Xénophon (Buchon)/Helléniques/Livre 3

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Traduction par Jean Alexandre Buchon.
Desrez (p. 320-333).
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LIVRE III.


CHAPITRE PREMIER.


Ainsi finit la sédition d’Athènes. Dans le même temps, Cyrus députa vers les Lacédémoniens, pour demander qu’on le défendît avec ce zèle dont il leur avait donné des preuves dans la guerre contre les Athéniens. Les éphores jugeant sa demande équitable, ordonnerent à Samius, alors navarque, de seconder Cyrus dans toutes ses vues ; ce qu’il fit avec un parfait dévouement. En effet, avec sa flotte et celle de Cyrus, il fit voile en Cilicie et rendit inutiles les efforts de Syennésis, gouverneur de la province, qui voulait, par terre, empêcher Cyrus de marcher contre Artaxerxe. Quant aux moyens que Cyrus employa pour lever une armée, pour la conduire dans la haute Asie contre son frère ; quant au récit du combat, de sa mort, du retour des Grecs en leur patrie par le Pont-Euxin, c’est ce que nous a transmis le Syracusain Thémistogène.

Le grand roi avait senti tout le prix des services de Tissapherne dans cette guerre. Le satrape récompensé se vit à peine confirmé dans son ancien gouvernement, et nommé de plus à celui de Cyrus, qu’il enjoignit aussitôt à toutes les villes ioniennes de connaître sa domination. Jalouses de leur liberté, craignant d’ailleurs le ressentiment de Tissapherne, à qui elles avaient préféré Cyrus, elles lui refusèrent leurs portes, et députèrent vers les Lacédémoniens en les priant, comme libérateurs de la Grèce entière, de s’intéresser aussi aux Grecs de l’Asie, de garantir leur territoire du ravage et leur liberté de toute atteinte. On leur envoya Thimbron avec mille nouveaux affranchis et environ quatre mille Péloponnésiens. Cet harmoste demanda en outre trois cents cavaliers aux Athéniens, avec promesse de les solder. lls donnèrent ceux qui avaient servi sous les Trente, persuadés que la république gagnerait à leur éloignement et à leur mort.

Arrivé en Asie, il rassembla des troupes des villes grecques du continent : car alors, dès qu’un Lacédémonien parlait, toutes les villes obéissaient. A la vue de la cavalerie ennemie, il ne descendait pas dans la plaine, il se bornait à empêcher, où il se trouvait, le ravage des terres. Mais lorsque les troupes, compagnes de l’expédition de Cyrus, se furent réunies à lui, il descendit en rase campagne, se rangea en bataille et prit, sans coup férir, Pergame, Teuthranie et Halisarne, où commandaient Eurysthène et Proclès, fils du Lacédémonien Démarate, à qui le roi de Perse les avait données pour récompense de ses services en Grèce. Vinrent aussi sous ses étendards, Gorgion et Gongyle, tous deux frères, dont l’un tenait l’ancienne et la nouvelle Gambrie, l’autre Myrine et Grynion. Le roi avait fait ce don à Gongyle, parce que, seul des Érétriens, son attachement au parti des Mèdes lui avait valu l’exil.

Il emporta encore quelques autres places mal défendues. Quant à Larisse surnommée l’Égyptienne, qui refusait de lui obéir, il l’assiégea. Dès qu’il eut épuisé tous ses moyens, il essaye d’en détourner l’eau par de profondes tranchées. Les assiégés en diverses sorties les ayant comblées de bois et de pierres, il les couvrit de mantelets, qui furent brûlés dans une sortie nocturne des Larisséens. Les éphores voyant qu’il perdait son temps, l’obligèrent à lever le siège, pour entrer dans la Carie.

Comme il était encore à Éphèse, et qu’il se préparait à partir pour la Carie, arriva son successeur Dercyllidas, homme que son génie fertile en inventions avait fait surnommer Sisyphe. Thimbron de retour, accusé d’avoir laissé trop de liberté aux soldats sur les terres des alliés, fut condamné à une amende et banni. Pour Dercyllidas, ayant pris le commandement de l’armée et su que Tissapherne et Pharnabaze vivaient dans une défiance réciproque, fit trève avec le premier, et entra dans la province de l’autre, aimant mieux être en guerre avec l’un des deux, que les avoir tous deux sur les bras. D’ailleurs il haïssait Pharnabaze : dans le temps qu’il était harmoste d’Abyde, sur l’accusation de ce satrape, on l’avait condamné à rester debout avec son bouclier, attitude que tout brave spartiate regarde comme flétrissante, parce qu’elle est la punition du soldat qui abandonne son rang. Il marchait donc plus volontiers contre Pharnabaze. Il eut d’abord tant d’avantage sur son prédécesseur, qu’il conduisit son armée jusque dans l’Éolie, qui était du gouvernement de Pharnabaze, sans aucune plainte de la part des alliés.

L’Éolie appartenait à la vérité à Pharnabaze ; mais Zénis, Dardanien, l’avait, sa vie durant, gouvernée en qualité de vice-satrape ; et comme, après sa mort, Pharnabaze se disposait à y nommer la veuve de Zénis, Mania, aussi Dardanienne, se mit en marche, accompagnée de troupes nombreuses et munie de présens pour Pharnabaze lui-même, pour ses concubines et ceux qui étaient le plus avant dans ses bonnes grâces. Elle obtient une audience :

« Seigneur, dit-elle à Pharnabaze, vous aimiez mon mari : par son exactitude à vous payer son tribut, il méritait vos éloges et votre considération. Si je ne vous suis pas moins fidèle que lui, pourquoi nommeriez-vous un autre satrape ! Si je venais à vous déplaire, ne serait-il pas en votre pouvoir de me destituer et de faire un autre choix ! »

Pharnabaze, après l’avoir écoutée, résolut de lui conférer cette dignité. Dès qu’elle en fut en possession, elle paya les tributs non moins fidèlement que son mari. De plus, allait-elle visiter Pharnabaze, elle le comblait de présens : venait-il dans l’Éolie, elle mettait dans son accueil bien plus de magnificence et d’attention que les autres gouverneurs. Non contente de conserver les places confiées à sa garde, elle en conquit de maritimes, Larisse, Hamaxite et Colone. A sa voix, les troupes grecques que Mania soldait, assaillaient les murs ; montée sur un char, elle contemplait le combat : le brave qu’elle louait était comblé de présens, en sorte qu’elle commandait des troupes somptueusement équipées. Elle accompagnait Pharnabaze jusque dans ses expéditions contre les Mysiens et les Pisidiens, qui infestaient le territoire du roi : aussi Pharnabaze lui faisait-il un honorable accueil, et lui donnait-il quelquefois entrée dans son conseil.

Mania avait passé quarante ans, lorsque des flatteurs inspirèrent à Midias, son gendre, le plus hardi projet. On lui dit qu’il était honteux de dépendre d’une femme et de rester dans une condition privée. Comme il remarquait d’ailleurs que cette princesse, très ombrageuse à l’égard de tout autre, ainsi qu’il arrive dans un gouvernement despotique, se confiait à lui, qu’elle avait pour lui l’affection d’une belle-mère pour son gendre, il entre chez elle, il l’étouffe et tue son fils, beau jeune homme d’environ dix-sept ans. Ces forfaits commis, il s’empare de Scepsis et Gergithe, places fortes, où Mania renfermait ses trésors. Les autres villes ne le reconnurent point ; les garnisons qui les protégeaient, se déclarèrent pour Pharnabaze. Midias lui avait envoyé des présens, et demandé d’être mis en possession du gouvernement aux mêmes conditions que Mania ; mais ce satrape lui avait ordonné de les garder jusqu’à ce qu’il vînt prendre ses présens et saisir sa personne ; la vie lui serait insupportable tant qu’il n’aurait pas vengé Mania.

