entre dans ce désert que de riches marchands, dont chacun a cent chariots ou environ, chargés de provisions de bouche, de boissons et de bois à brûler. Il ne s’y trouve, en effet, ni arbres, ni pierres, ni habitations. Le guide des voyageurs dans cette contrée, c’est le chien qui l’a déjà traversée nombre de fois. Le prix d’un tel animal monte jusqu’à mille dinars ou environ. Le chariot est attaché à son cou, trois autres chiens sont attelés avec celui là ; il est le chef, et tous les autres chiens le suivent avec les ’arabah. Lorsqu’il s’arrête, ils s’arrêtent aussi. Le maître de cet animal ne le maltraite pas et ne le gronde point. Quand on sert des aliments, il fait d’abord manger les chiens, avant les hommes. Si le contraire a lieu, le chef des animaux est mécontent ; il s’enfuit et abandonne son maître à sa perte. Lorsque les vovageurs ont marche quarante jours dans ce désert, ils campent près du pays des Ténèbres. Chacun d’eux laisse en cet endroit les marchandises qu’il a apportées, puis ils vont tous à leur station accoutumée. Le lendemain, ils reviennent examiner leurs marchandises. Ils trouvent vis-à-vis de celles-ci des peaux de martre-zibeline, de petit-gris et d’hermine. Si le propriétaire des marchandises est satisfait de ce qu’il voit vis-à-vis de sa pacotille, il le prend ; sinon, il le laisse. Les habitants du pays des Ténèbres augmentent les objets qu’ils ont laissés ; mais souvent aussi ils enlèvent leurs marchandises, et laissent celles des trafiquants étrangers. C’est ainsi que se fait leur commerce. Les gens qui se dirigent vers cet endroit ne connaissent pas si ceux qui leur vendent et leur achètent sont des génies ou des hommes, et ils ne voient jamais personne.

L’hermine est la plus belle espèce de fourrure. Une pelisse de cette dernière vaut, dans l’Inde, mille dinars, dont le change en or du Maghreb équivaut à deux cent cinquante dinars. Elle est d’une extrême blancheur, et provient de la peau d’un petit animal de la longueur d’un empan. La queue de celui-ci est longue, et on la laisse dans la fourrure, dans son état naturel.

La zibeline est inférieure en prix à l’hermine : une pelisse de cette fourrure vaut quatre cents dinars et au-dessous. Une des propriétés de ces peaux, c’est que la vermine ne s’y met pas ; aussi les princes et les grands de la Chine en placent une attachée à leur pelisse, autour du cou. Les marchands de la Perse et des deux Irâks en usent de même. Je revins à la ville de Bolghâr avec l’émir que le sultan avait envoyé en ma compagnie. Je retrouvai le camp de ce souverain dans l’endroit appelé Bichdagh, le 28 de ramadhân ; j’assistai avec le prince à la prière de la rupture du jeûne. Le jour de cette solennité se trouva être un vendredi.


DESCRIPTION DE L’ORDRE QUE CES PEUPLES OBSERVENT DANS LA FÊTE DE LA RUPTURE DU JEÛNE.

Le matin de cette fête, le sultan monta à cheval, accompagné de ses nombreux soldats. Chaque khâtoûn prit place dans son chariot, suivie de ses troupes particulières. La fille du sultan monta aussi dans un chariot, la couronne en tête, parce quelle était la vraie reine, ayant hérité de sa mère de la dignité royale. Les fils du sultan montèrent à cheval, chacun avec son armée. Le kâdhi des kâdhis Chibâb eddîn Assâïly était arrivé, pour assister à la fête, accompagné d’une troupe de jurisconsultes et de cheïkhs. Ils montèrent à cheval, ainsi que le kâdhi Hamzah, l’imâm Bedr eddîn alkiwâmy, et le chérîf Ibn ’Abd alhamîd, en compagnie de Tîna bec, héritier présomptif du sultan. Ils avaient avec eux des timbales et des étendards. Le kâdhi Chihâb eddîn pria avec eux, et prononça un magnifique sermon.

Cependant le sultan monta à cheval et arriva à une tour de bois, nommée chez ce peuple alcoche (pavillon, kiosque) ; il y prit place accompagné de ses khâtoûn. Une seconde tour avait été élevée à côté, et l’héritier présomptif du sultan, ainsi que sa fille, la maîtresse du tâdj, ou couronne, s’y assirent. Deux autres tours furent construites auprès de celles-là, à droite et à gauche de la première, où se placèrent les fils du sultan et ses proches. Des sièges, appelés sandaly, furent dressés, pour les émirs et les fds de rois, à droite et à gauche de la tour du souverain, et chacun s’assit sur son siège. Ensuite on dressa des disques ou cibles, pour lancer des flèches, et chaque émir de thoûmân avait sa cible particulière. L’émir de thoûmân, chez ces peuples, est celui qui a sous ses ordres dix mille cavaliers. Les émirs de cette espèce, présents en cet endroit, étaient au nombre de dix-sept, conduisant ensemble cent soixante et dix mille hommes, et l’armée d’Uzbec dépasse ce chiffre. On éleva pour chaque émir une sorte de tribune, sur laquelle il s’assit pendant que ses soldats tiraient de l’arc devant lui. Ils s’occupèrent ainsi durant une heure. On apporta ensuite des robes d’honneur, et un de ces vêtements fut donné à chaque émir. Après l’avoir revêtu, il s’avançait sous la tour du sultan, et lui rendait hommage. Cette cérémonie consiste à toucher la terre avec le genou droit, et à étendre le pied sous ce genou, pendant que l’autre jambe reste perpendiculaire. Après cela on amène un cheval sellé et bridé ; on lui soulève le sabot et l’émir le baise ; puis il le conduit lui-même à son siège, et là il le monte et se tient en place avec son corps d’armée. Chaque émir de thoûmân accomplit le même acte.

Alors le sultan descend de la tour et monte à cheval, ayant à sa droite son fils et successeur désigné, et à côté de celui-ci, sa fille, la reine Ît-Cudjudjuc ; à sa gauche il a son second fils, et devant lui les quatre khâtoûn, dans des chariots recouverts d’étoffes de soie dorée. Les chevaux qui traînent ces voitures portent des housses, également de soie dorée. Tous les émirs, grands et petits, les fils de rois, les vizirs, les chambellans, les grands de l’empire, mettent pied à terre, et marchent ainsi devant le sultan jusqu’à ce qu’il arrive au withâk, qui est une grande tente, afrâdj. (Cf. ci-dessus, p. 369.) On a dressé en cet endroit une vaste bârghûh, ou salle d’audience. La bârghâh, chez les Turcs, est une grande tente, soutenue par quatre piliers de bois, recouverts de feuilles d’argent doré. Au sommet de chaque pilier, il y a un chapiteau d’argent doré, qui brille et resplendit, et cette bârghâh apparaît de loin comme une colline. On place à sa droite et à sa gauche des tendelets de toile de coton et de lin, et partout le sol est recouvert de tapis de soie ; le grand trône est dressé au milieu, et les Turcs l’appellent attakht. Il est en bois incrusté de pierreries, et ses planches sont revêtues de feuilles d’argent doré ; ses pieds sont en argent massif doré, et il est recouvert d’un vaste tapis. Au milieu de ce grand trône est un coussin, sur lequel s’assirent le sultan et la grande khâtoûn ; à la droite, un autre, sur lequel s’assirent sa fille Ît-Cudjudjuc et la khâtoûn Ordodja ; à sa gauche, un troisième, où prirent place la khâtoûn Beïaloûn et la khâtoûn Kebec. On avait dressé, à la droite du trône, un siège sur lequel s’assit Tina bec, iils du sultan, et à la gauche, un autre, destiné au second fils de ce souverain, Djâni bec. Plusieurs sièges avaient été placés à droite et à gauche, sur lesquels s’assirent les fils de rois et les grands émirs, puis les petits émirs, comme ceux de hézâreh, lesquels commandent à mille hommes. On servit ensuite des mets sur des tables d’or et d’argent, dont chacune était portée par quatre hommes ou davantage.

