Xénophon (Buchon)/Helléniques/Livre 2

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Traduction par Jean-Baptiste Gail.
Texte établi par Jean Alexandre BuchonDesrez (p. 307-320).
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LIVRE II.


CHAPITRE PREMIER.


Les soldats d’Étéonice, qui étaient à Chio, vécurent durant l’été, tant des fruits du pays que de leurs travaux des champs ; mais l’hiver venu, se voyant dépourvus d’habits, de chaussures, ils se rassemblèrent et ils résolurent de s’emparer de Chio. Il fut arrêté que ceux qui approuveraient ce projet porteraient une canne, afin de se reconnaître entre eux. Étéonice, instruit du complot, hésitait sur le parti qu’il prendrait, à cause du grand nombre des porte-cannes. En les attaquant à force ouverte, il lui paraissait à craindre qu’ils ne courussent aux armes, qu’ils ne s’emparassent de l’île, et que, devenus ennemis et vainqueurs, ils ne perdissent la chose publique. D’un autre côté, il pensait que c’était un parti violent que de tuer tant d’alliés, complices de la conspiration : les Spartiates n’encourraient-ils pas la haine des autres Grecs ? Pour lui, ne s’aliènerait-il point l’esprit de ses soldats ? Dans cette conjoncture, il prend quinze hommes armés de poignards : en se promenant dans la ville il rencontre un homme qui avait mal aux yeux, et qui, une canne à la main, sortait du laboratoire d’un médecin : il le tue. Grand tumulte ; on demande pourquoi il a été tué. Étéonice fait publier que c’est parce qu’il portait une canne. La nouvelle s’en répand ; chaque soldat qui l’apprend craint d’étre surpris avec une canne : les cannes disparaissent. Étéonice convoque ensuite les insulaires et leur demande une somme pour payer les matelots et empêcher toute sédition. Ils n’eurent pas plutôt satisfait à la contribution, qu’il ordonna de remonter sur les vaisseaux ; il visita les soldats, les rassura, les encouragea comme s’il n’eût rien su de la conspiration, puis leur compta la paye d’un mois.

Les habitans de Chio et les autres alliés, s’étant assemblés à Ephèse, résolurent d’envoyer des ambassadeurs à Lacédémone : ils l’informeraient du présent état des choses et demanderaient pour navarque Lysandre, qui, dans l’exercice de ses fonctions, vainqueur à Notium, avait obtenu l’estime des alliés. Ces ambassadeurs partirent accompagnés de ceux de Cyrus, chargés de la mème négociation. Comme les Lacédémoniens ne confèrent pas deux fois cette dignité au même citoyen, ils ne donnèrent à Lysandre que le titre de lieutenant ; Aracus eut celui de navarque. La flotte fut confiée à Lysandre, la vingt-cinquième année de la guerre.

La même année, Cyrus tua Autobésace et Mitrée, ses cousins, tous deux fils de la sœur de Darius Nothus, qui avait, ainsi que sa sœur, Artaxerxe Longuemain pour père. Ces deux princes, se trouvant un jour à sa rencontre, n’avaient pas caché leurs mains dans les manches de leur robe, honneur qui ne se rend qu’au roi. Ces manches étant plus longues que la main, quand on l’y tient renfermée, on ne peut agir. Hiéramène et sa femme ayant représenté à Darius qu’il se déshonorerait s’il fermait les yeux sur un pareil excès, ce prince feignit d’être malade, et lui envoya des courriers pour lui signifier son rappel.

L’année suivante, sous l’éphorat d’Archytas, et sous l’archontat d’Alexius, Lysandre vint à Éphèse ; il y manda de Chio Étéonice avec ses galères, y rassembla toutes celles éparses en différents parages, pour les radouber, tandis qu’on en construirait d’autres à Antandre. De là, il alla demander de l’argent à Cyrus. Ce prince, après lui avoir dit qu’il avait employé même au-delà des fonds accordés par le roi, et avoir montré ce qu’il avait fourni à chaque navarque, le satisfit néanmoins. Avec ces fonds, Lysandre créa de nouveaux triérarques et paya ce quiétait dû aux matelots. Les généraux athéniens, de leur coté, équipaient leur flotte à Samos.

Sur ces entrefaites, arrive à Cyrus un courrier ; il lui apprend que son père est malade à Thamnérie, canton de Médie, voisin des Cadusiens révoltés, avec qui il est en guerre, et qu’il le rappelle. Cyrus mande Lysandre à Sardes. Lysandre s’y rend ; Cyrus lui défend de livrer bataille à moins qu’il ne soit de beaucoup plus fort que l’ennemi ; le roi et lui avaient assez d’argent pour armer une puissante flotte. il lui délégua tous les tributs que lui payaient les villes de son gouvernement, lui fit présent des fonds qui lui restaient ; et après l’avoir assuré de son affection pour les Lacédémoniens, et pour lui en particulier, il partit pour la haute Asie.

Après le départ de Cyrus, qui l’avait comblé de largesses, Lysandre paya ses troupes, cingla en Carie vers le golfe Céramique, assiégea Cédrée, ville alliée des Athéniens, à demi peuplée de Barbares, la prit dans l’attaque du lendemain et la livra au pillage. De là, il fit voile à Rhodes. Cependant les Athéniens, partis de Samos, ravageaient les côtes d’Asie, et voguant vers Chio et vers Éphése, se préparaient au combat, après avoir associé à leurs autres généraux Ménandre, Tydée et Céphisodote.

Lysandre, de son côté, s’avança de Rhodes le long de l’Ionie vers l’Hellespont, pour épier les vaisseaux qui en sortaient, et soumettre les villes révoltées ; tandis que les Athéniens allaient à Chio, prenant le large, pour éviter les côtes qui étaient ennemies. Il marcha ensuite d’Abyde à Lampsaque, alliée des Athéniens. Des Abydéniens et d’autres encore le suivaient par terre, sous le commandement du Lacédémonien Thorax. Il assiégea et emporta d’assaut cette place opulente, abondante en vin, blé et autres provisions. Tout fut livré au pillage : on épargna toutes les personnes de condition libre. Les Athéniens qui suivaient ses traces, mouillèrent au port d’Éléonte, dans la Chersonèse, avec cent quatre-vingts galères. ils y dînaient lorsqu’on leur apprit la prise de Lampsaque. Aussitôt ils gagnèrent Seste, s’y approvisionnèrent, puis abordèrent vis-à-vis de Lampsaque à Égospotamos, où l’Hellespont n’a que quinze stades de largeur. Ce fut la qu’ils soupèrent. La nuit suivante, à la pointe du jour, Lysandre fit dîner ses troupes, les embarqua, les munit de tout ce qui était nécessaire pour un combat naval, arma de mantelets les flancs des galères, avec défense de remuer de son poste et de prendre le large. Les Athéniens, au lever du soleil, tournèrent vers le port le front de leur armée, comme pour livrer bataille ; mais voyant que Lysandre ne faisait aucun mouvement, et que la nuit approchait, ils revinrent à Egospotamos. Lysandre ordonna aux plus légères de ses galères de les suivre, d’observer ce qu’ils feraient sur le rivage, et de revenir promptement lui en donner nouvelle : ce n’était qu’à leur retour qu’il permettait à ses soldats de débarquer. Il garda la même contenance pendant quatre jours, laissant les Athéniens voltiger vers lui.

