Xénophon (Buchon)/Helléniques/Livre 5

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Traduction par Jean-Baptiste Gail.
Texte établi par Jean Alexandre BuchonDesrez (p. 350-366).
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LIVRE V.


CHAPITRE PREMIER.


Voilà ce qui se passait sur I’Hellespont entre les Athéniens et les Lacédémoniens. Cependant Étéonice, encore une fois harmoste d’Égine, dont les habitans commerçaient auparavant avec Athènes, voyant la guerre ouverte sur mer, permit aux Éginètes, avec le consentement des éphores, de ravager l’Attique. Les Athéniens, assaillis par les Éginètes, envoyèrent dans leur île, des hoplites sous la conduite de Pamphile, enfermèrent la ville d’une circonvallation, et les assiégèrent sur terre et par mer, avec dix vaisseaux. Téleutias, qui était allé dans quelques îles lever des contributions, l’ayant appris, vint au secours des Éginètes et força les galères de se retirer : Pamphile néanmoins garda ses retranchemens.

Sur ces entrefaites, arrive de Lacédémone Hiérax ; il prend le commandement de la flotte : Téleutias s’en retourne, emportant avec lui tous les regrets. Au moment de s’embarquer, les soldats à l’envi lui prenaient la main ; l’un le couronnait de fleurs, l’autre lui ceignait le front de bandelettes ; ceux qui arrivaient trop tard, le voyant déjà loin du rivage, jetaient des couronnes dans la mer, en lui souhaitant toute sorte de prospérité. On ne trouve ici, à la vérité, ni dépense fastueuse, ni péril rare, ni exploit mémorable ; mais on n’en admirera pas moins le talent de Téleutias à gagner ainsi l’affection de ses troupes, talent plus digne d’être préconisé que l’éclat des conquêtes ou le luxe de l’opulence.

Hiérax, avec un nouveau renfort de vaisseaux, retourna à Rhodes, laissant douze trirèmes à Égine, sous la conduite de Gorgopas, son lieutenant. Les assiégeans se trouvant plus incommodés que les assiégés, les Athéniens décrétèrent, après cinq mois de siège, l’équipement de quelques vaisseaux qui ramenèrent les troupes ; mais bientôt importunés comme auparavant par des corsaires et par Gorgopas, ils appareillèrent treize vaisseaux sous le commandement d’Eunome.

Pendant qu’Hiérax était à Rhodes, les Lacédémoniens, croyant complaire à Tiribaze, élurent Antalcide pour amiral. Antalcide, arrivé à Égine, réunit les vaisseaux de Gorgopas aux siens, fit voile vers Éphèse, et renvoya ensuite Gorgopas à Égine avec les douze vaisseaux qui y avaient déjà ancré, et donna le commandement des autres à son lieutenant Nicoloque. Celui-ci navigua vers Abyde, qu’il allait défendre ; mais il se détourna vers Ténédos, puis reprit sa route, après avoir ravagé l’île et exigé une contribution.

Les généraux athéniens arrivèrent au secours de Ténédos avec des forces rassemblées de Samothrace, de Thase et des lieux voisins. Quand ils surent que Nicoloque était au port d’Abyde, ils partirent de la Chersonèse avec trente-deux vaisseaux, et l’assiégèrent, ainsi que sa flotte de vingt-cinq voiles. D’un autre côté, Gorgopas, revenant d’Éphèse et rencontrant Eunome, se sauva, vers le coucher du soleil, à Égine, où il débarqua, et fit souper les soldats. Eunome, pour le braver, s’arrêta quelque temps à l’entrée du port, et s’éloigna bientôt. La nuit survenue, sa galère marchait éclairée d’un fanal, selon sa coutume, de peur que celles qui le suivaient ne vinssent à s’égarer. Aussitôt Gorgopas embarque ses soldats, le suit à la clarté du fanal, mais de loin, crainte d’être aperçu ou deviné. Les céleustes suppléaient à la voix par le jet des cailloux et par une légère agitation de rames. Les galères d’Eunome touchaient le rivage de Zostère, dans l’Attique, quand Gorgopas, au son de la trompette, ordonna l’attaque de la flotte. Des soldats d’Eunome, les uns prenaient terre, les autres abordaient, d’autres étaient encore en mer. Le combat se donna au clair de la lune. Gorgopas prit quatre galères, qu’il remorqua jusqu’à Égine, tandis que le reste des vaisseaux athéniens se sauvait au Pirée.

Chabrias accourut ensuite à Cypre au secours d’Évagoras, avec huit cents peltastes, dix galères et quelques vaisseaux athéniens chargés d’hoplites. La nuit, il aborde près d’Égine, et s’embarque avec ses peltastes dans un vallon, situé au-delà du temple d’HercuIe. A la pointe du jour, selon la convention, arrivèrent les hoplites athéniens, sous la conduite de Déménète. Ils montèrent à un lieu surnommé les Trois-Tours, et situé à seize stades du temple. Gorgopas en est instruit ; il s’avance, suivi des Éginètes, des soldats de leur flotte, et de huit Spartiates qui se trouvaient là. Il avait fait publier que tous les hommes libres de ses équipages eussent aussi à le suivre ; en sorte qu’il lui vint encore un grand nombre d’hommes, mais assez mal armés. Dès que les premières troupes eurent passé l’embuscade, les peltastes de Chabrias se montrèrent et firent une vive décharge. Aussitôt accoururent les hoplites qui venaient de débarquer : ces premières troupes n’étant point soutenues succombèrent. De ce nombre étaient Gorgopas et ses huit Spartiates ; leur perte entraina une déroute générale. Il périt cent cinquante Éginètes et environ deux cents hommes tant de troupes soudoyées que de mètèques et de matelots. Les Athéniens, après cette action, naviguèrent librement, comme en temps de paix. Les matelots d’Étéonice refusaient de manœuvrer parce qu’il ne les payait point.

Téleutias fut envoyé par les Lacédémoniens pour le remplacer : son arrivée causa une joie universelle. il convoqua les troupes, et leur adressa cette harangue :

« Soldats, je n’apporte pas d’argent ; mais avec l’aide des dieux, et secondé de votre ardeur, je tâcherai de vous procurer d’abondantes provisions : tant que je commanderai, je veux que vous ne soyez pas plus mal traités que moi. Si je vous disais que j’aimerais mieux manquer du nécessaire que de vous en voir manquer vous-mémes, je vous étonnerais peut-être ; cependant les dieux me sont témoins que je dis vrai : oui, je supporterais la faim deux jours, plutôt que de vous laisser un seul jour sans nourriture. Ma porte fut toujours ouverte à qui avait besoin de moi ; elle l’est encore à présent.

« Vous ne me verrez jouir des commodités de la vie que lorsque vous serez dans l’abondance : si donc vous me voyez supporter le froid, le chaud, les veilles, supportez-les à mon exemple ; je vous y exhorte, non pour que vous ayez des privations, mais pour que vous en retiriez quelque avantage. Si notre république est heureuse, si elle est parvenue au comble de la gloire et de la prospérité, elle le doit, sachez-le, non à une vie molle, mais à ses travaux et à son intrépidité. Vous vous êtes déjà montrés, je le sais, en hommes courageux ; faites en sorte de vous surpasser aujourd’hui ; après avoir supporté gaîment le travail, nous nous féliciterons ensemble de notre bonheur. Quoi de plus doux que de ne flatter ni Grecs ni Barbares pour en tirer de l’argent, de se suffire à soi-même, de se fournir soi-même du nécessaire et par les moyens les plus nobles ! En guerre, vivre aux dépens de l’ennemi, c’est s’occuper en même temps de ses subsistances et de sa gloire. »

Il dit : tous aussitôt de s’écrier qu’il ordonnât tout ce, qu’il voudrait, qu’ils le suivraient partout. Comme il avait sacrifié : « Allons, mes amis, ajouta-t-il, soupez de ce qui vous est apprété ; faites pour un seul jour provision de vivres, et embarquez-vous ensuite en diligence, pour voguer et arriver ou il plaît à Dieu. » ils arrivent ; il les embarque, et cingle de nuit vers le port d’Athènes, tantôt faisant halte et ordonnant qu’on prît du repos, tantôt poursuivant à force de rames.

Que ceux qui le soupçonneraient de témérité. pour avoir osé avec douze vaisseaux en attaquer un bien plus grand nombre, fassent attention à son raisonnement. Cet habile général pensait qu’après la défaite de Gorgopas, les Athéniens ne veillaient point à la garde de leur flotte : qu’il était plus sûr d’attaquer vingt galères au port d’Athênes que dix ailleurs. Il savait que les matelots couchaient sur leurs vaisseaux lorsqu’ils étaient loin d’Athènes ; mais que se trouvant dans le port même, les triérarques dormiraient chez eux, et que les matelots se procureraient un gîte dans les différens quartiers de la ville. D’après ces considérations, Téleutias se mettait en mer. Arrivé à cinq ou six stades du port, il fit halte pour reposer ses troupes. Dès que le jour parut, il vogua droit au port ; suivi de ses douze vaisseaux : il défendit de couler à fond ou de briser aucun navire. Si l’on voyait une trirème à l’ancre, on la mettait hors de combat. On remorquait les moindres vaisseaux de charge, et l’on enfermait dans les grands le plus de prisonniers possible. Quelques soldats avaient même pénétré dans un lieu du Pirée nommé Digma, et pris des marchands et des matelots, qu’ils avaient transportés dans leurs vaisseaux.

