Xénophon (Buchon)/Texte entier

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Traduction par Jean-Baptiste Gail.
Texte établi par Jean Alexandre BuchonDesrez (p. Titre).


ŒUVRES COMPLÈTES
DE THUCYDIDE
ET
DE XÉNOPHON
AVEC NOTICES BIOGRAPHIQUES
PAR J. A. C. BUCHON




PARIS
A. DESREZ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE SAINT-GEORGES, 11.
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M DCCC XXXVI


NOTICE SUR XÉNOPHON,
Né vers l'an 445 avant J.-C. − Mort en 354.
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Xénophon, fils de Gryllus, naquit à Erchie, bourgade de la tribu Égéide, vers l’an 445 avant Jésus-Christ.

« Il devait avoir atteint l’âge de quinze ou seize ans, dit M. Letronne dans son excellent article biographique que nous suivrons pied à pied, lorsqu’il fit la connaissance de Socrate. Ce philosophe, rencontrant ce jeune homme, fut frappé de sa beauté modeste ; il lui barra le passage avec son bâton, et lui demanda où on pourrait acheter les choses nécessaires à la vie : « Au marché, » répondit Xénophon. Socrate lui demanda de nouveau : « Où peut-on apprendre à devenir honnête homme ? » Le jeune Athénien hésitait à répondre ; « Suis-moi, lui dit Socrate, et tu l'apprendras. » Dès ce moment il devint son disciple. »

Depuis cet âge jusqu'à l'âge de quarante ans, on n’a sur sa vie que des données fort imparfaites. On place dans cet intervalle une captivité de quelques années en Béotie à la suite d’une expédition militaire à laquelle il avait pris part, un voyage à la cour de Denys, la composition de son Banquet et de son Hiéron, les leçons que lui donna Isocrate et la publication qu’il fit de l’Histoire de Thucydide.

« Ce fut, dit M. Letronne, après avoir rendu ce service signalé aux lettres qu’il dut partir pour la cour de Cyrus le jeune en 401. Il raconte lui-même (Anabase, III, I.) les motifs qui l’y déterminèrent. Un Béotien, nommé Proxène, autrefois disciple de Gorgias de Léontium, alors attaché à la personne de Cyrus, lui avait écrit pour l’engager à quitter son pays, en lui promettant l’amitié de ce prince. Xénophon consulta Socrate sur ce voyage : celui-ci, craignant que son ami ne se rendit suspect aux Athéniens en se liant avec Cyrus qui avait paru empressé à aider les Lacédémoniens dans leur guerre contre Athènes, lui conseilla d’aller à Delphes consulter Apollon. Xénophon, résolu d’avance, ne demanda pas au dieu s’il devait ou non entreprendre ce voyage, mais à quelle divinité il devait sacrifier pour qu’il fût honorable et avantageux ; et c’est un reproche que lui fit Socrate. Le philosophe finit cependant par lui conseiller de partir, après avoir fait ce que le dieu lui avait prescrit. Xénophon s’embarqua et trouva Proxène à Sardes ; son ami le présenta à Cyrus qui l’accueillit fort bien, l’engagea à rester auprès de lui, lui promettant de le renvoyer quand la guerre qu’il préparait, disait-il, contre les Pisidiens serait terminée.

« Xénophon, croyant que l’expédition n’avait pas d’autre but, consentit à en faire partie, de même que Proxène, qui fut trompé également ; car, de tous les Grecs, Cléarque seul était dans le secret des intentions de Cyrus. La bataille de Cunaxa, la victoire d’Artaxerxe, la mort de Cyrus, le massacre de Cléarque et des vingt-quatre autres chefs de l’armée grecque, dont Tissapherne s’était rendu maître par trahison, ont été décrits en détail par les historiens. Ce ne fut qu’après cette dernière catastrophe, qui compromit si gravement le salut de l’armée, que Xénophon commença à jouer un rôle important dans la retraite des Grecs ; et quoiqu’il se soit nommé trois fois dans les deux premiers livres pour des mots ou des actions de peu d’importance, et toujours comme s’il s’agissait d’une personne différente de celle de l’auteur, ce n’est qu’au commencement du troisième livre qu’il se met en scène, et s’annonce lui-même en ces termes : « Il y avait à l’armée un Athénien nommé Xénophon, qui ne la suivait ni comme général, ni comme lochage, ni comme soldat. L’armée était plongée dans le découragement et le désespoir, lorsque Xénophon, tourmenté de cette situation pénible, alla trouver les lochages (ou chefs de bataillons) du corps de Proxène, auxquels il communiqua ses idées sur le moyen de sauver l’armée. Ensuite il parla avec tant de force et de raison, dans l’assemblée formée par ceux d’entre les chefs qui restaient encore qu’on le choisit, avec quatre autres, pour remplacer les généraux que l’armée avait perdus. Dès ce moment, il devint l’âme de toutes les belles opérations militaires qui, en moins de huit mois, ramenèrent les Grecs, à travers tant de difficultés et d’obstacles, depuis les bords du Tigre jusqu’à ceux du Pont-Euxin. C’est dans cette retraite à jamais mémorable qu’il déploya une fermeté, un sang-froid, un courage toujours réglés par la raison, qui le placent au rang des plus grands capitaines. Arrivé à Chrysopolis, en face de Byzance, il cherchait les moyens de se rendre dans sa patrie, lorsqu’il fut sollicité par Seuthès, roi de Thrace, de lui amener ses troupes pour le rétablir sur le trône. Xénophon, dont l’armée était dénuée de tout, y consentit. Mais après que Seuthès eut obtenu le service qu’il désirait, il ne voulut pas donner la somme dont il était convenu. À force de négociations, pourtant, le général grec en obtint une partie. Ce fut alors que Thymbron, chargé par les Lacédémoniens de faire la guerre aux satrapes Pharnabaze et Tissapherne, envoya solliciter les troupes sous la conduite de Xénophon, de venir le joindre pour l’aider dans cette guerre, moyennant une forte solde. Xénophon se disposait à retourner dans sa patrie ; mais les Grecs le prièrent de ne les point abandonner encore, et de ne les quitter que lorsqu’il aurait remis lui-même l’armée à Thymbron qui était en Ionie : il y consentit. » Depuis cette époque (399 av. J.-C.) jusqu’à 395 ou 394, où il alla se joindre à Agésilas en Asie, il s’écoula quatre ou cinq ans. M. Letronne pense que ce fut pendant cet intervalle de repos qu’il composa ses Mémoires sur son maître Socrate, condamné à mort pendant son absence.

Peu d’années après son retour, Xénophon fut condamné, par ses compatriotes, à un exil qui se prolongea pendant trente ans. Son affection pour les Lacédémoniens en fut, dit-on, la cause. Sa conduite dans l’exil ne démentit pas ce bruit, car il alla rejoindre son ami Agésilas, roi de Sparte, l'accompagna pendant toute son expédition d’Asie, revint avec lui lorsque Lacédémone rappela l’armée d’Agésilas, combattit à ses côtés à la bataille de Coronée où ses concitoyens combattaient dans les rangs opposés, revint avec Agésilas à Sparte, et se retira ensuite avec sa femme et ses fils à Scillonte en Élide, sur la route de Sparte à Olympie, où les Lacédémoniens lui avaient fait présent d’une maison et de terres considérables. Il a décrit lui-même dans l’Anabase (V, III.) le tableau de la vie délicieuse qu’il y a menée. M. Letronne pense que ce fut dans cette charmante retraite qu’il composa l’Anabase, les Traités de la Chasse et de l’Équitation, et les deux Traités sur les républiques de Sparte et d’Athènes, s’ils sont en effet de lui.

Lors de l’expédition d’Épaminondas en Laconie (vers 368) les Éléens marchèrent contre Scillonte qu’ils ravagèrent. Xénophon se rendit à Élis pour se faire restituer les terres dont on le dépouillait ; mais, n’ayant pu obtenir justice, il se retira avec ses fils à Corinthe, où il se fixa pour le reste de sa vie, plutôt que dans la ville d’Athènes qui le rappela après trente ans d’exil.

« Je pense, dit M. Letronne, que son rappel dut suivre de peu de temps son expulsion de Scillonte. Il est vraisemblable, qu’apprenant le malheur que venait d’éprouver cet homme illustre, sa patrie consentit enfin à révoquer l’arrêt de son bannissement. Son rappel a certainement précédé la bataille de Mantinée (3e année de la 104e olympiade) ; car apprenant qu’Athènes avait pris le parti de Sparte dans la guerre contre les Thébains, il saisit cette occasion unique de voir ses fils combattre sous les drapeaux athéniens en faveur de sa chère Lacédémone. Tous deux il les envoya à Athènes où ils furent enrôlés dans le corps d’Athéniens qui combattit à Mantinée : ce qui suppose qu’alors leur père n’était plus banni. Il avait quatre-vingts ans, et son exil en avait duré environ trente, et dix de plus que celui de Thucydide. Ce long bannissement montre combien était grave, aux yeux des Athéniens, l’accusation de laconisme qu’il avait encourue. À l’époque de la bataille de Mantinée, il n’était pas encore revenu à Athènes : on ignore s’il y retourna jamais.

Ce fut à Corinthe qu’il apprit que son fils Gryllus avait perdu la vie en combattant à Mantinée, après avoir, disait-on, blessé à mort Épaminondas. On rapporte que lorsque cette funeste nouvelle arriva, Xénophon, la couronne sur la tête, célébrait un sacrifice. Il ôta sa couronne ; mais apprenant que son fils était mort vaillamment, il la remit sans verser de larmes, et se contenta de dire : « Je savais bien que j’avais pour fils un mortel. »

Ce fut à Corinthe qu’il termina la Cyropédie et les Helléniques, et composa un de ses meilleurs ouvrages, le Traité des Revenus de l’Attique, dans lequel il exprime d’une manière si touchante ses vœux pour la prospérité d’Athènes. « Avant de descendre dans la tombe, s’écrie-t-il, que je voie du moins ma patrie tranquille et florissante (V, I). »

Il mourut probablement dans cette même ville, vers l’an 355 ou 354 av. J.-C.

Nous possédons probablement encore tout ce que Xénophon a composé. On divise ordinairement ses ouvrages en quatre classes.

Ouvrages historiques.

Ce sont : les Helléniques, ou continuation de l’histoire de la Grèce de Thucydide, l’Anabase ou Expédition des Dix-Mille et la Vie d’Agésilas.

Ouvrages politiques.

Ce sont ; la Cyropédie, les Républiques de Sparte et d’Athènes, les Revenus de l’Attique.

Ouvrages didactiques.

Ce sont : l’Hipparchique ou le Maître de la cavalerie, le Traité de l’Équitation, les Cynégétiques ou Traité de la Chasse, et l’Économique.

Ouvrages philosophiques.

Ce sont : Apologie de Socrate, Mémoires sur Socrate, Banquet et Hiéron.

Il existe de plus quelques lettres de lui à ses amis. Elles terminent ce volume sous le titre Correspondance.

« Dans ces divers ouvrages, dit M. Letronne, il ne s’est montré doué ni de cette puissance de réflexion ni de cette activité intérieure qui entraînait Platon à s’élever sans cesse aux spéculations les plus sublimes, ni de cet esprit d’observation qui révélait à Thucydide les causes les plus secrètes des événemens, et lui faisait pénétrer les intentions les plus cachées des principaux acteurs du grand événement dont il avait entrepris l’histoire. Ce n’est point un penseur profond qui prend de loin et de haut le parti d’approfondir, comme Platon, les grandes questions de la morale et de la philosophie, ou de reproduire, comme Thucydide, le tableau complet d’une époque historique. C’est un homme essentiellement pratique, mêlé aux hommes et aux choses de son temps ; et qui, lorsque l’occasion l’y conduit, se met à raconter les événemens dont il a été témoin et les impressions qu’il a reçues, ou rédige les observations qu’il a faites sur les chevaux, la chasse, l’agriculture, l’éducation, le gouvernement, les finances. Tous ses ouvrages ont plus ou moins ce caractère. C’est ce qui a fait croire aux anciens eux-mêmes qu’il a dû reproduire avec plus de fidélité que Platon les opinions de son maître. Cela est très probablement vrai en ce sens qu’il n’y ajoute rien ; mais en donne-t-il une idée complète ? on peut en douter ; du moins le Socrate de Xénophon ne nous représente qu’imparfaitement l’homme qui a eu une si grande influence sur l’esprit de ses contemporains ; et il serait possible que Platon, dans la partie dramatique du Phédon, dans le Criton et l’Apologie surtout, nous donnât de cette grande figure de l’antiquité un portrait plus ressemblant, quoique peint avec plus de largeur et de liberté.

« Quant à ses ouvrages historiques, ils ne sont pas non plus le résultat d’un plan formé longtemps d’avance. Il ne prend pas, comme Thucydide, la résolution de consacrer vingt années de sa vie à recueillir les matériaux d’une histoire, à interroger tous ceux qui en ont eu connaissance, à voyager exprès sur le théâtre des événemens pour en bien connaître les détails et pour en mieux pénétrer les causes. Ces ouvrages sont amenés en quelque sorte par des circonstances fortuites. Ainsi, acteur principal dans la merveilleuse retraite des Grecs, il éprouve à son retour le besoin de raconter un événement dont personne ne devait connaître mieux que lui les détails, et n’était plus intéressé à présenter une narration complète, puisqu’elle devait être un tableau de ses talens stratégiques. Appelé par la confiance de Thucydide ou de ses héritiers à faire connaître l’ouvrage incomplet de cet historien, il est naturellement amené à l’idée de compléter cet ouvrage jusqu’à la fin de la guerre du Péloponnèse, c’est-à-dire jusqu’au point où Thucydide voulait pousser son histoire, partie qu’il rédigea sans doute en premier lieu ; puis il ajouta successivement dans sa retraite à Scillonte et à Corinthe, le reste de l’histoire de son temps jusqu’à la bataille de Mantinée. »

La première édition complète, qui ait paru du texte grec de Xénophon, est celle de 1540, à Halle, avec une préface de Mélanchthon.

La première édition grecque-latine parut en 1545 à Bâle.

Henry Estienne publia en 1581 une édition grecque et latine qui fit oublier celles qui l’avaient précédée.

Benjamin Weiske a publié en gros in-8 (Leipzig, 1798-1804) une édition remarquable par ses dissertations historiques et littéraires.

Schneider a revu et publié de 1791 à 1815 les divers Traités déjà publiés par Zeune, et les a complétés par ses commentaires sur les ouvrages historiques.

L’édition la plus complète que nous ayons en France est celle qu’a donnée M. Gail en 9 volumes in-4°.

Les diverses parties de Xénophon ont souvent été traduites en français. La Boétie, ami de Montaigne, a traduit l’Économique dans un style gracieux et simple. MM. Dacier, l’Évesque, Larcher, Dumont et La Luzerne, ont traduit aussi divers morceaux. M. Gail, dans son édition, a réuni ces diverses traductions en les revoyant. Ce sont les révisions données par M. Gail, que nous avons adoptées, et nous y avons joint les deux charmantes traductions données par Paul-Louis Courier de l’Équitation et du Maître de la cavalerie. C’est pour la première fois que ces diverses traductions sont réunies de manière à former un tout complet.

Le tableau suivant, donné par M. Letronne, place l’ensemble des faits sous les yeux du lecteur.

Olympiades. Années. Age.
LXXIII 4   445 Naissance de Xénophon
LXXXVII 3 430 Il fait connaissance avec Socrate. 15
LXXXVIII 2 427 Est enrôlé parmi les περιπόλοι. 18
LXXXIX 1 424 Se trouve à la bataille de Délium. 21
XC 1 420 Compose le Banquet. 25
XCIII 3 406 Prend des leçons d’Isocrate. Voyage en Sicile. Compose l’Hiéron. 39
XCIV 4 401 Se marie. Publie l’ouvrage de Thucydide. Écrit les deux premiers livres des Helléniques. 44
XCIV 4 401 Part pour l’armée de Cyrus. 44
XCV 2 399 Revient à Athènes. 46
XCV 2 399 Compose les Mémoires sur Socrate, l’Économique, le Maître de la Cavalerie. Commence la Cyropédie et l’Anabase’. 46
XCVI 3 394 Part pour rejoindre Agésilas. Banni d’Athènes sous Eubulus ou Eubulide. 51
XCVI 4 393 Revient en Grèce. Bataille de Coronée. Suit Agésilas à Lacédémone. 52
XCVII 1 392 Se retire à Scillonte, où il reste vingt-quatre ans. Envoie ses fils à Sparte. Rédige l’Anabase et la Cyropédie. Continue les Helléniques. Écrit les Républiques de Sparte et d’Athènes, les Cynégétiques, l’Équitation. 53
CIII 1 368 Xénophon expulsé de Scillonte, se retire à Lepreum, puis à Corinthe. 77
CIII 2 367 Rappelé par un décret d'Eubulus. 78
CIV 3 362 Mort de Gryllus, son fils, à la bataille de Mantinée. 83
CV 1 360 Achève la Cyropédie. 85
CV 4 357 Achève les Helléniques. 88
CVI 1 356 Compose le Traité des Finances des Athéniens. 89
CVI 2 ou 3 355 ou 354 Sa mort. 90


Paris, 20 mai.

J. A. C. BUCHON.



HELLÉNIQUES
OU
HISTOIRE DE LA GRÈCE.


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LIVRE PREMIER.


CHAPITRE PREMIER.


Peu de jours après la bataille gagnée par les Athéniens sur l’Hellespont, Thymocharès arriva d’Athènes avec quelques vaisseaux. Les Lacédémoniens et les Athéniens en vinrent à un nouveau combat, où les premiers vainquirent sous la conduite d’Hégésandridas. Peu après, à l’entrée de l’hiver, Doriée, fils de Diagoras, passa de Rhodes en l’Hellespont, à la pointe du jour, avec quatorze galères : l’héméroscope athénien l’ayant aperçu, donna le signal aux stratèges, qui gagnèrent le large avec vingt vaisseaux. Doriée poursuivi relâche précipitamment près du Rhétée : les Athéniens l’atteignent. On se battit de dessus les vaisseaux et sur terre, jusqu’à ce que les Athéniens, qui n’obtenaient aucun succès, se retirèrent à Madyte, vers le reste de leurs troupes.

Mindare, qui, du haut d’Illium où il sacrifiait à Minerve, s’aperçut du combat, sortit du port avec ses galères et s’avança en pleine mer pour joindre Doriée ; les Athéniens voguèrent contre eux à pleines voiles, et livrèrent sur le rivage d’Abyde un combat qui dura depuis le matin jusqu’au soir. La victoire balançait entre les deux partis, lorsque enfin Alcibiade survint avec dix-huit vaisseaux. Les Péloponnésiens s’enfuirent vers Abyde : Pharnabaze vint à leur secours et poussa son cheval le plus avant qu’il put dans la mer. Il soutient le choc ; il encourage son infanterie et sa cavalerie à le suivre. Les Péloponnésiens ayant rassemblé leurs vaisseaux, se rangèrent en bataille et combattirent le long du rivage. Les Athéniens prirent sur l’ennemi trente vaisseaux abandonnés, recouvrèrent ceux qu’ils avaient perdus et se retirèrent à Seste. De là, toute leur flotte, à la réserve de quarante navires, se dispersa et cingla hors de l’Hellespont. Ils allaient lever des contributions ; mais Thrasyle, l’un des stratèges, prit la route d’Athènes, pour y porter la nouvelle du combat et demander des navires.

Tissapherne vint ensuite dans l’Hellespont ; Alcibiade va vers lui avec une seule trirème, apportant les présens de l’hospitalité et ceux de l’amitié ; le satrape le fait arrêter sur un prétendu ordre du roi, qui voulait qu’on traitât les Athéniens en ennemis. Mais après avoir été trente jours emprisonné dans Sardes, Alcibiade trouva des chevaux pour lui et pour Mantithée, pris en Carie, et s’enfuit de nuit à Clazomène.

Cependant les Athéniens, qui avaient jeté l’ancre au port de Seste, informés que Mindare se proposait de les attaquer avec soixante vaisseaux, se retirèrent de nuit à Cardie. Alcibiade, partant de Clazomène, y vint aussi, suivi de cinq trirèmes et d’un navire de transport ; et sur la nouvelle que les vaisseaux péloponnésiens étaient allés d’Abyde à Cyzique, il se rendit à Seste par terre, après avoir donné ordre à la flotte de l’y joindre en faisant le tour de la Chersonèse.

Déjà les vaisseaux touchaient le port de Seste ; déjà il se disposait à voguer contre l’ennemi, lorsque Théramène et Thrasybule arrivèrent, l’un de Macédoine, l’autre de Thase, avec vingt navires chacun. Tous deux venaient de recueillir des contributions. Alcibiade, après leur avoir commandé de le suivre et d’abattre leurs grandes voiles, cingla vers Parium, où la flotte rassemblée se trouva monter à quatre-vingt-six navires, qui la nuit suivante démarrèrent, et arrivèrent le lendemain à Préconèse à l’heure de dîner. La, on apprit que Mindare était à Cyzique, ainsi que Pharnabaze et son infanterie. Le reste du jour, on se tint à Préconèse dans l’inaction ; mais le lendemain, Alcibiade ayant convoqué les troupes, leur représenta qu’il fallait nécessairement attaquer l’ennemi par terre et par mer, et le forcer dans ses murs, parce que l’on n’avait pas d’argent, disait-il, tandis que le roi n’en laissait point manquer l’autre parti.

La veille, il avait recueilli autour de lui, même les petits navires, aussitôt qu’ils étaient entrés dans le port ; il craignait qu’on n’en révélât le nombre à l’ennemi. Un héraut avait proclamé peine de mort contre ceux qui seraient surpris gagnant le rivage opposé.

L’assemblée dissoute, il se prépare à un combat naval et fait voile vers Cyzique par une grande pluie. Comme il était près de Cyzique, le ciel devenant serein, il aperçut, à la clarté du soleil qui commençait à luire, les soixante galères de Mindare ; elles s’exerçaient loin du port, sans pouvoir y rentrer à cause de sa flotte. Des qu’elles le virent gagner le port, étonnées du nombre des siennes, elles approchèrent du rivage et se mirent en état de défense. Aussitôt, tournant avec vingt de ses meilleurs vaisseaux, il prit terre ; Mindare en fit autant ; mais celui-ci périt dans le combat, et ses soldats se dispersèrent ; en sorte que les Athéniens emmenèrent tous les vaisseaux à Préconèse, excepté ceux des Syracusains, qui avaient brûlé les leurs. De là, les Athéniens firent voile le lendemain vers Cyzique, qui, abandonnée des Péloponnésiens et de Pharnabaze, finit par se rendre.

Après avoir demeuré vingt jours chez les Cyzicéniens, se bornant à tirer de fortes contributions, Alcibiade retourna à Préconèse, d’où il alla à Périnthe et à Sélymbrie : la première l’accueillit, mais l’autre aima mieux donner de l’argent que recevoir des troupes. Il se porta ensuite à Chrysopolis, ville de Chalcédoine, qu’il fortifia, et où il établit un comptoir pour la perception du dixième des marchandises qui venaient du Pont-Euxin. Théramene et Eubule y furent laissés avec trente galères à leurs ordres, tant pour la sûreté de la place que pour lever l’impôt et incommoder l’ennemi le plus qu’ils pourraient. Les autres généraux tirèrent vers l’Hellespont.

Sur ces entrefaites, on surprit une lettre qu’Hippocrate, secrétaire de Mindare, adressait aux Lacédémoniens ; on la porta à Athènes ; elle contenait ces mots : « Tout est perdu ! Mindare est mort ; point de vivres pour nos soldats, nous ne savons que faire. »

Mais Pharnabaze représenta à toutes les troupes péloponnésiennes et aux Syracusains que tant que l’on aurait des hommes, on ne devait point se décourager pour une perte de quelques navires, puisque l’on trouvait dans les états du roi de quoi en équiper d’autres ; puis il fournit à chacun un habillement et deux mois de solde ; de plus, il arma les matelots et leur confia la garde des côtes de son gouvernement. Les généraux et les triérarques revinrent, sur son invitation, des villes où ils s’étaient réfugiés après la journée de Cyzique ; il leur enjoignit d’équiper à Antandre autant de galères qu’ils en avaient perdues, et leur donna de l’argent en leur disant de tirer du mont Ida tout le bois nécessaire.

Tandis qu’on s’occupait de construire la flotte, les Syracusains aidèrent ceux d’Antandre à relever une partie de leurs murs et gagnèrent leur affection par leur zèle à défendre la place ; ce qui leur obtint des Antandriens le titre d’évergètes et le droit de cité. Les affaires ainsi arrangées, Pharnabaze courut a la défense de Chalcédoine.

Cependant les stratèges de Syracuse apprirent que le peuple les exilait. Ils convoquent aussitôt les soldats ; et par l’organe d’Hermocrate, ils se lamentent sur leur commune infortune, sur la violence et l’injustice de leur proscription ; ils les exhortent à se montrer toujours aussi dociles, aussi braves qu’auparavant ; ils les pressent d’élire des chefs jusqu’à l’arrivée de ceux nommés pour les remplacer. Il n’y eut qu’un cri dans l’assemblée ; les triérarques surtout, les épibates et les matelots, voulaient qu’ils restassent en fonctions. Il ne faut point, répondaient les généraux, se révolter contre son pays : si l’on nous accuse, vous prendrez notre défense ; vous vous rappellerez combien de batailles navales vous avez gagnées seuls et sans secours, combien de vaisseaux vous avez pris, combien de fois vous avez vaincu avec vos alliés conduits par nous, suivant toujours l’ordre de bataille le plus vigoureux, toujours supérieurs par votre vaillance et votre intrépidité, sur terre et sur mer. Comme on ne trouvait rien que de vrai dans ce qu’ils disaient, ils restèrent jusqu’à l’arrivée de Démarchus, fils de Pidocus, de Myscon, fils de Ménécrate, et de Potamis, fils de Gnosias, qui les remplaçaient. Les triérarques jurèrent aux généraux qu’ils les feraient rappeler dès qu’ils seraient de retour à Syracuse ; et après les avoir tous comblés d’éloges, ils leur permirent de se retirer où ils voudraient.

Hermocrate, homme exact, courageux et populaire, était surtout regretté de ceux qu’il admettait à son intimité. Tous les jours, soir et matin, il invitait à sa tente ceux des triérarques, des pilotes et des épibates qui se distinguaient par leur bonne conduite, et leur communiquait ce qu’il se proposait de dire ou de faire dans l’assemblée. Il se plaisait à les instruire, il exigeait d’eux qu’ils parlassent tantôt sur-le-champ, tantôt après s’être préparés : aussi était-il estimé dans le conseil ; ses avis, ses idées, semblaient toujours les meilleurs. Après avoir accusé Tissapherne à Lacédémone, appuyé du témoignage d’Astyochus, et voyant son accusation accueillie, il se retira vers Pharnabaze, qui lui donna de l’argent avant même qu’il en demandât. Il leva donc des troupes et équipa des galères pour retourner dans sa patrie, tandis que les succès des généraux syracusains arrivaient à Milet et prenaient le commandement des troupes et des galères.

Il y eut alors sédition dans Thase, d’où les partisans de Lacédémone furent chassés avec leur hasmote Étéonice. Le Lacédémonien Pasippidas, accusé d’avoir favorisé cette trahison, d’intelligence avec Tissapherne, fut banni de Sparte. On envoya Cratésippidas commander à sa place une flotte de troupes alliées, qu’il avait rassemblées a Chio.

Dans le même temps, Agis courut de Décélie fourrager jusqu’aux portes d’Athènes : Thrasyle, qui était resté dans cette ville, fit sortir tout ce qui s’y trouva d’habitans et d’étrangers, et les rangea en bataille prés du Lycée, pour combattre l’ennemi s’il approchait. Le général lacédémonien, déconcerté par cette mesure, se retira promptement, après avoir eu quelques hommes tués à la queue de son arrière-garde, par les troupes légères de l’ennemi. Ce coup de main dispose les esprits en faveur de Thrasyle : les Athéniens accueillirent sa demande, et décrétèrent qu’il lui serait accordé mille hoplites, cent chevaux et cinquante trirèmes.

Cependant Agis, voyant de Décélie plusieurs vaisseaux chargés de grains aller au Pirée, considéra qu’en vain ses troupes coupaient aux Athéniens le commerce de terre, si on ne leur fermait toute communication par mer ; qu’il était donc important d’envoyer à Chalcédoine et à Byzance Cléarque, fils de Ramphius, proxène des Byzantins.

Cette résolution approuvée, il partit avec quinze vaisseaux que lui équipèrent les Mégariens et les autres alliés. Mais comme ces vaisseaux étaient plus propres à porter des soldats que prompts à la voile, il en périt trois dans l’Hellespont, coulés à fond par neuf vaisseaux athéniens, qui observaient toujours ces parages : les autres relâchèrent à Seste, d’où ils se sauvèrent à Byzance.

Ainsi finit cette année où les Carthaginois envoyerent cent mille combattans en Sicile, sous le commandement d’Annibal, qui, en trois mois, prit deux villes grecques, Himère et Sélinonte.


CHAPITRE II.


L’année suivante, c’est-à-dire en la quatre-vingt-treizième Olympiade, où l’Éléen Évagoras et le Cyrénéen Eubotas vainquirent, l’un à la course jusqu’alors inconnue du char attelé de deux chevaux, l’autre dans le stade, sous l’éphorat d’Évarchippe à Sparte, et sous l’archontat d’Euctémon à Athènes, les Athéniens fortifièrent le Thorique ; et Thrasyle, avec la flotte qui lui était destinée, et cinq mille matelots armés à la légère, fit voile vers Samos au commencement de l’été. Après y avoir demeuré trois jours, il vogua vers Pygèle, dont il ravagea le territoire, puis assiégea la ville. Quelques troupes milésiennes accourues au secours des Pygéliens, chargèrent les avant-coureurs qu’ils trouvèrent dispersés ; mais bientôt survinrent les peltastes et deux cohortes d’hoplites, qui tuèrent presque tous ces Milésiens, remportèrent deux cents boucliers et dressèrent un trophée.

Le lendemain, il cingla vers Notium, s’y rafraîchit, et fit voile vers Colophone. Les habitans de cette ville embrassèrent son parti. La nuit suivante, il descendit en Lydie : c’était le temps de la moisson ; il y brûla plusieurs villages, en leva de l’argent, des esclaves et beaucoup d’effets. Un Perse, nommé Stagès, qui se trouvait dans ce pays, voyant les Athéniens dispersés et butinant chacun pour son compte, se mit en campagne avec sa cavalerie, en tua sept et fit un prisonnier.

De là, Thrasyle se rembarqua, comme pour attaquer Éphèse. Tissapherne, devinant son projet, rassembla des forces imposantes et dépêcha des cavaliers pour sonner l’alarme et appeler les peuples circonvoisins au secours d’Artémis à Éphèse.

Ce fut dix-sept jours après son irruption en Lydie, que Thrasyle fit voile vers Éphèse. Il débarqua ses hoplites près du mont Coresse ; sa cavalerie, ses peltastes, ses épibates et autres, près d’un marais situé au nord de la ville ; et au point du jour, il fit marcher ses deux armées. Les Éphésiens de leur côté, les troupes alliées que Tissapherne avait amenées, les Syracusains, tant ceux précédemment arrivés avec vingt vaisseaux, que ceux qui abordaient tout récemment avec cinq autres commandés par Euclès, fils d’Hippon, et par Héraclide, fils d’Aristogène ; en outre, deux vaisseaux sélinontins ; toutes ces forces réunies attaquèrent d’abord les hoplites campés à Coresse, les mirent en déroute, en tuèrent environ cent, poursuivirent les fuyards jusqu’à la mer, puis s’avancèrent contre les troupes postées au nord. Les Athéniens prirent la fuite ; il en périt trois cents. Les Syracusains et les Sélinontins avaient fait des prodiges de valeur. Après avoir dressé deux trophées, l’un près du marais, l’autre à Coresse, les Éphésiens distribuèrent des prix publiquement et en particulier, avec droits de cité et d’atélie pour ceux qui le désireraient. Le droit de cité fut accordé aux Sélinontins à cause de la ruine de leur ville.

Les Athéniens ayant emporté leurs morts à la faveur d’une trève, reprirent la route de Notium, où ils les enterrèrent, puis firent voile vers Lesbos et l’Hellespont. Mais comme ils entraient au port de Méthymne, dans Lesbos, ils aperçurent les vingt-cinq galères syracusaines ; ils s’avancèrent en pleine mer, en prirent quatre avec les hommes qui les montaient, et poursuivirent le reste jusqu’à Éphèse, d’où elles étaient parties. Les prisonniers furent envoyés à Athènes, à la réserve d’un Athénien, cousin d’Alcibiade, du même nom que lui, et exilé avec lui : Thrasyle le mit en liberté.

Il alla ensuite à Seste rejoindre le reste de la flotte ; de la il passa, avec ses forces réunies, à Lampsaque. On était au commencement de l’hiver où les prisonniers syracusains enfermés dans les carrières du Pirée s’évadèrent de nuit en les perçant, et se réfugièrent les uns à Décélie, les autres à Mégare.

Alcibiade rangeait en ordre toute l’armée recueillie à Lampsaque ; ses soldats ne voulaient point étre mêlés à ceux de Thrasyle : ils étaient vainqueurs, les autres arrivaient vaincus. Ils prirent là tous ensemble leurs quartiers d’hiver, et, après avoir fortifié la place, voguèrent contre Abyde, où Pharnabaze se rendit avec une cavalerie nombreuse. Un combat fut livré : Pharnabaze, vaincu, prit la fuite. Alcibiade, avec sa cavalerie et cent vingt hoplites commandés par Ménandre, poursuivit l’ennemi jusqu’à ce que les ténèbres sauvèrent les fuyards.

Après cette action, les soldats de Thrasyle et d’Alcibiade s’embrassèrent et vécurent depuis en bonne intelligence. Il se fit, cet hiver, diverses excursions sur le continent d’Asie ; on ravagea le territoire du grand roi. Dans le même temps, les Lacédémoniens composèrent avec les hilotes qui s’étaient retirés de Malée à Coryphasie : dans le même temps aussi, les Achéens abandonnèrent lâchement, dans un combat contre les Étéens, la Trachinienne Héraclée. Cette peuplade, d’origine lacédémonienne, perdit sept cents hommes avec l’harmoste Labotas, envoyé par la métropole pour les commander. Ainsi finit cette même année où les Mèdes révoltés rentrèrent sous la domination de Darius, roi de Perse.


CHAPITRE III.


L’année suivante, le temple de Minerve, dans la Phocide, fut frappé de la foudre et réduit en cendres. A la fin de l’hiver de la vingt-deuxième année de la guerre, vers le commencement du printemps, sous l’éphorat de Pantaclée et l’archontat d’Antigène, les Athéniens cinglèrent vers Préconèse avec toutes leurs troupes ; de là, à Byzance et Chalcédoine, où ils assirent leur camp. A la nouvelle de leur arrivée, les Chalcédoniens avaient déposé chez les Bithyniens de Thrace, leurs voisins, ce qu’ils possédaient de précieux. Alcibiade s’y transporte avec sa cavalerie et quelques hoplites ; après avoir ordonné à ses galères de longer la côte, redemande aux Bithyniens le mobilier de ceux de Chalcédoine, en leur déclarant que s’ils s’y refusent, il leur fera la guerre. Les Bithyniens obéirent. De retour au camp avec le butin, Alcibiade, d’accord avec ceux de Bithynie, ferma Chalcédoine de hautes palissades d’une mer à l’autre, et boucha même, autant qu’il le put, le canal du fleuve. Bientôt Hippocrate, harmoste lacédémonien, fit sortir ses troupes de la ville pour le combattre. Les Athéniens, de leur côté, se rangèrent en bataille. Pharnabaze, sur ces entrefaites, parut avec son infanterie et une nombreuse cavalerie hors des palissades pour secourir les assiégés. Thrasyle et Hippocrate en vinrent aux mains : ils se battaient depuis long-temps, chacun avec ses hoplites, lorsque enfin Alcibiade survint avec sa cavalerie et quelques soldats pesamment armés. Hippocrate fut tué ; ses soldats s’enfuirent dans la ville. Le fleuve voisin et les palissades qui le bordaient formant un obstacle, Pharnabaze n’avait pu joindre Hippocrate ; il se retira donc avec ses troupes dans le temple d’Hercule, situé sur le territoire de Chalcédoine, où était son camp.

Alcibiade, après cette victoire, alla dans l’Hellespont et dans la Chersonèse pour lever des impôts. Les autres généraux traitèrent avec Pharnabaze aux conditions suivantes : Pharnabaze paierait vingt talens aux Athéniens et ferait conduire leurs ambassadeurs en Perse ; ceux de Chalcédoine paieraient les contributions accoutumées et l’arriéré ; il y aurait armistice entre eux et les Athéniens jusqu’au retour des ambassadeurs. Le serment des deux parties ratifia ce traité.

Alcibiade, occupé du siège de Sélymbrie, ne s’était point trouvé à la prestation de serment. Après la prise de cette place, il approcha de Byzance avec les Chersonésiens en masse, quelques Thraces, et plus de trois cents chevaux. Pharnabaze, jugeant convenable qu’il prêtât aussi le serment, attendit à Chalcédoine son retour de Byzance. Alcibiade arrive, et déclare qu’il s’y refusera si Pharnabaze ne s’oblige aussi envers lui en particulier. Sa proposition acceptée, ils le prètèrent, tant en leur nom qu’en celui des puissances contractantes, l’un à Chrysopolis, entre les mains de Métrobate et d’Arnape, que Pharnabaze y avait envoyés ; l’autre à Chalcédoine, en présence d’Euryptolème et de Diotime, députés d’Alcibiade : ils se lièrent aussi l’un l’autre par des conventions particulières.

Pharnabaze partit aussitôt après, mandant aux ambassadeurs qu’ils eussent à se rendre à Cyzique. Les Athéniens envoyérent Dorothée, Philodice, Théogène, Euryptolème, Mantithée, auxquels les Argiens associèrent Cléostrate et Pyrrholoque : Pasippidas et d’autres représentaient les Lacédémoniens ; ils étaient accompagnés d’Hermocrate, banni de Syracuse, et de son frère Proxène.

Tandis que Pharnabaze les conduisait en Perse, les Athéniens assiégeaieut Byzance, l’enfermaient d’une tranchée, tantôt lançaient de loin des traits, tantôt s’avançaient jusqu’aux murs. La place était commandée par l’harmoste Cléarque : ce Lacédémonien avait avec lui quelques périèces, des néodamodes, des Mégariens et des Bœotiens, commandés, les premiers par Hélixus, les autres par Cyratadas. Les Athéniens ne pouvant forcer la place, persuadèrent à des Byzantins de la leur livrer.

L’harmoste Cléarque, qui ne se doutait pas de cette menée, après avoir établi le meilleur ordre possible, et laissé la ville en garde à Cyratadas et à Hélixus, alla vers Pharnabaze, campé sur le rivage opposé : il en devait recevoir quelque argent pour sa garnison ; d’ailleurs, il recueillerait avec les vaisseaux que Pasippidas avait laissés en observation sur l’Hellespont, ceux qui étaient au port d’Antandre, et ceux qu’Hégésandridas, lieutenant de Mindare, avait en Thrace. il se flattait que, fortifié par d’autres vaisseaux encore qu’on équiperait, et maître d’une flotte imposante, il harcèlerait les alliés des Athéniens, et les contraindrait à la levée du siège.

Mais Cléarque était à peine en mer que la place fut livrée par Cydon, Ariston, Anaxicrate, Lycurgue et Anaxilaüs, tous Byzantins. Ce dernier, mis depuis en jugement à Sparte pour ce fait, échappa à la peine de mort, sous prétexte qu’il n’était pas Lacédémonien, mais Byzantin. Loin de mériter le nom de traître, il avait, au contraire, sauvé son pays, où la famine moissonnait sous ses yeux les femmes et les enfans, tout le blé de la ville étant distribué par Cléarque aux troupes lacédémoniennes. Dans cet état de choses, il avait introduit l’ennemi sans intérêt personnel, comme sans animosité, contre Lacédémone.

Les mesures prises, les conjurés avaient ouvert, pendant la nuit, les portes de Thrace et introduit Alcibiade avec son armée. Hélixus et Cyratadas, qui n’étaient instruits de rien, étaient accourus avec toutes leurs troupes dans la place publique : ils trouvent les issues occupées par l’ennemi ; toute résistance est vaine, ils se rendent. On les conduisit à Athènes ; mais à la descente au Pirée, Cyratadas échappa dans la foule, et s’enfuit à Décélie.


CHAPITRE IV.


Cependant Pharnabaze et les ambassadeurs reçurent dans leurs quartiers d’hiver, à Gordium, ville de Phrygie, les nouvelles de Byzance. Au commencement du printemps, comme ils allaient en Perse, ils rencontrèrent les députés lacédémoniens qui en revenaient : Béotius était chef de l’ambassade. Ils leur racontèrent qu’ils avaient obtenu du grand roi tout ce qu’ils demandaient ; que Cyrus avait le commandement de toutes les provinces maritimes, avec ordre de secourir les Lacédémoniens ; que ce prince apportait une lettre munie du sceau royal : elle était adressée à tous les habitans de l’Asie inférieure, et contenait ces mots entre autres : « J’envoie Cyrus dans les pays bas de l’Asie, pour être le caranus des troupes rassemblées dans le Castole. » Or le mot caranus signifie souverain.

D’après cette nouvelle, confirmée par la présence de Cyrus, les députés athéniens désiraient impatiemment d’aller en Perse, ou, en cas d’opposition, de retourner dans leur patrie ; mais Cyrus fit dire à Pharnabaze de lui livrer les ambassadeurs, ou de s’opposer à leur retour dans leur patrie. Il craignait que les Athéniens ne fussent informés de ce qui se passait. Pharnabaze, par ménagement pour Cyrus, les retint tout le temps nécessaire, disant tantôt qu’il les accompagnerait jusqu’à la cour du grand roi, tantot qu’il les renverrait à Athènes ; mais au bout de trois ans, il supplia Cyrus de les congédier, en lui représentant qu’il avait juré de les reconduire jusqu’à la mer s’ils n’allaient point en Perse. On les envoya donc à Ariobarzane, qui reçut ordre de les accompagner jusqu’à Chio, ville de Mysie, d’où ils allèrent par mer rejoindre l’armée.

Alcibiade, voulant retourner avec ses troupes à Athènes, fit voile vers Samos, où il recueillit vingt navires, et cingla jusqu’au golfe Céramique, en Carie, d’où il revint dans cette île avec cent talens de contributions. Thrasybule avec trente navires alla en Thrace, et reprit les places qui avaient quitté le parti des Athéniens, entre autres Thase, que la guerre, les factions et la famine avaient cruellement maltraitée. Thrasyle fit voile vers Athènes avec le reste de la flotte. Avant son arrivée, les Athéniens avaient élu trois généraux, Alcibiade banni, Thrasybule absent, et Conon, qui se trouvait dans la ville.

Alcibiade, avec ses vingt galères et son argent, vogua de Samos à Paros. De là, il se rendit à Gythie, pour épier les trente galères qu’il avait appris que les Lacédémoniens y armaient, et pour juger du moment favorable à son retour dans sa patrie, et des dispositions de ses concitoyens à son égard. Dès qu’il vit qu’elles lui étaient favorables, qu’on l’avait élu général, et que ses amis en particulier le rappelaient, il aborda au Pirée, à la fête des Plyntères, jour où l’on voile la statue de Minerve ; circonstance que plusieurs jugèrent de mauvais augure et pour lui et pour son pays. En effet, nul Athénien, ce jour-là, n’oserait entreprendre une affaire sérieuse.

Cependant tout le peuple, tant du Pirée que de la ville, accourait, se pressait sur le rivage, voulait voir Alcibiade. Les uns l’appelaient la gloire de son pays : lui seul s’était justifié d’un décret d’exil. Quoique victime d’une faction d’hommes nuls, misérables orateurs, qui gouvernaient d’après leur utilité et leur intérêt personnel, avec quel zèle on l’a vu travailler à l’accroissement de son pays, et joindre aux ressources publiques ses propres moyens ! Accusé d’être un sacrilége profanateur, il voulait être jugé sans délai ; ses adversaires ont ajourné une demande qui paraissait juste, et l’ont exilé absent. Asservi par la nécessité, exposé chaque jour à périr, voyant dans le malheur et ses amis les plus intimes, et ses proches, et tous ses concitoyens, sans pouvoir les aider à cause de son bannissement, n’a-t-il pas été contraint de se jeter dans les bras de ses plus cruels ennemis ! Un personnage tel que lui avait-il besoin d’innover, de changer la forme du gouvernement, lorsque la bienveillance du peuple le plaçait au dessus de ceux de son âge, en l’égalant à ses anciens ; lorsque ses ennemis, toujours semblables à eux-mêmes, venaient tout récemment d’employer leur puissance à la perte des gens de bien ? Restes seuls, si on les a supportés, n’est ce pas la faute de citoyens honnêtes que l’on pût appeler au gouvernement ?

Selon d’autres, il était seul cause de tous les malheurs passés, lui seul pourrait bien, chef ambitieux, attirer sur sa patrie les maux qui la menaçaient. Arrivé au port, Alcibiade, qui appréhendait ses ennemis, ne descendit pas tout de suite de sa galère ; mais, debout sur le tillac, ses yeux cherchaient ses amis dans la foule. Il aperçoit son cousin Euryptolème, fils de Pisianax, ses autres parens et amis, met pied à terre, monte a la ville, escorté d’hommes bien déterminés à s’opposer à tout acte de violence, se défend en présence du sénat et du peuple : il n’est point un profanateur, c’est injustement qu’on l’accuse ; parle dans ce sens, et n’est point contredit, parce que l’assemblée ne l’eût jamais souffert : bientôt il est proclamé généralissime avec pouvoir absolu, comme seul capable de rétablir la république dans son ancienne splendeur. Depuis la prise de Décélie, la procession qui allait d’Athènes à Éleusis célébrer les grands mystères avait lieu par mer ; il voulut qu’elle se fît par terre, et il l’escorta de toutes ses troupes. Il leva ensuite une armée de quinze cents hoplites et de cent cinquante chevaux, sans parler de cent vaisseaux qu’il équipa, et trois mois après son retour, fit voile vers Andros, qui avait secoué le joug de la domination athénienne. On lui donna pour adjoints Aristocrate et Adimante, fils de Leucorophide, tous deux élus généraux des troupes de terre. Il débarqua à Gaurium, dans l’île d’Andros. Les Andriens s’opposaient à sa descente. il les poursuivit, les renferma dans leur ville, en tua quelques-uns, et avec eux, ce qui s’y trouva de Lacédémoniens, et dressa un trophée. Après un court séjour, il se rendit à Samos, d’où il commença la guerre.


CHAPITRE V.


Peu de temps avant qu’Alcibiade partît d’Athènes, les pouvoirs de Cratésippidas étaient expirés ; les Lacédémoniens avaient confié le commandement de la flotte à Lysandre. Arrivé à Rhodes, celui-ci grossit sa flotte, et de là, fit voile à Cos, à Milet, puis à Éphèse, où il s’arréta jusqu’à l’arrivée de Cyrus, qu’il joignit à Sardes, accompagné des ambassadeurs lacédémoniens. Après lui avoir expose les torts de Tissapherne, ils le prièrent de les seconder de tout son pouvoir.

Cyrus répondit qu’il en avait l’ordre du roi, qu’il n’avait pas lui-même d’intention contraire ; qu’il ne négligerait rien, qu’il venait avec cinq cents talens ; que quand les fonds lui manqueraient, il s’aiderait de ceux que son père lui avait donnés en particulier ; et si c’était peu, il mettrait en pièces même le trône sur lequel il siégeait ; ce trône était d’or et d’argent. Après l’avoir loué de son zèle généreux, ils le prièrent d’assigner une drachme attique à chaque matelot ; ils lui représentaient qu’en accordant ce salaire, les matelots athéniens abandonneraient leurs vaisseaux, et qu’il diminuerait ainsi sa dépense. « Vous avez raison, leur répliqua Cyrus ; mais il m’est impossible de m’écarter des ordres du roi ; le traité porte qu’on fournira trente mines par mois, pour chaque vaisseau que les Lacédémoniens voudront entretenir. » A ce mot, Lysandre se tut ; mais à la fin du repas, Cyrus, lui portant une santé, lui demanda en quoi il pourrait l’obliger. « C’est, lui répondit-il, en augmentant d’une obole par jour la paye de chaque matelot. » ils eurent dès lors quatre oboles, au lieu de trois qu’ils recevaient auparavant. Il leur paya de plus l’arriéré et un mois d’avance ; ce qui redoublait l’ardeur des soldats.

Les Athéniens, que cette nouvelle décourageait, dépéchèrent, par l’entremise de Tissapherne, des ambassadeurs à Cyrus. Ce prince ne les admit pas à son audience, quoique le satrape l’en sollicitât, et l’invitât, d’après l’avis d’Alcibiade, à prendre garde qu’aucun peuple de la Grèce n’acquît de la prépondérance ; qu’il lui importait qu’ils restassent affaiblis par leurs propres dissensions.

Lysandre, après avoir rassemblé à Éphèse sa flotte de quatre-vingt-dix vaisseaux, les mit à sec pour les radouber et reposer l’équipage. Mais Alcibiade, sur la nouvelle que Thrasybule, sorti de l’Hellespont, fortifiait la ville de Phocée, l’alla trouver, après avoir laissé le commandement de la flotte à son vice-amiral Antiochus, avec défense d’attaquer Lysandre. Au mépris de l’ordre, Antiochus part avec sa galère et une autre de Notium, arrive au port d’Éphèse et rase les proues de celles de Lysandre, qui d’abord ne mit à sa poursuite que peu de vaisseaux ; mais bientôt le général lacédémonien en voit un plus grand nombre venir au secours d’Antiochus ; il met toute sa flotte à la voile, et la range en bataille. Les Athéniens alors voguèrent contre l’ennemi, soutenus des galères de Notium, qui arrivèrent en désordre. Il y eut donc combat naval ; les Lacédémoniens conservèrent leurs rangs. Les Athéniens, qui avaient leurs trirèmes éparses, en perdirent quinze et prirent la fuite ; la plupart de ceux qui les montaient se sauva ; le reste fut pris. Lysandre, après avoir dressé un trophée à Notium, se retira à Éphèse, avec les vaisseaux qu’il avait conquis, et les Athéniens à Samos.

Alcibiade se rend aussi à Samos, fait voile avec toute sa flotte vers le port d’Éphèse, et la range devant l’embouchure du port, prêt, si l’on voulait, à livrer bataille ; mais voyant que Lysandre ne sortait pas se sentant le plus faible, il retourna à Samos. Peu de temps après, les Lacédémoniens s’emparèrent de Delphinion et d’Éione.

Bientôt la nouvelle du combat naval est portée dans Athènes ; on s’indigne contre Alcibiade, on impute la perte des vaisseaux à sa négligence et à ses débauches : on élit dix autres généraux, Conon, Diomédon, Léon, Périclès, Érasinide, Aristocrate, Archestrate, Protomachus, Thrasyle, Aristogène. Alcibiade, voyant aussi que l’armée murmurait contre lui, se retira avec une seule galère, dans la Chersonèse ou il possédait un château.

Conon alla d’Andros à Samos, avec vingt vaisseaux, prendre le commandement de la flotte qu’un décret lui déférait. A sa place, Phanosthène partit pour Andros avec quatre vaisseaux, et rencontra deux galères thuriennes qu’il prit avec les matelots, que les Athéniens chargèrent tous de chaînes, à l’exception de Doriée, leur chef. Ce Rhodien, depuis long-temps fuyant son pays et Athènes, qui l’avait condamné à mort, lui et tous ses parens, jouissait chez les Thuriens du droit de cité : son sort intéressa ; on le congédia même sans rançon.

Conon, arrivé a Samos, trouva la flotte découragée : de plus de cent galères qu’elle avait, il n’en compléta que soixante-dix ; et, se mettant en mer avec les autres généraux, il fit diverses excursions dans le pays ennemi qu’il ravagea. Ainsi finit la même année où les Carthaginois descendirent en Sicile avec une flotte de cent vingt galères, et une armée de terre de cent vingt mille combattans, où vaincus d’abord, ils prirent Agrigente par famine, après un siège obstiné de sept mois.


CHAPITRE VI.


L’année suivante, que signalèrent une éclipse de lune sur le soir, et l’incendie du temple antique de Minerve dans Athênes, les Lacédémoniens envoyèrent Callicratidas pour succéder à Lysandre, dont les pouvoirs venaient d’expirer : c’était sous l’éphorat de Pitias, et sous l’archontat de Callias, à l’époque de la vingt-quatrième année de la guerre.

Lysandre, en remettant la flotte, dit à Callicratidas qu’il la lui remettait comme dominateur de la mer, et vainqueur dans un combat naval. « Partez donc d’Éphése, rasez la côte gauche de Samos, où sont les vaisseaux athéniens, livrez-moi la flotte de Sparte à Milet, alors je vous reconnaitrai souverain des mers. — Je ne me mêle plus des affaires, lui répliqua Lysandre, un autre est chargé du commandement. » Callicratidas, après avoir reçu la flotte des mains de Lysandre, la renforça de cinquante vaisseaux, que ceux de Chio, de Rhodes et d’autres alliés lui fournirent. Dès qu’il les eut tous rassemblés au nombre de cent quarante, il se prépara à marcher à la rencontre des Athéniens ; mais il observa que les partisans de Lysandre n’obéissaient qu’à regret, qu’ils allaient publiant que les Lacédémoniens se perdraient à changer continuellement leurs généraux contre d’ineptes intrigans, mal instruits dans la marine, et ne sachant point manier les esprits ; qu’ils s’exposaient aux plus grands malheurs en se confiant à des généraux étrangers à la mer et à la flotte. ll assembla ceux des Lacédémoniens qui étaient présens, et leur adressa ces paroles :

« Soldats, je ne demande pas mieux que de m’en retourner d’où je viens ; qu’on mette à la tête de la flotte ou Lysandre ou un plus habile, je ne m’y oppose pas : envoyé par Lacédémone pour commander les vaisseaux, je ne dois qu’exécuter ponctuellement ses ordres. Vous connaissez et mes intentions, et les reproches que l’on fait à notre pays ; ouvrez donc sincèrement l’avis que vous semble demander l’intérêt commun : dois-je rester ici, on m’en retourner, pour informer Sparte des dispositions de l’armée ? »

Personne n’ayant osé dire autre chose, sinon qu’il devait obéir au gouvernement, et s’acquitter de sa mission, il alla trouver Cyrus, lui demanda de l’argent pour payer la flotte ; il fut remis à deux jours. Ennuyé de ce délai, mécontent d’aller sans cesse à sa porte, il disait que les Grecs étaient bien malheureux de courtiser des Barbares pour de l’argent ; que s’il retournait dans sa patrie, il ferait tout pour réconcilier Athènes et Sparte. Il alla donc à Milet.