Alcibiade, qui de son fort vit les Athéniens établis sur un rivage découvert, n’ayant aucune ville de retraite, tirant leurs vivres de Seste, à quinze stades de leur flotte, tandis que l’ennemi dans un bon port était près d’une ville où il ne manquait de rien, leur représenta qu’ils n’étaient pas avantageusement postés, et les engagea à regagner Seste, qui leur offrait un port et une ville. Quand vous y serez fixés, leur dit-il, vous combattrez dès qu’il vous plaira. Mais les généraux, particulièrement Ménandre et Tydée, lui ordonnèrent de se retirer, en observant que ce n’était pas lui, mais eux qui commandaient. Alcibiade se retira.

Au cinquième jour de ces excursions de la flotte athénienne contre celle des Lacédémoniens, Lysandre envoya à la découverte : « Aussitôt, dit-il à ses émissaires, que vous verrez l’ennemi débarqué et répandu dans la Chersonèse (ce qu’il fait, avec une hardiesse qui s’accroît de jour en jour, autant pour acheter au loin des vivres, que par mépris pour votre général, qui ne s’avance point en pleine mer), revenez vers moi, tenant au milieu du trajet le bouclier levé. » Ils exécutèrent ponctuellement ses ordres. Le signal ne fut pas plutôt donné, qu’il vogua contre eux à toutes rames, suivi de Thorax et de son infanterie. Conon, le voyant arriver, fit sonner l’alarme, pour qu’on vînt en diligence au secours de la flotte ; mais l’équipage était dispersé ; tel vaisseau n’avait que deux rameurs, tel autre qu’un ; plusieurs étaient entièrement abandonnés ; celui de Conon, accompagné de sept autres et du Paralien, prirent le large avec les rameurs dont ils étaient pourvus. Lysandre saisit sur le rivage le reste de la flotte, et prit à terre la plupart des hommes : quelques-uns se réfugièrent dans les bourgades voisines.

Conon, échappé avec les neuf vaisseaux. voyant tout perdu pour les Athéniens, gagna Abaruide, promontoire de Lampsaque, où il dépouilla quelques galères de Lysandre de leurs grandes voiles, et avec huit vaisseaux se retira vers Évagoras, à Cypre, tandis que le Paralien portait à Athènes la nouvelle de la défaite.

Lysandre emmena les prisonniers, les galères et tout le reste du butin à Lampsaque. Parmi les généraux pris, on comptait Adimante et Philoclès. Ce jour-là même il envoya Théopompe, corsaire milésien, instruire Lacédémone de ce qui venait de se passer ; mission que Théopompe remplit en trois jours. Ensuite il assembla les alliés et les pressa de délibérer sur le sort des prisonniers athéniens. On les accusa des excès qu’ils avaient commis, et de ceux qu’ils avaient résolu, en pleine assemblée, de commettre : s’ils eussent vaincu, ils coupaient la main droite à tous ceux qui tombaient vifs en leur pouvoir. De plus, après s’être rendus maîtres de deux galères, l’une d’Andros, l’autre de Corinthe, ils en avaient précipité les captifs dans la mer ; et ce crime était l’ouvrage du général athénien Philoclès.

Après beaucoup de charges entendues, la peine de mort fut prononcée contre tous les prisonniers athéniens, à la réserve d’Adimante, qui seul s’était opposé à l’horrible décret, et que même quelques-uns accusaient d’avoir livré la flotte. Avant de mettre Philoclès à mort, Lysandre lui demanda de quel supplice était digne l’homme qui avait précipité du haut d’un roc les Athéniens et les Corinthiens, et violé, à l’égard des Grecs, les lois de la sainte équité.


CHAPITRE II.


Après avoir réglé les affaires de Lampsaque, il vogua vers Byzance et vers Chalcédoine, qui lui ouvrirent leurs portes, à condition qu’il ne serait fait aucun mal à la garnison athénienne. Ceux qui avaient livré la première de ces places à Alcibiade, se réfugiérent vers le Pont-Euxin, ensuite à Athènes, où ils eurent le droit de bourgeoisie. Lysandre y renvoya la garnison et tout ce qu’il rencontra d’Athéniens ailleurs, en leur donnant un passe-port pour cette ville seulement, persuadé que plus l’affluence serait grande dans Athènes et au Pirée, plus tôt ils auraient la famine. Dès qu’il eut nommé le Lacédémonien Sthénélaüs, harmoste de Byzance et de Chalcédoine, il retourna à Lampsaque, pour radouber ses vaisseaux.

Cependant le Paralien arrive de nuit : la nouvelle désastreuse se publie ; des gémissemens la portent du Pirée et de ses longs murs jusque dans la ville ; elle passe de bouche en bouche. Cette nuit, personne ne dormit, ils pleuraient les morts ; surtout ils s’attendaient aux mauvais traitemens qu’ils avaient exercés envers Mélos, colonie lacédémonienne emportée d’assaut, envers les Histiens, les Scionéens, les Toronéens, les Éginètes, et envers beaucoup d’autres Grecs. Le lendemain, assemblée générale : on y arrête qu’on bouchera tous les ports, un seul excepté ; qu’on réparera les brèches, qu’on fera partout bonne garde, qu’enfin on se disposera à soutenir un siège.

Tandis qu’ils s’occupaient des préparatifs nécessaires, Lysandre arriva de l’Hellespont à Lesbos avec deux cents voiles, donna une constitution aux villes de l’île, entre autres à Mitylène, et dépécha Étéonice avec dix vaisseaux vers celles de Thrace, qui toutes embrassèrent le parti de Lacédémone : le reste de la Grèce, aussitôt après le combat naval, avait abandonné Athènes ; les Samiens seuls s’étaient maintenus dans leur démocratie en égorgeaut les nobles.

Il informa ensuite sa république et Agis qui était à Décélie, qu’il approchait avec une flotte de deux cents voiles. Aussitôt les Lacédémoniens et les autres Péloponnésiens, les Argiens exceptés, se lèvent en masse à l’ordre de Pausanias, l’un des rois de Sparte. Dès qu’ils furent tous rassemblés, Pausanias se mit à leur tête, et vint camper près d’Athènes, dans le gymnase qu’on appelle Académie.

Lysandre arrivé à Égine, en remit en possession ses anciens habitans, dont il enrôla le plus possible. Les Méliens et autres bannis jouirent dc la même faveur. Il saccagea ensuite Salamine, et aborda avec cent cinquante voiles au Pirée, où dès lors aucun navire ne put entrer. Les Athéniens, assiégés par terre et par mer, ne savaient quel parti prendre : dénués de vaisseaux, d’alliés, de vivres, ils croyaient tout perdu, s’attendaient aux mauvais traitemens qu’ils avaient exercés non pour venger des injures reçues, mais pour emportement, contre de petites bourgades dont le seul crime était d’avoir marché sous les étendards lacédémoniens. Ils rendirent donc aux citoyens flétris tous leurs droits, et soutinrent le siège sans parler de capituler, quoique la famine tuât beaucoup de monde dans la ville.

Cependant, quand le blé vint à manquer entièrement, on dépêcha vers Agis ; on voulait l’alliance des Lacédémoniens, en conservant les murs et le Pirée : à ces conditions la paix serait conclue. Il dit aux députés d’aller à Sparte, comme n’ayant pas le pouvoir de traiter. Les députés portent cette réponse aux Athéniens, qui les envoient à Sparte. Arrivés à Sellasie, ville frontière, les éphores entendant les mêmes propositions que celles déjà faites à Agis, leur ordonnent de se retirer, et de revenir après une plus mûre délibération s’ils désiraient la paix. Les députés retournent, exposent le résultat de leur négociation : le découragement s’empare des esprits ; la servitude semblait à tous inévitable : et d’ailleurs, jusqu’au retour de nouveaux députés, combien de citoyens périraient par la famine ! Personne n’osait proposer la démolition des murs, depuis qu’on avait emprisonné Archestrate, pour avoir dit en plein sénat que le meilleur parti était d’accepter la paix aux conditions offertes par les Lacédémoniens. Or ils proposaient d’abattre dix stades de l’un et de l’autre côté des longues murailles, et un décret interdisait toute délibération à ce sujet.