Cependant le tumulte est entendu dans les habitations du Pirée ; on en sort, on accourt pour connaître la cause de ces cris : ceux qui sont hors des habitations y rentrent pour prendre les armes ; d’autres portent la nouvelle jusque dans Athènes. Bientôt tous les Athéniens, hoplites ou peltastes, se rassemblent comme si le Pirée était pris. Téleutias renvoie à Égine les vaisseaux de transport, avec trois ou quatre galères dont il s’était rendu maître ; et rasant la côte, parce qu’il partait du port même, il s’empare de quantité de barques de pêcheurs, et d’autres remplies de passagers des îles voisines. Arrivé à Sunium, il y surprit des navires de transport, chargés les uns de blé, les autres de diverses marchandises. Après cela, il se rendit au port d’Égine, où il vendit le butin, et compta un mois d’avance à ses soldats. Il courut ensuite librement dans les environs, prenant ce qu’il pouvait saisir ; par-là il fournissait à l’entretien de la flotte, à l’aisance du soldat, et le maintenait dans l’obéissance.

Antalcide revenait d’Asie avec Tiribaze ; il avait obtenu pour les Lacédémoniens l’alliance du grand roi, si les Athéniens et leurs alliés n’acceptaient la paix telle que le roi la voulait donner. Dès qu’il eut appris que Nicoloque était assiégé dans Abyde par Iphicrate et Diotime, il s’y rendit par terre ; et de là, cinglant de nuit avec ses galères, il sema le bruit que les Chalcédoniens le mandaient, et s’arrêta au port de Percope. Diménète, Denys, Léontiqne et Phanias résolurent de le poursuivre sur la route de Préconèse ; mais quand ils furent passés, il rebroussa chemin et revint à Abyde. Il avait appris que Polyxène approchait avec vingt galères de Syracuse et d’Italie, dont il devait renforcer sa flotte.

Thrasybule de Colytte venait de Thrace avec huit vaisseaux qu’il voulait joindre à ceux d’Athènes. Antalcide, averti par ses sentinelles de l’approche de ces huit vaisseaux, fournit douze excellens voiliers et des matelots, avec ordre, s’il en manquait, d’en tirer de ceux qu’on laissait dans Abyde, et dressa une embuscade la plus couverte qu’il lui fut possible. Thrasybule passé, Antalcide se mit à sa poursuite. Les soldats de Thrasybule, étonnés, s’enfuirent. Antalcide, avec ses vaisseaux dont le sillage était rapide, atteignit bientot ceux de Thrasybule, dont la marche était lente. En même temps qu’il défendait à la tête de sa flotte de se jeter sur la queue ennemie, il se portait en avant. Bientôt les premiers bâtimens furent pris : alors les derniers, découragés, tombèrent au pouvoir même des plus lents voiliers ; il ne s’en sauva pas un seul.

Après cette prise et la jonction des vingt vaisseaux de Syracuse, de ceux de l’Ionie, commandés par Tiribaze, et de ceux d’Ariobarzane dont il était l’ancien ami ; après le départ de Pharnabaze, dont le roi de Perse faisait son gendre, Antalcide, avec une flotte de plus de quatre-vingts voiles, maître de toute la mer, empêchait les vaisseaux de naviguer du Pont-Euxin à Athènes, et les contraignait de rentrer dans les ports de leurs alliés.

Les Athéniens, alarmés d’une flotte nombreuse, inquiets de l’alliance du roi de Perse avec Lacédémone, incommodés des courses d’Égine, désiraient fortement la paix. Les Lacédémoniens, de leur côté, ayant une de leurs cohortes au Léchée, une autre à Orchomène, gardant les villes amies pour les protéger, et les villes suspectes pour y prévenir la révolte, faisant d’ailleurs autant de mal qu’ils en souffraient à Corinthe, n’étaient pas moins fatigués de la guerre. Les Argiens, qui voyaient une levée décrétée contre eux et qui savaient que désormais tout subterfuge leur devenait inutile, ne désiraient pas la paix avec moins d’ardeur. Tiribaze fit donc un appel à ceux qui voudraient accepter les conditions de paix envoyées d’Asie par le roi ; tous les députés se rendirent prés de lui. Tiribaze leur montra le sceau royal, et lut les dépèches dont voici la teneur :

« Le roi Artaxerxès trouve juste que les villes d’Asie et les îles de Cypre et de Clazomène restent dans sa dépendance, et que les autres villes grecques, grandes et petites, soient libres, à l’exception de Lemnos, d’Imbros et de Scyros, qui appartiendront, comme autrefois, aux Athéniens. Ceux qui se refuseront à cette paix, je les combattrai, de concert avec ceux qui l’accepteront ; je leur ferai la guerre et par terre et par mer, et avec mes vaisseaux et avec mes trésors. »

Les ambassadeurs firent leur rapport chacun à leur ville ; tous jurèrent la ratification du traité, excepté les Thébains, qui voulaient prêter serment au nom des Bœotiens. Agésilas déclara à ces Thébains qu’ils ne seraient pas admis au serment s’ils ne juraient, comme le portaient les patentes du roi, que les villes, grandes et petites, seraient libres. Les députés répartirent que leurs pouvoirs ne les y autorisaient pas. « Allez donc. leur dit Agésilas, en demander de nouveaux, et déclarez à vos commettans que s’ils n’y consentent, ils seront exclus du traité. » Ils partirent. Agésilas, qui haïssait les Thébains, ne perdit point de temps ; il gagna les éphores et sacrifia. Ayant eu des auspices favorables, il alla à Tégée, d’où il dépêcha des gens de cheval pour en faire avancer les périèces. De plus, il envoya les capitaines des troupes soldées dans les villes voisines, pour y faire de nouvelles levées ; mais avant qu’il sortit de Tégée, les Thébains comparurent et déclarèrent qu’ils consentaient à la liberté des villes. Les Lacédémoniens retournèrent donc dans leur patrie, et les Thébains furent contraints d’accéder au traité et de laisser libres les villes bœotiennes. Restaient les Corinthiens, qui ne congédiaient point la garnison d’Argos. Agésilas menaça Corinthe de ses armes si elle ne renvoyait pas les Argiens, et les Argiens s’ils n’évacuaient pas Corinthe. Il intimida tellement les uns et les autres, que les Argiens se retirèrent et que Corinthe rentra dans tous ses droits. Les massacreurs et leurs adhérens quittèrent d’eux-mêmes la ville, où les bannis rentrèrent du consentement des autres citoyens.

Dès que les articles du traité furent exécutés, et que les villes eurent prété leur serment d’adhésion à la paix proposée par Artaxerxès, on licencia les troupes de terre et de mer. Ce fut la première paix conclue entre les Lacédémoniens, les Athéniens et leurs alliés, après la guerre qui suivit la démolition des murs d’Athènes. Tant que dura cette guerre, les Lacédémoniens eurent l’avantage sur leurs adversaires ; ils s’attirèrent plus d’honneur qu’eux à la paix d’Antalcide. Arbitres de cette paix proposée par le roi de Perse, ils remirent les villes en liberté. ils s’associèrent Corinthe, ils rendirent aux villes bœotiennes l’indépendance qu’elles désiraient depuis si long-temps ; enfin ils réprimèrent l’insolence des Argiens, tyrans de Corinthe, en les menaçant d’une levée s’ils ne se retiraient de cette ville.


CHAPITRE II.


Parvenus au comble de leurs vœux, ils résolurent de châtier ceux des alliés qui, pendant la durée de la guerre, les avaient molestés et avaient montré moins de bienveillance pour Sparte que pour ses ennemis. lls expédièrent d’abord aux Mantinéens l’ordre de démanteler leurs murs : le refus serait la preuve qu’ils avaient auparavant entretenu intelligence avec l’ennemi. « Nous sommes instruits, leur disaient-ils, que vous avez envoyé des vivres aux Argiens en guerre avec nous ; sous prétexte de trêve, vous nous refusiez des secours, ou si vous marchîez sous nos étendards, vous vous comportiez en lâches : de plus, nous vous savons envieux de nos succès et joyeux de nos revers ; d’ailleurs, dans cette année même finit la trêve de trente ans, conclue avec vous après la bataille de Mantinée. »

Ils refusèrent d’obéir ; on ordonna des levées. Agésilas demanda qu’on le dispensât de commander dans cette guerre, en considération, disait-il, des services importans que les Mantinéens avaient rendus à son père dans celle des Messéniens. Agésipolis prit sa place, malgré l’affection de Pausanias son père pour les principaux citoyens de Mantinée.

Il ne fut pas plutôt sur leurs frontières, qu’il ravagea le territoire. Comme ils ne se rendaient pas, il enferma la ville d’une tranchée, à laquelle la moitié de l’armée travaillait tandis que l’autre se tenait sous les armes. La tranchée achevée, il enferma la ville d’une circonvallation ; mais ayant appris que cette place abondait en blé, à cause de la fertilité de l’année précédente, et songeant aux difficultés d’un long siège pour la république et pour les alliés, il fit une chaussée pour détourner le fleuve qui traversait la ville : son lit était très large. Dès qu’il l’eut obstrué, l’eau regorgea au-dessus des fondemens des maisons et des murs. Les briques d’en bas, trop humectées, cédant au faix de celles du haut, le mur s’entr’ouvrait d’abord et penchait ensuite : les Mantinéens l’étayaient et s’efforçaient d’empêcher la chute de la tour ; mais se voyant surmontés par l’eau, et craignant d’être emportés d’assaut si les murailles s’écroulaient de toutes parts, ils offrirent de démanteler leur ville. Les Lacédémoniens déclarèrent que leur dispersion dans différentes bourgades pouvait seule calmer leur ressentiment. La nécessité en faisait une loi aux Mantinéens ; ils dirent qu’ils y consentaient.