De là, il envoya des galères à Lacédémone pour demander des fonds. Ayant ensuite assemblé les Milésiens : « Milésiens, leur dit-il, je suis forcé d’obéir aux magistrats de Sparte ; je vous exhorte à soutenir franchement cette guerre, puisque vous habitez au milieu des Barbares dont vous avez déjà tant souffert. Il faut que vous donniez l’exemple aux alliés ; que vous fournissiez les moyens de poursuivre promptement et vivement les ennemis en attendant le retour des exprès que j’ai envoyés demander des fonds à Lacédémone. Ce qui restait en caisse, Lysandre, avant son départ, l’a rendu à Cyrus, comme superflu. Ce prince, chez qui je me suis présenté, a toujours différé son audience ; je ne puis me déterminer à retourner sans cesse à la porte du palais. Je vous promets que si nous remportons quelque avantage jusqu’à ce qu’il nous vienne des fonds de Lacédémone, vous ne vous repentirez pas de votre zèle. Montrons aux Barbares que, sans nous prosterner devant eux, nous pouvons châtier nos ennemis. »

Dès qu’il eut cessé de parler, plusieurs se levèrent ; ceux particulièrement qu’on accusait d’être de la faction de Lysandre, inspirés par la crainte, indiquèrent des moyens de trouver des fonds, et s’engagèrent en particulier pour une somme. Avec cet argent, joint aux cinq drachmes que les habitans de Chio fournirent à chaque soldat, il fit voile vers Méthymne, ville ennemie ; les habitans lui en refusèrent l’entrée. Ils avaient une garnison athénienne, et les meneurs tenaient pour Athènes. Il l’assiége, et s’en rend maitre. Tout ce qui s’y trouva fut pillé. Quant aux esclaves, Callicratidas les rassembla sur la place publique ; les alliés voulaient qu’avec eux on vendît aussi les Méthymnéens. Il déclara que sous son généralat nul Grec ne serait asservi, qu’il s’y opposerait de tout son pouvoir.

Le lendemain, il congédia, avec la garnison athénienne, tout ce qui était de condition libre ; les prisonniers serfs furent tous vendus à l’encan. ll fit dire ensuite à Conon, que bientôt il lui retirerait une domination usurpée sur les mers, et le voyant, au point du jour, gagner le large, il se mit à sa poursuite et lui coupa chemin, pour l’empécher de rentrer dans Samos. Conon fuyait avec d’excellens voiliers, après avoir choisi dans ses nombreux équipages quelques-uns des meilleurs rameurs. Il se sauva donc à Mitylène, ville de Lesbos, avec Érasinide et Léon. Callicratidas avait suivi sa trace avec cent soixante-dix galères ; il se dirige vers le port en même temps que lui. Conon, se voyant prévenu, fut contraint de risquer un combat naval, où il perdit trente vaisseaux, dont les hommes se sauvèrent à terre ; il lui en restait quarante, qu’il mit à sec, à l’abri des murailles de la ville. Callicratidas, entré dans le port et maître de l’embouchure, fit venir du côté de la terre tout le peuple de Méthymne et d’autres troupes encore de Chio, pour le bloquer de toutes parts. Sur ces entrefaites, il lui vint de l’argent de la part de Cyrus.

Conon, assiégé par mer et par terre, ne pouvant tirer de vivres de Méthymne, qui avait tant d’hommes à nourrir, délaissé d’ailleurs par les Athéniens, qui ignoraient sa position, mit en mer deux de ses meilleurs voiliers, les arma, avant le jour, de rameurs choisis sur la flotte, remplit de soldats le fond du vaisseau, et, pour mieux cacher l’équipage, déploya tout ce qu’il avait de peaux et d’autres couvertures.

Le jour, telle était la manœuvre ; le soir, aux approches de la nuit, il les faisait descendre à terre, pour que l’ennemi ne pénétrât point ses desseins. Le cinquième jour, sur le midi, voyant que, des matelots, les uns montaient la garde négligemment, que les autres se reposaient, il sortit du port, après avoir suffisamment approvisionné ses galères, dont l’une gagna l’Hellespont, et l’autre la pleine mer. Aussitôt les matelots de sonner l’alarme, de couper les ancres, de quitter précipitamment et en désordre le rivage où ils dînaient alors. Ils poursuivent la galère qui avait gagné la pleine mer ; ils l’atteignent au soleil couchant, la combattent, s’en rendent maîtres, la remorquent et l’amènent à leur flotte avec l’équipage. Celle qui avait pris la route de l’Hellespont se sauva, et alla porter à Athènes la nouvelle de la flotte assiégée. Diomédon vient au secours de Conon, entre avec douze vaisseaux dans le golfe de Mitylène. Callicratidas le charge à l’improviste, en prend dix, et le contraint de fuir avec les deux autres.

Cependant les Athéniens, informés de ce nouvel échec, joint au siège de la flotte, décrétérent un nouveau secours de cent-dix vaisseaux ; tous ceux qui étaient en âge de porter les armes, libres ou esclaves, s’y embarquèrent avec une grande partie de la cavalerie. Dans l’espace d’un mois, la flotte est équipée. Ils se mettent en mer, ils arrivent à Samos, qui leur donne dix galères ; les autres alliés en fournirent plus de trente, tous montés par réquisition, mode qu’on employa pour tous les vaisseaux qui leur vinrent d’ailleurs. La flotte s’éleva à plus de cent cinquante voiles.

Bientôt Callicratidas apprend que la flotte athénienne est à Samos ; il laisse Étéonice au siège avec cinquante galères, se met en mer avec cent vingt autres, et va souper au cap Malée de Lesbos, vis-à-vis de Mitylène. Le hasard voulut que les Athéniens soupassent aux Arginuses, situées en face de la partie de Lesbos qui est près du cap Malée.

La nuit, il aperçoit des feux ; on l’informe qu’ils partent du camp athénien ; vers minuit, il remonte sur ses vaisseaux pour tomber sur eux à l’improviste ; mais une pluie abondante et le tonnerre suspendirent l’exécution de son projet. La tempête calmée, il vogua au point du jour vers les Arginuses. Les Athéniens, de leur côté, s’avançaient en pleine mer ; leur gauche, rangée dans l’ordre suivant, rencontre l’ennemi ; à cette aile gauche, Aristocrate, chef de toute la flotte, commandait quinze vaisseaux, et Diomédon quinze autres sur la même ligne. Les vaisseaux commandés par Périclès étaient postés derrière ceux d’Aristocrate ; ceux d’Érasinide, derrière ceux de Diomédon. Au centre, et toujours sur la méme ligne, étaient dix vaisseaux samiens, commandés par le Samien Hippéus, puis dix galères des taxiarques ; les trois galères des navarques et autres appartenant aussi aux alliés, occupaient le poste derrière les Samiens et les taxiarques. Protomachus, commandant de l’aile droite, avait quinze galères ; Thrasyle, près de lui, en commandait un même nombre. Lysias était placé avec quinze galères derrière Protomachus, et Aristogène derrière Thrasyle. Ils avaient adopté cet ordre pour empêcher que la ligne ne fût coupée ; car leur flotte voguait difficilement.

Les vaisseaux lacédémoniens, plus légers dans leur course, étaient tous sur une seule ligne, disposés à enfoncer ou à investir ceux des ennemis. Callicratidas commandait l’aile droite. Son pilote, Hermon de Mégare, voyant que la flotte athénienne était beaucoup plus nombreuse, lui représenta qu’il ferait sagement d’éviter le combat. « Eh ! qu’importe ma mort à la république ? il me serait honteux de fuir. »

On se battit long-temps, d’abord serrés et ligne contre ligne, ensuite dispersés. Callicratidas, du premier choc de son vaisseau, tomba dans la mer, qui l’engloutit : bientôt son aile gauche est enfoncée par l’aile droite de Protomachus. Une partie des Péloponnésiens fuit à Chio ; le plus grand nombre se retira dans la Phocide.

Les Athéniens retournèrent en Arginuse : ils avaient perdu vingt-cinq galères et leurs équipages, à l’exception d’un petit nombre qui prirent terre. Mais du côté des Péloponnésiens, sur dix vaisseaux lacédémoniens, neuf étaient péris : leurs alliés en perdirent plus de soixante.

Cependant les généraux athéniens avaient ordonné aux triérarques Théramène et Thrasybule, et à quelques taxiarques, d’aller avec quarante-six vaisseaux enlever les débris et les naufragés, tandis qu’on voguerait avec le reste contre Étéonice, qui tenait Conon assiégé devant Mitylène. Mais comme ils se disposaient à exécuter cet ordre, une violente tempête les en empêcha : ils restèrent aux Arginuses, où ils dressèrent un trophée. Étéonice, averti, par un brigantin de l’issue du combat naval, le renvoya en recommandant à l’équipage de se retirer en silence, sans parler à personne ; puis de revenir soudain, couronnés de fleurs, et criant que Callicratidas était vainqueur, que la flotte athénienne était entièrement défaite. Ils annoncent la prétendue victoire : déjà ils ont quitté le port. Étéonice offre des sacrifices d’actions de grâces, ordonne aux soldats de souper, aux marchands de charger sans bruit leurs marchandises, à ses galères, secondées par un vent favorable, de prendre la route de Chio. Pour lui, il brûla son camp et gagna Méthymne avec l’armée de terre.

Après sa retraite, Conon, tirant ses galères en mer, vint par un bon vent rencontrer l’armée navale athénienne, qui cinglait des Arginuses, et lui raconta le stratagème d’Étéonice. Les Athéniens voguèrent à Mitylène, de là à Chio, puis regagnèrent Samos, sans avoir rien fait de remarquable.


CHAPITRE VII.


Cependant Athènes avait cassé tous ses généraux, excepté Conon, qui eut pour adjoints Adimante et Philoclès. Entre les généraux qui avaient combattu la flotte de Callicratidas, Protomachus et Aristogène ne revinrent point à Athènes ; six autres, Périclès, Diomédon, Lysias, Aristocrate, Thrasyle, Érasinide, n’y furent pas plutôt arrivés, qu’Archédème, gouverneur de Décélie, et jouissant alors d’un grand crédit dans Athènes, proposa une amende contre Érasinide, à qui il en voulait : il l’accusa dans le tribunal d’avoir détourné l’argent des tributs de l’Hellespont : il l’accusait encore d’autres malversations commises pendant son généralat. Les juges ordonnèrent d’emprisonner Érasinide.

Les autres généraux entretinrent ensuite le sénat du combat naval et de la violence de la tempête. Timocrate opine à les livrer au peuple chargés de chaînes : le sénat se rend à son avis ; le peuple s’assemble. Théramène, entre autres, les accuse, demande qu’ils expliquent pourquoi ils n’ont point enlevé les corps de ceux qui étaient naufragés ; et pour preuve que ces généraux ne chargeaient aucun de leurs collègues, il lut la lettre qu’ils avaient adressée au sénat et au peuple, où ils ne s’en prenaient qu’à la tempête.

On refuse à ces infortunés, pour leur défense, le temps accordé par la loi ; chacun d’eux en particulier raconte le fait en peu de mots. Occupés à la poursuite de l’ennemi, ils avaient confié l’enlèvement des naufragés à d’habiles triérarques, à des hommes qui venaient de commander, à Théramène, Thrasybule et autres principaux officiers ; que s’il fallait accuser quelqu’un, c’était sans doute ceux qu’on avait chargés de ce soin. Cependant, ajoutèrent-ils, ils ont beau nous dénoncer, nous ne trahirons point la vérité, nous ne prétendrons pas qu’ils soient coupables : la violence seule de la tempête a empêché l’enlèvement des morts. Ils prenaient à témoin de ce qu’ils disaient les pilotes et d’autres compagnons d’armes. Ce discours persuada si bien le peuple, que plusieurs particuliers se levèrent et s’offrirent pour cautions. Mais on fut d’avis de renvoyer l’affaire à une autre assemblée, parce qu’il se faisait tard et qu’on ne distinguait plus de quel côté était la pluralité : le sénat tracerait par un décret préparatoire la marche a suivre dans le jugement des prévenus.

Survint la fête des Apaturies, où l’on s’assemble par familles. Les amis de Théramène avaient aposté pour ce jour, des hommes qui parurent à l’assemblée, rasés et vétus d’habits de deuil, comme parens de morts. Ils déterminèrent Callixène à accuser les généraux en plein sénat. Ils convoquèrent ensuite une assemblée où le sénat, conformément à la rédaction de Callixène, ordonna que « puisque dans la dernière séance en avait entendu les accusations et les défenses, les Athéniens iraient aux voix par tribus ; que dans chaque tribu deux urnes seraient placées ; un héraut y publierait que ceux qui trouveraient les généraux coupables de n’avoir pas enlevé les corps des vainqueurs, missent leur caillou dans la première urne ; que ceux d’un avis contraire le jetassent dans la seconde ; que s’ils étaient jugés coupables, on les punirait de mort, on les livrerait aux onze, on confisquerait leurs biens, en en verserait le dixième dans le temple de Minerve. » Parut un homme qui dit s’être sauvé du naufrage sur un tonneau de farine ; ses compagnons d’infortune l’avaient chargé, s’il échappait, de déclarer au peuple que les généraux n’avaient point enlevé les corps des braves défenseurs de la patrie.

Quelques-uns accusèrent Callixène comme auteur d’un décret contraire aux lois ; l’accusation fut appuyée par Euryptoléme, fils de Pisianax, et quelques autres. Alors on s’écrie qu’il est affreux d’ôter au peuple le pouvoir de faire ce qu’il veut. Si l’on ne laisse pas à l’assemblée tous ses droits, ajoute Lycisque, que l’on comprenne les opposans dans le même jugement que les généraux. Nouveau tumulte de la multitude : Euryptolème et ses partisans se désistent de leur poursuite contre Callixène. Cependant les prytanes protestent qu’ils ne souffriront pas un mode de voter contraire à la loi : Callixène remonte à la tribune pour les envelopper dans la condamnation des généraux. « Décret d’accusation contre les opposans ! s’écrie-t-on. Les prytanes consternés consentent tous au mode de voter, excepté Socrate, fils de Sophronisque : ce sage déclara qu’il ne s’écarterait point de la loi. Euryptoléme alors montant a la tribune, parla ainsi en faveur des généraux :

« Athéniens, leur dit-il, Diomédon et Périclès sont tous deux mes amis ; le dernier est mon parent : je parais à cette tribune pour leur faire quelques reproches, pour les justifier si je puis, et pour vous donner le conseil qui me semble le plus conforme à l’intérêt de toute la république.

« Je reproche aux accusés d’avoir dissuadé leurs collègues, qui voulaient informer le sénat et le peuple, que Théramène et Thrasybule, chargés par eux de recueillir avec quarante-sept vaisseaux les morts et les débris, n’avaient pas rempli leur mission. Ils subissent maintenant une accusation en commun pour la faute de ces deux hommes : punis de leur faiblesse, ils courent risque de succomber eux-mêmes aux intrigues des coupables et de leurs partisans. Mais non, Athéniens, non, ils ne succomberont pas, si vous m’en croyez, si vous respectez les lois divines et humaines, moyen salutaire pour connaître la vérité, et pour vous épargner le tardif repentir d’un attentat commis envers les dieux et envers vous. Il est un moyen que je vous conseille, pour que personne ne soit trompé, pour que vous punissiez avec connaissance de cause, et à votre gré, ou tous les accusés ensemble, ou chacun d’eux en particulier : donnez-leur seulement un jour pour leur défense ; ne vous fiez pas à l’animosité de vos ennemis plus qu’à votre propre équité.

« Vous le savez tous, Athéniens, il existe un sévère décret de Cannon, qui porte qu’un accusé du crime de lèse-nation se défendra, chargé de fers, en présence du peuple ; que s’il est condamné, il sera puni de mort, son corps jeté dans le barathrum, ses biens confisqués, et la dixième partie consacrée à Minerve. Je demande que les généraux soient jugés suivant ce décret, et même mon parent Périclès tout le premier, si vous le trouvez bon ; car je rougirais de préférer ce parent à la patrie. Jugez-les, si vous voulez, d’après la loi établie contre les sacriléges et les traîtres. Elle porte que quiconque aura trahi la république ou volé les choses saintes, sera jugé par un tribunal ; que s’il est condamné, il sera inhumé hors de I’Attique et ses biens confisqués. Que chacun des accusés soit jugé d’après celle de ces deux lois qui vous plaira. On divisera le jour en trois parties : dans la première, vous vous rassemblerez pour prononcer s’il y a lieu à accusation ou non ; la seconde sera pour entendre les charges ; la troisième pour la défense. En suivant cette marche, les coupables subiront un terrible châtiment ; les innocens absens ne périront pas victimes de l’injustice : vous, Athéniens, vous jugerez d’après la loi et selon votre conscience, et vous ne combattrez pas pour les Lacédémoniens, en faisant périr contre la loi et sans jugement des hommes qui les ont vaincus et qui leur ont enlevé soixante-dix vaisseaux.

« Qui vous force à tant de précipitation ? craignez-vous de ne pouvoir perdre ou absoudre à votre gré si vous jugez légalement, et non selon le vœu de Callixène, qui a déterminé le sénat à proposer au peuple le décret portant qu’ils seront compris dans un seul et même jugement ? Si par hasard vous condamniez à mort un seul innocent, et qu’il vous arrivât de vous en repentir, réfléchissez combien votre erreur serait inutile et triste : que serait-ce si elle tombait sur des hommes tels que vos généraux ? Quoi ! un Aristarque, qui d’abord abolit la démocratie, qui ensuite livra Oénoé aux Thébains vos ennemis, aura obtenu de vous un jour pour sa défense et les autres privilèges de la loi, et vous commettriez la criante injustice de les refuser à des généraux qui ont comblé vos vœux et vaincu l’ennemi ! Non, Athéniens, non ; mais vous respecterez vos lois, causes premières de votre grandeur ; vous ne vous écarterez point de ce qu’elles prescrivent.

« Revenons, je vous prie, aux faits qui semblent déposer contre les généraux. Lorsque après la victoire on eut relâché à bord, Diomédon était d’avis d’aller avec toute la flotte, en s’étendant sur les ailes, recueillir les morts et les débris du naufrage ; Erasinide voulait qu’on réunît toutes ses forces pour attaquer sur-le-champ les ennemis postés devant Mitylène ; Thrasyle pensait que ces deux opérations réussiraient, en détachant une partie des vaisseaux et conduisant le reste à l’ennemi. Ce dernier avis ayant prévalu, il fut décidé que chacun des huit généraux donnerait de sa division trois galères, qui, avec dix des taxiarques, dix des Samiens et trois des navarques, formeraient un nombre de quarante-sept ; quatre pour chacune des douze submergées. On laissait pour l’exécution du plan les triérarques Thrasybule et Théramène, ce même Théramène qui accusait les généraux dans la première assemblée. Le reste de la flotte vogua vers Mitylène.

« Qu’y avait-il dans tout ceci qui ne fût bien et sagement concerté ? Ceux qu’on avait chargés d’attaquer l’ennemi doivent donc rendre compte des fautes commises dans cette partie : quant à ceux qui avaient ordre d’enlever les débris et les morts, qu’ils soient jugés pour avoir négligé cet ordre. Mais je puis dire en faveur des uns et des autres, que les vents contraires ont empêché l’exécution de ce qui avait été résolu : j’en prends à témoin ceux que le hasard a sauvés, entre autres un de nos généraux qui a échappé au naufrage, et que Callixène veut envelopper dans le même décret, quoiqu’il eût lui-même besoin de secours. Athéniens, ne traitez pas le bonheur et la victoire comme vous traiteriez le malheur et la défaite ; ne punissez pas des hommes de l’irrésistible volonté des dieux ; ne jugez pas comme coupables de trahison ceux que la tempête a mis dans l’impuissance d’obéir. N’est-il pas bien plus juste de couronner des vainqueurs, que de leur donner la mort pour complaire a des méchans ? »

Il termina, en opinant à ce que, suivant le décret de Cannon, les accusés fussent jugés chacun séparément, sans égard à l’avis du sénat qui proposait de les comprendre tous dans un seul et même jugement. On met au voix les deux propositions : celle d’Euryptolème est d’abord acceptée ; mais, sur les protestation et opposition de Ménéclès, on va de nouveau aux voix, on adopte la résolution du sénat, on condamne à mort les huit généraux vainqueurs aux Arginuses : six qui étaient présens furent exécutés ; mais les Athéniens ne tardèrent pas à se repentir. Un décret provoqua les dénonciations contre ceux qui avaient trompé le peuple : ils donneraient des cautions jusqu’au jugement définitif. Callixène était un de ces imposteurs. Quatre autres furent dénoncés et emprisonnés par leurs cautions ; mais avant le jugement, ils s’évadèrent à la faveur d’une sédition où Cléophon périt. Callixène revint ensuite du Pirée à Athènes : il y mourut de faim, universellement détesté.


LIVRE II.


CHAPITRE PREMIER.


Les soldats d’Étéonice, qui étaient à Chio, vécurent durant l’été, tant des fruits du pays que de leurs travaux des champs ; mais l’hiver venu, se voyant dépourvus d’habits, de chaussures, ils se rassemblèrent et ils résolurent de s’emparer de Chio. Il fut arrêté que ceux qui approuveraient ce projet porteraient une canne, afin de se reconnaître entre eux. Étéonice, instruit du complot, hésitait sur le parti qu’il prendrait, à cause du grand nombre des porte-cannes. En les attaquant à force ouverte, il lui paraissait à craindre qu’ils ne courussent aux armes, qu’ils ne s’emparassent de l’île, et que, devenus ennemis et vainqueurs, ils ne perdissent la chose publique. D’un autre côté, il pensait que c’était un parti violent que de tuer tant d’alliés, complices de la conspiration : les Spartiates n’encourraient-ils pas la haine des autres Grecs ? Pour lui, ne s’aliènerait-il point l’esprit de ses soldats ? Dans cette conjoncture, il prend quinze hommes armés de poignards : en se promenant dans la ville il rencontre un homme qui avait mal aux yeux, et qui, une canne à la main, sortait du laboratoire d’un médecin : il le tue. Grand tumulte ; on demande pourquoi il a été tué. Étéonice fait publier que c’est parce qu’il portait une canne. La nouvelle s’en répand ; chaque soldat qui l’apprend craint d’étre surpris avec une canne : les cannes disparaissent. Étéonice convoque ensuite les insulaires et leur demande une somme pour payer les matelots et empêcher toute sédition. Ils n’eurent pas plutôt satisfait à la contribution, qu’il ordonna de remonter sur les vaisseaux ; il visita les soldats, les rassura, les encouragea comme s’il n’eût rien su de la conspiration, puis leur compta la paye d’un mois.

Les habitans de Chio et les autres alliés, s’étant assemblés à Ephèse, résolurent d’envoyer des ambassadeurs à Lacédémone : ils l’informeraient du présent état des choses et demanderaient pour navarque Lysandre, qui, dans l’exercice de ses fonctions, vainqueur à Notium, avait obtenu l’estime des alliés. Ces ambassadeurs partirent accompagnés de ceux de Cyrus, chargés de la mème négociation. Comme les Lacédémoniens ne confèrent pas deux fois cette dignité au même citoyen, ils ne donnèrent à Lysandre que le titre de lieutenant ; Aracus eut celui de navarque. La flotte fut confiée à Lysandre, la vingt-cinquième année de la guerre.

La même année, Cyrus tua Autobésace et Mitrée, ses cousins, tous deux fils de la sœur de Darius Nothus, qui avait, ainsi que sa sœur, Artaxerxe Longuemain pour père. Ces deux princes, se trouvant un jour à sa rencontre, n’avaient pas caché leurs mains dans les manches de leur robe, honneur qui ne se rend qu’au roi. Ces manches étant plus longues que la main, quand on l’y tient renfermée, on ne peut agir. Hiéramène et sa femme ayant représenté à Darius qu’il se déshonorerait s’il fermait les yeux sur un pareil excès, ce prince feignit d’être malade, et lui envoya des courriers pour lui signifier son rappel.

L’année suivante, sous l’éphorat d’Archytas, et sous l’archontat d’Alexius, Lysandre vint à Éphèse ; il y manda de Chio Étéonice avec ses galères, y rassembla toutes celles éparses en différents parages, pour les radouber, tandis qu’on en construirait d’autres à Antandre. De là, il alla demander de l’argent à Cyrus. Ce prince, après lui avoir dit qu’il avait employé même au-delà des fonds accordés par le roi, et avoir montré ce qu’il avait fourni à chaque navarque, le satisfit néanmoins. Avec ces fonds, Lysandre créa de nouveaux triérarques et paya ce quiétait dû aux matelots. Les généraux athéniens, de leur coté, équipaient leur flotte à Samos.

Sur ces entrefaites, arrive à Cyrus un courrier ; il lui apprend que son père est malade à Thamnérie, canton de Médie, voisin des Cadusiens révoltés, avec qui il est en guerre, et qu’il le rappelle. Cyrus mande Lysandre à Sardes. Lysandre s’y rend ; Cyrus lui défend de livrer bataille à moins qu’il ne soit de beaucoup plus fort que l’ennemi ; le roi et lui avaient assez d’argent pour armer une puissante flotte. il lui délégua tous les tributs que lui payaient les villes de son gouvernement, lui fit présent des fonds qui lui restaient ; et après l’avoir assuré de son affection pour les Lacédémoniens, et pour lui en particulier, il partit pour la haute Asie.

Après le départ de Cyrus, qui l’avait comblé de largesses, Lysandre paya ses troupes, cingla en Carie vers le golfe Céramique, assiégea Cédrée, ville alliée des Athéniens, à demi peuplée de Barbares, la prit dans l’attaque du lendemain et la livra au pillage. De là, il fit voile à Rhodes. Cependant les Athéniens, partis de Samos, ravageaient les côtes d’Asie, et voguant vers Chio et vers Éphése, se préparaient au combat, après avoir associé à leurs autres généraux Ménandre, Tydée et Céphisodote.

Lysandre, de son côté, s’avança de Rhodes le long de l’Ionie vers l’Hellespont, pour épier les vaisseaux qui en sortaient, et soumettre les villes révoltées ; tandis que les Athéniens allaient à Chio, prenant le large, pour éviter les côtes qui étaient ennemies. Il marcha ensuite d’Abyde à Lampsaque, alliée des Athéniens. Des Abydéniens et d’autres encore le suivaient par terre, sous le commandement du Lacédémonien Thorax. Il assiégea et emporta d’assaut cette place opulente, abondante en vin, blé et autres provisions. Tout fut livré au pillage : on épargna toutes les personnes de condition libre. Les Athéniens qui suivaient ses traces, mouillèrent au port d’Éléonte, dans la Chersonèse, avec cent quatre-vingts galères. ils y dînaient lorsqu’on leur apprit la prise de Lampsaque. Aussitôt ils gagnèrent Seste, s’y approvisionnèrent, puis abordèrent vis-à-vis de Lampsaque à Égospotamos, où l’Hellespont n’a que quinze stades de largeur. Ce fut la qu’ils soupèrent. La nuit suivante, à la pointe du jour, Lysandre fit dîner ses troupes, les embarqua, les munit de tout ce qui était nécessaire pour un combat naval, arma de mantelets les flancs des galères, avec défense de remuer de son poste et de prendre le large. Les Athéniens, au lever du soleil, tournèrent vers le port le front de leur armée, comme pour livrer bataille ; mais voyant que Lysandre ne faisait aucun mouvement, et que la nuit approchait, ils revinrent à Egospotamos. Lysandre ordonna aux plus légères de ses galères de les suivre, d’observer ce qu’ils feraient sur le rivage, et de revenir promptement lui en donner nouvelle : ce n’était qu’à leur retour qu’il permettait à ses soldats de débarquer. Il garda la même contenance pendant quatre jours, laissant les Athéniens voltiger vers lui.

Alcibiade, qui de son fort vit les Athéniens établis sur un rivage découvert, n’ayant aucune ville de retraite, tirant leurs vivres de Seste, à quinze stades de leur flotte, tandis que l’ennemi dans un bon port était près d’une ville où il ne manquait de rien, leur représenta qu’ils n’étaient pas avantageusement postés, et les engagea à regagner Seste, qui leur offrait un port et une ville. Quand vous y serez fixés, leur dit-il, vous combattrez dès qu’il vous plaira. Mais les généraux, particulièrement Ménandre et Tydée, lui ordonnèrent de se retirer, en observant que ce n’était pas lui, mais eux qui commandaient. Alcibiade se retira.

Au cinquième jour de ces excursions de la flotte athénienne contre celle des Lacédémoniens, Lysandre envoya à la découverte : « Aussitôt, dit-il à ses émissaires, que vous verrez l’ennemi débarqué et répandu dans la Chersonèse (ce qu’il fait, avec une hardiesse qui s’accroît de jour en jour, autant pour acheter au loin des vivres, que par mépris pour votre général, qui ne s’avance point en pleine mer), revenez vers moi, tenant au milieu du trajet le bouclier levé. » Ils exécutèrent ponctuellement ses ordres. Le signal ne fut pas plutôt donné, qu’il vogua contre eux à toutes rames, suivi de Thorax et de son infanterie. Conon, le voyant arriver, fit sonner l’alarme, pour qu’on vînt en diligence au secours de la flotte ; mais l’équipage était dispersé ; tel vaisseau n’avait que deux rameurs, tel autre qu’un ; plusieurs étaient entièrement abandonnés ; celui de Conon, accompagné de sept autres et du Paralien, prirent le large avec les rameurs dont ils étaient pourvus. Lysandre saisit sur le rivage le reste de la flotte, et prit à terre la plupart des hommes : quelques-uns se réfugièrent dans les bourgades voisines.

Conon, échappé avec les neuf vaisseaux. voyant tout perdu pour les Athéniens, gagna Abaruide, promontoire de Lampsaque, où il dépouilla quelques galères de Lysandre de leurs grandes voiles, et avec huit vaisseaux se retira vers Évagoras, à Cypre, tandis que le Paralien portait à Athènes la nouvelle de la défaite.

Lysandre emmena les prisonniers, les galères et tout le reste du butin à Lampsaque. Parmi les généraux pris, on comptait Adimante et Philoclès. Ce jour-là même il envoya Théopompe, corsaire milésien, instruire Lacédémone de ce qui venait de se passer ; mission que Théopompe remplit en trois jours. Ensuite il assembla les alliés et les pressa de délibérer sur le sort des prisonniers athéniens. On les accusa des excès qu’ils avaient commis, et de ceux qu’ils avaient résolu, en pleine assemblée, de commettre : s’ils eussent vaincu, ils coupaient la main droite à tous ceux qui tombaient vifs en leur pouvoir. De plus, après s’être rendus maîtres de deux galères, l’une d’Andros, l’autre de Corinthe, ils en avaient précipité les captifs dans la mer ; et ce crime était l’ouvrage du général athénien Philoclès.

Après beaucoup de charges entendues, la peine de mort fut prononcée contre tous les prisonniers athéniens, à la réserve d’Adimante, qui seul s’était opposé à l’horrible décret, et que même quelques-uns accusaient d’avoir livré la flotte. Avant de mettre Philoclès à mort, Lysandre lui demanda de quel supplice était digne l’homme qui avait précipité du haut d’un roc les Athéniens et les Corinthiens, et violé, à l’égard des Grecs, les lois de la sainte équité.


CHAPITRE II.


Après avoir réglé les affaires de Lampsaque, il vogua vers Byzance et vers Chalcédoine, qui lui ouvrirent leurs portes, à condition qu’il ne serait fait aucun mal à la garnison athénienne. Ceux qui avaient livré la première de ces places à Alcibiade, se réfugiérent vers le Pont-Euxin, ensuite à Athènes, où ils eurent le droit de bourgeoisie. Lysandre y renvoya la garnison et tout ce qu’il rencontra d’Athéniens ailleurs, en leur donnant un passe-port pour cette ville seulement, persuadé que plus l’affluence serait grande dans Athènes et au Pirée, plus tôt ils auraient la famine. Dès qu’il eut nommé le Lacédémonien Sthénélaüs, harmoste de Byzance et de Chalcédoine, il retourna à Lampsaque, pour radouber ses vaisseaux.

Cependant le Paralien arrive de nuit : la nouvelle désastreuse se publie ; des gémissemens la portent du Pirée et de ses longs murs jusque dans la ville ; elle passe de bouche en bouche. Cette nuit, personne ne dormit, ils pleuraient les morts ; surtout ils s’attendaient aux mauvais traitemens qu’ils avaient exercés envers Mélos, colonie lacédémonienne emportée d’assaut, envers les Histiens, les Scionéens, les Toronéens, les Éginètes, et envers beaucoup d’autres Grecs. Le lendemain, assemblée générale : on y arrête qu’on bouchera tous les ports, un seul excepté ; qu’on réparera les brèches, qu’on fera partout bonne garde, qu’enfin on se disposera à soutenir un siège.

Tandis qu’ils s’occupaient des préparatifs nécessaires, Lysandre arriva de l’Hellespont à Lesbos avec deux cents voiles, donna une constitution aux villes de l’île, entre autres à Mitylène, et dépécha Étéonice avec dix vaisseaux vers celles de Thrace, qui toutes embrassèrent le parti de Lacédémone : le reste de la Grèce, aussitôt après le combat naval, avait abandonné Athènes ; les Samiens seuls s’étaient maintenus dans leur démocratie en égorgeaut les nobles.

Il informa ensuite sa république et Agis qui était à Décélie, qu’il approchait avec une flotte de deux cents voiles. Aussitôt les Lacédémoniens et les autres Péloponnésiens, les Argiens exceptés, se lèvent en masse à l’ordre de Pausanias, l’un des rois de Sparte. Dès qu’ils furent tous rassemblés, Pausanias se mit à leur tête, et vint camper près d’Athènes, dans le gymnase qu’on appelle Académie.

Lysandre arrivé à Égine, en remit en possession ses anciens habitans, dont il enrôla le plus possible. Les Méliens et autres bannis jouirent dc la même faveur. Il saccagea ensuite Salamine, et aborda avec cent cinquante voiles au Pirée, où dès lors aucun navire ne put entrer. Les Athéniens, assiégés par terre et par mer, ne savaient quel parti prendre : dénués de vaisseaux, d’alliés, de vivres, ils croyaient tout perdu, s’attendaient aux mauvais traitemens qu’ils avaient exercés non pour venger des injures reçues, mais pour emportement, contre de petites bourgades dont le seul crime était d’avoir marché sous les étendards lacédémoniens. Ils rendirent donc aux citoyens flétris tous leurs droits, et soutinrent le siège sans parler de capituler, quoique la famine tuât beaucoup de monde dans la ville.

Cependant, quand le blé vint à manquer entièrement, on dépêcha vers Agis ; on voulait l’alliance des Lacédémoniens, en conservant les murs et le Pirée : à ces conditions la paix serait conclue. Il dit aux députés d’aller à Sparte, comme n’ayant pas le pouvoir de traiter. Les députés portent cette réponse aux Athéniens, qui les envoient à Sparte. Arrivés à Sellasie, ville frontière, les éphores entendant les mêmes propositions que celles déjà faites à Agis, leur ordonnent de se retirer, et de revenir après une plus mûre délibération s’ils désiraient la paix. Les députés retournent, exposent le résultat de leur négociation : le découragement s’empare des esprits ; la servitude semblait à tous inévitable : et d’ailleurs, jusqu’au retour de nouveaux députés, combien de citoyens périraient par la famine ! Personne n’osait proposer la démolition des murs, depuis qu’on avait emprisonné Archestrate, pour avoir dit en plein sénat que le meilleur parti était d’accepter la paix aux conditions offertes par les Lacédémoniens. Or ils proposaient d’abattre dix stades de l’un et de l’autre côté des longues murailles, et un décret interdisait toute délibération à ce sujet.

Telle était la position des affaires, lorsque Théramène dit dans l’assemblée, que si on le députait vers Lysandre, il serait en état de déclarer, à son retour, si Lacédémone veut démanteler Athènes, pour l’asservir, ou par mesure de sûreté. On l’envoya ; mais son séjour près de Lysandre dura plus de trois mois. Il attendait que les Athéniens, entièrement dépourvus de subsistances, fussent disposés à un accommodement quelconque. De retour au quatrième mois, il assura ses concitoyens que Lysandre l’avait retenu jusqu’alors, et qu’à la fin il l’envovait à Lacédémone, la ratification du traité ne dépendant point de lui, mais des éphores. Sur cela, Théramène fut nommé, lui dixième, pour aller à Lacédémone, avec plein pouvoir. Cependant Lysandre envoya aux éphores une députation de Lacédémoniens, ayant avec eux Aristote, exilé d’Athènes. Il avait dit à Théramène que les éphores étaient arbitres de la paix et de la guerre, et il les en prévenait.

Théramène et ses collègues arrivent à Sellasie ; on les interroge sur l’objet de leur mission ; ils déclarent qu’ils ont plein pouvoir de traiter de la paix. Les éphores ordonnent de les introduire dans l’assemblée : ils entrent. Des Corinthiens, des Thébains surtout et beaucoup d’autres Grecs, sentiment qu’il fallait non faire la paix avec les Athéniens, mais les exterminer.

Les Lacédémoniens, au contraire, déclarèrent qu’ils ne détruiraient jamais une ville qui, dans les circonstances les plus critiques, avait si bien mérité de la Grèce. La paix fut donc conclue, aux conditions qu’on démolirait les fortifications du Pirée et les longs murs qui joignaient le port à la ville ; que les Athéniens livreraient toutes leurs galères à la réserve de douze ; qu’ils rappelleraient leurs exilés et feraient ligue offensive et défensive avec les Lacédémoniens, s’engageant à les suivre par terre et par mer.

Les députés retournèrent à Athènes. A leur entrée, une foule innombrable les assiège : on appréhendait qu’il n’y eût rien de conclu ; on ne pouvait plus tenir, la famine exerçait ses ravages. Le lendemain, les députés annoncent à quelle condition les Lacédémoniens font la paix. Théramène, qui portait la parole, leur dit qu’il fallait obéir et abattre les murs. Quelques-uns ouvrent un avis contraire, mais la majorité se déclarant pour Théramène, on décida que la paix serait acceptée. Lysandre alla ensuite au Pirée, suivi des bannis ; les murs furent démolis au son des flûtes : l’allégresse était générale ; ce jour semblait pour tous les Grecs l’aurore de la liberté.

Ainsi finit cette année, au milieu de laquelle Denys de Syracuse, fils d’Hermocrate, saisit les rênes de l’empire, après une défaite des Carthaginois, qui avaient pris auparavant Agrigente, abandonnée des Siciliens, faute de vivres.


CHAPITRE III.


L’année suivante, que l’on appelle anarchique, la première de l’olympiade où Crocinas, Thessalien, remporta le prix du stade, sous l’éphorat d’Eudique à Sparte, sous l’archontat de Pythodore, que les Athéniens ne nomment pas parce qu’il fut élu sous les Trente, l’oligarchie s’établit ainsi. Le peuple décida qu’on élirait trente citoyens qui rédigeraient les lois, base d’un nouveau gouvernement. On élut Polyarchès, Critias, Mélobius, Hippoloque, Euclide, Hiéron, Mnésiloque, Chrémon, Théramène, Arésias, Dioclès, Phédrias, Chérélée, Anétie, Pison, Sophocle, Ératosthène, Chariclès, Onomaclès, Théognis, Æschine, Théogène, Cléomède, Érasistrate, Phidon, Dracontide, Eumathe, Aristote, Hippomaque, Mnésithide. L’élection faite, Lysandre marcha contre Samos ; Agis ramena de Décélie son infanterie, et licencia les troupes alliées.

A la même époque, remarquable par une éclipse de soleil, le Phéréen Lycophron se rendit maître absolu de la Thessalie, après un combat sanglant, où furent vaincus ceux des Thessaliens qui s’opposaient à ses projets, les Larisséens et d’autres.

Dans le même temps encore, Denys, tyran de Sicile, perdit une bataille contre les Carthaginois, qui lui enlevèrent Gèle et Camarine. Peu après, les Léontins quittérent Denys et les Syracusains, pour se rétablir dans leur ville ; aussitôt Denys envoya de la cavalerie après eux jusqu’à Catane.

Cependant ceux de Samos, pressés de tous côtés par Lysandre, commençaient à délibérer sur un projet de capitulation, lorsqu’ils virent ce général sur le point de les forcer. Ils se rendirent donc, à condition que chaque homme libre emporterait un habit ; le reste serait à la discrétion du vainqueur. lIs sortirent en cet état. Lysandre rendit à la ville ses anciens habitans, leur donna tout ce qui s’y trouvait, y établit un régime décemviral, puis congédia la flotte des alliés. Pour lui, il retourna à Sparte avec les vaisseaux lacédémoniens et ceux du Pirée, à l’exception de douze, emportant les éperons de tant d’autres qu’il avait pris, les couronnes dont les villes avaient en particulier honoré son courage, quatre cent soixante-dix talens, qui restaient des revenus que lui avait assignés Cyrus pour les frais de la guerre, sans parler du butin qu’il avait fait dans ses différentes campagnes. Tout cela fut remis aux Lacédémoniens sur la fin de l’été qui vit finir la guerre du Péloponnése ; elle avait duré vingt-huit ans et six mois, pendant lesquels Sparte eut les éphores dont voici la série.

Le premier fut Ænésias, sous qui la guerre commença, l’an quinzième des trèves de trente ans, depuis la prise de l’Eubée. Il eut pour successeurs, Brasidas, Isanor, Sostratide, Hexarque, Agésistrate, Angénide, Onomaclès, Zeuxippe, Pityas, Plistole, Clinomaque, Ilarque, Léon, Chéridas, Patésiadas, Cléosthéne, Lycarius, Épérate, Onomantius, Alexippidas, Misgolaïdas, Isias, Aracus, Évarchippe, Pantaclée, Pityas, Architas, Eudique. Ce fut sous l’éphorat de ce dernier que Lysandre se signala par les exploits que je viens de raconter, puis revint avec sa flotte en Laconie.

Les Trente furent élus aussitôt après la démolition du Pirée et des longues murailles : nommés pour rédiger les lois constitutionnelles, ils différaient ce travail ; ils créaient un sénat et des magistrats de leur bord. Tous ceux que l’on connaissait sous la démocratie, vivant de dénonciations et mal vus des honnêtes gens, ils les emprisonnaient, ils les condamnaient à mort. Le sénat prononçait volontiers leur sentence ; et ceux qui n’avaient point de reproches à se faire, n’en étaient point fâchés. Mais bientôt les gouvernans délibérèrent sur les moyens de s’assurer une autorité absolue. Ils envoyérent donc à Lacédémone Æschine et Aristote : par leur entremise, ils déterminèrent Lysandre à employer tout son crédit pour qu’il leur vînt garnison, jusqu’a ce qu’ils eussent purgé la république des mauvais citoyens, et donné une constitution. Ils s’engageaient à nourrir la garnison. Lysandre, cédant à leurs vœux, obtint qu’on leur envoyât l’harmoste Callibius avec des troupes ; ces troupes arrivent. Ils rendent à Callibius toute sorte de soins, afin qu’il loue tout ce qu’ils feront. Callibius, de son côté, leur envoyait les satellites qu’ils voulaient. Ils saisissaient non des hommes de néant et des plébéiens, mais ceux qu’ils croyaient décidés à ne souffrir aucune violence et à résister en se mettant à la tête d’un parti puissant.

Dans les premiers temps, Critias et Théramène vécurent en bonne intelligence ; mais le premier commençant à répandre le sang de ce peuple qui l’avait banni, Théramène, d’un avis contraire, lui représenta qu’il n’était pas juste de mettre à mort des hommes honorés du peuple. s’ils n’avaient fait aucun mal aux gens de bien : « Et vous et moi, lui dit-il, que n’avons-nous pas dit et fait pour gagner les bonnes grâces de la multitude ! » Critias, alors encore ami de Théramène, lui répliqua qu’avec la volonté de dominer, il leur était impossible de ne pas se défaire de tout ce qui pourrait nuire : « Si, parce qu’au lieu d’un nous sommes trente, lui dit-il, tu penses que notre pouvoir pour se conserver, exige moins de vigilance qu’un pouvoir absolu, tu es dans l’erreur. » Enfin, comme une foule d’innocens était sacrifiée, comme on se liguait ouvertement, qu’on se demandait avec effroi ce qu’allait devenir la chose publique, Théramène observa que l’oligarchie ne se maintiendrait pas si l’on n’associait au gouvernement un plus grand nombre de citoyens. Dès lors, Critias et ses collègues, qui appréhendaient surtout que les citoyens ne grossissent le parti de Théramène, en choisirent trois mille appelés à gouverner avec eux.

Sur cela, Théramène leur représenta encore combien il était étrange qu’après l’intention manifestée de s’associer les citoyens les plus honnêtes, ils en élussent trois mille, comme si ce nombre était nécessairement celui des gens honnêtes, comme s’il était impossible qu’il y eût hors de la des gens de bien, impossible qu’il y eût parmi eux des méchans. Ensuite, leur ajoutait-il, je vous vois faire deux choses très opposées : vous établissez une domination violente et hors d’état de se soutenir contre ceux que vous voulez assujettir. Ainsi parlait Théramène. Mais les Trente firent une revue des trois mille dans la place publique : celle des citoyens non compris dans le rôle, se fit en différens lieux ; et au moment où ces derniers venaient de quitter leurs maisons, les Trente avaient envoyé des gardes et des citoyens de leur parti, qui les avaient tous désarmés. On porta ces armes dans la citadelle, on les déposa au temple de Minerve.

Après ce coup de main, comme s’ils avaient acquis le droit de tout faire, ils sacrifiaient les uns parce qu’ils les haîssaient, les autres parce qu’ils convoitaient leur fortune. Pour se procurer de quoi payer leurs satellites, ils décidèrent que chacun d’eux constituerait un métèque prisonnier ; qu’il le ferait mourir et confisquerait ses biens à son profit. lls pressèrent Théramène de prendre celui qu’il voudrait.

« Il serait honteux, leur dit-il, que des personnages qui se donnent pour les premiers de l’état, se comportassent avec plus d’injustice que des délateurs. Ces misérables laissent la vie à ceux qu’ils dépouillent : nous, nous perdrions des innocens pour ravir leur fortune ! Notre conduite ne serait-elle pas mille fois plus révoltante ? »

Les Trente, persuadés des lors que Théramène traverserait leurs projets, lui dressérent des embûches, le calomniérent, le dépeignirent à chaque sénateur en particulier comme un factieux bouleversant l’état ; puis, ayant appelé à eux une jeunesse audacieuse qu’ils armèrent de courtes dagues cachées sous l’aisselle, ils convoquérent le sénat. Théraméne venu, Critias se lève et parle en ces termes :

« Sénateurs, si quelqu’un de vous pense que l’on prononce trop d’arrêts de mort, qu’il songe que ces rigueurs sont communes à toutes les révolutions, que les partisans d’un gouvernement oligarchique ont nécessairement une foule d’ennemis, dans la ville la plus peuplée de toute la Grèce, une ville nourrie depuis si long-temps au sein de la liberté. Bien convaincus que la démocratie ne vous est pas moins à charge qu’à nous-mêmes, bien convaincus, d’une part, qu’elle ne sera jamais agréable à Sparte, à qui nous devons notre salut ; de l’autre, qu’il n’y a de sûreté que dans le gouvernement des grands, nous avons changé, de concert avec les Spartiates, la forme de notre république ; et nous cherchons à nous défaire de quiconque nous parait s’opposer à l’oligarchie. Mais nous croyons juste de punir surtout celui d’entre nous qui tenterait d’ébranler la constitution nouvelle : or, comme nous le savons, Théramène, que voici, fait tout ce qui est en lui pour nous perdre tous ; et pour qui cette perfidie serait-elle un problème ? Si vous y réfléchissez, vous verrez qu’il n’est aucun citoyen qui blâme l’ordre actuel plus que ce Théramène, aucun qui soutienne aussi ouvertement les démagogues dont nous voulons nous délivrer.

« Si dans le principe il eût eu cette opinion, nous le regarderions comme notre ennemi, sans avoir le droit de l’appeler pervers : mais c’est lorsqu’il a lui-même fondé notre union avec Sparte, lui-même détruit la démocratie ; c’est lorsqu’il nous a provoqués à sévir contre les premiers qu’on nous déférait, c’est lorsque nous sommes et nous et vous les ennemis déclarés du peuple, c’est alors que notre administration lui déplait. Oui, il veut, dans le cas d’une révolution contraire, se mettre à découvert et se soustraire à la peine que nous subirions seuls : nous devons donc le poursuivre, et comme notre ennemi commun et comme un traître. La trahison est plus à craindre qu’une guerre ouverte, parce qu’il est plus difficile de se garantir d’une embûche que d’une attaque ; elle est aussi plus odieuse. On se réconcilie avec des ennemis jurés, on leur donne sa confiance ; mais on ne fit jamais la paix avec l’homme qu’on reconnut traître ; toute confiance est désormais impossible.

« Et pour que vous sachiez que cette conduite n’est pas nouvelle dans Théramène, et que la perfidie lui est naturelle, je vais vous rappeler quelques traits de sa vie. Dans sa jeunesse, considéré du peuple, comme l’avait été son père Agnon, on l’a vu des plus ardens à ruiner la démocratie par l’établissement des quatre-cents, dont il fut une des colonnes. Le parti oligarchique lui a-t-il paru chanceler, aussitôt il s’est fait chef du parti contraire ; ce qui lui a mérité le surnom de cothurne (car un cothurne, également fait pour les deux pieds, s’ajuste à l’un et à l’autre). Je vous le demande, Théramène, un homme digne de vivre connaît-il cette politique qui engage les autres dans les affaires et change au premier choc ? Semblable au prudent nautonier, ne lutte-t-il pas contre la tempête jusqu’à ce qu’il souffle un vent favorable ? Peut on arriver au terme si, découragé, on change de route à tout vent ?

« On le sait, toutes les révolutions portent des fruits de mort ; mais n’est-ce pas vous qui, par votre inconstance, avez fait tomber tour à tour tant d’oligarques sous les coups du peuple, tant de partisans du peuple sous les coups de l’aristocratie ? N’est-ce pas à ce même Théramène que les généraux ordonnèrent d’enlever les Athéniens submergés à la bataille de Lesbos ? Il n’a point obéi ; et cependant il se porte l’accusateur de ces mêmes généraux, et cherche son salut dans leur perte. Un homme jaloux de s’agrandir de jour en jour, et qui ne respecte ni l’amitié ni l’honneur, mérite-t-il d’être épargné ? Ses variations, qui nous sont connues, ne doivent-elles pas nous inspirer une juste défiance, et la crainte d’éprouver nous-mêmes les effets de sa perfidie ? Je vous défère donc un traître qui a résolu de nous perdre.

« Voici une réflexion qui justifie mes poursuites. La constitution de Sparte est parfaite sans doute. Si un des éphores, au lieu d’obéir à la majorité, osait décrier le régime de sa république et contrarier la marche du gouvernement, doutez-vous que les éphores eux-mêmes, et toute la république, ne le traitassent avec la plus grande rigueur ? Si vous êtes sages, vous sacrifierez donc Théramène à votre propre sûreté. Qu’il échappe, son impunité enhardit vos adversaires : sa mort déconcertera tous les factieux, dans l’intérieur et hors d’Athènes. »

Lorsque Critias eut cessé de parler, il s’assit. Théramène se leva et parla en ces termes :

Athéniens, je vais commencer ma défense par où Critias finit son accusation. A l’entendre, c’est moi qui ai tué les généraux en les accusant. Non, je ne suis point l’agresseur ; ce sont eux qui ont prétendu que je n’avais point accueilli les naufragés après la bataille de Lesbos, quoi que j’en eusse reçu l’ordre. En alléguant, pour ma défense, que la tempête avait empêché de faire voile, loin qu’il fût possible d’enlever les corps de nos guerriers, j’ai paru véridique ; et l’on a pensé que les généraux se condamnaient eux-mêmes. En effet, ils affirmaient qu’on avait pu recueillir les naufragés ; cependant ils les avaient laissés à la merci des vagues, et ils étaient partis avec la flotte.

« Au reste, je ne suis pas surpris que Critias soit mal instruit des faits. A l’époque dont il s’agit, absent d’Athènes, ce zélé républicain préparait avec Prométhée le gouvernement populaire en Thessalie, et armait les pénestes contre leurs maîtres. Puisse-t-il ne rien exécuter ici de ce qu’il a fait chez les Thessaliens !

« Je lui accorde qu’il est juste de punir avec la dernière sévérité ceux qui travaillent à la ruine de votre autorité, pour rendre vos adversaires puissans : mais quel est le coupable ? Pour en bien juger, réfléchissez sur tout ce qui a précédé et sur la conduite que tient chacun de nous deux. Tant qu’on vous choisissait pour composer le sénat, qu’on nommait des magistrats légitimes, qu’on dénonçait les vrais factieux, nous pensions tous de même ; mais lorsque mes accusateurs commencèrent à se permettre des arrestations d’excellens citoyens, je pensai différemment : je savais que si l’on faisait mourir Léon de Salamine, qui jouissait d’une réputation méritée, et dont l’innocence était parfaitement reconnue, ceux qui lui ressemblaient craindraient pour eux, et que la crainte les rendrait ennemis de la constitution actuelle. J’étais convaincu qu’arrêter le riche Nicérate, fils de Nicias, qui n’avait jamais rien fait de démocratique, ni lui ni son père, ce serait indisposer la classe riche contre nous. Je savais que la mort d’Antiphon, qui, dans la guerre, avait fourni deux vaisseaux bien équipés, vous aliénerait même vos partisans.

« Je n’étais pas non plus de l’avis de mes collègues, lorsqu’ils disaient que chacun d’eux devait se saisir d’un métèque : il était clair que si on faisait périr des métèques, tous ceux de la même classe abhorreraient notre gouvernement. Je blâmais encore mes collègues, lorsqu’ils désarmèrent la multitude ; je ne pensais pas qu’il fallût affaiblir la patrie. Les Lacédémoniens auraient-ils voulu nous conserver pour nous réduire à un petit nombre hors d’état de les secourir ? S’ils eussent eu cette intention, ils pouvaient nous laisser tous mourir de faim, sans épargner personne. Je n’étais pas non plus d’avis que nous prissions à notre solde des gardes étrangères, ayant la faculté de nous attacher un pareil nombre de citoyens jusqu’à ce que notre autorité fût solidement établie. Comme je voyais des ennemis, ou parmi les exilés ou parmi les citoyens restés dans la ville, je ne voulais pas qu’on en reléguât ni Thrasybule, ni Anytus, ni Alcibiade. Je savais que le parti contraire acquerrait de la consistance, si des chefs habiles se mettaient à la tête de la multitude, et qn’une foule de mécontens se montrât à ceux qui voudraient les commander.

« Celui qui donnait ouvertement ces conseils sera-t-il regardé comme bien intentionné ou comme un traître ? Critias, fortifie-t-on le parti ennemi en augmentant le nombre de ses amis et diminuant celui de ses ennemis ? Ravir les fortunes, ôter la vie à des innocens, n’est-ce pas là plutôt susciter des milliers d’adversaires ? n’est-ce pas, pour un vil gain, trahir ses amis et se trahir soi-même ?

« Si vous n’êtes pas encore convaincus, qu’il me soit permis de vous interroger. Thrasybule, Anytus et les autres exilés aimeraient-ils mieux que vous fissiez ce que je conseille, ou ce que font mes collègues ? Pour moi, j’en suis persuadé, nes adversaires croient que toute la ville est pour eux ; mais si la plus saine partie des citoyens nous était favorable, ils jugeraient difficile même de pénétrer dans aucun coin de l’Attique.

« Quant aux éternelles variations que me reproche Critias, voici ce que j’ai à dire. C’est le peuple lui-même qui a établi le pouvoir des quatre-cents, bien instruit que Lacédémone approuverait tout autre gouvernement que le démocratique. Cependant on nous pressait toujours avec la même chaleur ; Aristote, Mélanthius et Aristarque construisaient, près des môles du Pirée, un fort où ils prétendaient introduire l’ennemi, pour se rendre maîtres d’Athènes, eux et les leurs ; si, m’apercevant de ces manœuvres, je les ai traversées, est-ce donc là être traître à ses amis ?

