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Vues et visions

La bibliothèque libre.
Mercure de FranceTome 109, no 406 (p. 258-278).

VUES ET VISIONS


Sunt bona, sunt quædam mediocra, sunt

mala plura.

Quae legis hic aliter non fit, avite, liber.

MARTIAL.


I

I. L’ARRIVÉE

Le Croisic, 1912. — Las des rumeurs de Paris, je viens me reposer au Croisic.

Après un voyage, si court soit-il, de l’eau chaude, un lit frais vous sont choses précieuses. J’en use, et, la fenêtre ouverte, je respire l’air pur ; je rêve, et j’attends le sommeil. Ma tête, emplie des bruits de la cité, va trouver au port de pêche un calme délicieux.

Dieu ! que les oiseaux de mer sont bavards ! et les marins, c’est effrayant !

Dépaysé, jamais je n’ai si mal dormi.


II. — L’ARRIVÉE

Rome. Auguste. — Pollion m’invite à Rome ; hélas ! Il me faut te quitter, ô Mantoue !

Après un voyage, si court soit-il, de l’eau chaude, un lit frais vous sont choses précieuses. J’en use. Puis, la fenêtre bien close, je respire un air impur, tout parfumé. Je rêve à ma vie nouvelle, et je crains l’insomnie. Ma tête, accoutumée au calme de nos champs, résonnera, douloureuse, à la fièvre bruyante de la reine du monde.

Que ces rideaux de soie sont épais ! J’entends à peine un murmure assourdi qui me berce…

Dépaysé, jamais je n’ai si bien dormi.


II

I. — LA RENCONTRE

Le Croisic. — Deux chaloupes voguent l’une vers l’autre, toutes voiles dehors. Le ciel blanc, la mer blanche, en plein soleil.

L’une est verte, toute pâle, avec sa coque pâle comme l’ivoire jauni ; sa grand’vergue d’un blond pâle semble un rayon de l’aurore. Elle plie, toute frêle, sous le fardeau trop lourd de ses mâts dorés ; inerte, elle obéit au souffle du vent qui la domine.

Tandis qu’elle s’éloigne du port, trop vite à mon gré, l’autre chaloupe s’en rapproche et je la distingue mieux. Elle est rousse, très sombre, avec ses filets bruns. Sa coque sombre, un peu ternie, décolorée par le soleil brûlant, est, au soleil, parsemée de points d’or. Sa grand’vergue d’un roux vif semble un rayon de couchant. Longue et mince, elle porte sans effort ses voiles étalées, elle se livre tout entière au souffle du vent qu’elle asservit à ses caprices.

Toutes voiles dehors, elles s’approchent l’une de l’autre, et, malgré l’immensité de la mer déserte, elles s’effleurent en passant ; leurs reflets dans l’eau calme se confondent un instant, un instant elles ralentissent leur course, puis la brise les sépare et chacune reprend son reflet propre…

Mais mon œil, séduit par cette vision trop brève, les unit sans les confondre.


II. — LA RENCONTRE

Rome. Titus. — Vêtues de bijoux et de soie, deux courtisanes traversent la Suburre. Le ciel blanc, la pierre blanche, en plein soleil.

L’une d’elles est toute enveloppée de soie verte ; sa peau est pâle comme l’ivoire jauni ; ses yeux sont deux émeraudes serties de l’or de ses cils longs et peints. Elle semble plier, toute frêle, sous le fardeau trop lourd de ses cheveux dorés qu’une couronne d’émeraudes retient emprisonnés.

Tandis qu’elle s’éloigne, trop vite à mon gré, l’autre femme se rapproche et je la distingue mieux : Elle est toute enveloppée de soie rousse ; sa peau brune, un peu noircie, hâlée par le soleil brûlant, est, au soleil, parsemée de points d’or. Ses yeux bridés sont des topazes brûlées, serties du cuivre roux de ses cils longs et peints. Grande et mince, elle porte sans effort ses boucles étalées ; elle abandonne volontiers sa chevelure au désordre du vent qui la fait valoir.

Vêtues de bijoux et de soie, elles s’approchent l’une de l’autre, et, malgré l’immensité de la place déserte, elles s’effleurent en passant ; leurs ombres bleutées se confondent un instant, un instant elles ralentissent leur course, puis s’écartent et chacune reprend son reflet propre.

Mais mon œil, séduit par cette vision trop brève, les unit sans les confondre.

III

I. — LA LUTTE

Le Croisic. — Tout se tait. Je regarde, et la mélancolie s’empare de mon âme. Je ne vois que la mer, et je ne l’entends pas. Elle effleure le quai sans s’y briser. Elle est sombre et n’a pas de couleur définie. Le soir tombe… on s’en aperçoit à peine ; on s’en aperçoit à la mélancolie qui vous pénètre avec le soir. La mer silencieuse est pourtant agitée. Des ondulations courtes et régulières la couvrent à perte de vue. C’est un clapotis continu qu’on croit entendre et que l’on n’entend pas. Ce silence parle plus haut qu’un ouragan. En regardant la mer, on entend sa plainte qui berce et qui fait mal. Ses ondulations naissent et meurent. On voudrait s’y opposer et l’on ne peut pas. Le temps coule avec régularité, la mort s’approche lente et sûre. Je regarde la mer, ses vains efforts, et la monotonie s’empare de mon âme…

Réveillé, sans savoir comment, tout s’égaye à la joie de mes oreilles la mer ne pleure plus, elle chante.