Ceux qui gouvernaient ou qui avaient favorisé le parti d’Argos, s’attendaient au dernier supplice. Ils obtinrent d’Agésipolis, par l’entremise de son père, de se retirer en toute assurance jusqu’au nombre de soixante. Les Lacédémoniens, rangés en haie depuis leurs maisons jusque hors des portes de la ville, les voyaient sortir, et quoique leurs ennemis, ils se contenaient plus facilement que les principaux citoyens de Mantinée : grand exemple de soumission à l’autorité publique.

La ville fut donc démantelée et les habitans divisés, comme autrefois, en quatre bourgades. D’abord on s’affligeait de ce qu’il fallait détruire des maisons construites et en rebâtir d’autres ; mais les propriétaires étant plus près de leurs métairies situées autour des bourgades, la république se trouvant gouvernée aristocratiquement et délivrée des fougueux démagogues, ils se consolèrent enfin. D’ailleurs, comme les Lacédémoniens ne faisaient plus de levée en masse, mais qu’ils prenaient tantôt un bourg et tantôt l’autre, les Mantinéens servaient plus gaiment que sous le gouvernement démocratique. Ainsi se termina le siège de Mantinée, qui doit apprendre à ne point faire traverser de rivière à travers une ville.

Les bannis de Phlionte, voyant que les Lacédémoniens recherchaient ceux qui les avaient desservis pendant la guerre, jugèrent que le moment de leur rétablissement était arrivé : ils allèrent à Sparte et représenterent que tant qu’ils avaient été les maîtres, ils avaient marché sous les étendards des Lacédémoniens, mais que depuis leur bannissement, leur ville seule, de toute la Grèce, leur avait fermé les portes. Les éphores, touchés de ces raisons, envoyèrent dire aux Phliasiens que leurs exilés étaient des amis de Sparte, que leur exil était injuste, qu’ils feraient mieux de les recevoir volontairement que par contrainte.

Les Phliasiens craignaient que les Lacédémoniens ne s’avançassent avec une armée et n’entrassent dans Phlionte, d’intelligence avec quelques habitans. Les exilés y avaient des parens bien imentionnés ; d’ailleurs plusieurs hommes avides de nouveauté, comme dans toutes les républiques, voulaient leur rappel. Agités de ces craintes diverses, les Phliasiens décrétèrent leur rappel avec la restitution des biens dont la propriété serait constatée ; le trésor public en rembourserait le prix aux acquéreurs ; en cas de contestation, la justice prononcerait. C’est ainsi que se termina l’affaire des bannis de Phlionte.

Cependant arrivèrent à Sparte des députés d’Acanthe et d’Apollonie, deux des plus grandes villes situées près d’Olynthe : les éphores, instruits de l’objet de la députation, les introduisireut dans l’assemblée générale, où étaient les alliés. Cligène l’Acanthien leur adressa ce discours :

« Lacédémoniens, et vous, alliés, vous ne vous apercevez pas d’un phénomène qui se montre sur l’horizon de la Grèce. Olynthe, comme tout le monde sait, est la ville la plus puissante de la Thrace. Les Olynthiens se sont d’abord attaché quelques villes, à condition qu’elles se gouverneraient toutes par les mêmes lois, et formeraient une seule république ; ils en ont ensuite engagé dans leur parti de plus considérables ; ils ont même tenté de détacher les villes de Macédoine de l’obéissance de leur roi Amyntas. Après avoir gagné les plus voisines, ils sont allés sur-le-champ à de plus fortes et de plus éloignées ; nous les avons laissés maîtres, entre plusieurs autres villes, de Pella, la plus grande des villes de la Macédoine. Nous voyons Amyntas perdant successivement ses places, et presque entièrement dépouillé de ses états.

« Les Olynthiens nous ont fait notifier, à nous et aux Apolloniates, que si nous refusions d’entrer dans leur ligne, ils viendraient nous attaquer. Nous désirons, Lacédémoniens, vivre selon nos lois et nous gouverner nous-mémes ; mais si l’on ne nous secourt pas, nous serons forcés de nous joindre à des ennemis redoutables. Ils ont au moins huit cents hoplites et beaucoup plus de peltastes. Quant à leur cavalerie, elle sera de mille hommes et plus, si nous joignons nos forces aux leurs.

« Nous avons laissé dans leur ville des députés d’Athènes et de Thèbes ; et l’on disait que les Olynthiens avaient décrété d’envoyer eux-mêmes des ambassadeurs à ces deux républiques pour négocier une alliance. Si les Thébains et les Athéniens fortifient encore cette puissance, prenez garde qu’il ne vous soit plus possible de la réduire.

« A présent que les Olynthiens ont Potidée, située sur l’isthme de Pallène, croyez que les autres villes de cette Chersonèse ne tarderont pas à être en leur pouvoir. Une preuve de la grande frayeur de ces villes, c’est que, malgré toute la haine pour ces nouveaux dominateurs. elles ont craint d’envoyer des députés avec nous pour vous instruire de ce qui se passe.

« Examinez encore si, lorsque vous travaillez à empêcher la réunion des peuples de la Béotie, vous devez voir tranquillement se former une puissance qui s’accroitra même du côté de la mer : et quel obstacle opposerait-on à un peuple qui possède dans son territoire des bois de construction, qui tire des revenus de quantité de ports et de marchés, et à qui un sol fertile assure une nombreuse population ? Ajoutez que les Thraces, nation libre, dont ils sont voisins, les caressent déjà ; s’ils se joignent à eux, ce ne sera pas la un léger accroissement de forces.

« Que ces secours leur arrivent, ils trouveront encore des ressources dans les mines d’or du mont Pangée, et nous ne disons rien ici qui n’ait été dit mille fois dans Olynthe. parlerai-je de leur ambition ? Dieu ne permet-il pas que les espérances des hommes croissent avec leur fortune ? Lacédémoniens, et vous, alliés, nous avons cru devoir vous parler avec franchise ; examinez si nos discours méritent quelque attention.

« Sachez, au reste, que la puissance que nous vous avons représentée comme formidable n’est pas encore invincible. Si les villes que les Olynthiens se sont associées par force voient paraître un ennemi puissant, elles les abandonneront aussitôt ; mais si, conformément à leurs décrets. elles affermissent leur union avec Olynthe par des alliances et des acquisitions réciproques ; si, instruites par l’exemple des Arcadiens, qui, marchant avec nous, conservent leurs possessions et pillent celles d’autrui, elles voient qu’il leur est avantageux de suivre le plus fort, la puissance olynthienne ne sera peut-être pas si facile à détruire. »

Après cette harangue, les Lacédémoniens donnèrent la parole aux alliés, et les invitèrent à ouvrir l’avis qu’ils croiraient le meilleur pour le bien du Péloponnèse et des alliés. Beaucoup d’entre eux, et particulièrement ceux qui voulaient complaire aux Lacédémoniens, étaient d’avis qu’on mît une armée sur pied. Il fut donc arrêté que chaque ville contribuerait à une levée de dix mille hommes ; on ajouta en même temps qu’on serait libre de fournir de l’argent au lieu d’hommes, à raison de trois oboles éginètes par fantassin, et de quatre fois autant par cavalier. Les Lacédémoniens exigeraient des villes qui se refuseraient à l’expédition, un statère d’amende par jour pour chaque homme qu’on aurait du fournir.

Ces mesures conclues, les Acanthiens se levèrent une seconde fois pour observer que ces décrets étaient excellens, mais que leur exécution trainerait nécessairement en longueur ; que pendant la levée des dix mille hommes, les Lacédémoniens feraient bien d’envoyer en diligence le général et toutes les troupes que Sparte et les autres villes pourraient fournir sur-le-champ ; qu’en prenant ce parti, ou tiendrait en respect les villes qui ne s’étaient point déclarées pour Olynthe, et que celles qu’on avait contraintes ne seraient pas redoutables. Cet avis aussi approuvé, l’on envoie Eudamide, et avec lui environ deux mille tant néodamodes que Scirites et périèces. Lors de son départ, il pria les éphores de confier à son frère Phédidas le commandement des troupes qui ne partaient pas encore. Quant à lui, dès qu’il fut arrivé en Thrace, il envoya des garnisons aux villes qui lui en demandaient, et détacha Potidée de l’alliance d’Olynthe ; après quoi il fit la guerre comme il le pouvait avec des forces inférieures.