« Il m’appelle cothurne, parce que, dit-il, je m’efforce de complaire aux deux partis. Mais celui qui ne s’accommode d’aucun, comment, au nom des dieux, comment doit-on l’appeler ? Toi, Critias, tu passais sous le gouvernement populaire pour le plus grand ennemi du peuple ; l’aristocratie t’a vu dévouer à ta haine les principaux citoyens. Pour moi, j’ai combattu vivement ceux qui s’imaginent qu’il n’y a de véritable démocratie que celle où l’esclave et le citoyen pauvre, qui pour une drachme vendraient leur pays, participent à l’administration ; et l’on m’a toujours vu contraire à ceux qui ne reconnaissent d’oligarchie que là où un petit nombre de puissans opprime la république. Par le passé, j’ai toujours regardé comme meilleure la forme du gouvernement où l’on sert l’état de concert avec les citoyens qui ont des chevaux et des boucliers : c’est la même opinion que je professe aujourd’hui.

« Peux-tu dire, Critias, que jamais je me sois ligné avec les partisans ou de la démocratie ou de l’aristocratie, pour éloigner des affaires les bons citoyens ? Parle ; car si je suis convaincu d’avoir commis ce crime, ou de le méditer à présent, je l’avoue, c’est dans les derniers supplices que je mérite de perdre la vie. »

Ainsi parla Théramène. Toute l’assemblée fit entendre un murmure favorable. Critias, voyant bien que si on laissait la chose à la disposition du sénat, Théramène serait absous, ce qui lui eût rendu la vie odieuse, sortit pour conférer un moment avec ses collègues ; et ayant fait approcher des barreaux la jeunesse armée de poignards qu’elle ne cachait pas, il rentra et parla en ces termes :

« Sénateurs, un magistrat attentif, qui voit ses amis cruellement trompés, doit prévenir toute surprise. Je vais donc remplir ce devoir. Les citoyens que voici déclarent qu’ils ne souffriront pas qu’on laisse échapper un homme qui sape ouvertement les fondemens de l’oligarchie. Les nouvelles lois ne veulent pas qu’on fasse mourir sans votre avis un homme du nombre des trois-mille, en même temps qu’elles abandonnent aux Trente le sort de ceux qui ne sont pas de ce nombre : j’en efface Théramène, et en vertu de mon autorité et de celle de mes collègues, je le condamne à mort. »

A ces mots, Théramène s’élançant vers l’autel de Vesta : « Sénateurs, dit-il, je demande, et l’on ne peut me refuser sans injustice, que Critias ne soit pas libre de me retrancher d’une classe de citoyens, ni moi ni celui d’entre vous que sa haine poursuivra, mais qu’on nous juge, vous et moi, conformément à la loi que les Trente eux-mêmes ont portée au sujet des citoyens de cette classe. Non, je n’ignore pas que j’embrasse en vain cet autel ; je montrerai du moins que mes ennemis ne respectent ni les dieux ni les hommes ; je m’étonne seulement que des gens sages comme vous ne défendent pas leurs propres intérêts, quoiqu’ils voient qu’il n’est pas plus difficile d’effacer leur nom du rôle des trois-mille que celui de Théramène. »

Malgré ces représentations, l’huissier des Trente appela les undécemvirs. Ils entrent : marchait à leur tête le plus audacieux et le plus éhonté d’entre eux, Satyrus. Nous vous livrons Théramène que voici, leur dit Critias ; la loi le condamne : saisissez-vous de sa personne ; conduisez-le où il faut : faites ensuite ce qui est à faire.

Il dit : Satyrus et les autres satellites arrachent leur victime de l’autel. Théramène comme il était naturel, implorait, prenait à témoin les dieux et les hommes. Le sénat se taisait ; il voyait près de l’enceinte du tribunal les pareils de Satyrus, qu’il savait munis de poignards : d’ailleurs, la place du sénat était remplie de soldats de la garnison. Comme on le conduisait à travers la place, il s’efforçait par ses accens plaintifs d’émouvoir la multitude. On cite de lui ce mot. Satyrus le menaçait s’il ne se taisait. — Si je me tais, il ne m’arrivera donc point de malheur ? Se voyant pressé par ses bourreaux, il but la ciguë, et jeta en l’air ce qui restait dans la coupe : — Voila la part du beau Critias.

Ces mots, je le sais, n’ont rien de mémorable ; néanmoins ce qui m’étonne, c’est qu’a l’approche de la mort il ne perdit rien ni de sa présence d’esprit ni de son enjouement.


CHAPITRE IV.


Ainsi périt Théramène. Les Trente, comme s’ils n’eussent plus qu’à commander tyranniquement et sans crainte, tantôt défendaient à ceux qui n’étaient pas dans le rôle des trois-mille d’entrer dans la ville ; tantôt ils les dépouillaient de leurs terres, pour se les adjuger à eux-mêmes ou à leurs amis. On se réfugiait au Pirée, d’où l’on était chassé par les Trente. Alors Mégare et Thèbes se remplirent de fugitifs.

Bientôt Thrasybule sortit de Thèbes avec soixante-dix hommes, et se saisit de la forteresse de Phyle. Les Trente y accoururent avec leur cavalerie et les trois-mille ; le ciel était serein. Ils arrivent ; quelques braves de leur jeunesse attaquent, puis se retirent sans avoir rien gagné que des blessures.

Ils voulaient ceindre de murs cette forteresse, pour la bloquer et empêcher l’arrivage de subsistances ; mais il tomba la nuit une telle quantité de neige, que le lendemain ils retournèrent à Athènes, vaincus par les frimas, et poursuivis par ceux de Phyle, qui leur prirent une grande partie de leur bagage. Sachant bien que, faute de troupes imposantes, ceux du fort fourrageraient le plat pays, ils envoyèrent sur les frontières, environ à quinze stades de Phyle, presque toute la garnison lacédémonienne, avec deux corps de cavalerie, qui campèrent dans un lieu couvert de bois. Mais Thrasybule, aprés avoir rassemblé environ sept cents hommes, se mit a leur tête, et descendit de nuit dans la plaine. Il campa ses gens armés à trois ou quatre stades de la garnison athénienne, et se tint en repos.

Mais vers le point du jour, comme les soldats de cette garnison quittaient le camp pour vaquer à leurs affaires, et que les valets faisaient grand bruit en pansant les chevaux, les guerriers de Thrasybule reprenant les armes, fondirent sur eux à l’improviste, firent quelques prisonniers, mirent le reste en déroute et les poursuivirent l’espace de six ou sept stades. Ils tuérent plus de cent vingt hoplites, avec Nicostrate, surnommé le beau, et deux autres cavaliers qu’on surprit dans leurs lits. Après avoir recueilli armes et dépouilles et dressé un trophée dans leur retraite, ils retournèrent à Phyle. La cavalerie de la ville étant arrivée au secours et ne voyant plus d’ennemis, s’en retourna, après avoir donné aux parens des morts le temps de les enlever.

Les Trente ne se croyant plus en sûreté, voulurent s’emparer d’Éleusis, pour trouver un asile au besoin. Dans cette vue, Critias et ses collègues ordonnent à la cavalerie de les suivre ; ils vont à Éleusis : ils y font la revue des gens de cheval, sous prétexte de vouloir connaître et le nombre des habitans, et quelle garde serait nécessaire, et ils les enrôlent tous. Quand on avait donné son nom, on passait par une petite porte en face de la mer. A droite, à gauche du rivage, était postée la cavalerie des Trente ; et à mesure que les Éleusiniens passaient, des licteurs les chargeaient de chaînes. Dès qu’ils furent tous pris, on ordonna à l’hipparque Lysimaque de les amener et de les livrer aux onze.

Le lendemain, les Trente assemblerent dans l’Odée et les cavaliers et les hoplites enrôlés parmi les trois-mille. Critias se lève : « Athéniens, leur dit-il, c’est autant pour vous-mêmes que pour nous que nous fondons ce gouvernement : appelés aux mêmes honneurs, n’est-il pas juste que vous participiez aux mêmes dangers ? Condamnez donc les Éleusiniens nos prisonniers, pour que vous partagiez nos espérances et nos craintes. » Il leur montra ensuite un lieu où chacun d’eux irait donner publiquement son suffrage. Sur ces entrefaites, la garnison lacédémonienne s’était emparée de la moitié de l’Odée. Ces excès ne déplaisaient pas à quelques Athéniens, qui ne songeaient qu’à leur intérét personnel.

Cependant Thrasybule, suivi d’environ mille hommes qu’il avait rassemblés à Phyle, était entré de nuit au Pirée. Les Trente, instruits de l’invasion, accourent avec la troupe lacédémonienne, leur cavalerie et leurs hoplites, et prennent le grand chemin du Pirée. Ceux de Phyle, qui étaient maîtres du Pirée, trouvant, à raison de leur petit nombre, le cercle de défense beaucoup trop étendu, se resserrèrent sur la colline Munychie, après avoir inutilement tenté de les arrêter au passage.

Ceux de la ville s’étant avancés jusque dans l’Hippodamée, se rangèrent en bataille, de sorte qu’ils remplissaient toute la largeur du chemin qui va au temple de Diane Munychienne, et à celui de Diane Bendidée. Ils n’avaient pas moins de cinquante voies de hauteur. Ainsi rangés, ils gagnaient les éminences. La troupe de Thrasybule remplissant aussi le chemin, n’avait pas plus de dix hoplites de hauteur ; mais ils étaient soutenus par des péltophores et des psiles, suivis de pétroboles en grand nombre, qui venaient de ce lieu même grossir leur parti. Comme l’ennemi marchait contre lui, Thrasybule commanda à ses soldats de mettre bas leurs boucliers ; il en fit autant, en conservant cependant ses autres armes ; et se plaçant au centre, il leur adressa ce discours :

« Citoyens, il faut que je vous apprenne ou vous rappelle que parmi les ennemis qui s’avancent, vous avez vaincu et poursuivi ceux qui occupent l’aile droite. Quant aux derniers de l’aile gauche, ce sont ces trente tyrans qui nous ont exclus d’Athènes quoique innocens, qui nous ont chassés de nos maisons, qui ont proscrit nos meilleurs amis ; mais les voilà maintenant dans une position où ils ne croyaient jamais se trouver, et où nous désirions toujours qu’ils fussent.

« Nous nous montrons en armes à des tyrans qui faisaient mettre la main sur nous pendant nos repas, pendant notre sommeil, dans la place publique, qui condamnaicnt à l’exil des hommes, je ne dis pas innocens, mais absens de leurs foyers. Vengeurs de ces forfaits, les dieux aujourd’hui combattent évidemment pour nous : quand notre intérêt le demande, ils nous envoient des frimas dans un temps serein ; lorsque avec peu de monde nous attaquons de nombreux ennemis, ils nous donnent la victoire.

« A présent encore ils nous conduisent dans un poste où, forcés de monter pour venir à nous, nos adversaires ne pourront nous blesser que du front de leur bataille, tandis que les pierres et les traits que nous lancerons, iront les chercher et les percer jusque dans les derniers rangs.

« Et qu’on ne s’imagine pas que du moins la tête de leurs troupes puisse combattre avec un avantage égal. Vous les voyez entassés dans le chemin ; attaquez-les aussi vivement que vous le devez, aucun de vos coups ne portera à faux : s’ils veulent se garantir, ils battront en retraite, cachés sous leurs boucliers. Ce seront des aveugles que nous frapperons où nous voudrons, et que nous mettrons en fuite en tombant sur eux avec toutes nos forces.

« Guerriers que chacun de vous combatte comme s’il était convaincu qu’il sera le principal auteur d’une victoire qui nous rendra en ce jour, s’il plaît à Dieu, notre patrie, nos maisons, notre liberté. nos privilèges, nos femmes, nos enfans. Heureux ceux qui verront le plus agréable des jours, le jour de la victoire ! Heureux aussi qui mourra au champ d’honneur ! Où pourrait-on trouver un plus magnifique tombeau ! Je commencerai, dès qu’il en sera temps, l’hymne du combat : dès que nous aurons invoqué le dieu Mars, avançons tous ensemble animés d’une même ardeur, et vengeons nos injures. »

Il dit, et se tourna vers les ennemis, sans faire de mouvement ; car le devin défendit de donner, qu’il n’y eût quelqu’un de tué ou de blessé. « Alors, ajouta le devin, vous marcherez, et la victoire vous suivra ; pour moi, si j’en crois un secret pressentiment, je trouverai la mort. » Il ne se trompa point ; car dès qu’il eut repris ses armes, il se jeta en forcené au milieu des ennemis et fut tué : on l’inhuma au passage du Céphise. Le reste, victorieux, poussa l’ennemi jusque dans la plaine, après avoir tué, du nombre des Trente, Critias et Hippomaque ; des dix généraux du Pirée, Charmide, fils de Glauchon ; et avec lui, environ soixante-dix hommes.

Le vainqueur, sans dépouiller les corps de ses concitoyens, se contenta de remporter leurs armes et rendit les morts pour la sépulture. Bientôt on s’approcha de part et d’autre ; on conférait ensemble. Le héraut des initiés, qui avait la voix forte, Cléocrite fit faire silence. « Citoyens, dit-il, pourquoi nous poursuivre ? pourquoi vouloir nous arracher la vie ? Nous ne vous avons fait aucun mal ; nous avons fréquenté les mêmes temples, participé aux mêmes sacrifices, célébré ensemble les fêtes les plus solennelles ; les mêmes écoles et les mêmes chœurs nous ont réunis ; avec vous, nous avons combattu et bravé les dangers sur terre et sur mer, pour le salut et la liberté commune.

« Au nom de nos dieux paternels et maternels, au nom de tous les liens de la consanguinité, d’alliance, d’amitié, qui nous unissent les uns avec les autres ; pénétrés de respect pour les dieux et les hommes, cessez d’offenser la patrie, d’obéir à d’insignes scélérats, à ces Trente qui, pour leur intérêt personnel, ou fait périr plus d’Athéniens en huit mois que tous les Péloponnésiens dans l’espace de dix années. Nous pouvions vivre en paix, et ils nous suscitent la guerre la plus déplorable, la plus honteuse, la plus criminelle, la plus abominable aux yeux des dieux et des hommes. Sachez-le, nous avons pleuré autant que vous-mêmes plusieurs de ceux qui viennent de tomber sous nos coups. »

Les chefs, craignant les suites d’un tel discours, firent rentrer leurs guerriers dans la ville. Le lendemain, les Trente siégèrent dans le conseil, tristes et désolés ; les trois-mille, quelque place qu’ils occupassent, se disputaient entre eux. Ceux qui se reprochaient des actes de violence et qui en redoutaient les suites, soutenaient fortement qu’on ne devait point transiger avec le Pirée. Ceux au contraire que rassurait leur innocence, commençaient à se reconnaître ; ils représentaient à leurs compagnons qu’ils devaient éloigner d’eux tous ces maux, qu’il ne fallait ni obéir aux Trente ni souffrir la ruine de l’état. Enfin il fut arrété que les tyrans seraient destitués et qu’on procèderait à une nouvelle élection. On nomma dix magistrats à leur place.

Les Trente se retirèrent alors à Eleusis : les décemvirs travaillèrent, de concert avec les hipparques, à apaiser les troubles, à calmer les défiances. Les cavaliers passaient la nuit dans l’Odée avec leurs chevaux et leurs boucliers ; et comme ils ne savaient à qui se fier, ils s’armaient de ces boucliers et faisaient le guet toute la nuit autour des murailles ; le matin, ils remontaient à cheval, appréhendant sans cesse d’être assaillis par ceux du Pirée.

Ceux-ci étant en grand nombre et mêlés de toute sorte de gens, fabriquaient, les uns des boucliers de bois, les autres des boucliers d’osier, qu’ils blanchissaient. Dix jours n’étaient pas encore écoulés depuis le combat, qu’ils promirent isotélie même aux étrangers qui se joindraient à eux ; il leur vint plusieurs hoplites et plusieurs escarmoucheurs. ils eurent de plus un renfort de soixante-dix chevaux. ils allaient fourrager, puis revenaient avec du bois et des fruits, et passaient la nuit au Pirée ; tandis qu’il ne sortait de la ville aucun homme armé, excepté les cavaliers, qui tombaient sur les fourrageurs du Pirée, dont ils incommodaient les troupes.

Un jour, ces cavaliers rencontrèrent des Éxoniens, qui étaient allés à leur campagne chercher des provisions : l’hipparque Lysimaque les fit égorger, malgré les instantes prières des uns et les murmures des autres. Ceux du Pirée, par représailles, tuèrent le cavalier Callistrate, de la tribu léontide, qu’ils prirent dans les champs. Ils devenaient si hardis, qu’ils couraient jusqu’aux portes de la ville. Je ne passerai point sous silence l’idée d’un ingénieur de la ville, qui, ayant appris qu’ils devaient avancer des machines le long d’un chemin où l’on s’exerce à la course, et qui conduit au Lycée, mit en réquisition toutes les bêtes de somme pour voiturer d’énormes pierres que l’on déchargeait ça et là dans le chemin ; ce qui causait beaucoup d’embarras.

Cependant les trente tyrans retirés à Eleusis, et les trois-mille enrôlés restés dans la ville, envoyèrent à Lacédémone demander du secours, comme si tout le peuple eût secoué le joug lacédémonien. Lysandre se persuada qu’il était aisé de bloquer le Pirée par mer et par terre ; il obtint pour la ville un prêt de cent talens, pour lui la conduite des troupes de terre et le commandement de la flotte pour son frère Libys. Arrivé à Éleusis, il leva beaucoup d’hoplites péloponnésiens : son frère bloqua par mer le Pirée ; bientôt les assiégés manquèrent de vivres, tandis que la présence de Lysandre encourageait ceux de la ville.

Tel était l’état des choses, lorsque le roi Pausanias, jaloux de Lysandre, que des succès couvriraient de gloire et rendraient maître d’Athènes, gagna dans son parti trois éphores, et sortit avec ses troupes, suivi de tous les alliés, à l’exception des Bœotiens et des Corinthiens. Ceux-ci disaient qu’ils croiraient trahir leur serment s’ils marchaient contre les Athéniens, qui n’avaient violé en rien la foi des traités. Ils coloraient leur refus de ce prétexte, pensant que les Lacédémoniens voulaient se rendre maîtres du territoire d’Athènes. Pausanias, qui commandait à l’aile droite, campa dans un lieu nommé Halipède, près du Pirée ; Lysandre était à l’aile gauche avec les troupes soudoyées.

Pausanias envoya l’ordre à ceux du Pirée de se retirer dans leurs maisons. Comme ils n’en voulurent rien faire, il approcha de leurs murs, fit une contenance menaçante pour qu’on ne se doutat pas des dispositions favorables qu’il leur portait. Il se retira sans que cet assaut eût rien produit ; mais le lendemain, suivi de deux mores lacédémoniennes et de trois compagnies de cavalerie athénienne, il approcha du port Muet pour examiner de quel côté il attaquerait le Pirée. Dans sa retraite, quelques assiégés accoururent et le harcelèrent. Hors de lui, il ordonne à sa cavalerie de les charger à toute bride, aux braves de la jeunesse de les accompagner ; lui-même il les suivit avec le reste des troupes. Ils tuèrent près de trente escarmoucheurs, et repoussèrent les autres jusqu’au théâtre du Pirée.

Là s’armaient tous les peltastes et les hoplites du Pirée ; aussitôt leurs coureurs s’avancent, lancent des traits, des flèches, des cailloux, atteignent avec la fronde. Les Lacédémoniens, serrés de près, et voyant plusieurs des leurs blessés, commencent à reculer : l’ennemi n’en poursuit qu’avec plus d’acharnement. Dans cette action périrent Chéron et Thibraque, tous deux polémarques, avec Lacratès, vainqueur aux jeux olympiques, et d’autres Lacédémoniens, qui furent inhumés aux portes du Céramique.

Thrasybule et ses hoplites, encouragés par ces succès, accoururent, et se rangèrent en bataille sur huit de hauteur. Pausanias, vivement pressé, recula quatre à cinq stades, jusqu’à une éminence ou il fit venir les Lacédémoniens et ses autres alliés, donna beaucoup de hauteur à sa phalange, et marcha contre les Athéniens. Ceux-ci soutinrent le premier choc ; mais ils furent bientôt après repoussés, les uns dans le marais de Hale, et les autres mis en fuite, avec perte de cent cinquante hommes.

Pausanias dressa un trophée et se retira. Supérieur à tout ressentiment, il fit secrètement avertir ceux du Pirée de lui dépêcher des députés, ainsi qu’aux éphores, et leur communiqua les instructions à suivre : le Pirée s’y conforma. Il sema aussi la division parmi ceux de la ville, et les pressa de venir en grand nombre vers les éphores, pour déclarer que rien n’obligeait à faire la guerre au Pirée, qu’il importait aux deux partis de se réconcilier et de devenir les amis de Sparte.

Nauclidas entendit volontiers ces discours. Cet éphore et un autre, qui accompagnaient le roi, selon la coutume, et qui goùtaient plus l’avis de Pausanias que celui de Lysandre, envoyèrent donc à Lacédémone. Ils chargèrent de la négociation les députés du Pirée, des particuliers de la ville, avec Céphisophon et Mélite. Quand ils furent partis, les gouvernans, de leur côté, envoyèrent une députation dire à Sparte qu’ils mettaient à leur discrétion leurs murs et leurs personnes ; qu’il leur semblait juste que le Pirée, qui se disait ami des Lacédémoniens, livrât le Pirée et Munychie.

Les éphores et toute l’assemblée, après avoir entendu ces propositions, envoyérent quinze députés à Athènes, avec plein pouvoir d’arranger les affaires pour le mieux, de concert avec Pausanias. L’accord fut conclu aux conditions qu’ils vivraient tous en paix, qu’ils se retireraient chacun dans leur maison, excepté les Trente, les onze et les dix qui avaient commandé au Pirée ; que ceux qui ne se croiraient pas en sûreté dans la ville se retireraient dans Éleusis. La négociation terminée, Pausanias ramena ses troupes : ceux du Pirée montèrent armés à la forteresse et sacrifièrent à Minerve. Lorsque les généraux en furent descendus, Thrasybule prononça ce discours :

« Citoyens qui n’avez pas quitté la ville, je vous conseille d’apprendre à vous connaître vous-mêmes. Or vous y parviendrez, si vous examinez ce qui pourrait vous donner de l’orgueil, et en vertu de quoi vous prétendriez nous commander. Serait-ce pour votre intégrité ? Mais la classe laborieuse vous a-t-elle jamais persécutés pour envahir vos biens ? Et vous, pour un vil intérêt, vous commettez mille crimes honteux. Vous prévaudriez-vous de votre valeur ? Mais peut-on mieux la juger que par l’issue de nos combats ? Direz-vous que vous nous surpassez en intelligence, vous qui, avec des murailles, des armes de l’argent, des alliés, n’avez pu échapper à la tyrannie que secondés par des hommes qui n’avaient aucun de vos avantages ? Vous enorgueilliriez-vous de votre alliance avec Lacédémone ? Comptez donc sur une république qui vous livre au peuple offensé, comme ces chiens qu’on livre muselés à ceux qu’ils ont mordus, et qui disparaît ensuite. Quoi qu’il en soit, compagnons de mes périls, n’attendez pas de moi le conseil d’éluder un traité dont vous venez de jurer le maintien ; montrez qu’aux autres vertus vous joignez la fidélité la plus religieuse à vos engagemens. »

Après ces réflexions et autres semblables, après les avoir exhortés à redouter toute innovation et à se régler sur les anciennes lois, il congédia l’assemblée. Bientôt on créa des magistrats pour gouverner la république. Peu de temps après, la nouvelle se répandit que ceux d’Eleusis levaient des troupes étrangères : on se leva en masse, on marcha contre eux ; leurs généraux furent tués dans une entrevue ; on amena les autres à un accommodement par l’entremise de leurs parens et de leurs amis ; l’on jura ensuite qu’on oublierait toutes les injures. Le serment fut respecté. A présent même encore, ils vivent tous ensemble sous l’empire des mêmes lois.


LIVRE III.


CHAPITRE PREMIER.


Ainsi finit la sédition d’Athènes. Dans le même temps, Cyrus députa vers les Lacédémoniens, pour demander qu’on le défendît avec ce zèle dont il leur avait donné des preuves dans la guerre contre les Athéniens. Les éphores jugeant sa demande équitable, ordonnerent à Samius, alors navarque, de seconder Cyrus dans toutes ses vues ; ce qu’il fit avec un parfait dévouement. En effet, avec sa flotte et celle de Cyrus, il fit voile en Cilicie et rendit inutiles les efforts de Syennésis, gouverneur de la province, qui voulait, par terre, empêcher Cyrus de marcher contre Artaxerxe. Quant aux moyens que Cyrus employa pour lever une armée, pour la conduire dans la haute Asie contre son frère ; quant au récit du combat, de sa mort, du retour des Grecs en leur patrie par le Pont-Euxin, c’est ce que nous a transmis le Syracusain Thémistogène.

Le grand roi avait senti tout le prix des services de Tissapherne dans cette guerre. Le satrape récompensé se vit à peine confirmé dans son ancien gouvernement, et nommé de plus à celui de Cyrus, qu’il enjoignit aussitôt à toutes les villes ioniennes de connaître sa domination. Jalouses de leur liberté, craignant d’ailleurs le ressentiment de Tissapherne, à qui elles avaient préféré Cyrus, elles lui refusèrent leurs portes, et députèrent vers les Lacédémoniens en les priant, comme libérateurs de la Grèce entière, de s’intéresser aussi aux Grecs de l’Asie, de garantir leur territoire du ravage et leur liberté de toute atteinte. On leur envoya Thimbron avec mille nouveaux affranchis et environ quatre mille Péloponnésiens. Cet harmoste demanda en outre trois cents cavaliers aux Athéniens, avec promesse de les solder. lls donnèrent ceux qui avaient servi sous les Trente, persuadés que la république gagnerait à leur éloignement et à leur mort.

Arrivé en Asie, il rassembla des troupes des villes grecques du continent : car alors, dès qu’un Lacédémonien parlait, toutes les villes obéissaient. A la vue de la cavalerie ennemie, il ne descendait pas dans la plaine, il se bornait à empêcher, où il se trouvait, le ravage des terres. Mais lorsque les troupes, compagnes de l’expédition de Cyrus, se furent réunies à lui, il descendit en rase campagne, se rangea en bataille et prit, sans coup férir, Pergame, Teuthranie et Halisarne, où commandaient Eurysthène et Proclès, fils du Lacédémonien Démarate, à qui le roi de Perse les avait données pour récompense de ses services en Grèce. Vinrent aussi sous ses étendards, Gorgion et Gongyle, tous deux frères, dont l’un tenait l’ancienne et la nouvelle Gambrie, l’autre Myrine et Grynion. Le roi avait fait ce don à Gongyle, parce que, seul des Érétriens, son attachement au parti des Mèdes lui avait valu l’exil.

Il emporta encore quelques autres places mal défendues. Quant à Larisse surnommée l’Égyptienne, qui refusait de lui obéir, il l’assiégea. Dès qu’il eut épuisé tous ses moyens, il essaye d’en détourner l’eau par de profondes tranchées. Les assiégés en diverses sorties les ayant comblées de bois et de pierres, il les couvrit de mantelets, qui furent brûlés dans une sortie nocturne des Larisséens. Les éphores voyant qu’il perdait son temps, l’obligèrent à lever le siège, pour entrer dans la Carie.

Comme il était encore à Éphèse, et qu’il se préparait à partir pour la Carie, arriva son successeur Dercyllidas, homme que son génie fertile en inventions avait fait surnommer Sisyphe. Thimbron de retour, accusé d’avoir laissé trop de liberté aux soldats sur les terres des alliés, fut condamné à une amende et banni. Pour Dercyllidas, ayant pris le commandement de l’armée et su que Tissapherne et Pharnabaze vivaient dans une défiance réciproque, fit trève avec le premier, et entra dans la province de l’autre, aimant mieux être en guerre avec l’un des deux, que les avoir tous deux sur les bras. D’ailleurs il haïssait Pharnabaze : dans le temps qu’il était harmoste d’Abyde, sur l’accusation de ce satrape, on l’avait condamné à rester debout avec son bouclier, attitude que tout brave spartiate regarde comme flétrissante, parce qu’elle est la punition du soldat qui abandonne son rang. Il marchait donc plus volontiers contre Pharnabaze. Il eut d’abord tant d’avantage sur son prédécesseur, qu’il conduisit son armée jusque dans l’Éolie, qui était du gouvernement de Pharnabaze, sans aucune plainte de la part des alliés.

L’Éolie appartenait à la vérité à Pharnabaze ; mais Zénis, Dardanien, l’avait, sa vie durant, gouvernée en qualité de vice-satrape ; et comme, après sa mort, Pharnabaze se disposait à y nommer la veuve de Zénis, Mania, aussi Dardanienne, se mit en marche, accompagnée de troupes nombreuses et munie de présens pour Pharnabaze lui-même, pour ses concubines et ceux qui étaient le plus avant dans ses bonnes grâces. Elle obtient une audience :

« Seigneur, dit-elle à Pharnabaze, vous aimiez mon mari : par son exactitude à vous payer son tribut, il méritait vos éloges et votre considération. Si je ne vous suis pas moins fidèle que lui, pourquoi nommeriez-vous un autre satrape ! Si je venais à vous déplaire, ne serait-il pas en votre pouvoir de me destituer et de faire un autre choix ! »

Pharnabaze, après l’avoir écoutée, résolut de lui conférer cette dignité. Dès qu’elle en fut en possession, elle paya les tributs non moins fidèlement que son mari. De plus, allait-elle visiter Pharnabaze, elle le comblait de présens : venait-il dans l’Éolie, elle mettait dans son accueil bien plus de magnificence et d’attention que les autres gouverneurs. Non contente de conserver les places confiées à sa garde, elle en conquit de maritimes, Larisse, Hamaxite et Colone. A sa voix, les troupes grecques que Mania soldait, assaillaient les murs ; montée sur un char, elle contemplait le combat : le brave qu’elle louait était comblé de présens, en sorte qu’elle commandait des troupes somptueusement équipées. Elle accompagnait Pharnabaze jusque dans ses expéditions contre les Mysiens et les Pisidiens, qui infestaient le territoire du roi : aussi Pharnabaze lui faisait-il un honorable accueil, et lui donnait-il quelquefois entrée dans son conseil.

Mania avait passé quarante ans, lorsque des flatteurs inspirèrent à Midias, son gendre, le plus hardi projet. On lui dit qu’il était honteux de dépendre d’une femme et de rester dans une condition privée. Comme il remarquait d’ailleurs que cette princesse, très ombrageuse à l’égard de tout autre, ainsi qu’il arrive dans un gouvernement despotique, se confiait à lui, qu’elle avait pour lui l’affection d’une belle-mère pour son gendre, il entre chez elle, il l’étouffe et tue son fils, beau jeune homme d’environ dix-sept ans. Ces forfaits commis, il s’empare de Scepsis et Gergithe, places fortes, où Mania renfermait ses trésors. Les autres villes ne le reconnurent point ; les garnisons qui les protégeaient, se déclarèrent pour Pharnabaze. Midias lui avait envoyé des présens, et demandé d’être mis en possession du gouvernement aux mêmes conditions que Mania ; mais ce satrape lui avait ordonné de les garder jusqu’à ce qu’il vînt prendre ses présens et saisir sa personne ; la vie lui serait insupportable tant qu’il n’aurait pas vengé Mania.

Dercyllidas arrive dans cette conjoncture : en un seul jour, Larisse, Hamaxite et Colone, villes maritimes, se rendent à lui. Il dépêche ensuite vers les villes de l’Éolie, leur propose de recouvrer leur liberté, de le recevoir dans l’enceinte de leurs murs, de s’allier avec lui. Les Néandriens, les Iliens et les Cocylites l’accueillirent, n’ayant pas fort à se louer, depuis la mort de Mania, de leur garnison grecque. Mais le gouverneur de Cébrène, place forte, croyant recevoir de grandes récompenses de Pharnabaze s’il lui conservait la ville, ferma les portes à Dercyllidas, qui, indigné de son opiniâtreté, se prépare à l’attaque. Les sacrifices du premier jour ne lui ayant rien présagé de bon, le lendemain il en offrit d’autres, qui ne lui furent pas plus favorables. Il sacrifia donc, et le troisième et le quatrième jour, quoique découragé, parce qu’il lui tardait de réduire toute l’Éolie avant l’arrivée de Pharnabaze.

Un capitaine sicyonien, nommé Athénadas, jugeant que Dercyllidas perdait son temps, et croyant pouvoir ôter l’eau aux Cébréniens, accourut avec sa compagnie et tenta de boucher la source. Les assiégés firent une sortie où ils le blessèrent, tuèrent deux de ses soldats, et tant à coups de main que de traits repoussèrent les autres.

Dercyllidas s’affligeait de cet échec et craignait que l’on ne mît moins d’ardeur à l’attaque, lorsqu’il lui arriva des hérauts envoyés de la ville par les Grecs. Ils déclarèrent que la conduite du gourverneur ne leur plaisait point, qu’ils aimaient mieux obéir à des Grecs qu’à des Barbares. Pendant l’entrevue, on lui présenta un envoyé du gouverneur, qui venait annoncer que son maître acquiesçait à toutes les propositions des hérauts. Dercyllidas, à qui ce jour-là les entrailles des victimes avaient donné des signes favorables, approcha aussitôt avec ses troupes des portes de Cébrène, qui lui furent ouvertes. Il y établit garnison, et marcha droit à Scepsis et à Gergithe.

Midias s’attendait à l’arrivée de Pharnabaze, et se défiait enméme temps des habitans de ces deux villes. Il députa donc vers Dercyllidas, et lui demanda une entrevue et des otages. Dercyllidas lui en envoya un de chaque ville alliée, avec liberté d’en prendre tant qu’il voudrait, et à son choix. Midias en prit dix, sortit de Scepsis, le vint trouver à son camp et lui demanda à quelles conditions il ferait alliance avec lui. A condition, répondit-il, que vous laisserez les habitans se gouverner librement par leurs propres lois ; et tout en parlant ainsi, il s’avança vers Scepsis. Midias, qui voyait bien qu’il ne pourrait pas lui résister contre le vœu général, le laissa entrer.

Dercyllidas, ayant sacrifié à Minerve dans la forteresse de Scepsis, fit sortir la garnison et rendit la ville à ses habitans, en les exhortant à se gouverner comme il convenait à des Grecs et à des hommes libres. De là, il alla à Gergithe ; une grande quantité de Scepsiens l’accompagnaient par honneur, joyeux d’ailleurs de ce qui se passait. Midias, qui était du cortége, le priait de lui laisser Gergithe. — « Rien de ce qui est juste, dit-il, ne vous sera refusé. » En même temps il s’avançait vers les portes, suivi de ses soldats, qui marchaient paisiblement deux à deux. Du haut des tours très élevées, on vit Midias avec lui ; aucun trait ne fut lancé. Faites ouvrir les portes, lui dit alors Dercyllidas, je vous suivrai ; j’entrerai sous vos auspices dans le temple, pour sacrifier à Minerve. Midias hésita d’abord ; mais dans la crainte d’être arrêté sur-le-champ, il commanda qu’on ouvrît les portes. Dercyllidas entre avec lui, va droit à la citadelle, fait mettre bas les armes à ses soldats le long des murs, et monte au temple avec sa suite. Après le sacrifice, il ordonne aux gardes de Midias de mettre les armes bas au front de son armée : ils seraient désormais à sa solde, puisque Midias n’avait plus rien à craindre.

Midias, incertain du parti qu’il prendrait, lui dit qu’il se retirait pour lui préparer un banquet. Non, par Jupiter ! lui répliqua Dercyllidas ; il serait mal à moi qui ai sacrifié, de vous laisser un soin qui me regarde. Restez donc ici ; tandis que le banquet s’apprêtera, nous aviserons à ce qu’il convient de faire, et nous l’exécuterons. Lorsqu’ils furent assis, Dercyllidas lui fit les questions suivantes :

« Dites-moi, Midias, votre père vous a laissé du bien ? — Assurément. — Combien possédait-il en maisons, en terres, en prairies ? » Il en fit l’énumération. Des Scepsiens, qui se trouvaient là, l’accusèrent d’imposture. « Voudriez-vous, leur dit-il, des détails minutieux ? » Quand enfin il eut rendu compte, article par article, des biens de son père : — « Et Mania, à qui était-elle ? A Pharnabaze, s’écria-t-on tout d’une voix. — A Pharnabaze appartiennent donc les biens de cette princesse. — Oui, lui répondit-on. — Ils sont maintenant à moi, puisque la victoire me les donne : que l’on me conduise donc au lieu qui renferme le trésor de Pharnabaze et de Mania. » On le conduisit à la maison de Mania, dont s’était emparé Midias, qui le suivait. Il arrive, mande les trésoriers, les constitue ses prisonniers, leur dit que s’il était prouvé qu’ils eussent détourné quelque chose, leur tête en répondrait. Dès qu’on lui eut tout montré et qu’il eut tout vu, il ferma les portes, apposa les scellés et nomma des gardiens. En sortant, il dit aux taxiarques et aux autres officiers qu’il rencontra : « J’ai de quoi entretenir, près d’un an, une armée de huit mille hommes ; si nous faisons encore du butin, ce sera un surcroît de richesses. » Il savait que ces bonnes nouvelles les rendraient plus dociles et plus attachés à leurs devoirs. « Pour moi, lui dit Midias, quel sera le lieu de ma retraite ? — Celui que réclame la justice, Scepsis votre patrie, la maison de votre père. »


CHAPITRE II.


L’heureux Dercyllidas, vainqueur de neuf places en huit jours, délibérait sur les moyens de ne point incommoder les alliés en hivernant en pays ami, comme l’avait fait Thimbron, et d’empêcher que la cavalerie de Pharnabaze ne ravageât les villes grecques. Il fit demander à celui-ci s’il voulait la paix ou la guerre. L’Éolie était aux yeux de Pharnabaze une forteresse d’où le vainqueur pouvait ravager la Phrygie, lieu de sa résidence : il préféra donc une trêve. Dès qu’elle fut conclue, Dercyllidas alla prendre ses quartiers d’hiver dans la Thrace bithynienne, résolution qui n’inquiéta pas fort le satrape, avec qui les Bithyniens étaient souvent en guerre. Dercyllidas butinait en toute assurance ; ses troupes étaient toujours suffisamment approvisionnées.

Du fond de la Thrace, le roi Seuthès lui envoya cent cavaliers Odrysiens et trois cents peltastes, qui campèrent et se retranchèrent à vingt stades des Grecs. Ils demandèrent à Dercyllidas quelques hoplites pour garder leur camp, allèrent fourrager et firent un grand butin d’esclaves et de vivres. Déjà leur camp était rempli de prisonniers. Les Bithyniens, informés du nombre de Grecs qui étaient sortis, et de ce qui restait à la garde du camp, s’assemblent en grand nombre, tant peltastes que cavaliers, et fondent, à la pointe du jour, sur les hoplites, qui étaient environ deux cents. lls approchent et font pleuvoir sur eux une gréle de traits et de dards. Les hoplites étaient blessés ; ils mouraient sans coup férir : une palissade de la hauteur d’un homme les enfermait ; ils la rompent, ils s’élancent sur l’ennemi, qui se dérobe aux coups. Des peltastes échappaient aisément à des hoplites : à droite, à gauche, ils lançaient des traits ; à chaque escarmouche ils en jetaient plusieurs sur le champ de bataille. Enfermés comme dans une étable, les deux cents guerriers furent tous tués, à la réserve de quinze hommes environ ; encore ne se sauvérent-ils au camp des Grecs que par une prompte retraite au premier moment du danger, et en s’échappant du champ de bataille sans être vus des Bithyniens.

Après cette vive action, les Bithyniens tuent les Odrysiens de Thrace, gardiens du bagage, recouvrent tout ce qu’on leur a pris et se retirent avec tant d’avantage, que les Grecs, instruits de ce qui se passe, accourent ; mais ils ne trouvent dans le camp que des cadavres dépouillés. Les Odrysiens de retour inhumérent leurs morts et en célébrèrent les funérailles par de fréquentes libations de vin et par des courses de chevaux ; ils unirent ensuite leur camp à celui des Grecs, puis désolèrent et incendièrent la Bithynie.

Au commencement du printemps, Dercyllidas partit de chez les Bithyniens pour venir à Lampsaque. Il y arrive : on lui annonce trois députés de Lacédémone, Aracus, Navate et Antisthène. lls venaient voir l’état des affaires de l’Asie et lui prolonger le commandement pour un an. Les éphores, disaient-ils, les avaient encore chargés d’assembler les soldats et de leur déclarer qu’on n’était pas satisfait de leur conduite antérieure ; qu’on les louait de leur modération présente, mais qu’on ne souffrirait plus de violence à l’avenir ; qu’ils mériteraient bien de la patrie, s’ils traitaient les alliés avec justice. Le commandant des troupes de Cyrus répondit à ces plaintes : « Lacédémoniens, nous sommes ce que nous fûmes l’année dernière ; mais celui qui nous commande à présent n’est pas celui qui nous commandait alors. Pourquoi donc se loue-t-on aujourd’hui de notre modération, tandis qu’alors on se plaignait de nos emportemens ? C’est ce que vous êtes maintenant à portée de juger. »

Un jour que ces députés mangeaient chez Dercyllidas, quelqu’un de la suite d’Aracus lui dit qu’ils avaient laissé à Lacédémone des députés de la Chersonèse, qui se plaignaient de ce que leurs terres restaient incultes à cause des courses des Thraces ; qu’en fermant d’un mur le détroit, on rendrait à la culture un sol spacieux, propre à nourrir et ses habitans et ceux de Lacédémone qui désireraieut s’y établir ; qu’il ne serait pas surpris qu’un jour Sparte envoyât des troupes pour l’exécution de ce projet. Dercyllidas, sans leur dire son sentiment, les envoya d’Éphèse dans les villes grecques ; il se réjouissait de ce qu’ils les trouveraient paisibles et florissantes.

Ils partirent. Dercyllidas, se voyant prorogé dans ses fonctions, envoya de nouveau demander à Pharnabaze s’il désirait continuer la trève de l’hiver, ou s’il voulait la guerre. Pharnabaze ayant préféré la trève, Dercyllidas donna la paix à l’Asie, traversa l’Hellespont avec ses troupes, pour entrer en Europe, passa paisiblement par la Thrace, où il reçut de Seuthès l’hospitalité, et entra dans la Chersonèse.

Il apprend qu’elle contient onze ou douze villes, que le sol en est excellent et très favorable à la culture, mais que les Thraces le ravagent : il mesure l’isthme, qui a trente-sept stades de largeur, et sans perdre de temps, il sacrifie aux dieux, partage le terrain entre ses soldats et commence les travaux, en promettant des prix aux plus diligens, et aux autres chacun selon son mérite. Le mur commencé au printemps fut achevé avant l’automne. Dans l’enceinte de l’isthme étaient renfermés onze villes, plusieurs ports, quantité d’excellentes terres bien labourées, bien plantées, et d’immenses pâturages, gras et favorables à toute sorte de bétail. L’ouvrage terminé, il repassa en Asie.

Dans les villes qu’il parcourut, il trouva tout en bon état, à l’exception d’Atarne, place forte, dont les bannis de Chio s’étaient emparés, et d’où ils ravageaient toute l’Ionie pour subsister. On lui dit qu’elle était bien approvisionnée ; il en forma cependant le blocus et la prit au bout de huit mois ; il laissa Dracon de Pellène pour la gouverner, fit d’abondantes provisions pour y séjourner à son retour, et s’en alla à Éphèse, qui est à trois journées de Sardes.

Tissapherne et Dercyllidas avaient jusque-là vécu en bonne intelligence, aussi bien que les Grecs et les Barbares du pays. Mais depuis que des ambassadeurs des villes d’Ionie, envoyés à Sparte, eurent représenté que Tissapherne pouvait, s’il le voulait, rendre libres les villes grecques, qu’en ravageant la Carie où il demeurait, on aurait sur-le-champ son assentiment, les éphores ordonnerent à Dercyllidas d’y entrer par terre avec ses troupes, et au navarque Pharax d’en infester les côtes avec sa flotte : ce que tous deux exécutèrent.

Tissapherne venait d’être nommé gouverneur en chef : Pharnabaze se trouvait alors à sa cour, pour lui rendre hommage et lui déclarer en méme temps qu’il était prêt à combattre pour la cause commune, à joindre ses armes aux siennes et à chasser les Grecs du territoire du roi. Du reste, il était jaloux de la grandeur de Tissapherne et supportait impatiemment la perte de l’Éolie. Avant tout, lui dit Tissapherne à cette proposition, passez avec moi en Carie ; nous délibèrerons ensuite : Arrivés en Carie, ils mirent bonne garnison dans les places fortes, et retournèrent en Ionie.

Dercyllidas n’eut pas plutôt appris qu’ils avaient repassé le Méandre, qu’il le passa lui-méme, ayant représenté à Pharax combien il était à craindre que Tissapherne et Pharnabaze ne fourrageassent un pays dépourvu de garnisons. Dercyllidas et Pharax, d’après l’avis que l’ennemi les précédait et tirait vers le territoire d’Éphèse, marchaient en désordre, lorsque tout à coup ils découvrent devant eux des sentinelles postées sur les hauteurs : ils font monter des leurs sur les éminences et les tours qui se rencontrent, et découvrent une armée rangée en bataille sur le chemin où il leur fallait passer. Elle était composée de Cariens munis de boucliers blancs, de tout ce que Tissapherne et Pharnahaze avaient d’infanterie perse, de troupes grecques soudoyées par eux, et d’une nombreuse cavalerie : le premier était à l’aile droite, l’autre commandait l’aile gauche.

Dercyllidas ordonna a ses taxiarques et à ses lochages de ranger les troupes au plus vite sur huit de hauteur, et de mettre sur les flancs tout ce qu’il se trouvait avoir de peltastes et de cavaliers, tandis qu’il sacrifierait. Les troupes du Péloponnèse demeuraient fermes et se préparaient au combat. Mais parmi celles de Priène, d’Achilée, des îles et des villes d’Ionie, les unes laissèrent leurs armes dans les superbes blés des plaines du Méandre, et s’enfuirent ; les autres, qui restaient encore à leur poste, laissaient apercevoir qu’elles ne tiendraient pas long-temps.

On dit que Pharnabaze voulait livrer combat ; mais Tissapherne, qui se souvenait des troupes de Cyrus, dont il avait éprouvé la valeur, et qui croyait que tous les Grecs leur ressemblaient, redoutait une action. Il députe vers Dercyllidas et lui fait dire qu’il désirerait une entrevue. Ce Lacédémonien s’avance avec l’élite de son infanterie et de sa cavalerie, va au-devant des députés, et leur dit : « J’étais tout prêt à en venir aux mains, vous le voyez ; cependant, puisque Tissapherne désire une entrevue, je ne la refuserai point : mais si elle doit avoir lieu, que l’on donne des otages de part et d’autre. » Cette proposition approuvée et exécutée, les deux armées se retirent, celle des Barbares à Tralle, ville de Phrygie ; celle des Grecs à Leucophrys, lieu remarquable par le temple de Diane, qui est en grande vénération, et par un étang de plus d’un stade, dont le fond est sablonneux, l’eau vive, bonne à boire, et chaude.

Le lendemain, on s’assemble au lieu désigné ; on demande de part et d’autre à quelles conditions se conclura la paix. Dercydillas demande qu’on laisse les villes grecques se gouverner par leurs propres lois : Pharnabaze et Tissapherne veulent que les troupes grecques s’éloignent du territoire du roi, et que les harmostes renoncent à leurs gouvernemens. Après avoir conféré ensemble, ils se décidèrent à une trêve, jusqu’à ce que Dercydillas et Tissapberne eussent informé, l’un sa république, l’autre le grand roi.

Tandis que ces événemens se passaient en Asie, les Lacédémoniens écoutaient d’anciens ressentimens. Dans la guerre du Péloponnése, les Éléens s’étaient alliés aux Athéniens, aux Argiens, aux Mantinéens ; de plus, sous prétexte que les Lacédémoniens n’avaient pas satisfait à une amende, ils les avaient exclus de la course des chevaux et des combats gymniques. C’était trop peu pour eux de ces injustices : au moment où ils proclamaient les Thébains vainqueurs, Lichas, qui avait introduit son char dans la lice, sous un nom thébain, s’avançant pour couronner le cocher, avait été abattu par eux, sans respect pour son grand âge. Quelque temps après, Agis fut envoyé d’après un oracle, pour sacrifier à Jupiter ; les Éléens s’étaient opposés à ses prières pour le succès de la guerre, parce que, disaient-ils, un usage antique défendait de consulter un oracle sur l’issue d’une guerre des Grecs contre les Grecs. Agis s’en était retourné sans avoir sacrifié.

Indignés de tous ces affronts, les éphores et l’assemblée décrétèrent qu’on châtierait leur insolence. On leur envoya des ambassadeurs ; on trouvait juste que les Éléens laissassent les peuples voisins se régir par leurs propres lois. Leur réponse fut qu’ils n’y consentiraient pas, que ces villes leur appartenaient par droit de conquête. Les éphores ordonnèrent une levée de troupes : Agis, qui les conduisait, entra dans l’Achaie, près de Larisse, sur le territoire des Éléens. L’armée fourrageait le pays ennemi, lorsque survint un tremblement de terre. Agis, qui voyait un prodige dans un effet naturel, se retira du territoire et licencia ses troupes. Les Éléens, enhardis par cette retraite, députérent vers les villes qu’ils savaient mécontentes de Lacédémone.

L’année suivante, les éphores décrétèrent contre l’Élide une nouvelle levée : aux troupes d’Agis se joignirent les Athéniens et tous les autres alliés, à la réserve des Corinthiens et des Bœotiens. Comme il passait par Aulone, les Lépréates quittèrent les Éléens et se réunirent à lui. Les Macistiens et les Épitaliens, leurs voisins, en firent autant ; dès qu’il eut passé l’Alphée, les Létrins, les Amphidoles et les Marganiens, se livrèrent à sa discrétion. De là il vint à Olympie, et sacrifia, sans aucun obstacle, à Jupiter Olympien.

Lesacrifice achevé, il marcha vers la ville, mettant tout à feu et à sang, et faisant sur le territoire un butin prodigieux d’esclaves et de bétail. A cette nouvelle, des Arcadiens et des Achéens se rendirent à lui de leur propre gré, et prirent part au pillage. Cette expédition approvisionna le Péloponnèse.

Arrivé prés de la ville, Agis en ruina les faubourgs et les gymnases, qui étaient beaux. Quant à la ville, on comprit bien que s’il ne l’avait pas prise, la volonté lui avait manqué, et non les moyens, puisqu’elle n’était pas fermée de murailles.

Tandis que l’armée fourrageait le plat pays, et qu’elle séjournait près de Cyllène, un certain Xénias et ses complices espérant, comme on dit, mesurer l’argent au boisseau, en forçant les Éléens à se déclarer pour Lacédémone, sortirent d’une maison, l’épée nue, et tuérent entre autres un homme qui ressemblait à Thrasydée, magistrat suprême. Ils croyaient avoir tué Thrasydée lui-même. A cette nouvelle, le peuple, entièrement découragé, restait dans l’inaction : les meurtriers se croyaient les maîtres, et leurs complices transportaient les armes dans la place publique, tandis que Thrasydée dormait encore où le vin l’avait assoupi. Le peuple est bientôt instruit que Thrasydée n’est pas mort : on accourt de toutes parts à sa maison ; on se presse autour de lui, comme un essaim d’abeilles autour de son chef. Thrasydée se met à la tête de ses troupes, engage le combat et remporte la victoire. Les massacreurs se retirèrent de la ville au camp lacédémonien.

Agis, ayant traversé l’Alphée, laissa dans Épitale, place voisine de ce fleuve, les bannis d’Élide, et une garnison aux ordres de l’harmoste Lysippe ; il licencia ensuite l’armée et s’en alla à Sparte.

Le reste de l’été, et l’hiver suivant, Lysippe et ses soldats continuèrent les ravages de l’Élide. L’été suivant, Thrasydée députa à Lacédémone. Il consentait à ce que la ville d’Élis fût démantelée, et qu’on rendît libres Cyllène et d’autres places de la Triphylie, Phrixe, Épitale, Létrine. Amphidole, Margane, Acrore et Lasione, que revendiquaient les Arcadiens.

Les Éléens demandaient qu’on leur laissât Épée, qui est située entre Hérée et Maciste. ils disaient que les habitans d’alors leur avaient vendu le territoire trente talens, et qu’ils en avaient donné l’argent. Mais les Lacédémoniens, qui savaient qu’il n’est pas plus juste d’acheter de force que de prendre de force, les contraignirent de rendre aussi la liberté à la ville d’Épée. On ne leur ôta cependant pas l’intendance du temple de Jupiter Olympien, quoi qu’ils n’eussent pas le droit d’ancienneté. On pensait que de simples villageois étaient peu propres aux fonctions qu’ils réclamaient. A ces conditions, les Éléens et les Lacédémoniens conclurent paix et alliance. Ainsi finit cette guerre.


CHAPITRE III.


Agis alla ensuite à Delphes, où il offrit la dîme des dépouilles. A son retour, il était déjà vieux ; il tomba malade dans Hérée et fut transporté à Lacédémone, où il mourut bientôt. On lui rendit des honneurs plus qu’humains. Le nombre de jours prescrit par la loi s’étant écoulé, il s’agissait de donner un successeur au trône : Léotychide, se disant fils, et Agésilas, frère d’Agis, le disputèrent. Le premier disait que la loi y appelait le fils et non le frère du roi ; que le frère n’y avait droit qu’au défaut du fils. « Cela étant, il m’appartient donc, répartit Agésilas. — Comment, lorsque je vis encore ? — Parce que celui que tu appelles ton père, a dit que tu ne l’étais pas : ta mère, qui le sait mieux que lui, en convient à présent encore. Neptune dépose aussi contre ton imposture, lui qui, au vu et su de tout le monde, chassa ton père de sa chambre par un tremblement de terre. J’invoque de plus le témoignage du temps, qui, dit-on, ne manque jamais. Depuis l’époque de la fuite d’Agis, la chambre nuptiale ne l’a jamais vu, et tu es né dix mois après. »

Au milieu de ces débats, Diopithe cita à l’appui de Léotychide un oracle d’Apollon lui-même, qui exhortait à se garantir d’une royauté boiteuse. Lysandre répondit pour Agésilas, qu’il croyait, suivant le sens de l’oracle, que ce n’était pas un boiteux qu’il fallait exclure, mais un prétendant qui ne serait pas du sang royal ; que la royauté serait véritablement boiteuse dès qu’on aurait des rois étrangers à la race d’Hercule. Ces diverses raisons entendues, Agésilas fut élu roi.

La première année de son règne n’était pas encore écoulée, que, dans un sacrifice solennel qu’il offrait au nom de la république, le devin lui dit que les dieux lui annonçaient une des plus horribles conjurations. A l’ouverture de la seconde victime, les entrailles se montrèrent encore plus menaçantes. Au troisième sacrifice : « Agésilas, voilà l’ennemi, s’écrie-t-il. »

On sacrifia aux dieux sauveurs, aux dieux qui détournent les prodiges ; et l’on cessa les sacrifices aussitôt qu’on eut obtenu, quoique difficilement, des auspices favorables. Le cinquième jour, on vint dénoncer aux éphores cette conjuration et Cinadon, qui en était le chef. Cinadon, jeune homme d’un caractère entreprenant, n’était pas de la classe des égaux. Les éphores demandérent des détails au dénonciateur ; il leur raconta que Cinadon l’avait conduit au bout de la place et lui avait fait compter combien il s’y trouvait de Spartiates. Après en avoir nommé jusqu’à quarante en y comprenant le roi, les éphores et les sénateurs, je lui demandai à quoi servait ce calcul. Ces gens-là, me répondit-il, regarde-les comme tes ennemis ; les autres, au nombre de plus de quatre mille, sont à nous. Cinadon, ajoutait-il, avait fait remarquer ici un, là deux de ces ennemis que l’on rencontrait dans les rues ; il regardait les autres comme amis. Quant aux campagnes, si dans chacune d’elles nous avons un ennemi qui est le maître, nous y comptons aussi beaucoup de partisans.