Intrigué, je me lève, j’écoute. C’est un rire d’enfant. Je comprends : ce sont les mousses qui luttent sur le port.

II. — LE BAISER

Rome. Néron. — Nul ne bouge. On écoute ; et la mélancolie s’empare de mon âme. J’entends le joueur de flûte et je ne le vois pas. La musique est douce, enivrante, triste sans passion. Le soir tombe… on s’en aperçoit à peine. On s’en aperçoit à la mélancolie qui vous pénètre avec le soir. Tout est calme comme après une orgie, tout est las. Les notes se suivent, brèves et régulières. L’harmonie des sons rapides évoque en moi des visions changeantes. Les yeux grands ouverts, j’imagine l’enfant qui me verse à son gré la lumière ou l’obscurité. Son ombre vague se précise, et sa figure pâle varie aux sons de la flûte enchantée. Blond, livide et morne, ses yeux douloureux me font mal. Le chant semble s’éteindre à tout instant, à tout instant renaître. Je voudrais l’arrêter et je ne le puis pas. Le temps coule avec régularité, la mort s’approche lente et sûre. J’écoute, et la monotonie s’empare de mon âme.

Réveillé, sans savoir comment, tout s’égaye à mes yeux ; les traits expressifs de l’enfant s’embellissent au sourire de son âge, railleur et tendre.

Intrigué, je me lève et regarde : c’est un baiser d’amants. Deux ombres sont debout, que je reconnais bien, enlacées dans l’union des lèvres et des âmes.

IV

I. — LES JEUX DE LA MER

Le Croisic. — La mer est calme, trop calme, couverte de taches laides et noirâtres ; le ciel est calme, l’horizon tout embrumé.

Des canots bruns sont à l’ancre là-bas et forment un demi-cercle. Au milieu, des goëlands volent et brillent, tantôt noirs, tantôt blancs. L’un d’eux, les ailes repliées, tombe du ciel. Je suis avec attention sa chute lente, mais il disparaît soudain…

Ce n’est pas de jeu ! la mer l’enfouit sous sa robe sale.

II. — LES JEUX DES MARINS

Rome. Consulat de César. — Le taudis est calme, trop calme. Le vieux tapis, à terre, est couvert de taches laides et noirâtres. La salle est toute enfumée.

Des matelots vêtus de brun, assis sur leurs talons, forment là-bas un demi-cercle. Au milieu, cinq dés volent et brillent, tantôt noirs, tantôt blancs. L’un d’eux par hasard tombe avant son tour. Je suis avec attention sa chute rapide, mais il disparaît soudain.

Ce n’est pas de jeu ! un tricheur l’enfouit sous sa robe sale.

V

I. — INDÉCIS ET PRÉCIS

Le Croisic. — Au premier plan, net et précis, c’est un canot ; un canot, vous savez, avec une voile on ne saurait dire une chaloupe, il est si petit. Il est tout habillé de bleu, d’un bleu vif et faux, et, par places, des taches rose-jaune indiquent une peinture ancienne. La voile rousse se teinte de rose, toute transparente à la lumière, et si légère, entourée d’un halo comme d’une auréole.

Le paysage est vague, embrumé ; le canot se détache très net, avec le fin banc de sable à ses côtés, long, précis, chaud et doré de lumière. À peine distingue-t-on, au loin, la lueur rose du soleil, qui prend dans la brume des formes d’orchidée.

Mais aussi nette que le canot, âpre et douce à mes sens en éveil, c’est l’odeur marine de goëmons invisibles.


II. — INDÉCIS ET PRÉCIS

Néo-grecque. — Au premier plan, net et précis, c’est un enfant, un enfant, vous savez, avec une ombre sur la lèvre : on ne saurait le dire jeune homme, — il est si petit. Mince et souple, vêtu d’un bleu vif et faux, diaphane, que la hanche saillante tache d’un jaune rosé ; ses cheveux roux, si légers, se teintent de rose ; un halo de lumière leur fait une auréole.

La chambre est vague, emplie de fumée ; l’enfant se détache très net, avec auprès de lui la statuette équivoque, fine et dorée de lumière. À peine distingue-t-on, au loin, la lueur rose, étrange, d’une orchidée de cristal.

Mais aussi nette que l’enfant, aussi douce à mes sens en éveil, c’est l’odeur puérile de Château-Yquem avec un rien d’éther.

VI

I. — JOUR DE FÊTE

Le Croisic. — Le soleil se lève radieux ; de ma fenêtre ouverte, je respire avec joie l’air matinal et frais, — tout heureux du repos dominical.

On frappe c’est le courrier. On m’appelle au téléphone ; la cloche sonne le déjeuner, comme au collège ; les cloches de l’église rappellent aux fidèles la prière oubliée ; la cloche de la poissonnerie annonce fièrement la criée ; l’horloge sonne à coups redoublés, cependant qu’en claquant la porte on me réclame l’heure qu’il est.

Une auto siffle et passe — en promenade sans doute ; car pour ces gens, dont l’activité incessante envahit les plaisirs mêmes, le repos, c’est la vitesse, et cette vie si brève est trop longue à leur gré.

II. — JOUR DE FÊTE

Rome. Néron. — Il pleut. Il ne pleut pas à verse : ce matin le temps n’est pas pressé. Calme, l’orage se fond goutte à goutte en pleurs lourds et lents.