Les mets des Turcs consistent en chair de cheval ou de mouton bouillie. Une table est placée devant chaque émir. Le bâwerdjy, c’est-à-dire l’écuyer tranchant, arrive, vêtu d’habits de soie, par-dessus lesquels est attachée une serviette de la même étoffe. Il porte à sa ceinture plusieurs couteaux dans leurs gaines. Chaque émir a un bâwerdjy, et lorsque la table a été dressée, cet officier s’assied devant son maître. On apporte une petite écuelle d’or ou d’argent, renfermant du sel dissous dans de l’eau. Le bâwerdjy coupe la viande en petits morceaux. Ces gens-là possèdent une grande habileté pour dépecer la viande, de façon qu’elle se trouve mélangée d’os ; car les Turcs ne mangent que de celle-là.

On apporte ensuite des vases à boire, d’or et d’argent. La principale boisson des Turcs, c’est un vin préparé avec le miel (ou hydromel vineux) ; car ils sont de la secte hanéfite et regardent comme permis l’usage du vin. Lorsque le sultan veut boire, sa fille prend la coupe dans sa main ; elle fait une salutation en fléchissant le genou devant son père, puis elle lui présente la coupe. Lorsque le sultan a bu, elle prend une autre coupe, la donne à la grande khâtoûn, qui y boit ; puis elle la présente aux autres khâtoûn, selon leur rang. Après cela l’héritier présomptif saisit la coupe, fait une salutation respectueuse devant son père, lui donne à boire, ainsi qu’aux khâtoûn et à sa sœur, en les saluant toutes. Ceci fait, le second fils du sultan se lève, prend la coupe, donne à boire à son frère et le salue. Ensuite les principaux émirs se lèvent, chacun d’eux offre à boire à l’héritier présomptif, et le salue. Les fils de rois se lèvent à leur tour, servent à boire au second fils du sultan et le saluent. Enfin, les émirs d’un rang inférieur se lèvent, et servent à boire aux fils de rois. Pendant ce temps-là, ils chantent des mawâliyah (sorte de chansons courtes ou couplets).

On avait dressé une grande tente vis-à-vis de la mosquée, pour le kâdhi, le prédicateur, le chérif, tous les jurisconsultes et les cheïkhs. Je me trouvais avec eux. On nous apporta des tables d’or et d’argent, portées chacune par quatre des principaux Turcs ; car les grands seuls vont et viennent, en ce jour, devant le sultan ; et il leur ordonne de porter à qui il veut les tables qu’il désigne. Parmi les docteurs de la loi il y en eut qui mangèrent, et d’autres qui s’abstinrent de prendre leur repas sur ces tables d’argent et d’or. Aussi loin que ma vue pouvait s’étendre, à droite et à gauche, je vis des chariots chargés d’outres, pleines do lait de jument aigri. Le sultan ordonna de les distribuer aux assistants, et l’on m’amena une voiture chargée de ce breuvage. Je le donnai aux Turcs mes voisins.

Nous nous rendîmes ensuite à la mosquée, afin d’y attendre le moment de la prière du vendredi. Le sultan ayant tardé d’arriver, il y eut des personnes qui dirent qu’il ne viendrait pas, parce que l’ivresse s’était emparée de lui ; d’autres disaient qu’il ne négligerait pas la prière du vendredi. Après une longue attente, le sultan arriva en se balançant à droite et à gauche. Il salua le seigneur chérîf et lui sourit ; il l’appelait du nom d’âthâ, qui signifie « père » en langue turque. Nous fîmes la prière du vendredi, et les assistants regagnèrent leurs demeures. Le sultan retourna dans la salle d’audience, et y resta ainsi jusqu’à la prière de l’après-midi. Alors tous les Turcs s’en allèrent ; les épouses et la fille du roi passèrent cette nuit-là auprès de lui.

Lorsque la fête fut terminée, nous partîmes avec le sultan et le camp, el nous arrivâmes à la ville de Hâddj Terkhàu (Astracan). Le mot terkhân, chez les Turcs, désigne un lieu exempté de toute imposition. Le personnage qui a donné son nom à cette ville était un dévot pèlerin (hâddj) turc, qui s’établit sur l’emplacement qu’elle occupe. Le sultan exempta cet endroit de toute charge, à la considération de cet homme. Le lieu devint une bourgade ; celle-ci s’accrut et devint une ville. Elle est au nombre des plus belles cités ; elle a des marchés considérables, et est bâtie sur le fleuve Itil (Volga), un des plus grands fleuves de l’univers. Le sultan séjourne en cet endroit jusqu’à ce que le froid devienne violent, et que le fleuve gèle, ainsi que les rivières qui s’y réunissent. Alors le sultan donne ses ordres aux habitants de ce pays, lesquels apportent des milliers de charges de paille, et la répandent sur la glace qui recouvre le fleuve. Les bêtes de somme de cette contrée ne mangent pas de paille, parce qu’elle leur fait du mal ; il en est de même dans l’Inde. La nourriture de ces animaux consiste seulement en herbe verte, à cause de la fertilité du pays. On voyage dans des traîneaux sur ce fleuve et les canaux, ses affluents, l’espace de trois journées de marche. Souvent les caravanes le traversent, quoique l’hiver approche de son terme ; mais elles sont parfois submergées et périssent.

Lorsque nous fûmes arrivés à la ville de Hâddj Terkhân, la khâtoûn Beïaloûn, fille du roi des Grecs, demanda au sultan la permission de visiter son père, afin de faire ses couches près de lui, et de revenir ensuite. Il lui accorda cette autorisation. Je le priai qu’il me permît de partir en compagnie de la princesse, afin de voir Constantinople la Grande. Il me le défendit d’abord, par crainte pour ma sûreté ; mais je le sollicitai et lui dis : «Je n’entrerai à Constantinople que sous ta protection et ton patronage, et je ne craindrai personne. » Il me donna la permission de partir, et nous lui fîmes nos adieux. Il me fit présent de quinze cenls ducats, d’une robe d’honneur et d’un grand nombre de chevaux. Chaque khàtoûn me donna des lingots d’argent, que ces peuples appellent saoum, pluriel de saoumah. La fille du sultan me fit un cadeau plus considérable que les leurs, et elle me fournit des habits et une monture. Je me trouvai possesseur d’un grand nombre de chevaux, de vêtements et de pelisses de petit-gris et de zibeline.