Dercyllidas arrive dans cette conjoncture : en un seul jour, Larisse, Hamaxite et Colone, villes maritimes, se rendent à lui. Il dépêche ensuite vers les villes de l’Éolie, leur propose de recouvrer leur liberté, de le recevoir dans l’enceinte de leurs murs, de s’allier avec lui. Les Néandriens, les Iliens et les Cocylites l’accueillirent, n’ayant pas fort à se louer, depuis la mort de Mania, de leur garnison grecque. Mais le gouverneur de Cébrène, place forte, croyant recevoir de grandes récompenses de Pharnabaze s’il lui conservait la ville, ferma les portes à Dercyllidas, qui, indigné de son opiniâtreté, se prépare à l’attaque. Les sacrifices du premier jour ne lui ayant rien présagé de bon, le lendemain il en offrit d’autres, qui ne lui furent pas plus favorables. Il sacrifia donc, et le troisième et le quatrième jour, quoique découragé, parce qu’il lui tardait de réduire toute l’Éolie avant l’arrivée de Pharnabaze.

Un capitaine sicyonien, nommé Athénadas, jugeant que Dercyllidas perdait son temps, et croyant pouvoir ôter l’eau aux Cébréniens, accourut avec sa compagnie et tenta de boucher la source. Les assiégés firent une sortie où ils le blessèrent, tuèrent deux de ses soldats, et tant à coups de main que de traits repoussèrent les autres.

Dercyllidas s’affligeait de cet échec et craignait que l’on ne mît moins d’ardeur à l’attaque, lorsqu’il lui arriva des hérauts envoyés de la ville par les Grecs. Ils déclarèrent que la conduite du gourverneur ne leur plaisait point, qu’ils aimaient mieux obéir à des Grecs qu’à des Barbares. Pendant l’entrevue, on lui présenta un envoyé du gouverneur, qui venait annoncer que son maître acquiesçait à toutes les propositions des hérauts. Dercyllidas, à qui ce jour-là les entrailles des victimes avaient donné des signes favorables, approcha aussitôt avec ses troupes des portes de Cébrène, qui lui furent ouvertes. Il y établit garnison, et marcha droit à Scepsis et à Gergithe.

Midias s’attendait à l’arrivée de Pharnabaze, et se défiait enméme temps des habitans de ces deux villes. Il députa donc vers Dercyllidas, et lui demanda une entrevue et des otages. Dercyllidas lui en envoya un de chaque ville alliée, avec liberté d’en prendre tant qu’il voudrait, et à son choix. Midias en prit dix, sortit de Scepsis, le vint trouver à son camp et lui demanda à quelles conditions il ferait alliance avec lui. A condition, répondit-il, que vous laisserez les habitans se gouverner librement par leurs propres lois ; et tout en parlant ainsi, il s’avança vers Scepsis. Midias, qui voyait bien qu’il ne pourrait pas lui résister contre le vœu général, le laissa entrer.

Dercyllidas, ayant sacrifié à Minerve dans la forteresse de Scepsis, fit sortir la garnison et rendit la ville à ses habitans, en les exhortant à se gouverner comme il convenait à des Grecs et à des hommes libres. De là, il alla à Gergithe ; une grande quantité de Scepsiens l’accompagnaient par honneur, joyeux d’ailleurs de ce qui se passait. Midias, qui était du cortége, le priait de lui laisser Gergithe. — « Rien de ce qui est juste, dit-il, ne vous sera refusé. » En même temps il s’avançait vers les portes, suivi de ses soldats, qui marchaient paisiblement deux à deux. Du haut des tours très élevées, on vit Midias avec lui ; aucun trait ne fut lancé. Faites ouvrir les portes, lui dit alors Dercyllidas, je vous suivrai ; j’entrerai sous vos auspices dans le temple, pour sacrifier à Minerve. Midias hésita d’abord ; mais dans la crainte d’être arrêté sur-le-champ, il commanda qu’on ouvrît les portes. Dercyllidas entre avec lui, va droit à la citadelle, fait mettre bas les armes à ses soldats le long des murs, et monte au temple avec sa suite. Après le sacrifice, il ordonne aux gardes de Midias de mettre les armes bas au front de son armée : ils seraient désormais à sa solde, puisque Midias n’avait plus rien à craindre.

Midias, incertain du parti qu’il prendrait, lui dit qu’il se retirait pour lui préparer un banquet. Non, par Jupiter ! lui répliqua Dercyllidas ; il serait mal à moi qui ai sacrifié, de vous laisser un soin qui me regarde. Restez donc ici ; tandis que le banquet s’apprêtera, nous aviserons à ce qu’il convient de faire, et nous l’exécuterons. Lorsqu’ils furent assis, Dercyllidas lui fit les questions suivantes :

« Dites-moi, Midias, votre père vous a laissé du bien ? — Assurément. — Combien possédait-il en maisons, en terres, en prairies ? » Il en fit l’énumération. Des Scepsiens, qui se trouvaient là, l’accusèrent d’imposture. « Voudriez-vous, leur dit-il, des détails minutieux ? » Quand enfin il eut rendu compte, article par article, des biens de son père : — « Et Mania, à qui était-elle ? A Pharnabaze, s’écria-t-on tout d’une voix. — A Pharnabaze appartiennent donc les biens de cette princesse. — Oui, lui répondit-on. — Ils sont maintenant à moi, puisque la victoire me les donne : que l’on me conduise donc au lieu qui renferme le trésor de Pharnabaze et de Mania. » On le conduisit à la maison de Mania, dont s’était emparé Midias, qui le suivait. Il arrive, mande les trésoriers, les constitue ses prisonniers, leur dit que s’il était prouvé qu’ils eussent détourné quelque chose, leur tête en répondrait. Dès qu’on lui eut tout montré et qu’il eut tout vu, il ferma les portes, apposa les scellés et nomma des gardiens. En sortant, il dit aux taxiarques et aux autres officiers qu’il rencontra : « J’ai de quoi entretenir, près d’un an, une armée de huit mille hommes ; si nous faisons encore du butin, ce sera un surcroît de richesses. » Il savait que ces bonnes nouvelles les rendraient plus dociles et plus attachés à leurs devoirs. « Pour moi, lui dit Midias, quel sera le lieu de ma retraite ? — Celui que réclame la justice, Scepsis votre patrie, la maison de votre père. »


CHAPITRE II.


L’heureux Dercyllidas, vainqueur de neuf places en huit jours, délibérait sur les moyens de ne point incommoder les alliés en hivernant en pays ami, comme l’avait fait Thimbron, et d’empêcher que la cavalerie de Pharnabaze ne ravageât les villes grecques. Il fit demander à celui-ci s’il voulait la paix ou la guerre. L’Éolie était aux yeux de Pharnabaze une forteresse d’où le vainqueur pouvait ravager la Phrygie, lieu de sa résidence : il préféra donc une trêve. Dès qu’elle fut conclue, Dercyllidas alla prendre ses quartiers d’hiver dans la Thrace bithynienne, résolution qui n’inquiéta pas fort le satrape, avec qui les Bithyniens étaient souvent en guerre. Dercyllidas butinait en toute assurance ; ses troupes étaient toujours suffisamment approvisionnées.

Du fond de la Thrace, le roi Seuthès lui envoya cent cavaliers Odrysiens et trois cents peltastes, qui campèrent et se retranchèrent à vingt stades des Grecs. Ils demandèrent à Dercyllidas quelques hoplites pour garder leur camp, allèrent fourrager et firent un grand butin d’esclaves et de vivres. Déjà leur camp était rempli de prisonniers. Les Bithyniens, informés du nombre de Grecs qui étaient sortis, et de ce qui restait à la garde du camp, s’assemblent en grand nombre, tant peltastes que cavaliers, et fondent, à la pointe du jour, sur les hoplites, qui étaient environ deux cents. lls approchent et font pleuvoir sur eux une gréle de traits et de dards. Les hoplites étaient blessés ; ils mouraient sans coup férir : une palissade de la hauteur d’un homme les enfermait ; ils la rompent, ils s’élancent sur l’ennemi, qui se dérobe aux coups. Des peltastes échappaient aisément à des hoplites : à droite, à gauche, ils lançaient des traits ; à chaque escarmouche ils en jetaient plusieurs sur le champ de bataille. Enfermés comme dans une étable, les deux cents guerriers furent tous tués, à la réserve de quinze hommes environ ; encore ne se sauvérent-ils au camp des Grecs que par une prompte retraite au premier moment du danger, et en s’échappant du champ de bataille sans être vus des Bithyniens.