C’est pour la fête d’Adonis qu’il pleut et que les femmes se lamentent.

À peine perçoit-on leurs longs cris éloignés : les portes sont discrètes, les rues paisibles, libres nos pas !

J’irai me reposer aux thermes de Néron ; j’y rencontrerai mes amis, et, à discuter philosophie, nous passerons ensemble des heures calmes et longues, sans les compter. Et cette vie si lente sera brève à mon gré.

VII

I. — LA MÉPRISE

Le Croisic. — Le ciel est pâle, à peine nuancé ; les bancs de sable sont pâles, à peine dorés d’un soleil pâle.

La mer s’est retirée du Traict, ne laissant derrière elle qu’un étroit canal vert pâle ; et c’est sur ce périlleux sentier que s’aventure une chaloupe de pêche.

Toute pâle, sa coque verte se confond avec ses voiles vertes étendues à demi comme deux fines ailes. Je la vois s’avancer et je prévois la chute inévitable. Cet étroit ruisseau vert ne la mènera pas au port, que je sache ! Il est à sec. Où veut-elle donc aller ? La brise enfle ses voiles minces ; elle approche si lentement qu’à vrai dire elle semble ne pas bouger.

Le dernier rayon du soleil couchant m’éclaire. Je distingue une corde, seul trait net de ce pâle tableau : la chaloupe est à l’ancre au milieu du canal.

II. — LA MÉPRISE

Arcadie. — L’enfant est pâle, sa peau à peine nuancée ; ses cheveux courts et légers sont pâles, à peine dorés d’un soleil pâle.

Il est assis et tient entre ses doigts serrés un brin d’herbe vert pâle ; et c’est sur ce périlleux sentier que s’aventure la sauterelle prise au vol dans un champ voisin.

Toute pâle, son corps vert se confond avec ses ailes vertes qui frémissent comme des feuilles légères. Je la vois s’avancer et je prévois la chute inévitable. Cet étroit sentier vert ne mène pas à la liberté, que je sache ! l’enfant la retiendrait. Où veut-elle donc aller ? La brise agite ses ailes minces ; elle approche si lentement qu’à vrai dire elle semble ne pas bouger.

Le dernier rayon du soleil couchant m’éclaire. Je distingue un fil de soie, seul trait net de ce pâle tableau : la sauterelle agile est attachée par la patte au milieu du brin d’herbe.

VIII

I. — JEUX DE LUMIÈRE.

Le Croisic. — Un printemps tardif m’alanguit ; couché parmi les feuilles mortes, je paresse avec volupté.

Comme pour un jeu, le vent m’effleure la figure des petites branches du tamaris.

J’ouvre les yeux, tout prêt à la réplique. Mais le vent, plus malin que moi, écarte la branche que je voulais saisir pour la châtier de son audace. Elle est trop loin de moi, et, pour allonger la main, je suis bien trop paresseux. J’attends, mais rien ne bouge, et, pour charmer mes loisirs, j’observe l’océan qui paraît mauve à travers la fine gaze verte du tamaris.

Mauve, en effet ; mais des points brillants dissemblables, qui arient sous les lumières différentes, concourent à lui donner ce ton changeant.


II. — JEUX DE LUMIÈRE.

Corinthe. — Un repos tardif m’alanguit ; couché parmi les coussins roux, je paresse avec volupté.

Comme pour un jeu, elle m’enveloppe la tête de son voile parfumé.

J’ouvre les yeux, tout prêt à la réplique. Plus habile que moi, elle écarte sa robe que je voulais saisir pour la châtier de son audace. Elle est trop loin de moi, et, pour allonger la main, je suis bien trop paresseux. J’attends, mais elle reste immobile, et, pour charmer mes loisirs, j’observe ses yeux qui paraissent mauves à travers la fine gaze dont elle les voile pour me taquiner.

Mauves, en effet ; mais des points brillants dissemblables, qui varient sous les lumières différentes, concourent à leur donner ce ton changeant.

IX

I. — CISELURES

Le Croisic. — La mer est en argent finement ciselé. Les nuages se reflètent sur ce miroir calme et poli.

On croit voir des combats, des chevaux, des guerriers : c’est Achille vengeant la mort de Patrocle, c’est Hercule et le centaure Nessus, Athis et Lycabas mourant l’un près de l’autre. Un goëland effleure les eaux et bat des ailes : c’est Jupiter, c’est l’aigle ravisseur ; et là-bas, cet arbre long et fin évoque un corps d’enfant.

Le sable brun, humide, reflète aussi le ciel, mais les dessins. qui l’ornent sont plus grossiers.

Une voile rousse passe à travers un canal étroit, longue et sombre, traînant derrière elle des filets roux.

Et la mer aujourd’hui sent les vins d’Italie.

I. — CISELURES

Rome. Domitien. — La coupe est en argent finement ciselé. Un sculpteur inconnu y a gravé la vie des héros et des dieux. Son génie sans doute n’était guère inférieur à celui de Praxitèle ou de Myron, mais son nom, peut-être trop barbare, fut oublié par les peuples ingrats.