Sur ces entrefaites, Phébidas, ayant rassemblé les troupes qui devaient joindre Eudamine, se mit à leur tête et partit. Arrivé à Thèbes, il campa près du gymnase situé hors de la ville. La division régnait alors parmi les Thébains : leurs généraux Isménias et Léontiade se haïssaient, et chacun avait sa faction. Le premier, qui n’aimait pas Lacédémone, ne voyait point Phébidas ; l’autre, au contraire, lui rendait des soins :

« Phébidas (lui dit-il un jour, sûr de son amitié), aujourd’hui même vous pouvez rendre le plus grand service à votre patrie. Suivez-moi avec vos hoplites ; je vous introduirai dans la forteresse ; dès que vous en serez maître, croyez Thèbes aux Lacédémoniens et à tous vos amis. Une proclamation vient de défendre aux Thébains de marcher avec vous contre Olynthe ; mais exécutez ce projet de concert avec nous, et bientôt nous vous donnerons quantité d’hoplites et de cavaliers ; vous conduirez une belle armée à votre frère, et tandis qu’il travaille à s’emparer d’Olynthe, vous aurez réduit Thèbes, ville beaucoup plus puissante qu’Olynthe. »

Ce discours enflamma le courage de Phébidas : il aimait mieux se signaler par un grand exploit que de conserver sa vie ; mais il n’avait pas une grande réputation de jugement et de prudence.

Dès qu’il eut son consentement, Léontiade l’engagea à continuer sa marche comme il y était disposé. Quand il sera temps, ajouta-t-il, je reviendrai à vous, et je vous servirai de guide. Le conseil était assemblé sous les portiques de la place publique, parce que les femmes célébraient dans la Cadmée la fête de Cérés ; les rues étaient désertes ; car c’était en été et sur le midi. Léontiade monte à cheval, ramène Phébidas et le conduit droit à la citadelle. Il y établit Phébidas et ses soldats, lui donne les clefs, avec défense de ne laîsser entrer personne qu’avec une permission expresse, et il va trouver les sénateurs.

« Thébains, leur dit-il, ne soyez point effrayés de voir votre citadelle occupée par les Lacédémoniens ; ils vous annoncent qu’ils ne sont ennemis que de ceux qui désirent la guerre. Pour moi, en vertu de la loi qui permet au polémarque de s’assurer de quiconque commet des actions dignes de mort, je fais arrêter Isménias, comme cherchant à nous mettre en guerre. Lochages, et vous, soldats, levez-vous et saisissez vous de la personne d’Isménias, et menez-le au lieu désigné. »

Ceux qui trempaient dans le complot s’approchent, obéissent, saisissent Isménias : les citoyens qui ne savaient rien, mais qui s’étaient montrés contraires à la faction léontiade, s’enfuirent de la ville, dans la crainte d’ètre massacrés ; quelques-uns s’étaient d’abord retirés chez eux ; mais sur la nouvelle de l’emprisonnement d’Isménias, ils se réfugièrent à Athènes, au nombre de quatre cents. Après la nomination d’un polémarque à la place d’Isménias, Léontiade partit pour Lacédémone. Il y trouva les éphores et le peuple très indisposés contre Phébidas, qui n’avait pas suivi les ordres de la république. Agésilas dit qu’il méritait punition s’il avait causé quelque préjudice à Lacédémone ; mais que s’il l’avait servie, de pareils coups de main étaient tolérés par un ancien usage. Voici donc l’état de la question : la prise de la citadelle est-elle utile ou désavantageuse ? Léontiade se montrant alors, parla en ces termes :

« Lacédémoniens, dit-il, vous étes convenus vous-mêmes que les Thébains ne cherchaient qu’à vous nuire avant qu’on se fût emparé de leur citadelle. Vous avez vu qu’ils se sont toujours oomportés en amis avec vos ennemis, en ennemis avec vos amis. N’ont-ils pas refusé de marcher contre vos adversaires les plus acharnés, contre le peuple d’Athènes, qui occupait le Pirée ? N’ont-ils pas attaqué les Phocéens, parce qu’ils les voyaient bien intentionnés pour vous ? ils ont même fait alliance avec Olynthe, parce qu’ils savaient que vous lui déclariez la guerre. Vous vous attendiez toujours au moment où l’on dirait qu’ils s’étaient soumis de force la Bœotie. A présent que la citadelle est occupée par vos armes, vous n’avez plus à redouter Thèbes : afin qu’elle vous fournisse ce que vous exigerez d’elle, une simple scytale vous suffira, pourvu toutefois que vous soyez aussi attentifs à nous soutenir, que nous l’avons été à ménager vos intérêts. »

Ce discours entendu, l’assemblée arrêta que l’on garderait la citadelle puisqu’elle était prise, et qu’on ferait le procès à Isménias ; en sorte qu’on envoya trois juges de Lacédémone, avec un de chaque ville alliée, grande ou petite. Les juges siègent : on accuse Isménias d’avoir favorisé les Barbares au préjudice des Grecs, contracté étroite alliance avec le roi de Perse, partagé son or ; enfin, de s’être, avec Androclide. montré le principal auteur des troubles de toute la Grèce.

Isménias se défendit bien, mais sans écarter les soupçons d’ambition et de malveillance : on le condamna à mort ; il subit son jugement. Les partisans de Léontiade, devenus maîtres de Thèbes, faisaient pour les Lacédémoniens plus encore qu’on ne leur commandait.

Assurés de leur conquête, les Lacédémoniens s’occupèrent avec plus d’ardeur de la guerre d’Olynthe. Ils firent partir Téleutias en qualité d’harmoste, l’autorisant à une conscription de dix mille hommes. La scytale envoyée aux villes alliées leur ordonnait de suivre Téleutias, conformément au décret ratifié par les alliés. Il n’était pas ingrat envers ceux qui le servaient : on le suivit donc volontiers. Les Thébains lui envoyèrent, parce qu’il était frère d’Agésilas, des hoplites et des cavaliers. Il marchait à petites journées, autant pour grossir son armée que pour empêcher toute hostilité en pays ami. Il dépêcha aussi vers Amyntas ; il lui conseillait de lever des troupes, et d’engager, à force d’argent, les rois voisins dans sa défense, s’il voulait recouvrer ses états. ll envoya même vers Derdas, prince d’Élimie, pour lui représenter que les Olynthiens, après avoir soumis la Macédoine, monarchie imposante, ne laisseraient en paix aucune puissance inférieure, si l’on ne réprimait leur insolence.

En suivant ce plan, il arrive avec de grandes forces sur les terres de leurs alliés ; il entre dans Potidée, et de là, avec ses troupes rangées en bataille, sur le territoire ennemi. En allant à Olynthe, il n’employait ni le fer ni le feu ; il pensait que ces ravages ralentiraient sa marche et nuiraient à sa retraite : il se proposait, lorsqu’il s’éloignerait d’Olynthe, de couper les arbres, et de s’en former une barrière, si l’on voulait fondre sur son arrière-garde.

A dix stades au plus de la ville, il fit halte : en s’avançant vers les portes par où sortait l’ennemi, il se trouvait à la tête de l’aile gauche ; il y resta. Les alliés occupaient l’aile droite avec la cavalerie de Thèbes, de Lacédémone et de Macédoine. Il retint près de lui Derdas, avec ses cavaliers, au nombre d’environ quatre cents, autant parce qu’il estimait sa cavalerie que par honneur pour Derdas, qu’il voulait vivement intéresser à cette expédition.

Les ennemis s’étaient rangés près des murs : leur cavalerie étroitement serrée charge celle de Sparte et de Bœotie, renverse de dessus son cheval Polycharme, hipparque lacédémonien, le foule à terre, le couvre de blessures, le tue lui et d’autres braves encore, et met en déroute la cavalerie de l’aile droite. A la vue de ces cavaliers en fuite, l’infanterie pliait déjà ; la bataille était perdue si Derdas et ses cavaliers n’eussent poussé droit aux portes d’Olynthe, suivis de Téleutias et de ses troupes bien rangées. La cavalerie olynthienne pénétrant son dessein, et craignant d’être coupée, rebroussa chemin en grande diligence : alors Derdas en tua plusieurs. Mais l’infanterie olynthienne rentra dans la ville sans grande perte, parce qu’elle était près des murs. Téleutias, vainqueur, dressa un trophée, et se retira en coupant des arbres. Comme l’hiver approchait, il licencia les troupes de Macédoine et celles de Derdas. Les Olynthiens continuèrent d’infester les villes fédérées de Sparte, leur prirent du butin et leur tuèrent des hommes.


CHAPITRE III.


A l’entrée du printemps, environ six cents cavaliers olynthiens étaient accourus sur le midi dans les campagnes d’Apollonie, qu’ils fourrageaient ça et là. Le hasard avait amené, le même jour, Derdas et sa cavalerie ; il dînait dans Apollonie. Il voit ce ravage, tient ses chevaux tout prêts, ses cavaliers armés, et ne fait d’abord aucun mouvement ; mais voyant que les Olynthiens accouraient insolemment jusque dans le faubourg, et aux portes même de la ville, il sortit avec ses troupes. A sa vue, ils fuient. Derdas les poursuit dans leur déroute l’espace de quatre-vingt-dix stades : il frappe sans relâche et ne s’arrête que lorsqu’il les a poussés sous les murailles d’Olynthe. Dans cette action l’ennemi perdit environ quatre cents cavaliers. Après cet échec, les Olynthiens, devenus plus casaniers, ne cultivaient qu’une très petite portion de leurs terres.

La saison avançant, Téleutias se met en campagne, dans le dessein de couper les arbres encore sur pied et de ruiner les moissons. Les Olynthiens traversent la rivière qui passe près de la ville, et s’approchent doucement de son camp. Irrité de leur audace, il ordonne à Tiémonide, commandant des peltastes, de courir sur eux. A la vue de ces troupes, les Olynthiens rebroussent chemin, se retirent au pas, et repassent le fleuve, suivis de ces peltastes, qui, croyant poursuivre intrépidement des fuyards, traversent aussi le fleuve. Les cavaliers olynthiens, persuadés de leur supériorité, se retournent, les chargent, tuent Tiémonide, et plus de cent autres avec lui.