Après cette vive action, les Bithyniens tuent les Odrysiens de Thrace, gardiens du bagage, recouvrent tout ce qu’on leur a pris et se retirent avec tant d’avantage, que les Grecs, instruits de ce qui se passe, accourent ; mais ils ne trouvent dans le camp que des cadavres dépouillés. Les Odrysiens de retour inhumérent leurs morts et en célébrèrent les funérailles par de fréquentes libations de vin et par des courses de chevaux ; ils unirent ensuite leur camp à celui des Grecs, puis désolèrent et incendièrent la Bithynie.

Au commencement du printemps, Dercyllidas partit de chez les Bithyniens pour venir à Lampsaque. Il y arrive : on lui annonce trois députés de Lacédémone, Aracus, Navate et Antisthène. lls venaient voir l’état des affaires de l’Asie et lui prolonger le commandement pour un an. Les éphores, disaient-ils, les avaient encore chargés d’assembler les soldats et de leur déclarer qu’on n’était pas satisfait de leur conduite antérieure ; qu’on les louait de leur modération présente, mais qu’on ne souffrirait plus de violence à l’avenir ; qu’ils mériteraient bien de la patrie, s’ils traitaient les alliés avec justice. Le commandant des troupes de Cyrus répondit à ces plaintes : « Lacédémoniens, nous sommes ce que nous fûmes l’année dernière ; mais celui qui nous commande à présent n’est pas celui qui nous commandait alors. Pourquoi donc se loue-t-on aujourd’hui de notre modération, tandis qu’alors on se plaignait de nos emportemens ? C’est ce que vous êtes maintenant à portée de juger. »

Un jour que ces députés mangeaient chez Dercyllidas, quelqu’un de la suite d’Aracus lui dit qu’ils avaient laissé à Lacédémone des députés de la Chersonèse, qui se plaignaient de ce que leurs terres restaient incultes à cause des courses des Thraces ; qu’en fermant d’un mur le détroit, on rendrait à la culture un sol spacieux, propre à nourrir et ses habitans et ceux de Lacédémone qui désireraieut s’y établir ; qu’il ne serait pas surpris qu’un jour Sparte envoyât des troupes pour l’exécution de ce projet. Dercyllidas, sans leur dire son sentiment, les envoya d’Éphèse dans les villes grecques ; il se réjouissait de ce qu’ils les trouveraient paisibles et florissantes.

Ils partirent. Dercyllidas, se voyant prorogé dans ses fonctions, envoya de nouveau demander à Pharnabaze s’il désirait continuer la trève de l’hiver, ou s’il voulait la guerre. Pharnabaze ayant préféré la trève, Dercyllidas donna la paix à l’Asie, traversa l’Hellespont avec ses troupes, pour entrer en Europe, passa paisiblement par la Thrace, où il reçut de Seuthès l’hospitalité, et entra dans la Chersonèse.

Il apprend qu’elle contient onze ou douze villes, que le sol en est excellent et très favorable à la culture, mais que les Thraces le ravagent : il mesure l’isthme, qui a trente-sept stades de largeur, et sans perdre de temps, il sacrifie aux dieux, partage le terrain entre ses soldats et commence les travaux, en promettant des prix aux plus diligens, et aux autres chacun selon son mérite. Le mur commencé au printemps fut achevé avant l’automne. Dans l’enceinte de l’isthme étaient renfermés onze villes, plusieurs ports, quantité d’excellentes terres bien labourées, bien plantées, et d’immenses pâturages, gras et favorables à toute sorte de bétail. L’ouvrage terminé, il repassa en Asie.

Dans les villes qu’il parcourut, il trouva tout en bon état, à l’exception d’Atarne, place forte, dont les bannis de Chio s’étaient emparés, et d’où ils ravageaient toute l’Ionie pour subsister. On lui dit qu’elle était bien approvisionnée ; il en forma cependant le blocus et la prit au bout de huit mois ; il laissa Dracon de Pellène pour la gouverner, fit d’abondantes provisions pour y séjourner à son retour, et s’en alla à Éphèse, qui est à trois journées de Sardes.

Tissapherne et Dercyllidas avaient jusque-là vécu en bonne intelligence, aussi bien que les Grecs et les Barbares du pays. Mais depuis que des ambassadeurs des villes d’Ionie, envoyés à Sparte, eurent représenté que Tissapherne pouvait, s’il le voulait, rendre libres les villes grecques, qu’en ravageant la Carie où il demeurait, on aurait sur-le-champ son assentiment, les éphores ordonnerent à Dercyllidas d’y entrer par terre avec ses troupes, et au navarque Pharax d’en infester les côtes avec sa flotte : ce que tous deux exécutèrent.

Tissapherne venait d’être nommé gouverneur en chef : Pharnabaze se trouvait alors à sa cour, pour lui rendre hommage et lui déclarer en méme temps qu’il était prêt à combattre pour la cause commune, à joindre ses armes aux siennes et à chasser les Grecs du territoire du roi. Du reste, il était jaloux de la grandeur de Tissapherne et supportait impatiemment la perte de l’Éolie. Avant tout, lui dit Tissapherne à cette proposition, passez avec moi en Carie ; nous délibèrerons ensuite : Arrivés en Carie, ils mirent bonne garnison dans les places fortes, et retournèrent en Ionie.

Dercyllidas n’eut pas plutôt appris qu’ils avaient repassé le Méandre, qu’il le passa lui-méme, ayant représenté à Pharax combien il était à craindre que Tissapherne et Pharnabaze ne fourrageassent un pays dépourvu de garnisons. Dercyllidas et Pharax, d’après l’avis que l’ennemi les précédait et tirait vers le territoire d’Éphèse, marchaient en désordre, lorsque tout à coup ils découvrent devant eux des sentinelles postées sur les hauteurs : ils font monter des leurs sur les éminences et les tours qui se rencontrent, et découvrent une armée rangée en bataille sur le chemin où il leur fallait passer. Elle était composée de Cariens munis de boucliers blancs, de tout ce que Tissapherne et Pharnahaze avaient d’infanterie perse, de troupes grecques soudoyées par eux, et d’une nombreuse cavalerie : le premier était à l’aile droite, l’autre commandait l’aile gauche.

Dercyllidas ordonna a ses taxiarques et à ses lochages de ranger les troupes au plus vite sur huit de hauteur, et de mettre sur les flancs tout ce qu’il se trouvait avoir de peltastes et de cavaliers, tandis qu’il sacrifierait. Les troupes du Péloponnèse demeuraient fermes et se préparaient au combat. Mais parmi celles de Priène, d’Achilée, des îles et des villes d’Ionie, les unes laissèrent leurs armes dans les superbes blés des plaines du Méandre, et s’enfuirent ; les autres, qui restaient encore à leur poste, laissaient apercevoir qu’elles ne tiendraient pas long-temps.

On dit que Pharnabaze voulait livrer combat ; mais Tissapherne, qui se souvenait des troupes de Cyrus, dont il avait éprouvé la valeur, et qui croyait que tous les Grecs leur ressemblaient, redoutait une action. Il députe vers Dercyllidas et lui fait dire qu’il désirerait une entrevue. Ce Lacédémonien s’avance avec l’élite de son infanterie et de sa cavalerie, va au-devant des députés, et leur dit : « J’étais tout prêt à en venir aux mains, vous le voyez ; cependant, puisque Tissapherne désire une entrevue, je ne la refuserai point : mais si elle doit avoir lieu, que l’on donne des otages de part et d’autre. » Cette proposition approuvée et exécutée, les deux armées se retirent, celle des Barbares à Tralle, ville de Phrygie ; celle des Grecs à Leucophrys, lieu remarquable par le temple de Diane, qui est en grande vénération, et par un étang de plus d’un stade, dont le fond est sablonneux, l’eau vive, bonne à boire, et chaude.