Son art y a tracé des combats, des chevaux, des guerriers : Achille vengeant la mort de Patrocle, Hercule et le centaure Nessus, Athis et Lycabas mourant l’un près de l’autre, Jupiter qui, déposant sa foudre, emporte un doux enfant, la gloire du mont Ida. Le jeune échanson qui nous verse le Massique a le corps long et mince du berger Phrygien. Il tient appuyée sur sa hanche l’amphore de terre brune ; elle est travaillée aussi, mais, comme la matière, le dessin en est plus grossier. Par son col étroit coule un sombre Falerne, vieux et roux. Son filet liquoreux emplit la coupe que je porte à mes lèvres.

C’est bien l’âcre senteur, le goût âpre et salé que j’ai connus aux bains de Baïes.

X

I. — L’ESCALIER

Le Croisic. — Je n’entends que la mer, je ne vois que ses vagues.

Toutes blanches d’écume, de hauteurs différentes, ce sont les marches immenses du temple marin d’Aphrodite.

I. — L’ESCALIER

Cnide. — Je n’entends que la musique sacrée ; je ne vois que la blancheur du temple.

Et les marches immenses, immaculées, rappellent à nos yeux que Cypris fut portée sur des vagues d’écume.

XI

I. — LA GLACE

Le Croisic. — Il conduit debout, les jambes écartées ; son audacieux maintien m’inspire la confiance.

La carriole et le cheval sont roux ; l’homme est jaune. Derrière lui brille une tache blanche inexplicable.

À toute vitesse, ils descendent vers le port. Le conducteur hardi est sans doute habillé d’une vieille voile de chaloupe qui lustre d’or ses boucles envolées.

À toute vitesse, ils me dépassent dans une brume argentée : ce sont des paniers de jonc remplis de glace pilée. Elle arrive de l’usine, et conservera les soles, les maquereaux expédiés vers Paris. Sous un manteau blanc de glace mêlée de sel, leur fraîcheur, réservée pour la table des riches, atteindra la cité intacte.

Je souris aux paroles d’un vieux pêcheur, retenues par hasard.

« Dans Paris, mon pauv’gas, c’est comme dans la mer, les gros poissons mangent les petits. »

II. — LA NEIGE

Rome. Néron. — Il conduit debout, les jambes écartées ; son audacieux maintien m’inspire la confiance.

Le char et le cheval sont roux ; l’homme est jaune. Derrière lui brille une tache blanche, inexplicable.

À toute vitesse, ils descendent vers la ville. Le conducteur hardi, berger dans les montagnes, est sans doute vêtu de la laine de ses propres moutons. Sa tunique teintée de safran lustre d’or ses boucles envolées.

À toute vitesse, ils me dépassent dans une brume argentée : ce sont des paniers de jonc remplis des neiges du Soracte. À Rome, elle servira pour différents usages : au palais de César, elle envahit jusqu’aux thermes brûlants. Elle est fort appréciée dans les banquets, où les blasés se plaisent à observer des contrastes qui les égayent :

Sous un soleil artificiel, la neige, mêlée au vin miellé, brûle, adoucit et glace.

XII

I. — L’ÉGLISE

Le Croisic. — L’église est déserte et semblé abandonnée. Il fait nuit. Une veilleuse éclaire avec peine le bas des piliers, et ce vitrail brillant où saint Jean baise les mains de son dieu mortel. Sous la lumière, un ex-voto de pierre grise témoigne d’une ferveur disparue depuis longtemps.

Une religion nouvelle efface la religion qui s’endort, comme l’exige le cœur changeant de l’homme. Le vitrail brille et me rappelle des légendes toutes païennes… Le cœur humain est immuable. Les religions nouvelles ne sont que les expressions différentes de sentiments semblables : saint Jean baise ardemment les mains glacées du Christ, Platon pleure en ses vers Dion de Syracuse, et nos matérialistes modernes nous prêchent l’amitié par intérêt.

II. — LE TEMPLE

Athènes. Constantin. — Amoureux des vieilles légendes, je fuis la religion nouvelle ; elle envahit même la Grèce.

Je vais me réfugier dans un temple consacré au divin Platon. Tout désert, il semble abandonné. La nuit tombe. Une veilleuse éclaire avec peine le bas des colonnes, et cette mosaïque dorée que les chrétiens, hélas ! ont introduite jusqu’ici… mais je souris : le Maître ne l’eût pas désavouée ; elle orne sa demeure d’une image appropriée à ses plus chères doctrines. Je souris : cette religion si nouvelle ne saurait changer des sentiments immuables au cœur humain : Jean baise ardemment les mains glacées du prophète des Juifs, Platon pleure en ses vers Dion le Syracusain, et nos sceptiques éternels vantent

avec Socrate l’intérêt de l’amitié.

XIII

I. — LA FLAQUE D’EAU

Le Croisic. — L’océan se retire, avec de petites lames polies et dorées entraînant le brouillard en ondes courtes. La marée basse laisse à découvert ces merveilles :

Le ciel tendu de soie grise, le sable gris brun, velouté, moelleux. Une ligne brillante, au loin, semble une barre de métal bleu. C’est la mer qui passe au plus profond du Traict.

Est-ce la mer aussi, cette tache bleue, brillante et ronde, comme enchâssée dans le velours du sable ?

Non ; c’est une aigue-marine, où le soleil dessine mille facet- tes, une aigue-marine, gage d’amitié de Neptune à Phébus.