RÉCIT DE MON VOYAGE À CONSTANTINOPLE.

Nous nous mîmes en route le 10 de chawwâl en compagnie de la khâtoûn Beïaloûn et sous sa protection. Le sultan l’accompagna l’espace d’u ne journée de marche ; puis il retourna sur ses pas, avec la reine et le successeur désigné. Les autres khâtoûn marchèrent encore une journée en société de la princesse, après quoi elles s’en retournèrent. L’émir Beidarah escortait Beïaloûn, avec cinq mille de ses soldats. La troupe de la khâtoûn s’élevait à environ cinq cents cavaliers, parmi lesquels ses serviteurs étaient au nombre d’à peu près deux cents, tant mamloûcs (c’est-à-dire esclaves achetés à prix d’argent), que Grecs ; le reste se composait de Turcs. Elle était accompagnée d’environ deux cents jeunes filles esclaves, la plupart grecques. Elle avait près de quatre cents chariots et deux mille chevaux, tant pour le trait que pour la selle ; environ trois cents bœufs et deux cents chameaux, aussi pour traîner les ’arabah. La princesse avait encore avec elle dix pages grecs, et autant d’Indiens ; leur chef à tous s’appelait Sunbul l’Indien ; quant au chef des Grecs, il se nommait Mikhâïl (Michel), et les Turcs l’appelaient Loûloû (perle). 11 était au nombre des plus braves guerriers. La princesse avait laissé la plupart de ses femmes esclaves et de ses bagages dans le camp du sultan, parce qu’elle n’était partie que pour visiter son père et faire ses couches.

Cependant nous marchions vers la ville d’Ocac, qui est une place d’une importance moyenne, bien construite, riche en biens, mais d’une température très-froide. Entre elle et Sera, capitale du sultan, il y a dix jours de marche. A un jour de distance d’Ocac se trouvent les montagnes des Russes, qui sont chrétiens ; ils ont des cheveux roux, des yeux bleus, ils sont laids de visage et rusés de caractère. Ils possèdent des mines d’argent, et on apporte de leur pays des saoum, c’est-à-dire des lingots d’argent, avec lesquels on vend et l’on achète dans cette contrée. Le poids de chaque lingot est de cinq onces.

Dix jours après être partis de cette cité, nous arrivâmes à Sordâk (Soûdâk). C’est une des villes de la vaste plaine du Kifdjak ; elle est située sur le rivage de la mer, et son port est au nombre des plus grands ports et des plus beaux. Il y a en dehors de la ville des jardins et des rivières. Des Turcs l’habitent, avec une troupe de Grecs qui vivent sous leur protection, et sont des artisans ; la plupart des maisons sont construites en bois. Cette cité était autrefois fort grande ; mais la majeure partie en fut ruinée, à cause d’une guerre civile qui s’éleva entre les Grecs et les Turcs. La victoire resta d’abord aux premiers ; mais les Turcs reçurent du secours de leurs compatriotes, qui massacrèrent sans pitié les Grecs, et expulsèrent la plupart des survivants. Quelques autres sont restés dans la ville jusqu’à présent, sous le patronage des Turcs.

Dans chaque station de ce pays on apportait à la khâtoûn des provisions, consistant en chevaux, brebis, bœufs, doûghy (sorte de millet), lait de jument, de vache et de brebis. On voyage dans cette contrée matin et soir. Chacun des émirs de ces lieux accompagnait la khâtoûn, avec son corps d’armée, jusqu’à l’extrême limite de son gouvernement, par considération pour elle, et non point par crainte pour sa sûreté, car le pays est tranquille.

Nous arrivâmes à la ville nommée Bâbâ Salthoûk. Bâbâ a, chez les Turcs, la même signification que chez les Berbers (c’est-à-dire, celle de père) ; seulement ils font sentir plus fortement le (b). On dit que ce Salthoûk était un contemplatif ou un devin, mais on rapporte de lui des choses que réprouve la loi religieuse. La ville de Bâbâ Salthoûk est la dernière appartenant aux Turcs ; entre celle-ci et le commencement de l’empire des Grecs, il y a dix-huit jours de marche dans un désert, entièrement dépourvu d’habitants. Sur ces dix-huit jours, on en passe huit sans trouver d’eau. En conséquence, on en fait provision pour ce temps, et on la porte sur des chariots, dans des outres tant petites que grandes. Nous entrâmes dans ce désert pendant les froids ; nous n’eûmes donc pas besoin de beaucoup d’eau. Les Turcs transportaient du lait dans de grandes outres, le mêlaient avec le doûghy cuit, et le buvaient ; cela les désaltérait pleinement.

Nous fîmes nos préparatifs à Bâbâ Saltboûk, pour traverser le désert. Ayant en besoin d’un surcroît de chevaux, je me rendis près de la khâtoûn et l’informai de cette circonstance. Or j’avais l’habitude d’aller la saluer matin et soir ; et toutes les fois qu’on lui apporlait des provisions, elle m’envoyait deux ou trois chevaux et des moutons ; je m’abstenais d’égorger les chevaux. Les esclaves et les seritems qui étaient avec moi mangeaient en compagnie des Turcs, nos camarades. De cette manière je réunis environ cinquante chevaux. La khâtoûn m’en assigna quinze autres, et ordonna à son chargé d’affaires, Sâroûdjah le Grec, d’en choisir de gras, parmi les chevaux destinés à être mangés. Elle me dit : « Ne crains rien ; si tu as besoin d’un plus grand nombre, nous t’augmenterons ». Nous entrâmes dans le désert, au milieu du mois de dbou’lka’dah. Nous avions marché dix-neuf jours, depuis celui où nous avions quitté le sultan, jusqu’à l’entrée du désert, et nous nous étions reposés pendant cinq jours. Nous marchâmes dans ce désert durant dix-huit jours, matin et soir. Nous n’éprouvâmes rien que d’avantageux ; grâces en soient rendues à Dieu ! Au bout de ce temps, nous arrivâmes à la forteresse de Mahtoûly, où commence l’empire grec.

Or les Grecs avaient appris la venue de la princesse dans son pays. Cafâly (pour Kephalè, chef) Nicolas, le Grec, arriva près d’elle dans cette forteresse, avec une armée considérable et d’amples provisions. Des princesses et des nourrices arrivèrent aussi du palais de son père, le roi de Constantinople. Entre cette capitale et Mahtoûly, il y a une distance de vingt-deux jours de marche, dont seize jusqu’au canal et six depuis cet endroit jusqu’à Constantinople. A partir de Mahtoùly, l’on ne voyage plus qu’avec des chevaux et des mulets, et l’on y laisse les chariots, à cause des lieux âpres et des montagnes qui restent à franchir. Le susdit Cafâly amena un grand nombre de mulets, et la princesse m’en envoya six. Elle recommanda au gouverneur de la forteresse ceux de mes compagnons et de mes esclaves que j’y laissai avec les chariots et les bagages ; et cet offficier leur assigna une maison.