Les éphores lui demandèrent à combien montait le nombre des complices. Les chefs, m’a encore répondu Cinadon, en comptent peu ; mais ils sont sûrs d’eux, ainsi que des hilotes, des néodamodes, des hypomiones et des périèces ; sitot qu’on parle d’un Spartiate aux hommes de ces différentes classes, ils ne peuvent cacher le plaisir qu’ils auraient à le manger tout vif. On lui demanda encore où ils comptaient prendre des armes. Cinadon lui avait dit que tous les conjurés en avaient ; ils l’avaient mené dans le quartier des forgerons, où il lui avait montré quantité de poignards, d’épées, de broches, de coignées, de haches et de faux pour la multitude. Cinadon mettait encore au nombre des armes, tous les instrumens des laboureurs, des maçons et des charpentiers ; les outils des autres artisans étaient aussi, selon lui, des armes suffisantes, surtout contre des gens désarmés. Quant au temps de l’exécution, il déclara qu’on lui avait commandé de se renfermer chez lui.

Sur ce rapport, qui portait avec lui l’évidence, les éphores consternés ne convoquèrent même pas la petite assemblée. Les sénateurs réunis à la hâte, ils résolurent d’envoyer Cinadon avec quelques autres jeunes gens à Aulone, en le chargeant d’amener prisonniers des Aulonites et des hilotes, désignés dans la scytale. Ils lui ordonnèrent en même temps de leur emmener une Aulonite d’une beauté accomplie, débauchant les Spartiates, jeunes un vieux, qui la voyaient. Cinadon avait déjà rempli de semblables missions.

On lui remit la scytale où étaient écrits les noms de ceux qui devaient être faits prisonniers. Quels jeunes gens, leur dit Cinadon, emmènerai-je avec moi ? Allez, lui répondit-on, vers le plus ancien hippagrète ; qu’il vous adjoigne six ou sept de ceux qui se trouveront présens. Ils avaient pris toutes les mesures pour que l’hippagrète sût quels hommes il devait lui donner, et que ces envoyés, de leur coté, n’ignorassent pas qu’il fallait saisir Cinadon. On dit encore à Cinadon qu’on lui enverrait trois chariots, pour lui épargner la peine d’amener à pied les prisonniers : le plus qu’il fut possible, on couvrit du voile du mystère des préparatifs dont il était l’unique objet. Ils ne l’arrêtaient pas dans la ville, parce qu’ils ne connaissaient pas encore la conjuration dans toute son étendue : ils voulaient savoir de Cinadon les noms de ses associés avant qu’ils sussent qu’ils étaient découverts, pour empêcher leur fuite. Ceux qu’on chargeait de l’arrêter devaient le garder, et quand ils auraient su de lui les noms des complices, les adresser au plus tôt aux éphores. Les éphores conduisirent cette affaire avec tant d’intelligence qu’ils envoyèrent une compagnie de cavalerie à la suite de celle qui faisait le voyage d’Aulone.

Cinadon pris, un cavalier vint apporter les noms donnés par le prisonnier lui-même. A l’instant le devin Tisamène et autres chefs de la faction furent arrêtés. Cinadon ramené, atteint et convaincu, avoua tout et nomma les conjurés ; on lui demanda ce qui l’avait excité à un tel complot : « Je ne voulais point de maître à Lacédémone. » Alors on lui passa les mains et le cou dans une pièce de bois ; on le fouetta, on le déchira, on le promena dans la ville, lui et ses complices. Ainsi furent punis les conspirateurs.


CHAPITRE IV.


Peu de temps après, Hérodas de Syracuse, qui était en Phénicie avec un pilote, vit quantité de galères phéniciennes dont les unes arrivaient tout équipées, les autres l’avaient été récemment sur le lieu même où l’on en construisait encore ; il apprit de plus que cette flotte serait de trois cents voiles. Il monta sur le premier vaisseau qui allait en Grèce et informa les Lacédémoniens de cet armement du roi de Perse et de Tissapherne ; contre qui était-il destiné, il l’ignorait absolument.

A cette nouvelle, les Lacédémoniens s’éveillent ; ils assemblent leurs alliés et délibèrent. Lysandre se persuadait que les Grecs seraient maîtres sur mer ; il pensait à cette infanterie de Cyrus et à son illustre retraite. A sa sollicitation, Agésilas s’offrit de passer en Asie, pourvu qu’on lui donnat trente Spartiates, deux mille néodamodes et six mille alliés. Lysandre se proposait d’ailleurs de l’accompagner, afin de rétablir dans les villes d’Asie le décemvirat qu’il leur avait donné, et que les éphores avaient aboli pour les rendre à leurs antiques usages. La proposition d’Agésilas est acceptée ; on lui donne les troupes qu’il demandait, avec six mois de vivres.

Après qu’il eut offert les sacrifices prescrits par la loi et ceux d’usage sur les frontières, il sortit de Sparte et députa vers les villes alliées, en indiquant à chacune ce qu’elle enverrait d’hommes, et ce qui partirait sur-le-champ. Il voulut sacrifier en Aulide, à l’exemple d’Agamemnon allant à Troie. Mais les magistrats bœotiens, informés de cette violation de leurs usages, firent jeter de dessus l’autel les victimes qu’ils trouvèrent immolées, avec défense au roi de Lacédémone de se représenter désormais. Agésilas remonta sur son vaisseau, irrité, et prenant les dieux à témoin de l’affront. Arrivé à Géreste, il rasssembla le plus de troupes possible, et fit voile vers Éphèse.

Dès qu’il fut entré dans le port, Tissapherne lui envoya demander le sujet de son voyage. Il répondit qu’il venait donner aux Grecs d’Asie la liberté dont jouissaient les Grecs européens. « Si vous consentez à une trève jusqu’au retour des courriers que j’enverrai en Perse, je vous promets, lui répliqua le satrape, que vous retournerez à Sparte, après avoir tout obtenu. — J’y consentirais, si je pouvais croire à votre parole. Quant à vous, recevez l’assurance que pourvu que vous traitiez avec franchise, il ne se commettra dans les terres de votre obéissance aucun acte d’hostilité. Alors Tissapherne jura entre les mains d’Hérippide, de Dercyllidas, de Mégialius, qui lui furent députés, qu’il observerait religieusement la trève. Les députés, de leur côté, jurèrent au nom d’Agésilas, qu’il respecterait la foi des traités tant que Tissapherne lui-même y serait fidèle. Mais tout de suite celui-ci se parjura ; car au mépris de la paix, il fit venir de Perse une armée considérable qu’il joignit à la sienne.

Agésilas, qui s’en doutait, ne laissait pas de garder sa parole ; quoique dans l’inaction, il restait à Éphèse, parce que les villes d’Asie étaient bouleversées. Elles n’avaient ni démocratie, comme sous les Athéniens, ni aristocratie, comme sous Lysandre. On sollicitait souvent ce dernier, que tout le monde connaissait ; on le priait d’obtenir d’Agésilas ce que l’on désirait ; une multitude d’hommes le suivait, lui faisait la cour. On eût dit Agésilas simple particulier, et Lysandre roi.

Agésilas en prit ombrage, comme l’événement le prouva : d’ailleurs les Trente, jaloux du crédit de leur collègue, ne purent se taire ; ils représentaient au roi la conduite coupable de Lysandre, qui vivait avec un faste plus que royal. Dès lors, il éconduisait tous ceux qu’il savait protégés et présentés par Lysandre. Celui-ci, qui voyait que rien ne réussissait à son gré, en devina la cause : il ne permettait plus à la multitude de le suivre ; il déclarait franchement à ceux qui lui demandaient sa recommandation, qu’elle leur serait préjudiciable. Enfin, ne pouvant plus supporter sa disgrâce, il va trouver Agésilas : « Est-ce ainsi, lui dit-il, que vous abaissez vos amis ? — Oui, lorsqu’ils s’élèvent au dessus de moi. Quant à ceux qui travaillent à ma gloire, je rougirais si je ne savais leur rendre honneur pour honneur. —— Peut-être votre conduite est-elle plus sage que la mienne ; mais, en grâce, pour que je n’aie pas la honte d’être sans crédit auprès de vous, et que je ne vous porte point ombrage, éloignez-moi : quelque part que je sois, je m’efforcerai de vous servir. »

Agésilas lui accorda sa demande et l’envoya dans l’Hellespont. Lysandre apprit que Spithridate avait à se plaindre de Pharnabaze : il eut une conférence avec ce Perse, qui avait des enfans, de l’argent à sa disposition, deux cents cavaliers à ses ordres, et il le débaucha. Tout ce que possédait Spithridate resta à Cysiqne, à l’exception de son fils et lui, que Lysandre conduisit à Agésilas. Celui-ci, joyeux de cette circonstance, ne tarda pas à lui faire bien des questions sur Pharnabaze, sur l’état de son territoire et de son gouvernement.

Tissapherne, encouragé par la présence des troupes que lui avait envoyées le grand roi, fit ordonner à Agésilas de se retirer de l’Asie, et lui déclara la guerre en cas de refus. A cette nouvelle, les alliés et tous les Lacédémoniens qui étaient présens paraissaient consternés ; ils pensaient que leurs troupes ne tiendraient pas contre les forces imposantes du grand roi. Mais Agésilas, avec un visage riant, chargea les ambassadeurs de remercier Tissapherne de ce qu’il se rendait les dieux ennemis, en même temps qu’il les intéressait, par son parjure, à la cause des Grecs. Aussitôt il ordonna aux troupes de se tenir prétes à marcher, et aux villes qui se trouvaient sur le chemin de la Carie de préparer l’étape. Il enjoignait aussi aux Ioniens, aux Éoliens, aux Hellespontins, de lui envoyer pour cette expédition des troupes à Éphèse.

Tissapherne, considérant qu’Agésilas n’avait point de cavalerie, et qu’il n’en fallait pas pour combattre en Carie, le croyant d’ailleurs irrité de sa perfidie, s’attendait à le voir fondre sur les terres de sa résidence ; il y fit donc passer son infanterie tout entière, et répandit sa cavalerie dans les plaines du Méandre, persuadé qu’elle foulerait aux pieds celle d’Agésilas, avant d’être parvenue sur les montagnes. Mais Agésilas, laissant la Carie, tourna du côté opposé, entra dans la Phrygie, où il prit les villes qui étaient sur son passage, et fit, par cette irruption soudaine, un butin immense.

Il marcha quelque temps sans rencontrer d’ennemis ; mais non loin de Dascylie, ses cavaliers montèrent sur une colline, pour découvrir de plus loin. Le hasard voulut que la cavalerie de Pharnabaze, égale en nombre à celle des Grecs, et commandée par Rhathine et par Bagée, son frère naturel, montât sur la même colline. On se reconnut ; on n’était qu’à une distance de quatre cents pas ; d’abord on fit halte des deux côtés, la cavalerie grecque s’étant rangée en forme de phalange à quatre de hauteur sur un grand front. Les Barbares, au contraire, avec douze hommes seulement de front et un plus grand nombre de hauteur, vinrent les premiers à la charge ; bientôt on se mesura de près. Dans le choc, tous les Grecs rompirent leurs javelines. Mais les Perses, qui avaient des javelots en cornouiller, tuèrent d’abord douze cavaliers et deux chevaux. La cavalerie grecque était en déroute, lorsqu’Agis, s’avançant avec ses hoplites, fit reculer à son tour les Barbares, qui ne perdirent qu’un des leurs.

Le lendemain de cette escarmouche, Agésilas, voulant passer outre, offrit un sacrifice où les entrailles des victimes se trouvèrent dénuées de fibres : il retourna donc vers la mer. Convaincu que s’il ne possédait une bonne cavalerie, il ne pourrait s’avancer dans la plaine, il résolut de s’en procurer une pour n’être pas contraint de faire la guerre en fuyant. Il établit un rôle des plus riches habitans des villes circonvoisines, qui lui fourniraient des chevaux, en dispensant de marcher ceux qui donneraient un cavalier tout monté ; ce qui leur donna la même ardeur que s’il se fut agi de trouver quelqu’un qui voulût mourir pour eux.

Au retour du printemps, Agésilas rassembla toutes ses forces à Ephèse ; et pour les exercer, il proposa des prix, soit aux compagnies d’hoplites qui déploieraient le plus de vigueur, soit à celles de cavaliers qui excelleraient dans les évolutions. On promit aussi des récompenses aux peltastes et aux archers qui montreraient le plus d’aptitude à remplir leur devoir. C’était un plaisir de voir tous les gymnases remplis d’hoplites qui se disputaient de vigueur, l’hippodrome couvert de cavaliers occupés d’évolutions, les archers et les frondeurs s’exerçant dans la plaine. La ville entière offrait un spectacle intéressant. La place publique était fournie de chevaux et d’armes à vendre ; ouvriers en airain, charpentiers, forgerons, cordonniers, peintres, tous s’occupaient de l’équipage de guerre ; vous eussiez pris la ville pour une école de Mars. Ce qui surtout inspirait une nouvelle ardeur, c’était de voir Agésilas, suivi d’une foule de soldats sortant des gymnases, le front ceint de guirlandes qu’ils allaient suspendre aux voûtes du temple de Diane. Comment en effet, où les hommes honorent les dieux, où fleurit l’art militaire, où la discipline est en vigueur, comment ne concevrait-on pas les plus brillantes espérances ?

Pour redoubler la valeur des soldats par le mépris des ennemis, voici ce qu’il imagina : il ordonna à ses hérauts de dépouiller les Barbares pris par des corsaires, et de les vendre nus. Les soldats, qui les voyaient blancs parce que jamais ils ne quittaient leurs vêtemens, mais délicats et nullement rompus au travail parce qu’ils étaient toujours voiturés, se persuadèrent que dans cette guerre ils n’auraient à combattre que des femmes.

Déjà une année s’était écoulée depuis le départ d’Agésilas. Les Trente, dont Lysandre faisait partie, retournèrent à Sparte ; ils eurent pour successeurs Hérippide et autres. Agésilas choisit parmi eux Xénocles pour commander la cavalerie ; Scythès eut en partage les hoplites néodamodes ; Hérippide, les troupes de Cyrus ; Migdon, celles des alliés. Il déclara en même temps qu’il les mènerait bientôt par le plus court chemin, vers le plus fertile quartier du pays ennemi : il avait pour but de mieux disposer au combat leurs esprits et leurs corps.

Tissapherne pensait qu’Agésilas répandait ce bruit dans l’intention de le surprendre encore, et que son dessein était de fondre sur la Carie. Il y conduisit donc son infanterie, comme la première fois ; sa cavalerie fit halte dans la plaine du Méandre. Agésilas ne manqua point à sa parole ; il se jeta, comme il l’avait dit, dans la Sardie : il la traversa pendant trois jours, sans rencontrer d’ennemis, trouvant partout abondance de vivres ; mais le quatrième jour parut la cavalerie barbare, dont le général ordonna au commandant des équipages de passer le Pactole et de camper.

Cependant les Perses tuèrent quelques fourrageurs qui s’étaient écartés pour butiner. Agésilas l’ayant appris, ordonne à sa cavalerie de voler au secours de ces derniers. A la vue du renfort, les Perses se rassemblent et rangent tous leurs escadrons en bataille ; Agésilas, considérant que l’ennemi n’avait pas encore son infanterie, tandis que lui était muni de tout, crut qu’il ne se présenterait jamais de plus belle occasion d’engager le combat. Après avoir immolé des victimes, il avance droit sur les cavaliers ennemis avec sa phalange, ordonne aux plus jeunes de ses cavaliers de fondre en même temps que la phalange, et aux peltastes de suivre en courant. Le reste de la cavalerie eut ordre d’aller à la charge ; l’armée tout entière devait suivre. Les Perses soutinrent le premier choc ; mais ne voyant bientôt que ruine et carnage, ils la lâchèrent pied. Quelques-uns tombèrent dans le fleuve ; les autres prirent la fuite. Mais les Grecs les poursuivirent, se rendirent maîtres de leur personne et de leur camp. Tandis que la troupe légère s’amusait au pillage, selon la coutume, Agésilas fit le tour du champ de bataille et rassembla, outre son bagage, tout le butin qui montait à plus de soixante-dix talens. Ce fut là qu’on prit les chameaux qu’Agésilas amena en Grèce.

Tissapherne se trouvait à Sardes le jour de l’action ; en sorte que les Perses l’accusèrent de trahison. Le roi, informé que Tissapherne était cause du désordre de ses affaires, chargea Tithrauste de lui couper la tête.

Tithrauste, après avoir exécuté cette commission, envoya dire à Agésilas que l’auteur de la guerre avait subi son châtiment. Le roi, ajouta-t-il, juge convenable qu’Agésilas retourne à Sparte, et que les villes d’Asie, rendues à leur liberté, paient le tribut ordinaire. Agésilas ayant répondu qu’il ne pouvait rien conclure sans le consentement des magistrats de son pays : « Eh bien. lui répliqua Tithrauste, jusqu’à ce que leurs ordres vous parviennent, retirez-vous sur les terres de Pharnabaze, puisque je viens de punir votre ennemi. — Approvisionnez donc mon armée, jusqu’à ce que j’y arrive. » Tithrauste lui donna trente talens, avec lesquels il marcha vers la Phrygie, province de Pharnabaze.

Comme il était dans la plaine qui est au-delà de Cyme, arrive un envoyé des éphores qui lui confiait le commandement même de la flotte, avec pouvoir de désigner pour amiral qui il lui plairait. Les Lacédémoniens avaient pris ce parti, dans la pensée que, sous les ordres d’un seul, l’armée de terre serait bien plus imposante en la réunissant à la flotte, et la flotte plus redoutable quand l’armée de terre la protégerait au besoin.

Aussitôt Agésilas ordonna aux villes maritimes, tant des iles que de terre ferme, d’équiper autant de vaisseaux qu’elles le pourraient ; en sorte que l’armée navale fut renforcée de cent vingt galères, aux dépens et des villes qui s’étaient engagées à les fournir, et des particuliers qui voulurent signaler leur zèle. Le commandement en fut donné à Pisandre, beau-frère d’Agésilas, homme vaillant et plein d’honneur, mais trop au-dessous d’un si haut emploi. Pisandre partit du camp pour remplir ses fonctions, tandis qu’Agésilas, constant dans son projet, alla vers la Phrygie.


CHAPITRE V.


Cependant Tithrauste s’imaginait qu’Agésilas méprisait la puissance de son maître, que, loin de songer à quitter l’Asie, il concevait le hardi projet de réduire la Perse. Incertain d’abord du parti qu’il prendrait, il envoya enfin dans la Grèce le Rhodien Timocrate, avec cinquante talens, le chargea de tenter les principaux de chaque ville, de leur donner cet or, à condition qu’ils s’engageraient par serment à susciter la guerre aux Lacédémoniens.

Il arrive avec son or, et gagne, à Thèbes, Androclide, Isménias et Galaxidore ; à Corinthe, Timolas et Polyanthe ; à Argos, Cyclon et son parti. Les Athéniens, sans profiter de ces largesses, ne laissaient pas d’incliner pour cette expédition, dont ils pensaient qu’on leur défèrerait le commandement. Ceux donc qui avaient accepté l’argent des Perses, se répandirent en invectives contre les Lacédémoniens ; et après les avoir rendus odieux, ils coalisérent les plus grandes villes entre elles.

Les principaux de Thèbes, n’ignorant pas que les Lacédémoniens ne voudraient pas rompre les premiers, persuadèrent aux Locriens d’Opunce de tirer un tribut d’un territoire contesté entre eux et ceux de la Phocide ; ils pensaient que, si cela arrivait, les Phocéens envahiraient la Locride. Ils ne se trompèrent point dans leurs conjectures. Les Phocéens entrèrent tout de suite dans la Locride, enlevant beaucoup plus qu’on ne leur avait pris. Aussitôt la faction d’Androclide persuade aux Thébains d’envoyer au secours des Locriens, et leur observe que les Phocéens ne sont point entrés en armes sur le territoire contesté, mais dans la Locride alliée et amie des Thébains. Ceux-ci se jettent sur la Phocide, saccagent le plat pays et contraignent les Phocéens à députer à Sparte pour demander du secours ; ils représentent qu’ils ne sont point agresseurs, qu’ils sont restés sur la défensive contre les Locriens.

Les Lacédémoniens saisirent avec empressement l’occasion qui se présentait de satisfaire leur ancien ressentiment contre les Thébains, qui, non contens de s’être approprié à Décélie la dîme d’Apollon, avaient encore refusé de les suivre à l’affaire du Pirée ; ils leur reprochaient encore d’avoir débauché les Corinthiens. Ils n’avaient pas oublié de quelle manière outrageante les Thébains avaient empêché Agésilas de sacrifier en Aulide, avec quel acharnement ils avaient jeté de dessus l’autel les victimes immolées, avec quelle perfidie ils avaient refusé de suivre Agésilas en Asie. Ils considéraient que c’était une occasion favorable de les attaquer, de réprimer leur insolence. Les armes d’Agésilas prospéraient en Asie ; d’ailleurs, point d’autre guerre à soutenir en Grèce.

Tel était l’esprit de Lacédémone. Les éphores décrètent donc une levée, et l’on envoie Lysandre dans la Phocide, avec ordre de mener les Phocéens eux-mêmes, les Étéens, les Héracléens, les Méliens et les Énians, sous les murs d’Haliarte : le général Pausanias y rassemblerait, au jour indiqué, les Lacédémoniens et les autres Péloponnésiens. Lysandre fit ce qui lui était commandé, et de plus détacha les Orchoméniens de l’alliance de Thèbes. Pausanias, après avoir eu des sacrifices favorables, s’arrêta à Tégée, d’où il envoya des troupes soldées, en attendant celles des villes voisines. Les Thébains, informés du projet d’irruption sur leurs terres, députèrent à Athènes. Les députés s’exprimèrent en ces termes :

« Athéniens, vous accusez la ville de Thèbes d’avoir proposé un décret rigoureux contre vous à la fin de la guerre : cette accusation n’est point fondée, puisque ce n’est pas le corps des Thébains qui a ouvert cet avis, mais un seul d’entre eux, qui siégeait alors parmi les confédérés. Depuis, les Lacédémoniens nous invitèrent à marcher contre le Pirée : la proposition fut unanimement rejetée. Comme c’est principalement à cause de vous que Lacédémone nous déclare la guerre, nous croyons que vous ferez un acte de justice en venant à notre secours. Mais ceux d’entre vous surtout qui, sous les Trente, sont restés à Athènes, ont de fortes raisons pour attaquer vivement les Lacédémoniens. Ils étaient venus avec une grande armée, comme pour vous secourir ; et après vous avoir voués à la haine du peuple par l’établissement de l’oligarchie, ils vous ont livrés à ce même peuple, qui cependant vous a sauvés, tandis que Sparte faisait tout pour vous perdre.

« Nous le savons tous, Athéniens, vous seriez jaloux de recouvrer l’empire ; mais en est-il un moyen plus sûr que de défendre les Grecs qu’opprime Lacédémone ? Elle commande à beaucoup de peuples ; mais loin d’être épouvantés, n’en concevez que plus de confiance. Songez que vous aussi vous n’eûtes jamais plus d’ennemis que lorsque beaucoup de peuples vous obéissaient. Tant qu’ils manquèrent d’appui, leur haine contre vous resta cachée ; mais leurs vrais sentimens se manifestèrent dès qu’ils eurent les Lacédémoniens pour chefs. De même aujourd’hui, si l’on voit les armes de nos deux républiques attaquer Sparte, plusieurs de ses ennemis secrets, n’en doutez pas, se montreront à découvert.

« Réfléchissez, et vous jugerez sans peine que nous disons la vérité. Est-il un peuple attaché de cœur à Sparte ? Les Argiens n’écoutent-ils pas toujours contre elle leur ressentiment ? Ajoutez les Éléens, ses ennemis déclarés depuis qu’ils se voient privés de leurs villes et d’un vaste territoire. Que dirai-je des Corinthiens, des Arcadiens, des Achéens, qui, sollicités par elle, ont partagé, dans la guerre qu’elle vous a faite, les travaux, les périls, les dépenses ? Après avoir réussi dans ses ambitieux projets, quelle part leur a-t-elle donnée à l’empire, aux honneurs, aux richesses ? C’est parmi les hilotes qu’elle va prendre des harmostes pour les villes soumises : quant aux peuples qui l’ont secondée dans ses conquêtes, et qui sont libres puisque la fortune a couronné leurs efforts, elle s’en déclare despote. Ceux de vos alliés qu’elle attirea son parti, elle les trompe visiblement, puisque, au lieu de les rendre libres, elle double leur esclavage ; ils sont opprimés par des harmostes et par des hommes que Lysandre a établis dans chaque ville. Le souverain de l’Asie, qui a été d’un si grand secours à vos rivaux pour vous vaincre, est-il aujourd’hui différemment traité que s’il eût marché contre eux avec vous ? Il est donc probable qu’en vous montrant les vengeurs d’injures aussi manifestes, vous parviendrez au plus haut degré de puissance. Auparavant vous ne commandiez qu’aux peuples maritimes ; bientôt vous aurez la prééminence sur ces peuples, sur les Thébains, sur les Péloponnésiens, sur les Grecs, et le roi de Perse lui-même, ce monarque si puissant.

Vous le savez, nous n’avons pas été pour Lacédémone des alliés inutiles ; mais vous devez vous attendre à nous voir maintenant vous servir avec beaucoup plus de chaleur que nous n’avons servi les Lacédémoniens. Ce n’est pas, comme alors, pour défendre des insulaires, des Syracusains, des étrangers, mais pour nous venger nous-mêmes que nous unirons nos ressentimens aux vôtres. N’ignorez pas non plus que la domination de l’ambitieuse Sparte est bien plus facile à détruire que n’était votre puissance. Vous aviez des flottes pour contenir vos alliés dans le devoir, tandis que les Lacédémoniens, en petit nombre, oppriment des villes plus peuplées que la leur et aussi puissantes en armes. Athéniens, voilà ce que nous avions à dire : sachez, au reste, qu’en sollicitant votre alliance, nous croyons plus travailler pour votre république que pour la nôtre. »

Ainsi parla l’un des députés. Plusieurs Athéniens opinêrent dans le même sens, et l’on décréta à l’unanimité secours aux Thébains. Thrasybule lut le décret par forme de réponse aux ambassadeurs, en ajoutant que quand bien même le Pirée serait encore démantelé, on braverait tout pour les vaincre en reconnaissance. « En effet, leur dit-il, vous, Thébains, on ne vous reprochera pas d’avoir joint vos armes à celles de nos ennemis ; mais nous, nous combattrons avec vous contre les Lacédémoniens s’ils viennent à nous attaquer. »

Au retour des ambassadeurs, les Thébains se préparèrent à se défendre, les Athéniens à les secourir ; et sans plus tarder, les Lacédémoniens entrèrent dans la Bœotie sous le commandement de Pausanias, avec toutes les troupes du Péloponnêse, à la réserve des Corinthiens, qui refusèrent de marcher.

Cependant Lysandre, qui conduisait les Phocéens, les Orchoméniens et leurs voisins, et qui avait devancé Pausanias au rendez-vous, ne put rester en place ni attendre l’armée envoyée de Sparte : suivi de ses troupes, il approcha des murs d’Haliarte et persuada aux habitans de quitter le parti des Thébains et de s’affranchir ; mais quelques Thébains qui étaient dans la ville ayant traversé l’exécution de ce projet, il résolut de donner assaut. A cette nouvelle les Thébains accourent avec leurs hoplites et leurs cavaliers. Fut-il surpris par l’ennemi, ou le voyant venir, l’attendit-il de pied ferme comme assuré de la victoire, on l’ignore ; mais ce qui est constant, c’est que l’on combattit sous les murs et qu’un trophée fut dressé aux portes d’Haliarte. Lysandre fut tué, le reste de ses gens se sauvèrent sur la montagne, les Thébains les y poursuivirent vivement, en gravirent la cime, mais s’engagérent dans des détroits, dans des lieux impraticables. Les hoplites ennemis, faisant alors volte-face, firent une terrible décharge, en tuèrent deux ou trois des plus avancés, roulèrent des pierres d’en haut sur les autres, les pressèrent, les précipitèrent avec furie : la déroute fut telle, qu’il en périt plus de deux cents.

Les Thébains, découragés ce jour-là d’une défaite qu’ils croyaient égale à leur victoire, apprirent le lendemain que les Phocéens et tous les autres s’étaient pendant la nuit retirés chez eux. Ils reprenaient courage, lorsque tout à coup l’on voit arriver Pausanias avec l’armée du Péloponnèse. Ils se crurent de nouveau menacés d’un grand danger ; le silence, la consternation était générale.

Le lendemain, les Athéniens vinrent se ranger en bataille avec eux, sans que Pausanias parût et combattît ; leur courage alors se ranima.

Le roi de Lacédémone avait convoqué ses polémarques et ses commandans de pentécostes, et mettait en délibération s’il livrerait bataille, et si, à la faveur d’une trêve, il enlèverait le corps de Lysandre et ceux des autres guerriers tués avec lui. Pausanias et son conseil songeaient à la mort de Lysandre et à la déroute de son armée ; les Corinthiens refusaient formellement de les suivre, les troupes montraient peu d’ardeur, la cavalerie ennemie était puissante et la sienne faible ; d’ailleurs, les morts étaient sous les murs de la place : même vainqueurs, pourraient-ils les enlever, lorsque les tours étaient munies de gens de trait ? Par toutes ces considérations, il fut arrété qu’on demanderait une trêve pour enlever les morts. Les Thébains dirent qu’ils ne l’accorderaient pas à moins que l’on ne sortît de leur territoire. Cette condition fut acceptée avec empressement ; on enleva les morts et l’on sortit de la Bœotie. Les Lacédémoniens se retiraient tristes : les Thébains, fiers de leurs avantages, voyaient-ils un soldat de Pausanias s’écarter tant soit peu pour gagner une métairie, ils le remenaient au grand chemin en le frappant.

Telle fut l’issue de l’expédition des Lacédémoniens. De retour à Sparte, Pausanias fut accusé d’étre venu à Haliarte après Lysandre, lorsqu’il était convenu de s’y trouver le même jour ; d’avoir honteusement redemandé des morts qu’il pouvait enlever au vainqueur ; d’avoir laissé aller le peuple d’Athènes, lorsqu’il le tenait assiégé au Pirée ; enfin, de n’avoir pas comparu en justice. Il fut donc condamné à mort, mais il se réfugia à Tégée, ou il mourut de maladie. Voilà ce qui se passait alors en Grèce.


LIVRE IV.


CHAPITRE PREMIER.


Vers le commencement de l’automne, Agésilas entra dans la Phrygie, province de Pharnabaze. Il mit tout a feu et à sang, emporta de force une partie des villes et prit les autres par composition. Spithridate lui ayant dit que s’il voulait passer en Paphlagonie, il obtiendrait une conférence du roi des Paphlagoniens, et son alliance ; il entreprit le voyage d’autant plus volontiers, que depuis long-temps il souhaitait détacher cette nation de l’alliance du roi de Perse.

A son arrivée en Paphlagonie, Cotys alla au devant de lui, et devint son allié. Ce prince, mandé à la cour d’Artaxerxés, avait négligé de s’y rendre. A la persuasion de Spithridate, il fournit à Agésilas mille chevaux et deux mille peltastes. Reconnaissant de ces bons offices, le Lacédémonien demanda à Spithridate s’il donnerait sa fille à Cotys. Avec plus d’empressement, répondit-il, que ce prince puissant et maître d’un vaste pays n’en mettrait à épouser la fille d’un exilé. Agésilas n’en dit pas alors davantage. Mais comme Cotys, au moment de son départ, venait le saluer, Agésilas écarta Spithridate et entama la proposition du mariage en présence des trente Spartiates :

« Cotys, dites-moi, je vous prie, à quelle maison appartient Spithridate ? — A l’une des plus nobles de Perse. — Avez-vous remarqué comme son fils est beau ? — Comment ne l’aurais-je pas vu ! je soupai hier avec lui. — On dit qu’il a une fille plus belle encore ? — En vérité, elle est belle. — Vous voilà devenu notre ami ; je vous conseille de prendre cette jeune princesse pour femme ; elle est d’une beauté accomplie : pour un mari quelle volupté ! de plus, elle est fille d’un père très noble et très puissant, qui a si bien châtié l’injuste Pharnabaze, qu’il l’a, comme vous voyez, chassé de toute la Phrygie. Considérez que Spithridate, qui a su se venger d’un tel ennemi, pourra aussi obliger un ami. Sachez que si ce mariage réussit, vous ne serez pas seulement gendre de Spithridate, mais d’Agésilas, de tous les Spartiates, de la Gréce entière, à laquelle nous commandons. Si vous acceptez, qui jamais aura célébré des noces plus brillantes que les vôtres ? quelle jeune épouse aura été conduite dans la maison de son époux escortée d’autant de cavaliers, de peltastes et d’hoplites ? — Agésilas, Spithridate approuve-t-il ce que vous dites ? — J’en prends les dieux à témoin, il ne m’a point chargé de ces avances ; mais trop heureux quand je me venge d’un ennemi, j’éprouve bien plus de plaisir encore lorsque je découvre les moyens de servir un ami. — Que ne vous assurez-vous s’il partage vos sentimens ? — Allez, Hérippide, le disposer à entrer dans nos vues. » Hérippide et ses collègues se lèvent, exécutent les ordres.

Comme ils tardaient, Agésilas demanda à Cotys s’il trouverait bon qu’on fît venir Spithridate. « Assurément, lui répondit Cotys ; vous persuaderez mieux que qui que ce soit. » Agésilas mande donc Spithridate : ils arrivent tous ensemble. « Agésilas, dit alors Hérippide sans entrer dans un long détail, les dernières paroles de Spithridate sont qu’il approuvera tout ce que vous déciderez. — Selon moi, vous ferez bien, vous, Spithridate, de donner votre fille à Cotys ; vous, Cotys, de la prendre pour femme ; mais nous ne pourrons avant le printemps vous emmener par terre votre épouse. — Ne pourrait-on pas, si vous le vouliez, me l’emmener par mer ? »

A ce mot, l’on se donna les mains de part et d’autre, et Cotys partit. Agésilas, qui avait remarqué son impatience, équipa promptement une galère sur laquelle il chargea Callias de conduire la jeune princesse, et marcha ensuite vers Dascylie, où était situé le palais de Pharnabaze, entouré de villages considérables et bien approvisionnés : des parcs clos de toutes parts, ou des plaines spacieuses, invitaient à la chasse. Autour de Dascylie coulait une rivière abondante en poissons de toute espèce. Les volatiles ne manquaient pas à ceux qui pouvaient chasser aux oiseaux.

Agésilas y établit donc ses quartiers d’hiver et se procura des vivres, tant sur le lieu même qu’en différentes excursions. Les soldats, qui jusqu’alors n’avaient fait aucune perte, méprisaient l’ennemi, fourrageaient dispersés sans défiance dans la plaine, quand Pharnabaze survint avec deux chariots armés de faux, et quatre cents cavaliers. Les Grecs le voyant avancer avec sa cavalerie, rassemblèrent promptement un bataillon de sept cents hommes. Pharnabaze, sans délai, place ses chariots en front, les suit avec ses cavaliers, et ordonne de charger. Les chars se font jour, et rompent le bataillon ; les cavaliers écrasent cent soldats : le reste se sauve vers Agésilas, qui se trouvait près de là avec ses hoplites.

Trois ou quatre jours après, Spithridate apprend que Pharnabaze est campé à Cavé, grand village distant de cent soixante stades environ. il en informe Hérippide, qui, jaloux de se signaler par un éclatant exploit, prie Agésilas de lui accorder deux mille hoplites, autant de peltastes, la cavalerie de Spithridate, celle des Paphlagoniens, et autant de cavaliers grecs qu’il pourrait en engager dans son parti. Dès qu’il eut tout obtenu, il sacrifia. Sur le soir, les présages furent heureux ; les sacrifices cessèrent. Il ordonna ensuite qu’on se rendît en avant du camp après le souper. La nuit venue, il ne s’en trouva pas la moitié au rendez-vous : mais dans la crainte que les Trente ne se moquassent de lui s’il abandonnait son projet, il marcha avec ce qu’il avait de troupes.

Au point du jour, il assaillit le camp de Pharnabaze. La plupart des Mysiens qui composaient l’avant-garde furent taillés en pièces, les Perses mis en fuite et le camp pillé : on y trouva quantité de coupes et autres effets de Pharnabaze, un bagage considérable et des bêtes de somme pour le porter. En effet, dans la crainte continuelle d’être surpris s’il séjournait trop longtemps dans le même lieu, il passait, à la manière des nomades, d’un pays dans un autre, rendant son camp le moins visible qu’il pouvait.

Comme les Paphlagoniens et Spithridate emportaient leur part du butin, Hérippide, secondé d’officiers qu’il avait postés, les dépouilla entièrement, sans doute pour rapporter une plus riche capture aux commissaires préposés à la vente des dépouilles. Indignés de l’injustice et de l’affront, ils rassemblèrent de nuit leur bagage et se retirèrent à Sardes, vers Ariée, dont ils n’appréhendaient point la trahison, puisqu’il avait aussi quitté le parti du roi de Perse, et lui avait fait la guerre. Rien n’affligea aussi sensiblement Agésilas, dans cette expédition, que cette retraite soudaine de Spithridate, de Mégabyze et des Paphlagoniens.

Un Cyzicénien, nommé Apollophane, qui depuis long-temps se trouvait l’hôte de Pharnabaze, avait aussi gagné les bonnes grâces d’Agésilas. Il dit au roi de Sparte qu’il croyait pouvoir lui procurer une entrevue avec le satrape, et ensuite son alliance. Sur la réponse d’Agésilas, qui lui donna sa parole et consentit à une trêve, Apollophane amena Pharnabaze au lieu convenu. Agésilas et les Trente l’y attendaient, couchés sur le gazon. Pharnabaze arriva superbement vêtu ; ses esclaves étendirent à terre des coussins pour lui faire un siège délicat à la manière des Perses ; mais voyant la simplicité d’Agésilas, il eut honte de sa mollesse, et, comme lui, s’assit sur la terre nue avec ses riches vêtemens.

Quand ils se furent salués, Pharnabaze tendit la main à Agésilas ; Agésilas lui donna la sienne. Pharnabaze, comme plus âgé, parla le premier : « Agésilas, et vous tous Lacédémoniens ici présens, j’ai été votre ami et votre allié, lorsque vous étiez en guerre avec la république d’Athènes ; j’ai soutenu vos armées navales en vous fournissant des fonds ; sur terre, j’ai combattu avec vous dans la cavalerie, et j’ai repoussé vos ennemis jusqu’à la mer. On ne me reprochera, comme à Tissapherne, aucune perfidie, ni dans mes actions, ni dans mes paroles. En récompense de mes bons offices et de ma franchise, comment suis-je traité par vous ? je ne trouve pas même à subsister dans mon propre pays, à moins que, comme les bêtes fauves, je ne ramasse ce que vous daignez laisser. Ces beaux palais, ces jardins, ces parcs immenses, que mon père m’avait laissés, et qui faisaient mes délices, je les vois brûlés et ravagés. Si j’ignore les principes de la justice divine et humaine, instruisez-moi, je vous prie : vos procédés sont-ils ceux de la reconnaissance ? »

Les trente Spartiates baissaient les yeux de honte. Après quelques momens de silence, Agésilas parla ainsi : « Pharnabaze, vous n’ignorez pas qu’il y a aussi dans les villes grecques des hommes unis entre eux par les liens de l’hospitalité. Lorsqu’elles sont en guerre, ces hommes, de concert avec leur patrie, n’attaquent-ils pas leurs propres amis ? ne les voit-on pas quelque fois s’entr’égorger ? Il en est de même de nous : dans la guerre que nous déclarons à votre roi, nous sommes forcés de regarder comme ennemis tous les pays de son obéissance ; cependant nous aurions fort à cœur de devenir vos amis.

« Si, vous attachant à nous, vous ne deviez que changer de maître, je ne vous ferais aucune proposition ; mais vous pouvez, en embrassant notre parti, jouir de vos possessions sans adorer personne, sans subir le joug d’un despote. Je vous propose, non de préférer la liberté aux richesses, mais de vous allier à Lacédémone pour que vous étendiez vos domaines et non ceux de votre souverain, pour que vous soumettiez vos compagnons de servitude et les rangiez sous vos ordres. Si vous deveniez à la fois riche et libre, que vous manquerait-il pour être parfaitement heureux ? »

« Eh bien, répondit Pharnabaze, je vais parler franchement. Cela est juste. Si le roi nomme un satrape, auquel il prétende m’assujettir, je voudrai être votre ami et votre allié ; mais s’il me confie le commandement de ses troupes, s’il me défère un titre qu’il est pardonnable d’ambitionner, alors je déploierai toutes mes forces contre vous. »

A ces mots, Agésilas, lui prenant la main : « Puisque vous avez une âme aussi belle, devenez notre ami, et sachez que je sortirai le plus tôt possible des terres de votre gouvernement ; et, par la suite, fussions-nous en guerre, tant que nous aurons un autre ennemi à combattre, nous respecterons et votre personne et ce qui vous appartient. »

Ainsi se termina l’entrevue. Pharnabaze, monté à cheval, se retirait, lorsqu’un fils, qu’il avait eu de Parapite, accourut vers Agésilas, et lui dit qu’il le faisait son hôte. « Eh bien ! je l’accepte. Souvenez-vous-en, ajouta le beau jeune homme ; » en même temps, il lui présenta un javelot précieux. Agésilas l’accepta ; et, généreux à son tour, il ôta au cheval de son secrétaire Idée les magnifiques harnais qu’il portait, et les lui donna. Le jeune homme remonte à cheval, et rejoint son père. Quelque temps après, Pharnabaze fut, dans son absence, dépouillé de son gouvernement par son frère. Agésilas accueillit le fils de Parapite, et mit tout en œuvre pour que l’ami de cet exilé, le fils d’Évalcés, Athénien, fût admis aux jeux olympiques, quoique le plus grand des jeunes athlètes.

Cependant Agésilas sortit de Phrygie selon sa promesse : c’était vers le commencement du printemps. Descendu dans la plaine de Thèbes, il campa près du temple de Diane Astyrine, et grossit son armée de troupes rassemblées de toutes parts. Il se disposait à pénétrer dans la haute Asie le plus avant qu’il pourrait, dans l’espérance que toutes les nations qu’il laisserait derrière lui abandonneraient le parti du roi.


CHAPITRE II.


Agésilas s’occupait de ces grands projets, quand les Lacédémoniens, convaincus qu’on avait semé de l’or dans la Grèce, que les grandes villes s’étaient liguées contre eux, que la patrie était en danger, qu’une campagne était inévitable, s’y préparèrent, et députèrent Épicydidas vers le roi de Lacédémone. Il arrive, lui expose l’état des affaires, lui annonce l’ordre de revenir promptement au secours de la république. Cette nouvelle affligeait vivement Agésilas ; il songeait à tant d’espérances, à tant d’honneurs qui lui échappaient ; néanmoins il convoqua les alliés, et leur montra les ordres de la république, en leur disant qu’il fallait voler au secours de la patrie. « Si les affaires s’arrangent, sachez, mes amis, que je ne vous oublierai pas ; je reviendrai parmi vous répondre à vos vœux. » A ces mots, ils fondirent en larmes, et décrétèrent unanimement qu’ils iraient avec Agésilas au secours de Lacédémone ; que si les affaires réussissaient, ils retourneraient avec lui en Asie. Ils se disposèrent donc à le suivre. Il nomma Euxéne harmoste d’Asie, et ne lui donna pas moins de quatre mille hommes pour la défense du pays.

Il voyait que la plupart des soldats aimaient mieux rester que d’aller faire la guerre à des Grecs ; jaloux d’en emmener avec lui le plus grand nombre et les plus vaillans, il établit des récompenses et pour les villes qui enverraient les meilleures troupes, et pour les officiers des troupes soldées qui renforceraient son armée d’hoplites, d’archers, de peltastes bien équipés. Il promit aussi un prix aux hipparques qui commanderaient l’escadron le mieux dressé et le mieux monté ; et pour qu’ils sussent qu’il voulait de l’émulation, il leur assura que l’on adjugerait les prix lorsqu’on aurait passé d’Asie en Europe, dans la Chersonèse. Ils consistaient la plupart en armes artistement travaillées pour les hoplites et pour les cavaliers, et même en couronnes d’or. Il n’en coûta pas moins de quatre talens ; on acheta encore à grands frais des armes pour les troupes. Dès qu’il eut traversé l’Hellespont. on nomma pour juges trois Lacédémoniens, Ménascus, Hérippide et Orsippe ; chaque ville alliée fournit aussi un juge. Les prix décernés, Agésilas et ses troupes prirent la route qu’avait suivie Xerxès dans son expédition contre la Grèce.

Sur ces entrefaites, les éphores levèrent une armée ; et comme Agésipolis était encore enfant, Aristodème, son parent et son tuteur, fut chargé de la commander. Quand les Lacédémoniens se furent mis en campagne, leurs ennemis convoquérent une assemblée pour délibérer sur la tactique qui leur serait la plus avantageuse. Timolaus, de Corinthe, leur donna son avis en ces termes :

« Braves alliés, je compare les Lacédémoniens à des fleuves : peu considérables à leur source, ou les traverse facilement ; mais à mesure qu’ils s’éloignent, ils grossissent et se fortifient de la jonction d’autres fleuves. De même les Lacédémoniens sont seuls quand ils sortent de chez eux ; mais qu’ils s’avancent et fassent des recrues, ils deviennent plus nombreux et plus difficiles à vaincre.

« Je vois aussi que lorsqu’on veut détruire des guêpes, si on les attaque loin de leur retraite, on est piqué de toutes parts ; mais si on porte le feu près de leur demeure lors qu’elles y sont, on les prend sans peine et sans danger.

« D’après ces considérations, je crois que le plus sûr parti est de joindre l’ennemi ou dans Lacédémone même, ou du moins le plus près possible. »

Cette mesure fut approuvée et décrétée. Tandis que l’on délibérait sur la prééminence et sur l’ordonnance générale à donnera l’armée, de peur qu’en donnant trop de hauteur aux phalanges elles ne fussent enveloppées, les Lacédémoniens avaient recruté les Tégéates et les Mantinéens, et passé Stymphale. Ils entrèrent, eux et leurs alliés, sur les terres de Sicyonie, presque dans le même temps que les Corinthiens et leurs alliés étaient sur le territoire de Némée. Arrivés au pied du mont Épiécée, ils furent très maltraités des hauteurs par la décharge des gens de trait. Mais étant descendus vers la mer, ils traversèrent la plaine, et mirent tout à feu et à sang ; tandis que l’ennemi s’avançant, se couvrit d’une ravine. Les Lacédémoniens s’approchèrent et campèrent à dix stades de distance, sans faire aucun mouvement.

Je vais exposer les forces de l’une et de l’autre armée. Les Lacédémoniens avaient six mille hoplites de leur république, près de trois mille, de l’Élide, de la Triphylie, d’Acrore, de Lasione, quinze cents Sicyoniens ; de l’Epidaurie, de la Trézénie, de l’Hermionide et de l’Halie, pas moins de trois mille. Ils avaient de plus six cents cavaliers lacédémoniens, trois cents archers crétois, quatre cents frondeurs de Margane, Létrine et Amphidole. Les Phliasiens ne s’y trouvèrent point, s’excusant sur la trève. Telles étaient les troupes des Lacédémoniens. L’armée ennemie avait six mille hoplites athéniens, sept mille Argiens, à ce que l’on disait, cinq mille Bœotiens seulement, parce que ceux d’Orchomène ne s’y trouvèrent pas ; trois mille Corinthiens et autant d’Eubéens. Telle était leur infanterie pesamment armée. Malgré l’absence des Orchoméniens, la Bœotie fournit huit cents chevaux ; Athènes, six cents ; Chalcis d’Eubée, cent ; les Locriens d’Opunte, cinquante. L’infanterie légère, les Corinthiens compris, passait encore ce nombre ; car elle était renforcée de celle des Locriens Ozoles, des Méliens et des Acarnaniens. Telles étaient les forces des deux armées.

Les Bœotiens ne se pressèrent pas d’en venir aux mains tant qu’ils furent à l’aile gauche ; mais dès que les Athéniens se trouvèrent en opposition aux Lacédémoniens, et que les Bœotiens se virent à l’aile droite et vis-à-vis les Achéens, ils crièrent que les sacrifices étaient favorables, et demandèrent qu’on se préparât au combat. Sans se soucier d’ordonner leur phalange sur seize de file, ils lui donnèrent la plus grande hauteur et se portèrent ensuite sur la droite, pour dépasser l’aile ennemie. Les Athéniens, quoique convaincus du danger que l’on courait d’être investi, les suivirent pour empêcher tout démembrement. Les Lacédémoniens ne les aperçoivent point d’abord, parce que le pays était boisé : mais dès qu’ils ont entendu le pæan, ils reconnaissent l’ennemi, commandent aux soldats de se préparer au combat, adoptent la disposition proposée par les chefs des troupes soldées, ordonnent qu’on suive chacun son chef de file, conduisent aussi par le flanc droit, se déploient et dépassent tellement l’aile de l’ennemi, que des dix tribus d’Athènes il n’y en eut que six qui leur fussent opposées : le reste l’était aux Tégéates.

Comme les deux armées se trouvaient à un stade de distance, les Lacédémoniens, selon leur coutume, immolèrent une chèvre à la Diane des champs, marchèrent droit à leurs adversaires ; et pour les investir, ils plièrent la partie de la phalange qui dépassait le flanc ennemi. Au premier choc, les alliés de Lacédémone lâchèrent pied, à la réserve des Pelléniens qui combattirent contre ceux de Thespie avec un avantage égal. Pour les Lacédémoniens, attaquant les Athéniens en front et en flanc, ainsi que nous venons de le dire, ils les défirent et en tuèrent un grand nombre ; et comme ils n’étaient point entamés, ils marchèrent en bataille contre les troupes qui poursuivaient leurs alliés, sans s’arrêter aux quatre tribus opposées aux Tégéates ; en sorte que ces tribus ne perdirent d’hommes que ceux qui tombèrent sous les coups des Tégéates. Ils rencontrèrent d’abord les Argiens qui revenaient de la poursuite ; et comme le premier polémarque de ceux-ci se disposait à charger de front, quelqu’un, dit-on, ayant crié aux premiers rangs de se porter en avant, les Lacédémoniens frappant sur ces parties isolées et non soutenues, les mirent en pièces. Ils rencontrèrent ensuite des Corinthiens et des Thébains qui revenaient aussi de la poursuite : ils en firent un grand carnage.

Dans cette déroute générale, les vaincus reprenaient d’abord le chemin de leurs villes ; mais, à l’exemple des Corinthiens, ils revinrent ensuite dans leur camp. Les Lacédémoniens, de retour au lieu où s’était engagée la première action, dressèrent un trophée. Telle fut l’issue de la bataille.


CHAPITRE III.


Cependant Agésilas s’avançait à grandes journées d’Asie en Europe : comme il se trouvait à Amphipolis, Dercyllidas vint lui annoncer que les Lacédémoniens étaient vainqueurs, qu’ils n’avaient perdu que huit hommes, et qu’ils en avaient tué beaucoup à l’ennemi ; mais en même temps il lui avoua que beaucoup d’alliés étaient restés sur le champ de bataille. Agésilas lui demanda s’il ne serait pas à propos de porter en diligence la nouvelle de cette victoire aux villes d’Asie qui avaient envoyé des secours. « Une telle nouvelle, lui répondit Dercyllidas, est faite pour redoubler leur ardeur. — Puisque vous voilà, vous remplirez à merveille cette mission. — Oui, si vous l’ordonnez, répliqua Dercyllidas enchanté, parce que les voyages lui plaisaient. — Eh bien ! je vous l’ordonne ; et même je veux que vous leur ajoutiez que si les affaires publiques prospèrent, nous les rejoindrons, fidèles à notre promesse. »

Dercyllidas partit de l’Hellespont. Agésilas, après avoir traversé la Macédonie, entra dans la Thessalie, où ceux de Larisse, de Cranon, de Scotuse, de Pharsale, confédérés des Bœotiens, et tous les Thessaliens, à l’exception des bannis, harcelérent son arrière-garde. Jusque-là, Agésilas marchait en bataillon carré, avec une moitié de sa cavalerie en tête, et l’autre en queue. Mais quand les Thessaliens, pour arrêter sa marche, vinrent charger son arrière-garde, alors il y réunit la cavalerie qui conduisait l’avant-garde, ne réservant que les hommes de sa suite.

Les deux armées étant en présence, les Thessaliens tournèrent le dos et se retirèrent au pas. Ils pensaient que leur cavalerie ne combattrait pas avec avantage contre des hoplites. Celle d’Agésilas les suivit avec trop de lenteur. Agésilas, voyant la faute des uns et des autres, envoya toute la cavalerie de sa suite pour commencer la mêlée, avec ordre à l’autre de charger de toute sa force et de pousser l’ennemi le plus loin possible, pour l’empêcher de revenir. A la vue de ces cavaliers, qui soudain s’avançaient a toute bride, les uns prirent la fuite, les autres firent face : ceux qui osèrent résister, furent pris en flanc par la cavalerie, et faits prisonniers. De ce nombre fut l’hipparqne Polymaque le Pharsalien, qui mourut sur le champ d’honneur avec tous ceux qui l’environnaient. Sa mort entraîna la déroute générale des Thessaliens : les uns furent tués ; les fuyards ne s’arrètèrent qu’au mont Narthace.

Agésilas dressa un trophée entre cette montagne et celle de Prante, où il s’arrêta. Ce qui le flattait le plus, c’est qu’il avait vaincu une cavalerie fière de sa renommée avec une cavalerie qu’il avait formée lui-même. Le lendemain, il franchit les montagnes de Phthie en Achaïe, et poursuivit le reste de sa route en pays ami jusqu’aux frontières de la Béotie. Comme il y entrait, le soleil parut en forme de croissant, et l’on reçut la nouvelle de la défaite de l’armée navale lacédémonienne et de la mort du navarque Pisandre. Voici comme on racontait cet événement. Les deux armées s’étaient rencontrées près de Cnide. Pharnabaze, sur la seconde ligne, commandait en personne les galères phéniciennes ; Conon, sur la première ligne, commandait la flotte grecque. A peine Pisandre avait-il disposé sa flotte, de beaucoup inférieure à celle de Conon, que l’aile gauche, occupée par les alliés, avait fui. Pour lui, s’étant mêlé parmi les ennemis avec la galère qui attaquait la première, il avait été poussé vers le rivage ; et tandis que ceux qui l’accompagnaient avaient quitté leurs vaisseaux pour se sauver comme ils pouvaient à Cnide, il était resté sur le sien où il avait péri les armes à la main.

Ces nouvelles affligèrent d’abord Agésilas. Mais en réfléchissant que la plus grande partie de son armée était très disposée à entendre de bonnes nouvelles, et qu’il ne fallait point du tout lui en apprendre de mauvaises, il cessa de paraître affligé, et annonça qu’à la vérité Pisandre était mort, mais qu’il avait vaincu. En même temps, il immola des bœufs en action de grâces, et distribua la chair des victimes, en sorte que, dans une escarmouche contre l’ennemi, les soldats d’Agésilas eurent l’avantage, encouragés par la prétendue victoire de la flotte de Sparte.