II. — L’AIGUE MARINE

Rome. Dictature de César. — Une main d’enfant, aux ongles peints et polis, à la peau douce et dorée, ouvre un écrin précieux, laissant à découvert ces merveilles :

La soie grise comme un ciel d’automne, le velours gris brun, moelleux comme du sable mouillé. La charnière de métal bleu semble une ligne d’eau lointaine.

Est-ce la mer aussi, cette tache bleue, brillante et ronde, comme enchâssée dans le velours couleur de sable ?

Oui ; c’est une goutte d’eau, et ces mille facettes ne sont que les reflets du soleil ; une goutte d’eau limpide, gage d’amitié du roi de Bithynie à César triomphant.

XIV

I. — LA BRUME

Le Croisic. — Fera-t-il beau temps ? Fera-t-il mauvais temps ? La brume épaisse nous le cache. Il fait déjà grand jour, et, sans doute, le soleil vient de se lever.

« Il fera beau », me révèle un pêcheur. « La brume, de si bon matin, c’est bon signe. »

Incrédule, songeant à la malice des choses, je me méfie.

Le voile de brume est si lourd qu’on distingue à peine le fond de la baie. Il est si léger qu’il flotte et pénètre partout ; il emplit mes cheveux et caresse ma peau de son baiser humide. Du côté de la haute mer, on distingue l’horizon, car le ciel est gris rose et la mer gris bleu ; la ligne qui les sépare est, comme il sied, gris mauve.

Je ferme un instant mes yeux qui commencent à voir flou ; pour contrôler leur impression, je les rouvre.

Il avait raison.

Le voile de brume a soudain disparu ; le soleil brille dans un ciel rose, doux et glorieux. La mer bleue prévoit le ciel futur il fait beau temps.

Au milieu du Traict se déploie la voile toute blanche d’un bateau de plaisance. Elle aussi avait prévu qu’il ferait beau.


II. — LE VOILE

Alexandrie. — Sont-elles jolies ou laides ? Un voile de gaze enroulé nous les cache. C’est le grand jour des Aphrodisies, et le temple vient de s’ouvrir.

« Elles sont jolies », me révèle un philosophe en herbe, grand amateur de courtisanes ; « si vêtues, par le temps qui court, c’est bon signe. »

Incrédule, songeant à la malignité des femmes, je me méfie.

Toutes deux, sous le même voile, sont si cachées qu’on distingue à peine le contour rond des hanches ; toutes deux, sous le même voile, s’harmonisent, si différentes qu’enlacées on les reconnaît facilement : l’une est gris rose, l’autre gris bleu, et l’ombre qui les joint est, comme vous l’auriez deviné, gris mauve. Je ferme un instant mes yeux qui commencent à voir flou ; pour contrôler leur impression, je les rouvre.

Mon philosophe pour une fois ne s’était pas trompé. Consacré à Cypris, le voile qui les enlaçait a soudain disparu : elles sont jolies.

Au milieu du temple s’offre à nos regards la déesse de marbre blanc. Petites courtisanes, elles vous sera favorable : elle aussi vous savait jolies et tendres.


XV

I. — PARTIALE IMPARTIALITÉ

Le Croisic. — La jetée grise sépare les deux horizons, la jetée grise, avec, tout au bout, la lueur jaune du phare.

Pour mieux objectiver, renonçant à mes goûts personnels, j’admire d’abord les teintes discrètes :

La mer est argentée, le ciel bleu nuit, ce bleu d’une pureté plus modeste et plus sincère que le blanc. La lumière se ternit, les eaux se plombent, et j’aperçois le sillon d’écume blanche d’une chaloupe inconnue.

Pour comparer, je me retourne, et la splendeur du couchant m’attire, incorrigible. Le soleil me fascine, orange immense et lumineuse, mais j’aime à la folie les tons bizarres et faux que de légers nuages sombres font valoir. Là, c’est un vert tendre qui charme, et que nul ne saurait réprouver ; à côté, les roux prennent un aspect sombre et sévère, mais leur nuance originale les trahit. Une brume de safran doré se mêle aux rayons de lumière pour étinceler de mille feux. La pourpre est surtout en faveur, et pâlit le soleil même.

C’est avec un véritable soulagement que mes yeux fatigués trouvent le repos sur la mer calme et mate.

Et tandis que le soleil couchant peu à peu perd de sa séduction, l’autre horizon s’embellit et s’éclaire : des lueurs dans la nuit paraissent une à une ; sur l’estacade noire s’allument des feux verts.

II. — IMPARTIALE PARTIALITÉ

Rome. Domitien. — Un double rideau de soie grise sépare l’atrium du triclinium ; un double rideau de soie grise, avec, tout là-haut, la lueur jaune d’une lampe de cuivre.

Pour mieux objectiver, renonçant à mes goûts personnels, j’admire d’abord les teintes discrètes.

L’eau du bassin comme une coupe d’argent poli, le ciel bleu nuit, ce bleu d’une pureté plus modeste et plus sincère que le blanc. La lumière au dehors se ternit, les eaux se plombent, et j’aperçois sur le marbre assombri le manteau de laine blanche d’un hôte inconnu.

Je me retourne, et la clarté du banquet m’attire, incorrigible. Le lustre me fascine, orange immense et lumineuse, mais j’aime à la folie les tons bizarres et faux des toges soyeuses, que la laine brune des philosophes fait valoir. Là, c’est un jeune débauché dont la tunique d’un vert tendre charme, et que nul ne saurait réprouver. Sur le même lit, un philosophe stoïcien se drape dans une toge rousse qui veut être sévère, mais dont la nuance originale le trahit. Un voile couleur de safran caresse la tête charmante de Callistrate ; il s’unit à la vaisselle d’or pour étinceler de mille feux. La pourpre tyrienne est surtout en faveur, et la robe d’Afer, l’heureux époux, pâlit le lustre même.