L’émir Beïdarah s’en retourna avec ses troupes, et la princesse n’eut plus pour compagnons de voyage que ses propres gens. Elle abandonna sa chapelle dans cette forteresse, et la coutume d’appeler les hommes à la prière fut abolie. On apportait à la princesse, parmi les provisions, des liqueurs enivrantes dont elle buvait ; on lui offrait aussi des porcs, et un de ses familiers m’a raconté qu’elle en mangeait. Il ne resta près d’elle personne qui fît la prière, excepté un Turc, qui priait avec nous. Les sentiments cachés se modifièrent, à ecause de notre entrée dans le pays des infidèles ; mais la princesse prescrivit à l’émir Cafaly de me traiter avec honneur ; aussi, dans une circonstance, cet officier frappa un de ses esclaves, parce qu’il s’était moqué de notre prière.

Cependant nous arrivâmes à la forteresse de Maslamah, fils d’Abd Almelic. Elle est située au bas d’une montagne, sur un fleuve très-considérable, que l’on appelle Asthafily ; il n’en reste que des vestiges ; mais hors de son enceinte, il v a un grand village. Nous marchâmes ensuite pendant deux jours, et nous arrivâmes au canal, sur le rivage duquel s’élève une bourgade considérable. Nous vîmes que c’était le moment du flux, et nous attendîmes jusqu’à ce que vînt l’instant du reflux ; alors nous passâmes à gué le canal, dont la largeur est d’environ deux milles ; puis nous marchâmes l’espace de quatre milles dans des sables, et parvînmes au second canal, que nous traversâmes aussi à gué ; sa largeur est d’environ trois milles. Nous fîmes ensuite deux milles dans un terrain pierreux et sablonneux, et nous atteignîmes le troisième canal, lorsque déjà le flux avait recommencé. Nous éprouvâmes en le passant beaucoup de fatigue ; sa largeur est d’un mille ; celle du canal tout entier est donc de douze milles, en comptant les parties où il y a de l’eau et celles qui sont à sec. Mais dans les temps de pluie il est entièrement rempli d’eau, et on ne le traverse qu’avec des barques.

Sur le rivage de ce troisième canal s’élève la ville de Fenîcah, qui est petite, mais belle et très-forte ; ses églises et ses maisons sont jolies ; des rivières la traversent et des vergers l’entourent. On y conserve, d’une année à l’autre, des raisins, des poires, des pommes et des coings. Nous y passâmes trois jours, la princesse occupant un palais que son père possède en cet endroit. Au bout de ce temps, son frère utérin, appelé Cafâly Karâs, arriva avec cinq mille cavaliers, armés de toutes pièces. Lorsqu’ils se disposèrent à paraître devant la princesse, le frère de celle-ci monta sur un cheval gris, se vêtit d’habits blancs, et fit porter au-dessus de sa tête un parasol brodé de perles. Il mit à sa droite cinq fils de rois et à sa gauche un pareil nombre, revêtus également d’habits blancs et ombragés sous des parasols brodés d’or. Il plaça devant lui cent fantassins et autant de cavaliers, qui avaient couvert leur corps et celui de leurs chevaux d’amples cottes de mailles ; chacun d’eux conduisait un cheval sellé et caparaçonné, qui portait les armes d’un cavalier, savoir : un casque enrichi de pierreries, une cotte de mailles, un carquois, un arc et un sabre ; dans la main il tenait une lance, au sommet de laquelle il y avait un étendard. La plupart de ces lances étaient recouvertes de feuilles d’or et d’argent. Les chevaux de main étaient les montures du fils du sultan. Ce prince partagea ses cavaliers en plusieurs escadrons, dont chacun comprenait deux cents hommes. Ils avaient un commandant, qui envoya en avant dix cavaliers armés de toutes pièces, et conduisant chacun un cheval. Derrière le chef de corps se trouvaient dix étendards de diverses couleurs, portés par dix cavaliers, et dix timbales que portaient au cou autant de cavaliers, accompagnés de six autres, qui sonnaient du clairon, de la trompette et jouaient de la flûte ou du fifre (sornâï), instrument que l’on appelle aussi ghaïthak.

La princesse monta à cheval, en compagnie de ses esclaves, de ses suivantes, de ses pages et de ses eunuques ; tous ceux-ci étaient au nombre d’environ cinq cents, et vêtus d’étoffes de soie brodées d’or et de pierreries. La princesse était couverte d’un manteau de l’étoile appelée annakh et aussi annécidj (brocart d’or), lequel était brodé de pierres précieuses. Elle avait sur la tête une couronne incrustée de pierreries, et son cheval était couvert d’une housse de soie brodée d’or ; il avait aux quatre pieds des anneaux d’or, et à son cou des colliers enrichis de pierres précieuses ; le bois de sa selle était revêtu d’or et orné de pierreries. La rencontre de la princesse et de son frère eut lieu dans une plaine, à environ un mille de la ville ; le second mit pied à terre devant sa sœur, car il était plus jeune qu’elle ; il baisa son étrier et elle l’embrassa sur la tète. Les émirs et les fils de rois descendirent de cheval et baisèrent tous aussi l’étrier de la princesse, laquelle partit ensuite avec son frère.

Nous arrivâmes le lendemain à une grande ville, située sur le rivage de la mer, et dont je ne me rappelle plus le nom avec certitude. Elle possède des rivières et des arbres, et nous campâmes hors de son enceinte. Le frère de la princesse, héritier désigne du trône, vint avec un cortège magnifique et une armée considérable, savoir dix mille hommes couverts de cottes de mailles. Il portait sur sa tête une couronne, il avait à sa droite environ vingt fils de rois et à sa gauche un pareil nombre. Il avait disposé sa cavalerie absolument dans le même ordre que son frère, sauf que la pompe était plus grande et le rassemblement plus nombreux. Sa sœur le rencontra, vêtue du même costume qu’elle avait la première fois (c’est-à-dire lors de sa rencontre avec son autre frère). Ils mirent pied à terre en même temps, et l’on apporta une tente de soie, dans laquelle ils entrèrent, et j’ignore comment se passa leur entrevue.

Nous campâmes à dix milles de Constantinople, et le lendemain la population de cette ville, hommes, femmes et enfants, en sortit, tant à pied qu’à cheval, dans le costume le plus beau et avec les vêtements les plus magnifiques. Dès l’aurore, on fit retentir les timbales, les clairons et les trompettes ; les troupes montèrent à cheval, et le sultan, ainsi que sa femme, mère de la khâtoûn, les grands de l’empire et les courtisans, sortirent. Sur la tête de l’empereur se voyait un pavillon, que portaient un certain nombre de cavaliers et de fantassins, tenant dans leurs mains de longs bâtons, terminés à la partie supérieure par une espèce de boule de cuir, et avec lesquels ils soutenaient le pavillon. Au centre de celui-ci se trouvait une sorte de dais, supporte à l’aide de bâtons par des cavaliers. Lorsque le sultan se fut avancé, les troupes se mêlèrent et le bruit devint considérable. Je ne pus pénétrer au milieu de cette foule, et je me tins près des bagages de la princesse et de ses compagnons, par crainte pour ma sûreté. On m’a raconté que quand la princesse approcha de ses parents, elle mit pied à terre et baisa le sol devant eux ; puis elle baisa les sabots de leurs montures, et ses principaux officiers en firent autant. Notre entrée dans Constantinople la Grande eut lieu vers midi, ou un peu après. Cependant les habitants faisaient retentir les cloches, de sorte que les cieux furent ébranlés par le bruit mélangé de leurs sons.