Telle était la position des affaires, lorsque Théramène dit dans l’assemblée, que si on le députait vers Lysandre, il serait en état de déclarer, à son retour, si Lacédémone veut démanteler Athènes, pour l’asservir, ou par mesure de sûreté. On l’envoya ; mais son séjour près de Lysandre dura plus de trois mois. Il attendait que les Athéniens, entièrement dépourvus de subsistances, fussent disposés à un accommodement quelconque. De retour au quatrième mois, il assura ses concitoyens que Lysandre l’avait retenu jusqu’alors, et qu’à la fin il l’envovait à Lacédémone, la ratification du traité ne dépendant point de lui, mais des éphores. Sur cela, Théramène fut nommé, lui dixième, pour aller à Lacédémone, avec plein pouvoir. Cependant Lysandre envoya aux éphores une députation de Lacédémoniens, ayant avec eux Aristote, exilé d’Athènes. Il avait dit à Théramène que les éphores étaient arbitres de la paix et de la guerre, et il les en prévenait.

Théramène et ses collègues arrivent à Sellasie ; on les interroge sur l’objet de leur mission ; ils déclarent qu’ils ont plein pouvoir de traiter de la paix. Les éphores ordonnent de les introduire dans l’assemblée : ils entrent. Des Corinthiens, des Thébains surtout et beaucoup d’autres Grecs, sentiment qu’il fallait non faire la paix avec les Athéniens, mais les exterminer.

Les Lacédémoniens, au contraire, déclarèrent qu’ils ne détruiraient jamais une ville qui, dans les circonstances les plus critiques, avait si bien mérité de la Grèce. La paix fut donc conclue, aux conditions qu’on démolirait les fortifications du Pirée et les longs murs qui joignaient le port à la ville ; que les Athéniens livreraient toutes leurs galères à la réserve de douze ; qu’ils rappelleraient leurs exilés et feraient ligue offensive et défensive avec les Lacédémoniens, s’engageant à les suivre par terre et par mer.

Les députés retournèrent à Athènes. A leur entrée, une foule innombrable les assiège : on appréhendait qu’il n’y eût rien de conclu ; on ne pouvait plus tenir, la famine exerçait ses ravages. Le lendemain, les députés annoncent à quelle condition les Lacédémoniens font la paix. Théramène, qui portait la parole, leur dit qu’il fallait obéir et abattre les murs. Quelques-uns ouvrent un avis contraire, mais la majorité se déclarant pour Théramène, on décida que la paix serait acceptée. Lysandre alla ensuite au Pirée, suivi des bannis ; les murs furent démolis au son des flûtes : l’allégresse était générale ; ce jour semblait pour tous les Grecs l’aurore de la liberté.

Ainsi finit cette année, au milieu de laquelle Denys de Syracuse, fils d’Hermocrate, saisit les rênes de l’empire, après une défaite des Carthaginois, qui avaient pris auparavant Agrigente, abandonnée des Siciliens, faute de vivres.


CHAPITRE III.


L’année suivante, que l’on appelle anarchique, la première de l’olympiade où Crocinas, Thessalien, remporta le prix du stade, sous l’éphorat d’Eudique à Sparte, sous l’archontat de Pythodore, que les Athéniens ne nomment pas parce qu’il fut élu sous les Trente, l’oligarchie s’établit ainsi. Le peuple décida qu’on élirait trente citoyens qui rédigeraient les lois, base d’un nouveau gouvernement. On élut Polyarchès, Critias, Mélobius, Hippoloque, Euclide, Hiéron, Mnésiloque, Chrémon, Théramène, Arésias, Dioclès, Phédrias, Chérélée, Anétie, Pison, Sophocle, Ératosthène, Chariclès, Onomaclès, Théognis, Æschine, Théogène, Cléomède, Érasistrate, Phidon, Dracontide, Eumathe, Aristote, Hippomaque, Mnésithide. L’élection faite, Lysandre marcha contre Samos ; Agis ramena de Décélie son infanterie, et licencia les troupes alliées.

A la même époque, remarquable par une éclipse de soleil, le Phéréen Lycophron se rendit maître absolu de la Thessalie, après un combat sanglant, où furent vaincus ceux des Thessaliens qui s’opposaient à ses projets, les Larisséens et d’autres.

Dans le même temps encore, Denys, tyran de Sicile, perdit une bataille contre les Carthaginois, qui lui enlevèrent Gèle et Camarine. Peu après, les Léontins quittérent Denys et les Syracusains, pour se rétablir dans leur ville ; aussitôt Denys envoya de la cavalerie après eux jusqu’à Catane.

Cependant ceux de Samos, pressés de tous côtés par Lysandre, commençaient à délibérer sur un projet de capitulation, lorsqu’ils virent ce général sur le point de les forcer. Ils se rendirent donc, à condition que chaque homme libre emporterait un habit ; le reste serait à la discrétion du vainqueur. lIs sortirent en cet état. Lysandre rendit à la ville ses anciens habitans, leur donna tout ce qui s’y trouvait, y établit un régime décemviral, puis congédia la flotte des alliés. Pour lui, il retourna à Sparte avec les vaisseaux lacédémoniens et ceux du Pirée, à l’exception de douze, emportant les éperons de tant d’autres qu’il avait pris, les couronnes dont les villes avaient en particulier honoré son courage, quatre cent soixante-dix talens, qui restaient des revenus que lui avait assignés Cyrus pour les frais de la guerre, sans parler du butin qu’il avait fait dans ses différentes campagnes. Tout cela fut remis aux Lacédémoniens sur la fin de l’été qui vit finir la guerre du Péloponnése ; elle avait duré vingt-huit ans et six mois, pendant lesquels Sparte eut les éphores dont voici la série.

Le premier fut Ænésias, sous qui la guerre commença, l’an quinzième des trèves de trente ans, depuis la prise de l’Eubée. Il eut pour successeurs, Brasidas, Isanor, Sostratide, Hexarque, Agésistrate, Angénide, Onomaclès, Zeuxippe, Pityas, Plistole, Clinomaque, Ilarque, Léon, Chéridas, Patésiadas, Cléosthéne, Lycarius, Épérate, Onomantius, Alexippidas, Misgolaïdas, Isias, Aracus, Évarchippe, Pantaclée, Pityas, Architas, Eudique. Ce fut sous l’éphorat de ce dernier que Lysandre se signala par les exploits que je viens de raconter, puis revint avec sa flotte en Laconie.

Les Trente furent élus aussitôt après la démolition du Pirée et des longues murailles : nommés pour rédiger les lois constitutionnelles, ils différaient ce travail ; ils créaient un sénat et des magistrats de leur bord. Tous ceux que l’on connaissait sous la démocratie, vivant de dénonciations et mal vus des honnêtes gens, ils les emprisonnaient, ils les condamnaient à mort. Le sénat prononçait volontiers leur sentence ; et ceux qui n’avaient point de reproches à se faire, n’en étaient point fâchés. Mais bientôt les gouvernans délibérèrent sur les moyens de s’assurer une autorité absolue. Ils envoyérent donc à Lacédémone Æschine et Aristote : par leur entremise, ils déterminèrent Lysandre à employer tout son crédit pour qu’il leur vînt garnison, jusqu’a ce qu’ils eussent purgé la république des mauvais citoyens, et donné une constitution. Ils s’engageaient à nourrir la garnison. Lysandre, cédant à leurs vœux, obtint qu’on leur envoyât l’harmoste Callibius avec des troupes ; ces troupes arrivent. Ils rendent à Callibius toute sorte de soins, afin qu’il loue tout ce qu’ils feront. Callibius, de son côté, leur envoyait les satellites qu’ils voulaient. Ils saisissaient non des hommes de néant et des plébéiens, mais ceux qu’ils croyaient décidés à ne souffrir aucune violence et à résister en se mettant à la tête d’un parti puissant.