Cet échec met Téleutias hors de lui-même ; il s’avance avec ses hoplites, commande aux peltastes et aux cavaliers de donner de toutes leurs forces. Pour s’être inconsidérément approchés des murs, ces derniers se retirèrent fort maltraités. Quant aux hoplites, accablés de traits lancés du haut des tours, ils faisaient retraite en désordre et parant les traits. La cavalerie olynthienne revint alors à la charge, suivie de peltastes et d’hoplites, qui tombèrent sur la phalange rompue. Téleutias périt en combattant : bientôt les Lacédémoniens fuirent, les uns à Spartole, les autres à Acanthe, d’autres à Apollonie, la plupart à Potidée. L’ennemi s’étant partagé pour les suivre, il se fit un horrible carnage : on moissonna la fleur de l’armée.

De telles catastrophes donnent une grande leçon aux hommes : elles leur apprennent que l’on ne doit point châtier même des esclaves dans l’accès de la colère, parce que bien souvent alors on se fait plus de mal à soi que l’on n’en fait à autrui. Mais en guerre, c’est une faute inexcusable de prendre conseil, non de la prudence, mais de son ressentiment. La colère ne voit rien, au lieu que la raison prévoit le danger avant de songer à la vengeance.

Les Lacédémoniens, instruits de cette défaite, résolurent d’envoyer une armée formidable, tant pour réprimer l’insolence des vainqueurs que pour conserver leurs premiers avantages. La résolution prise, ils confèrent le commandement au roi Agésipolis, et lui adjoignent trente Spartiates, comme ils avaient fait pour Agésilas en Asie. Il fut suivi de plusieurs braves volontaires des campagnes, d’étrangers appelés Trophimes, de bâtards Spartiates, hommes beaux et dressés à la discipline de Sparte. Je ne parle ni des volontaires des villes alliées, ni de la cavalerie thessalienne, jalouse d’être connue d’Agésipolis, ni enfin d’Amyntas ni de Derdas, qu’animait une nouvelle ardeur. Agésipolis, tout entier à son expédition, marchait vers Olynthe.

Cependant la ville de Phlionte, ayant mérité les éloges de ce prince pour s’être empressée de lui fournir une grande somme d’argent, s’imagina qu’en son absence Agésilas ne la viendrait point attaquer, et que les deux rois ne sortiraient pas en même temps de Lacédémone : elle maltraita donc les bannis. Ceux-ci demandaient que l’on jugeât leurs contestations devant un tribunal impartial : on les contraignait de plaider dans la ville même. ils demandaient en vain ce qu’était la justice là où les mêmes hommes étaient juges et partie ; personne ne les écoutait.

Les bannis allèrent à Lacédémone se plaindre de leurs concitoyens, accompagnés de quelques Phliontins, qui attesterent que la conduite qu’on tenait à l’égard des bannis était généralement improuvée. Phlionte irrité condamna à l’amende ceux qui sans mission étaient allés à Sparte. Ceux-ci n’osaient plus retourner chez eux : ils firent entendre que ceux qui les condamnaient étaient les mêmes hommes qui les avaient chassés, et avaient fermé leurs portes aux Lacédémoniens ; les mémes qui avaient acheté leurs biens, et qui les retenaient par la violence ; les mêmes qui avaient fait punir leur voyage d’une amende, pour que désormais personne n’osât plus venir dénoncer ce qui se passait dans la ville.

Toutes ces injustices étaient évidentes. Les éphores ordonnérent une levée, qui ne déplut pas à Agésilas : car Archidamus, son père, était lié avec Podanémus et autres bannis. Quant à lui, il était intime ami de Proclès, fils d’Hipponicus.

Après avoir obtenu des auspices favorables, il partit sans délai, et rencontra sur sa route de nombreuses députations, qui lui offriront de l’argent pour qu’il n’allât pas plus avant. Sa réponse fut qu’il ne se mettait pas en campagne pour commettre des injustices, mais pour secourir ceux qui en éprouvaient. Comme ils offraient enfin de souscrire à toutes ses volontés, pourvu qu’il n’entrât pas sur leur territoire, il leur répliqua qu’il ne croyait point aux discours de gens artificieux, qu’il exigeait un gage moins équivoque. « Lequel ? lui demandèrent-ils. — Celui que vous avez déjà donné sans vous en repentir. » Par ce mot, il entendait leur forteresse. Sur leur refus, il entra dans le pays, et tira une ligne de circonvallation autour de la place.

On murmurait dans son camp, de ce que, pour un petit nombre d’hommes, Lacédémone s’exposait à l’inimitié de plus de cinq mille individus ; et pour rendre ce fait notoire, les Phliasiens tenaient leur assemblée hors du lieu accoutumé, sous les yeux des assiégeans. Voici comment Agésilas sut parer à cet inconvénient.

Toutes les fois que des parents ou amis de bannis passaient dans son camp, il ordonnait à ses soldats de leur appréter un repas lacédémonien, de fournir le nécessaire à ceux qui voudraient prendre part aux exercices, même de leur procurer à tous des armes, et de ne point hésiter à se prêter entre eux de l’argent pour de pareilles acquisitions. En se conformant à ses conseils, ils eurent plus de mille hommes robustes, bien disciplinés et bien armés ; en sorte qu’ils finissaient par avouer que de tels soldats leur étaient nécessaires.

Tandis qu’Agésilas s’occupait de ce siège, Agésipolis vint de la Macédoine camper devant Olynthe. Comme personne ne paraissait, il acheva de ruiner tout ce qui restait ; puis, passant sur les terres alliées des Olynthiens, il y fit le même dégât et prit Torone d’assaut. C’était dans les grandes chaleurs de l’été : une fièvre brûlante le saisit. Tout récemment il avait visité le temple de Bacchus dans Aphyte ; il lui prit envie d’en revoir les bocages touffus et les ondes fraîches et limpides. il y fut porté encore vivant ; mais le septiéme jour de sa fièvre, il mourut hors du temple. Il fut embaumé dans du miel et porté à Sparte, où il reçut une sépulture royale.

Agésilas apprend cette nouvelle : loin de s’en réjouir, ainsi qu’on se l’imaginerait, comme délivré d’un rival, il le pleura au contraire ; il regretta sa société, car les deux rois vivent ensemble quand ils sont à Sparte. Agésipolis savait tenir avec son collègue des conversations de jeune homme, lui parlait de chasse, de chevaux et d’amour ; il le traitait d’ailleurs avec le respect qu’on doit à son ancien. Les Lacédémoniens lui donnèrent pour successeur à Olynthe l’harmoste Polybiade.

Déjà s’était écoulé le temps pour lequel on avait dit Phlionte approvisionnée ; mais la sobriété a un tel avantage sur l’intempérance, que lorsque les Phliasiens eurent décrété la demi-ration, décret qui fut observé, ils se virent deux fois plus de provisions qu’on n’eût osé l’espérer : la hardiesse n’a pas moins d’avantage sur la pusillanimité. Un des principaux citoyens, nommé Delphion, secondé de trois cents Phliasiens, eut assez de force et pour réduire les habitans qui voulaient capituler, et pour jeter dans les fers ceux dont il se défiait : il contraignait le peuple à monter la garde ; et pour s’assurer de sa fidélité, il surveillait l’exactitude du service. Souvent même il faisait des sorties avec sa troupe ; et tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il re poussait les assiégeans des tranchées qui environnaient la ville.

Cependant les trois-cents, après une exacte recherche, ne trouvant plus de vivres pour la ville, députent vers Agésilas, le prient d’accorder une trêve pour aller à Lacédéraone ; ils lui disent qu’ils ont résolu de laisser leur ville à la discrétion du conseil de Lacédémone. Irrité de ce qu’on ne traite point avec lui, Agésilas accorde la trêve ; mais il envoie des courriers à ses amis, et par leur entremise l’affaire des Phliontins lui est renvoyée. Aussitôt il double les gardes, afin que personne ne sorte de la ville : néanmoins Delphion et un de ses esclaves flétri de stigmates, se sauvent de nuit, après avoir pris des armes à plusieurs assiégeans.

Les députés revenus de Sparte, annoncent à Agésilas que le conseil lui laisse plein pouvoir sur l’affaire de Phlionte. Il charge cinquante bannis et cinquante citoyens de la ville de juger premièrement qui aurait la vie sauve, et qui méritait de la perdre ; de faire ensuite des lois d’après lesquelles ils se gouverneraient. En attendant l’exécution de ces dispositions, il laissa une garnison et de quoi l’entretenir pendant six mois. Ces mesures prises, il congédia les troupes alliées et ramena les siennes à Sparte. Telle fut l’issue du siège de Phlionte, après vingt mois de durée.

Cependant Polybiade réduisait les Olynthiens à une famine extrême. Ils ne recevaient point de blé par terre ; il ne leur en arrivait point par mer. Ils envoyèrent à Lacédémone demander la paix : leurs députés, investis d’un pouvoir illimité, la firent aux conditions qu’Olynthe aurait pour amis ou ennemis les amis ou ennemis de Lacédémone, et qu’alliée fidèle, elle marcherait sous les drapeaux de cette république. Après avoir prêté serment de fidélité, ils retournèrent à Olynthe.