Lorsque nous parvînmes a la première porte du palais du roi, nous y trouvâmes environ cent hommes, accompagnés de leur chef, qui se tenait sur une estrade. Je les entendis qui disaient : « les sarrazins, les sarrazins », mot qui désigne chez eux les musulmans ; et ils nous empêchèrent d’entrer. Les compagnons de la princesse leur dirent : « Ces gens-là sont de notre suite. » Mais ils répondirent : « Ils n’entreront qu’avec une permission. » Nous restâmes donc à la porte, et l’un des officiers de la khâtoûn s’en alla, et lui envoya quelqu’un pour l’instruire de cet incident. Elle se trouvait alors près de son père, à qui elle raconta ce qui nous concernait. L’empereur ordonna de nous laisser entrer, et nous assigna une maison dans le voisinage de celle de la princesse. De plus, il écrivit en notre faveur un ordre prescrivant de ne nous causer aucun empêchement dans quelque partie de la ville que nous allassions, et cela fut proclamé dans les marchés. Nous restâmes durant trois jours dans notre demeure, où l’on nous envoyait des provisions, savoir : de la farine, du pain, des moutons, des poulets, du beurre, des fruits et du poisson ; ainsi que de l’argent et des tapis. Le quatrième jour nous visitames le sultan.


DE L’EMPEREUR DE CONSTANTINOPLE.

Il se nomme Tacfoûr, fils de l’empereur Djirdjîs (George). Ce dernier est encore en vie, mais il a embrassé la vie religieuse, s’est fait moine, et il se livre uniquement à des actes de dévotion dans les églises ; c’est pourquoi il a abandonné le royaume à son fils. Nous parlerons de lui ci-après. Le quatrième jour depuis notre arrivée à Constantinople, la khàtoùn m’envoya l’eunuque Sunbul, l’Indien, qui me prit par la main et me fit entrer dans le palais. Nous franchîmes quatre portes, près de chacune desquelles se trouvaient des bancs, où se tenaient des hommes armés, dont le chef était placé sur une estrade garnie de tapis. Lorsque nous fûmes arrivés à la cinquième porte, l’eunuque Sunbul me laisa et entra ; puis il revint, accompagné de quatre eunuques grecs. Ceux-ci me fouillèrent, de peur que je n’eusse sur moi un couteau. Le chef me dit : « Telle est leur coutume ; on ne peut se dispenser d’examiner minutieusement quiconque pénètre près du roi, que ce soit un grand personnage ou un homme du peuple, un étranger ou un regnicole. » C’est aussi l’usage dans l’Inde.

Lorsqu’on m’eut fait subir cet examen, le gardien de la porte se leva, prit ma main et ouvrit la porte. Quatre individus m’entourèrent, dont deux saisirent mes manches, et les deux autres me tenaient par derrière. Ils me firent entrer dans une grande salle d’audience, dont les murs étaient en mosaïque ; ou y avait représenté des figures de productions naturelles, soit animales, soit minérales. Il y avait au milieu du salon un ruisseau, dont les deux rives étaient bordées d’arbres ; des hommes se tenaient debout à droite et à gauche ; on gardait le silence, et personne ne parlait. Au milieu de la salle de réception il y avait trois hommes debout, auxquels mes quatre conducteurs me confièrent, et qui me prirent par mes habits, comme avaient fait les premiers. Un autre individu leur ayant fait un signe, ils s’avancèrent avec moi. Un d’eux, qui était juif, me dit en arabe : « Ne crains rien ; ils ont coutume d’agir ainsi envers les étrangers ; je suis l’interprète, et je tire mon origine de la Syrie. » Je lui demandai comment je devais saluer, et il reprit : « Dis : Que le salut soit sur vous ! »

J’arrivai ensuite à un grand dais, où je vis l’empereur assis sur son trône, avant devant lui sa femme, mère de la khâtoûn. Celle-ci, ainsi que ses frères, se tenaient au bas du trône. A la droite du souverain il y avait six hommes, quatre à sa gauche et autant derrière lui ; tous étaient armés. Avant que je le saluasse et que je parvinsse près de lui, il me fit signe de m’asseoir un instant, afin que ma crainte s’apaisât. J’agis ainsi, puis j’arrivai près du monarque et je le saluai. Il m’invita, par un geste, à m’asseoir, mais je n’en fis rien. Il me questionna au sujet de Jérusalem, de la roche bénie (la roche de Jacob, dans la mosquée d’Omar), d’Alkomâmah (les balayures ; nom que les musulmans donnent à l’église du Saint-Sépulcre, ou de la Résurrection, Alkiyâmah), du berceau de Jésus (cf. t. I, p. 120-124), de Bethléem et d’Alkhalîl (Hébron) ; puis il m’interrogea touchant Damas, le Caire, l’Irâk et l’Asie Mineure. Je répondis a toutes ses demandes, le juif faisant entre nous l’office d’interprète. Mes paroles lui plurent, et il dit à ses enfants : « Traitez cet homme avec considération et protégez-le. » Puis il me fit revêtir d’un habit d’honneur et m’assigna un cheval sellé et bridé, ainsi qu’un parasol d’entre ceux qu’il fait porter au-dessus de sa tête ; car c’est là une marque de protection. Je le priai de désigner quelqu’un pour se promener chaque jour à cheval avec moi dans la ville, aîin que j’en visse les raretés et les merveilles, et que je pusse les raconter dans ma patrie. Il obtempéra à mon désir. Une des coutumes de ce peuple, c’est que l’individu qui reçoit du roi un habit d’honneur et qui monte un cheval de ses écuries, doit être promené dans les places de la ville aux sons des trompettes, des clairons et des timbales, afin que la population le voie. Le plus souvent on agit de ia sorte avec les Turcs qui viennent des états du sultan Uzbec, et cela pour qu’ils ne souffrent pas de vexations. On me conduisit ainsi dans les marchés.


DESCRIPTION DE LA VILLE.

Elle est extrêmement grande et divisée en deux portions que sépare un grand fleuve, où se font sentir le flux et le reflux, à la manière de ce qui a lieu dans le fleuve de Salé, ville du Maghreb. Il y avait anciennement sur ce fleuve un pont de pierres ; mais il a été détruit, et maintenant on passe l’eau dans des barques. Le nom du fleuve est Absomy. Une des deux portions de la ville s’appelle Esthamboûl : c’est celle qui s’élève sur le bord oriental de la rivière, et c’est là qu’habitent le sultan, les grands de son empire et le reste de la population grecque. Ses marchés et ses rues sont larges, et pavés de dalles de pierres. Les gens de chaque profession y occupent une place distincte, et qu’ils ne partagent avec ceux d’aucun autre métier. Chaque marché est pourvu de portes que l’on ferme pendant la nuit ; la plupart des artisans et des marchands y sont des femmes. Cette partie de la ville est située au pied d’une montagne qui s’avance dans la mer, l’espace d’environ neuf milles, sur une largeur égale, ou même plus considérable. Sur la cime du mont s’élève une petite citadelle, ainsi que le palais du sultan. La muraille fait le tour de cette montagne, qui est très-forte, et que personne ne saurait gravir du côté de la mer. Elle contient environ treize villages bien peuplés, et la principale église se trouve au milieu de celle portion de la ville.