Dans les premiers temps, Critias et Théramène vécurent en bonne intelligence ; mais le premier commençant à répandre le sang de ce peuple qui l’avait banni, Théramène, d’un avis contraire, lui représenta qu’il n’était pas juste de mettre à mort des hommes honorés du peuple. s’ils n’avaient fait aucun mal aux gens de bien : « Et vous et moi, lui dit-il, que n’avons-nous pas dit et fait pour gagner les bonnes grâces de la multitude ! » Critias, alors encore ami de Théramène, lui répliqua qu’avec la volonté de dominer, il leur était impossible de ne pas se défaire de tout ce qui pourrait nuire : « Si, parce qu’au lieu d’un nous sommes trente, lui dit-il, tu penses que notre pouvoir pour se conserver, exige moins de vigilance qu’un pouvoir absolu, tu es dans l’erreur. » Enfin, comme une foule d’innocens était sacrifiée, comme on se liguait ouvertement, qu’on se demandait avec effroi ce qu’allait devenir la chose publique, Théramène observa que l’oligarchie ne se maintiendrait pas si l’on n’associait au gouvernement un plus grand nombre de citoyens. Dès lors, Critias et ses collègues, qui appréhendaient surtout que les citoyens ne grossissent le parti de Théramène, en choisirent trois mille appelés à gouverner avec eux.

Sur cela, Théramène leur représenta encore combien il était étrange qu’après l’intention manifestée de s’associer les citoyens les plus honnêtes, ils en élussent trois mille, comme si ce nombre était nécessairement celui des gens honnêtes, comme s’il était impossible qu’il y eût hors de la des gens de bien, impossible qu’il y eût parmi eux des méchans. Ensuite, leur ajoutait-il, je vous vois faire deux choses très opposées : vous établissez une domination violente et hors d’état de se soutenir contre ceux que vous voulez assujettir. Ainsi parlait Théramène. Mais les Trente firent une revue des trois mille dans la place publique : celle des citoyens non compris dans le rôle, se fit en différens lieux ; et au moment où ces derniers venaient de quitter leurs maisons, les Trente avaient envoyé des gardes et des citoyens de leur parti, qui les avaient tous désarmés. On porta ces armes dans la citadelle, on les déposa au temple de Minerve.

Après ce coup de main, comme s’ils avaient acquis le droit de tout faire, ils sacrifiaient les uns parce qu’ils les haîssaient, les autres parce qu’ils convoitaient leur fortune. Pour se procurer de quoi payer leurs satellites, ils décidèrent que chacun d’eux constituerait un métèque prisonnier ; qu’il le ferait mourir et confisquerait ses biens à son profit. lls pressèrent Théramène de prendre celui qu’il voudrait.

« Il serait honteux, leur dit-il, que des personnages qui se donnent pour les premiers de l’état, se comportassent avec plus d’injustice que des délateurs. Ces misérables laissent la vie à ceux qu’ils dépouillent : nous, nous perdrions des innocens pour ravir leur fortune ! Notre conduite ne serait-elle pas mille fois plus révoltante ? »

Les Trente, persuadés des lors que Théramène traverserait leurs projets, lui dressérent des embûches, le calomniérent, le dépeignirent à chaque sénateur en particulier comme un factieux bouleversant l’état ; puis, ayant appelé à eux une jeunesse audacieuse qu’ils armèrent de courtes dagues cachées sous l’aisselle, ils convoquérent le sénat. Théraméne venu, Critias se lève et parle en ces termes :

« Sénateurs, si quelqu’un de vous pense que l’on prononce trop d’arrêts de mort, qu’il songe que ces rigueurs sont communes à toutes les révolutions, que les partisans d’un gouvernement oligarchique ont nécessairement une foule d’ennemis, dans la ville la plus peuplée de toute la Grèce, une ville nourrie depuis si long-temps au sein de la liberté. Bien convaincus que la démocratie ne vous est pas moins à charge qu’à nous-mêmes, bien convaincus, d’une part, qu’elle ne sera jamais agréable à Sparte, à qui nous devons notre salut ; de l’autre, qu’il n’y a de sûreté que dans le gouvernement des grands, nous avons changé, de concert avec les Spartiates, la forme de notre république ; et nous cherchons à nous défaire de quiconque nous parait s’opposer à l’oligarchie. Mais nous croyons juste de punir surtout celui d’entre nous qui tenterait d’ébranler la constitution nouvelle : or, comme nous le savons, Théramène, que voici, fait tout ce qui est en lui pour nous perdre tous ; et pour qui cette perfidie serait-elle un problème ? Si vous y réfléchissez, vous verrez qu’il n’est aucun citoyen qui blâme l’ordre actuel plus que ce Théramène, aucun qui soutienne aussi ouvertement les démagogues dont nous voulons nous délivrer.

« Si dans le principe il eût eu cette opinion, nous le regarderions comme notre ennemi, sans avoir le droit de l’appeler pervers : mais c’est lorsqu’il a lui-même fondé notre union avec Sparte, lui-même détruit la démocratie ; c’est lorsqu’il nous a provoqués à sévir contre les premiers qu’on nous déférait, c’est lorsque nous sommes et nous et vous les ennemis déclarés du peuple, c’est alors que notre administration lui déplait. Oui, il veut, dans le cas d’une révolution contraire, se mettre à découvert et se soustraire à la peine que nous subirions seuls : nous devons donc le poursuivre, et comme notre ennemi commun et comme un traître. La trahison est plus à craindre qu’une guerre ouverte, parce qu’il est plus difficile de se garantir d’une embûche que d’une attaque ; elle est aussi plus odieuse. On se réconcilie avec des ennemis jurés, on leur donne sa confiance ; mais on ne fit jamais la paix avec l’homme qu’on reconnut traître ; toute confiance est désormais impossible.

« Et pour que vous sachiez que cette conduite n’est pas nouvelle dans Théramène, et que la perfidie lui est naturelle, je vais vous rappeler quelques traits de sa vie. Dans sa jeunesse, considéré du peuple, comme l’avait été son père Agnon, on l’a vu des plus ardens à ruiner la démocratie par l’établissement des quatre-cents, dont il fut une des colonnes. Le parti oligarchique lui a-t-il paru chanceler, aussitôt il s’est fait chef du parti contraire ; ce qui lui a mérité le surnom de cothurne (car un cothurne, également fait pour les deux pieds, s’ajuste à l’un et à l’autre). Je vous le demande, Théramène, un homme digne de vivre connaît-il cette politique qui engage les autres dans les affaires et change au premier choc ? Semblable au prudent nautonier, ne lutte-t-il pas contre la tempête jusqu’à ce qu’il souffle un vent favorable ? Peut on arriver au terme si, découragé, on change de route à tout vent ?

« On le sait, toutes les révolutions portent des fruits de mort ; mais n’est-ce pas vous qui, par votre inconstance, avez fait tomber tour à tour tant d’oligarques sous les coups du peuple, tant de partisans du peuple sous les coups de l’aristocratie ? N’est-ce pas à ce même Théramène que les généraux ordonnèrent d’enlever les Athéniens submergés à la bataille de Lesbos ? Il n’a point obéi ; et cependant il se porte l’accusateur de ces mêmes généraux, et cherche son salut dans leur perte. Un homme jaloux de s’agrandir de jour en jour, et qui ne respecte ni l’amitié ni l’honneur, mérite-t-il d’être épargné ? Ses variations, qui nous sont connues, ne doivent-elles pas nous inspirer une juste défiance, et la crainte d’éprouver nous-mêmes les effets de sa perfidie ? Je vous défère donc un traître qui a résolu de nous perdre.