Le lendemain, on s’assemble au lieu désigné ; on demande de part et d’autre à quelles conditions se conclura la paix. Dercydillas demande qu’on laisse les villes grecques se gouverner par leurs propres lois : Pharnabaze et Tissapherne veulent que les troupes grecques s’éloignent du territoire du roi, et que les harmostes renoncent à leurs gouvernemens. Après avoir conféré ensemble, ils se décidèrent à une trêve, jusqu’à ce que Dercydillas et Tissapberne eussent informé, l’un sa république, l’autre le grand roi.

Tandis que ces événemens se passaient en Asie, les Lacédémoniens écoutaient d’anciens ressentimens. Dans la guerre du Péloponnése, les Éléens s’étaient alliés aux Athéniens, aux Argiens, aux Mantinéens ; de plus, sous prétexte que les Lacédémoniens n’avaient pas satisfait à une amende, ils les avaient exclus de la course des chevaux et des combats gymniques. C’était trop peu pour eux de ces injustices : au moment où ils proclamaient les Thébains vainqueurs, Lichas, qui avait introduit son char dans la lice, sous un nom thébain, s’avançant pour couronner le cocher, avait été abattu par eux, sans respect pour son grand âge. Quelque temps après, Agis fut envoyé d’après un oracle, pour sacrifier à Jupiter ; les Éléens s’étaient opposés à ses prières pour le succès de la guerre, parce que, disaient-ils, un usage antique défendait de consulter un oracle sur l’issue d’une guerre des Grecs contre les Grecs. Agis s’en était retourné sans avoir sacrifié.

Indignés de tous ces affronts, les éphores et l’assemblée décrétèrent qu’on châtierait leur insolence. On leur envoya des ambassadeurs ; on trouvait juste que les Éléens laissassent les peuples voisins se régir par leurs propres lois. Leur réponse fut qu’ils n’y consentiraient pas, que ces villes leur appartenaient par droit de conquête. Les éphores ordonnèrent une levée de troupes : Agis, qui les conduisait, entra dans l’Achaie, près de Larisse, sur le territoire des Éléens. L’armée fourrageait le pays ennemi, lorsque survint un tremblement de terre. Agis, qui voyait un prodige dans un effet naturel, se retira du territoire et licencia ses troupes. Les Éléens, enhardis par cette retraite, députérent vers les villes qu’ils savaient mécontentes de Lacédémone.

L’année suivante, les éphores décrétèrent contre l’Élide une nouvelle levée : aux troupes d’Agis se joignirent les Athéniens et tous les autres alliés, à la réserve des Corinthiens et des Bœotiens. Comme il passait par Aulone, les Lépréates quittèrent les Éléens et se réunirent à lui. Les Macistiens et les Épitaliens, leurs voisins, en firent autant ; dès qu’il eut passé l’Alphée, les Létrins, les Amphidoles et les Marganiens, se livrèrent à sa discrétion. De là il vint à Olympie, et sacrifia, sans aucun obstacle, à Jupiter Olympien.

Lesacrifice achevé, il marcha vers la ville, mettant tout à feu et à sang, et faisant sur le territoire un butin prodigieux d’esclaves et de bétail. A cette nouvelle, des Arcadiens et des Achéens se rendirent à lui de leur propre gré, et prirent part au pillage. Cette expédition approvisionna le Péloponnèse.

Arrivé prés de la ville, Agis en ruina les faubourgs et les gymnases, qui étaient beaux. Quant à la ville, on comprit bien que s’il ne l’avait pas prise, la volonté lui avait manqué, et non les moyens, puisqu’elle n’était pas fermée de murailles.

Tandis que l’armée fourrageait le plat pays, et qu’elle séjournait près de Cyllène, un certain Xénias et ses complices espérant, comme on dit, mesurer l’argent au boisseau, en forçant les Éléens à se déclarer pour Lacédémone, sortirent d’une maison, l’épée nue, et tuérent entre autres un homme qui ressemblait à Thrasydée, magistrat suprême. Ils croyaient avoir tué Thrasydée lui-même. A cette nouvelle, le peuple, entièrement découragé, restait dans l’inaction : les meurtriers se croyaient les maîtres, et leurs complices transportaient les armes dans la place publique, tandis que Thrasydée dormait encore où le vin l’avait assoupi. Le peuple est bientôt instruit que Thrasydée n’est pas mort : on accourt de toutes parts à sa maison ; on se presse autour de lui, comme un essaim d’abeilles autour de son chef. Thrasydée se met à la tête de ses troupes, engage le combat et remporte la victoire. Les massacreurs se retirèrent de la ville au camp lacédémonien.

Agis, ayant traversé l’Alphée, laissa dans Épitale, place voisine de ce fleuve, les bannis d’Élide, et une garnison aux ordres de l’harmoste Lysippe ; il licencia ensuite l’armée et s’en alla à Sparte.

Le reste de l’été, et l’hiver suivant, Lysippe et ses soldats continuèrent les ravages de l’Élide. L’été suivant, Thrasydée députa à Lacédémone. Il consentait à ce que la ville d’Élis fût démantelée, et qu’on rendît libres Cyllène et d’autres places de la Triphylie, Phrixe, Épitale, Létrine. Amphidole, Margane, Acrore et Lasione, que revendiquaient les Arcadiens.

Les Éléens demandaient qu’on leur laissât Épée, qui est située entre Hérée et Maciste. ils disaient que les habitans d’alors leur avaient vendu le territoire trente talens, et qu’ils en avaient donné l’argent. Mais les Lacédémoniens, qui savaient qu’il n’est pas plus juste d’acheter de force que de prendre de force, les contraignirent de rendre aussi la liberté à la ville d’Épée. On ne leur ôta cependant pas l’intendance du temple de Jupiter Olympien, quoi qu’ils n’eussent pas le droit d’ancienneté. On pensait que de simples villageois étaient peu propres aux fonctions qu’ils réclamaient. A ces conditions, les Éléens et les Lacédémoniens conclurent paix et alliance. Ainsi finit cette guerre.


CHAPITRE III.


Agis alla ensuite à Delphes, où il offrit la dîme des dépouilles. A son retour, il était déjà vieux ; il tomba malade dans Hérée et fut transporté à Lacédémone, où il mourut bientôt. On lui rendit des honneurs plus qu’humains. Le nombre de jours prescrit par la loi s’étant écoulé, il s’agissait de donner un successeur au trône : Léotychide, se disant fils, et Agésilas, frère d’Agis, le disputèrent. Le premier disait que la loi y appelait le fils et non le frère du roi ; que le frère n’y avait droit qu’au défaut du fils. « Cela étant, il m’appartient donc, répartit Agésilas. — Comment, lorsque je vis encore ? — Parce que celui que tu appelles ton père, a dit que tu ne l’étais pas : ta mère, qui le sait mieux que lui, en convient à présent encore. Neptune dépose aussi contre ton imposture, lui qui, au vu et su de tout le monde, chassa ton père de sa chambre par un tremblement de terre. J’invoque de plus le témoignage du temps, qui, dit-on, ne manque jamais. Depuis l’époque de la fuite d’Agis, la chambre nuptiale ne l’a jamais vu, et tu es né dix mois après. »

Au milieu de ces débats, Diopithe cita à l’appui de Léotychide un oracle d’Apollon lui-même, qui exhortait à se garantir d’une royauté boiteuse. Lysandre répondit pour Agésilas, qu’il croyait, suivant le sens de l’oracle, que ce n’était pas un boiteux qu’il fallait exclure, mais un prétendant qui ne serait pas du sang royal ; que la royauté serait véritablement boiteuse dès qu’on aurait des rois étrangers à la race d’Hercule. Ces diverses raisons entendues, Agésilas fut élu roi.