Quant à la seconde partie de celle-ci, on la nomme Galata ; elle est située sur le bord occidental de la rivière, et ressemble à Rihâth alfath (station de la Victoire, actuellement Rabat, ville du Maroc, vis-à-vis Salé) par sa proximité de la mer. Elle est destinée particulièrement aux chrétiens francs, et ils l’habitent. Ces gens-là sont de plusieurs nations ; il y a parmi eux des Génois, des Vénitiens, des individus de Rome et d’autres de France. L’autorité sur eux appartient à l’empereur de Constantinople, qui met à leur tête un des leurs, dont ils agréent le choix, et qu’ils appellent alkomes (le comte). Ils doivent un tribut annuel à l’empereur ; mais ils se révoltent souvent contre lui, et il leur fait la guerre jusqu’à ce que le pape rétablisse la paix entre eux. Tous sont voués au commerce, et leur port est un des plus grands qui existent. J’y ai vu environ cent navires, tels que des galères et autres gros bâtiments. Quant aux petits, ils ne peuvent être comptés, à cause de leur multitude. Les marchés de cette portion de la ville sont beaux, mais les ordures y dominent ; une petite rivière fort sale les traverse. Les églises de ces peuples sont dégoûtantes aussi, et elles n’offrent rien de bon.


DESCRIPTION DE LA GRANDE ÉGLISE OU CATHÉDRALE.

Je n’en décrirai que l’extérieur ; car, quant à l’intérieur, je ne l'ai pas vu. Elle est appelée, chez les Grecs, Ayâ Soûfïâ (Agia Sophia, Sainte-Sophie), et l’on raconte qu’elle a été fondée par Assaf, fils de Barakhïâ, qui étoit fils de la tante maternelle de Salomon. C’est une des plus grandes églises des Grecs ; elle a une muraille qui en fait le tour, comme si c’était une ville, et ses portes sont au nombre de treize Elle a pour dépendance un terrain consacré, d’environ un mille, qui est pourvu d’une grande porte. Personne n’est empêché de pénétrer dans cette enceinte, et j’y suis entré avec le frère du roi, dont il sera fait mention ci-après. Cet enclos consacré ressemble à une salle d’audience ; il est recouvert de marbre et traversé par un ruisseau qui sort de l’église, et qui coule entre deux quais, élevés d’environ une coudée et bâtis en marbre veiné, sculpté avec l’art le plus admirable. Des arbres sont plantés avec symétrie de chaque côté du cours d’eau ; et, depuis la porte de l’église jusqu’à celle de cette enceinte, il y a un berceau de bois très-haut sur lequel s’étendent des ceps de igne, et dans le bas, des jasmins et des plantes odoriférantes. En dehors de la porte de l’enclos s’élève un grand dôme de bois, où se trouvent des bancs de la même matière, sur lesquels s’asseyent les gardiens de cette porte ; et, à la droite du dôme, il y a des estrades et des boutiques, la plupart en bois, où siègent les juges et les écrivains des bureaux de la trésorerie. Au milieu de ces boutiques existe une coupole en bois, à laquelle on monte par un escalier de charpente, et où se trouve un grand siège recouvert en drap, sur lequel s’assied leur juge, dont nous parlerons plus loin. A la gauche du dôme, situé à la porte de ce lieu, s’étend le marché des droguistes. Le canal que nous avons décrit se divise en deux bras, dont un passe par ce marché et l’autre par celui où sont les juges et les écrivains.

A la porte de l’église, il y a des bancs où se tiennent les gardiens, qui ont le soin d’en balayer les avenues, d’en allumer les lampes et d’en fermer les portes. Ils ne permettent à personne d’y entrer, jusqu’à ce qu’il se soit agenouillé devant la croix, qui jouit de la plus grande vénération parmi ces gens. Us prétendent que c’est un reste de celle sur laquelle fut crucifié le personnage ressemblant à Jésus, Elle se trouve au-dessus de la porte de l’église, et elle est placée dans un coffret d’or, de la longueur d’environ dix coudées. On a mis en travers de cette enveloppe un autre coffret d’or, pareil au premier, de manière à figurer une croix. Cette porte est revêtue de lames d’argent et d’or, et ses deux anneaux sont d’or pur. On m’a rapporté que le nombre des moines et des prêtres qui demeurent dans l’église s’élève à plusieurs milliers, et que quelques-uns d’entre eux descendent des apôtres de Jésus ; que dans son enceinte se trouve une autre église destinée particulièrement aux femmes, et où il y a plus de mille vierges vouées uniquement aux pratiques de dévotion. Quant aux femmes âgées et vivant dans le veuvage, qui s’y trouvent aussi, leur nombre est encore plus considérable.

Le roi, les grands de son empire et le reste de la population ont coutume de venir, chaque matin, visiter cette église. Le pape s’y rend une fois l’an, et lorsqu’il est à quatre journées de distance de la ville, le roi sort à sa rencontre, met pied à terre devant lui, et, au moment de son entrée dans la ville, il marche à pied devant le pontife. Il vient le saluer matin et soir pendant tout le temps de son séjour à Constantinople, et jusqu’à son départ.


DES MONASTÈRES DE CONSTANTINOPLE.

Le mot mânistâr (monastère) s’écrit comme le mot mâristân (hôpital), si ce n’est que, dans le premier, le noûn (n) vient avant le (r). Le monastère, chez les Grecs, correspond à la zàouïah des musulmans, et les édifices de cette espèce sont nombreux à Constantinople. Parmi ceux-ci, on distingue le couvent qu’a fondé le roi Djirdjîs (George), père du roi de Constantinople, dont nous ferons mention ci-après. Il est situé hors d’Esthanboùl, vis-à-vis de Galata.

On cite encore deux monastères à l’extérieur de la grande église, à droite de l’entrée ; ils sont placés dans un jardin, et une rivière les traverse ; l’un d’eux est consacré aux hommes et l’autre aux femmes, et chacun comprend une église. Ils sont entourés de cellules destinées aux hommes et aux femmes qui se sont voués aux pratiques de la dévotion. Chacun de ces deux monastères a été l’objet de legs destinés à pourvoir au vêtement et à l’entretien des religieux, et ils ont été fondés par un roi.