« Voici une réflexion qui justifie mes poursuites. La constitution de Sparte est parfaite sans doute. Si un des éphores, au lieu d’obéir à la majorité, osait décrier le régime de sa république et contrarier la marche du gouvernement, doutez-vous que les éphores eux-mêmes, et toute la république, ne le traitassent avec la plus grande rigueur ? Si vous êtes sages, vous sacrifierez donc Théramène à votre propre sûreté. Qu’il échappe, son impunité enhardit vos adversaires : sa mort déconcertera tous les factieux, dans l’intérieur et hors d’Athènes. »

Lorsque Critias eut cessé de parler, il s’assit. Théramène se leva et parla en ces termes :

Athéniens, je vais commencer ma défense par où Critias finit son accusation. A l’entendre, c’est moi qui ai tué les généraux en les accusant. Non, je ne suis point l’agresseur ; ce sont eux qui ont prétendu que je n’avais point accueilli les naufragés après la bataille de Lesbos, quoi que j’en eusse reçu l’ordre. En alléguant, pour ma défense, que la tempête avait empêché de faire voile, loin qu’il fût possible d’enlever les corps de nos guerriers, j’ai paru véridique ; et l’on a pensé que les généraux se condamnaient eux-mêmes. En effet, ils affirmaient qu’on avait pu recueillir les naufragés ; cependant ils les avaient laissés à la merci des vagues, et ils étaient partis avec la flotte.

« Au reste, je ne suis pas surpris que Critias soit mal instruit des faits. A l’époque dont il s’agit, absent d’Athènes, ce zélé républicain préparait avec Prométhée le gouvernement populaire en Thessalie, et armait les pénestes contre leurs maîtres. Puisse-t-il ne rien exécuter ici de ce qu’il a fait chez les Thessaliens !

« Je lui accorde qu’il est juste de punir avec la dernière sévérité ceux qui travaillent à la ruine de votre autorité, pour rendre vos adversaires puissans : mais quel est le coupable ? Pour en bien juger, réfléchissez sur tout ce qui a précédé et sur la conduite que tient chacun de nous deux. Tant qu’on vous choisissait pour composer le sénat, qu’on nommait des magistrats légitimes, qu’on dénonçait les vrais factieux, nous pensions tous de même ; mais lorsque mes accusateurs commencèrent à se permettre des arrestations d’excellens citoyens, je pensai différemment : je savais que si l’on faisait mourir Léon de Salamine, qui jouissait d’une réputation méritée, et dont l’innocence était parfaitement reconnue, ceux qui lui ressemblaient craindraient pour eux, et que la crainte les rendrait ennemis de la constitution actuelle. J’étais convaincu qu’arrêter le riche Nicérate, fils de Nicias, qui n’avait jamais rien fait de démocratique, ni lui ni son père, ce serait indisposer la classe riche contre nous. Je savais que la mort d’Antiphon, qui, dans la guerre, avait fourni deux vaisseaux bien équipés, vous aliénerait même vos partisans.

« Je n’étais pas non plus de l’avis de mes collègues, lorsqu’ils disaient que chacun d’eux devait se saisir d’un métèque : il était clair que si on faisait périr des métèques, tous ceux de la même classe abhorreraient notre gouvernement. Je blâmais encore mes collègues, lorsqu’ils désarmèrent la multitude ; je ne pensais pas qu’il fallût affaiblir la patrie. Les Lacédémoniens auraient-ils voulu nous conserver pour nous réduire à un petit nombre hors d’état de les secourir ? S’ils eussent eu cette intention, ils pouvaient nous laisser tous mourir de faim, sans épargner personne. Je n’étais pas non plus d’avis que nous prissions à notre solde des gardes étrangères, ayant la faculté de nous attacher un pareil nombre de citoyens jusqu’à ce que notre autorité fût solidement établie. Comme je voyais des ennemis, ou parmi les exilés ou parmi les citoyens restés dans la ville, je ne voulais pas qu’on en reléguât ni Thrasybule, ni Anytus, ni Alcibiade. Je savais que le parti contraire acquerrait de la consistance, si des chefs habiles se mettaient à la tête de la multitude, et qn’une foule de mécontens se montrât à ceux qui voudraient les commander.

« Celui qui donnait ouvertement ces conseils sera-t-il regardé comme bien intentionné ou comme un traître ? Critias, fortifie-t-on le parti ennemi en augmentant le nombre de ses amis et diminuant celui de ses ennemis ? Ravir les fortunes, ôter la vie à des innocens, n’est-ce pas là plutôt susciter des milliers d’adversaires ? n’est-ce pas, pour un vil gain, trahir ses amis et se trahir soi-même ?

« Si vous n’êtes pas encore convaincus, qu’il me soit permis de vous interroger. Thrasybule, Anytus et les autres exilés aimeraient-ils mieux que vous fissiez ce que je conseille, ou ce que font mes collègues ? Pour moi, j’en suis persuadé, nes adversaires croient que toute la ville est pour eux ; mais si la plus saine partie des citoyens nous était favorable, ils jugeraient difficile même de pénétrer dans aucun coin de l’Attique.

« Quant aux éternelles variations que me reproche Critias, voici ce que j’ai à dire. C’est le peuple lui-même qui a établi le pouvoir des quatre-cents, bien instruit que Lacédémone approuverait tout autre gouvernement que le démocratique. Cependant on nous pressait toujours avec la même chaleur ; Aristote, Mélanthius et Aristarque construisaient, près des môles du Pirée, un fort où ils prétendaient introduire l’ennemi, pour se rendre maîtres d’Athènes, eux et les leurs ; si, m’apercevant de ces manœuvres, je les ai traversées, est-ce donc là être traître à ses amis ?

« Il m’appelle cothurne, parce que, dit-il, je m’efforce de complaire aux deux partis. Mais celui qui ne s’accommode d’aucun, comment, au nom des dieux, comment doit-on l’appeler ? Toi, Critias, tu passais sous le gouvernement populaire pour le plus grand ennemi du peuple ; l’aristocratie t’a vu dévouer à ta haine les principaux citoyens. Pour moi, j’ai combattu vivement ceux qui s’imaginent qu’il n’y a de véritable démocratie que celle où l’esclave et le citoyen pauvre, qui pour une drachme vendraient leur pays, participent à l’administration ; et l’on m’a toujours vu contraire à ceux qui ne reconnaissent d’oligarchie que là où un petit nombre de puissans opprime la république. Par le passé, j’ai toujours regardé comme meilleure la forme du gouvernement où l’on sert l’état de concert avec les citoyens qui ont des chevaux et des boucliers : c’est la même opinion que je professe aujourd’hui.