L’armée ennemie était composée de Bœotiens, d’Athéniens, d’Argiens, de Corinthiens, d’Ænians, d’Eubéens, de Locriens d’Ozole et d’Opunze. Agésilas avait un bataillon lacédémonien arrivé de Corinthe, un demi-bataillon d’Orchoméniens et les néodamodes de Sparte qui l’avaient accompagné dans sa première expédition ; de plus les troupes soldées, commandées par Hérippide ; celles des villes grecques de l’Asie et de l’Europe qu’il avait traversées ; enfin, des hoplites phocéens et orchoméniens, habitans des lieux où il se trouvait. Plus fort que l’ennemi en peltastes, il l’égalait en cavalerie. Telles étaient leurs forces respectives.

Je vais décrire la plus célèbre bataille qui se soit livrée de nos jours. Les deux armées, tant celle d’Agésilas, partie du Céphise, que celle des Thébains, partie du mont Hélicon, se trouvèrent en présence dans la plaine de Coronée. Agésilas et les siens formaient l’aile droite ; les Orchoméniens terminaient l’aile gauche. Du coté de l’ennemi, les Thébains formaient l’aile droite, et les Argiens la gauche.

De part et d’autre ou marchait dans un profond silence ; mais à la distance d’un stade, les Thébains coururent à la charge à grands cris. Il n’y avait entre les deux armées qu’un intervalle de trois plèthres, quand les troupes soldées, conduites par Hérippide, se détacherent de la phalange d’Agésilas, avec les Ioniens, les Éoliens et les Hellespontins. Ce nombreux bataillon renversa, du premier choc, tout ce qui était devant lui. Les Argiens, loin de résister à la troupe d’Agésilas, s’enfuirent sur l’Hélicon.

Déjà les étrangers couronnaient Agésilas, lorsqu’on lui annonça que les Thébains avaient rompu ceux d’Orchomène et pillaient le camp. Aussitôt il fit une inversion de files, et marcha contre eux. Les Thébains, voyant ceux d’Argos se réfugier sur l’Hélicon, s’étaient serrés pour les aller joindre, et marchaient fièrement. Que la conduite d’Agésilas, en ce moment, ait été celle d’un vaillant guerrier, on ne le peut contester ; mais elle ne fut pas celle d’un prudent général : car, au lieu de laisser fuir les ennemis pour les prendre en queue, il les choqua de front ; les boucliers se heurtaient ; on poussait, on était repoussé ; on tuait, on était tué. Enfin, une partie des Thébains passa sur l’Hélicon ; l’autre, en reculant, fut taillée en pièces. Agésilas, victorieux et blessé, fut porté à sa phalange, où quelques cavaliers lui dirent qu’environ quatre-vingts des ennemis s’étaient sauvés dans le temple, et lui demandèrent ce qu’il voulait qu’on en fît. Tout couvert qu’il était de blessures, il n’oublia point le respect dû aux dieux ; il ordonna qu’on laissat sortir ces ennemis, sans permettre qu’ils fussent maltraités. Comme il était alors tard, les troupes soupérent et prirent du repos.

Le lendemain, le polémarque Gylis reçut l’ordre de ranger en bataille les soldats couronnés de guirlandes, et de dresser un trophée au son des instrumens. Tandis qu’on s’occupait de cette cérémonie, les Thébains demandèrent une trêve, par l’entremise des hérauts, afin d’inhumer leurs morts. Elle fut accordée.

Agésilas partit pour Delphes, où il offrit au dieu la dîme des dépouilles, qui montait à cent talens. Gylis conduisit l’armée sur le territoire des Phocéens, d’où il se jeta dans la Locride. Le jour suivant, les soldats emportèrent des villages toutes sortes de meubles et du blé. Sur le soir, les Locriens les poursuivirent dans leur retraite, et les assaillirent à coups de traits.

Les Lacédémoniens se retournent, les chargent, en tuent quelques-uns ; les Locriens cessent de les poursuivre en queue, mais gagnent les collines, d’où ils renouvellent l’escarmouche. Leurs adversaires gravissent les collines ; la nuit survient, ils lâchent pied ; les uns tombent dans des précipices, les autres ne voient rien devant eux, d’autres sont percés de traits ; le polémarque Gylis, Pelles, l’un des hommes de sa suite, et dix-huit Spartiates moururent dans cette action, ou blessés ou accablés de pierres. Si les soldats qui soupaient au camp ne fussent venus à leur secours, c’en était fait de tous les fourrageurs ; Les troupes furent ensuite licenciées ; Agésilas fit voile vers sa patrie.


CHAPITRE IV.


Bientôt la guerre se ralluma : les Athéniens, les Bœotiens, les Argiens et leurs alliés, partaient de Corinthe, et les Lacédémoniens de Sicyone, pour faire leurs excursions. Les Corinthiens, voyant qu’on dévastait leur territoire, qu’on leur tuait beaucoup de monde, à cause du voisinage de l’ennemi, tandis que les alliés cultivaient paisiblement leurs champs, désiraient la paix. Les citoyens honnêtes, et c’était la classe la plus nombreuse, se rassemblèrent, se communiquèrent réciproquement leurs vues ; mais les Argiens, les Bœotiens, les Athéniens et ceux des Corinthiens qui avaient excité la guerre et partagé l’or des Perses, voyant bien que Corinthe se déclarerait de nouveau pour Lacédémone, si l’on ne se défaisait du parti qui inclinait à la paix, projetèrent un massacre.

Leur première résolution fut d’une révoltante atrocité. Quoiqu’on n’exécute jamais les criminels un jour de fête, ils choisirent le dernier jour de la fête des Euclées, parce qu’ils comptaient trouver sur la place publique un plus grand nombre d’adversaires à immoler. Dès que les satellites connurent les victimes qu’il fallait frapper, ils tirèrent leurs épées et massacrèrent l’un debout dans un cercle, l’autre assis, un autre au théâtre, même des juges sur leur siège. Instruits de ces horreurs, les principaux citoyens se sauvent, les uns vers les statues des dieux, qui embellissaient la place, les autres dans les temples ; mais, au mépris des statues et des temples, ils sont égorgés par les auteurs et exécuteurs du complot, monstres ennemis jurés de toute équité ; même ceux que la proscription n’atteignait pas, mais qui tenaient à des principes, étaient consternés de ces sacrilèges excès. Il périt beaucoup de vieillards alors sur la place. Les jeunes gens, sur l’avis de Pasimèle, qui s’était douté du complot, se tenaient dans le Cranium ; mais dès qu’ils entendirent les cris des mourans, et qu’ils virent des malheureux échappés au massacre, ils coururent à la forteresse, d’où ils repoussèrent l’attaque des Argiens et autres factieux.

Comme ils délibéraient sur le parti qu’ils prendraient, le chapiteau d’une colonne tomba, quoiqu’il n’y eût ni vent ni tremblement de terre. lls sacrifièrent : à l’inspection des entrailles des victimes, les devins leur dirent que le plus sûr parti était de descendre de la forteresse. Leur premier mouvement fut de quitter Corinthe et de s’exiler : cependant, à la prière de leurs amis, de leurs mères, de leurs frères, et sur la parole des magistrats eux-mêmes, qui jurèrent qu’on ne leur ferait point de mal, quelques-uns rentrèrent dans leurs foyers. Mais dès qu’ils virent les nouveaux tyrans, la ville anéantie, les colonnes arrachées, le nom d’Argos substitué à celui de Corinthe ; dès qu’ils furent contraints de prendre un stérile droit de bourgeoisie, dans une cité nouvelle où ils avaient moins de crédit que les métèques, la vie leur parut alors un opprobre. Restituer à Corinthe son ancien nom, la purger d’assassins, la rendre à ses lois, à son antique liberté, ce fut à leurs yeux le plus noble projet. lls deviendraient les sauveurs de la patrie s’ils l’exécutaient ; s’ils succomhaient dans la poursuite des biens les plus grands et les plus flatteurs, ils descendraient glorieux au tombeau.

Dans cette résolution, deux hommes, Pasimèle et Alcimène, traversent un torrent, s’abouchent avec Praxitas, polémarque lacédémonien, qui commandait la garnison de Sicyone, et lui disent qu’ils peuvent, du coté du Léchée, lui donner entrée dans leurs murs. Comme depuis long-temps il les connaissait pour gens d’honneur, il crut à leur parole ; il obtint que sa more, qui devait sortir de Sicyone, y restât, et il se prépara à entrer dans Corinthe. Un jour que Pasimèle et Alcimène, autant par adresse que par hasard, se trouvaient de garde aux portes du trophée, il s’y rendit la nuit avec sa more, suivi des Sicyoniens et des bannis de Corinthe. Arrivé aux portes, il voulut, de peur de surprise, envoyer un homme sûr qui examinât ce qui se passait dans la ville. Les deux Corinthiens l’introduisent et lui montrent tout avec tant de franchise, que l’exprès revint assurer Praxitas que tout ce qu’on lui avait dit était la pure vérité. Il entra donc, rangea son armée en bataille, et s’appuya de part et d’autre aux murs de la ville. Mais la distance des murs se trouvant trop grande, il fit à la hâte, en attendant du secours, une palissade et une tranchée.

Dans le port et sur ses derrières, était une garnison bœotienne. Cette nuit et le jour suivant, il n’y eût point d’attaque ; mais le lendemain arrivèrent les Argiens en masse ; ils le trouvèrent près du mur d’orient, rangé sur leur droite, avec ses Lacédémoniens que suivaient les Sicyoniens et cent cinquante bannis : ils rangèrent aussi leurs troupes. Près de ce mur d’orient étaient postées les troupes soldées d’lphicrate, soutenues des Argiens qui avaient à leur gauche les Corinthiens de la ville. Pleins de confiance en leur nombre, ils marchent droit aux Sicyoniens qu’ils mettent en déroute ; ils arrachent leur palissade, les poursuivent jusqu’à la mer et en tuent un grand nombre. L’hipparque Pasimaque, qui {{tiret2|comman|dait} une cavalerie peu nombreuse, voyant cette déroute des Sicyoniens, leur ôta leurs boucliers, fit attacher leurs chevaux à des arbres, et suivi de volontaires, marcha contre les Argiens, qui, à la vue de boucliers marqués de la lettre S, crurent avoir affaire aux Sicyoniens qu’ils méprisaient. Argiens, s’écria alors Pasimaque, je vous le jure par Castor et Pollux, ces S vous tromperont. En même temps il fondit sur eux ; et comme il n’opposait que peu d’hommes à beaucoup, il resta sur le champ de bataille, lui et toute sa troupe.

Quant aux bannis de Corinthe, après avoir renversé tout ce qui se présentait devant eux, ils montèrent près des murs de la ville, tandis que les Lacédémoniens, avertis de la défaite des Sicyoniens, sortirent pour les secourir, s’assurant de la palissade qui était à leur gauche. Les Argiens, les apercevant à dos, se retournent et quittent la palissade ; les derniers d’entre eux, qui couraient à droite et désarmés, furent taillés en pièces par les Lacédémoniens ; mais ceux qui étaient près de la muraille, se retirèrent en foule vers Corinthe. Là, ils rencontrèrent les bannis, qu’ils reconnurent ; nouvel échec : les uns, avec des échelles, montaient sur les murs, en tombaient et se tuaient ; les autres, harcelés, frappés sur les échelles, y perdaient la vie ; d’autres s’écrasaient, s’étouffaient sur des monceaux de cadavres.

Les Lacédémoniens frappaient sans relâche ; car la Divinité leur accorda un bonheur qui, certes, surpassa leur attente. En effet, qu’une nombreuse armée soit tombée en leur puissance, tremblante, éperdue, désarmée, n’imaginant rien pour sa défense, faisant tout pour sa ruine ; qui ne reconnaîtra dans cet événement quel que chose de surnaturel ? En peu de temps il périt tant d’hommes, que l’œil étonné n’aperçut plus que des cadavres amoncelés où l’on avait coutume de voir des monceaux de blé, de pierres et de bois. Les Bœotiens, en garnison au port, furent aussi tués, les uns sur le mur, les autres sur les toits des arsenaux où ils étaient montés. Tandis que les Corinthiens et les Argiens enlevaient leurs morts à la faveur d’une trêve, arrivèrent les alliés des Lacédémoniens. Après les avoir rassemblés, Praxitas fit abattre un pan du mur, pour livrer passage à ses troupes, avec lesquelles il prit le chemin de Mégare. Il s’empara d’abord de Sidonte, ensuite de Crommyon, laissa garnison dans ces deux places, à son retour fortifia Épiécée pour servir de rempart aux frontières de ses alliés, licencia ses troupes et se retira à Lacédémone.

Depuis, les grandes expéditions n’eurent plus lieu ; mais de part et d’autre ou envoyait des garnisons à Sicyone et à Corinthe, et l’on ne laissait pas de se battre avec acharnement par l’entremise des troupes soldées.

Iphicrate assaillit Phlionte qu’il fourragea, suivi d’une poignée d’hommes. Ceux de la ville accoururent împrudemment et perdirent tant de monde dans une embuscade, que les Phliasiens, épouvantés de ceux de Corinthe, invoquèrent le secours des Lacédémoniens, pour leur confier la ville et la citadelle ; eux qui naguère fermaient leurs portes à ces mêmes Lacédémoniens, dans la crainte qu’ils ne ramenassent les bannis, qui n’attribuaient leur exil qu’à leur attachement à Sparte. Les Lacédémoniens, quoique affectionnés envers les bannis, loin de parler de leur rappel tant qu’ils restèrent les maîtres, rendirent au contraire aux Phliasiens leur ville, dès qu’ils les crurent en force, et se retirèrent avec la garnison, sans avoir porté atteinte à leurs lois.

Iphicrate fit aussi des courses en plusieurs endroits de l’Arcadie. Il saccageait le territoire, il approchait même des murailles des villes, sans que les hoplites arcadiens osassent se montrer, tant ils redoutaient ses peltastes. Ceux-ci, de leur côté, craignaient tellement les hoplites lacédémoniens, qu’ils ne les approchaient jamais à la portée du trait ; ils se rappelaient qu’un jour une poignée de jeunes Lacédémoniens leur en avait pris et tué quelques-uns. Si Sparte méprisait cette infanterie légère, elle n’estimait pas plus celle de ses propres alliés ; car les Mantinéens, ses auxiliaires, ayant fait une sortie contre des peltastes, furent accablés de traits lancés du haut des murs qui aboutissent au Léchée ; ils plièrent et perdirent des leurs dans la retraite : aussi les Lacédémoniens, disaient ils plaisamment, même de ces alliés, qu’ils craignaient autant les peltastes que les petits enfans craignent les spectres.

Après être partis du Léchée, avec une more et les bannis de Corinthe, les Lacédémoniens investirent de toutes parts cette dernière ville. Les Athéniens qui redoutaient leurs forces, pensèrent que pour les empêcher d’arriver à travers les longs murs que Praxitas avait démolis, le mieux serait de reconstruire ces murs. On vint en masse avec des maçons et des charpentiers, en sorte qu’en peu de jours on releva, avec succès, le pan de muraille qui regardait Sicyone et le couchant : celui d’orient fut refait plus à loisir.

Cependant les Lacédémoniens considérant que les Argiens, tranquilles au milieu de leurs champs, se réjouissaient de ces troubles, résolurent de leur porter la guerre. lls entrèrent donc, sous le commandement d’AgésiIas, dans leur territoire, qu’ils ravagèrent entièrement ; puis allant par Ténée à Corinthe, ils prirent les murs reconstruits par les Athéniens, tandis que Téleutias, frère d’Agésilas, le venait joindre avec environ douze galères. Aussi leur mère fut-elle estimée heureuse, de ce que, dans le même jour, l’un de ses deux fils s’était emparé des murailles des Corinthiens ; l’autre, de leurs vaisseaux et de leurs arsenaux. Ces exploits terminés, Agésilas licencia les troupes des alliés, et ramena les siennes à Lacédémone.


CHAPITRE V.


Mais quelque temps après, les Lacédémoniens apprirent des bannis que les Corinthiens avaient tout leur bétail au Pirée, qu’ils l’y gardaient, que plusieurs d’entre eux y vivaient ; ils marchèrent de nouveau sur Corinthe, encore sous la conduite d’Agésilas, qui se rendit à l’isthme au mois où se célèbrent les jeux isthmiques. Les Argiens y sacrifiaient à Neptune, comme si Corinthe leur appartînt. Sur la nouvelle qu’Agésilas approchait, ils laissèrent et les victimes et les apprêts du banquet, et s’enfuirent pêle-mêle par le chemin qui conduit à Cenchrée. Agésilas, qui vit leur retraite, au lieu de les poursuivre, entra dans le temple, sacrifia au dieu, et resta jusqu’à ce que les bannis de Corinthe eussent sacrifié et célébré les jeux. Après son départ, ceux d’Argos célébrèrent de nouveau les jeux isthmiques, en sorte qu’ily eut cette année des athlètes deux fois vaincus, et d’autres deux fois couronnés.

Quatre jours après, Agésilas conduisit ses troupes vers le Pirée ; mais voyant bonne garde, il marcha l’après-dînée vers la ville, comme s’il y entretenait quelque intelligence. Les Corinthiens, qui se croyaient trahis, firent venir Iphicrate avec la plupart des peltastes. Agésilas, informé qu’ils étaient passés la nuit, revint sur ses pas vers la pointe du jour, et ramena ses troupes vers le Pirée, en suivant le chemin des thermes, tandis que sa more gagnait le faîte de la montagne. Cette nuit, Agésilas campa près des bains, et sa more sur le haut de la montagne. On lui sut gré, en cette circonstance, d’une idée qui, sans avoir rien d’extraordinaire, eut du moins le mérite de l’a-propos. Ceux qui portaient des vivres à la more ne s’étaient point munis de feu, quoiqu’il fît froid sur un lieu très élevé, que sur le soir ils eussent souffert de la pluie et de la grêle, et qu’ils fussent montés légèrement vêtus. Ils étaient glacés ; ils se souciaient peu de manger dans les ténèbres : Agésilas ne leur envoya pas moins de dix hommes portant du feu dans des pots de terre. Ils arrivèrent, par divers chemins, au haut de la montagne. Comme elle était boisée, on fit grand feu de toutes parts, en sorte que tous se mirent à se frotter d’huile ; quelques-uns soupèrent encore une fois.

Cette même nuit, on vit le feu prendre au temple de Neptune, sans qu’on pût découvrir l’auteur de l’incendie. Ceux du Pirée, apercevant les hauteurs occupées, ne se mirent point en défense : hommes, femmes, enfans, esclaves ou libres, tous fuirent avec une grande partie du bétail au temple de Junon. Agésilas s’avançait avec sa troupe le long de la côte, tandis qu’en descendant de la montagne, la more prenait, malgré ses fortifications, Œnoa et ce qu’il renfermait. Ce jour-là, tous les soldats firent d’abondantes provisions : ceux qui s’étaient réfugiés au temple de Junon, en sortirent pour se rendre à la discrétion d’Agésilas, qui avait ordonné que tout ce qui avait trempé dans le massacre fût livré aux bannis de Corinthe, et que le reste fût vendu. Aussitôt on sortit tout le butin du temple.

Cependant de toutes parts, de la Bœotie surtout, arrivèrent des ambassadeurs pour demander à quel prix ils obtiendraient la paix. Enflé de tant de succès, Agésilas ne paraissait pas les voir, quoiqu’ils lui fussent présentés par Pharax, leur hôte public. il était près d’un étang, assis dans une tour d’où il regardait vider le temple. Les captifs, suivis des Lacédémoniens préposés à leur garde, attiraient moins les regards que les gardes eux-mêmes, parce que d’ordinaire on prend un plaisir extrême à voir ceux qui prospèrent et triomphent.

Agésilas était encore assis, rayonnant de la gloire de ses exploits : arrive un courrier hors d’haleine, son cheval tout trempé de sueur. On lui demande quelle nouvelle il apporte : sans vouloir répondre à personne, il s’approche d’Agésilas, saute de dessus son cheval, expose, d’un visage triste, la défaite de la garnison du Léchée. A cette nouvelle, Agésilas quitte brusquement le siège, prend sa pique, et fait appeler par son héraut les polémarques, les commandans des pentécostes et ceux des troupes soldées. Ils arrivent. Il ordonne à ses troupes, qui n’avalent pas encore dîné, d’emporter ce qu’elles pourraient de viande, et de le suivre sans délai. Pour lui, sans prendre de nourriture, il part, suivi des soldats de la tente royale. Ses gardes, bien armés, l’accompagnaient affectueusement. Il leur montrait le chemin de l’honneur, ils suivaient ; il avait passé les thermes, il était déjà descendu dans la plaine du Léchée, lorsque trois cavaliers lui annoncérent qu’on avait rendu les morts. Alors il fit halte, ordonna à ses troupes de reprendre haleine, reprit le chemin du temple, et le lendemain le butin fut vendu.

Il appela ensuite les députés de la Bœotie, et leur demanda le sujet de leur ambassade ; mais ils ne parlèrent plus de paix ; ils se contentèrent de dire que s’il n’y avait point d’obstacle, ils désiraient rejoindre leurs soldats à Corinthe. Je vois bien, leur dit-il en souriant, que vous ne désirez pas voir vos soldats, mais y contempler le triomphe de vos amis : attendez que je vous y conduise ; si je vous accompagne, vous serez mieux instruits. Il leur tint parole. Le lendemain, après le sacrifice il mena son armée vers la ville ; il ne toucha point au trophée, et se contenta, pour les braver, de couper ou de briser les arbres qui restaient sur pied. Il campa ensuite prés du Léchée ; et au lieu de mener les députés à Corinthe, il les renvoya par mer à Creusis. Comme les Lacédémoniens n’étaient pas accoutumés à de semblables défaites, tout le camp était dans la consternation, à l’exception des fils, pères ou frères de ceux qui étaient restés sur le champ de bataille : ils marchaient la tête levée, en vainqueurs, et joyeux de leur perte.

Voici ce qui avait causé la défaite de cette more. Les Amycléens assistent toujours à la fête d’Hyacinthe, à Sparte, soit qu’ils se trouvent en voyage, soit en temps de guerre. Agésilas avait laissé au Léchée tout ce qu’il avait d’Amycléens dans son armée. Le polémarque de la garnison du Léchée, après avoir recommandé aux alliés la garde de la place, était sorti, avec la more d’hoplites et de cavaliers, pour escorter les Amycléens le long des murs de Corinthe. A vingt ou trente stades de Sicyone, ce polémarque retournait au Léchée, avec ses hoplites, après avoir ordonné à l’hipparque de revenir en diligence lorsqu’il aurait conduit les Amycléens où ils voulaient aller.

Les Lacédémoniens n’ignoraient pas que Corinthe renfermait quantité de peltastes et d’hoplites ; mais enflés de leurs précédentes victoires, ils les méprisaient et ne croyaient pas qu’on osât les attaquer. Callias, fils d’Hipponicus, et Iphicrate, dont l’un commandait les hoplites et l’autre les peltastes, ayant aperçu, d’une éminence, les Lacédémoniens en petit nombre, dénués de peltastes et sans cavalerie, crurent qu’avec une infanterie légère ils les chargeraient sans danger. Si l’ennemi continuait sa marche, ils le tueraient à coups de traits, en queue et en flanc ; s’il osait poursuivre, d’agiles peltastes échapperaient aisément à de lourds hoplites.

Dans cette persuasion, ils sortent avec leurs troupes. Callias rangea ses hoplites non loin des murs : Iphicrate, suivi de ses peltastes, courut charger l’ennemi. Les Lacédémoniens, assaillis d’une grêle de traits, voyant les leurs ou blessés ou tués, commandèrent aux valets d’enlever les morts et de les porter au Léchée : eux seuls, à dire vrai, se sauvérent. Le polémarque ordonna aux décaphèbes de poursuivre les peltastes dont nous venons de parler. Hoplites contre peltastes, aucun de leurs traits n’atteignit, parce que le polémarque leur avait enjoint de prévenir, par leur retraite, l’arrivée des hoplites de Callias. Ils exécutaient cette retraite dans le désordre qu’avait entraîné leur ardeur à poursuivre. Les peltastes d’Iphicrate se retournent : ceux-ci les chargent de nouveau en front ; ceux-là courent les surprendre en flanc. Dans cette première excursion ils en tuèrent neuf ou dix, ce qui redoubla leur hardiesse et leur acharnement.

Le polémarque, voyant ses guerriers maltraités, ordonne à ceux qui avaient dépassé de quinze ans l’âge de puberté de charger Iphicrate ; mais forcés de reculer, il leur périt plus de monde qu’auparavant. Ils avaient perdu les plus braves, lorsque leurs cavaliers arrivent, chargent avec eux, et repoussent les peltastes d’lphicrate, mais en adoptant une mauvaise manœuvre, puisqu’au lieu de poursuivre et de tuer, ils se bornaient à protéger les coureurs, s’avançant et reculant avec eux sur une même ligne. En suivant les mouvemens de ces coureurs, leur nombre décroissait : ils se décourageaient ; l’ennemi venait toujours à la charge, plus hardi et plus nombreux. Réduits aux dernières extrémités, ils se ramassent sur une petite colline, à deux stades de la mer, et à seize à dix-sept stades environ du port Léchée.

Les hoplites de Callias, qui n’en étaient pas éloignés, descendirent aussitôt dans des barques, et cotoyèrent le rivage jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés près de ce tertre. Livrés à une affreuse perplexité, harcelés et mourant sans pouvoir se défendre, les Lacédémoniens voient, pour surcroit de maux, marcher contre eux ces hoplites. Ils fuient : les uns tombent dans la mer ; les autres, avec leurs cavaliers, en petit nombre, arrivent sains et saufs au Léchée. Dans tous ces combats, ainsi que dans la fuite, il périt environ deux cent cinquante hommes. Telle fut l’issue de cette affaire.

Agésilas prenant la more vaincue, en laissa une autre au Léchée et reprit le chemin de Lacédémone. Il n’entrait que fort tard dans les villes, il en sortait le plus matin possible. Parti d’Orchomène de grand matin, il passa avant le jour sous les murs de Mantinée, persuadé que les soldats verraient avec peine les Mantinéens joyeux de leur disgrâce.

Iphicrate ne borna pas la ses exploits. Praxitas avait mis des garnisons dans Sidonte et Crommion ; dans l’affaire du Pirée, Agésilas s’était emparé d’Œnoa. ll reprit toutes ces places, à l’exception du Léchée, où les Lacédémoniens et leurs alliés avaient une bonne garnison. Les bannis de Corinthe, depuis cette défaite, n’osant plus de Sicyone faire des courses par terre, infestèrent les côtes, harcelèrent les Corinthiens, qui les harcelaient à leur tour.


CHAPITRE VI.


Peu de temps après, les Achéens, maîtres de Calydon, autrefois de la dépendance étolienne, se virent contraints d’envoyer garnison dans cette ville, les Calydoniens, à qui ils venaient d’accorder le droit de bourgeoisie, étaient assaillis par les Acarnaniens, secondés de quelques troupes de l’Attique et de la Bœotie. Les Achéens, vivement pressés par l’ennemi, députèrent à Lacédémone.

Admis dans l’assemblée, les députés s’exprimèrent ainsi : « Lacédémoniens, votre conduite à notre égard n’est pas juste. Nous prenons les armes avec vous lorsque vous nous l’ordonnez ; nous vous suivons partout où il vous plaît de nous conduire. Vous, au contraire, qui nous voyez pressés par les Acarnaniens et par ceux de l’Attique et de la Bœotie, leurs alliés, vous n’y faites aucune attention. Si vous persistez dans cette indifférence, nous ne serons plus en état de résister à l’ennemi ; et alors, ou nous retirerons nos troupes du Péloponnèse, et nous traverserons l’Achéloüs pour porter la guerre chez les Arcananiens et leurs alliés, ou nous ferons la paix aux conditions les plus favorables qu’il nous sera possible. »

C’était, et mots couverts, menacer les Lacédémoniens de renoncer à leur alliance, s’ils n’envoyaient des secours. Les éphores et l’assemblée décidèrent donc qu’on prendrait les armes avec les Achéens contre les Acarnaniens. Agésilas fut envoyé avec deux mores et nombre d’alliés, auxquels les Achéens réuniront toutes leurs forces. Aux approches d’Agésilas, tous les Acarnaniens des campagnes s’enfuirent dans les villes, emmenant au loin leurs troupeaux pour les garantir de la main des soldats. Agésilas, arrivé à la frontière ennemie, dépêche à Strate, où se tenaient les états des Acarnaniens, pour leur déclarer que s’ils ne quittaient point l’alliance de Thèbes et d’Athènes pour celle des Spartiates et des Achéens, il se répandrait dans toute la province, qui bientôt n’offrirait que des ruines.

Le message ne fut point accueilli : Agésilas tint parole. Il se mit à ravager le territoire, sans en rien épargner ; mais il n’avançait par jour que de dix à douze stades. Les Acarnaniens, rassurés par la lenteur de sa marche, ramenaient leurs troupeaux des montagnes dans les plaines, et cultivaient une grande partie de leurs champs. Mais le quinzième ou le seizième jour de l’invasion, les jugeant dans une parfaite sécurité, il sacrifie le matin, fait cent soixante stades de chemin, et arrive, avant le soleil couché, près d’un étang, sur les bords duquel paissaient presque tous les troupeaux des Acarnaniens. il prit quantité de bœufs et de chevaux, du bétail de toute espèce et beaucoup d’esclaves. Le lendemain, il s’arrêta pour vendre le butin. Il campait sur le penchant de la montagne, lorsque des peltastes acarnaniens, armés de dards et de frondes, se rassemblent sur les hauteurs, le harcèlent impunément et contraignent ses soldats de quitter les apprêts de leur souper et de descendre en plaine.

La nuit venue, après la retraite des Acarnaniens, l’armée lacédémonienne posa des sentinelles et prit du repos. Le lendemain, Agésilas voulut se retirer ; le vallon où était l’étang avait une issue fort étroite, à cause des montagnes environnantes ; les Acarnaniens s’emparent de ces montagnes latérales, lancent d’en haut et dards et javelots, descendent jusque sur les bords des montagnes, d’où ils pressent et incommodent tellement ses troupes qu’elles ne peuvent plus marcher.

Ses hoplites et sa cavalerie poursuivaient les Acarnaniens sans leur faire aucun mal ; car, toutes les fois que ceux-ci reculaient, c’était pour se réfugier dans des lieux hérissés de rocs. Agésilas sentit bien qu’étant assailli avec un tel acharnement, il ne se tirerait pas de ces gorges. Il résolut donc de déloger ceux des ennemis qui étaient sur la gauche, quoiqu’en grand nombre, parce que la montée était plus facile de ce côté-là pour des hoplites et des cavaliers. Mais tandis qu’il sacrifiait, l’ennemi s’avançant incommoda ses gens à coups de traits et en blessa plusieurs. Alors il commanda aux hoplites qui avaient dépassé de quinze ans l’âge de puberté de se détacher pour donner avec la cavalerie ; pour lui, il suivit avec le reste de l’armée.

Aussitôt ceux des Acarnaniens qui étaient descendus pour escarmoucher, plièrent, fuirent et périrent en gravissant la montagne. Sur la cime, restaient en bataille rangée et leurs hoplites et quantité de peltastes, qui lançaient même des piques, dont ils blessèrent des cavaliers et tuèrent des chevaux. Mais à l’approche des hoplites lacédémoniens, ils plièrent et perdirent ce jour-là près de trois cents hommes. Après cet exploit, Agésilas dressa un trophée, puis traversa le pays ennemi, où il mit tout à feu et à sang. Il attaqua quelques places, à la prière des Achéens ; mais il n’en prit pas une seule.

L’automne venu, il sortit d’Acarnanie. Les Achéens, considérant qu’ils n’avaient rien fait, puisqu’ils n’avaient pris aucune ville, ni de force ni par composition, lui demandèrent, pour toute grâce, de rester le temps nécessaire pour empêcher les semailles des Acarnaniens. Agésilas leur répondit que ce qu’ils demandaient était contraire à leurs intérêts, qu’il ferait l’année suivante une nouvelle campagne, et que plus les Acarnaniens auraient semé, plus ils souhaiteraient la paix. Après leur avoir fait cette réponse il se retira par l’Étolie. Ni une grande ni une petite armée ne pouvait la traverser malgré les Étoliens. Ils lui laissèrent un libre passage, dans l’espérance qu’il les aiderait à prendre Naupacte. Arrivé à Rhium, il se vit obligé, pour retourner à Sparte, de traverser le détroit, parce que des galères athéniennes, venues des Œniades, l’empêchaient de faire voile de Calydon dans le Péloponnèse.


CHAPITRE VII.


Quand l’hiver fut passé, Agésilas fit au printemps une levée pour retourner contre les Acarnaniens. Ceux-ci voyant que leurs villes, situées au milieu des terres, ne seraient pas moins assiégées par le ravage des moissons que par un blocus, députèrent à Sparte, firent la paix avec les Achéens et alliance avec les Lacédémoniens. Ainsi finit la guerre d’Acarnanie.

Après cela, les Lacédémoniens jugèrent qu’il serait dangereux de porter la guerre chez les Bœotiens ou les Athéniens, en laissant derrière eux une grande ville, ennemie et limitrophe de Sparte. On ordonne donc une levée de troupes contre Argos. Agésipolis, instruit que le commandement lui en était déféré, fit les sacrifices diabatères, obtint d’heureux présages et alla ensuite consulter Jupiter Olympien, pour savoir s’il pouvait en conscience refuser la trève que lui offraient les Argiens, puisqu’ils prétextaient les mois sacrés, non en temps convenable, mais lorsqu’une invasion les menaçait. Le dieu lui répondit qu’il pouvait, sans impiété, rejeter une trêve proposée de mauvaise foi.

De là il marcha en diligence à Delphes, et demanda au dieu s’il était de l’avis de son père. Sur la réponse favorable qu’il en eut, Agésipolis recueillit ses troupes à Phlionte, où elles s’étaient rassemblées pendant ses voyages vers les deux temples, et entra par Hémée dans l’Argolide. Les Argiens, hors d’état de résister, envoyèrent une seconde fois offrir la trêve par des hérauts couronnés selon la coutume. Agésipolis fit réponse que les dieux ne voyaient pas de bonne foi dans l’offre de cette trêve ; et sans en tenir compte, il continua sa marche, semant le trouble et l’épouvante dans la ville et dans les champs.

Le premier jour de l’invasion, tandis qu’il faisait les libations accoutumées après souper, la terre trembla. Les Lacédémoniens de la tente royale chantèrent tous l’hymne de Neptune ; mais les autres soldats refusaient de passer outre, parce qu’autrefois, à l’occasion d’un tremblement de terre, Agis était sorti de l’Élide. Agésipolis observa que si elle eût tremblé avant qu’il entrât, il se serait cru repoussé par le dieu ; mais que, puisqu’elle avait tremblé depuis, c’était un signe d’approbation.

Le lendemain, il sacrifia donc à Neptune, et continua sa route à petites journées. Tout récemment Agésilas avait fait une campagne contre les Argiens. Agésipolis demandait donc à ses soldats à quelle distance des murailles Agésilas s’était tenu, s’il avait fourragé bien avant dans les terres : semblable au pentathle, il s’efforçait de surpasser en tout son rival.

On tirait un jour sur lui des remparts ; il en traversa de nouveau les fossés. Un autre jour que les Argiens faisaient excursion dans la Laconie, il s’avança si près des portes, que les gardes en refusèrent l’entrée à la cavalerie bœotienne, de peur que les Lacédémoniens n’entrassent pêle-mêle avec eux. Elle fut donc obligée de se nicher sous les créneaux, comme les chauve-souris ; et sans une excursion des archers crétois, qui avaient quitté le camp lacédémonien pour entrer dans Nauplie, hommes et chevaux, tout eût été percé de traits.

Après cela, comme il était campé a Ircte, la foudre tomba dans son camp et tua quelques soldats, tant de l’étonnement que du coup même. Il voulut alors dresser un fort au pas de Cœlosse ; mais les victimes qu’il immolait ayant manqué de fibres, il ramena ses troupes et les licencia, après avoir désolé le territoire des Argiens, qu’il avait pris au dépourvu.


CHAPITRE VIII.


Tandis que ces combats se livraient sur terre, la mer et les villes maritimes étaient aussi le théâtre d’une guerre que je vais raconter. Je décrirai les faits dignes de mémoire ; les faits peu importans seront passés sous silence. Pharnabaze et Conon, vainqueurs des Lacédémoniens dans un combat naval, s’étaient portés avec leur flotte vers les îles et villes maritimes, d’où ils avaient chassé les harmostes lacédémoniens, avec promesse aux habitans qu’ils n’y bâtiraient point de citadelle, qu’ils leur laisseraient au contraire leurs usages et leurs lois. On écoutait ces promesses avec plaisir ; ou en louait les auteurs ; ou envoyait à Pharnabaze les présens de l’hospitalité. Conon lui avait représenté qu’une conduite modérée attirerait toutes les villes dans son parti ; que s’il les menaçait de servitude, une seule avait assez de forces pour l’inquiéter ; qu’il était à craindre que ce projet, une fois découvert, ne soulevât toute la Grèce.

Pharnabaze suivit donc le conseil de Conon. Descendu a Éphèse, il lui confia quarante galères, avec ordre de le joindre à Seste. Pour lui, il se retira par terre dans son gouvernement : car Dercyllidas, son ancien ennemi, se trouvait dans Abyde lors du combat naval : il n’avait point quitté sa place comme les autres harmostes ; il y avait maintenu son pouvoir ; il l’avait conservée amie des Lacédémoniens. Après avoir convoqué les Abydéniens, il leur avait adressé ce discours :

« Abydéniens, amis jusqu’à ce jour de Lacédémone, vous pouvez vous en montrer aujourd’hui les bienfaiteurs. Être fidèles à ses amis lorsque la fortune leur sourit n’est pas une vertu rare : leur rester constamment attachés dans la disgrâce, c’est acquérir des droits à une reconnaissance éternelle. Notre position n’est cependant point désespérée. Pour avoir essuyé une défaite navale, nous ne sommes point un peuple nul en Grèce. Lorsque Athènes commandait sur mer, notre république en fut-elle moins en état de servir ses amis et de nuire à ses ennemis ? Au reste, votre fidélité vous honorera d’autant plus que les autres villes nous ont délaissés avec la fortune. Si l’on craint que nous ne soyons pressés ici par terre et par mer, qu’on fasse attention que les Grecs n’ont pas encore de flotte à la voile, et que si les Barbares viennent disputer l’empire de la mer, la Grèce ne le souffrira pas ; en sorte qu’en se défendant, c’est vous-mêmes qu’elle défendra. »

Les Abydéniens, touchés de ces raisons, s’étaient rendus franchement et avec affection. Ils accueillaient les harmostes qui venaient chez eux ; absens, ils les rappelaient. Dercyllidas, voyant que beaucoup d’hommes utiles à la chose publique s’étaient retirés près de lui, passa à Seste, située en face d’Abyde, dont elle était éloignée de huit stades au plus. Là, il rassembla tous ceux qui tenaient des Lacédémoniens des terres dans la Cbersonèse, et tous les harmostes chassés des villes de l’Europe. Il leur dit, en les accueillant, qu’ils ne devaient pas se décourager ; qu’ils considérassent que même dans l’empire du roi de Perse, en Asie, Temnos, ville peu considérable, Aigée et autres places, se gouvernaient indépendantes et libres. « Pourriez-vous, ajoutait-il, occuper une place plus forte et plus difficile à assiéger que Seste, puisqu’il faut des armées de terre et de mer pour la prendre ? » Il les empêchait, par ces discours, de se livrer au découragement.

Pharnabaze, trouvant Abyde et Seste dans cet état, les menaça de leur déclarer la guerre si elles ne chassaient les Lacédémoniens. Sur leur refus, il charge Conon de les tenir en bride par mer : pour lui, il ravage le territoire des Abydéniens. Mais comme il ne parvenait point à les réduire, il s’en retourna et chargea Conon de disposer les villes situées aux environs de l’Hellespont à rassembler, pour le printemps, la flotte la plus nombreuse. Irrité de ce qu’il avait souffert des Lacédémoniens, il n’avait rien tant à cœur que d’envahir leur territoire et d’assouvir sa vengeance. L’hiver s’écoula au milieu de ces projets.

Au commencement du printemps, secondé de Conon, il traverse les îles avec une flotte nombreuse et des troupes soldées, aborde à Mélos, d’où il fit voile vers Lacédémone. Arrivé à Phérès, il ravagea cette contrée et descendit ensuite dans d’autres pays maritimes, qu’il maltraita autant qu’il put. Comme ces côtes étaient dénuées de ports, qu’il redoutait et les courses des ennemis et la disette des vivres, il prit tout à coup une route contraire, et se retira dans un port de Cythérée nommé Phéniconte. Les Cythéréens craignant d’être pris d’assaut, abandonnèrent leurs remparts, pour se retirer en Laconie, à la faveur d’une trève. Après en avoir réparé les brèches, il y mit garnison sous les ordres de I’Athénien Nicophèbe.

Après cette expédition, il fit voile vers l’isthme de Corinthe, exhorta les alliés à pousser vivement la guerre, à prouver leur attachement au roi, leur laissa ce qu’il avait d’argent et se retira en Phrygie. Mais auparavant, sur ce que Conon lui représenta que s’il le laissait disposer de la flotte, il l’entretiendrait avec les contributions des iles ; qu’il retournerait dans sa patrie, pour reconstruire, avec l’aide de ses concitoyens, les longues murailles de la ville et les remparts du Pirée, entreprise qu’il savait devoir être très funeste à Lacédémone ; sur ce qu’il ajoutait que ce serait obliger tout à la fois les Athéniens et se venger des Lacédémoniens, dont il rendrait tous les travaux inutiles ; Pharnabaze, d’après ces considérations, envoya volontiers Conon à Athènes, et de plus lui fournit des fonds pour la reconstruction des murs.

Conon arrive : aidé de ses rameurs, ainsi que de charpentiers et de maçons salariés, et fournissant à toutes les dépenses nécessaires, il relève la plus grande partie des murs. Les Athéniens, Bœotiens et autres, achevèrent volontairement le reste. Les Corinthiens, de leur côté, équipèrent des vaisseaux avec les fonds que Pharnabaze avait laissés, en confièrent le commandement à Agathinus, et s’emparèrent du golfe qui baigne les côtes de l’Achaïe et s’étend jusqu’au Léchée. Les Lacédémoniens mirent aussi une flotte en mer. Leur amiral Podanémus ayant été tué dans une attaque, et son lieutenant Pollis contraint de se retirer à cause de ses blessures, Hérippidas en prit le commandement. D’autre part, Proœnus le Corinthien ayant reçu d’Agathinus les vaisseaux qu’il commandait, abandonna Rhium, dont les Lacédémoniens s’emparèrent ; Téleutias prit la conduite de leur flotte et reconquit le golfe.

Cependant les Lacédémoniens, informés qu’aux dépens du grand roi Conon rebâtissait les murs d’Athènes, et entretenait une flotte qui assurait aux Athéniens la possession des îles et des villes maritimes situées en terre ferme, jugèrent à propos de faire sur cela des représentations à Tiribaze, qui commandait les armées du roi : ils l’engageraient dans leur parti, ou du moins ils feraient que le roi n’entretiendrait plus la flotte de Conon. Le décret rendu, ils dépéchent Antalcide vers Tiribaze, pour l’instruire de ce qui se passe et obtenir la paix.

Les Athéniens se doutent de cette menée, envoient aussi pour ambassadeurs, collègues de Conon, Hermogène, Dion, Callisthène, Callimédon, et demandent aux alliés de s’associer à la députation : la Bœotie, Argos et Corinthe y consentirent. Dès qu’ils furent arrivés chez Tiribaze, Antalcide dit qu’il venait, au nom de sa république, demander la paix au roi, une paix telle qu’il la désirait depuis long-temps ; que les Lacédémoniens ne lui contestaient point les villes grecques de l’Asie ; qu’ils consentaient à l’indépendance des îles et des villes du continent : « Puisque telle est notre intention, ajouta-t-il, qu’est-il besoin que les Grecs se déclarent contre nous, ou que le roi fasse la guerre à ses dépens ? Il ne doit la redouter ni des Athéniens, que nous ne soutiendrons pas, ni de Lacédémone reconnaissant l’indépendance des villes. »

Tiribaze goùta fort ce discours d’Antalcide, qui ne plut point du tout aux autres ambassadeurs. Les Athéniens ne pouvaient se résoudre à l’affranchissement des îles et des villes continentales, dans la crainte de perdre Lemnos, Imbros et Scyros. Les Thébains eussent été contraints de rendre à la liberté les villes de la Bœotie. Avec un semblable traité, les Argiens ne croyaient pas pouvoir conserver à Corinthe le nom d’Argos, ce qu’ils avaient pourtant fort à cœur. La paix ne fut donc pas conclue : ils s’en retournèrent chacun dans leur ville.

Tiribaze croyait dangereux de se déclarer pour les Lacédémoniens sans l’ordre du roi ; mais, sous main, il donna de l’argent à Antalcide : lorsque les Lacédémoniens auraient une flotte, les Athéniens et leurs alliés inclineraient plus à la paix. il fit emprisonner Conon, sous prétexte qu’il se montrait contraire aux intérèts du roi que les Lacédémoniens discutaient avec franchise. Après cette violation du droit des gens, il retourna à la cour du roi, pour l’instruire des propositions des Lacédémoniens, de l’emprisonnement de Conon qu’il accusait, et pour lui demander ses ordres.

Dès que Tiribaze fut arrivé dans l’Asie-Mineure, le roi envoya Struthas pour régler les affaires maritimes. Struthas, qui se ressouvenait des ravages d’Agésilas sur les terres du grand roi, était fort attaché aux Athéniens et à leurs alliés. Les Lacédémoniens virent bien qu’il était autant leur ennemi que l’ami des Athéniens. Ils chargent donc Thimbron du soin de cette guerre. Il arrive, part d’Éphèse avec des troupes rassemblées de Priène, de Lycophrys et d’Achillée, villes situées dans les plaines du Méandre, et ravage les terres du roi.

Struthas s’aperçut avec le temps que les troupes de Thimbron marchaient fréquemment en désordre et dans une sécurité présomptueuse. Aussitôt il détache des cavaliers dans la plaine, avec ordre de courir à toute bride pour les investir et faire le plus de butin possible. Thimbron, alors dans sa tente, s’entretenait, après dîner, avec Thersandre, bon joueur de flûte, qui de plus, ami des institutions lacédémoniennes, se piquait de force et de bravoure. Struthas, voyant les plus diligens accourir en désordre et en petit nombre, accourt lui-même avec plusieurs escadrons bien rangés. Thimbron et Thersandre tombent les premiers sous leurs coups. Presque tous ceux qui les accompagnaient, mis en déroute et poursuivis, eurent le même sort. Quelques-uns se sauvèrent dans les villes alliées. Le plus grand nombre n’avait pas pris part à l’action, ne s’étant aperçu que fort tard qu’on avait besoin de leur secours. Bien souvent, comme dans cette occasion, Thimbron marchait à l’ennemi sans donner d’ordre à toutes ses troupes.

Dans le même temps, des Rhodiens bannis vinrent à Sparte représenter combien il était impolitique de laisser les Athéniens s’emparer de Rhodes et accroître leur puissance. Les Lacédémoniens comprirent que Rhodes serait aux Athéniens si le peuple y dominait ; que si les riches y commandaient, cette île serait en leur pouvoir. lls équipèrent donc huit vaisseaux, dont Ecdicus eut le commandement. Diphridas, qui s’embarqua avec lui, fut chargé de passer en Asie, pour tenir en respect les villes qui avaient reconnu Thimbron : il recueillerait les débris de son armée, ferait de nouvelles levées, et marcherait contre Struthas.

Diphridas remplit cette mission : entre autres exploits, il fit prisonnier Tigrane, gendre de Struthas, qui allait avec son épouse à Sardes ; et il en tira une forte rançon dont il soudoya ses troupes. Diphridas, non moins chéri que Thimbron, était plus entreprenant et plus ami de l’ordre. Incapable de se laisser vaincre par la volupté, il suivait sans relâche ses projets.

Ecdicus arrivé à Cnide, apprenant que le peuple de Rhodes commandait en souverain par terre et par mer, et qu’il avait une flotte double de la sienne, ne voulut point passer outre. Les Lacédémoniens, instruits qu’il n’était pas en force pour aider un peuple ami, ordonnèrent à Téleutias de partir avec les douze vaisseaux qu’il avait dans le golfe d’Achaïe et du Léchée : Ecdicus reviendrait ; pour lui, il servirait les amis de Sparte et ferait à ses ennemis le plus de mal qu’il pourrait.

Téleutias aborde a Samos, y recueille encore quelques vaisseaux, fait voile vers Cnide, d’où revint Ecdicus, et va droit à Rhodes avec une flotte de vingt-cinq voiles. Sur sa route il rencontra Philocrate, fils d’Ephialte, qui, parti d’Athènes avec dix trirèmes, allait à Cypre, au secours d’Évagoras : il se rendit maître de ces dix trirémes, et en cela les deux partis agirent contre leurs propres intérêts : car les Athéniens, alliés du roi de Perse, envoyaient du secours à Évagoras son ennemi, et Téleutias anéantissait des vaisseaux qui voguaient contre un roi en guerre avec la république lacédémonienne. Après être retourné à Cnide, il vendit le butin et prit la route de Rhodes, où son parti l’attendait.

Les Athéniens, pensant que ces succès rendaient à Lacédémone son ancienne supériorité sur mer, envoyérent contre elle une flotte de quarante vaisseaux, sous le commandement de Thrasybule le Stiréen. Ce général ne prit point la route de Rhodes. Il lui semblait difficile de châtier les alliés des Lacédémoniens, retranchés dans des murs et soutenus de la présence de Téleutias : il craignait, d’ailleurs, que ses troupes ne tombassent en la puissance d’un ennemi maître des villes, bien plus nombreux, et surtout récemment vainqueur. Il tira donc vers l’Hellespont, où il ne rencontra aucun adversaire, ce qui lui parut d’heureux augure.

Et d’abord il apprit la mésintelligence qui régnait entre Amadocus, roi des Odrysiens, et Seuthès, qui commandait sur la côte : il parvint à les réconcilier ; il les rendit même alliés et associés d’Athènes, persuadé qu’à la faveur de cette réconciliation, les villes grecques de la Thrace s’intéresscraient davantage à la cause des Athéniens. Encouragé par le succès de cette négociation et par l’affection que lui portaient les villes asiatiques, il partit pour Byzance, où il afferma la dîme qu’on prélevait sur les marchandises qui venaient du Pont-Euxin. Il y établit la démocratie à la place de l’oligarchie ; aussi le peuple voyait-il sans défiance la ville remplie d’Athéniens.

Il traita ensuite avec les Chalcédoniens, et quitta l’Hellespont. Toutes les villes de Lesbos, excepté Mitylène, tenaient au parti de Lacédémone. Avant d’en attaquer aucune, il enrôla, dans Mitylène, quatre cents hommes de sa flotte, les bannis de différentes villes qui s’étaient réfugiés à Mitylène : il leur associa les plus braves des Mitylénéens, en promettant à ceux-ci, s’il soumettait les villes, la souveraineté de Lesbos ; aux bannis, un retour assuré dans leurs foyers, s’ils attaquaient chaque ville de concert avec lui ; aux soldats de sa flotte, abondance et richesses.

Après les avoir enrôlés et flattés de ces espérances, il marcha contre Méthymne. Thérimaque, gouverneur de la ville pour les Lacédémoniens, apprend que Trasybule approche, rassemble tous les soldats de la flotte, avec les Méthymniens et les bannis de Mitylène, et va jusqu’aux frontières au-devant de l’ennemi. L’action s’engage : Thérimaque périt ; ses soldats sont mis en déroute et tués en grande partie dans leur fuite. Quelques villes se rendirent par composition ; Thrasybule livra au pillage celles qui résistaient, paya ses soldats et se hâta d’arriver à Rhodes, pour y former une armée redoutable : il tira de l’argent de plusieurs places, et entre autres d’Aspende, où il vint en remontant par l’Eurymédon. Les Aspendiens avaient à peine satisfait à leur contribution, que ses soldats ravagèrent le territoire : indignés de cette injustice, ils firent la nuit une sortie, et le mirent en pièces dans sa tente.

Ainsi finit Thrasybule, général distingué. Les Athéniens lui donnèrent Argyre pour successeur. Les Lacédémoniens ayant appris que les Athéniens avaient affermé, à Byzance, le dixième des marchandises venant du Pont-Euxin ; qu’ils étaient maîtres de Chalcédoine, et que les autres villes de l’Hellespont leur étaient dévouées en considération de Pharnabaze, pensèrent que cet état de choses méritait toute leur attention ; et quoiqu’on n’eût aucun sujet de plainte contre Dercyllidas, Anaxibius, qui s’était insinué dans l’amitié des éphores, obtint le gouvernement d’Abyde. Il promettait qu’avec de l’argent et des galères, il ruinerait les affaires des Athéniens dans l’Hellespont : on lui donna trois galères et des fonds pour la solde de mille hommes. Il part, il arrive à Abyde, lève des troupes dans le continent, en tire de l’Éolie, qu’il soustrait à l’obéissance de Pharnabaze. Le satrape marche vers Abyde avec le reste de ses forces : Anaxibius s’avançait de son côté et ravageait les terres. Il joignit trois galères d’Abyde aux siennes ; et avec cette petite flottte il interceptait ce qu’il trouvait de vaisseaux appartenant aux Athéniens ou à leurs alliés.

Les Athéniens, informés de ces succès d’Anaxibius, et craignant de perdre le fruit des exploits de Thrasybule dans l’Hellespont, envoyèrent Iphicrate avec huit vaisseaux et douze cents peltastes qu’il avait pour la plupart commandés à Corinthe, car les Argiens maîtres de Corinthe lui avaient déclaré, parce qu’il avait tué quelques-uns de leurs partisans, qu’ils n’avaient plus besoin de ses services. Revenu depuis à Athènes, il y était resté dans l’inaction.

Dès qu’il fut arrivé dans la Chersonèse, ses coureurs et ceux d’Anaxibius commencèrent la guerre. Quelque temps après, Iphicrate s’aperçoit qu’Anaxibius était allé vers Antandre, avec ses troupes soldées, avec ses cohortes lacédémoniennes et deux cents hoplites abydéniens ; et il apprend que ceux d’Antandre s’étaient joints à lui : se doutant bien qu’après avoir établi garnison dans la place, Anaxibius se retirerait et ramènerait les Abydéniens chez eux, il traversa de nuit les lieux les plus déserts du territoire d’Abyde, et gagna les montagnes. Là, il plaça une embuscade et commanda aux galères qui l’avaient passée de voguer, au point du jour, vers le haut de la Chersonèse, pour faire croire que, selon sa coutume, il venait de recueillir les contributions.

Il ne fut pas trompé dans sa conjecture. Anaxibius se remit en chemin, sans avoir obtenu, dit-on, des auspices favorables ; et même, parce qu’il traversait des campagnes paisibles, qu’il allait à une ville amie, que d’ailleurs on lui avait dit, sur sa route, qu’Iphicrate faisait voile vers Préconèse, il marchait plein de confiance et sans précaution. Tant que les troupes d’Anaxibius furent en rase campagne, Iphicrate ne sortit point de l’embuscade ; mais quand les Abydéniens, qui marchaient les premiers, furent près de Crémaste, où sont des mines d’or, lorsque les troupes soudoyées furent sur la pente de la montagne, et qu’Anaxibius commençait à descendre avec ses Lacédémoniens, Iphicrate fit sortir les siens de l’embuscade et courut droit vers Anaxibius.

Anaxibius, se voyant sans espoir de salut, parce que ses soldats marchaient à la file et dans un détroit, et que ceux qui étaient passés ne pouvaient remonter pour donner du secours, les voyant d’ailleurs tous éperdus à la vue de l’embuscade : « Soldats, il me serait honteux de fuir ; vous, sauvez-vous promptement. » En même temps, il prit un bouclier des mains de son écuyer, et mourut sur le champ de bataille, les armes à la main, près de son ami, qui lui resta fidèle jusqu’au dernier moment. Avec lui périrent douze harmostes lacédémoniens qui l’étaient venu trouver. Le reste fut égorgé dans la fuite : on les poursuivit jusqu’aux portes de la ville. Il périt cinquante hoplites abydéniens, et environs deux cents des autres soldats. Après cet exploit, Iphicrate se retira dans la Chersonèse.