On mentionne aussi deux monastères, à la gauche de l’entrée de la grande église, et semblables aux deux précédents. Ils sont aussi entourés de cellules ; l’un d’eux est habité par des aveugles, et le second par des vieillards qui ne peuvent plus travailler, parmi ceux qui ont atteint soixante ans ou environ. Chacun d’eux reçoit l’habillement et la nourriture, sur des legs consacrés à cette destination. A l’intérieur de chaque couvent de Constantinople est un petit appartement destiné à servir de retraite au roi, fondateur de l’édifice ; car la plupart de ces rois, lorsqu’ils ont atteint soixante ou soixante et dix ans, construisent un monastère et revêtent des moçoûh (au singulier mish, « sac, cilice » ), c’est-à-dire des vêtements de crin ; ils transmettent la royauté à leur fils, et s’occupent, jusqu’à leur mort, d’exercices de dévotion. Ils déploient la plus grande magnificence dans la construction de ces monastères, les bâtissant de marbre et les ornant de mosaïques, et ces édifices sont en grand nombre dans la ville.

J’entrai, avec le Grec que le roi avait désigné pour m’accompagner à cheval, dans un monastère que traversait un canal ; on y voyait une église où se trouvaient environ cinq cents vierges, revêtues d’habits de poils (ou de bure) ; sur leurs têtes, qui étaient rasées, elles portaient des bonnets de feutre. Ces filles étaient douées d’une exquise beauté ; mais les austérités avaient laissé sur elles des traces profondes. Un jeune garçon, assis dans une chaire, leur lisait l’Evangile, avec une voix telle que je n’en ai jamais entendu de plus belle. Il était entouré de huit autres enfants, également assis dans des chaires et accompagnés de leur prêtre. Quand ce garçon eut fini de lire, un autre fit la lecture. Le Grec, mon conducteur, me dit : « Celles-ci sont des filles de rois, qui se sont vouées au service de cette église ; il en est de même de ces jeunes lecteurs, qui ont une autre église à l’extérieur de celle-ci ». J’entrai également, avec le Grec, dans une église située dans un jardin ; nous y trouvâmes environ cinq cents vierges, ou même davantage. Un enfant leur faisait la lecture, du haut d’une estrade, et il était accompagné d’une troupe de jeunes garçons assis, comme les précédents, dans des chaires. Le Grec me dit : « Ces femmes sont des filles de vizirs et d’émirs, qui se livrent, en cette église, à des exercices de dévotion. » J’entrai, avec le même individu, dans des églises où se trouvaient des vierges, filles des principaux habitants de la ville, et dans d’autres églises, occupées par de vieilles femmes et des veuves ; enfin, dans des églises habitées par des moines. Il y a, dans chacune de ces dernières, cent hommes, plus ou moins. La majeure partie de la population de cette ville consiste en moines, en religieux et en prêtres. Les églises y sont innombrables. Les habitants, soit militaires ou autres, grands et petits, placent sur leur tête de vastes parasols, hiver comme été. Les femmes portent des turbans volumineux.


DU ROI DJIRDJÎS, LE MÊME QUI S’EST FAIT MOINE.

Ce roi donna l’investiture de la royauté à son fiis et se consacra, dans la retraite, à des actes de dévotion. Il bâtit un monastère hors de la ville, sur le rivage, ainsi que nous l’avons dit. Je me trouvais un jour en compagnie du Grec, désigné pour monter à cheval avec moi, lorsque nous rencontrâmes tout à coup ce roi, marchant à pied, vêtu d’habits de crin, et coiffé d’un bonnet de feutre. Il avait une longue barbe blanche et une belle figure, qui présentait des traces des pratiques pieuses auxquelles il se livrait. Devant et derrière lui marchaient une troupe de moines. Il tenait à la main un bâton et avait au cou un chapelet. Lorsque le Grec le vit, il mit pied à terre et me dit : « Descends, car c’est le père du roi. » Quand le Grec l’eut salué, il lui demanda qui j’étais, puis il s’arrêta et m’envoya chercher. Je me rendis près de lui ; il me prit la main et dit à ce Grec, qui connaissait la langue arabe. « Dis à ce sarrazin, c’est-à-dire musulman, que je presse la main qui est entrée à Jérusalem et le pied qui a marché dans la Sakhrah (la roche, c’est-à-dire la mosquée d’Omar), dans la grande église appelée Komâmah (le Saint-Sépulcre) et dans Bethléem. » Cela dit, il mit la main sur mes pieds et la passa ensuite sur son visage. Je fus étonné de la bonne opinion que ces gens-là professent à l’égard des individus d’une autre religion que la leur, qui sont entrés dans ces lieux. L’ancien roi me prit ensuite par la main et je marchai avec lui. Il me questionna au sujet de Jérusalem et des chrétiens qui s’y trouvaient, et il m’adressa de longues interrogations. J’entrai en sa compagnie dans le terrain consacré, dépendant de l’église, et que nous avons décrit tout à l’heure. Lorsqu’il approcha de la principale porte, une troupe de prêtres et de iuoines sortit pour le saluer ; car il était un de leurs chefs dans le monachisme. Dès qu’il les vit, il lâcha ma main, et je lui dis : « Je désire entrer avec toi dans l’église. » Il dit à l’interprète : « Apprends-lui que quiconque y entre, doit absolument se prosterner devant la principale croix ; c’est là une chose prescrite par les anciens, et qu’on ne peut transgresser. Je le quittai donc, il entra seul, et je ne le revis plus.


DU JUGE DE CONSTANTINOPLE.

Lorsque j’eus pris congé de ce roi, devenu moine, j’entrai dans le marché des écrivains. Le kâdhi m’aperçut et m’envoya un de ses aides, lequel questionna le Grec qui m’accompagnait. Celui-ci lui dit que j’étais un savant musulman. Quand cet émissaire fut retourné près du magistrat et qu’il l’eut instruit de cela, celui-ci me dépêcha un de ses officiers. Or les Grecs appellent le juge Annedjchi Cafâly. L’envoyé me dit : « Annedjchi Cafâly te demande. » Je montai pour le voir dans le dôme qui a été décrit ci-dessus, et j’aperçus un vieillard d’une belle figure et ayant une chevelure superbe. Il portait l’habit des moines, lequel est en gros drap noir, et avait devant lui environ dix écrivains occupés à écrire. Il se leva devant moi, ainsi que ses employés et me dit : « Tu es l’hôte du roi, et il convient que nous te traitions avec honneur. » Il m’interrogea touchant Jérusalem, la Syrie et l’Égypte, et prolongea la conversation. Une foule considérable s’amassa autour de lui. Il me dit enfin : « Il faut absolument que tu viennes à ma maison et je t’y traiterai. » Je le quittai et ne le revis plus.


RÉCIT DE MON DÉPART DE CONSTANTINOPLE.

Lorsqu’il sembla aux Turcs qui étaient dans la société de la khâtoûn qu’elle professait la religion de son père, et qu’elle désirait rester près de lui, ils demandèrent à cette princesse la permission de retourner dans leur pays. Elle la leur accorda, leur fit de riches présents, et envoya avec eux une personne chargée de les reconduire dans leur patrie. C’était un émir, appelé Sâroûdjah Assaghîr (le Petit), qui commandait à cinq cents cavaliers. La princesse m’envoya chercher, et me donna trois cents dinars en or du pays, qu’on appelle alberbérah (hyperpères) ; mais cet or n’est pas bon. Elle y joignit deux mille drachmes de Venise, une pièce de drap, de la façon des filles esclaves, et qui était de la meilleure espère, dix vêtements de soie, de toile de lin et de laine, et enfin deux chevaux que me donnait son père. La princesse m’ayant recommandé à Sâroûdjah, je lui fis mes adieux et m’en retournai. J’avais séjourné chez les Grecs un mois et six jours.