« Peux-tu dire, Critias, que jamais je me sois ligné avec les partisans ou de la démocratie ou de l’aristocratie, pour éloigner des affaires les bons citoyens ? Parle ; car si je suis convaincu d’avoir commis ce crime, ou de le méditer à présent, je l’avoue, c’est dans les derniers supplices que je mérite de perdre la vie. »

Ainsi parla Théramène. Toute l’assemblée fit entendre un murmure favorable. Critias, voyant bien que si on laissait la chose à la disposition du sénat, Théramène serait absous, ce qui lui eût rendu la vie odieuse, sortit pour conférer un moment avec ses collègues ; et ayant fait approcher des barreaux la jeunesse armée de poignards qu’elle ne cachait pas, il rentra et parla en ces termes :

« Sénateurs, un magistrat attentif, qui voit ses amis cruellement trompés, doit prévenir toute surprise. Je vais donc remplir ce devoir. Les citoyens que voici déclarent qu’ils ne souffriront pas qu’on laisse échapper un homme qui sape ouvertement les fondemens de l’oligarchie. Les nouvelles lois ne veulent pas qu’on fasse mourir sans votre avis un homme du nombre des trois-mille, en même temps qu’elles abandonnent aux Trente le sort de ceux qui ne sont pas de ce nombre : j’en efface Théramène, et en vertu de mon autorité et de celle de mes collègues, je le condamne à mort. »

A ces mots, Théramène s’élançant vers l’autel de Vesta : « Sénateurs, dit-il, je demande, et l’on ne peut me refuser sans injustice, que Critias ne soit pas libre de me retrancher d’une classe de citoyens, ni moi ni celui d’entre vous que sa haine poursuivra, mais qu’on nous juge, vous et moi, conformément à la loi que les Trente eux-mêmes ont portée au sujet des citoyens de cette classe. Non, je n’ignore pas que j’embrasse en vain cet autel ; je montrerai du moins que mes ennemis ne respectent ni les dieux ni les hommes ; je m’étonne seulement que des gens sages comme vous ne défendent pas leurs propres intérêts, quoiqu’ils voient qu’il n’est pas plus difficile d’effacer leur nom du rôle des trois-mille que celui de Théramène. »

Malgré ces représentations, l’huissier des Trente appela les undécemvirs. Ils entrent : marchait à leur tête le plus audacieux et le plus éhonté d’entre eux, Satyrus. Nous vous livrons Théramène que voici, leur dit Critias ; la loi le condamne : saisissez-vous de sa personne ; conduisez-le où il faut : faites ensuite ce qui est à faire.

Il dit : Satyrus et les autres satellites arrachent leur victime de l’autel. Théramène comme il était naturel, implorait, prenait à témoin les dieux et les hommes. Le sénat se taisait ; il voyait près de l’enceinte du tribunal les pareils de Satyrus, qu’il savait munis de poignards : d’ailleurs, la place du sénat était remplie de soldats de la garnison. Comme on le conduisait à travers la place, il s’efforçait par ses accens plaintifs d’émouvoir la multitude. On cite de lui ce mot. Satyrus le menaçait s’il ne se taisait. — Si je me tais, il ne m’arrivera donc point de malheur ? Se voyant pressé par ses bourreaux, il but la ciguë, et jeta en l’air ce qui restait dans la coupe : — Voila la part du beau Critias.

Ces mots, je le sais, n’ont rien de mémorable ; néanmoins ce qui m’étonne, c’est qu’a l’approche de la mort il ne perdit rien ni de sa présence d’esprit ni de son enjouement.


CHAPITRE IV.


Ainsi périt Théramène. Les Trente, comme s’ils n’eussent plus qu’à commander tyranniquement et sans crainte, tantôt défendaient à ceux qui n’étaient pas dans le rôle des trois-mille d’entrer dans la ville ; tantôt ils les dépouillaient de leurs terres, pour se les adjuger à eux-mêmes ou à leurs amis. On se réfugiait au Pirée, d’où l’on était chassé par les Trente. Alors Mégare et Thèbes se remplirent de fugitifs.

Bientôt Thrasybule sortit de Thèbes avec soixante-dix hommes, et se saisit de la forteresse de Phyle. Les Trente y accoururent avec leur cavalerie et les trois-mille ; le ciel était serein. Ils arrivent ; quelques braves de leur jeunesse attaquent, puis se retirent sans avoir rien gagné que des blessures.

Ils voulaient ceindre de murs cette forteresse, pour la bloquer et empêcher l’arrivage de subsistances ; mais il tomba la nuit une telle quantité de neige, que le lendemain ils retournèrent à Athènes, vaincus par les frimas, et poursuivis par ceux de Phyle, qui leur prirent une grande partie de leur bagage. Sachant bien que, faute de troupes imposantes, ceux du fort fourrageraient le plat pays, ils envoyèrent sur les frontières, environ à quinze stades de Phyle, presque toute la garnison lacédémonienne, avec deux corps de cavalerie, qui campèrent dans un lieu couvert de bois. Mais Thrasybule, aprés avoir rassemblé environ sept cents hommes, se mit a leur tête, et descendit de nuit dans la plaine. Il campa ses gens armés à trois ou quatre stades de la garnison athénienne, et se tint en repos.

Mais vers le point du jour, comme les soldats de cette garnison quittaient le camp pour vaquer à leurs affaires, et que les valets faisaient grand bruit en pansant les chevaux, les guerriers de Thrasybule reprenant les armes, fondirent sur eux à l’improviste, firent quelques prisonniers, mirent le reste en déroute et les poursuivirent l’espace de six ou sept stades. Ils tuérent plus de cent vingt hoplites, avec Nicostrate, surnommé le beau, et deux autres cavaliers qu’on surprit dans leurs lits. Après avoir recueilli armes et dépouilles et dressé un trophée dans leur retraite, ils retournèrent à Phyle. La cavalerie de la ville étant arrivée au secours et ne voyant plus d’ennemis, s’en retourna, après avoir donné aux parens des morts le temps de les enlever.

Les Trente ne se croyant plus en sûreté, voulurent s’emparer d’Éleusis, pour trouver un asile au besoin. Dans cette vue, Critias et ses collègues ordonnent à la cavalerie de les suivre ; ils vont à Éleusis : ils y font la revue des gens de cheval, sous prétexte de vouloir connaître et le nombre des habitans, et quelle garde serait nécessaire, et ils les enrôlent tous. Quand on avait donné son nom, on passait par une petite porte en face de la mer. A droite, à gauche du rivage, était postée la cavalerie des Trente ; et à mesure que les Éleusiniens passaient, des licteurs les chargeaient de chaînes. Dès qu’ils furent tous pris, on ordonna à l’hipparque Lysimaque de les amener et de les livrer aux onze.

Le lendemain, les Trente assemblerent dans l’Odée et les cavaliers et les hoplites enrôlés parmi les trois-mille. Critias se lève : « Athéniens, leur dit-il, c’est autant pour vous-mêmes que pour nous que nous fondons ce gouvernement : appelés aux mêmes honneurs, n’est-il pas juste que vous participiez aux mêmes dangers ? Condamnez donc les Éleusiniens nos prisonniers, pour que vous partagiez nos espérances et nos craintes. » Il leur montra ensuite un lieu où chacun d’eux irait donner publiquement son suffrage. Sur ces entrefaites, la garnison lacédémonienne s’était emparée de la moitié de l’Odée. Ces excès ne déplaisaient pas à quelques Athéniens, qui ne songeaient qu’à leur intérét personnel.

Cependant Thrasybule, suivi d’environ mille hommes qu’il avait rassemblés à Phyle, était entré de nuit au Pirée. Les Trente, instruits de l’invasion, accourent avec la troupe lacédémonienne, leur cavalerie et leurs hoplites, et prennent le grand chemin du Pirée. Ceux de Phyle, qui étaient maîtres du Pirée, trouvant, à raison de leur petit nombre, le cercle de défense beaucoup trop étendu, se resserrèrent sur la colline Munychie, après avoir inutilement tenté de les arrêter au passage.