La première année de son règne n’était pas encore écoulée, que, dans un sacrifice solennel qu’il offrait au nom de la république, le devin lui dit que les dieux lui annonçaient une des plus horribles conjurations. A l’ouverture de la seconde victime, les entrailles se montrèrent encore plus menaçantes. Au troisième sacrifice : « Agésilas, voilà l’ennemi, s’écrie-t-il. »

On sacrifia aux dieux sauveurs, aux dieux qui détournent les prodiges ; et l’on cessa les sacrifices aussitôt qu’on eut obtenu, quoique difficilement, des auspices favorables. Le cinquième jour, on vint dénoncer aux éphores cette conjuration et Cinadon, qui en était le chef. Cinadon, jeune homme d’un caractère entreprenant, n’était pas de la classe des égaux. Les éphores demandérent des détails au dénonciateur ; il leur raconta que Cinadon l’avait conduit au bout de la place et lui avait fait compter combien il s’y trouvait de Spartiates. Après en avoir nommé jusqu’à quarante en y comprenant le roi, les éphores et les sénateurs, je lui demandai à quoi servait ce calcul. Ces gens-là, me répondit-il, regarde-les comme tes ennemis ; les autres, au nombre de plus de quatre mille, sont à nous. Cinadon, ajoutait-il, avait fait remarquer ici un, là deux de ces ennemis que l’on rencontrait dans les rues ; il regardait les autres comme amis. Quant aux campagnes, si dans chacune d’elles nous avons un ennemi qui est le maître, nous y comptons aussi beaucoup de partisans.

Les éphores lui demandèrent à combien montait le nombre des complices. Les chefs, m’a encore répondu Cinadon, en comptent peu ; mais ils sont sûrs d’eux, ainsi que des hilotes, des néodamodes, des hypomiones et des périèces ; sitot qu’on parle d’un Spartiate aux hommes de ces différentes classes, ils ne peuvent cacher le plaisir qu’ils auraient à le manger tout vif. On lui demanda encore où ils comptaient prendre des armes. Cinadon lui avait dit que tous les conjurés en avaient ; ils l’avaient mené dans le quartier des forgerons, où il lui avait montré quantité de poignards, d’épées, de broches, de coignées, de haches et de faux pour la multitude. Cinadon mettait encore au nombre des armes, tous les instrumens des laboureurs, des maçons et des charpentiers ; les outils des autres artisans étaient aussi, selon lui, des armes suffisantes, surtout contre des gens désarmés. Quant au temps de l’exécution, il déclara qu’on lui avait commandé de se renfermer chez lui.

Sur ce rapport, qui portait avec lui l’évidence, les éphores consternés ne convoquèrent même pas la petite assemblée. Les sénateurs réunis à la hâte, ils résolurent d’envoyer Cinadon avec quelques autres jeunes gens à Aulone, en le chargeant d’amener prisonniers des Aulonites et des hilotes, désignés dans la scytale. Ils lui ordonnèrent en même temps de leur emmener une Aulonite d’une beauté accomplie, débauchant les Spartiates, jeunes un vieux, qui la voyaient. Cinadon avait déjà rempli de semblables missions.

On lui remit la scytale où étaient écrits les noms de ceux qui devaient être faits prisonniers. Quels jeunes gens, leur dit Cinadon, emmènerai-je avec moi ? Allez, lui répondit-on, vers le plus ancien hippagrète ; qu’il vous adjoigne six ou sept de ceux qui se trouveront présens. Ils avaient pris toutes les mesures pour que l’hippagrète sût quels hommes il devait lui donner, et que ces envoyés, de leur coté, n’ignorassent pas qu’il fallait saisir Cinadon. On dit encore à Cinadon qu’on lui enverrait trois chariots, pour lui épargner la peine d’amener à pied les prisonniers : le plus qu’il fut possible, on couvrit du voile du mystère des préparatifs dont il était l’unique objet. Ils ne l’arrêtaient pas dans la ville, parce qu’ils ne connaissaient pas encore la conjuration dans toute son étendue : ils voulaient savoir de Cinadon les noms de ses associés avant qu’ils sussent qu’ils étaient découverts, pour empêcher leur fuite. Ceux qu’on chargeait de l’arrêter devaient le garder, et quand ils auraient su de lui les noms des complices, les adresser au plus tôt aux éphores. Les éphores conduisirent cette affaire avec tant d’intelligence qu’ils envoyèrent une compagnie de cavalerie à la suite de celle qui faisait le voyage d’Aulone.

Cinadon pris, un cavalier vint apporter les noms donnés par le prisonnier lui-même. A l’instant le devin Tisamène et autres chefs de la faction furent arrêtés. Cinadon ramené, atteint et convaincu, avoua tout et nomma les conjurés ; on lui demanda ce qui l’avait excité à un tel complot : « Je ne voulais point de maître à Lacédémone. » Alors on lui passa les mains et le cou dans une pièce de bois ; on le fouetta, on le déchira, on le promena dans la ville, lui et ses complices. Ainsi furent punis les conspirateurs.


CHAPITRE IV.


Peu de temps après, Hérodas de Syracuse, qui était en Phénicie avec un pilote, vit quantité de galères phéniciennes dont les unes arrivaient tout équipées, les autres l’avaient été récemment sur le lieu même où l’on en construisait encore ; il apprit de plus que cette flotte serait de trois cents voiles. Il monta sur le premier vaisseau qui allait en Grèce et informa les Lacédémoniens de cet armement du roi de Perse et de Tissapherne ; contre qui était-il destiné, il l’ignorait absolument.

A cette nouvelle, les Lacédémoniens s’éveillent ; ils assemblent leurs alliés et délibèrent. Lysandre se persuadait que les Grecs seraient maîtres sur mer ; il pensait à cette infanterie de Cyrus et à son illustre retraite. A sa sollicitation, Agésilas s’offrit de passer en Asie, pourvu qu’on lui donnat trente Spartiates, deux mille néodamodes et six mille alliés. Lysandre se proposait d’ailleurs de l’accompagner, afin de rétablir dans les villes d’Asie le décemvirat qu’il leur avait donné, et que les éphores avaient aboli pour les rendre à leurs antiques usages. La proposition d’Agésilas est acceptée ; on lui donne les troupes qu’il demandait, avec six mois de vivres.

Après qu’il eut offert les sacrifices prescrits par la loi et ceux d’usage sur les frontières, il sortit de Sparte et députa vers les villes alliées, en indiquant à chacune ce qu’elle enverrait d’hommes, et ce qui partirait sur-le-champ. Il voulut sacrifier en Aulide, à l’exemple d’Agamemnon allant à Troie. Mais les magistrats bœotiens, informés de cette violation de leurs usages, firent jeter de dessus l’autel les victimes qu’ils trouvèrent immolées, avec défense au roi de Lacédémone de se représenter désormais. Agésilas remonta sur son vaisseau, irrité, et prenant les dieux à témoin de l’affront. Arrivé à Géreste, il rasssembla le plus de troupes possible, et fit voile vers Éphèse.

Dès qu’il fut entré dans le port, Tissapherne lui envoya demander le sujet de son voyage. Il répondit qu’il venait donner aux Grecs d’Asie la liberté dont jouissaient les Grecs européens. « Si vous consentez à une trève jusqu’au retour des courriers que j’enverrai en Perse, je vous promets, lui répliqua le satrape, que vous retournerez à Sparte, après avoir tout obtenu. — J’y consentirais, si je pouvais croire à votre parole. Quant à vous, recevez l’assurance que pourvu que vous traitiez avec franchise, il ne se commettra dans les terres de votre obéissance aucun acte d’hostilité. Alors Tissapherne jura entre les mains d’Hérippide, de Dercyllidas, de Mégialius, qui lui furent députés, qu’il observerait religieusement la trève. Les députés, de leur côté, jurèrent au nom d’Agésilas, qu’il respecterait la foi des traités tant que Tissapherne lui-même y serait fidèle. Mais tout de suite celui-ci se parjura ; car au mépris de la paix, il fit venir de Perse une armée considérable qu’il joignit à la sienne.

Agésilas, qui s’en doutait, ne laissait pas de garder sa parole ; quoique dans l’inaction, il restait à Éphèse, parce que les villes d’Asie étaient bouleversées. Elles n’avaient ni démocratie, comme sous les Athéniens, ni aristocratie, comme sous Lysandre. On sollicitait souvent ce dernier, que tout le monde connaissait ; on le priait d’obtenir d’Agésilas ce que l’on désirait ; une multitude d’hommes le suivait, lui faisait la cour. On eût dit Agésilas simple particulier, et Lysandre roi.