L’heureuse Lacédémone voyait les Thébains et les Bœotiens entièrement soumis, les Corinthiens devenus alliés sûrs, Argos abattue et ne pouvant plus prétexter les mois sacrés, Athènes abandonnée : elle avait châtié ceux de ses alliés qui lui étaient peu fidèles : son empire semblait assis sur une base aussi glorieuse qu’inébranlable.


CHAPITRE IV.


On pourrait citer, en parlant des Grecs et des Barbares, quantité de faits de ce temps-là, qui prouveraient que les dieux ont l’œil ouvert sur les impies et sur les méchans ; mais disons ce qui tient de plus près à notre sujet, que les Lacédémoniens, qui avaient juré de laisser les villes autonomes, et néanmoins gardaient la forteresse de Thèbes, invaincus jusqu’alors, furent punis par ceux-là seuls qu’ils opprimaient. Ce fut assez de sept bannis pour exterminer tous les Thébains qui avaient introduit les Lacédémoniens dans la forteresse, ces mêmes Thébains qui avaient voulu l’asservissement de leur patrie pour en usurper la souveraineté. Je vais raconter ce grand événement.

Phyllidas, greffier d’Archias et des autres polémarques, homme fort estimé dans l’exercice de ses fonctions, était allé à Athènes pour ses affaires. L’un des bannis, Mellon, qui le connaissait auparavant, l’aborde et s’informe des déportemens d’Archias et de Philippe : le trouvant plus que lui révolté de la situation politique de Thèbes, il convient avec lui, après un serment réciproque de fidélité, des moyens d’opérer une révolution. Mellon s’adjoint six autres bannis propres à seconder ses vues. Sans autres armes que des poignards, ils entrent la nuit sur le territoire de Thèbes, passent le lendemain dans un lieu solitaire, et vont aux portes de la ville comme des traineurs revenant des travaux des champs. Ils entrent, et passent encore la nuit et le jour suivant chez un nommé Charon.

Les polémarques sortant de charge, célébraient les Aphrodisies. Phyllidas était occupé d’affaires relatives à cette fète : depuis longtemps il leur avait promis de leur amener les plus belles et les premières femmes de la ville ; il les assurait qu’il allait tenir parole. Ces hommes de plaisir attendaient la nuit avec une douce impatience. Après souper, échauffés par les vins qu’il les avait excités à boire, ils le pressent d’amener les courtisanes. Il sort, il amène Mellon et ses gens. Trois étaient travestis en maîtresses, les autres en servantes : il les conduit dans une chambre secrète du palais des polémarques ; il rentre. et annonce à Archias et à ses collègues que les femmes ne veulent point entrer qu’on n’ait éloigné les officiers. Les polémarques les congédient tous et l’instant : Phyllidas leur donne du vin et les envoie dans la maison de l’un des officiers. Il introduit les courtisanes et donne à chacun la sienne. Or, les coujurés étaient convenus qu’à l’instant où ils s’asseieraient, chacun se découvrirait et frapperait.

C’est ainsi que les polémarques moururent, au rapport de quelques-uns : d’autres racontent que Mellon et ses complices entrèrent comme de joyeux convives, et les tuèrent.

Phyllidas, accompagné de trois des conjurés, va ensuite chez Léontiade. Il frappe à la porte et dit qu’il veut lui donner un avis de la part des polémarques. Léontiade, qui venait de souper, se trouvait couché dans une chambre séparée ; près de lui était assise sa femme, qui filait de la laine. Plein de confiance dans Phyllidas, il fait ouvrir. Ils entrent, ils le poignardent ; ils compriment par des menaces les cris de sa femme. Au sortir de là, ils ordonnent qu’on ferme les portes, en menaçant, s’ils les trouvent ouvertes, de tuer tous ceux de la maison. Après ce coup décisif, Phyllidas va à la prison avec deux coujurés, et dit au geôlier qu’il lui amène un prisonnier de la part du polémarques. Le geôlier n’a pas plutôt ouvert qu’on le tue : les prisonniers mis en liberté, sont pourvus d’armes enlevées du portique, et conduits près du tombeau d’Amphion, avec ordre d’y rester sous les armes.

Bientôt, par la voix des hérauts, on ordonne à tous les Thébains, soit hoplites ou cavaliers ; de sortir ; on annonce que les tyrans sont morts. Tant que la nuit dura, la défiance retint les citoyens dans leurs maisons ; mais quand le jour les eut éclairés sur ce qui s’était passé, tous aussitôt, cavaliers, hoplites, accoururent avec leurs armes. Des exilés déjà rentrés dépéchèrent des cavaliers même aux deux stratèges qui gardaient les frontières de l’Attique, et qui d’avance connaissaient l’objet de la députation.

L’harmoste de la citadelle, informé de la proclamation de la nuit, envoya sur-le-champ à Thespie et à Platée demander du secours. La cavalerie thébaine, avertie de l’approche de ceux de Platée, vint à leur rencontre et en tua plus de vingt. Après cet exploit, on revint assiéger la forteresse avec les troupes arrivées en diligence des frontières athéniennes. La garnison se croyant trop peu nombreuse, voyant d’ailleurs et l’ardeur de tous les assiégeans et l’importance des prix proposés à ceux qui monteraient les premiers à l’assaut, fut saisie d’effroi et déclara qu’elle quitterait la place, pourvu qu’on la laissât sortir avec la vie sauve et les armes ; ce qui lui fut accordé volontiers. Sur cette trève garantie par la foi du serment, la garnison délogea. Cependant on saisit à la sortie tous ceux qu’on savait du parti contraire, et on les tua. Grâces aux troupes athéniennes des frontières, quelques-uns échappèrent au massacre et se sauvèrent. Tous les enfans des massacrés, sans exception, furent pris et égorgés.

Sur ces nouvelles, les Lacédémoniens punirent de mort l’harmoste qui avait rendu la place sans attendre de secours, et ordonnèrent une levée. Pour se dispenser de cette expédition, Agésilas représenta qu’il avait quarante ans de service, qu’à cet âge les autres particuliers étaient exempts de service hors de la république, que les rois devaient jouir du même privilège. C’était par un autre motif qu’il restait à Sparte ; il savait que s’il acceptait le commandement, ses concitoyens l’accuseraient d’avoir sacrifié la tranquillité publique à la cause des tyrans : il les laissa donc arbitres du parti qu’ils prendraient.

A l’instigation de ceux qu’on avait exilés après les massacres de Thèbes, les éphores envoyèrent Cléombrote, au fort de l’hiver : c’était sa première campagne. Comme Chabrias était posté sur la route d’Éleuthère avec les peltastes athéniens, Cléombrote monta par la voie Platée ; ses peltastes s’avancèrent et trouvèrent le haut des montagnes défendu par ceux qu’on avait tirés des prisons de Thèbes. Ils étaient au nombre d’environ cent cinquante : la fuite seule en sauva quelques-uns. Quant à lui, il descend vers Platée, encore alliée de Lacédémone, vient à Thespie ; de là s’avance à Cynocéphale, ville thébaine, où il campe seize jours, puis revient à Thespie, où il laissa l’harmoste Sphodrias avec le tiers des troupes alliées. Il lui donna tout l’argent qu’il avait apporté de Sparte, avec ordre de solder en outre des troupes étrangères ; ce que Sphodrias exécuta.

Cléombrote ramena ses troupes à Lacédémone par Creusis, sans que l’on sût s’il y avait paix ou guerre avec les Thébains : il était bien entré sur leurs terres à main armée ; mais il en était sorti en leur causant le moins de dommage possible. Au départ, souffla un vent impétueux que quelques-uns jugèrent un présage de l’avenir. En effet, entre autres désordres, comme Cléombrote avec son armée franchissait la montagne qui va de Creusis à la mer, ce vent précipita du haut en bas quantité d’ânes avec leurs charges, et emporta beaucoup d’armes, qui se perdirent dans la mer. Beaucoup de guerriers ne pouvant marcher, laissèrent ça et là, sur le faîte de la montagne, leurs boucliers renversés et remplis de pierres. Ce jour-là ils soupèrent comme ils purent à Égosthène, ville du territoire de Mégare. Le lendemain ils vinrent reprendre leurs armes ; et licenciés par Cléombrote, ils s’en retournèrent chez eux.

Les Athéniens, considérant que Sparte était puissante, qu’elle avait terminé la guerre avec Corinthe, et que, pour ainsi dire, maîtresse des côtes de l’Attique, elle avait envahi Thèbes, furent saisis d’une telle épouvante qu’ils firent le procès aux deux généraux qui avaient su la conspiration de Mellon contre Léontiade : l’un fut condamné à mort, l’autre à l’exil, pour n’avoir pas attendu son jugement.

Les Thébains, de leur côté, dans l’appréhension que tout le poids de la guerre ne tombât sur eux, s’avisèrent d’un stratagème. Sphodrias était armoste de Thespie : ils lui persuadèrent par argent, comme le bruit en courut, de fondre sur l’Attique, afin d’animer Athènes contre Lacédémone. Sphodrias gagné se flatte qu’il va s’emparer du Pirée qui n’est pas fermé, part de Thespie après avoir soupé de bonne heure, et dit avec confiance à ses troupes qu’il arrivera avant le jour au Pirée ; mais le jour le surprit à Thrie ; et au lieu de tenir son projet caché, il se détourna de son chemin pour enlever des troupeaux et piller des maisons. Quelques-uns de ceux qui l’avaient rencontré accoururent, de nuit, avertir les Athéniens de l’approche d’une grande armée. Bientôt les cavaliers et les hoplites se mettent sous les armes ; la ville est gardée.