Ceux de la ville s’étant avancés jusque dans l’Hippodamée, se rangèrent en bataille, de sorte qu’ils remplissaient toute la largeur du chemin qui va au temple de Diane Munychienne, et à celui de Diane Bendidée. Ils n’avaient pas moins de cinquante voies de hauteur. Ainsi rangés, ils gagnaient les éminences. La troupe de Thrasybule remplissant aussi le chemin, n’avait pas plus de dix hoplites de hauteur ; mais ils étaient soutenus par des péltophores et des psiles, suivis de pétroboles en grand nombre, qui venaient de ce lieu même grossir leur parti. Comme l’ennemi marchait contre lui, Thrasybule commanda à ses soldats de mettre bas leurs boucliers ; il en fit autant, en conservant cependant ses autres armes ; et se plaçant au centre, il leur adressa ce discours :

« Citoyens, il faut que je vous apprenne ou vous rappelle que parmi les ennemis qui s’avancent, vous avez vaincu et poursuivi ceux qui occupent l’aile droite. Quant aux derniers de l’aile gauche, ce sont ces trente tyrans qui nous ont exclus d’Athènes quoique innocens, qui nous ont chassés de nos maisons, qui ont proscrit nos meilleurs amis ; mais les voilà maintenant dans une position où ils ne croyaient jamais se trouver, et où nous désirions toujours qu’ils fussent.

« Nous nous montrons en armes à des tyrans qui faisaient mettre la main sur nous pendant nos repas, pendant notre sommeil, dans la place publique, qui condamnaicnt à l’exil des hommes, je ne dis pas innocens, mais absens de leurs foyers. Vengeurs de ces forfaits, les dieux aujourd’hui combattent évidemment pour nous : quand notre intérêt le demande, ils nous envoient des frimas dans un temps serein ; lorsque avec peu de monde nous attaquons de nombreux ennemis, ils nous donnent la victoire.

« A présent encore ils nous conduisent dans un poste où, forcés de monter pour venir à nous, nos adversaires ne pourront nous blesser que du front de leur bataille, tandis que les pierres et les traits que nous lancerons, iront les chercher et les percer jusque dans les derniers rangs.

« Et qu’on ne s’imagine pas que du moins la tête de leurs troupes puisse combattre avec un avantage égal. Vous les voyez entassés dans le chemin ; attaquez-les aussi vivement que vous le devez, aucun de vos coups ne portera à faux : s’ils veulent se garantir, ils battront en retraite, cachés sous leurs boucliers. Ce seront des aveugles que nous frapperons où nous voudrons, et que nous mettrons en fuite en tombant sur eux avec toutes nos forces.

« Guerriers que chacun de vous combatte comme s’il était convaincu qu’il sera le principal auteur d’une victoire qui nous rendra en ce jour, s’il plaît à Dieu, notre patrie, nos maisons, notre liberté. nos privilèges, nos femmes, nos enfans. Heureux ceux qui verront le plus agréable des jours, le jour de la victoire ! Heureux aussi qui mourra au champ d’honneur ! Où pourrait-on trouver un plus magnifique tombeau ! Je commencerai, dès qu’il en sera temps, l’hymne du combat : dès que nous aurons invoqué le dieu Mars, avançons tous ensemble animés d’une même ardeur, et vengeons nos injures. »

Il dit, et se tourna vers les ennemis, sans faire de mouvement ; car le devin défendit de donner, qu’il n’y eût quelqu’un de tué ou de blessé. « Alors, ajouta le devin, vous marcherez, et la victoire vous suivra ; pour moi, si j’en crois un secret pressentiment, je trouverai la mort. » Il ne se trompa point ; car dès qu’il eut repris ses armes, il se jeta en forcené au milieu des ennemis et fut tué : on l’inhuma au passage du Céphise. Le reste, victorieux, poussa l’ennemi jusque dans la plaine, après avoir tué, du nombre des Trente, Critias et Hippomaque ; des dix généraux du Pirée, Charmide, fils de Glauchon ; et avec lui, environ soixante-dix hommes.

Le vainqueur, sans dépouiller les corps de ses concitoyens, se contenta de remporter leurs armes et rendit les morts pour la sépulture. Bientôt on s’approcha de part et d’autre ; on conférait ensemble. Le héraut des initiés, qui avait la voix forte, Cléocrite fit faire silence. « Citoyens, dit-il, pourquoi nous poursuivre ? pourquoi vouloir nous arracher la vie ? Nous ne vous avons fait aucun mal ; nous avons fréquenté les mêmes temples, participé aux mêmes sacrifices, célébré ensemble les fêtes les plus solennelles ; les mêmes écoles et les mêmes chœurs nous ont réunis ; avec vous, nous avons combattu et bravé les dangers sur terre et sur mer, pour le salut et la liberté commune.

« Au nom de nos dieux paternels et maternels, au nom de tous les liens de la consanguinité, d’alliance, d’amitié, qui nous unissent les uns avec les autres ; pénétrés de respect pour les dieux et les hommes, cessez d’offenser la patrie, d’obéir à d’insignes scélérats, à ces Trente qui, pour leur intérêt personnel, ou fait périr plus d’Athéniens en huit mois que tous les Péloponnésiens dans l’espace de dix années. Nous pouvions vivre en paix, et ils nous suscitent la guerre la plus déplorable, la plus honteuse, la plus criminelle, la plus abominable aux yeux des dieux et des hommes. Sachez-le, nous avons pleuré autant que vous-mêmes plusieurs de ceux qui viennent de tomber sous nos coups. »

Les chefs, craignant les suites d’un tel discours, firent rentrer leurs guerriers dans la ville. Le lendemain, les Trente siégèrent dans le conseil, tristes et désolés ; les trois-mille, quelque place qu’ils occupassent, se disputaient entre eux. Ceux qui se reprochaient des actes de violence et qui en redoutaient les suites, soutenaient fortement qu’on ne devait point transiger avec le Pirée. Ceux au contraire que rassurait leur innocence, commençaient à se reconnaître ; ils représentaient à leurs compagnons qu’ils devaient éloigner d’eux tous ces maux, qu’il ne fallait ni obéir aux Trente ni souffrir la ruine de l’état. Enfin il fut arrété que les tyrans seraient destitués et qu’on procèderait à une nouvelle élection. On nomma dix magistrats à leur place.

Les Trente se retirèrent alors à Eleusis : les décemvirs travaillèrent, de concert avec les hipparques, à apaiser les troubles, à calmer les défiances. Les cavaliers passaient la nuit dans l’Odée avec leurs chevaux et leurs boucliers ; et comme ils ne savaient à qui se fier, ils s’armaient de ces boucliers et faisaient le guet toute la nuit autour des murailles ; le matin, ils remontaient à cheval, appréhendant sans cesse d’être assaillis par ceux du Pirée.

Ceux-ci étant en grand nombre et mêlés de toute sorte de gens, fabriquaient, les uns des boucliers de bois, les autres des boucliers d’osier, qu’ils blanchissaient. Dix jours n’étaient pas encore écoulés depuis le combat, qu’ils promirent isotélie même aux étrangers qui se joindraient à eux ; il leur vint plusieurs hoplites et plusieurs escarmoucheurs. ils eurent de plus un renfort de soixante-dix chevaux. ils allaient fourrager, puis revenaient avec du bois et des fruits, et passaient la nuit au Pirée ; tandis qu’il ne sortait de la ville aucun homme armé, excepté les cavaliers, qui tombaient sur les fourrageurs du Pirée, dont ils incommodaient les troupes.