Agésilas en prit ombrage, comme l’événement le prouva : d’ailleurs les Trente, jaloux du crédit de leur collègue, ne purent se taire ; ils représentaient au roi la conduite coupable de Lysandre, qui vivait avec un faste plus que royal. Dès lors, il éconduisait tous ceux qu’il savait protégés et présentés par Lysandre. Celui-ci, qui voyait que rien ne réussissait à son gré, en devina la cause : il ne permettait plus à la multitude de le suivre ; il déclarait franchement à ceux qui lui demandaient sa recommandation, qu’elle leur serait préjudiciable. Enfin, ne pouvant plus supporter sa disgrâce, il va trouver Agésilas : « Est-ce ainsi, lui dit-il, que vous abaissez vos amis ? — Oui, lorsqu’ils s’élèvent au dessus de moi. Quant à ceux qui travaillent à ma gloire, je rougirais si je ne savais leur rendre honneur pour honneur. —— Peut-être votre conduite est-elle plus sage que la mienne ; mais, en grâce, pour que je n’aie pas la honte d’être sans crédit auprès de vous, et que je ne vous porte point ombrage, éloignez-moi : quelque part que je sois, je m’efforcerai de vous servir. »

Agésilas lui accorda sa demande et l’envoya dans l’Hellespont. Lysandre apprit que Spithridate avait à se plaindre de Pharnabaze : il eut une conférence avec ce Perse, qui avait des enfans, de l’argent à sa disposition, deux cents cavaliers à ses ordres, et il le débaucha. Tout ce que possédait Spithridate resta à Cysiqne, à l’exception de son fils et lui, que Lysandre conduisit à Agésilas. Celui-ci, joyeux de cette circonstance, ne tarda pas à lui faire bien des questions sur Pharnabaze, sur l’état de son territoire et de son gouvernement.

Tissapherne, encouragé par la présence des troupes que lui avait envoyées le grand roi, fit ordonner à Agésilas de se retirer de l’Asie, et lui déclara la guerre en cas de refus. A cette nouvelle, les alliés et tous les Lacédémoniens qui étaient présens paraissaient consternés ; ils pensaient que leurs troupes ne tiendraient pas contre les forces imposantes du grand roi. Mais Agésilas, avec un visage riant, chargea les ambassadeurs de remercier Tissapherne de ce qu’il se rendait les dieux ennemis, en même temps qu’il les intéressait, par son parjure, à la cause des Grecs. Aussitôt il ordonna aux troupes de se tenir prétes à marcher, et aux villes qui se trouvaient sur le chemin de la Carie de préparer l’étape. Il enjoignait aussi aux Ioniens, aux Éoliens, aux Hellespontins, de lui envoyer pour cette expédition des troupes à Éphèse.

Tissapherne, considérant qu’Agésilas n’avait point de cavalerie, et qu’il n’en fallait pas pour combattre en Carie, le croyant d’ailleurs irrité de sa perfidie, s’attendait à le voir fondre sur les terres de sa résidence ; il y fit donc passer son infanterie tout entière, et répandit sa cavalerie dans les plaines du Méandre, persuadé qu’elle foulerait aux pieds celle d’Agésilas, avant d’être parvenue sur les montagnes. Mais Agésilas, laissant la Carie, tourna du côté opposé, entra dans la Phrygie, où il prit les villes qui étaient sur son passage, et fit, par cette irruption soudaine, un butin immense.

Il marcha quelque temps sans rencontrer d’ennemis ; mais non loin de Dascylie, ses cavaliers montèrent sur une colline, pour découvrir de plus loin. Le hasard voulut que la cavalerie de Pharnabaze, égale en nombre à celle des Grecs, et commandée par Rhathine et par Bagée, son frère naturel, montât sur la même colline. On se reconnut ; on n’était qu’à une distance de quatre cents pas ; d’abord on fit halte des deux côtés, la cavalerie grecque s’étant rangée en forme de phalange à quatre de hauteur sur un grand front. Les Barbares, au contraire, avec douze hommes seulement de front et un plus grand nombre de hauteur, vinrent les premiers à la charge ; bientôt on se mesura de près. Dans le choc, tous les Grecs rompirent leurs javelines. Mais les Perses, qui avaient des javelots en cornouiller, tuèrent d’abord douze cavaliers et deux chevaux. La cavalerie grecque était en déroute, lorsqu’Agis, s’avançant avec ses hoplites, fit reculer à son tour les Barbares, qui ne perdirent qu’un des leurs.

Le lendemain de cette escarmouche, Agésilas, voulant passer outre, offrit un sacrifice où les entrailles des victimes se trouvèrent dénuées de fibres : il retourna donc vers la mer. Convaincu que s’il ne possédait une bonne cavalerie, il ne pourrait s’avancer dans la plaine, il résolut de s’en procurer une pour n’être pas contraint de faire la guerre en fuyant. Il établit un rôle des plus riches habitans des villes circonvoisines, qui lui fourniraient des chevaux, en dispensant de marcher ceux qui donneraient un cavalier tout monté ; ce qui leur donna la même ardeur que s’il se fut agi de trouver quelqu’un qui voulût mourir pour eux.

Au retour du printemps, Agésilas rassembla toutes ses forces à Ephèse ; et pour les exercer, il proposa des prix, soit aux compagnies d’hoplites qui déploieraient le plus de vigueur, soit à celles de cavaliers qui excelleraient dans les évolutions. On promit aussi des récompenses aux peltastes et aux archers qui montreraient le plus d’aptitude à remplir leur devoir. C’était un plaisir de voir tous les gymnases remplis d’hoplites qui se disputaient de vigueur, l’hippodrome couvert de cavaliers occupés d’évolutions, les archers et les frondeurs s’exerçant dans la plaine. La ville entière offrait un spectacle intéressant. La place publique était fournie de chevaux et d’armes à vendre ; ouvriers en airain, charpentiers, forgerons, cordonniers, peintres, tous s’occupaient de l’équipage de guerre ; vous eussiez pris la ville pour une école de Mars. Ce qui surtout inspirait une nouvelle ardeur, c’était de voir Agésilas, suivi d’une foule de soldats sortant des gymnases, le front ceint de guirlandes qu’ils allaient suspendre aux voûtes du temple de Diane. Comment en effet, où les hommes honorent les dieux, où fleurit l’art militaire, où la discipline est en vigueur, comment ne concevrait-on pas les plus brillantes espérances ?

Pour redoubler la valeur des soldats par le mépris des ennemis, voici ce qu’il imagina : il ordonna à ses hérauts de dépouiller les Barbares pris par des corsaires, et de les vendre nus. Les soldats, qui les voyaient blancs parce que jamais ils ne quittaient leurs vêtemens, mais délicats et nullement rompus au travail parce qu’ils étaient toujours voiturés, se persuadèrent que dans cette guerre ils n’auraient à combattre que des femmes.

Déjà une année s’était écoulée depuis le départ d’Agésilas. Les Trente, dont Lysandre faisait partie, retournèrent à Sparte ; ils eurent pour successeurs Hérippide et autres. Agésilas choisit parmi eux Xénocles pour commander la cavalerie ; Scythès eut en partage les hoplites néodamodes ; Hérippide, les troupes de Cyrus ; Migdon, celles des alliés. Il déclara en même temps qu’il les mènerait bientôt par le plus court chemin, vers le plus fertile quartier du pays ennemi : il avait pour but de mieux disposer au combat leurs esprits et leurs corps.

Tissapherne pensait qu’Agésilas répandait ce bruit dans l’intention de le surprendre encore, et que son dessein était de fondre sur la Carie. Il y conduisit donc son infanterie, comme la première fois ; sa cavalerie fit halte dans la plaine du Méandre. Agésilas ne manqua point à sa parole ; il se jeta, comme il l’avait dit, dans la Sardie : il la traversa pendant trois jours, sans rencontrer d’ennemis, trouvant partout abondance de vivres ; mais le quatrième jour parut la cavalerie barbare, dont le général ordonna au commandant des équipages de passer le Pactole et de camper.