Étymoclès, Aristolochus, Ocellus, députés de Sparte, se trouvaient par hasard à Athènes chez Callias, proxène de leur république. Les magistrats en sont informés ; ils les font arrêter comme complices du fait. Saisis d’effroi, ceux-ci représentent pour leur justification, que s’ils eussent connu le projet de surprendre le Pirée, ils n’eussent point porté la démence jusqu’à se livrer eux-mêmes renfermés dans la ville, surtout chez leur proxène, où on les avait aisément trouvés : « Athéniens, vous reconnaîtrez bientôt que la république de Sparte est aussi étrangère que nous à de telles menées ; bientôt, nous vous l’assurons, vous apprendrez que Sphodrias a été puni de mort. » On les juge non complices : ils sont congédiés. Les éphores rappellent Sphodrias, et s’armant d’une feinte sévérité, lui intentent un procès capital. Celui-ci craignit de comparaître, et quoique coupable de contumace, fut absous ; jugement que trouvèrent inique bien des Lacédémoniens. Voici ce qui l’occasiona.

Sphodrias avait un fils nommé Cléonyme, le plus beau et le plus vertueux de la classe des enfans, qu’il venait de quitter : Archidamus, fils d’Agésilas, l’aimait. Les favoris de Cléombrote inclinaient pour l’absolution de Sphodrias, leur ami ; mais ils redoutaient Agésilas, ses partisans et ceux qui restaient neutres ; car on jugeait le délit grave. Sphodrias dit donc à Cléonyme : « Mon fils, tu peux sauver ton père, si tu pries Archidamus de rendre Agésilas favorable à ma cause. » A ces mots, le jeune homme court avec confiance aborder Archidamus et le prie d’être le sauveur de son père.

Archidamus, voyant Cléonyme pleurer, mêlait ses pleurs à ceux de son jeune ami ; et répondant à sa requête : « Sache, Cléonyme, que je n’oserais même regarder mon père en face : si je désire obtenir quelque chose dans la république, je m’adresse à tout autre qu’à mon père ; cependant, puisque tu le veux, compte sur mon zèle et celui de mes amis pour te rendre content. » il venait alors de la salle où les Spartiates prenaient en commun leurs repas ; il se couche. Le lendemain, il se leva de grand matin, dans la crainte que son père ne sortît à son insu.

Il le voit prêt à sortir ; il lui laisse donner audience d’abord aux citoyens, ensuite aux étrangers, puis à ceux de ses officiers qui désiraient lui parler. Enfin comme Agésilas, de retour de l’Eurotas, entrait dans sa maison, Archidamus se présenta encore sans l’aborder : le lendemain il en fit autant. Agésilas se doutait bien du motif de ses allées et venues ; mais il ne lui faisait pas de questions. Archidamus désirait, comme on peut le croire, de voir Cléonyme ; mais il ne l’osait pas sans avoir présenté la requête à son père. Les amis de Sphodrias, ne voyant plus venir Archidamus comme auparavant, appréhendaient fort qu’il n’eût été rebuté.

Archidamus enfin se hasarde d’aborder Agésilas : « Mon père, lui dit-il, Cléonyme veut que je vous prie de sauver son père ; s’il est possible, sauvez-le, je vous en conjure. — Je te pardonne, répondit Agésilas ; mais moi, comment serais-je excusable de ne pas condamner un homme qui a sacrifié l’intérêt général à sa cupidité ? » Archidamus se retira sans répliquer, vaincu par une si juste réponse ; mais de nouveau, ou de son propre mouvement ou par instigation, il aborde son père : « Je sais, lui dit il, que vous absoudriez Sphodrias s’il était innocent ; mais s’il est coupable, pour l’amour de moi qu’il obtienne son pardon. — Soit, si cela se peut sans blesser l’honneur. » Sur cette réponse, il s’en alla le découragement dans l’âme.

Cependant un des amis de Sphodrias, conversant avec Étymoclès, lui tint ce langage : « Vous tous, amis d’Agésilas, vous condamnerez Sphodrias à mort ? — Nous ferons comme Agésilas, qui dit a tous ceux à qui il parle de cette affaire, qu’on ne peut justifier Sphodrias, mais qu’il est bien dur de perdre un homme qui, enfant, adolescent, et dans l’âge de puberté, s’est toujours comporté avec distinction ; que la république a besoin de tels braves. »

Ce mot rapporté à Cléonyme, lui rendit l’espérance. il va trouver Archidamus : « Maintenant, lui dit-il, nous savons que vous vous occupez de nous ; apprenez, Archidamus, que nous aussi nous n’épargnerons ni soins ni efforts pour que vous n’ayez jamais à rougir de notre amitié. » Il lui tint parole : car il vécut en homme d’honneur ; et à Leuctres, ou il combattit sous les yeux du roi avec le polémarque Dinon, il chargea le premier et mourut au milieu des ennemis. il est vrai que sa mort affligea vivement Archidamus ; mais, suivant sa promesse, loin de le déshonorer, il fut son ornement et sa gloire. Voilà comment Sphodrias fut absous.

Cependant les partisans des Bœotiens représentaient au peuple d’Athènes qu’au lieu de punir Sphodrias, on avait approuvé son odieuse tentative. Les Athéniens fermèrent donc le Pirée, équipèrent une flotte et secoururent les Bœotiens avec ardeur. Les Lacédémoniens, de leur côté, ordonnèrent une levée contre les Thébains ; et persuadés de la supériorité d’Agésilas sur Cléombrote, ils le prièrent d’accepter le commandement. Après avoir protesté de son obéissance aux volontés de son pays, il se disposa à partir ; mais il comprit qu’il était difficile d’entrer dans la Bœotie, si l’on ne s’emparait du Cithéron. Sur la nouvelle que les Clétoriens, en guerre avec ceux d’Orchomène, avaient des troupes soldées, il traite avec eux, et obtient que ces troupes lui soient accordées au besoin ; puis il sacrifie sous de favorables auspices. Avant de se rendre à Tégée, il envoie au commandant des troupes soldées par les Clétoriens la solde d’un mois, en le priant de s’emparer du Cithéron. il demande aux Orchoméniens suspension d’armes pendant la durée de l’expédition : si pendant son absence quelque ville faisait une tentative contre Sparte, ce serait contre elle qu’il marcherait avant tout, suivant la convention des alliés.

Après avoir franchi le Cithéron, il vint à Thespie, d’où il sortit pour entrer sur le territoire des Thébains : il en trouva la plaine et les plus beaux lieux du pays retranchés et palissadés. Il campait tantôt ici, tantôt là ; et partant après le diner, il ravageait la partie orientale des palissades et des fossés qui lui faisaient face. Partout où il se montrait, les ennemis s’y portaient, pour le repousser sans sortir des retranchemens. Un jour qu’il se retirait dans son camp, la cavalerie thébaine, n’étant pas aperçue, sortit à l’improviste de ses palissades par des sentiers détournés. Les peltastes ennemis s’en allaient souper et pliaient bagage : parmi leurs cavaliers les uns montaient à cheval, les autres en descendaient à l’instant. Ils les chargent, tuent quantité de peltasles, quelques cavaliers, entre autres les Spartiates Cléon et Épilytide, le périèce Eudicus et quelques bannis d’Athènes, qui n’étaient pas encore remontés à cheval. Agésilas se retourne, avance avec ses hoplites : ses cavaliers, soutenus des plus jeunes hoplites, accourent contre les cavaliers thébains. Ceux-ci, semblables à des hommes abattus par la chaleur du midi, se laissaient approcher tant que les javelines se lançaient à coups perdus, puis se retiraient : à cette manœuvre, ils perdirent douze de leurs hommes.

Agésilas, considérant que l’ennemi, ainsi que lui, se montrait ordinairement après dîner, sacrifie dès le point du jour, marche en diligence, et, par des lieux solitaires, pénètre jusqu’aux retranchemens, d’où il met tout à feu et à sang jusqu’aux portes de Thèbes. Après cet exploit, il se retira à Thespie, et l’ayant fortifiée, y laissa l’harmoste Phébidas ; puis, repassant le mont Cithéron, il revint à Mégare, où il licencia les alliés, et ramena son armée à Sparte.

Phébidas ensuite, tantôt envoyait des coureurs piller les Thébains et leur faire des prisonniers, tantôt ravageait lui-même leur territoire. Par représailles, les Thébains avancent avec toutes leurs forces vers Thespie. Ils entrent sur le territoire : Phébidas les presse avec ses peltastes et les empêche de se disperser ; au point que, très affligés d’avoir pénétré si avant, ils se retirent plus tôt qu’ils ne l’avaient projeté : les muletiers dans leur fuite déchargeaient même le butin, tant l’armée était saisie d’épouvante.