LIVRE V.


CHAPITRE PREMIER.


Voilà ce qui se passait sur I’Hellespont entre les Athéniens et les Lacédémoniens. Cependant Étéonice, encore une fois harmoste d’Égine, dont les habitans commerçaient auparavant avec Athènes, voyant la guerre ouverte sur mer, permit aux Éginètes, avec le consentement des éphores, de ravager l’Attique. Les Athéniens, assaillis par les Éginètes, envoyèrent dans leur île, des hoplites sous la conduite de Pamphile, enfermèrent la ville d’une circonvallation, et les assiégèrent sur terre et par mer, avec dix vaisseaux. Téleutias, qui était allé dans quelques îles lever des contributions, l’ayant appris, vint au secours des Éginètes et força les galères de se retirer : Pamphile néanmoins garda ses retranchemens.

Sur ces entrefaites, arrive de Lacédémone Hiérax ; il prend le commandement de la flotte : Téleutias s’en retourne, emportant avec lui tous les regrets. Au moment de s’embarquer, les soldats à l’envi lui prenaient la main ; l’un le couronnait de fleurs, l’autre lui ceignait le front de bandelettes ; ceux qui arrivaient trop tard, le voyant déjà loin du rivage, jetaient des couronnes dans la mer, en lui souhaitant toute sorte de prospérité. On ne trouve ici, à la vérité, ni dépense fastueuse, ni péril rare, ni exploit mémorable ; mais on n’en admirera pas moins le talent de Téleutias à gagner ainsi l’affection de ses troupes, talent plus digne d’être préconisé que l’éclat des conquêtes ou le luxe de l’opulence.

Hiérax, avec un nouveau renfort de vaisseaux, retourna à Rhodes, laissant douze trirèmes à Égine, sous la conduite de Gorgopas, son lieutenant. Les assiégeans se trouvant plus incommodés que les assiégés, les Athéniens décrétèrent, après cinq mois de siège, l’équipement de quelques vaisseaux qui ramenèrent les troupes ; mais bientôt importunés comme auparavant par des corsaires et par Gorgopas, ils appareillèrent treize vaisseaux sous le commandement d’Eunome.

Pendant qu’Hiérax était à Rhodes, les Lacédémoniens, croyant complaire à Tiribaze, élurent Antalcide pour amiral. Antalcide, arrivé à Égine, réunit les vaisseaux de Gorgopas aux siens, fit voile vers Éphèse, et renvoya ensuite Gorgopas à Égine avec les douze vaisseaux qui y avaient déjà ancré, et donna le commandement des autres à son lieutenant Nicoloque. Celui-ci navigua vers Abyde, qu’il allait défendre ; mais il se détourna vers Ténédos, puis reprit sa route, après avoir ravagé l’île et exigé une contribution.

Les généraux athéniens arrivèrent au secours de Ténédos avec des forces rassemblées de Samothrace, de Thase et des lieux voisins. Quand ils surent que Nicoloque était au port d’Abyde, ils partirent de la Chersonèse avec trente-deux vaisseaux, et l’assiégèrent, ainsi que sa flotte de vingt-cinq voiles. D’un autre côté, Gorgopas, revenant d’Éphèse et rencontrant Eunome, se sauva, vers le coucher du soleil, à Égine, où il débarqua, et fit souper les soldats. Eunome, pour le braver, s’arrêta quelque temps à l’entrée du port, et s’éloigna bientôt. La nuit survenue, sa galère marchait éclairée d’un fanal, selon sa coutume, de peur que celles qui le suivaient ne vinssent à s’égarer. Aussitôt Gorgopas embarque ses soldats, le suit à la clarté du fanal, mais de loin, crainte d’être aperçu ou deviné. Les céleustes suppléaient à la voix par le jet des cailloux et par une légère agitation de rames. Les galères d’Eunome touchaient le rivage de Zostère, dans l’Attique, quand Gorgopas, au son de la trompette, ordonna l’attaque de la flotte. Des soldats d’Eunome, les uns prenaient terre, les autres abordaient, d’autres étaient encore en mer. Le combat se donna au clair de la lune. Gorgopas prit quatre galères, qu’il remorqua jusqu’à Égine, tandis que le reste des vaisseaux athéniens se sauvait au Pirée.

Chabrias accourut ensuite à Cypre au secours d’Évagoras, avec huit cents peltastes, dix galères et quelques vaisseaux athéniens chargés d’hoplites. La nuit, il aborde près d’Égine, et s’embarque avec ses peltastes dans un vallon, situé au-delà du temple d’HercuIe. A la pointe du jour, selon la convention, arrivèrent les hoplites athéniens, sous la conduite de Déménète. Ils montèrent à un lieu surnommé les Trois-Tours, et situé à seize stades du temple. Gorgopas en est instruit ; il s’avance, suivi des Éginètes, des soldats de leur flotte, et de huit Spartiates qui se trouvaient là. Il avait fait publier que tous les hommes libres de ses équipages eussent aussi à le suivre ; en sorte qu’il lui vint encore un grand nombre d’hommes, mais assez mal armés. Dès que les premières troupes eurent passé l’embuscade, les peltastes de Chabrias se montrèrent et firent une vive décharge. Aussitôt accoururent les hoplites qui venaient de débarquer : ces premières troupes n’étant point soutenues succombèrent. De ce nombre étaient Gorgopas et ses huit Spartiates ; leur perte entraina une déroute générale. Il périt cent cinquante Éginètes et environ deux cents hommes tant de troupes soudoyées que de mètèques et de matelots. Les Athéniens, après cette action, naviguèrent librement, comme en temps de paix. Les matelots d’Étéonice refusaient de manœuvrer parce qu’il ne les payait point.

Téleutias fut envoyé par les Lacédémoniens pour le remplacer : son arrivée causa une joie universelle. il convoqua les troupes, et leur adressa cette harangue :

« Soldats, je n’apporte pas d’argent ; mais avec l’aide des dieux, et secondé de votre ardeur, je tâcherai de vous procurer d’abondantes provisions : tant que je commanderai, je veux que vous ne soyez pas plus mal traités que moi. Si je vous disais que j’aimerais mieux manquer du nécessaire que de vous en voir manquer vous-mémes, je vous étonnerais peut-être ; cependant les dieux me sont témoins que je dis vrai : oui, je supporterais la faim deux jours, plutôt que de vous laisser un seul jour sans nourriture. Ma porte fut toujours ouverte à qui avait besoin de moi ; elle l’est encore à présent.

« Vous ne me verrez jouir des commodités de la vie que lorsque vous serez dans l’abondance : si donc vous me voyez supporter le froid, le chaud, les veilles, supportez-les à mon exemple ; je vous y exhorte, non pour que vous ayez des privations, mais pour que vous en retiriez quelque avantage. Si notre république est heureuse, si elle est parvenue au comble de la gloire et de la prospérité, elle le doit, sachez-le, non à une vie molle, mais à ses travaux et à son intrépidité. Vous vous êtes déjà montrés, je le sais, en hommes courageux ; faites en sorte de vous surpasser aujourd’hui ; après avoir supporté gaîment le travail, nous nous féliciterons ensemble de notre bonheur. Quoi de plus doux que de ne flatter ni Grecs ni Barbares pour en tirer de l’argent, de se suffire à soi-même, de se fournir soi-même du nécessaire et par les moyens les plus nobles ! En guerre, vivre aux dépens de l’ennemi, c’est s’occuper en même temps de ses subsistances et de sa gloire. »

Il dit : tous aussitôt de s’écrier qu’il ordonnât tout ce, qu’il voudrait, qu’ils le suivraient partout. Comme il avait sacrifié : « Allons, mes amis, ajouta-t-il, soupez de ce qui vous est apprété ; faites pour un seul jour provision de vivres, et embarquez-vous ensuite en diligence, pour voguer et arriver ou il plaît à Dieu. » ils arrivent ; il les embarque, et cingle de nuit vers le port d’Athènes, tantôt faisant halte et ordonnant qu’on prît du repos, tantôt poursuivant à force de rames.

Que ceux qui le soupçonneraient de témérité. pour avoir osé avec douze vaisseaux en attaquer un bien plus grand nombre, fassent attention à son raisonnement. Cet habile général pensait qu’après la défaite de Gorgopas, les Athéniens ne veillaient point à la garde de leur flotte : qu’il était plus sûr d’attaquer vingt galères au port d’Athênes que dix ailleurs. Il savait que les matelots couchaient sur leurs vaisseaux lorsqu’ils étaient loin d’Athènes ; mais que se trouvant dans le port même, les triérarques dormiraient chez eux, et que les matelots se procureraient un gîte dans les différens quartiers de la ville. D’après ces considérations, Téleutias se mettait en mer. Arrivé à cinq ou six stades du port, il fit halte pour reposer ses troupes. Dès que le jour parut, il vogua droit au port ; suivi de ses douze vaisseaux : il défendit de couler à fond ou de briser aucun navire. Si l’on voyait une trirème à l’ancre, on la mettait hors de combat. On remorquait les moindres vaisseaux de charge, et l’on enfermait dans les grands le plus de prisonniers possible. Quelques soldats avaient même pénétré dans un lieu du Pirée nommé Digma, et pris des marchands et des matelots, qu’ils avaient transportés dans leurs vaisseaux.

Cependant le tumulte est entendu dans les habitations du Pirée ; on en sort, on accourt pour connaître la cause de ces cris : ceux qui sont hors des habitations y rentrent pour prendre les armes ; d’autres portent la nouvelle jusque dans Athènes. Bientôt tous les Athéniens, hoplites ou peltastes, se rassemblent comme si le Pirée était pris. Téleutias renvoie à Égine les vaisseaux de transport, avec trois ou quatre galères dont il s’était rendu maître ; et rasant la côte, parce qu’il partait du port même, il s’empare de quantité de barques de pêcheurs, et d’autres remplies de passagers des îles voisines. Arrivé à Sunium, il y surprit des navires de transport, chargés les uns de blé, les autres de diverses marchandises. Après cela, il se rendit au port d’Égine, où il vendit le butin, et compta un mois d’avance à ses soldats. Il courut ensuite librement dans les environs, prenant ce qu’il pouvait saisir ; par-là il fournissait à l’entretien de la flotte, à l’aisance du soldat, et le maintenait dans l’obéissance.

Antalcide revenait d’Asie avec Tiribaze ; il avait obtenu pour les Lacédémoniens l’alliance du grand roi, si les Athéniens et leurs alliés n’acceptaient la paix telle que le roi la voulait donner. Dès qu’il eut appris que Nicoloque était assiégé dans Abyde par Iphicrate et Diotime, il s’y rendit par terre ; et de là, cinglant de nuit avec ses galères, il sema le bruit que les Chalcédoniens le mandaient, et s’arrêta au port de Percope. Diménète, Denys, Léontiqne et Phanias résolurent de le poursuivre sur la route de Préconèse ; mais quand ils furent passés, il rebroussa chemin et revint à Abyde. Il avait appris que Polyxène approchait avec vingt galères de Syracuse et d’Italie, dont il devait renforcer sa flotte.

Thrasybule de Colytte venait de Thrace avec huit vaisseaux qu’il voulait joindre à ceux d’Athènes. Antalcide, averti par ses sentinelles de l’approche de ces huit vaisseaux, fournit douze excellens voiliers et des matelots, avec ordre, s’il en manquait, d’en tirer de ceux qu’on laissait dans Abyde, et dressa une embuscade la plus couverte qu’il lui fut possible. Thrasybule passé, Antalcide se mit à sa poursuite. Les soldats de Thrasybule, étonnés, s’enfuirent. Antalcide, avec ses vaisseaux dont le sillage était rapide, atteignit bientot ceux de Thrasybule, dont la marche était lente. En même temps qu’il défendait à la tête de sa flotte de se jeter sur la queue ennemie, il se portait en avant. Bientôt les premiers bâtimens furent pris : alors les derniers, découragés, tombèrent au pouvoir même des plus lents voiliers ; il ne s’en sauva pas un seul.

Après cette prise et la jonction des vingt vaisseaux de Syracuse, de ceux de l’Ionie, commandés par Tiribaze, et de ceux d’Ariobarzane dont il était l’ancien ami ; après le départ de Pharnabaze, dont le roi de Perse faisait son gendre, Antalcide, avec une flotte de plus de quatre-vingts voiles, maître de toute la mer, empêchait les vaisseaux de naviguer du Pont-Euxin à Athènes, et les contraignait de rentrer dans les ports de leurs alliés.

Les Athéniens, alarmés d’une flotte nombreuse, inquiets de l’alliance du roi de Perse avec Lacédémone, incommodés des courses d’Égine, désiraient fortement la paix. Les Lacédémoniens, de leur côté, ayant une de leurs cohortes au Léchée, une autre à Orchomène, gardant les villes amies pour les protéger, et les villes suspectes pour y prévenir la révolte, faisant d’ailleurs autant de mal qu’ils en souffraient à Corinthe, n’étaient pas moins fatigués de la guerre. Les Argiens, qui voyaient une levée décrétée contre eux et qui savaient que désormais tout subterfuge leur devenait inutile, ne désiraient pas la paix avec moins d’ardeur. Tiribaze fit donc un appel à ceux qui voudraient accepter les conditions de paix envoyées d’Asie par le roi ; tous les députés se rendirent prés de lui. Tiribaze leur montra le sceau royal, et lut les dépèches dont voici la teneur :

« Le roi Artaxerxès trouve juste que les villes d’Asie et les îles de Cypre et de Clazomène restent dans sa dépendance, et que les autres villes grecques, grandes et petites, soient libres, à l’exception de Lemnos, d’Imbros et de Scyros, qui appartiendront, comme autrefois, aux Athéniens. Ceux qui se refuseront à cette paix, je les combattrai, de concert avec ceux qui l’accepteront ; je leur ferai la guerre et par terre et par mer, et avec mes vaisseaux et avec mes trésors. »

Les ambassadeurs firent leur rapport chacun à leur ville ; tous jurèrent la ratification du traité, excepté les Thébains, qui voulaient prêter serment au nom des Bœotiens. Agésilas déclara à ces Thébains qu’ils ne seraient pas admis au serment s’ils ne juraient, comme le portaient les patentes du roi, que les villes, grandes et petites, seraient libres. Les députés répartirent que leurs pouvoirs ne les y autorisaient pas. « Allez donc. leur dit Agésilas, en demander de nouveaux, et déclarez à vos commettans que s’ils n’y consentent, ils seront exclus du traité. » Ils partirent. Agésilas, qui haïssait les Thébains, ne perdit point de temps ; il gagna les éphores et sacrifia. Ayant eu des auspices favorables, il alla à Tégée, d’où il dépêcha des gens de cheval pour en faire avancer les périèces. De plus, il envoya les capitaines des troupes soldées dans les villes voisines, pour y faire de nouvelles levées ; mais avant qu’il sortit de Tégée, les Thébains comparurent et déclarèrent qu’ils consentaient à la liberté des villes. Les Lacédémoniens retournèrent donc dans leur patrie, et les Thébains furent contraints d’accéder au traité et de laisser libres les villes bœotiennes. Restaient les Corinthiens, qui ne congédiaient point la garnison d’Argos. Agésilas menaça Corinthe de ses armes si elle ne renvoyait pas les Argiens, et les Argiens s’ils n’évacuaient pas Corinthe. Il intimida tellement les uns et les autres, que les Argiens se retirèrent et que Corinthe rentra dans tous ses droits. Les massacreurs et leurs adhérens quittèrent d’eux-mêmes la ville, où les bannis rentrèrent du consentement des autres citoyens.

Dès que les articles du traité furent exécutés, et que les villes eurent prété leur serment d’adhésion à la paix proposée par Artaxerxès, on licencia les troupes de terre et de mer. Ce fut la première paix conclue entre les Lacédémoniens, les Athéniens et leurs alliés, après la guerre qui suivit la démolition des murs d’Athènes. Tant que dura cette guerre, les Lacédémoniens eurent l’avantage sur leurs adversaires ; ils s’attirèrent plus d’honneur qu’eux à la paix d’Antalcide. Arbitres de cette paix proposée par le roi de Perse, ils remirent les villes en liberté. ils s’associèrent Corinthe, ils rendirent aux villes bœotiennes l’indépendance qu’elles désiraient depuis si long-temps ; enfin ils réprimèrent l’insolence des Argiens, tyrans de Corinthe, en les menaçant d’une levée s’ils ne se retiraient de cette ville.


CHAPITRE II.


Parvenus au comble de leurs vœux, ils résolurent de châtier ceux des alliés qui, pendant la durée de la guerre, les avaient molestés et avaient montré moins de bienveillance pour Sparte que pour ses ennemis. lls expédièrent d’abord aux Mantinéens l’ordre de démanteler leurs murs : le refus serait la preuve qu’ils avaient auparavant entretenu intelligence avec l’ennemi. « Nous sommes instruits, leur disaient-ils, que vous avez envoyé des vivres aux Argiens en guerre avec nous ; sous prétexte de trêve, vous nous refusiez des secours, ou si vous marchîez sous nos étendards, vous vous comportiez en lâches : de plus, nous vous savons envieux de nos succès et joyeux de nos revers ; d’ailleurs, dans cette année même finit la trêve de trente ans, conclue avec vous après la bataille de Mantinée. »

Ils refusèrent d’obéir ; on ordonna des levées. Agésilas demanda qu’on le dispensât de commander dans cette guerre, en considération, disait-il, des services importans que les Mantinéens avaient rendus à son père dans celle des Messéniens. Agésipolis prit sa place, malgré l’affection de Pausanias son père pour les principaux citoyens de Mantinée.

Il ne fut pas plutôt sur leurs frontières, qu’il ravagea le territoire. Comme ils ne se rendaient pas, il enferma la ville d’une tranchée, à laquelle la moitié de l’armée travaillait tandis que l’autre se tenait sous les armes. La tranchée achevée, il enferma la ville d’une circonvallation ; mais ayant appris que cette place abondait en blé, à cause de la fertilité de l’année précédente, et songeant aux difficultés d’un long siège pour la république et pour les alliés, il fit une chaussée pour détourner le fleuve qui traversait la ville : son lit était très large. Dès qu’il l’eut obstrué, l’eau regorgea au-dessus des fondemens des maisons et des murs. Les briques d’en bas, trop humectées, cédant au faix de celles du haut, le mur s’entr’ouvrait d’abord et penchait ensuite : les Mantinéens l’étayaient et s’efforçaient d’empêcher la chute de la tour ; mais se voyant surmontés par l’eau, et craignant d’être emportés d’assaut si les murailles s’écroulaient de toutes parts, ils offrirent de démanteler leur ville. Les Lacédémoniens déclarèrent que leur dispersion dans différentes bourgades pouvait seule calmer leur ressentiment. La nécessité en faisait une loi aux Mantinéens ; ils dirent qu’ils y consentaient.

Ceux qui gouvernaient ou qui avaient favorisé le parti d’Argos, s’attendaient au dernier supplice. Ils obtinrent d’Agésipolis, par l’entremise de son père, de se retirer en toute assurance jusqu’au nombre de soixante. Les Lacédémoniens, rangés en haie depuis leurs maisons jusque hors des portes de la ville, les voyaient sortir, et quoique leurs ennemis, ils se contenaient plus facilement que les principaux citoyens de Mantinée : grand exemple de soumission à l’autorité publique.

La ville fut donc démantelée et les habitans divisés, comme autrefois, en quatre bourgades. D’abord on s’affligeait de ce qu’il fallait détruire des maisons construites et en rebâtir d’autres ; mais les propriétaires étant plus près de leurs métairies situées autour des bourgades, la république se trouvant gouvernée aristocratiquement et délivrée des fougueux démagogues, ils se consolèrent enfin. D’ailleurs, comme les Lacédémoniens ne faisaient plus de levée en masse, mais qu’ils prenaient tantôt un bourg et tantôt l’autre, les Mantinéens servaient plus gaiment que sous le gouvernement démocratique. Ainsi se termina le siège de Mantinée, qui doit apprendre à ne point faire traverser de rivière à travers une ville.

Les bannis de Phlionte, voyant que les Lacédémoniens recherchaient ceux qui les avaient desservis pendant la guerre, jugèrent que le moment de leur rétablissement était arrivé : ils allèrent à Sparte et représenterent que tant qu’ils avaient été les maîtres, ils avaient marché sous les étendards des Lacédémoniens, mais que depuis leur bannissement, leur ville seule, de toute la Grèce, leur avait fermé les portes. Les éphores, touchés de ces raisons, envoyèrent dire aux Phliasiens que leurs exilés étaient des amis de Sparte, que leur exil était injuste, qu’ils feraient mieux de les recevoir volontairement que par contrainte.

Les Phliasiens craignaient que les Lacédémoniens ne s’avançassent avec une armée et n’entrassent dans Phlionte, d’intelligence avec quelques habitans. Les exilés y avaient des parens bien imentionnés ; d’ailleurs plusieurs hommes avides de nouveauté, comme dans toutes les républiques, voulaient leur rappel. Agités de ces craintes diverses, les Phliasiens décrétèrent leur rappel avec la restitution des biens dont la propriété serait constatée ; le trésor public en rembourserait le prix aux acquéreurs ; en cas de contestation, la justice prononcerait. C’est ainsi que se termina l’affaire des bannis de Phlionte.

Cependant arrivèrent à Sparte des députés d’Acanthe et d’Apollonie, deux des plus grandes villes situées près d’Olynthe : les éphores, instruits de l’objet de la députation, les introduisireut dans l’assemblée générale, où étaient les alliés. Cligène l’Acanthien leur adressa ce discours :

« Lacédémoniens, et vous, alliés, vous ne vous apercevez pas d’un phénomène qui se montre sur l’horizon de la Grèce. Olynthe, comme tout le monde sait, est la ville la plus puissante de la Thrace. Les Olynthiens se sont d’abord attaché quelques villes, à condition qu’elles se gouverneraient toutes par les mêmes lois, et formeraient une seule république ; ils en ont ensuite engagé dans leur parti de plus considérables ; ils ont même tenté de détacher les villes de Macédoine de l’obéissance de leur roi Amyntas. Après avoir gagné les plus voisines, ils sont allés sur-le-champ à de plus fortes et de plus éloignées ; nous les avons laissés maîtres, entre plusieurs autres villes, de Pella, la plus grande des villes de la Macédoine. Nous voyons Amyntas perdant successivement ses places, et presque entièrement dépouillé de ses états.

« Les Olynthiens nous ont fait notifier, à nous et aux Apolloniates, que si nous refusions d’entrer dans leur ligne, ils viendraient nous attaquer. Nous désirons, Lacédémoniens, vivre selon nos lois et nous gouverner nous-mémes ; mais si l’on ne nous secourt pas, nous serons forcés de nous joindre à des ennemis redoutables. Ils ont au moins huit cents hoplites et beaucoup plus de peltastes. Quant à leur cavalerie, elle sera de mille hommes et plus, si nous joignons nos forces aux leurs.

« Nous avons laissé dans leur ville des députés d’Athènes et de Thèbes ; et l’on disait que les Olynthiens avaient décrété d’envoyer eux-mêmes des ambassadeurs à ces deux républiques pour négocier une alliance. Si les Thébains et les Athéniens fortifient encore cette puissance, prenez garde qu’il ne vous soit plus possible de la réduire.

« A présent que les Olynthiens ont Potidée, située sur l’isthme de Pallène, croyez que les autres villes de cette Chersonèse ne tarderont pas à être en leur pouvoir. Une preuve de la grande frayeur de ces villes, c’est que, malgré toute la haine pour ces nouveaux dominateurs. elles ont craint d’envoyer des députés avec nous pour vous instruire de ce qui se passe.

« Examinez encore si, lorsque vous travaillez à empêcher la réunion des peuples de la Béotie, vous devez voir tranquillement se former une puissance qui s’accroitra même du côté de la mer : et quel obstacle opposerait-on à un peuple qui possède dans son territoire des bois de construction, qui tire des revenus de quantité de ports et de marchés, et à qui un sol fertile assure une nombreuse population ? Ajoutez que les Thraces, nation libre, dont ils sont voisins, les caressent déjà ; s’ils se joignent à eux, ce ne sera pas la un léger accroissement de forces.

« Que ces secours leur arrivent, ils trouveront encore des ressources dans les mines d’or du mont Pangée, et nous ne disons rien ici qui n’ait été dit mille fois dans Olynthe. parlerai-je de leur ambition ? Dieu ne permet-il pas que les espérances des hommes croissent avec leur fortune ? Lacédémoniens, et vous, alliés, nous avons cru devoir vous parler avec franchise ; examinez si nos discours méritent quelque attention.

« Sachez, au reste, que la puissance que nous vous avons représentée comme formidable n’est pas encore invincible. Si les villes que les Olynthiens se sont associées par force voient paraître un ennemi puissant, elles les abandonneront aussitôt ; mais si, conformément à leurs décrets. elles affermissent leur union avec Olynthe par des alliances et des acquisitions réciproques ; si, instruites par l’exemple des Arcadiens, qui, marchant avec nous, conservent leurs possessions et pillent celles d’autrui, elles voient qu’il leur est avantageux de suivre le plus fort, la puissance olynthienne ne sera peut-être pas si facile à détruire. »

Après cette harangue, les Lacédémoniens donnèrent la parole aux alliés, et les invitèrent à ouvrir l’avis qu’ils croiraient le meilleur pour le bien du Péloponnèse et des alliés. Beaucoup d’entre eux, et particulièrement ceux qui voulaient complaire aux Lacédémoniens, étaient d’avis qu’on mît une armée sur pied. Il fut donc arrêté que chaque ville contribuerait à une levée de dix mille hommes ; on ajouta en même temps qu’on serait libre de fournir de l’argent au lieu d’hommes, à raison de trois oboles éginètes par fantassin, et de quatre fois autant par cavalier. Les Lacédémoniens exigeraient des villes qui se refuseraient à l’expédition, un statère d’amende par jour pour chaque homme qu’on aurait du fournir.

Ces mesures conclues, les Acanthiens se levèrent une seconde fois pour observer que ces décrets étaient excellens, mais que leur exécution trainerait nécessairement en longueur ; que pendant la levée des dix mille hommes, les Lacédémoniens feraient bien d’envoyer en diligence le général et toutes les troupes que Sparte et les autres villes pourraient fournir sur-le-champ ; qu’en prenant ce parti, ou tiendrait en respect les villes qui ne s’étaient point déclarées pour Olynthe, et que celles qu’on avait contraintes ne seraient pas redoutables. Cet avis aussi approuvé, l’on envoie Eudamide, et avec lui environ deux mille tant néodamodes que Scirites et périèces. Lors de son départ, il pria les éphores de confier à son frère Phédidas le commandement des troupes qui ne partaient pas encore. Quant à lui, dès qu’il fut arrivé en Thrace, il envoya des garnisons aux villes qui lui en demandaient, et détacha Potidée de l’alliance d’Olynthe ; après quoi il fit la guerre comme il le pouvait avec des forces inférieures.

Sur ces entrefaites, Phébidas, ayant rassemblé les troupes qui devaient joindre Eudamine, se mit à leur tête et partit. Arrivé à Thèbes, il campa près du gymnase situé hors de la ville. La division régnait alors parmi les Thébains : leurs généraux Isménias et Léontiade se haïssaient, et chacun avait sa faction. Le premier, qui n’aimait pas Lacédémone, ne voyait point Phébidas ; l’autre, au contraire, lui rendait des soins :

« Phébidas (lui dit-il un jour, sûr de son amitié), aujourd’hui même vous pouvez rendre le plus grand service à votre patrie. Suivez-moi avec vos hoplites ; je vous introduirai dans la forteresse ; dès que vous en serez maître, croyez Thèbes aux Lacédémoniens et à tous vos amis. Une proclamation vient de défendre aux Thébains de marcher avec vous contre Olynthe ; mais exécutez ce projet de concert avec nous, et bientôt nous vous donnerons quantité d’hoplites et de cavaliers ; vous conduirez une belle armée à votre frère, et tandis qu’il travaille à s’emparer d’Olynthe, vous aurez réduit Thèbes, ville beaucoup plus puissante qu’Olynthe. »

Ce discours enflamma le courage de Phébidas : il aimait mieux se signaler par un grand exploit que de conserver sa vie ; mais il n’avait pas une grande réputation de jugement et de prudence.

Dès qu’il eut son consentement, Léontiade l’engagea à continuer sa marche comme il y était disposé. Quand il sera temps, ajouta-t-il, je reviendrai à vous, et je vous servirai de guide. Le conseil était assemblé sous les portiques de la place publique, parce que les femmes célébraient dans la Cadmée la fête de Cérés ; les rues étaient désertes ; car c’était en été et sur le midi. Léontiade monte à cheval, ramène Phébidas et le conduit droit à la citadelle. Il y établit Phébidas et ses soldats, lui donne les clefs, avec défense de ne laîsser entrer personne qu’avec une permission expresse, et il va trouver les sénateurs.

« Thébains, leur dit-il, ne soyez point effrayés de voir votre citadelle occupée par les Lacédémoniens ; ils vous annoncent qu’ils ne sont ennemis que de ceux qui désirent la guerre. Pour moi, en vertu de la loi qui permet au polémarque de s’assurer de quiconque commet des actions dignes de mort, je fais arrêter Isménias, comme cherchant à nous mettre en guerre. Lochages, et vous, soldats, levez-vous et saisissez vous de la personne d’Isménias, et menez-le au lieu désigné. »

Ceux qui trempaient dans le complot s’approchent, obéissent, saisissent Isménias : les citoyens qui ne savaient rien, mais qui s’étaient montrés contraires à la faction léontiade, s’enfuirent de la ville, dans la crainte d’ètre massacrés ; quelques-uns s’étaient d’abord retirés chez eux ; mais sur la nouvelle de l’emprisonnement d’Isménias, ils se réfugièrent à Athènes, au nombre de quatre cents. Après la nomination d’un polémarque à la place d’Isménias, Léontiade partit pour Lacédémone. Il y trouva les éphores et le peuple très indisposés contre Phébidas, qui n’avait pas suivi les ordres de la république. Agésilas dit qu’il méritait punition s’il avait causé quelque préjudice à Lacédémone ; mais que s’il l’avait servie, de pareils coups de main étaient tolérés par un ancien usage. Voici donc l’état de la question : la prise de la citadelle est-elle utile ou désavantageuse ? Léontiade se montrant alors, parla en ces termes :

« Lacédémoniens, dit-il, vous étes convenus vous-mêmes que les Thébains ne cherchaient qu’à vous nuire avant qu’on se fût emparé de leur citadelle. Vous avez vu qu’ils se sont toujours oomportés en amis avec vos ennemis, en ennemis avec vos amis. N’ont-ils pas refusé de marcher contre vos adversaires les plus acharnés, contre le peuple d’Athènes, qui occupait le Pirée ? N’ont-ils pas attaqué les Phocéens, parce qu’ils les voyaient bien intentionnés pour vous ? ils ont même fait alliance avec Olynthe, parce qu’ils savaient que vous lui déclariez la guerre. Vous vous attendiez toujours au moment où l’on dirait qu’ils s’étaient soumis de force la Bœotie. A présent que la citadelle est occupée par vos armes, vous n’avez plus à redouter Thèbes : afin qu’elle vous fournisse ce que vous exigerez d’elle, une simple scytale vous suffira, pourvu toutefois que vous soyez aussi attentifs à nous soutenir, que nous l’avons été à ménager vos intérêts. »

Ce discours entendu, l’assemblée arrêta que l’on garderait la citadelle puisqu’elle était prise, et qu’on ferait le procès à Isménias ; en sorte qu’on envoya trois juges de Lacédémone, avec un de chaque ville alliée, grande ou petite. Les juges siègent : on accuse Isménias d’avoir favorisé les Barbares au préjudice des Grecs, contracté étroite alliance avec le roi de Perse, partagé son or ; enfin, de s’être, avec Androclide. montré le principal auteur des troubles de toute la Grèce.

Isménias se défendit bien, mais sans écarter les soupçons d’ambition et de malveillance : on le condamna à mort ; il subit son jugement. Les partisans de Léontiade, devenus maîtres de Thèbes, faisaient pour les Lacédémoniens plus encore qu’on ne leur commandait.

Assurés de leur conquête, les Lacédémoniens s’occupèrent avec plus d’ardeur de la guerre d’Olynthe. Ils firent partir Téleutias en qualité d’harmoste, l’autorisant à une conscription de dix mille hommes. La scytale envoyée aux villes alliées leur ordonnait de suivre Téleutias, conformément au décret ratifié par les alliés. Il n’était pas ingrat envers ceux qui le servaient : on le suivit donc volontiers. Les Thébains lui envoyèrent, parce qu’il était frère d’Agésilas, des hoplites et des cavaliers. Il marchait à petites journées, autant pour grossir son armée que pour empêcher toute hostilité en pays ami. Il dépêcha aussi vers Amyntas ; il lui conseillait de lever des troupes, et d’engager, à force d’argent, les rois voisins dans sa défense, s’il voulait recouvrer ses états. ll envoya même vers Derdas, prince d’Élimie, pour lui représenter que les Olynthiens, après avoir soumis la Macédoine, monarchie imposante, ne laisseraient en paix aucune puissance inférieure, si l’on ne réprimait leur insolence.

En suivant ce plan, il arrive avec de grandes forces sur les terres de leurs alliés ; il entre dans Potidée, et de là, avec ses troupes rangées en bataille, sur le territoire ennemi. En allant à Olynthe, il n’employait ni le fer ni le feu ; il pensait que ces ravages ralentiraient sa marche et nuiraient à sa retraite : il se proposait, lorsqu’il s’éloignerait d’Olynthe, de couper les arbres, et de s’en former une barrière, si l’on voulait fondre sur son arrière-garde.

A dix stades au plus de la ville, il fit halte : en s’avançant vers les portes par où sortait l’ennemi, il se trouvait à la tête de l’aile gauche ; il y resta. Les alliés occupaient l’aile droite avec la cavalerie de Thèbes, de Lacédémone et de Macédoine. Il retint près de lui Derdas, avec ses cavaliers, au nombre d’environ quatre cents, autant parce qu’il estimait sa cavalerie que par honneur pour Derdas, qu’il voulait vivement intéresser à cette expédition.

Les ennemis s’étaient rangés près des murs : leur cavalerie étroitement serrée charge celle de Sparte et de Bœotie, renverse de dessus son cheval Polycharme, hipparque lacédémonien, le foule à terre, le couvre de blessures, le tue lui et d’autres braves encore, et met en déroute la cavalerie de l’aile droite. A la vue de ces cavaliers en fuite, l’infanterie pliait déjà ; la bataille était perdue si Derdas et ses cavaliers n’eussent poussé droit aux portes d’Olynthe, suivis de Téleutias et de ses troupes bien rangées. La cavalerie olynthienne pénétrant son dessein, et craignant d’être coupée, rebroussa chemin en grande diligence : alors Derdas en tua plusieurs. Mais l’infanterie olynthienne rentra dans la ville sans grande perte, parce qu’elle était près des murs. Téleutias, vainqueur, dressa un trophée, et se retira en coupant des arbres. Comme l’hiver approchait, il licencia les troupes de Macédoine et celles de Derdas. Les Olynthiens continuèrent d’infester les villes fédérées de Sparte, leur prirent du butin et leur tuèrent des hommes.


CHAPITRE III.


A l’entrée du printemps, environ six cents cavaliers olynthiens étaient accourus sur le midi dans les campagnes d’Apollonie, qu’ils fourrageaient ça et là. Le hasard avait amené, le même jour, Derdas et sa cavalerie ; il dînait dans Apollonie. Il voit ce ravage, tient ses chevaux tout prêts, ses cavaliers armés, et ne fait d’abord aucun mouvement ; mais voyant que les Olynthiens accouraient insolemment jusque dans le faubourg, et aux portes même de la ville, il sortit avec ses troupes. A sa vue, ils fuient. Derdas les poursuit dans leur déroute l’espace de quatre-vingt-dix stades : il frappe sans relâche et ne s’arrête que lorsqu’il les a poussés sous les murailles d’Olynthe. Dans cette action l’ennemi perdit environ quatre cents cavaliers. Après cet échec, les Olynthiens, devenus plus casaniers, ne cultivaient qu’une très petite portion de leurs terres.

La saison avançant, Téleutias se met en campagne, dans le dessein de couper les arbres encore sur pied et de ruiner les moissons. Les Olynthiens traversent la rivière qui passe près de la ville, et s’approchent doucement de son camp. Irrité de leur audace, il ordonne à Tiémonide, commandant des peltastes, de courir sur eux. A la vue de ces troupes, les Olynthiens rebroussent chemin, se retirent au pas, et repassent le fleuve, suivis de ces peltastes, qui, croyant poursuivre intrépidement des fuyards, traversent aussi le fleuve. Les cavaliers olynthiens, persuadés de leur supériorité, se retournent, les chargent, tuent Tiémonide, et plus de cent autres avec lui.

Cet échec met Téleutias hors de lui-même ; il s’avance avec ses hoplites, commande aux peltastes et aux cavaliers de donner de toutes leurs forces. Pour s’être inconsidérément approchés des murs, ces derniers se retirèrent fort maltraités. Quant aux hoplites, accablés de traits lancés du haut des tours, ils faisaient retraite en désordre et parant les traits. La cavalerie olynthienne revint alors à la charge, suivie de peltastes et d’hoplites, qui tombèrent sur la phalange rompue. Téleutias périt en combattant : bientôt les Lacédémoniens fuirent, les uns à Spartole, les autres à Acanthe, d’autres à Apollonie, la plupart à Potidée. L’ennemi s’étant partagé pour les suivre, il se fit un horrible carnage : on moissonna la fleur de l’armée.

De telles catastrophes donnent une grande leçon aux hommes : elles leur apprennent que l’on ne doit point châtier même des esclaves dans l’accès de la colère, parce que bien souvent alors on se fait plus de mal à soi que l’on n’en fait à autrui. Mais en guerre, c’est une faute inexcusable de prendre conseil, non de la prudence, mais de son ressentiment. La colère ne voit rien, au lieu que la raison prévoit le danger avant de songer à la vengeance.

Les Lacédémoniens, instruits de cette défaite, résolurent d’envoyer une armée formidable, tant pour réprimer l’insolence des vainqueurs que pour conserver leurs premiers avantages. La résolution prise, ils confèrent le commandement au roi Agésipolis, et lui adjoignent trente Spartiates, comme ils avaient fait pour Agésilas en Asie. Il fut suivi de plusieurs braves volontaires des campagnes, d’étrangers appelés Trophimes, de bâtards Spartiates, hommes beaux et dressés à la discipline de Sparte. Je ne parle ni des volontaires des villes alliées, ni de la cavalerie thessalienne, jalouse d’être connue d’Agésipolis, ni enfin d’Amyntas ni de Derdas, qu’animait une nouvelle ardeur. Agésipolis, tout entier à son expédition, marchait vers Olynthe.

Cependant la ville de Phlionte, ayant mérité les éloges de ce prince pour s’être empressée de lui fournir une grande somme d’argent, s’imagina qu’en son absence Agésilas ne la viendrait point attaquer, et que les deux rois ne sortiraient pas en même temps de Lacédémone : elle maltraita donc les bannis. Ceux-ci demandaient que l’on jugeât leurs contestations devant un tribunal impartial : on les contraignait de plaider dans la ville même. ils demandaient en vain ce qu’était la justice là où les mêmes hommes étaient juges et partie ; personne ne les écoutait.

Les bannis allèrent à Lacédémone se plaindre de leurs concitoyens, accompagnés de quelques Phliontins, qui attesterent que la conduite qu’on tenait à l’égard des bannis était généralement improuvée. Phlionte irrité condamna à l’amende ceux qui sans mission étaient allés à Sparte. Ceux-ci n’osaient plus retourner chez eux : ils firent entendre que ceux qui les condamnaient étaient les mêmes hommes qui les avaient chassés, et avaient fermé leurs portes aux Lacédémoniens ; les mémes qui avaient acheté leurs biens, et qui les retenaient par la violence ; les mêmes qui avaient fait punir leur voyage d’une amende, pour que désormais personne n’osât plus venir dénoncer ce qui se passait dans la ville.

Toutes ces injustices étaient évidentes. Les éphores ordonnérent une levée, qui ne déplut pas à Agésilas : car Archidamus, son père, était lié avec Podanémus et autres bannis. Quant à lui, il était intime ami de Proclès, fils d’Hipponicus.

Après avoir obtenu des auspices favorables, il partit sans délai, et rencontra sur sa route de nombreuses députations, qui lui offriront de l’argent pour qu’il n’allât pas plus avant. Sa réponse fut qu’il ne se mettait pas en campagne pour commettre des injustices, mais pour secourir ceux qui en éprouvaient. Comme ils offraient enfin de souscrire à toutes ses volontés, pourvu qu’il n’entrât pas sur leur territoire, il leur répliqua qu’il ne croyait point aux discours de gens artificieux, qu’il exigeait un gage moins équivoque. « Lequel ? lui demandèrent-ils. — Celui que vous avez déjà donné sans vous en repentir. » Par ce mot, il entendait leur forteresse. Sur leur refus, il entra dans le pays, et tira une ligne de circonvallation autour de la place.

On murmurait dans son camp, de ce que, pour un petit nombre d’hommes, Lacédémone s’exposait à l’inimitié de plus de cinq mille individus ; et pour rendre ce fait notoire, les Phliasiens tenaient leur assemblée hors du lieu accoutumé, sous les yeux des assiégeans. Voici comment Agésilas sut parer à cet inconvénient.

Toutes les fois que des parents ou amis de bannis passaient dans son camp, il ordonnait à ses soldats de leur appréter un repas lacédémonien, de fournir le nécessaire à ceux qui voudraient prendre part aux exercices, même de leur procurer à tous des armes, et de ne point hésiter à se prêter entre eux de l’argent pour de pareilles acquisitions. En se conformant à ses conseils, ils eurent plus de mille hommes robustes, bien disciplinés et bien armés ; en sorte qu’ils finissaient par avouer que de tels soldats leur étaient nécessaires.

Tandis qu’Agésilas s’occupait de ce siège, Agésipolis vint de la Macédoine camper devant Olynthe. Comme personne ne paraissait, il acheva de ruiner tout ce qui restait ; puis, passant sur les terres alliées des Olynthiens, il y fit le même dégât et prit Torone d’assaut. C’était dans les grandes chaleurs de l’été : une fièvre brûlante le saisit. Tout récemment il avait visité le temple de Bacchus dans Aphyte ; il lui prit envie d’en revoir les bocages touffus et les ondes fraîches et limpides. il y fut porté encore vivant ; mais le septiéme jour de sa fièvre, il mourut hors du temple. Il fut embaumé dans du miel et porté à Sparte, où il reçut une sépulture royale.

Agésilas apprend cette nouvelle : loin de s’en réjouir, ainsi qu’on se l’imaginerait, comme délivré d’un rival, il le pleura au contraire ; il regretta sa société, car les deux rois vivent ensemble quand ils sont à Sparte. Agésipolis savait tenir avec son collègue des conversations de jeune homme, lui parlait de chasse, de chevaux et d’amour ; il le traitait d’ailleurs avec le respect qu’on doit à son ancien. Les Lacédémoniens lui donnèrent pour successeur à Olynthe l’harmoste Polybiade.

Déjà s’était écoulé le temps pour lequel on avait dit Phlionte approvisionnée ; mais la sobriété a un tel avantage sur l’intempérance, que lorsque les Phliasiens eurent décrété la demi-ration, décret qui fut observé, ils se virent deux fois plus de provisions qu’on n’eût osé l’espérer : la hardiesse n’a pas moins d’avantage sur la pusillanimité. Un des principaux citoyens, nommé Delphion, secondé de trois cents Phliasiens, eut assez de force et pour réduire les habitans qui voulaient capituler, et pour jeter dans les fers ceux dont il se défiait : il contraignait le peuple à monter la garde ; et pour s’assurer de sa fidélité, il surveillait l’exactitude du service. Souvent même il faisait des sorties avec sa troupe ; et tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il re poussait les assiégeans des tranchées qui environnaient la ville.

Cependant les trois-cents, après une exacte recherche, ne trouvant plus de vivres pour la ville, députent vers Agésilas, le prient d’accorder une trêve pour aller à Lacédéraone ; ils lui disent qu’ils ont résolu de laisser leur ville à la discrétion du conseil de Lacédémone. Irrité de ce qu’on ne traite point avec lui, Agésilas accorde la trêve ; mais il envoie des courriers à ses amis, et par leur entremise l’affaire des Phliontins lui est renvoyée. Aussitôt il double les gardes, afin que personne ne sorte de la ville : néanmoins Delphion et un de ses esclaves flétri de stigmates, se sauvent de nuit, après avoir pris des armes à plusieurs assiégeans.

Les députés revenus de Sparte, annoncent à Agésilas que le conseil lui laisse plein pouvoir sur l’affaire de Phlionte. Il charge cinquante bannis et cinquante citoyens de la ville de juger premièrement qui aurait la vie sauve, et qui méritait de la perdre ; de faire ensuite des lois d’après lesquelles ils se gouverneraient. En attendant l’exécution de ces dispositions, il laissa une garnison et de quoi l’entretenir pendant six mois. Ces mesures prises, il congédia les troupes alliées et ramena les siennes à Sparte. Telle fut l’issue du siège de Phlionte, après vingt mois de durée.

Cependant Polybiade réduisait les Olynthiens à une famine extrême. Ils ne recevaient point de blé par terre ; il ne leur en arrivait point par mer. Ils envoyèrent à Lacédémone demander la paix : leurs députés, investis d’un pouvoir illimité, la firent aux conditions qu’Olynthe aurait pour amis ou ennemis les amis ou ennemis de Lacédémone, et qu’alliée fidèle, elle marcherait sous les drapeaux de cette république. Après avoir prêté serment de fidélité, ils retournèrent à Olynthe.

L’heureuse Lacédémone voyait les Thébains et les Bœotiens entièrement soumis, les Corinthiens devenus alliés sûrs, Argos abattue et ne pouvant plus prétexter les mois sacrés, Athènes abandonnée : elle avait châtié ceux de ses alliés qui lui étaient peu fidèles : son empire semblait assis sur une base aussi glorieuse qu’inébranlable.


CHAPITRE IV.


On pourrait citer, en parlant des Grecs et des Barbares, quantité de faits de ce temps-là, qui prouveraient que les dieux ont l’œil ouvert sur les impies et sur les méchans ; mais disons ce qui tient de plus près à notre sujet, que les Lacédémoniens, qui avaient juré de laisser les villes autonomes, et néanmoins gardaient la forteresse de Thèbes, invaincus jusqu’alors, furent punis par ceux-là seuls qu’ils opprimaient. Ce fut assez de sept bannis pour exterminer tous les Thébains qui avaient introduit les Lacédémoniens dans la forteresse, ces mêmes Thébains qui avaient voulu l’asservissement de leur patrie pour en usurper la souveraineté. Je vais raconter ce grand événement.

Phyllidas, greffier d’Archias et des autres polémarques, homme fort estimé dans l’exercice de ses fonctions, était allé à Athènes pour ses affaires. L’un des bannis, Mellon, qui le connaissait auparavant, l’aborde et s’informe des déportemens d’Archias et de Philippe : le trouvant plus que lui révolté de la situation politique de Thèbes, il convient avec lui, après un serment réciproque de fidélité, des moyens d’opérer une révolution. Mellon s’adjoint six autres bannis propres à seconder ses vues. Sans autres armes que des poignards, ils entrent la nuit sur le territoire de Thèbes, passent le lendemain dans un lieu solitaire, et vont aux portes de la ville comme des traineurs revenant des travaux des champs. Ils entrent, et passent encore la nuit et le jour suivant chez un nommé Charon.

Les polémarques sortant de charge, célébraient les Aphrodisies. Phyllidas était occupé d’affaires relatives à cette fète : depuis longtemps il leur avait promis de leur amener les plus belles et les premières femmes de la ville ; il les assurait qu’il allait tenir parole. Ces hommes de plaisir attendaient la nuit avec une douce impatience. Après souper, échauffés par les vins qu’il les avait excités à boire, ils le pressent d’amener les courtisanes. Il sort, il amène Mellon et ses gens. Trois étaient travestis en maîtresses, les autres en servantes : il les conduit dans une chambre secrète du palais des polémarques ; il rentre. et annonce à Archias et à ses collègues que les femmes ne veulent point entrer qu’on n’ait éloigné les officiers. Les polémarques les congédient tous et l’instant : Phyllidas leur donne du vin et les envoie dans la maison de l’un des officiers. Il introduit les courtisanes et donne à chacun la sienne. Or, les coujurés étaient convenus qu’à l’instant où ils s’asseieraient, chacun se découvrirait et frapperait.

C’est ainsi que les polémarques moururent, au rapport de quelques-uns : d’autres racontent que Mellon et ses complices entrèrent comme de joyeux convives, et les tuèrent.

Phyllidas, accompagné de trois des conjurés, va ensuite chez Léontiade. Il frappe à la porte et dit qu’il veut lui donner un avis de la part des polémarques. Léontiade, qui venait de souper, se trouvait couché dans une chambre séparée ; près de lui était assise sa femme, qui filait de la laine. Plein de confiance dans Phyllidas, il fait ouvrir. Ils entrent, ils le poignardent ; ils compriment par des menaces les cris de sa femme. Au sortir de là, ils ordonnent qu’on ferme les portes, en menaçant, s’ils les trouvent ouvertes, de tuer tous ceux de la maison. Après ce coup décisif, Phyllidas va à la prison avec deux coujurés, et dit au geôlier qu’il lui amène un prisonnier de la part du polémarques. Le geôlier n’a pas plutôt ouvert qu’on le tue : les prisonniers mis en liberté, sont pourvus d’armes enlevées du portique, et conduits près du tombeau d’Amphion, avec ordre d’y rester sous les armes.

Bientôt, par la voix des hérauts, on ordonne à tous les Thébains, soit hoplites ou cavaliers ; de sortir ; on annonce que les tyrans sont morts. Tant que la nuit dura, la défiance retint les citoyens dans leurs maisons ; mais quand le jour les eut éclairés sur ce qui s’était passé, tous aussitôt, cavaliers, hoplites, accoururent avec leurs armes. Des exilés déjà rentrés dépéchèrent des cavaliers même aux deux stratèges qui gardaient les frontières de l’Attique, et qui d’avance connaissaient l’objet de la députation.

L’harmoste de la citadelle, informé de la proclamation de la nuit, envoya sur-le-champ à Thespie et à Platée demander du secours. La cavalerie thébaine, avertie de l’approche de ceux de Platée, vint à leur rencontre et en tua plus de vingt. Après cet exploit, on revint assiéger la forteresse avec les troupes arrivées en diligence des frontières athéniennes. La garnison se croyant trop peu nombreuse, voyant d’ailleurs et l’ardeur de tous les assiégeans et l’importance des prix proposés à ceux qui monteraient les premiers à l’assaut, fut saisie d’effroi et déclara qu’elle quitterait la place, pourvu qu’on la laissât sortir avec la vie sauve et les armes ; ce qui lui fut accordé volontiers. Sur cette trève garantie par la foi du serment, la garnison délogea. Cependant on saisit à la sortie tous ceux qu’on savait du parti contraire, et on les tua. Grâces aux troupes athéniennes des frontières, quelques-uns échappèrent au massacre et se sauvèrent. Tous les enfans des massacrés, sans exception, furent pris et égorgés.

Sur ces nouvelles, les Lacédémoniens punirent de mort l’harmoste qui avait rendu la place sans attendre de secours, et ordonnèrent une levée. Pour se dispenser de cette expédition, Agésilas représenta qu’il avait quarante ans de service, qu’à cet âge les autres particuliers étaient exempts de service hors de la république, que les rois devaient jouir du même privilège. C’était par un autre motif qu’il restait à Sparte ; il savait que s’il acceptait le commandement, ses concitoyens l’accuseraient d’avoir sacrifié la tranquillité publique à la cause des tyrans : il les laissa donc arbitres du parti qu’ils prendraient.

A l’instigation de ceux qu’on avait exilés après les massacres de Thèbes, les éphores envoyèrent Cléombrote, au fort de l’hiver : c’était sa première campagne. Comme Chabrias était posté sur la route d’Éleuthère avec les peltastes athéniens, Cléombrote monta par la voie Platée ; ses peltastes s’avancèrent et trouvèrent le haut des montagnes défendu par ceux qu’on avait tirés des prisons de Thèbes. Ils étaient au nombre d’environ cent cinquante : la fuite seule en sauva quelques-uns. Quant à lui, il descend vers Platée, encore alliée de Lacédémone, vient à Thespie ; de là s’avance à Cynocéphale, ville thébaine, où il campe seize jours, puis revient à Thespie, où il laissa l’harmoste Sphodrias avec le tiers des troupes alliées. Il lui donna tout l’argent qu’il avait apporté de Sparte, avec ordre de solder en outre des troupes étrangères ; ce que Sphodrias exécuta.

Cléombrote ramena ses troupes à Lacédémone par Creusis, sans que l’on sût s’il y avait paix ou guerre avec les Thébains : il était bien entré sur leurs terres à main armée ; mais il en était sorti en leur causant le moins de dommage possible. Au départ, souffla un vent impétueux que quelques-uns jugèrent un présage de l’avenir. En effet, entre autres désordres, comme Cléombrote avec son armée franchissait la montagne qui va de Creusis à la mer, ce vent précipita du haut en bas quantité d’ânes avec leurs charges, et emporta beaucoup d’armes, qui se perdirent dans la mer. Beaucoup de guerriers ne pouvant marcher, laissèrent ça et là, sur le faîte de la montagne, leurs boucliers renversés et remplis de pierres. Ce jour-là ils soupèrent comme ils purent à Égosthène, ville du territoire de Mégare. Le lendemain ils vinrent reprendre leurs armes ; et licenciés par Cléombrote, ils s’en retournèrent chez eux.

Les Athéniens, considérant que Sparte était puissante, qu’elle avait terminé la guerre avec Corinthe, et que, pour ainsi dire, maîtresse des côtes de l’Attique, elle avait envahi Thèbes, furent saisis d’une telle épouvante qu’ils firent le procès aux deux généraux qui avaient su la conspiration de Mellon contre Léontiade : l’un fut condamné à mort, l’autre à l’exil, pour n’avoir pas attendu son jugement.

Les Thébains, de leur côté, dans l’appréhension que tout le poids de la guerre ne tombât sur eux, s’avisèrent d’un stratagème. Sphodrias était armoste de Thespie : ils lui persuadèrent par argent, comme le bruit en courut, de fondre sur l’Attique, afin d’animer Athènes contre Lacédémone. Sphodrias gagné se flatte qu’il va s’emparer du Pirée qui n’est pas fermé, part de Thespie après avoir soupé de bonne heure, et dit avec confiance à ses troupes qu’il arrivera avant le jour au Pirée ; mais le jour le surprit à Thrie ; et au lieu de tenir son projet caché, il se détourna de son chemin pour enlever des troupeaux et piller des maisons. Quelques-uns de ceux qui l’avaient rencontré accoururent, de nuit, avertir les Athéniens de l’approche d’une grande armée. Bientôt les cavaliers et les hoplites se mettent sous les armes ; la ville est gardée.