Cependant les Perses tuèrent quelques fourrageurs qui s’étaient écartés pour butiner. Agésilas l’ayant appris, ordonne à sa cavalerie de voler au secours de ces derniers. A la vue du renfort, les Perses se rassemblent et rangent tous leurs escadrons en bataille ; Agésilas, considérant que l’ennemi n’avait pas encore son infanterie, tandis que lui était muni de tout, crut qu’il ne se présenterait jamais de plus belle occasion d’engager le combat. Après avoir immolé des victimes, il avance droit sur les cavaliers ennemis avec sa phalange, ordonne aux plus jeunes de ses cavaliers de fondre en même temps que la phalange, et aux peltastes de suivre en courant. Le reste de la cavalerie eut ordre d’aller à la charge ; l’armée tout entière devait suivre. Les Perses soutinrent le premier choc ; mais ne voyant bientôt que ruine et carnage, ils la lâchèrent pied. Quelques-uns tombèrent dans le fleuve ; les autres prirent la fuite. Mais les Grecs les poursuivirent, se rendirent maîtres de leur personne et de leur camp. Tandis que la troupe légère s’amusait au pillage, selon la coutume, Agésilas fit le tour du champ de bataille et rassembla, outre son bagage, tout le butin qui montait à plus de soixante-dix talens. Ce fut là qu’on prit les chameaux qu’Agésilas amena en Grèce.

Tissapherne se trouvait à Sardes le jour de l’action ; en sorte que les Perses l’accusèrent de trahison. Le roi, informé que Tissapherne était cause du désordre de ses affaires, chargea Tithrauste de lui couper la tête.

Tithrauste, après avoir exécuté cette commission, envoya dire à Agésilas que l’auteur de la guerre avait subi son châtiment. Le roi, ajouta-t-il, juge convenable qu’Agésilas retourne à Sparte, et que les villes d’Asie, rendues à leur liberté, paient le tribut ordinaire. Agésilas ayant répondu qu’il ne pouvait rien conclure sans le consentement des magistrats de son pays : « Eh bien. lui répliqua Tithrauste, jusqu’à ce que leurs ordres vous parviennent, retirez-vous sur les terres de Pharnabaze, puisque je viens de punir votre ennemi. — Approvisionnez donc mon armée, jusqu’à ce que j’y arrive. » Tithrauste lui donna trente talens, avec lesquels il marcha vers la Phrygie, province de Pharnabaze.

Comme il était dans la plaine qui est au-delà de Cyme, arrive un envoyé des éphores qui lui confiait le commandement même de la flotte, avec pouvoir de désigner pour amiral qui il lui plairait. Les Lacédémoniens avaient pris ce parti, dans la pensée que, sous les ordres d’un seul, l’armée de terre serait bien plus imposante en la réunissant à la flotte, et la flotte plus redoutable quand l’armée de terre la protégerait au besoin.

Aussitôt Agésilas ordonna aux villes maritimes, tant des iles que de terre ferme, d’équiper autant de vaisseaux qu’elles le pourraient ; en sorte que l’armée navale fut renforcée de cent vingt galères, aux dépens et des villes qui s’étaient engagées à les fournir, et des particuliers qui voulurent signaler leur zèle. Le commandement en fut donné à Pisandre, beau-frère d’Agésilas, homme vaillant et plein d’honneur, mais trop au-dessous d’un si haut emploi. Pisandre partit du camp pour remplir ses fonctions, tandis qu’Agésilas, constant dans son projet, alla vers la Phrygie.


CHAPITRE V.


Cependant Tithrauste s’imaginait qu’Agésilas méprisait la puissance de son maître, que, loin de songer à quitter l’Asie, il concevait le hardi projet de réduire la Perse. Incertain d’abord du parti qu’il prendrait, il envoya enfin dans la Grèce le Rhodien Timocrate, avec cinquante talens, le chargea de tenter les principaux de chaque ville, de leur donner cet or, à condition qu’ils s’engageraient par serment à susciter la guerre aux Lacédémoniens.

Il arrive avec son or, et gagne, à Thèbes, Androclide, Isménias et Galaxidore ; à Corinthe, Timolas et Polyanthe ; à Argos, Cyclon et son parti. Les Athéniens, sans profiter de ces largesses, ne laissaient pas d’incliner pour cette expédition, dont ils pensaient qu’on leur défèrerait le commandement. Ceux donc qui avaient accepté l’argent des Perses, se répandirent en invectives contre les Lacédémoniens ; et après les avoir rendus odieux, ils coalisérent les plus grandes villes entre elles.

Les principaux de Thèbes, n’ignorant pas que les Lacédémoniens ne voudraient pas rompre les premiers, persuadèrent aux Locriens d’Opunce de tirer un tribut d’un territoire contesté entre eux et ceux de la Phocide ; ils pensaient que, si cela arrivait, les Phocéens envahiraient la Locride. Ils ne se trompèrent point dans leurs conjectures. Les Phocéens entrèrent tout de suite dans la Locride, enlevant beaucoup plus qu’on ne leur avait pris. Aussitôt la faction d’Androclide persuade aux Thébains d’envoyer au secours des Locriens, et leur observe que les Phocéens ne sont point entrés en armes sur le territoire contesté, mais dans la Locride alliée et amie des Thébains. Ceux-ci se jettent sur la Phocide, saccagent le plat pays et contraignent les Phocéens à députer à Sparte pour demander du secours ; ils représentent qu’ils ne sont point agresseurs, qu’ils sont restés sur la défensive contre les Locriens.

Les Lacédémoniens saisirent avec empressement l’occasion qui se présentait de satisfaire leur ancien ressentiment contre les Thébains, qui, non contens de s’être approprié à Décélie la dîme d’Apollon, avaient encore refusé de les suivre à l’affaire du Pirée ; ils leur reprochaient encore d’avoir débauché les Corinthiens. Ils n’avaient pas oublié de quelle manière outrageante les Thébains avaient empêché Agésilas de sacrifier en Aulide, avec quel acharnement ils avaient jeté de dessus l’autel les victimes immolées, avec quelle perfidie ils avaient refusé de suivre Agésilas en Asie. Ils considéraient que c’était une occasion favorable de les attaquer, de réprimer leur insolence. Les armes d’Agésilas prospéraient en Asie ; d’ailleurs, point d’autre guerre à soutenir en Grèce.

Tel était l’esprit de Lacédémone. Les éphores décrètent donc une levée, et l’on envoie Lysandre dans la Phocide, avec ordre de mener les Phocéens eux-mêmes, les Étéens, les Héracléens, les Méliens et les Énians, sous les murs d’Haliarte : le général Pausanias y rassemblerait, au jour indiqué, les Lacédémoniens et les autres Péloponnésiens. Lysandre fit ce qui lui était commandé, et de plus détacha les Orchoméniens de l’alliance de Thèbes. Pausanias, après avoir eu des sacrifices favorables, s’arrêta à Tégée, d’où il envoya des troupes soldées, en attendant celles des villes voisines. Les Thébains, informés du projet d’irruption sur leurs terres, députèrent à Athènes. Les députés s’exprimèrent en ces termes :

« Athéniens, vous accusez la ville de Thèbes d’avoir proposé un décret rigoureux contre vous à la fin de la guerre : cette accusation n’est point fondée, puisque ce n’est pas le corps des Thébains qui a ouvert cet avis, mais un seul d’entre eux, qui siégeait alors parmi les confédérés. Depuis, les Lacédémoniens nous invitèrent à marcher contre le Pirée : la proposition fut unanimement rejetée. Comme c’est principalement à cause de vous que Lacédémone nous déclare la guerre, nous croyons que vous ferez un acte de justice en venant à notre secours. Mais ceux d’entre vous surtout qui, sous les Trente, sont restés à Athènes, ont de fortes raisons pour attaquer vivement les Lacédémoniens. Ils étaient venus avec une grande armée, comme pour vous secourir ; et après vous avoir voués à la haine du peuple par l’établissement de l’oligarchie, ils vous ont livrés à ce même peuple, qui cependant vous a sauvés, tandis que Sparte faisait tout pour vous perdre.