Mes regards un peu las se reposent un instant sur la toge blanche et mate du poète Martial.

Vive, vive à jamais Hymen, dieu d’Hyménée !

Impartial à regret, après cette orgie de couleurs je détourne les yeux. Mais tandis que la salle du banquet s’anime et s’éclaire, l’atrium peu à peu perd de sa séduction : le ciel s’efface, l’eau du bassin noircit, et, faute d’huile, les lampes vertes s’éteignent une à une.

XVI

I. — LA PÊCHE INVOLONTAIRE

Le Croisic. — Les chaloupes de pêche sont rentrées au port. Les mains étendent au soleil pour les faire sécher leurs filets bleus et roux.

À peine aperçoit-on, à travers les fines mailles, la mer qui se cache avec une pudeur coquette.

Ironie… aux filets de pêche, destinés à la perte des plus brillants poissons, c’est un pauvre goëland qui vint se prendre.

II. — LA PÊCHE INVOLONTAIRE

Baïes. Domitien. — Lalagé se promène à Baïes. Elle déploie au soleil pour les faire briller sa robe d’un bleu vif et ses beaux cheveux roux.

À peine aperçoit-on, à travers la fine gaze de Chypre, son corps blanc qui se cache avec une pudeur coquette. Ironie… aux tissus diaphanes destinés à la perte des plus riches amants, c’est un pauvre mousse qui vient se prendre.


XVII

I. — HIEROGLYPHES

Le Croisic. — La mer grise est tachée de signes noirs différents de forme et d’importance.

Des épaves, au loin, sillonnent le Traict de lignes nettes et parallèles ; les canots ressemblent aux scarabées égyptiens, et les chaloupes aussi, voiles baissées, avec leurs mâts et leurs cordages, sont de monstrueux scarabées munis de leurs antennes ; la balise évoque l’idée d’une obélisque ; un deux-mâts, que je vois de trois-quarts, ressemble aux images du bœuf Apis, cette tête cornue sacrée pour le peuple d’Égypte.

Une idée me surprend aujourd’hui, imprévue, nette, étrange :

Les objets inanimés ont pourtant leur âme obscure, ignorée des humains, et, sur cette mer calme et grise, les taches noires, rangées à dessein, forment un langage mystérieux que les dieux seuls comprennent.

II. — HIÉROGLYPHES

Vérone. La Renaissance. — La pierre grise est tachée de signes noirs différents de forme et d’importance. C’est une pierre très ancienne qui fut, paraît-il, rapportée d’Égypte sous le consulat de César.

J’aime à rêver devant ses dessins divers : les simples traits horizontaux, les scarabées, les ibis et les chats. Ce signe, je crois y reconnaître une de leurs obélisques ; et cette tête cornue, je me plais à y voir Apis, ce dieu bizarre et laid qu’adorent les Égyptiens, frères de Pasiphaë.

Une idée me surprend aujourd’hui, imprévue, nette, étrange :

Sur la pierre grise, ces taches noires, rangées à dessin, formèrent un langage connu de nos aïeux, et dont le secret mort renaîtra peut-être de leurs tombes violées.

XVIII

I. — LES COUPS DE FEU

Le Croisic. — La mer sombre, le ciel opaque, ma tête lourde. De grands oiseaux noirs passent en battant de l’aile ; un canot, vague et gris, avec des ombres, au loin…

Le tonnerre gronde, sourd, imprécis, sans éclairs. Puis, nets, rapides et réguliers, six coups de feu : c’est le glas funèbre des goëlands… et je songe au Christ, à son sacrifice inutile, à ses vaines paroles de bonté.

II. — LES COUPS DE FOUET

Lac de Garde. Hadrien. — Le lac pâle, le ciel pâle, ma tête emplie du son des flûtes.

Un palais de marbre se dresse sur de fines colonnes ; des voiles blanches s’enflent à la brise légère.

Un enfant est assis au bord de l’eau, à demi nu ; ses cheveux blonds se dorent au soleil… mais, sur son dos, ces marques rouges… et ces sanglots plaintifs…

Je caresse doucement sa tête ronde, et je pense à Platon, à son œuvre inutile, à ses vaines paroles de beauté.

XIX

I. — ÉPITAPHE

Le Croisic. — C’est un coin du port abandonné depuis longtemps. Les pierres écroulées se recouvrent d’une herbe tendre qui leur donne une jeunesse nouvelle, et là, sur le sable, deux canots sont échoués. Leurs coques déformées sont désormais semblables, et c’est à peine si je puis les distinguer l’un de l’autre.

À l’arrière, des lettres blanches attirent mes regards. Je cherche à lire… l’inscription à demi effacée ne m’apprend rien, sinon que le Croisic est leur port d’attache à tous deux.

Jamais nul ne saura leurs noms sans gloire, et cependant je rêve à leur destin qui m’apparaît calme et doux : frères, ils dorment ensemble, et la mort les unit à jamais.