Étymoclès, Aristolochus, Ocellus, députés de Sparte, se trouvaient par hasard à Athènes chez Callias, proxène de leur république. Les magistrats en sont informés ; ils les font arrêter comme complices du fait. Saisis d’effroi, ceux-ci représentent pour leur justification, que s’ils eussent connu le projet de surprendre le Pirée, ils n’eussent point porté la démence jusqu’à se livrer eux-mêmes renfermés dans la ville, surtout chez leur proxène, où on les avait aisément trouvés : « Athéniens, vous reconnaîtrez bientôt que la république de Sparte est aussi étrangère que nous à de telles menées ; bientôt, nous vous l’assurons, vous apprendrez que Sphodrias a été puni de mort. » On les juge non complices : ils sont congédiés. Les éphores rappellent Sphodrias, et s’armant d’une feinte sévérité, lui intentent un procès capital. Celui-ci craignit de comparaître, et quoique coupable de contumace, fut absous ; jugement que trouvèrent inique bien des Lacédémoniens. Voici ce qui l’occasiona.

Sphodrias avait un fils nommé Cléonyme, le plus beau et le plus vertueux de la classe des enfans, qu’il venait de quitter : Archidamus, fils d’Agésilas, l’aimait. Les favoris de Cléombrote inclinaient pour l’absolution de Sphodrias, leur ami ; mais ils redoutaient Agésilas, ses partisans et ceux qui restaient neutres ; car on jugeait le délit grave. Sphodrias dit donc à Cléonyme : « Mon fils, tu peux sauver ton père, si tu pries Archidamus de rendre Agésilas favorable à ma cause. » A ces mots, le jeune homme court avec confiance aborder Archidamus et le prie d’être le sauveur de son père.

Archidamus, voyant Cléonyme pleurer, mêlait ses pleurs à ceux de son jeune ami ; et répondant à sa requête : « Sache, Cléonyme, que je n’oserais même regarder mon père en face : si je désire obtenir quelque chose dans la république, je m’adresse à tout autre qu’à mon père ; cependant, puisque tu le veux, compte sur mon zèle et celui de mes amis pour te rendre content. » il venait alors de la salle où les Spartiates prenaient en commun leurs repas ; il se couche. Le lendemain, il se leva de grand matin, dans la crainte que son père ne sortît à son insu.

Il le voit prêt à sortir ; il lui laisse donner audience d’abord aux citoyens, ensuite aux étrangers, puis à ceux de ses officiers qui désiraient lui parler. Enfin comme Agésilas, de retour de l’Eurotas, entrait dans sa maison, Archidamus se présenta encore sans l’aborder : le lendemain il en fit autant. Agésilas se doutait bien du motif de ses allées et venues ; mais il ne lui faisait pas de questions. Archidamus désirait, comme on peut le croire, de voir Cléonyme ; mais il ne l’osait pas sans avoir présenté la requête à son père. Les amis de Sphodrias, ne voyant plus venir Archidamus comme auparavant, appréhendaient fort qu’il n’eût été rebuté.

Archidamus enfin se hasarde d’aborder Agésilas : « Mon père, lui dit-il, Cléonyme veut que je vous prie de sauver son père ; s’il est possible, sauvez-le, je vous en conjure. — Je te pardonne, répondit Agésilas ; mais moi, comment serais-je excusable de ne pas condamner un homme qui a sacrifié l’intérêt général à sa cupidité ? » Archidamus se retira sans répliquer, vaincu par une si juste réponse ; mais de nouveau, ou de son propre mouvement ou par instigation, il aborde son père : « Je sais, lui dit il, que vous absoudriez Sphodrias s’il était innocent ; mais s’il est coupable, pour l’amour de moi qu’il obtienne son pardon. — Soit, si cela se peut sans blesser l’honneur. » Sur cette réponse, il s’en alla le découragement dans l’âme.

Cependant un des amis de Sphodrias, conversant avec Étymoclès, lui tint ce langage : « Vous tous, amis d’Agésilas, vous condamnerez Sphodrias à mort ? — Nous ferons comme Agésilas, qui dit a tous ceux à qui il parle de cette affaire, qu’on ne peut justifier Sphodrias, mais qu’il est bien dur de perdre un homme qui, enfant, adolescent, et dans l’âge de puberté, s’est toujours comporté avec distinction ; que la république a besoin de tels braves. »

Ce mot rapporté à Cléonyme, lui rendit l’espérance. il va trouver Archidamus : « Maintenant, lui dit-il, nous savons que vous vous occupez de nous ; apprenez, Archidamus, que nous aussi nous n’épargnerons ni soins ni efforts pour que vous n’ayez jamais à rougir de notre amitié. » Il lui tint parole : car il vécut en homme d’honneur ; et à Leuctres, ou il combattit sous les yeux du roi avec le polémarque Dinon, il chargea le premier et mourut au milieu des ennemis. il est vrai que sa mort affligea vivement Archidamus ; mais, suivant sa promesse, loin de le déshonorer, il fut son ornement et sa gloire. Voilà comment Sphodrias fut absous.

Cependant les partisans des Bœotiens représentaient au peuple d’Athènes qu’au lieu de punir Sphodrias, on avait approuvé son odieuse tentative. Les Athéniens fermèrent donc le Pirée, équipèrent une flotte et secoururent les Bœotiens avec ardeur. Les Lacédémoniens, de leur côté, ordonnèrent une levée contre les Thébains ; et persuadés de la supériorité d’Agésilas sur Cléombrote, ils le prièrent d’accepter le commandement. Après avoir protesté de son obéissance aux volontés de son pays, il se disposa à partir ; mais il comprit qu’il était difficile d’entrer dans la Bœotie, si l’on ne s’emparait du Cithéron. Sur la nouvelle que les Clétoriens, en guerre avec ceux d’Orchomène, avaient des troupes soldées, il traite avec eux, et obtient que ces troupes lui soient accordées au besoin ; puis il sacrifie sous de favorables auspices. Avant de se rendre à Tégée, il envoie au commandant des troupes soldées par les Clétoriens la solde d’un mois, en le priant de s’emparer du Cithéron. il demande aux Orchoméniens suspension d’armes pendant la durée de l’expédition : si pendant son absence quelque ville faisait une tentative contre Sparte, ce serait contre elle qu’il marcherait avant tout, suivant la convention des alliés.

Après avoir franchi le Cithéron, il vint à Thespie, d’où il sortit pour entrer sur le territoire des Thébains : il en trouva la plaine et les plus beaux lieux du pays retranchés et palissadés. Il campait tantôt ici, tantôt là ; et partant après le diner, il ravageait la partie orientale des palissades et des fossés qui lui faisaient face. Partout où il se montrait, les ennemis s’y portaient, pour le repousser sans sortir des retranchemens. Un jour qu’il se retirait dans son camp, la cavalerie thébaine, n’étant pas aperçue, sortit à l’improviste de ses palissades par des sentiers détournés. Les peltastes ennemis s’en allaient souper et pliaient bagage : parmi leurs cavaliers les uns montaient à cheval, les autres en descendaient à l’instant. Ils les chargent, tuent quantité de peltasles, quelques cavaliers, entre autres les Spartiates Cléon et Épilytide, le périèce Eudicus et quelques bannis d’Athènes, qui n’étaient pas encore remontés à cheval. Agésilas se retourne, avance avec ses hoplites : ses cavaliers, soutenus des plus jeunes hoplites, accourent contre les cavaliers thébains. Ceux-ci, semblables à des hommes abattus par la chaleur du midi, se laissaient approcher tant que les javelines se lançaient à coups perdus, puis se retiraient : à cette manœuvre, ils perdirent douze de leurs hommes.

Agésilas, considérant que l’ennemi, ainsi que lui, se montrait ordinairement après dîner, sacrifie dès le point du jour, marche en diligence, et, par des lieux solitaires, pénètre jusqu’aux retranchemens, d’où il met tout à feu et à sang jusqu’aux portes de Thèbes. Après cet exploit, il se retira à Thespie, et l’ayant fortifiée, y laissa l’harmoste Phébidas ; puis, repassant le mont Cithéron, il revint à Mégare, où il licencia les alliés, et ramena son armée à Sparte.

Phébidas ensuite, tantôt envoyait des coureurs piller les Thébains et leur faire des prisonniers, tantôt ravageait lui-même leur territoire. Par représailles, les Thébains avancent avec toutes leurs forces vers Thespie. Ils entrent sur le territoire : Phébidas les presse avec ses peltastes et les empêche de se disperser ; au point que, très affligés d’avoir pénétré si avant, ils se retirent plus tôt qu’ils ne l’avaient projeté : les muletiers dans leur fuite déchargeaient même le butin, tant l’armée était saisie d’épouvante.

Enhardi par ce premier succès, il les serre de plus près, ayant avec lui ses peltastes, et commandant aux hoplites de suivre en bataille rangée. Il se flattait de la victoire, parce qu’il combattait lui-même vaillamment, qu’il exhortait ses troupes à une poursuite vigoureuse, et que d’ailleurs il avait ordonné aux hoplites thespiens de fortifier l’infanterie légère. Mais les cavaliers thébains ayant rencontré dans leur retraite des lieux aquatiques, et ne sachant où ils étaient guéables, furent contraints de se rallier et de faire face à l’ennemi. Les peltastes de Phébidas les plus avancés, se voyant en petit nombre, revinrent tout épouvantés sur leurs pas : ce qui décida la cavalerie thébaine à charger. Phébidas périt en combattant avec deux ou trois de ses braves. Les troupes soldées, après cet événement, se débandèrent ; elles arrivèrent près des hoplites thespiens. Ceux-ci prirent aussi la fuite, eux qui auparavant prétendaient bien ne point céder aux Thébains, et que l’on poursuivait avec peu de vigueur, parce qu’il était déjà tard. Les Thespiens perdaient peu de monde ; mais ils ne s’arrêtèrent pas qu’ils ne fussent rentrés dans leurs murs.

Les affaires des Thébains reprirent dès lors une nouvelle face ; ils marchèrent contre Thespie et contre les villes voisines. Comme on avait introduit dans toutes le régime aristocratique, les partisans de la démocratie émigraient et allaient à Thèbes ; en sorte que, dans ces villes aussi, les amis de Sparte avaient fort à souffrir. Cependant les Lacédémoniens envoyèrent par mer un polémarque avec une division à Thespie, pour garder la place. Le printemps venu, les éphores font une nouvelle levée contre les Thébains, et comme auparavant, prient Agésilas de prendre le commandement. Ce général, qui approuvait l’expédition, avant même que d’offrir les diabatères, intime au polémarque de Thespie l’ordre de s’emparer des hauteurs qui dominent le chemin du Cithéron, et de les garder jusqu’à son arrivée.

Agésilas les ayant franchies, se rendit à Platée, feignit d’aller encore à Thespie, et manda qu’on y rassemblât des approvisionnemens, et que les députés l’y attendissent ; de manière que les Thébains campèrent avec toutes leurs forces sur l’avenue de Thespie. Mais le lendemain Agésilas, ayant sacrifié, partit avant le jour, prit la route d’Érythre, et faisant le chemin de deux journées en une seule, il passa le retranchement de Scole avant que les Thébains eussent franchi le poste qu’il avait occupé lors de sa première expédition. De là, il alla ravager la partie orientale de Thèbes jusqu’aux frontières de Tanagre, où dominait la faction d’Hypatodore, partisan de Lacédémone ; puis il revint sur ses pas, laissant Tanagre à sa gauche.

Les Thébains survinrent et se rangèrent en bataille à la poitrine de la Vieille, ayant à dos des fossés et des palissades : le passage étant étroit et de difficile accès, ils croyaient avantageux d’y courir les hasards d’un combat. Agésilas les devine, et au lieu de marcher droit à eux, tourne brusquement et marche vers la ville. Craignant pour leur place, qui se trouvait dégarnie, ils abandonnèrent leur position retranchée et accoururent vers Thèbes par la voie Potnie, qui était la plus sûre. Idée heureuse dans Agésilas, d’avoir forcé l’ennemi à une retraite précipitée en le tournant sur ses derrières ! Quelques polémarques, suivis de leurs mores, ne laissèrent pas de harceler les Thébains dans leur marche. Ceux-ci, du haut des tertres, lançaient des traits, dont l’un blessa mortellement le polémarque Alypète ; mais ils se virent bientôt débusqués de ces tertres : les Scirites et quelques cavaliers y montent et chargent les traîneurs qui rentraient dans la ville. Arrivés près de leurs murs, les Thébains font face ; en sorte que les Scirites, à leur tour, quittent les hauteurs, mais sans perdre aucun homme : les Thébains néanmoins, qui les avaient délogés, dressèrent un trophée.

La nuit approchant, Agésilas s’en alla camper à ce lieu même, et le lendemain, reprit le chemin de Thespie. Les peltastes soldés des Thébains le suivaient hardiment, appelant à grands cris Cbabrias, qui restait en arrière. Les cavaliers olynthiens, des lors alliés de Sparte, se retournèrent et repoussèrent ces peltastes vers une montagne, aussi vivement qu’ils en avaient été poursuivis. Ils en tuaient un grand nombre, vu que sur un coteau d’une pente douce il n’est pas difficile à des cavaliers d’atteindre des fantassins.

Agésilas, arrivé à Thespie, y trouva les citoyens divisés. Ceux qui tenaient pour Lacédémone voulaient égorger leurs adversaires, parmi lesquels se trouvait Mellon. Loin de favoriser la discorde, il les réconcilia, les contraignit de se jurer amitié, puis reprit le chemin du Cithéron à Mégare, d’où il licencia les alliés, et ramena ses troupes à Sparte.

Cependant les Thébains, qui depuis deux ans n’avaient rien recueilli de leurs terres, pressés par la disette, envoyèrent deux galères à Pagase pour acheter du blé jusqu’à la somme de dix talens ; mais le Lacédémonien Alcétas, qui gardait Orée, avait appareille bien secrètement trois galères tandis que l’achat se négociait. ll s’empara, à leur retour, des trirèmes et du blé, fit prisonniers les hommes qui montaient ces trirèmes, au nombre de trois cents pour le moins, et les enferma dans la forteresse qu’il habitait ; mais étant descendu pour voir un jeune et bel Oréen, son inséparable ami, les prisonniers, qui remarquèrent sa négligence, se saisirent de la place et soulevèrent la ville ; en sorte que les Thébains firent venir aisément leur blé.

Au printemps suivant, une maladie retenait Agésilas au lit. Revenu de Thèhes à Mégare avec son armée, il montait, un jour, du temple de Vénus au Prytanée : un vaisseau quelconque se rompit et le sang s’infiltra dans la jambe saine. Cette jambe venant à s’enfler avec des douleurs insupportables, un médecin de Syracuse lui ouvrit, près de la cheville du pied, une veine, d’où le sang se perdait jour et nuit ; et quoi que l’on fit, on ne put arrêter l’hémorragie, qui ne cessa qu’à la suite d’un évanouissement. Dans cet état, ou le transporta à Lacédémone, ou il fut malade le reste de l’été et tout l’hiver.

Au printemps, nouvelle levée contre les Thébains : le commandement en est confié à Cléombrote. Arrivé au mont Cithéron, il envoie ses peltastes s’emparer des hauteurs ; mais quelques Thébains et Athéniens, qui les avaient prévenus, les laissèrent monter, et les voyant près d’eux, sortirent d’embuscade, les poursuivirent et en tuèrent près de quarante. Désespérant, d’après cet échec, de franchir les hauteurs, il ramena ses troupes et les licencia.

Mais les alliés s’étant assemblés à Lacédémone, représentèrent qu’on les ruinait en traînant la guerre en longueur ; qu’ils pouvaient équiper une flotte plus puissante que celle des Athéniens, prendre leur ville par famine, et avec cette flotte armée, transporter des troupes qui harcèleraient les Thébains, ou du côté de la Phocide, s’ils le voulaient, ou du côté de la Creuse. La proposition discutée, on équipe soixante galères sous le commandement de Pollis. Ce que les auteurs de la proposition avaient prévu arriva : Athènes fut bloquée ; car les vaisseaux qui portaient les vivres, parvenus à Géreste, ne pouvaient plus doubler le cap à cause de la flotte de Sparte, qui se tenait à Égine, à Andros et à Céos. Les Athéniens, voyant leur détresse, mirent eux-mêmes à la voile sous la conduite de Chabrias, qui livra bataille à Pollis et le défit. Ainsi revint l’abondance dans Athènes.

Comme les Lacédémoniens se disposaient à passer en Bœotie, les Thébains prièrent ceux d’Athènes de courir les côtes du Péloponnèse, persuadés qu’en prenant ce parti il serait impossible aux Lacédémoniens de défendre en même temps leur territoire, celui de leurs alliés du Péloponnèse, et de faire passer en Bœotie des forces redoutables.

Les Athéniens, irrités de l’entreprise de Sphodrias, envoyèrent promptement soixante voiles sur les côtes du Péloponnèse ; le commandement en fut déféré à Timothée. Le territoire de Thèbes n’ayant essuyé aucune irruption, ni pendant l’expédition de Cléombrote, ni durant le trajet de Timothée, les Thébains assaillirent vivement plusieurs places voisines qu’ils reprirent. Timothée, de son côté, n’eut qu’à se montrer, et aussitôt il prit Corcyre, sans asservir ni bannir personne, sans rien changer à sa constitution : ce qui lui mérita l’affection des villes maritimes de ce pays-là.

Cependant les Lacédémoniens équipèrent une nouvelle flotte sous le commandement de Nicoloque, homme audacieux, qui n’eut pas plutôt vu l’ennemi que, sans attendre les six vaisseaux d’Ambracie, il livra bataille à Timothée avec cinquante-cinq vaisseaux : celui-ci en avait soixante. La victoire se déclara pour Timothée, qui dressa un trophée à Élyze, où il mit sa flotte à sec pour la radouber. Nicoloque, renforcé des six galères, y fit voile, et voyant que l’ennemi ne sortait pas du port, dressa aussi un trophée dans les lies voisines. Enfin Timothée, ayant augmenté sa flotte de celle de Corcyre, eut plus de soixante-dix voiles : il reprit l’empire de la mer ; mais comme cet armement exigeait de fortes dépenses, il pria les Athéniens de venir à son secours.


LIVRE VI.


CHAPITRE PREMIER.


Tandis que ces choses se passaient entre Athènes et Lacédémone, les Thébains, après avoir assujetti la Bœotie, marchaient contre la Phocide. Les Phocéens députèrent donc à Sparte, pour déclarer que, faute de secours, ils se verraient forcés de composer avec les Thébains : on leur envoya, par mer, le roi Cléombrote, avec quatre mores et le contingent des alliés.

A peu près dans le même temps, vint aussi de Thessalie à Sparte Polydamas de Pharsale. Estimé dans toute la Thessalie, il jouissait encore, dans sa république, d’une telle réputation d’honneur et de vertu, que les Pharsaliens, déchirés par des factions, lui avaient confié et la garde de leur forteresse et la perception des revenus publics, pour qu’il les employât, selon les lois, aux frais des sacrifices et aux autres besoins de l’état : aussi, de ces deniers Polydamas entretenait la garnison du château et pourvoyait aux autres dépenses, dont il rendait compte tous les ans. Les fonds publics venaient-ils à manquer, il prenait sur les siens, dont il se remboursait quand les recettes devenaient surabondantes. Au reste, il était, selon la coutume des Thessaliens, magnifique et hospitalier. Voici la harangue qu’il prononça dans le conseil de Lacédémone :

« Lacédémoniens, j’appartiens à une famille, de temps immémorial, amie de votre république, et qui vous a rendu d’importans services ; je puis donc recourir à vous dans des circonstances difficiles, et vous avertir des orages qui, de la Thessalie, menaceraient Lacédémone. Jason est assez puissant et célèbre pour que son nom ait frappé vos oreilles. Après avoir conclu une trêve avec moi, il est venu me trouver.

« Polydamas, m’a-t-il dit, je puis conquérir Pharsale ; juges-en par toi même. Les grandes villes de la Thessalie sont mes alliées ; je me les suis soumises lorsque tu me faisais la guerre de concert avec elles. J’ai, comme tu sais, environ six mille hommes de troupes soldées, supérieurs, je crois, aux forces de toute autre république : j’en pourrais tirer d’ailleurs un pareil nombre ; mais que m’offrirait cette faible ressource ? des enfans, ou des vieillards que le poids des ans affaiblit. Dans la plupart des cités, peu d’hommes se fortifient le corps par la gymnastique ; au lieu que dans mes troupes, je n’ai point de guerrier qui ne soit capable des mêmes travaux que moi : et Jason lui-même, car, Lacédémoniens, il faut vous dire la vérité, est aussi robuste qu’infatigable ; tous les jours il exerce ses troupes, sans cesse à leur tête, soit dans les exercices soit dans les combats.

« Les soldats qu’il juge mous et faibles sont réformés : il gratifie de double, triple et même quadruple paye, et d’autres présens encore, ceux qu’il voit infatigables et bravant les périls : malades, il les soigne ; morts, il honore leurs cendres : aussi tous les guerriersa sa solde savent-ils qu’avec de la bravoure ils seront comblés de gloire et de biens. Il m’observa, ce que je savais, qu’il avait sous sa domination les Maraces, les Dolopes et Alcétas, chef de I’Épire. Avec ces avantages, ajouta-t-il, me serait-il difficile de vous assujettir ?

« Mais qu’attendez-vous, me dira quelqu’un qui me connaîtrait mal ? pourquoi ne marchez-vous pas sur-le-champ contre les Pharsaliens ? C’est que j’aime mieux les gagner par la douceur, que les réduire par la force. Que la crainte les asservisse, ils me nuiront de tout leur pouvoir ; et moi je n’aurai en vue que leur affaiblissement : au lieu que si je gagne leur bienveillance, nous nous rendrons à l’envi tous les bons offices possibles.

« Je sais, Polydamas, que ta patrie t’investit de sa confiance ; obtiens-moi son affection, et je te constitue le plus puissant des Grecs après moi : apprends sur quoi je fonde ma promesse, et ne te fie point a mes paroles, à moins que ta raison ne t’en démontre la vérité.

Une fois maître de Pharsale et des villes qui en dépendent, n’est-il pas évident que je me verrai bientôt chef de toute la Thessalie, et que j’aurai alors à mes ordres six mille cavaliers, et plus de dix mille hoplites ? Que ces troupes, aussi robustes que braves, soient bien dirigées, les Thessaliens alors ne se laisseront dominer par aucun peuple.

« La Thessalie est un vaste pays ; lorsqu’elle agit sous un chef unique, tous les peuples circonvoisins lui obéissent ; et comme ils sont presque tous gens de traits, il est probable que nous l’emporterons aussi en peltastes.

« J’ai pour alliés les Bœotiens et tous les peuples en guerre avec Lacédémone : ils seront prêts à me suivre, pourvu que je les affranchisse du joug de cette république. Athènes, je ne l’ignore pas. ferait tout pour contracter alliance avec moi ; mais moi je serais peu jaloux de son amitié, parce qu’à mon avis, nous acquerrons l’empire sur mer plus facilement encore que sur terre.

« Examine si, sur ce point, je raisonne encore juste. Disposant de la Macédonie, d’où Athènes tire ses bois de construction, il dépend de nous d’équiper beaucoup plus de vaisseaux que cette république. Aurait-elle plus d’hommes pour les monter que nous, qui avons tant et de si habiles esclaves ? Quant à la nourriture des matelots, à qui est-elle plus facile, de nous, à qui un territoire fertile permet de faire des exportations, ou des Athéniens, qui manquent de grains, s’ils n’en achètent ! Nos finances seront plus considérables, parce que nous tirons nos revenus, non de petites îles, mais d’un vaste continent qui nous environne, et dont les peuples paient tribut à la Thessalie, lorsqu’un seul chef la gouverne.Tu ne peux ignorer que ce ne sont pas les revenus des îles, mais ceux du continent, qui rendent si opulent le grand roi : eh bien, la conquête de ses états me coûtera moins encore que celle de la Grèce. Là, tous, à l’exception d’un seul, sont plus façonnés à la servitude qu’aux idées libérales. Qui ne sait qu’avec une poignée d’hommes Cyrus et Agésilas firent trembler ce monarque sur son trône ?

« Je répondis à Jason que ce qu’il disait méritait notre attention, mais surtout que la proposition d’abandonner les Lacédémoniens, amis fidèles, dont nous n’avions pas à nous plaindre, était embarrassante. Il loua ma réponse et me dit que mon caractère lui rendait mon amitié encore plus désirable. Il me permit donc de venir vous parler franchement et vous communiquer son dessein de marcher contre Pharsale, si elle ne se rendait de bonne grâce. Demande du secours aux Lacédémoniens, me disait-il : si tu les détermines à t’envoyer des troupes en état de me résister, le sort des armes décidera entre nous ; mais si tu n’obtiens pas des secours suffisans, tu serais inexcusable d’exposer une patrie qui t’honore et te comble de biens. Vous connaissez à présent le sujet de mon voyage ; je vous dis, Lacédémoniens, ce que j’ai vu moi-même, ce que j’ai entendu dire à Jason ; et voici mon sentiment. Si vous envoyez des troupes que les Thessaliens et moi nous jugions en état de tenir tête à notre adversaire, il se verra abandonné de toutes les villes qui redoutent sa grandeur et sa puissance : mais si vous pensez que des néodamodes sous un chef ordinaire suffiraient, je vous conseille de vous tenir en repos. En effet, vous aurez à combattre et des troupes redoutables, et un général qui ne manque ni d’adresse pour tromper son ennemi, ni d’activité pour le prévenir, ni de courage pour le forcer ; un général qui sait user de la nuit comme du jour ; qui, lorsque le temps presse, fait céder au travail le besoin de manger ; qui, enfin, ne prend de repos que lorsqu’il est arrivé à son but et qu’il a terminé ses travaux.

Il inspire à ses soldats les mêmes sentimens : se signalent-ils par une belle action qui leur a bien coûté, il comble leurs vœux ; et ils apprennent à son école que le plaisir est enfant du travail. Quant à lui, il est le plus sobre et le plus tempérant des hommes ; jamais la volupté ne l’arrêta dans sa marche. Délibérez donc, et dites-moi avec cette loyauté qui vous convient, ce que vous pouvez et voulez m’accorder. »

Ainsi parla Polydamas. Les Lacédémoniens différèrent leur réponse. Après avoir calculé, le lendemain et le surlendemain, ce qu’ils avaient de bataillons au dehors, ce qu’ils opposaient de troupes aux trirèmes athéniennes qui infestaient les côtes de Lacédémone, celles enfin qui faisaient la guerre à leurs voisins, ils répondirent que pour le présent ils ne pouvaient lui fournir des secours suffisans, qu’il se retirât chez lui et pourvût le mieux possible à ses intéréts et à ceux de son pays.

Polydamas, après avoir loué leur franchise, s’en revint, pria Jason de ne pas le contraindre à la reddition d’une citadelle qu’il désirait conserver à ceux qui la lui avaient confiée, et lui livra ses enfans en otage, avec promesse d’amener ses concitoyens à une sincère alliance et de le faire proclamer chef de la Thessalie. On se donna parole : la paix fut accordée aux Pharsaliens ; et sans réclamation, Jason fut proclamé chef de la Thessalie. Il commande aussitôt à chaque ville de fournir son contingent de cavaliers et d’hoplites ; et bientôt il se vit plus de huit mille chevaux, tant de Thessaliens que d’alliés ; les hoplites ne montaient pas à moins de vingt mille. Quant aux peltastes, il pouvait en opposer à tous ses ennemis. Ce serait une longue entreprise de faire le dénombrement des villes thessaliennes. Il ordonna aussi à tous ses voisins de payer le tribut qui se levait sur eux du temps de Scopas. Voilà ce qui se passait dans la Thessalie. Revenons au récit que j’avais interrompu pour parler de Jason.


CHAPITRE II.


Les Lacédémoniens et leurs alliés s’étant assemblés dans la Phocide, les Thébains se retirèrent dans leur pays, dont ils gardèrent les avenues. Les Athéniens, voyant que tout ce qu’ils faisaient ne servait qu’à l’agrandissement de Thèbes, qui ne contribuait pas à la dépense de l’armement, tandis qu’ils se ruinaient par d’énormes contributions, par les excursions d’Égine, par l’entretien des garnisons, voulurent mettre fin à cette guerre. Ils envoyèrent donc à Sparte des ambassadeurs qui conclurent la paix.

Deux de ces ambassadeurs, d’après un décret du conseil, mirent aussitôt à la voile, pour signifier à Timothée qu’il ramenât sa flotte, puisque la paix était conclue ; mais en passant, il rétablit les bannis de Zacynthe dans leur île. Ceux de Zacynthe irrités, envoyèrent à Lacédémone pour se plaindre de Timothée. Les Lacédémoniens, se croyant lésés, équipèrent une flotte composée d’environ soixante galères. que fournirent Lacédémone, Corinthe, Leucade, Ambracie, l’Élide, Zacynthe, l’Achaïe, Épidaure, Trézène, Hermione et l’Halie. Mnasippe, chargé du commandement, reçut ordre d’attaquer Corcyre ; c’était le principal objet de sa mission sur ces parages. Ils dépéchèrent pareillement en Sicile, pour représenter à Denys qu’il lui importait aussi que Corcyre ne fût pas sous la domination athénienne.

La flotte étant rassemblée, Mnasippe mit à la voile : il avait, sans les troupes qu’il amenait de Sparte, quinze cents hommes soudoyés. Dès qu’il ont pris terre, il se rendit maître de l’île, et ravagea un pays très bien cultivé, bien planté, orné de magnifiques bàtimens et de riches celliers répandus dans les campagnes. Les soldats, le croira-t-on, en vinrent à un tel raffinement de luxe, qu’ils ne voulaient plus boire que des vins parfumés. On fit un grand butin de bétail et d’esclaves.

Mnasippe campa ses troupes de terre sur une colline située aux frontières de l’île, à cinq stades de la ville : par-là il fermait les avenues à ceux qui eussent voulu entrer sur les terres des Corcyréens. Quant à ses vaisseaux, il les posta aux deux côtés de la ville, d’où il pouvait découvrir et éloigner tout ce qui aborderait dans l’île. De plus, quand le mauvais temps ne l’en empêchait pas, il tenait des galères dans le port et assiégeait ainsi la ville. Ceux de Corcyre, qui ne recueillaient rien de leurs terres, parce qu’elles étaient occupées par l’ennemi, et qui, par mer, ne recevaient aucun soulagement, parce qu’une flotte puissante y faisait la loi, se trouvaient dans une grande disette. Ils envoient demander du secours aux Athéniens ; ils leur représentent que la perte de Corcyre les privera d’un grand bien et donnera de nouvelles forces à l’ennemi, puisque aucune autre ville après Athènes ne fournissait ni autant de vaisseaux, ni autant d’argent ; que de plus Corcyre est avantageusement située par rapport au golfe de Corinthe et aux villes adjacentes à ce golfe ; qu’elle peut impunément ravager la Laconie ; qu’enfin cette île domine et le passage de l’Italie et le trajet de Sicile dans le Péloponnèse.

Les Athéniens jugèrent ces observations dignes de la plus haute considération. Ils envoyèrent donc six cents peltastes sous le commandement de Stésiclès, en priant Alcétas de les passer avec lui dans les îles. Ils y abordèrent de nuit et entrèrent dans la place. On décréta ensuite un armement de soixante vaisseaux sous la conduite de Timothée. Comme ce général ne les trouvait pas au port d’Athènes, il vogua vers les îles, pour porter sa flotte au complet, persuadé que ce n’était pas une chose indifférente que d’assaillir imprudemment une flotte bien montée. Les Athéniens estimant, au contraire, qu’il perdait un temps précieux pour la navigation, le destituèrent sans ménagement. Iphicrate, son successeur, était à peine nommé, qu’il compléta sa flotte en diligence, pressa le départ des triérarques, prit les vaisseaux qui côtoyaient l’Attique, entre autres le Paralus et le Salaminien, avec promesse, en cas de succès, d’en renvoyer une bonne partie ; de manière qu’il eut une flotte de soixante-dix voiles.

Cependant la famine désolait tellement les Corcyréens, que Mnasippe fit publier par ses hérauts, à cause du grand nombre de transfuges, qu’il les vendrait comme esclaves : comme ils n’en désertaient pas moins, il les maltraita et les renvoya. Les citadins, de leur côté, fermaient les portes de la ville aux esclaves : il en mourut un grand nombre dans les champs. Mnasippe, jugeant par-là qu’il serait bientôt maître de la place, traita les troupes soudoyées d’une manière toute nouvelle, supprima la paye des uns, différa de deux mois celle des autres, quoiqu’il ne manquât pas de fonds, à ce que l’on disait ; car l’expédition étant maritime, la plupart des villes en fournissaient au lieu de combattans.

Les soldats mécontens montaient leur garde avec négligence, se répandaient çà et là : du haut des tours les citadins s’en aperçurent, et dans une sortie tuèrent quelques hommes et firent des prisonniers. Mnasippe courut aux armes avec tout ce qu’il avait d’hoplites, enjoignant aux lochages et aux taxiarques de suivre avec les troupes soldées. Deux lochages lui répondirent qu’on ne pouvait être obéi quand on ne payait pas : il frappa l’un d’un coup de bâton, l’autre d’un javelot. Alors ils sortent tous du camp avec un découragement et un dépit bien nuisibles au succès du combat. Mnasippe marche en bataille rangée, met les Corcyréens en fuite, les poursuit jusqu’aux portes de la ville. Ceux-ci se voyant près des murs, se retournent, se portent sur des monticules formés par des tombeaux, et lancent des traits. Plusieurs sortirent par d’autres portes et prirent Mnasippe à dos et en flanc. Sa phalange sur huit de hauteur était trop faible ; il essaya donc de la renforcer en conversant par les ailes et en arrière : les Corcyréens le voyant exécuter une manœuvre qui ressemblait à une retraite, poursuivirent ses soldats comme fuyards. Ceux-ci ne pouvant achever en ordre le mouvement, prirent la fuite, eux et leurs voisins, parce que Mnasippe, ayant l’ennemi sur les bras, ne les pouvait secourir, et que d’ailleurs le nombre de ses gens diminuait à toute heure. Enfin les Corcyréens, rassemblant leurs forces, tombèrent tous ensemble sur Mnasippe et les siens, réduits à un petit nombre. Les hoplites, voyant ce qui se passait, sortirent de la ville, fondirent sur lui : dès qu’ils l’eurent tué, ils poursuivirent les troupes consternées. Ils eussent pris le camp et les retranchemens, si à la vue d’un amas de valets, d’esclaves, de marchands, qu’ils prirent pour des auxiliaires, ils ne fussent revenus sur leurs pas. Les Corcyréens dressèrent un trophée et rendirent les morts.

Depuis cette action, les citadins reprirent courage, tandis que les Lacédémoniens étaient dans l’abattement ; car, outre qu’on annonçait l’arrivée d’Iphicrate, les assiégés appareillaient réellement leurs vaisseaux. Le lieutenant de Mnasippe, Hyperménès, ayant donc rassemblé toute sa flotte et fait le tour de la tranchée, chargea d’esclaves et de bagage tous les vaisseaux de transport, et les renvoya, tandis qu’il restait pour garder la tranchée, avec les épibates et les soldats échappés du combat : mais bientôt saisis d’épouvante, ces derniers aussi remontent sur les trirèmes et mettent à la voile, laissant dans le camp quantité de blé, de vin, d’esclaves et de soldats malades, tant ils appréhendaient d’être surpris dans l’île par les Athéniens. Ils se sauvèrent à Leucade.

Cependant Iphicrate s’embarque et vogue en ordre de bataille, se préparant à un combat naval. il avait ôté les grandes voiles : quant aux petites, il en faisait peu usage, même avec un vent favorable. ll voguait à force de rames, autant pour fortifier les corps de ses matelots que pour rendre ses galères agiles. Souvent, lorsqu’il s’agissait de prendre les repas, les trirèmes partaient de terre et tournaient le cap en conservant leurs rangs ; puis, dirigeant leur proue en sens contraire, couraient à l’envi prendre terre ; car c’était une grande victoire de dîner les premiers, de se procurer les premiers et de l’eau et d’autres choses aussi nécessaires ; de même que c’était un grand sujet de peine pour les derniers venus, d’être mal partagés et contraints de remonter au premier signal. Les premiers faisaient tout à loisir, et les derniers précipitamment. Lorsque Iphicrate prenait ses repas sur une côte ennemie, il posait, comme cela devait être, des corps de garde en divers endroits, et faisait dresser les mâts des galères, afin que l’on observat. De ces mâts, les sentinelles découvraient souvent plus loin que celles de terre, quelque élevées qu’elles fussent. Soupait-il ou prenait-il du repos, il n’allumait point de feu dans le camp, mais en avant du camp, pour voir sans être vu. Dans un beau temps, il faisait voile aussitôt qu’il avait soupé. Avait-on un vent favorable, tout l’équipage reposait, ou chacun à son tour s’il fallait ramer. Le jour, ils marchaient tantôt en front, tantôt à la file. Par là, en même temps qu’ils voguaient, ils entraient bien exercés, bien appareillés, dans une mer qu’ils croyaient sous la domination ennemie. Souvent il dînait et soupait sur le rivage ennemi ; mais comme il n’y demeurait qu’autant qu’il était nécessaire, il était parti avant qu’on pût l’atteindre, et bientôt il arrivait.

Il reçut la nouvelle de la mort de Mnasippe à Sphagée, sur les côtes de Laconie. Dès qu’il fut dans l’Élide, il passa l’embouchure de l’Alphée, et campa, la nuit, au cap du Poisson. Le lendemain il cingla vers Céphallénie, observant dans son trajet un ordre tel, que rien ne pût lui manquer s’il fallait en venir aux mains. Il ne savait la mort de Mnasippe d’aucun témoin oculaire ; et dans la crainte que cette nouvelle ne fût un stratagème, il se tenait sur ses gardes. Arrivé à Céphallénie, et bien informé, il donna du repos à ses troupes.

Je sais qu’on ne néglige rien de tout cela à la veille d’une bataille ; mais je le loue de ce que, obligé de se rendre en diligence où il s’attendait à combattre l’ennemi, il trouva le moyen d’instruire l’équipage pendant le trajet, sans retarder la marche par ses exercices.

Maître des villes de Céphallénie, il fit voile vers Corcyre. Sur la nouvelle de l’approche de dix trirèmes que Denys envoyait aux Lacédémoniens, il entre lui-même dans l’île et choisit un endroit d’où l’on découvre l’arrivée de la flotte, et d’où les signaux puissent être vus des citadins. Il y posa des sentinelles et convint avec elles du mode d’avertir de l’arrivée de ces trirèmes au port. ll enjoignit à vingt triérarques de le suivre à la voix du héraut, leur déclarant que ceux qui ne suivraient pas mériteraient châtiment.

Bientôt le signal de l’approche de l’ennemi est donné, et la voix du héraut entendue : il fallait voir l’empressement général ; il n’y eut aucun, soit des soldats soit des officiers commandés, qui ne se rendît au port en courant. Arrivé où étaient les galères ennemies, le général athénien prit les hommes qui en étaient descendus. Mélanippe de Rhodes avait vu le danger et criait qu’on se retirât en diligence : il recueillit ses gens dans sa galère, prit le large et se sauva, quoique rencontré par Iphicrate. Mais les galères de Syracuse furent prises avec ceux qui les montaient, et remorquées au port de Corcyre après avoir été mises hors de combat. Chacun d’eux fut tenu de payer une somme déterminée. On excepta Cnippe, leur commandant : on le garda pour en tirer une grosse somme, ou pour le vendre ; mais de désespoir, ce général se donna la mort. Les autres prisonniers furent congédiés sur la parole des Corcyréens, qui répondirent de leur rançon.

Tant que la flotte d’Iphicrate occupa ces côtes, les matelots vécurent surtout en cultivant les champs des Corcyréens : pour les peltastes et les hoplites de ces vaisseaux, le général athénien les fit passer en Acarnanie, où il protégea les villes amies qui réclamaient son secours, et fit la guerre à ceux de Thurium, dont la place était forte, et les habitans courageux. Dès qu’il se vit à la tête d’une flotte qui, renforcée des galères de Corcyre, montait à quatre-vingt-dix, il fit d’abord voile vers Céphallénie, d’où il tira de l’argent, partie de bon gré, partie de force. il se prépara ensuite à ravager le territoire de Lacédémone, à grossir son parti des villes ennemies qui préviendraient le danger, à combattre celles qui résisteraient. Expédition glorieuse où je loue Iphicrate d’avoir demandé qu’on lui associàt l’orateur Callistrate, qui était peu son ami, et Chabrias, général expérimenté ! S’il les croyait prudens et qu’il voulût s’aider de leurs conseils, il agissait sagement : il avait une haute idée de ses forces, si, les croyant ses antagonistes, il se persuadait qu’ils ne lui reprocheraient ni lâcheté ni négligence. Telle fut sa conduite.


CHAPITRE III.


Cependant les Athéniens voyaient d’une part ceux de Platée, amis de leur république, qui chassés de la Bœotie imploraient leur secours, et d’autre part les Thespiens demandant avec instance qu’on ne les vît pas d’un œil indifférent exilés de leur patrie. Mécontens des Thébains, ils ne jugeaient ni honnête ni utile de leur faire la guerre ; mais quand ils s’aperçurent que ceux-ci persécutaient les Phocéens, leurs anciens amis ; que des villes d’un courage et d’une fidélité reconnus dans la guerre contre le roi de Perse, n’offraient plus que des ruines, ne voulant pas se rendre complices de pareilles violences, ils résolurent de négocier la paix. Ils envoyérent d’abord des députés aux Thébains, pour les inviter à les suivre à Lacédémone, afin de proposer la paix ; ils firent ensuite partir leurs députés. On avait élu Callias, fils d’Hipponicus ; Autoclès, fils de Strombichide ; Démostrate, fils d’Aristophon ; Aristoclès, Céphisodote, Mélanope, Lycanthe.

Ils arrivent à Sparte, où se trouva aussi Callistrate : cet orateur avait promis à Iphicrate, s’il le laissait aller, ou la paix, ou des fonds pour l’entretien de la flotte. il venait d’Athènes en qualité de négociateur. Dès qu’ils eurent été, en présence des alliés, présentés au conseil, le porte-torche Callias porta la parole. Cet homme, qui n’aimait pas moins à se louer lui-même qu’à être loué, commença en ces termes :

« Lacédémoniens, je ne suis pas, dans ma famille, le premier ami de Sparte ; mon aïeul avait hérité de son père cette amitié, qu’il a transmise à ses enfans : jugez vous-mêmes de la considération dont je jouis dans mon pays. Est-on en guerre, ou m’élit général ; désire-t-on la paix, on m’envoie pour la conclure ; deux fois député pour cet objet à Lacédémone, j’ai réussi dans mes deux ambassades à la satisfaction des deux partis : je viens pour la troisième fois parmi vous ; et je crois avec beaucoup plus de raison que je ne serai pas moins heureux.

« Loin que nous différions d’opinions, je vous vois, au contraire, aussi mécontens que nous de la ruine de Thespie et de Platée. Ayant les mêmes sentimens, ne devons-nous pas être amis plutôt qu’ennemis ? Des sages doivent craindre la guerre, même lorsque de grands intérêts les divisent ; mais si nous sommes d’accord, ne serait-il pas étrange que nous ne fissions point la paix ? Je dis plus, nous n’aurions pas dû prendre les armes les uns contre les autres. C’est Triptolème, un de nos ancêtres, qui a, dit-on, initié aux mystères de Cérès et de Proserpine, Hercule, votre premier auteur, Castor et Pollux, deux de vos héros. C’est au Péloponnèse que Triptolème a offert les premiers dons de Céres. Était-il donc juste que vous vinssiez ravager les moissons du peuple à qui vous devez vos premières semences ? Et nous, pouvions-nous ne pas souhaiter la plus grande abondance de grains chez un peuple qui les tenait de notre libéralité ? S’il est écrit dans le livre des destins qu’il y ait des guerres parmi les hommes, il faut du moins les commencer tard et les finir le plus tôt possible. »

A Callias succéda Autoclès, orateur véhément : « Lacédémoniens, mon discours, je le sais, ne vous sera pas agréable ; mais je crois que lorsqu’on veut former une paix solide, il importe aux deux partis de s’instruire des causes de rupture. Vous répétez sans cesse que les républiques doivent être autonomes ; et c’est vous qui les premiers apportez le plus d’obstacles à leur liberté : vous imposez à vos alliés, pour première condition, qu’ils vous suivront partout où il vous plaira de les conduire. Est-ce donc là de l’autonomie ? Sans consulter vos alliés, vous faites une déclaration de guerre, et vous décrétez une conscription ; en sorte que bien souvent des peuples que l’on dit autonomes se voient contraints de marcher contre leurs meilleurs amis.

« De plus, et c’est porter le dernier coup à l’autonomie, vous constituez dans les villes, ici dix, là trente hommes pour les régir ; et peu vous importe qu’ils les gouvernent avec justice, pourvu qu’ils les contiennent par la crainte : on dirait que vous préférez l’administration tyrannique au régime républicain.

« Lorsque le roi de Perse proclamait la liberté des républiques, vous déclariez hautement que les Thébains agiraient contre le vœu du monarque s’ils ne permettaient pas à chaque ville de se gouverner elle-même d’après les lois qui lui plairaient ; et cependant vous avez enlevé la Cadmée, et vous n’avez pas permis aux Thébains eux-mêmes de vivre autonomes. Lorsqu’on désire d’être ami, peut-on réclamer les principes de l’équité et agir soi-même d’après les vues d’une ambition effrénée ? »

Ce discours, suivi d’un silence général, plut extrêmement à ceux qui n’aimaient pas les Lacédémoniens. Callistrate prit ensuite la parole :

« Lacédémoniens, je ne puis nier que vous et nous n’ayons fait de grandes fautes ; je ne pense cependant pas que des erreurs offrent un obstacle insurmontable à la réconciliation. Je ne connais point d’homme à qui l’on ne puisse reprocher d’avoir failli ; et il me semble que ceux qui ont payé ce tribut à l’humanité n’en deviennent que plus sages, surtout s’ils sont punis comme nous le sommes. Et à vous aussi, quelques actions inconsidérées, telles que la prise de la Cadmée, ne vous ont-elles pas occasioné plus d’un revers ? Vous qui, auparavant, paraissiez jaloux que les villes fussent libres, vous les vîtes toutes passer dans le parti des Thébains opprimés. Instruits par des malheurs inséparables de l’ambition, vous serez donc à l’avenir et plus réservés et meilleurs amis.

« A en croire quelques ennemis de la paix, ce qui nous amène à Lacédémone, ce n’est pas le désir de votre amitié, mais la crainte d’Antalcide revenant chargé de l’or du roi de Perse. Considérez combien cette imputation est frivole. Le roi de Perse veut l’indépendance des villes grecques : pensant et agissant comme ce monarque, qu’aurions-nous à craindre de lui ? n’aimera-t-il pas mieux consolider sa puissance sans qu’il lui en coûte, que prodiguer son or à l’agrandissement de certains peuples ?

« Mais enfin, pourquoi sommes-nous ici ? vous jugerez que ce n’est nullement pour sortir d’embarras, si vous considérez nos forces actuelles, tant sur terre que sur mer. Quel est donc le sujet de notre ambassade ? la conduite peu satisfaisante de quelques alliés envers nous, la déférence trop marquée de quelques autres à vos volontés. Nous vous devons notre salut : en reconaissance de ce bienfait, il est juste que nous vous fassions part de quelques réflexions solides et utiles. Toutes les villes de la Grèce se partagent entre Athènes et Sparte ; dans chaque ville, les uns sont partisans des Lacédémoniens, les autres des Athéniens : si nous devenons amis, quel adversaire pourrions-nous raisonnablement redouter ? Forts de votre amitié, qui oserait nous molester par terre ? assurés de la nôtre, qui vous inquièterait par mer ?

« Nous le savons tous, les guerres naissent parmi les hommes, mais elles ont un terme : nous désirerons enfin la paix si nous la rejetons aujourd’hui. Pourquoi donc attendre, pour la conclusion de cette paix, l’épuisement et des maux insupportables ?

« Je n’approuve ni ces athlètes qui, souvent vainqueurs et couverts de gloire, ne quittent la lice et ne renoncent à leur profession que lors qu’ils sont vaincus, ni ces joueurs qui doublent leur mise lorsque le sort les trahit ; je vois que la plupart de ces hommes tombent dans une misère affreuse.

« Instruits par leur exemple, ne courons pas les risques de tout gagner ou de tout perdre : tandis que nous avons des forces et que nous sommes heureux, rapprochons-nous, et devenons amis. Ainsi, grâces à une bienveillance réciproque, nous deviendrons plus puissans dans la Grèce que nous ne le fûmes jamais. »

Chacun ayant goûté ces raisons, la paix fut conclue, aux conditions que les Lacédémoniens retireraient des villes leurs harmostes, qu’ils licencieraient leurs armées de terre et de mer, et qu’ils laisseraient aux villes leur indépendance ; que dans le cas de contravention à cet accord, on secourrait, si l’on voulait, les villes opprimées, mais que ceux qui ne voudraient pas marcher, n’y seraient pas contraints par le serment.

Sous ces conditions Lacédémone jura la paix, tant pour elle que pour ses alliés ; les Athéniens et leurs alliés prétèrent le serment, chacun dans leur ville. Pour les députés thébains, après s’être inscrits au rang des villes assermentées, ils reparurent le lendemain dans le conseil et de mandérent qu’au mot Thébains on substituat celui de Bœotiens ; mais Agésilas répondit qu’il ne changerait rien à un serment consigné dans les registres publics ; que s’ils ne voulaient point être du traité, il effacerait leur nom.

La paix acceptée sans autre réclamation que celle des Thébains, les Athéniens se persuadaient que les Thébains seraient condamnés à payer au dieu de Delphe la dîme de leurs biens : les Thébains partirent entièrement découragés.


CHAPITRE IV.


Les Athéniens retirèrent ensuite leurs garnisons des villes, et rappelèrent Iphicrate, après l’avoir contraint à rendre tout ce qu’il avait pris depuis le traité fait avec Lacédémone. Les Lacédémoniens, de leur coté, rappelèrent leurs harmostes et leurs garnisons, à l’exception de Cléombrote, qui, chargé de l’armée de la Phocide, attendait les ordres du conseil. Prothoüs était d’avis qu’on licenciât les troupes conformément au traité ; que l’on invitât les villes à porter au temple d’Apollon ce qu’elles jugeraient à propos ; que dans le cas où quelqu’un mettrait obstacle à la liberté, ou assemblât contre lui tous les partisans de l’indépendance ; que c’était, selon lui, le seul moyen de se rendre les dieux propices, et de ne point indisposer les alliés ; mais un mauvais génie entraînait, à ce qu’il parait, Lacédémone à sa perte. L’assemblée, jugeant que Prothoüs rêvait, envoie à Cléombrote ordre de ne pas licencier les troupes, mais de marcher contre les Thébains, s’ils ne laissaient pas aux villes leur autonomie.

Cléombrote apprit que, loin délaisser les villes en liberté, ils ne licenciaient pas même leur armée, dans l’intention de l’attaquer. Il entra donc sur leurs terres, non par la frontière de la Phocide et les défilés dont s’était rendu maître Épaminondas, mais par Thisbé, pays de montagnes, où il n’était pas attendu, et se rendit à Creusis, qu’il prit ainsi que douze trirèmes thébaines ; puis, quittant la mer, il monta à Leuctres, sur les terres de Thespie. Les Thébains, campés vis-à-vis de lui sur une hauteur assez voisine, n’avaient d’autres troupes que celles de la Bœotie. Là ses amis vinrent le trouver, et lui dirent :

« Cléombrote, si tu laisses aller les Thébains sans combat, attends-toi au dernier supplice : on n’oubliera pas que lorsque tu te rendis à Cynocéphale, tu épargnas le territoire des Thébains, et que depuis, dans une autre expédition, tu craignis de les attaquer ; tandis qu’Agésilas ne manqua jamais de fondre sur eux par le mont Cithéron. Si donc ton salut t’est cher, si tu désires revenir dans ta patrie, marche contre les Thébains. » Tel était à peu près le langage des amis de Cléombrote. Il fera voir, disaient ses ennemis, s’il est vraiment porté pour les Thébains, comme on l’affirme.

Cléombrote fut déterminé par ces raisons à présenter la bataille. Les généraux thébains, de leur coté, considéraient que s’ils n’engageaient pas l’action, les villes voisines abandonneraient leur parti, et qu’ils seraient eux-mêmes assiégés ; que le peuple thébain, manquant de subsistances, pourrait bien se révolter ; que d’ailleurs beaucoup d’entre eux ayant été déjà bannis, trouveraient plus avantageux de mourir en combattant que d’essuyer un second exil. Ils se sentaient encore encouragés par un oracle qui menaçait les Lacédémoniens d’une défaite au lieu même où était situé le tombeau de ces vierges qui s’étaient tuées, disait-on, pour ne pas survivre a l’outrage de quelques Lacédémoniens. Les Thébains ornèrent ce tombeau avant la bataille : on leur annonçait de la ville que tous les temples s’étaient ouverts d’eux-mêmes, que les prêtresses au nom des dieux leur présageaient la victoire. On disait même que les armes d’Hercule ne se trouvaient plus dans son temple, comme si Hercule en eût franchi l’enceinte pour combattre ; mais, selon quelques-uns, tout cela n’était qu’un stratagème des chefs.

Quoi qu’il en soit, tout se déclarait contre Sparte, tandis que même la fortune travaillait à la gloire de leurs ennemis ; car ce fut après dîner que Cléombrote se décida pour la bataille ; et l’on dit que la chaleur du vin et du jour aida beaucoup à prendre cette dernière résolution. Le lendemain, comme on s’armait de part et d’autre et que tout se disposait au combat, sortirent du camp bœotien des approvisionneurs, des valets, des gens qui ne voulaient pas combattre. Ils furent investis par les troupes soldées d’Hiéron, par les peltastes phocéens et par les cavaliers de Phlionte et d’Héraclée, qui les chargèrent et les poursuivirent jusqu’au camp des Bœotiens, et rendirent ainsi l’armée bœotienne beaucoup plus nombreuse qu’auparavant.

La bataille devant se donner dans une plaine, les Lacédémoniens rangèrent leurs cavaliers en avant du front de la phalange. Les Thébains firent de méme : leur cavalerie s’était formée dans les guerres d’Orchoméne et de Thespie, tandis que celle des Spartiates de ce temps-là était misérable ; car c’étaient les riches qui nourrissaient les chevaux ; et lorsqu’on décrétait la levée, le guerrier désigné se présentait ; il recevait d’eux son cheval et ses armes, et marchait au combat. Les chevaux étaient montés par les hommes les moins vigoureux et les plus lâches. Telle était la cavalerie des deux peuples.

Quant à l’infanterie, les Lacédémoniens en composaient les énomoties de trois files, ce qui ne donnait pas plus de douze hommes de hauteur ; au lieu que celles des Thébains n’étaient pas moins de cinquante rangs : ils considéraient que s’ils enfonçaient le bataillon du roi, le reste serait à leur discrétion.

Dans cette disposition, Cléombrote s’ébranle ; avant même que ses troupes se doutassent qu’il les conduisait, la cavalerie s’était mêlée de part et d’autre : bientôt celle des Lacédémoniens avait eu le dessous, et dans la fuite, s’était embarrassée parmi ses hoplites ; les Thébains, en la chargeant. augmentèrent ce désordre.

Il parait cependant que Cléombrote eut les premiers avantages ; ce qui le prouve, c’est qu’autrement les siens n’auraient pu l’enlever et le porter vivant hors du champ de bataille.