« Nous le savons tous, Athéniens, vous seriez jaloux de recouvrer l’empire ; mais en est-il un moyen plus sûr que de défendre les Grecs qu’opprime Lacédémone ? Elle commande à beaucoup de peuples ; mais loin d’être épouvantés, n’en concevez que plus de confiance. Songez que vous aussi vous n’eûtes jamais plus d’ennemis que lorsque beaucoup de peuples vous obéissaient. Tant qu’ils manquèrent d’appui, leur haine contre vous resta cachée ; mais leurs vrais sentimens se manifestèrent dès qu’ils eurent les Lacédémoniens pour chefs. De même aujourd’hui, si l’on voit les armes de nos deux républiques attaquer Sparte, plusieurs de ses ennemis secrets, n’en doutez pas, se montreront à découvert.

« Réfléchissez, et vous jugerez sans peine que nous disons la vérité. Est-il un peuple attaché de cœur à Sparte ? Les Argiens n’écoutent-ils pas toujours contre elle leur ressentiment ? Ajoutez les Éléens, ses ennemis déclarés depuis qu’ils se voient privés de leurs villes et d’un vaste territoire. Que dirai-je des Corinthiens, des Arcadiens, des Achéens, qui, sollicités par elle, ont partagé, dans la guerre qu’elle vous a faite, les travaux, les périls, les dépenses ? Après avoir réussi dans ses ambitieux projets, quelle part leur a-t-elle donnée à l’empire, aux honneurs, aux richesses ? C’est parmi les hilotes qu’elle va prendre des harmostes pour les villes soumises : quant aux peuples qui l’ont secondée dans ses conquêtes, et qui sont libres puisque la fortune a couronné leurs efforts, elle s’en déclare despote. Ceux de vos alliés qu’elle attirea son parti, elle les trompe visiblement, puisque, au lieu de les rendre libres, elle double leur esclavage ; ils sont opprimés par des harmostes et par des hommes que Lysandre a établis dans chaque ville. Le souverain de l’Asie, qui a été d’un si grand secours à vos rivaux pour vous vaincre, est-il aujourd’hui différemment traité que s’il eût marché contre eux avec vous ? Il est donc probable qu’en vous montrant les vengeurs d’injures aussi manifestes, vous parviendrez au plus haut degré de puissance. Auparavant vous ne commandiez qu’aux peuples maritimes ; bientôt vous aurez la prééminence sur ces peuples, sur les Thébains, sur les Péloponnésiens, sur les Grecs, et le roi de Perse lui-même, ce monarque si puissant.

Vous le savez, nous n’avons pas été pour Lacédémone des alliés inutiles ; mais vous devez vous attendre à nous voir maintenant vous servir avec beaucoup plus de chaleur que nous n’avons servi les Lacédémoniens. Ce n’est pas, comme alors, pour défendre des insulaires, des Syracusains, des étrangers, mais pour nous venger nous-mêmes que nous unirons nos ressentimens aux vôtres. N’ignorez pas non plus que la domination de l’ambitieuse Sparte est bien plus facile à détruire que n’était votre puissance. Vous aviez des flottes pour contenir vos alliés dans le devoir, tandis que les Lacédémoniens, en petit nombre, oppriment des villes plus peuplées que la leur et aussi puissantes en armes. Athéniens, voilà ce que nous avions à dire : sachez, au reste, qu’en sollicitant votre alliance, nous croyons plus travailler pour votre république que pour la nôtre. »

Ainsi parla l’un des députés. Plusieurs Athéniens opinêrent dans le même sens, et l’on décréta à l’unanimité secours aux Thébains. Thrasybule lut le décret par forme de réponse aux ambassadeurs, en ajoutant que quand bien même le Pirée serait encore démantelé, on braverait tout pour les vaincre en reconnaissance. « En effet, leur dit-il, vous, Thébains, on ne vous reprochera pas d’avoir joint vos armes à celles de nos ennemis ; mais nous, nous combattrons avec vous contre les Lacédémoniens s’ils viennent à nous attaquer. »

Au retour des ambassadeurs, les Thébains se préparèrent à se défendre, les Athéniens à les secourir ; et sans plus tarder, les Lacédémoniens entrèrent dans la Bœotie sous le commandement de Pausanias, avec toutes les troupes du Péloponnêse, à la réserve des Corinthiens, qui refusèrent de marcher.

Cependant Lysandre, qui conduisait les Phocéens, les Orchoméniens et leurs voisins, et qui avait devancé Pausanias au rendez-vous, ne put rester en place ni attendre l’armée envoyée de Sparte : suivi de ses troupes, il approcha des murs d’Haliarte et persuada aux habitans de quitter le parti des Thébains et de s’affranchir ; mais quelques Thébains qui étaient dans la ville ayant traversé l’exécution de ce projet, il résolut de donner assaut. A cette nouvelle les Thébains accourent avec leurs hoplites et leurs cavaliers. Fut-il surpris par l’ennemi, ou le voyant venir, l’attendit-il de pied ferme comme assuré de la victoire, on l’ignore ; mais ce qui est constant, c’est que l’on combattit sous les murs et qu’un trophée fut dressé aux portes d’Haliarte. Lysandre fut tué, le reste de ses gens se sauvèrent sur la montagne, les Thébains les y poursuivirent vivement, en gravirent la cime, mais s’engagérent dans des détroits, dans des lieux impraticables. Les hoplites ennemis, faisant alors volte-face, firent une terrible décharge, en tuèrent deux ou trois des plus avancés, roulèrent des pierres d’en haut sur les autres, les pressèrent, les précipitèrent avec furie : la déroute fut telle, qu’il en périt plus de deux cents.

Les Thébains, découragés ce jour-là d’une défaite qu’ils croyaient égale à leur victoire, apprirent le lendemain que les Phocéens et tous les autres s’étaient pendant la nuit retirés chez eux. Ils reprenaient courage, lorsque tout à coup l’on voit arriver Pausanias avec l’armée du Péloponnèse. Ils se crurent de nouveau menacés d’un grand danger ; le silence, la consternation était générale.

Le lendemain, les Athéniens vinrent se ranger en bataille avec eux, sans que Pausanias parût et combattît ; leur courage alors se ranima.

Le roi de Lacédémone avait convoqué ses polémarques et ses commandans de pentécostes, et mettait en délibération s’il livrerait bataille, et si, à la faveur d’une trêve, il enlèverait le corps de Lysandre et ceux des autres guerriers tués avec lui. Pausanias et son conseil songeaient à la mort de Lysandre et à la déroute de son armée ; les Corinthiens refusaient formellement de les suivre, les troupes montraient peu d’ardeur, la cavalerie ennemie était puissante et la sienne faible ; d’ailleurs, les morts étaient sous les murs de la place : même vainqueurs, pourraient-ils les enlever, lorsque les tours étaient munies de gens de trait ? Par toutes ces considérations, il fut arrété qu’on demanderait une trêve pour enlever les morts. Les Thébains dirent qu’ils ne l’accorderaient pas à moins que l’on ne sortît de leur territoire. Cette condition fut acceptée avec empressement ; on enleva les morts et l’on sortit de la Bœotie. Les Lacédémoniens se retiraient tristes : les Thébains, fiers de leurs avantages, voyaient-ils un soldat de Pausanias s’écarter tant soit peu pour gagner une métairie, ils le remenaient au grand chemin en le frappant.

Telle fut l’issue de l’expédition des Lacédémoniens. De retour à Sparte, Pausanias fut accusé d’étre venu à Haliarte après Lysandre, lorsqu’il était convenu de s’y trouver le même jour ; d’avoir honteusement redemandé des morts qu’il pouvait enlever au vainqueur ; d’avoir laissé aller le peuple d’Athènes, lorsqu’il le tenait assiégé au Pirée ; enfin, de n’avoir pas comparu en justice. Il fut donc condamné à mort, mais il se réfugia à Tégée, ou il mourut de maladie. Voilà ce qui se passait alors en Grèce.