II. — ÉPITAPHE

Ravenne. Hadrien. — C’est un coin du temple désert, abandonné depuis longtemps. Les pierres écroulées se recouvrent d’une herbe tendre qui leur donne une jeunesse nouvelle, et là, sur un tombeau, deux enfants de pierre s’endorment enlacés. Leurs corps déformés sont désormais semblables, et c’est à peine si je puis les distinguer l’un de l’autre.

Sur le marbre, des caractères grecs attirent mes regards. Je cherche à lire… l’épitaphe à demi effacée ne m’apprend rien, sinon qu’ils s’aimaient.

Jamais nul ne saura leurs noms sans gloire, et cependant je rêve à leur destin qui m’apparaît calme et doux : frères, ils dorment ensemble, et la mort les unit à jamais.

XX

I. — LA RÉPONSE

Le Croisic. — Inutile colère. Ce n’est pas en un jour, mer ardente, que tu pourras déposséder ce rocher de granit ; ce n’est pas en un jour, ce n’est pas en un siècle.

Ces efforts douloureux sont vains : un rocher naissant remplacera le rocher qui s’écroule, détruit par des milliers d’années d’un pénible travail, et l’océan, toujours immense, couvrira de ses lames irritables toujours la même immensité.

Pourquoi donc, mer ardente et glacée, ces tourbillons, ces ondes soulevées ?

— C’est que l’écume blanche embellit le roc noir.

II. — LA RÉPONSE

Rome. Consulat de César. — Vaine offrande. Ce n’est pas d’aujourd’hui, fervent jeune homme, que les dieux sont insensibles. Ce n’est pas d’aujourd’hui, et ce n’est pas d’hier.

Ton espérance est vaine, tes prières inutiles, ils ne t’entendent pas ; non sans raisons, l’homme impie fait leurs statues et leurs temples de pierre. Les dieux ne s’inquiètent guère des mortels, Pour t’en convaincre, songe seulement aux crimes, aux sacrilèges impunis.

Pourquoi donc, fervent jeune homme, accrocher ces grappes mûres, ces feuilles roussies, aux cornes recourbées d’un inutile gardien ? Pourquoi ces offrandes au Priape de marbre ?

— C’est que le pampre noir embellit le dieu blanc.

XXI

I. — HARMONIE

Le Croisic. — Une voile passe. Elle est prisonnière du Traict. Toute grise, elle se distingue à peine du ciel gris, de la mer grise. À l’horizon, les bancs de sable sont teintés d’un or terne ; mais cette couleur, la voile me la rappelle aussi, raccommodée d’un jaune pâle.

Elle passe, et ce n’est plus une voile, mais une chaloupe, car sa coque s’impose à mes regards distraits.

Cette tache rose est seule inassortie au paysage. Surpris d’un manque d’harmonie inattendu, je cherche ; et tout là-bas s’allume au coucher du soleil l’écrin rose du char que conduit Apollon.

II. — HARMONIE

Cnide. Une tourterelle s’envole. Elle est prisonnière du temple. Toute grise, elle se confond presque avec les murs de marbre gris, avec la mosaïque grise. Dans l’ombre, les bijoux qui parent la statue sont à peine teintés d’or. Mais cette couleur la tourterelle me la rappelle aussi, nuancée de jaune pâle sous les ailes.

Elle passe au-dessus de moi comme un léger nuage gris, et j’aperçois ses pattes roses repliées contre le duvet de son ventre.

Cette tache rose retient mes regard distraits, inassortie à tout ce qui l’entoure.

Surpris d’un manque d’harmonie inattendu, je cherche ; et, près de moi, la prêtresse enveloppée de gris, d’un geste voilé, sème des roses effeuillées au pied de l’Aphrodite.


XXII

I. — UNE LÉGENDE

Le Croisic. — Le marais est en fleur. Les tas de sel, d’une blancheur immaculée, sont les nénuphars flottants, parfumés de violette, qui parent le marais au printemps.

Au printemps, au milieu d’une tourmente de neige, de toutes petites fées couleur de sel descendent du ciel. Elles apportent dans leurs robes pâles des violettes blanches effeuillées. Cachées, le jour, dans les nuages sombres d’avril, la nuit elles travaillent, les petites fées, et creusent les tas de sel. Elles y font leur demeure ; elles y jouent, s’y reposent sur un épais tapis de fleurettes semées. Elles se plaisent dans ces palais rafraîchis, où leurs corps frêles sont protégés des chaleurs de l’été.

Et durant tout l’été, le marais est sacré. De nouveaux tas de sel s’élèvent inhabités, mais les palais fleuris restent intacts jusqu’à l’automne.

À l’automne, par les nuits d’une clarté lunaire, on aperçoit les toutes petites fées, légers nuages blancs qui remontent vers l’éther.

Je les ai vues. Et j’ai goûté le sel marin parfumé de leurs violettes blanches.

II. — UNE LÉGENDE

Tibur. Marc-Aurèle. — La piscine est en feu. De petites flammes y scintillent comme autant d’étoiles. L’eau et le feu, ennemis naguère, s’unissent aux thermes salins de Tibur. La piscine d’eau de mer, glacée pour les heures brûlantes des jours d’été, s’enflamme pendant les nuits fraîches.

Car, pendant la nuit, elle fait les délices de ses gardiens de marbre blanc. Les dieux, debout çà et là dans l’eau profonde, se lassent de servir au repos des nageurs paresseux : la nuit, les ondes fraîches leur appartiennent.