Enhardi par ce premier succès, il les serre de plus près, ayant avec lui ses peltastes, et commandant aux hoplites de suivre en bataille rangée. Il se flattait de la victoire, parce qu’il combattait lui-même vaillamment, qu’il exhortait ses troupes à une poursuite vigoureuse, et que d’ailleurs il avait ordonné aux hoplites thespiens de fortifier l’infanterie légère. Mais les cavaliers thébains ayant rencontré dans leur retraite des lieux aquatiques, et ne sachant où ils étaient guéables, furent contraints de se rallier et de faire face à l’ennemi. Les peltastes de Phébidas les plus avancés, se voyant en petit nombre, revinrent tout épouvantés sur leurs pas : ce qui décida la cavalerie thébaine à charger. Phébidas périt en combattant avec deux ou trois de ses braves. Les troupes soldées, après cet événement, se débandèrent ; elles arrivèrent près des hoplites thespiens. Ceux-ci prirent aussi la fuite, eux qui auparavant prétendaient bien ne point céder aux Thébains, et que l’on poursuivait avec peu de vigueur, parce qu’il était déjà tard. Les Thespiens perdaient peu de monde ; mais ils ne s’arrêtèrent pas qu’ils ne fussent rentrés dans leurs murs.

Les affaires des Thébains reprirent dès lors une nouvelle face ; ils marchèrent contre Thespie et contre les villes voisines. Comme on avait introduit dans toutes le régime aristocratique, les partisans de la démocratie émigraient et allaient à Thèbes ; en sorte que, dans ces villes aussi, les amis de Sparte avaient fort à souffrir. Cependant les Lacédémoniens envoyèrent par mer un polémarque avec une division à Thespie, pour garder la place. Le printemps venu, les éphores font une nouvelle levée contre les Thébains, et comme auparavant, prient Agésilas de prendre le commandement. Ce général, qui approuvait l’expédition, avant même que d’offrir les diabatères, intime au polémarque de Thespie l’ordre de s’emparer des hauteurs qui dominent le chemin du Cithéron, et de les garder jusqu’à son arrivée.

Agésilas les ayant franchies, se rendit à Platée, feignit d’aller encore à Thespie, et manda qu’on y rassemblât des approvisionnemens, et que les députés l’y attendissent ; de manière que les Thébains campèrent avec toutes leurs forces sur l’avenue de Thespie. Mais le lendemain Agésilas, ayant sacrifié, partit avant le jour, prit la route d’Érythre, et faisant le chemin de deux journées en une seule, il passa le retranchement de Scole avant que les Thébains eussent franchi le poste qu’il avait occupé lors de sa première expédition. De là, il alla ravager la partie orientale de Thèbes jusqu’aux frontières de Tanagre, où dominait la faction d’Hypatodore, partisan de Lacédémone ; puis il revint sur ses pas, laissant Tanagre à sa gauche.

Les Thébains survinrent et se rangèrent en bataille à la poitrine de la Vieille, ayant à dos des fossés et des palissades : le passage étant étroit et de difficile accès, ils croyaient avantageux d’y courir les hasards d’un combat. Agésilas les devine, et au lieu de marcher droit à eux, tourne brusquement et marche vers la ville. Craignant pour leur place, qui se trouvait dégarnie, ils abandonnèrent leur position retranchée et accoururent vers Thèbes par la voie Potnie, qui était la plus sûre. Idée heureuse dans Agésilas, d’avoir forcé l’ennemi à une retraite précipitée en le tournant sur ses derrières ! Quelques polémarques, suivis de leurs mores, ne laissèrent pas de harceler les Thébains dans leur marche. Ceux-ci, du haut des tertres, lançaient des traits, dont l’un blessa mortellement le polémarque Alypète ; mais ils se virent bientôt débusqués de ces tertres : les Scirites et quelques cavaliers y montent et chargent les traîneurs qui rentraient dans la ville. Arrivés près de leurs murs, les Thébains font face ; en sorte que les Scirites, à leur tour, quittent les hauteurs, mais sans perdre aucun homme : les Thébains néanmoins, qui les avaient délogés, dressèrent un trophée.

La nuit approchant, Agésilas s’en alla camper à ce lieu même, et le lendemain, reprit le chemin de Thespie. Les peltastes soldés des Thébains le suivaient hardiment, appelant à grands cris Cbabrias, qui restait en arrière. Les cavaliers olynthiens, des lors alliés de Sparte, se retournèrent et repoussèrent ces peltastes vers une montagne, aussi vivement qu’ils en avaient été poursuivis. Ils en tuaient un grand nombre, vu que sur un coteau d’une pente douce il n’est pas difficile à des cavaliers d’atteindre des fantassins.

Agésilas, arrivé à Thespie, y trouva les citoyens divisés. Ceux qui tenaient pour Lacédémone voulaient égorger leurs adversaires, parmi lesquels se trouvait Mellon. Loin de favoriser la discorde, il les réconcilia, les contraignit de se jurer amitié, puis reprit le chemin du Cithéron à Mégare, d’où il licencia les alliés, et ramena ses troupes à Sparte.

Cependant les Thébains, qui depuis deux ans n’avaient rien recueilli de leurs terres, pressés par la disette, envoyèrent deux galères à Pagase pour acheter du blé jusqu’à la somme de dix talens ; mais le Lacédémonien Alcétas, qui gardait Orée, avait appareille bien secrètement trois galères tandis que l’achat se négociait. ll s’empara, à leur retour, des trirèmes et du blé, fit prisonniers les hommes qui montaient ces trirèmes, au nombre de trois cents pour le moins, et les enferma dans la forteresse qu’il habitait ; mais étant descendu pour voir un jeune et bel Oréen, son inséparable ami, les prisonniers, qui remarquèrent sa négligence, se saisirent de la place et soulevèrent la ville ; en sorte que les Thébains firent venir aisément leur blé.

Au printemps suivant, une maladie retenait Agésilas au lit. Revenu de Thèhes à Mégare avec son armée, il montait, un jour, du temple de Vénus au Prytanée : un vaisseau quelconque se rompit et le sang s’infiltra dans la jambe saine. Cette jambe venant à s’enfler avec des douleurs insupportables, un médecin de Syracuse lui ouvrit, près de la cheville du pied, une veine, d’où le sang se perdait jour et nuit ; et quoi que l’on fit, on ne put arrêter l’hémorragie, qui ne cessa qu’à la suite d’un évanouissement. Dans cet état, ou le transporta à Lacédémone, ou il fut malade le reste de l’été et tout l’hiver.

Au printemps, nouvelle levée contre les Thébains : le commandement en est confié à Cléombrote. Arrivé au mont Cithéron, il envoie ses peltastes s’emparer des hauteurs ; mais quelques Thébains et Athéniens, qui les avaient prévenus, les laissèrent monter, et les voyant près d’eux, sortirent d’embuscade, les poursuivirent et en tuèrent près de quarante. Désespérant, d’après cet échec, de franchir les hauteurs, il ramena ses troupes et les licencia.

Mais les alliés s’étant assemblés à Lacédémone, représentèrent qu’on les ruinait en traînant la guerre en longueur ; qu’ils pouvaient équiper une flotte plus puissante que celle des Athéniens, prendre leur ville par famine, et avec cette flotte armée, transporter des troupes qui harcèleraient les Thébains, ou du côté de la Phocide, s’ils le voulaient, ou du côté de la Creuse. La proposition discutée, on équipe soixante galères sous le commandement de Pollis. Ce que les auteurs de la proposition avaient prévu arriva : Athènes fut bloquée ; car les vaisseaux qui portaient les vivres, parvenus à Géreste, ne pouvaient plus doubler le cap à cause de la flotte de Sparte, qui se tenait à Égine, à Andros et à Céos. Les Athéniens, voyant leur détresse, mirent eux-mêmes à la voile sous la conduite de Chabrias, qui livra bataille à Pollis et le défit. Ainsi revint l’abondance dans Athènes.

Comme les Lacédémoniens se disposaient à passer en Bœotie, les Thébains prièrent ceux d’Athènes de courir les côtes du Péloponnèse, persuadés qu’en prenant ce parti il serait impossible aux Lacédémoniens de défendre en même temps leur territoire, celui de leurs alliés du Péloponnèse, et de faire passer en Bœotie des forces redoutables.

Les Athéniens, irrités de l’entreprise de Sphodrias, envoyèrent promptement soixante voiles sur les côtes du Péloponnèse ; le commandement en fut déféré à Timothée. Le territoire de Thèbes n’ayant essuyé aucune irruption, ni pendant l’expédition de Cléombrote, ni durant le trajet de Timothée, les Thébains assaillirent vivement plusieurs places voisines qu’ils reprirent. Timothée, de son côté, n’eut qu’à se montrer, et aussitôt il prit Corcyre, sans asservir ni bannir personne, sans rien changer à sa constitution : ce qui lui mérita l’affection des villes maritimes de ce pays-là.

Cependant les Lacédémoniens équipèrent une nouvelle flotte sous le commandement de Nicoloque, homme audacieux, qui n’eut pas plutôt vu l’ennemi que, sans attendre les six vaisseaux d’Ambracie, il livra bataille à Timothée avec cinquante-cinq vaisseaux : celui-ci en avait soixante. La victoire se déclara pour Timothée, qui dressa un trophée à Élyze, où il mit sa flotte à sec pour la radouber. Nicoloque, renforcé des six galères, y fit voile, et voyant que l’ennemi ne sortait pas du port, dressa aussi un trophée dans les lies voisines. Enfin Timothée, ayant augmenté sa flotte de celle de Corcyre, eut plus de soixante-dix voiles : il reprit l’empire de la mer ; mais comme cet armement exigeait de fortes dépenses, il pria les Athéniens de venir à son secours.