Nous voyageâmes en compagnie de Sâroûdjah, qui me témoignait de la considération, jusqu’à ce que nous fussions arrivés à L’extrémité du pays des Grecs, où nous avions laissé nos compagnons et nos chariots. Nous remontâmes dans ceux-ci, et nous entrâmes dans le désert. Sâroûdjah alla avec nous jusqu’à la ville de Bâbâ Salthoûk, et s’arrêta trois jours, en qualité d’hôte, après quoi il retourna dans son pays.

On était alors au plus fort de l’hiver. Je revêtais trois pelisses et deux caleçons, dont un doublé ; je portais aux pieds des bottines de laine, et par-dessus, une autre paire de toile de lin doublée, et enfin, par-dessus le tout, une troisième paire en borghâly (pour bolghâry), c’est-à-dire en cuir de cheval, fourré de peau de loup. Je faisais mes ablutions avec de l’eau chaude, tout près du feu ; mais il ne coulait pas une goutte d’eau qui ne gelât à l’instant. Lorsque je me lavais la figure, l’eau, en touchant ma barbe, se changeait en glace, et si je secouais ma barbe, il en tombait une espèce de neige. L’eau qui dégouttait de mon nez se gelait sur mes moustaches. Je ne pouvais monter moi-même à cheval, à cause du grand nombre de vêtements dont j’étais couvert ; en sorte que mes compagnons étaient obligés de me mettre à cheval.

J’arrivai enfin à la ville de Hâddj Terkhân, où nous avions pris congé du sultan Uzbec. Nous apprîmes qu’il en était parti, et qu’il habitait en ce moment la capitale de son royaume. Nous marchâmes pendant trois jours sur le fleuve Itil (Volga) et sur les rivières voisines, qui étaient alors gelés. Lorsque nous avions besoin d’eau, nous cassions des morceaux de glace, et nous les mettions fondre dans un chaudron ; puis nous buvions de cette eau, et nous nous en servions pour faire notre cuisine. Nous arrivâmes ensuite à la ville de Sera, qui est aussi connue sous le nom de Sera Berekeh (le palais de Berekeh), et c’est la capitale du sultan Uzbec. Nous visitâmes ce souverain ; il nous interrogea touchant les événements de notre voyage, touchant le roi des Grecs et sa capitale. Nous l’instruisîmes de ce qu’il désirait savoir. Il ordonna de nous loger et de nous fournir les objets nécessaires à notre entretien.

Sera est au nombre des villes les plus belles, et sa grandeur est très-considérable ; elle est située dans une plaine et regorge d’habitants ; elle possède de beaux marchés et de vastes rues. Nous montâmes un jour à cheval, en compagnie d’un des principaux habitants, afin de faire le tour de la ville et d’en connaître l’étendue. Notre demeure était à l’une de ses extrémités. Nous partîmes de grand matin, et nous n’arrivâmes à l’autre extrémité qu’après l’heure de midi. Alors nous fîmes la prière et prîmes notre repas. Enfin nous n’atteignîmes notre demeure qu’au coucher du soleil. Nous traversâmes aussi une fois la ville en largeur, aller et retour, dans l’espace d’une demi-journée. Il faut observer que les maisons y sont continues les unes aux autres, et qu’il n’y a ni ruines ni jardins. Il s’y trouve treize mosquées principales pour faire la prière du vendredi ; l’une de celles-ci appartient aux châfeïtes. Quant aux autres mosquées, elles sont en très-grand nombre. Serâ est habité par des individus de plusieurs nations, parmi lesquels on distingue : 1° les Mongols, qui sont les indigènes et les maîtres du pays ; une partie professe la religion musulmane ; 2° les Ass (Ossètes), qui sont musulmans ; 3° les Kifdjaks ; 4° les Tcherkesses ; 5° les Russes ; 6° les Grecs, et tous ceux-ci sont chrétiens. Chaque nation habite un quartier séparé, où elle a ses marchés. Les négociants et les étrangers, originaires des deux’Irâks, de l’Égypte, de la Syrie, etc. habitent un quartier qui est entouré d’un mur, afin de préserver les richesses des marchands. Le palais du sultan, à Sera, est appelé Althoûn-Thâch. Althoûn signifie « or », et thâch « tête ». (C’est une erreur : thâch signifie « pierre » ; c’est le mot bâch qui, en turc, veut dire « tête » ).

Le kâdhi de Serâ, Bedr eddîn ala’radj (le boiteux), est au nombre des meilleurs kâdhis. On y trouve aussi, parmi les professeurs des châfeïtes, le docteur, l’imâm distingué Sadr eddîn Soleïmân Alleczy (le Lezgui), qui est un homme de mérite ; et, parmi les mâlekites, Chems eddîn Almisry, qui est en butte aux reproches touchant le manque de pureté de sa foi. On voit à Serâ l’ermitage du pieux pèlerin Nizhâmeddîn ; il nous y traita et nous montra de la considération. On y voit encore celui du docteur et du savant imâm No’mân eddîn Alkhârezmy, que je visitai. Il est au nombre des cheïkhs distingués ; c’est un homme doué de belles qualités, d’une âme généreuse, plein d’humilité, mais fort rude envers les riches. Le sultan Uzbec le visite chaque vendredi ; mais ce cheïkh ne va pas à sa rencontre et ne se lève pas devant le roi. Celui-ci s’assied vis-à-vis du cheïkh, lui parle du ton le plus doux et s’humilie devant lui, et le cheïkh tient une conduite tout opposée. Sa manière d’agir avec les fakîrs, les malheureux et les étrangers, est le contraire de sa conduite envers le sultan ; car il leur témoigne de l’humilité, leur parle du ton le plus doux et les honore. Il me traita avec considération (que Dieu l’en récompense !) et me fit présent d’un jeune esclave turc. Je fus témoin d’un miracle de sa part.


ACTION MIRACULEUSE DE CE CHEIKH.

J’avais désiré me rendre de Serâ à Khârezm ; mais le cheïkh me le défendit, en me disant : « Attends quelques jours encore, puis mets-toi en route. » Ma volonté s’y opposa. Je trouvai une grande caravane qui se préparait à partir, et parmi laquelle il y avait des marchands de ma connaissance. Je convins que je partirais avec eux, et j’annonçai au cheïkh cet accord ; mais il me dit : « Tu ne peux te dispenser d’attendre ici. » Néanmoins je me disposai au départ ; mais un de mes esclaves s’enfuit, et je restai à cause de son évasion. Ce retard est au nombre des miracles évidents. Au bout de trois jours, un de mes compagnons trouva mon esclave fugitif à Hâddj Terkhân et me le ramena. Je partis alors pour Khârezm.

Entre cette ville et la résidence royale de Serâ, il y a un désert de quarante jours de marche, dans lequel on ne voyage pas avec des chevaux, à cause de la disette du fourrage. Les chameaux seuls y traînent les chariots.


FIN DU TOME DEUXIÈME.