Pour en défendre l’accès à l’audace des impies, ils mêlent aux douces eaux des flammes à l’aspect terrible,… inoffensives. Et désormais les Immortels jouissent, à l’abri de nos regards craintifs, d’une piscine lumineuse et calme.

Cependant, par les nuits sans lune, en rasant les murs assombris, on peut entrevoir leurs formes mouvantes et claires.

Je les ai vus. Et j’ai senti sur mon dos endolori le caducée de marbre d’un Mercure vengeur.

XXIII

I. — LE PEINTRE

Le Croisic. — Le papier blanc — une main fine — un crayon. Le port — des chaloupes. Laquelle aura la pomme ?

Moi, si je savais peindre, je choisirais cette voile bleue à demi déployée et sa pose ambiguë.

Quelques traits gris : est-ce… ? Cette élégance à nulle autre pareille ! C’est lui, c’est mon petit bateau.

Anxieux, je suis le dessin qui s’avance, je m’émerveille. Mais peut-être la couleur va le gâter ? Ce ton faux de la voile est trop naturel pour… sombre erreur !

J’aurai cette aquarelle quand je devrais…

Un marin saute, la voile se déploie et le canot s’envole. Hélas !

Mais l’artiste habile a su l’achever sans modèle.

II. — LE SCULPTEUR

Athènes. — L’argile informe — deux mains blanches — un ébauchoir. La salle du banquet — des danseurs. Lequel aura la pomme ?

Moi, si je savais sculpter, je choisirais cet enfant, son voile de gaze flottant et sa pose ambiguë.

Une forme esquissée : est-ce… ? Cette élégance à nulle autre pareille ! c’est lui, c’est mon jeune garçon.

Anxieux, je suis le modelage qui s’avance, je m’émerveille. L’ébauche est terminée. Mais peut-être qu’en précisant le sculpteur va la gâter ? Ces plis apprêtés sont trop naturels pour… sombre erreur !

J’aurai cette statuette quand je devrais…

La flûte se tait, le maître appelle, et l’esclave s’envole. Hélas !

Mais l’artiste habile a su l’achever sans modèle.

XXIV

I. — LA NUIT MODERNE

Le Croisic. — L’estacade noire, toute usée ; çà et là quelques lueurs vertes. Le ciel sombre et lourd. À l’horizon, une vague lumière blanche. Est-ce le ciel, est-ce la mer, est-ce la mort, est-ce… ? on ne sait pas.

Au bout de l’estacade, accoudé, je rêve.

Vers la clarté blanche, seule espérance, unique fin de cette nuit obscure, le long du chemin sombre à peine indiqué par les feux verts demi-éteints, deux ombres s’avancent, enlacées. Elles s’en vont vers la mer dont les vagues là-bas se heurtent et gémissent ; elles s’en vont plus loin peut-être, vers l’inconnu, à tâtons dans l’obscurité.

II. — LA LUMIÈRE ANTIQUE

Le Pirée. Périclès. — La jetée blanche, toute neuve ; çà et là quelques taches d’ombre. Le ciel floconneux et blanc. À l’horizon une vague lumière rose. Est-ce le soleil levant, Vénus sortant des ondes, est-ce la vie, est-ce… ? on ne sait pas.

Au bout de la jetée, accoudé, je rêve.

Deux formes blanches passent et s’éloignent, confondues dans une brume dorée. Elles s’en vont vers la ville, dont les toits scintillent aux premiers rayons de l’aurore, elles s’en vont plus loin peut-être, vers l’inconnu, dans la lumière et dans la joie.

XXV

I. — LE DÉPART

Le Croisic. — Une lettre m’appelle à Paris. J’ai la migraine et l’étrange désir d’une promenade en mer.

Oui, ces vagues, que j’ai déclarées inconstantes et trompeuses, me tentent aujourd’hui. La tête lourde, me voilà balancé sur ce clapotis, qui suffirait à me rendre malade alors que je suis bien.

Le pêcheur a pitié de moi :

— Vous êtes bien pâle. Couchez-vous donc au fond de la barque, sur les filets.

Quand on souffre, on est comme un enfant. J’obéis.

Étendu sur le lit moelleux de l’océan, la tête enfoncée dans les toiles fraîches, les rumeurs des flots m’arrivent assourdies.

La douleur se calme et se change en un battement d’ailes qui se ralentit et s’efface.

Ingrat, je vais quitter cet ami qui me chante et me berce et m’endort.


II. — LE DÉPART

Rome. Trajan. — Ces tablettes m’appellent en Espagne. J’ai la migraine et l’étrange désir d’une promenade à Rome.

Oui, cette ville, que j’ai déclarée infâme et cruelle, me tente aujourd’hui. La tête lourde, me voilà poussé, inconscient, à travers ces rues agitées ; dont le tumulte suffirait à me rendre malade alors que suis bien.

Priscus passe ; il a pitié de moi :

— Tu sembles fatigué, Marcus ; viens te reposer chez nous. Quand on souffre, on est comme un enfant. J’obéis.

Étendu sur un lit moelleux auprès de la fenêtre ouverte, les rumeurs de Rome m’arrivent assourdies.

La douleur se calme et se change en un battement d’ailes qui se ralentit et s’efface.

Ingrat, je vais quitter cette amie qui me chante et me berce et m’endort.

CLAUDE COURLIS.