Un jour, ces cavaliers rencontrèrent des Éxoniens, qui étaient allés à leur campagne chercher des provisions : l’hipparque Lysimaque les fit égorger, malgré les instantes prières des uns et les murmures des autres. Ceux du Pirée, par représailles, tuèrent le cavalier Callistrate, de la tribu léontide, qu’ils prirent dans les champs. Ils devenaient si hardis, qu’ils couraient jusqu’aux portes de la ville. Je ne passerai point sous silence l’idée d’un ingénieur de la ville, qui, ayant appris qu’ils devaient avancer des machines le long d’un chemin où l’on s’exerce à la course, et qui conduit au Lycée, mit en réquisition toutes les bêtes de somme pour voiturer d’énormes pierres que l’on déchargeait ça et là dans le chemin ; ce qui causait beaucoup d’embarras.

Cependant les trente tyrans retirés à Eleusis, et les trois-mille enrôlés restés dans la ville, envoyèrent à Lacédémone demander du secours, comme si tout le peuple eût secoué le joug lacédémonien. Lysandre se persuada qu’il était aisé de bloquer le Pirée par mer et par terre ; il obtint pour la ville un prêt de cent talens, pour lui la conduite des troupes de terre et le commandement de la flotte pour son frère Libys. Arrivé à Éleusis, il leva beaucoup d’hoplites péloponnésiens : son frère bloqua par mer le Pirée ; bientôt les assiégés manquèrent de vivres, tandis que la présence de Lysandre encourageait ceux de la ville.

Tel était l’état des choses, lorsque le roi Pausanias, jaloux de Lysandre, que des succès couvriraient de gloire et rendraient maître d’Athènes, gagna dans son parti trois éphores, et sortit avec ses troupes, suivi de tous les alliés, à l’exception des Bœotiens et des Corinthiens. Ceux-ci disaient qu’ils croiraient trahir leur serment s’ils marchaient contre les Athéniens, qui n’avaient violé en rien la foi des traités. Ils coloraient leur refus de ce prétexte, pensant que les Lacédémoniens voulaient se rendre maîtres du territoire d’Athènes. Pausanias, qui commandait à l’aile droite, campa dans un lieu nommé Halipède, près du Pirée ; Lysandre était à l’aile gauche avec les troupes soudoyées.

Pausanias envoya l’ordre à ceux du Pirée de se retirer dans leurs maisons. Comme ils n’en voulurent rien faire, il approcha de leurs murs, fit une contenance menaçante pour qu’on ne se doutat pas des dispositions favorables qu’il leur portait. Il se retira sans que cet assaut eût rien produit ; mais le lendemain, suivi de deux mores lacédémoniennes et de trois compagnies de cavalerie athénienne, il approcha du port Muet pour examiner de quel côté il attaquerait le Pirée. Dans sa retraite, quelques assiégés accoururent et le harcelèrent. Hors de lui, il ordonne à sa cavalerie de les charger à toute bride, aux braves de la jeunesse de les accompagner ; lui-même il les suivit avec le reste des troupes. Ils tuèrent près de trente escarmoucheurs, et repoussèrent les autres jusqu’au théâtre du Pirée.

Là s’armaient tous les peltastes et les hoplites du Pirée ; aussitôt leurs coureurs s’avancent, lancent des traits, des flèches, des cailloux, atteignent avec la fronde. Les Lacédémoniens, serrés de près, et voyant plusieurs des leurs blessés, commencent à reculer : l’ennemi n’en poursuit qu’avec plus d’acharnement. Dans cette action périrent Chéron et Thibraque, tous deux polémarques, avec Lacratès, vainqueur aux jeux olympiques, et d’autres Lacédémoniens, qui furent inhumés aux portes du Céramique.

Thrasybule et ses hoplites, encouragés par ces succès, accoururent, et se rangèrent en bataille sur huit de hauteur. Pausanias, vivement pressé, recula quatre à cinq stades, jusqu’à une éminence ou il fit venir les Lacédémoniens et ses autres alliés, donna beaucoup de hauteur à sa phalange, et marcha contre les Athéniens. Ceux-ci soutinrent le premier choc ; mais ils furent bientôt après repoussés, les uns dans le marais de Hale, et les autres mis en fuite, avec perte de cent cinquante hommes.

Pausanias dressa un trophée et se retira. Supérieur à tout ressentiment, il fit secrètement avertir ceux du Pirée de lui dépêcher des députés, ainsi qu’aux éphores, et leur communiqua les instructions à suivre : le Pirée s’y conforma. Il sema aussi la division parmi ceux de la ville, et les pressa de venir en grand nombre vers les éphores, pour déclarer que rien n’obligeait à faire la guerre au Pirée, qu’il importait aux deux partis de se réconcilier et de devenir les amis de Sparte.

Nauclidas entendit volontiers ces discours. Cet éphore et un autre, qui accompagnaient le roi, selon la coutume, et qui goùtaient plus l’avis de Pausanias que celui de Lysandre, envoyèrent donc à Lacédémone. Ils chargèrent de la négociation les députés du Pirée, des particuliers de la ville, avec Céphisophon et Mélite. Quand ils furent partis, les gouvernans, de leur côté, envoyèrent une députation dire à Sparte qu’ils mettaient à leur discrétion leurs murs et leurs personnes ; qu’il leur semblait juste que le Pirée, qui se disait ami des Lacédémoniens, livrât le Pirée et Munychie.

Les éphores et toute l’assemblée, après avoir entendu ces propositions, envoyérent quinze députés à Athènes, avec plein pouvoir d’arranger les affaires pour le mieux, de concert avec Pausanias. L’accord fut conclu aux conditions qu’ils vivraient tous en paix, qu’ils se retireraient chacun dans leur maison, excepté les Trente, les onze et les dix qui avaient commandé au Pirée ; que ceux qui ne se croiraient pas en sûreté dans la ville se retireraient dans Éleusis. La négociation terminée, Pausanias ramena ses troupes : ceux du Pirée montèrent armés à la forteresse et sacrifièrent à Minerve. Lorsque les généraux en furent descendus, Thrasybule prononça ce discours :

« Citoyens qui n’avez pas quitté la ville, je vous conseille d’apprendre à vous connaître vous-mêmes. Or vous y parviendrez, si vous examinez ce qui pourrait vous donner de l’orgueil, et en vertu de quoi vous prétendriez nous commander. Serait-ce pour votre intégrité ? Mais la classe laborieuse vous a-t-elle jamais persécutés pour envahir vos biens ? Et vous, pour un vil intérêt, vous commettez mille crimes honteux. Vous prévaudriez-vous de votre valeur ? Mais peut-on mieux la juger que par l’issue de nos combats ? Direz-vous que vous nous surpassez en intelligence, vous qui, avec des murailles, des armes de l’argent, des alliés, n’avez pu échapper à la tyrannie que secondés par des hommes qui n’avaient aucun de vos avantages ? Vous enorgueilliriez-vous de votre alliance avec Lacédémone ? Comptez donc sur une république qui vous livre au peuple offensé, comme ces chiens qu’on livre muselés à ceux qu’ils ont mordus, et qui disparaît ensuite. Quoi qu’il en soit, compagnons de mes périls, n’attendez pas de moi le conseil d’éluder un traité dont vous venez de jurer le maintien ; montrez qu’aux autres vertus vous joignez la fidélité la plus religieuse à vos engagemens. »

Après ces réflexions et autres semblables, après les avoir exhortés à redouter toute innovation et à se régler sur les anciennes lois, il congédia l’assemblée. Bientôt on créa des magistrats pour gouverner la république. Peu de temps après, la nouvelle se répandit que ceux d’Eleusis levaient des troupes étrangères : on se leva en masse, on marcha contre eux ; leurs généraux furent tués dans une entrevue ; on amena les autres à un accommodement par l’entremise de leurs parens et de leurs amis ; l’on jura ensuite qu’on oublierait toutes les injures. Le serment fut respecté. A présent même encore, ils vivent tous ensemble sous l’empire des mêmes lois.