Le polémarque Dinon, Sphodrias, officier de marque de la tente royale, et son fils Cléonyme, ayant été tués, les cavaliers, les lieutenans du polémarque et autres plièrent, entraînés par la foule des fuyards ; l’aile gauche, à la vue de la droite enfoncée, lâchait pied ; la mort moissonnait tous les rangs. Quoique vaincus, les Lacédémoniens franchissent le fossé pratiqué sur le front de leur camp, et posent leurs armes à terre au lieu même d’où ils étaient partis pour aller au combat. Le camp était assis sur un terrain qui allait en pente. Quelques Lacédémoniens, ne croyant pas devoir supporter cet échec, disaient qu’il fallait empêcher l’ennemi de dresser un trophée, et tenter d’enlever les morts, non à la faveur d’une trève, mais les armes à la main.

Cependant les polémarques, voyant sur le champ de bataille près de mille Lacédémoniens et quatre cents Spartiates environ, de sept cents qu’ils étaient ; voyant d’ailleurs tous les alliés découragés, quelques-uns même peu affligés de l’événement, rassemblèrent les chefs pour délibérer sur le parti qu’il convenait de prendre. Il fut unanimement décidé qu’on enlèverait les morts à la faveur d’une trève ; un héraut fut envoyé pour la demander. Les Thébains dressèrent un trophée et rendirent les morts.

La nouvelle de la défaite arrive à Lacédémone le dernier jour des Gymnopédies, lorsque le chœur des hommes était déjà sur la scène. Les éphores, quoique affligés, comme cela devait étre, ne le congédièrent pas ; ils laissèrent, au contraire, achever la célébration des jeux. Ils donnèrent la liste des morts à ceux qu’elle intéressait, et recommandèrent aux femmes de ne point pousser de cris, mais de supporter leur douleur en silence. Le lendemain, on vit les parens des morts se montrer en public, parés et joyeux, tandis que les proches de ceux qu’on annonçait vivans, et c’était le petit nombre, marchaient tristes et la tête baissée.

Les éphores ordonnèrent ensuite le départ des deux mores restantes ; et cette levée atteignit jusqu’à ceux qui avaient quarante ans de service. Ils tirèrent aussi des guerriers de même âge des mores éloignées ; car auparavant on avait envoyé en Phocide tout ce qui dépassait de trente-cinq ans l’âge de puberté. On n’excepta pas les citoyens en charge. Comme Agésilas n’était pas encore guéri, son fils Archidamus eut le commandement : les Tégéates se rangèrent volontiers sous ses drapeaux, parce que les partisans de la faction stasippe vivaient encore, et que, dévoués à Sparte, ils jouissaient d’un grand crédit dans leur république. Les Mantinéens, gouvernés aristocratiquement, quittèrent à l’envi leurs bourgades. Les Corinthiens, les Sicyoniens, les Phliasiens, les Achéens en firent autant ; d’autres villes encore envoyérent des troupes. Lacédémone et Corinthe équipèrent des trirèmes pour les transporter, et prièrent même les Sicyoniens d’y contribuer. Archidamus ensuite sacrifia pour le départ.

Les Thébains, de leur côté, aussitôt après la bataille, avaient dépêché vers les Athéniens un courrier couronné ; ils l’avaient chargé, en faisant valoir l’importance de la victoire, de demander des secours et de représenter que c’était le moment de venger les outrages qu’ils avaient reçus de Lacédémone. Le sénat se trouvait alors rassemblé dans la citadelle. Dès que les sénateurs eurent reçu la nouvelle, tout le monde s’aperçut qu’elle les affligeait vivement ; car on ne fit point au héraut un accueil hospitalier ; on ne répondit à sa demande que par le silence.

Le héraut fut ainsi congédié : les Thébains, prévoyant l’issue de cette terrible crise, envoyérent en diligence solliciter des secours de Jason, leur allié. Aussitôt il équipa des galères, comme pour les secourir par mer ; et, prenant avec lui sa cavalerie et son infanterie soudoyées, il traversa les terres des Phocéens, ses implacables ennemis et entra dans la Bœotie par terre. Avant que l’on eût assemblé des forces imposantes, il était déjà loin, montrant par-là que souvent on fait plus par la vitesse que par la force. Lorsqu’il fut arrivé en Bœotie, les Thébains lui dirent que c’était le moment d’attaquer les Lacédémoniens de dessus les hauteurs, tandis qu’ils donneraient de front ; Jason les en détourna en leur représentant qu’après d’éclatans exploits, ils ne devaient pas s’exposer à l’alternative d’acquérir de nouveaux lauriers ou de se priver du fruit de leur conquête.

« Ne voyez-vous pas, ajoutait-il, que c’est à votre détresse que vous devez votre victoire ? Croyez donc que si les Lacédémoniens se voient contraints de renoncer à la vie, ils combattront en désespérés. D’ailleurs, nous le voyons, la divinité se plaît à élever les petits et à humilier les grands. »

En parlant ainsi aux Thébains, Jason les dissuadait de courir de nouveaux hasards. Il représentait aux Lacédémoniens quelle différence il y avait entre une armée vaincue et une armée victorieuse. « Voulez-vous, leur disait-il, oublier vos revers, respirez, prenez dans le repos des forces nouvelles et marchez ensuite contre un ennemi maintenant invincible. Sachez que parmi vos alliés il en est qui parlent de contracter alliance avec l’ennemi : à quelque prix que ce soit, négociez donc une trêve. Si j’ouvre cet avis, c’est que je veux votre salut, c’est que je me ressouviens de l’amitié qui unissait mon père à votre république, et que je m’intéresse à vous. »

Ainsi s’exprima Jason : peut-être travaillait-il, en balançant les deux partis, à se rendre nécessaire à tous deux. Après l’avoir entendu, les Lacédémoniens voulurent négocier une trêve. Sur la nouvelle de cette trève, les polémarques ordonnèrent qu’après souper tous fussent prêts à marcher durant la nuit, pour franchir au point du jour le mont Cithéron. Le soir même après le repas, sans goûter de repos, ils suivirent le chemin de Creusis, se fiant plus à un voyage nocturne qu’à la trève. Après une marche pénible dans les ténèbres, au milieu des dangers, à travers des chemins difficiles, ils arrivent à Égosthène, ville de Mégare : ce fut là qu’ils rencontrèrent l’armée d’Archidamus, qui venait à leur secours. Ce général, après avoir attendu que tous les alliés fussent arrivés, reprit le chemin de Corinthe, où il les licencia, et ramena ses troupes à Lacédémone.

Cependant Jason, se retirant par la Phocide, s’empara des faubourgs d’Hyampolis, ravagea le territoire, tua beaucoup de monde, mais traversa sans désordre le reste de la Phocide. Arrivé à Héraclée, il la démantela, non dans la crainte qu’on vînt l’attaquer par ces passages ouverts, mais parce qu’il craignait qu’en prenant Héraclée, située sur un détroit, on ne lui fermât le passage de la Grèce.

De retour en Thessalie, il jouissait d’une haute considération, parce qu’il venait d’être proclamé légalement chef de la Thessalie, et qu’il entretenait à sa solde quantité de fantassins et de cavaliers, qui devaient à de continuels exercices une supériorité marquée. Ce qui ajoutait à sa grandeur, c’est qu’il comptait beaucoup d’alliés, et qu’on recherchait de jour en jour son alliance. Mais ce qui le plaçait au-dessus de ses contemporains, c’est que tous le respectaient.

A l’approche des jeux pythiques, il ordonne qu’on nourrisse des bœufs, des brebis, des chèvres, des truies, et qu’on s’apprête à des sacrifices. On assure que tout modéré qu’il se montra dans ses ordres, il eut au moins mille bœufs et plus de deux mille pièces d’autre bétail. Il avait proposé même une couronne d’or pour prix de celui qui engraisserait, en l’honneur d’Apollon, le bœuf le plus beau. Il enjoignit aussi aux Thessaliens de se disposer à une expédition à l’époque des jeux pythiques ; car il prétendait à la surintendance de la fête et des jeux. Quelles étaient ses vues sur l’argent consacré au dieu, c’est ce que l’on ignore à présent encore. Les Delphiens, dit-on, demandèrent à l’oracle ce qu’il faudrait faire si Jason prenait l’argent du dieu ; le dieu répondit que ce serait son affaire. Ce grand personnage, qui roulait dans son esprit de si vastes projets, venait un jour de faire la revue de la cavalerie de Phère ; déjà il était assis et répondait aux demandes des particuliers qui l’approchaient, lorsque sept jeunes gens, feignant un différend entre eux, l’abordent et le tuent sur la place. Les gardes accoururent à sa défense et en tuérent deux, l’un d’un coup de javeline, dans le moment où il frappait encore Jason ; on tomba sur l’autre lorsqu’il montait à cheval ; il mourut blessé de plusieurs coups ; les autres, s’élançant sur des chevaux qui les attendaient, se sauvèrent et furent accueillis avec honneur dans les villes grecques où ils passaient ; ce qui montra combien les Grecs craignaient qu’il ne devînt tyran.

Jason eut pour successeurs Polydore et Polyphron, ses frères. Comme ils allaient ensemble à Larisse, Polyphron tua son frère Polydore pendant son sommeil ; du moins le bruit en courut, puisque sa mort fut subite et qu’on n’en connut aucune cause plausible. Polyphron usa pendant une année d’une autorité qui approchait de la tyrannie, car il avait tué Polydamas, avec lui huit des principaux citoyens de Pharsale et banni plusieurs habitans de Larisse. Il gouvernait avec ce despotisme, lorsqu’à son tour Alexandre l’assassina sous prétexte de venger Polydore et de renverser la tyrannie.

Alexandre, investi de l’autorité suprême, devint odieux aux Thessaliens et aux Thébains, ennemi des Athéniens, redoutable sur terre et sur mer par ses brigandages : aussi fut il à son tour massacré par les frères de sa femme, qui dirigeait les coups. Elle leur avait déclaré qu’Alexandre en voulait à leur vie ; un jour entier elle les tint cachés dans le palais ; Alexandre revient ivre, et s’endort ; à la lueur d’une lampe, elle lui ôte son épée : ses frères hésitaient à s’approcher d’Alexandre ; elle les menace de l’éveiller s’ils ne consomment le crime. Dès qu’ils furent entrés, elle ferma la porte dont elle tenait le verrou jusqu’à ce que son mari expirât. Au rapport de quelques-uns, la haine de cette femme provenait de ce qu’ayant un jour fait mettre aux fers un beau jeune homme qu’elle aimait, il l’avait tiré de prison et égorgé, indigné qu’elle demandât sa grâce ; selon d’autres, n’ayant point d’enfans de cette épouse, il avait envoyé à Thèbes demander en secondes noces la veuve de Jason : c’était là, disait-on, le motif de son crime. Au reste, Tisiphon, l’aîné de ses frères, régnait encore lorsque je composais ce livre.


CHAPITRE V.


Je viens de donner l’histoire de la Thessalie sous Jason, et depuis lui jusqu’au règne de Tisiphon. Maintenant revenons au point d’où je suis parti.

Lorsque Archidamus eut ramené les troupes qui avaient combattu à Leuctres, les Athéniens, considérant que les Péloponnésiens prétendaient encore à la prééminence, et que Lacédémone n’était pas dans l’état où elle avait réduit Athènes, mandèrent les députés des villes qui voudraient participer à la paix dont le roi de Perse leur avait envoyé les articles. On s’assemble ; on arrête, avec ceux qui acceptaient l’association, que l’on prêtera ce serment : « Je jure soumission au traité que nous envoie le grand roi, et aux décrets des Athéniens et des alliés, et je combattrai de tout mon pouvoir quiconque attaquerait les villes assermentées. » Tous approuvèrent le serment : les Éléens seuls prétendirent qu’il ne fallait accorder l’autonomie ni à Margane, ni à Scillonte, ni aux villes de la Triphilie, toutes de leur dépendance. Les Athéniens et autres, après avoir décrété, conformément aux patentes du roi, l’autonomie des grandes et des petites villes indistinctement, envoyèrent des commissaires avec ordre de faire prêter serment aux principaux magistrats de chaque ville : tous le prétèrent à l’exception des Éléens.

En vertu de ce traité, qui accordait aux Mantinéens une parfaite autonomie, ces derniers se rassemblèrent tous et décrétérent que l’on rétablirait et fortifierait Mantinée. Les Lacédémoniens, jugeant cette entreprise funeste, si elle se consommait sans leur assentiment, députèrent Agésilas, leur ami de père en fils. Il leur promet, s’ils diffèrent leurs fortifications, d’obtenir qu’elles se fassent avec le consentement de Lacédémone, et sans grande dépense. Sur la réponse qu’on ne pouvait différer, d’après un arrêté pris en commun, Agésilas se retira irrité ; mais il crut impossible de faire la guerre à un peuple à qui la paix assurait son indépendance. Cependant quelques villes d’Arcadie envoyèrent travailler aux fortifications, et les Éléens contribuèrent de trois talens à la reconstruction des murs.

Tandis que les Mantinéens s’en occupaient sans relâche, la faction Callibius et Proxène travaillait dans Tégée à la formation d’une diète générale, où l’avis qui dominerait ferait loi pour toute l’Arcadie ; au lieu que la faction stasippe voulait qu’on restat dans ses murs en conservant les lois du pays. Mais la première, qui avait eu le dessous au théâtre, croyant devenir supérieure en nombre si le peuple s’assemblait, prit les armes. A cette vue, les partisans de Stasippe s’armèrent de leur coté et se trouvèrent égaux en nombre. On en vint aux mains : Proxène fut tué avec quelques autres ; le reste, mis en déroute, ne fut pas poursuivi, car Stasippe n’était pas d’humeur à répandre le sang de ses concitoyens.

Callibus, retiré sous la protection d’une forteresse voisine de Mantinée, s’aperçut que ses adversaires ne faisaient aucune tentative. Il se tint donc en repos avec ses forces rassemblées, en attendant les secours que depuis long-temps il avait envoyé demander à Mantinée, et fit des propositions de paix à la faction stasippe : mais à l’approche des Mantinéens, ses soldats escaladant les murs, les pressèrent d’accourir en diligence, et leur crièrent de se hâter ; d’autres leur ouvrirent les portes. Les partisans de Stasippe, voyant ce qui se passait, se sauvèrent par les portes qui conduisaient à Pallance, et arrivérent au temple d’Artémis avant que d’être atteints par l’ennemi : ils s’y enfermèrent, et se tinrent dans l’inaction. Mais l’ennemi qui les poursuivait, monte sur les toits, qu’il découvre, et lance des tuiles. Réduits aux dernières extrémités, ils prient les assaillans de suspendre leurs coups, et promettent de sortir. Dès que l’on fut maître de leurs personnes, on les enchaîna, on les chargea sur un chariot, on les conduisit à Tégée, où, de concert avec les Mantinéens, on prononça contre eux la peine de mort.

Après l’exécution, huit cents Tégéates de la faction stasippe se réfugièrent à Sparte. Fidèles à leur serment, les Lacédémoniens décrètent qu’on vengera au plus tôt les Tégéates morts ou bannis, et qu’on marchera contre les Mantinéens qui, au mépris des traités, ont fondu armés sur les Tégéates. Les éphores ordonnent une levée : Agésilas est chargé du commandement.

Les Arcadiens se réunirent à Asée ; mais comme les Orchoméniens se refusaient à cette confédération à cause de leur haine contre Mantinée, et que d’ailleurs ils avaient reçu, dans leur ville, les troupes étrangères qui s’étaient réfugiées à Corinthe sous le commandement de Polytrope, les Mantinéens gardérent leurs foyers ; Les Héréens et les Lépréates se joignirent à Lacédémone contre Mantinée.

Agésilas, ayant sacrifié sous d’heureux auspices, marcha droit vers l’Arcadie. Arrivé à Eugée, ville frontière, il ne trouva dans les maisons que les vieillards, les femmes, les enfans, parce que tout ce qui se trouvait en état de porter les armes était en Arcadie : loin d’exercer aucune vexation. il leur permit de rester dans leurs habitations, ordonna aux soldats de payer ce dont ils auraient besoin, fit chercher et restituer ce qu’on avait pris en entrant dans la ville, et réparer les brèches les plus considérables en attendant les troupes soldées de Polytrope.

Cependant les Mantinéens marchaient contre ceux d’Orchomène : ils s’étaient trop approchés des murs ; ils perdirent quelques-uns des leurs ; mais lorsqu’ils furent arrivés à Élymie, les hoplites d’Orchomène ayant cessé de les poursuivre, Polytrope les chargea avec furie : ils virent qu’il fallait le repousser ou périr sous une grêle de traits ; ils se retournèrent et en vinrent aux mains. Polytrope périt dans la mêlée ; beaucoup de fuyards eussent eu le même sort, sans la cavalerie phliasienne, qui, prenant à dos les Mantinéens, fit cesser leur poursuite. Après ce coup de main, les Mantinéens se retirèrent chez eux.

Agésilas, à cette nouvelle, se doutant bien que les troupes soldées d’Orchomène ne le joindraient plus, continua sa route, soupa le premier jour sur le territoire de Tégée, entra le lendemain sur celui de Mantinée, campa au pied des montagnes situées à l’occident de la ville, et se mit à ravager le plat pays et les métairies.

Sur ces entrefaites, les Arcadiens qui s’étaient réunis dans Asée, entrèrent la nuit à Tégée ; et le lendemain, Agésilas vint se camper à vingt stades de Mantinée. Ces Arcadiens, sortis de Tégée avec quantité d’hoplites, approchèrent des montagnes qui séparent les deux villes, dans l’intention de se joindre aux Mantinéens, sans attendre ceux d’Argos, qui ne suivaient pas en masse. Quelques uns conseillaient à Agésilas de les attaquer avant leur jonction ; mais il craignait que tandis qu’il marcherait contre eux, les Mantinéens ne vinssent le prendre en queue en en flanc : il trouva plus à propos de les laisser se réunir, pour le combattre, s’ils le voulaient, à force ouverte et d’égal à égal.

Les Arcadiens s’étant réunis à leurs alliés, les peltastes d’Orchomène et les cavaliers phliasiens, qui avaient passé de nuit le long des murs de Mantinée, vinrent à paraître au point du jour, lorsque Agésilas sacrifiait devant le camp. Aussitôt les soldats de reprendre leurs rangs, et Agésilas de se mettre à leur tête ; mais quand on eut reconnu en eux des amis, et qu’on eut obtenu des auspices favorables, Agésilas se mit en marche après dîner, et le soir, à l’insu de l’ennemi, vint camper à dos et près de Mantinée, dans un fond environné de montagnes.

Le lendemain, comme il sacrifiait encore au point du jour devant le camp, il s’aperçut que des troupes ennemies, sorties de Mantinée, se rassemblaient sur les montagnes, et dans une position qui menaçait son arrière-garde ; il se détermina promptement à faire sa retraite. S’il eût, pour l’exécuter, marché dans l’ordre naturel, l’ennemi pouvait fondre sur ses derrières ; il resta donc dans sa position, et présentant le front à l’ennemi, il ordonna à ceux de la queue de se replier derrière la phalange. Par cette manœuvre, en même temps qu’il retirait ses troupes d’un fond périlleux, il fortifiait sa phalange. Dès qu’elle fut doublée, il marcha dans cet ordre vers la plaine avec ses hoplites, et les rangea sur neuf ou dix de hauteur. Les Mantinéens dès lors ne parurent plus : en effet, ceux d’Élide, qui les accompagnaient dans cette expédition, leur oonseillaient de ne point livrer bataille avant l’arrivée des Thébains ; ils comptaient sur la jonction prochaine de ces derniers, parce que, disaient-ils, ils leur avaient prêté dix talens pour la campagne.

A cette nouvelle, les Arcadiens s’arrêtèrent à Mantinée, et Agésilas, qui désirait fort ramener ses troupes parce qu’on était au cœur de l’hiver, demeura trois jours assez près de la ville pour ne pas sembler faire retraite par crainte. Le quatrième jour, ayant dîné de grand matin, il en partit, comme pour camper au lieu qu’il avait choisi d’abord lorsqu’il quitta Eugée ; mais comme aucun Arcadien ne se montrait, il s’avança en diligence vers Eugée, quoiqu’il fût déjà fort tard. Il voulait, pour ôter tout soupçon de fuite, déloger ses hoplites avant qu’on vît les feux de l’ennemi ; car c’était en quelque sorte avoir tiré ses concitoyens de leur première stupeur, que d’être entré dans le pays ennemi et l’avoir ravagé sans que personne osât se mesurer avec lui. De retour dans la Laconie, il licencia ses troupes, et renvoya les périèces dans leurs villes.

Après le départ d’Agésilas et le licenciement de ses troupes, les Arcadiens, se trouvant rassemblés, marchèrent contre les Héréens, qui avaient refusé leur association, et s’étaient jetés dans l’Arcadie avec les Lacédémoniens. lls entrèrent donc sur leurs terres, dont ils brûlèrent les maisons et coupérent les arbres ; mais sur la nouvelle que les Thébains venaient d’arriver au secours de Mantinée, ils quittèrent le territoire d’Hérée pour se joindre à eux.

La jonction faite, les Thébains, qui croyaient avoir assez fait, soit en venant à leur secours, soit en éloignant l’ennemi par leur présence, se disposaient à partir ; mais les Arcadiens, les Argiens et les Éléens leur persuadèrent de marcher droit en Laconie, par la considération de leur nombre et de la valeur thébaine, qu’ils ne manquaient pas d’exalter : en effet, tous les Bœotiens, glorieux de la victoire de Leuctres, s’exerçaient aux armes. Sous leurs étendards marchaient les Phocéens, qu’ils avaient réduits, toutes les villes de l’Eubée, les deux Locrides, les Acarnaniens, les Héracléens et les Maliens. Suivaient pareillement les cavaliers et les peltastes de la Thessalie. Joyeux de tous ces avantages, les Arcadiens et leurs alliés, assurant que Sparte n’était qu’une vaste solitude, suppliaient les Thébains de ne pas s’en retourner qu’ils n’eussent fait une course sur les terres de Lacédémone.

Ceux-ci écoutaient ces propositions séduisantes ; mais ils considéraient que la Laconie était de difficile accès : ils en croyaient les passages faciles bien gardés ; car Ischolaus était à Io dans la Sciritide, avec quatre cents braves tant des nouveaux citoyens que des bannis de Tégée. Il y avait une autre garnison à Leuctres, au-dessus de la Maléatide. Les Thébains considéraient encore que les forces de Lacédémone se rassembleraient promptement, et qu’elle ne combattrait nulle part mieux que dans ses propres foyers : d’après toutes ces considérations, ils n’inclinaient pas fort à marcher contre Lacédémone. Mais des gens arrivés de Caryes disaient qu’elle était dénuée de troupes ; ils s’offraient pour guides et consentaient à être égorgés s’ils en imposaient. Des périèces les appelaient aussi, leur promettant de se révolter s’ils se montraient seulement sur leurs terres, et leur affirmaient que dans le moment même les périèces, mandés par les Spartiates, refusaient de marcher. Les Thébains, instruits de toutes parts de ces diverses circonstances, se laissèrent enfin persuader. Ils entrèrent par Caryes, et les Arcadiens par Io dans la Sciritide.

On prétend que si Ischolaus se fût avancé jusqu’aux détroits, ils ne les eussent jamais passés ; mais tandis qu’il attendait dans le bourg d’Io un renfort des Iatéens, les Arcadiens gravirent en foule les hauteurs. Tant qu’ils ne l’attaquèrent que de front, il eut l’avantage ; mais les uns l’ayant pris en queue et en flanc, les autres frappant et lançant des traits du haut des maisons, il fut tué ; et tous auraient eu le même sort, si par hasard il ne s’en était sauvé quelques-uns. Après cette victoire, les Arcadiens prirent le chemin de Caryes pour rejoindre les Thébains. Ceux-ci, informés des exploits des Arcadiens, descendirent avec bien plus de hardiesse : ils pillèrent et brûlèrent d’abord Sellasie ; et lorsqu’ils furent dans la plaine, ils campèrent dans un bois consacré à Apollon. Ils en partirent le lendemain. mais sans traverser l’Eurotas à la partie guéable qui conduit à Sparte, parce qu’on découvrait, dans le temple de Minerve Aléa, des hoplites qui attendaient de pied ferme. lls laissèrent l’Eurotas à leur droite, et ils saccagèrent et incendièrent les maisons les plus riches.

Les femmes de Sparte qui n’avaient jamais vu l’ennemi, ne pouvaient supporter la fumée des embrasemens ; mais les hommes, qui paraissaient et qui étaient réellement en fort petit nombre dans une ville tout ouverte, occupaient les uns un poste, les autres un autre. Les magistrats jugèrent expédient de déclarer à ceux des hilotes qui voudraient prendre les armes et se placer parmi les combattans, que la liberté serait la récompense de leur bravoure : en un instant plus de six mille s’enrôlèrent. Ces hilotes rangés en bataille donnèrent des craintes ; et de fait ils semblaient très nombreux ; mais quand les Spartiates possédèrent sur leur territoire les troupes soldées d’Orchomène, renforcées par ceux de Corinthe, Épidaure, Pellène et autres villes, alors la vue des nouveaux enrôlés les épouvanta moins.

L’armée ennemie, arrivée à la hauteur d’Amyclès, passa l’Eurotas. Partout où les Thébains campaient, ils jetaient devant les rangs le plus d’arbres qu’ils pouvaient couper et se retranchaient ainsi ; au lieu que les Arcadiens quittaient leurs armes et allaient piller les maisons. Trois ou quatre jours après, toute la cavalerie de Thèbes, d’Élis, de la Phocide, de la Thessalie, de la Locride, pénétra jusqu’à l’hippodrome et au temple de Neptune Géolochus. Celle des Lacédémoniens qu’on voyait peu nombreuse, leur faisait face ; mais ils avaient placé dans la maison des Tyndarides une embuscade de trois cents jeunes hoplites. Au même instant où ces hoplites sortirent d’embuscade, leur cavalerie s’ébranla : celle de l’ennemi, au lieu de soutenir le choc, plia, et fut suivie par beaucoup de fantassins, qui prirent aussi la fuite. Les Lacédémoniens ayant cessé de poursuivre et voyant les bataillons thébains se rallier, retournèrent dans leur camp. D’après un léger succès, ils commençaient à espérer que l’ennemi renoncerait à son projet d’invasion ; mais au lieu de retourner dans ses foyers, il prit le chemin d’Hélos et de Gythium. Il brûla les places ouvertes, et pendant trois jours, assiégea Gythium, arsenal des Lacédémoniens. Quelques périèces avaient pris parti avec lui.

Les Athéniens, instruits de ces mouvemens, étaient en peine du parti qu’ils prendraient à l’égard de Lacédémone ; ils convoquèrent l’assemblée d’après un sénatus-consulte. Des députés de Lacédémone et autres alliés qui lui restaient encore fidèles, s’y trouvaient par hasard. Les Lacédémoniens Aracus, Ocyllus, Pharax, Étymoclès, Olonthus, tenant tous à peu près le même langage, disaient que les deux républiques s’étaient toujours prété mutuel appui dans les grandes circonstances ; que Sparte avait affranchi Athènes du joug des tyrans et qu’Athènes avait protégé Sparte assiégée par les Messéniens. Ils représentaient qu’ils avaient prospéré lorsqu’ils agissaient de concert : ils rappelaient que d’un commun effort ils avaient chassé les Perses ; qu’a l’instigation de Lacédémone les Grecs avaient élu les Athéniens chefs des armées navales et gardiens du trésor public ; de même qu’avec le consentement d’Athènes et sans réclamation, les Lacédémoniens avaient été choisis chefs des armées de terre. « Athéniens, ajouta l’un d’eux, si vous et nous sommes d’accord, c’est à présent que se réalisera l’espoir conçu depuis si long-temps de contraindre les Thébains à payer au dieu de Delphes la dixième partie de leurs biens. »

Loin que ce discours fût accueilli, un bruit sourd se fit entendre. « Voilà, se disait-on, leur langage dans l’adversité ; mais dans la prospérité ils nous accablaient. » Ce qui paraissait le plus fort, c’était de les entendre se vanter que les Thébains voulant après leur victoire démanteler Athènes, ils s’y étaient opposés. Au reste, le plus grand nombre s’accordait, fidèle au serment, à voter un secours : ce n’était pas une injustice que vengeaient les Arcadiens et autres ; ils punissaient Lacédémone d’avoir secouru les Tégéates injustement opprimés par les Mantinéens. A ces mots, grand bruit dans l’assemblée. Les uns disaient que ceux-ci avaient justement vengé ceux du parti Proxène, tombés sous les coups de la faction stasippe ; les autres, que la guerre contre les Tégéates était injuste.

Au milieu de ce partage d’opinions, Clitèle de Corinthe se leva et parla ainsi : « Athéniens, il s’agit de décider quels sont les agresseurs. Quel reproche peut-on nous adresser, à nous qui depuis la conclusion de la paix n’avons ni pris les armes contre qui que ce soit, ni enlevé les trésors ou ravagé les terres d’autrui ? Cependant les Thébains ont fait irruption dans notre pays ; ils ont coupé nos arbres, brûlé nos maisons, pillé nos biens, emmené nos troupeaux : si vous ne nous secourez pas contre de si odieux oppresseurs, n’agirez-vons pas contre vos sermens que vous avez en soin vous-mêmes de nous faire prêter à tous ? »

Un murmure favorable accueillit ce discours. Clitèle, s’écriait-on, a parlé sagement. Après lui se leva Proclès de Phlionte :

« Athéniens, vous ne doutez pas, je pense, que Lacédémone une fois abattue, les Thébains ne fondent sur vous, parce qu’ils vous jugent seuls en état de leur disputer l’empire de la Grèce : je crois donc qu’en prenant les armes pour les Lacédémoniens, c’est pour vous que vous combattrez. Les Thébains, devenant les chefs de la Grèce, les Thébains, vos voisins, et malintentionnés à votre égard, se montraient-ils moins redoutables que des adversaires éloignés ? Il vous est donc plus avantageux d’armer pour vous-mêmes, lorsque vous avez encore des alliés qui vous soutiennent, que d’être forcés, après avoir perdu ces alliés, de combattre seuls contre Thèbes.

« Craignez-vous que les Lacédémoniens, échappés au péril du moment, ne vous nuisent un jour ? Considérez que l’on doit redouter la puissance, non de ceux à qui on fait du bien, mais de ceux à qui on a fait du mal. Considérez encore que les particuliers, ainsi que les états, doivent, lorsqu’ils sont forts, se ménager des ressources qui les aident, au sein de la grandeur, à conserver leurs premiers avantages.

Ce sont les dieux qui vous offrent une occasion d’acquérir des amis éternellement fidèles, si vous les secourez. Votre bienfait aura pour témoins non-seulement les immortels, qui savent tout et qui voient l’avenir comme le présent, mais encore les alliés et les ennemis, les Grecs et les Barbares. Quel peuple, en effet, voit d’un œil indifférent la situation politique de la Gréce ? Si donc les Lacédémoniens vous payaient d’ingratitude, qui désormais pourrait les affectionner ? Ne doit-on pas s’attendre à trouver des cœurs généreux plutôt que des lâches chez un peuple qui se montra toujours aussi avide de gloire qu’incapable d’une action honteuse ?

« Une autre considération encore. Si une nouvelle invasion de Barbares menaçait la Grèce, sur qui pourriez-vous mieux compter que sur les Lacédémoniens ? à qui recourriez-vous plus volontiers qu’à ces dignes rivaux, qui aimèrent mieux combattre et mourir aux Thermopyles que de vivre en introduisant un roi barbare dans la Grèce ? Puisqu’ils ont signalé leur courage avec vous, puisqu’on doit espérer qu’ils se signaleront encore, n’est-il pas juste que nous les secourions de concert et avec une égale ardeur ?

« Vous le devez au généreux attachement des alliés dont s’honore Lacédémone : s’ils lui demeurérent fidèles dans l’infortune, ne rougiraient-ils pas de manquer pour vous de reconnaissance ? Si les peuples qui veulent partager les périls avec les Spartiates vous paraissent faibles, réfléchissez qu’en réunissant vos forces aux nôtres, nous ne serons plus des lors de petites républiques.

« Athéniens, j’ai ouï dire que les peuples opprimés ou menacés de l’oppression trouvaient chez vous assistance et refuge. Ce que m’apprenait la renommée, mes yeux en sont témoins : je vois les Lacédémoniens, cette nation illustre, et leurs fidèles amis implorer votre secours ; les Thébains, les Corinthiens eux-mêmes, qui ne purent autrefois persuader aux Lacédémoniens de vous perdre, je les vois vous prier aujourd’hui de ne pas laisser périr vos sauveurs.

« Jadis vos ancêtres ne permirent pas qu’on laissat sans sépulture les Argiens tués sous les murs de Thèbes : on cite ce fait avec éloge. Ne sera-t-il pas plus glorieux pour vous de ne laisser ni outrager ni détruire les Lacédémoniens encore subsistans ? Avoir défendu les Héraclides contre la violence d’Eurysthée, voilà encore un beau trait ; mais n’en serait-ce pas un plus beau de sauver, non les premiers auteurs de Sparte, mais Sparte tout entière ? Jadis les Lacédémoniens vous sauvèrent par un simple suffrage : ne serait-ce pas la plus belle des actions de les secourir les armes à la main et en bravant les dangers ?

« Si nous applaudissons de vous exhorter par nos discours à secourir des braves, ne regardera-t-on pas comme un acte de générosité, que tour à tour amis et ennemis des Lacédémoniens, vous vous ressouveniez moins de leurs injustices que de leurs bienfaits, et que vous leur témoigniez votre reconnaissance non-seulement en votre nom, mais au nom de toute la Grèce, dont ils ont généreusement défendu la cause. »

Les Athéniens délibérèrent, et, sans prêter l’oreille aux réclamations des opposans, il fut décrété qu’on secourrait les Lacédémoniens avec toutes les forces de la république. Iphicrate est élu général. Après les sacrifices accoutumés, il ordonne à ses troupes de souper dans l’Académie, d’où plusieurs partent sans l’attendre. Il se met enfin à la tête de ses guerriers, qui le suivent, croyant qu’on les conduit à de brillans exploits. Arrivé à Corinthe, il y perdit quelques jours, perte de temps qui fut d’abord reprochée. Lorsqu’enfin il en sortit, ses troupes le suivirent avec ardeur ; avec la même ardeur elles couraient à l’assaut s’il leur commandait d’attaquer une place. Cependant, parmi les ennemis qui dévastaient la Laconie, ceux de l’Arcadie, d’Argos et d’Élis s’étaient retirés en grand nombre, emportant tout leur butin à la faveur du voisinage. Les Thébains et autres voulaient quitter le territoire, autant parce qu’ils voyaient leurs troupes diminuer chaque jour, que parce que les provisions venaient à manquer : on les avait ou consommées, ou pillées, ou peu ménagées, ou brûlées ; de plus, l’hiver invitait à partir. Dès qu’ils se furent éloignés de Lacédémone, Iphicrate aussi ramena les Athéniens, de l’Arcadie à Corinthe.

Je ne blâmerai pas toutes les actions d’Iphicrate ; mais je trouve ou téméraire ou inutile ce qu’il fit dans cette expédition ; car s’étant campé à Onée pour empêcher la retraite des Bœotiens, il laissa libre le passage de Cenchrée, qui était plus facile ; et pour savoir si les Thébains avaient franchi Onée, il envoya toute la cavalerie de Corinthe et d’Athènes à la découverte, quoique peu voient aussi bien que beaucoup d’hommes, et qu’il soit plus facile à un petit nombre qu’à un grand, de trouver un chemin commode et de se retirer en bon ordre. D’ailleurs, envoyer un grand nombre lorsqu’il est trop faible contre l’ennemi, n’est-ce pas une insigne folie ? Et en effet, lorsque ces cavaliers d’Iphicrate, qui a cause de leur multitude occupaient un grand espace, étaient forcés de reculer, ils ne rencontraient que des lieux difficiles ; en sorte qu’il ne périt pas moins de vingt cavaliers. Les Thébains exécutèrent donc leur retraite sans danger.


LIVRE VII.


CHAPITRE PREMIER.


L’année suivante, les Lacédémoniens et leurs alliés envoyérent à Athènes des ambassadeurs avec plein pouvoir, pour délibérer sur les moyens d’établir alliance entre Lacédémone et Athènes. Beaucoup d’étrangers et d’Athéniens disaient qu’il fallait une parfaite égalité de droits. Proclès le Phliasien prononça ce discours :

« Athéniens, puisque vous étes décidés à contracter alliance avec Lacédémone, il me semble qu’on doit prendre des mesures pour que cette alliance obtienne la plus grande durée possible : or le moyen efficace, c’est de la contracter de la manière la plus utile pour les deux peuples ; les autres articles sont à peu près convenus : on n’est plus embarrassé que pour le commandement. Le sénat, par un décret préparatoire, a prononcé qu’on vous donnerait à vous celui de la flotte, aux Lacédémoniens celui des troupes de terre. Je crois que les dieux et la fortune, plutot que les hommes, vous ont départi chacun votre lot.

« Et d’abord, vous, Athéniens, vous avez la position la plus favorable pour l’empire de la mer ; la plupart des républiques qui ne peuvent se passer de cet élément, avoisinent la vôtre et vous sont inférieures en puissance. Ensuite munie d’excellens ports, sans lesquels il est impossible de se procurer des forces navales, Athènes a beaucoup de trirémes dont elle augmente le nombre de jour en jour, fidèle sur ce point à un ancien usage.

« Outre que vous réunissez dans votre cité tous les arts nécessaires à la navigation, vous surpassez de beaucoup les autres peuples pour la manœuvre des vaisseaux. Grâces a votre commerce sur un élément dont vous tirez presque toute votre subsistance, vous acquérez de l’expérience dans les combats maritimes, en même temps que vos affaires personnelles vous occupent. Ajoutons à cela qu’il n’est jamais sorti tant de trirémes à la fois que de vos ports, ce qui ne contribue pas peu à l’empire des mers ; car on aime à se rassembler sous les étendards du plus puissant. Enfin, les dieux vous ont donné de prospérer dans la partie qu’ils vous assignent. Vous avez livré de grandes et nombreuses batailles ; le succès a presque toujours couronné vos efforts ; il est donc naturel que les alliés partagent volontiers ce genre de péril.

« Voici de nouvelles preuves que l’empire maritime vous appartient nécessairement. Les Lacédémoniens vous ont fait la guerre pendant plusieurs années : maîtres de votre territoire, ils ne pouvaient encore vous réduire ; mais dès que Dieu leur eut accordé des victoires sur mer, vous leur fûtes entièrement assujettis ; votre salut dépend donc entièrement de votre marine. Dans cet état de choses, vous conviendrait-il d’abandonner le commandement de la flotte aux Lacédémoniens, qui se reconnaissent moins versés que vous dans les combats maritimes, et qui d’ailleurs ne courent pas les mêmes risques ? En perdant une bataille, ils ne perdent que des hommes, au lieu que les Athéniens combattent pour leurs femmes, pour leurs enfans, pour toute la patrie.

« Aux avantages d’Athènes sur l’un des deux élémens, opposons ceux de Lacédémone sur l’autre. Habitant au milieu des terres, quand même elle n’aurait pas la navigation libre, elle serait toujours dans un état de prospérité, pourvu qu’elle fût maîtresse de la terre ; aussi, dès leur enfance, les Lacédémoniens s’exercent-ils à combattre sur leur élément. C’est un avantage inappréciable d’obéir à ses chefs : ils y excellent sur terre comme vous sur mer. Ils peuvent mettre promptement sur pied de grandes armées, comme vous de grandes flottes ; il est donc naturel que les alliés les suivent avec une pleine confiance. Les dieux les ont rendus triomphans sur terre ainsi que vous sur mer. Ils ont livré de nombreuses batailles ; rarement battus, combien de victoires n’ont-ils pas remportées ?

« On peut se convaincre par les faits, que l’empire de la terre leur appartient aussi nécessairement qu’à vous la domination des mers : vous vous êtes mesurés avec eux pendant plusieurs années ; plus d’une fois maîtres de leurs flottes, vous n’avez pas acquis par-là un moyen de ruiner leur puissance, tandis que la seule bataille de Leuctres a exposé leurs enfans, leurs femmes et toute la patrie. Quelle calamité ne serait-ce donc pas pour eux d’abandonner à d’autres un empire qu’ils exercent avec tant de supériorité.

« Je viens de parler dans le sens du décret préparatoire du sénat, décret avantageux, selon moi, à l’un et à l’autre parti. Puissiez-vous, pour votre bonheur, embrasser l’avis le plus utile à tous ! »

Ainsi parla Proclès ; son discours fut extrêmement goûté des Athéniens et des Lacédémoniens qui étaient présens ; mais l’Athénien Céphisodote s’avança :

« Athéniens, leur dit-il, vous ne sentez pas qu’on vous trompe ; écoutez moi, je vais en peu de mots vous dévoiler la surprise. Vous commanderez sur mer ; si les Lacédémoniens vous secourent, ils enverront des triérarqnes, et peut-être des soldats ; quant aux matelots, ce seront des hilotes ou des troupes soudoyées. Voilà donc les hommes que vous commanderez. Lorsque les Lacédémoniens vous annonceront une expédition sur terre, vous leur enverrez de chez vous de la cavalerie et des hoplites ; ainsi ils commanderont eux des citoyens, vous des esclaves et des hommes de néant.

« Réponds-moi, Timocrate, député de Lacédémone ; ne disais-tu pas que les Lacédémoniens venaient pour contracter alliance avec nous à des conditions égales ? — Oui. — Eh bien, quoi de plus conforme à l’égalité, que de commander tour à tour sur terre et sur mer, et de partager les avantages de l’un et de l’autre commandement ? »

Ces réflexions firent changer d’avis aux Athéniens ; ils décrétérent que, cinq jours de suite, alternativement, Athènes et Sparte commanderaient.

Les deux peuples et leurs alliés s’étant rassemblés à Corinthe, on résolut de garder le passage d’Onée. A l’arrivée des Thébains, on se rangea en divers endroits de la montagne : les Lacédémoniens et les Pelléniens gardaient les endroits faibles. Les Thébains et leurs alliés, qui avaient campé à trente stades de là dans la plaine, marchèrent contre eux des la nuit, après avoir mesuré le temps nécessaire pour arriver au point du jour ; leur calcul se trouva juste ; ils tombèrent sur les Lacédémoniens et les Pelléniens, comme les gardes de nuit finissaient, et que d’autres se levaient afin de les remplacer. Armes et en bon ordre, ils trouvent et frappent des hommes désarmés et en désordre. Ce qui put échapper, se sauva sur la montagne la plus voisine. Le polémarque lacédémonien pouvait, en prenant autant d’hoplites alliés, autant de peltastes qu’il eût voulu, garder cette montagne ; ou lui eût apporté sans risque des vivres de Cenchrée ; mais au lieu de le faire, lorsque ceux de Thèbes étaient incertains s’ils descendraient de la hauteur qui conduisait à Sicyone, ou s’ils feraient une marche rétrograde, il conclut une trêve qu’on jugea plus avantageuse pour eux que pour lui, et se retira avec ses troupes.

Les Thébains descendirent en sûreté ; après leur jonction avec les Arcadiens, les Argiens et les Éléens, ils assiégèrent Sicyone et Pellène, et approcherent d’Épidaure, dont ils ravagèrent tout le territoire, puis ils partirent en bravant l’ennemi, et lorsqu’ils se virent près de Corinthe, ils coururent aux portes, du côté qui conduit à Phlionte, pour entrer s’ils les trouvaient ouvertes ; mais quelques coureurs qui sortaient de la place, rencontrèrent la troupe choisie de Thébes, à quatre plèthres des murs, et montant sur les sépulcres et autres éminences, ils accablèrent un grand nombre de Thébains sous une grêle de traits, et poursuivirent le reste trois ou quatre stades. Après cet exploit, les Corinthiens dressèrent un trophée, et rendirent par accord les morts qu’ils avaient retirés sous leurs murs ; ce qui ranima les alliés de Lacédémone. Dans ces entrefaites, arriva de Sicile un renfort de plus de vingt trirémes, qui portaient des Celtes, des Espagnols, avec environ cinquante cavaliers.

Le lendemain, les Thébains et leurs alliés se rangèrent en bataille, remplirent la plaine jusqu’à la mer et aux tertres voisins de la ville, et ravagérent tout ce qui pouvait être utile à l’ennemi. La cavalerie d’Athènes et celle de Corinthe n’approchaient pas, à la vue d’une armée forte et nombreuse ; mais bientôt les cinquante cavaliers de Denys, se répandant çà et là dans la plaine, coururent à toute bride et firent leur décharge ; si l’on fondait sur eux, ils lâchaient pied, puis se retournaient en faisant une décharge nouvelle. Dans ces courses, ils descendaient de cheval et se reposaient. Venait-on les attaquer, ils remontaient avec agilité, et s’éloignaient ; quelques imprudens les poursuivaient-ils trop loin de l’armée, ils les pressaient vivement dans la retraite, ils les accablaient de javelots, ils les couvraient de blessures ; ils contraignaient toutes les troupes tantôt d’avancer, tantôt de reculer.

Peu de jours après, les Thébains et autres s’en retournèrent chacun dans leurs foyers. Les cavaliers de Denys se jetèrent dans la Sicyonie, vainquirent les Sicyoniens en pleine campagne, et leur tuérent environ soixante-dix hommes ; ils prirent aussi Dères de vive force. Après ces divers exploits, ce renfort, le premier qu’en voyait Denys, fit voile vers Syracuse.

Les Thébains vivaient en bonne intelligence avec les peuples qui avaient abandonné Lacédémone ; ils jouissaient du commandement qu’on leur avait déféré, lorsque parut sur la scène le Mantinéen Lycomède. Ce personnage d’une haute extraction, riche et d’ailleurs ambitieux, voulut inspirer de la fierté aux Arcadiens ; il leur représenta qu’ils étaient, dans le Péloponnése leur patrie, seuls autochtones ; que leur nation, la plus nombreuse de toute la Grèce, possédait les hommes les plus robustes ; et pour prouver qu’ils étaient aussi les plus vaillans, il leur rappelait que lorsque les Grecs avaient besoin de troupes auxiliaires, ils ne voulaient en prendre que chez les Arcadiens ; que sans eux, les Lacédémoniens n’eussent jamais osé fondre sur Athènes, ni les Thébains pénétrer dans la Laconie.

« Si donc vous êtes sages, leur dit-il, vous vous épargnerez l’humiliation de marcher sous des chefs étrangers. En suivant les Lacédémoniens, vous avez augmenté la puissance de cette orgueilleuse cité ; si aujourd’hui vous suivez trop facilement les Thébains sans exiger qu’ils partagent avec vous le commandement, vous ne tarderez peut-être pas à trouver en eux une autre Lacédémone. »

Ce discours avait exalté l’orgueil des Arcadiens. Lycomède, devenu dés lors leur idole, n’avait plus son égal dans la république. Ils acceptèrent tous les chefs qu’il leur donna. Les événemens favorisèrent encore leur fierté. En effet, ceux d’Argos étant entrés dans la contrée d’Épidaure, s’y étaient trouvés enfermés par les Athéniens, les Corinthiens et les troupes soldées de Chabrias. Les Arcadiens avaient secouru et délivré ces Argiens assiégés, quoiqu’ils eussent pour ennemis et les lieux et les hommes. Une autre fois ils attaquèrent Asine en Laconie, défirent la garnison lacédémonienne, tuèrent Géranor, récemment nommé polémarque, et ravagèrent les faubourgs d’Asine ; quelque part qu’ils voulussent conduire leurs troupes, rien ne les arrêtait, ni la nuit ni le mauvais temps, ni la longueur des chemins, ni les obstacles des monts escarpés ; ce qui leur donnait une haute idée d’eux-mêmes, et excitait l’envie des alliés, qui ne les affectionnaient plus. D’autre côté, les Éléens demandaient la restitution des villes que Lacédémone leur avait prises ; mais loin de tenir compte de leurs allégations, les Arcadiens soutenaient les Triphyliens, parce que ceux-ci se disaient d’Arcadie. Les Éléens en voulaient donc aussi aux Arcadiens.

Tandis que les alliés annonçaient de grandes prétentions chacun de leur côté, survient l’Abydénien Philiscus, envoyé avec quantité d’argent par Ariobarzane ; il les convoque d’abord à Delphes avec les Lacédémoniens. Dès qu’ils y furent rassemblés, sans consulter le dieu sur les conditions de paix, ils délibérèrent entre eux. Comme les Thébains ne voulaient pas laisser Messène sous la domination lacédémonienne, Philiscus fit une forte levée pour secourir les Lacédémoniens.

Cependant on annonce à Lacédémone un deuxième renfort de Denys ; si l’on en croyait les Athéniens, il fallait l’envoyer en Thessalie contre les Thébains ; mais les Lacédémoniens obtinrent, dans l’assemblée des alliés, qu’il entrerait en Laconie. Arrivé à Sparte, Archidamus le réunit aux troupes de sa patrie, et se mit en campagne. il prit Caryes de vive force ; et tout ce qui fut pris vivant fut égorgé. De là il mena son armée droit à Parrhasie, ville d’Arcadie, dont il ravagea le territoire ; mais les Arcadiens et les Argiens survenant, il rétrograda et campa sur les collines voisines de Midée.

Il en était là, lorsque Cissidas, général des troupes de Denys, vint lui dire que le temps de son service était expiré. Aussitôt il reprit la route de Sparte ; comme il s’en retournait, les Messéniens l’ayant coupé dans un détroit, il envoya prier Archidamus de le dégager. Ce général y accourut ; mais parvenu au tournant qui mène à Eutrésie, les Arcadiens et les Argiens entrèrent aussi dans la Laconie, pour lui fermer le chemin de son pays. Lorsqu’il fut descendu dans la plaine où se croisent les chemins d’Eutrésie et de Midée, il rangea ses troupes en bataille.

Il parcourait les rangs, il les animait par ces paroles : « Citoyens, marchons en braves et la tête levée ; laissons à nos enfans notre patrie telle que nos pères nous l’ont transmise ; n’ayons plus à rougir à la vue de nos femmes, de nos enfans, de nos vieillards et des étrangers, qui auparavant contemplaient en nous les plus illustres des Grecs. »

Il dit ; et quoique le ciel fût serein, des éclairs et le tonnerre lui annoncèrent la protection des dieux ; le temple et la statue d’Hercule, dont on le fait descendre, se trouvèrent à sa droite ; ce qui inspira tant d’ardeur et d’audace aux soldats, qu’il était difficile aux chefs de contenir leur impatience. Archidamus les conduit : le petit nombre des ennemis qui les reçurent à la portée du trait, furent tués ; les autres, mis en déroute, tombèrent sous les coups ou des cavaliers ou des Celtes.

Le combat terminé, il dresse un trophée, et envoie le héraut Démotélès annoncer à Sparte cette victoire bien glorieuse sans doute, puisqu’il était mort tant d’ennemis sans qu’il eût perdu un seul homme. On dit qu’à cette nouvelle les vieillards et les éphores, à commencer par Agésilas, versèrent tous des larmes ; tant il est vrai que les larmes sont communes à la joie comme à la tristesse. Les Thébains et les Éléens ne se réjouirent pas moins qu’eux de cette défaite, tant l’orgueil des Arcadiens leur était insupportable.

Cependant les Thébains, sans cesse occupés des moyens de s’assurer la prééminence dans la Grèce, pensèrent que s’ils députaient vers le roi de Perse, ils obtiendraient par son entremise la supériorité. Ils assemblèrent donc leurs alliés, sous prétexte que le Lacédemonien Euthyclès était en Perse. Pélopidas y fut envoyé pour les Thébains, le pancratiaste Antiochus pour les Arcadiens, pour les Eléens Archidamus ; Argius accompagnait ce dernier. Les Athéniens en reçoivent la nouvelle ; ils envoient en leur nom Léon et Timagoras.

Pélopidas obtint un plus favorable accueil du roi de Perse ; il pouvait dire que seuls de tous les Grecs, les Théhains l’avaient secouru à Platée ; que depuis ils n’avaient jamais porté les armes contre lui ; que les Lacédémoniens ne leur avaient fait la guerre que pour avoir refusé de suivre Agésilas en Perse et ne lui avoir pas permis de sacrifier à Diane en Aulide, où Agamemnon avait sacrifié avant de passer en Asie et de prendre Troie. Ce qui contribuait fort à la considération de Pélopidas, c’était, et la victoire récente de ses compatriotes à Leuctres, et la nouvelle publique des ravages qu’ils venaient d’exercer dans la Laconie. Il disait encore que ceux d’Arcadie et d’Argos n’avaient été battus par Lacédémone, que parce que les Thébains étaient absens : tous ces faits étaient appuyés du témoignage de l’Athénien Timagoras, qui fut le mieux reçu après lui. Le roi ayant pressé Pélopidas de marquer quelle faveur il désirait, le général thébain demanda que Messène fût affranchie du joug lacédémonien ; que les Athéniens retirassent leurs galères, ou qu’on leur déclarat la guerre, et que les villes qui refuseraient d’entrer dans la ligue fussent attaquées les premières.

Ces résolutions prises et lues aux députés, Léon dit en présence du roi qui l’entendit : « En vérité, Athéniens, il est temps, ce me semble, que vous cherchiez un autre allié que le grand roi. Le greffier interpréta au roi le mot de l’ambassadeur, et lut ensuite cette dernière phrase du décret : « Si les Athéniens connaissent quelque chose de plus juste, qu’ils le fassent proposer par de nouveaux ambassadeurs. » Lorsqu’ils furent de retour chacun dans leur ville, Timagoras fut puni de mort. Léon l’accusait d’avoir refusé de loger avec lui et d’avoir en tout partagé l’opinion de Pélopidas. Parmi les autres ambassadeurs, l’Éléen Archidamus se louait fort du roi, parce qu’il avait donné la préférence à l’Élide sur l’Arcadie ; mais Antiochus, que cette préférence piquait, et qui d’ailleurs n’avait point reçu de présens, ne manqua pas de dire aux dix mille que le roi avait quantité de pâtissiers, de cuisiniers, d’échansons, d’huissiers. mais qu’en bien cherchant, il n’avait pas vu d’hommes en état de tenir tête aux Grecs. Il ajouta que sa magnificence n’était qu’une vaine montre ; que le platane d’or tant vanté ne donnerait pas de l’ombre à une cigale.

Les Thébaîns ayant convoqué les députés des villes pour entendre la lettre du roi, et le Persan qui la portait en ayant fait lecture après avoir montré le sceau royal, les Thébains demandèrent que ceux qui voulaient ètre leurs amis prétassent à eux et au roi serment de fidélité. Mais les députés des villes répondirent qu’on les avait envoyés pour entendre des propositions et non pour prêter un serment ; que s’ils exigeaient un serment, ils le signifiassent aux différentes villes. L’Arcadien Lycomède ajouta qu’on ne devait pas s’assembler à Thèbes, mais où était le siège de la guerre. Comme les Thébains se récriaient et disaient qu’il corrompait les alliés, il ne voulut pas siéger au conseil ; il se retira avec les députés d’Arcadie. Tous ceux qui étaient rassemblés dans Thèbes ayant refusé le serment, les Thébains députèrent vers les villes, qu’ils pressèrent de se conformer aux ordres du roi ; ils pensaient que chacun en particulier craindrait d’encourir leur haine et celle du monarque persan. Mais les Corinthiens, à qui ils s’adressèrent les premiers, résistèrent et dirent qu’ils n’avaient pas besoin de l’alliance du grand roi ; les autres villes imitèrent cet exemple et répondirent dans le même sens. Ainsi s’évanouit le prétendu empire de Pélopidas et de Thébes.

D’un autre coté, Èpaminondas voulant assujettir les Achéens pour en imposer davantage aux Arcadiens et aux autres alliés, résolut une expédition contre l’Achaïe. Il persuade donc à Pisias, commandant des troupes d’Argos, de s’emparer d’Onée. Celui-ci ayant appris qu’Onée était gardé négligemment par Nauclès, commandant des troupes soldées de Lacédémone, et par l’Athénien Timomachus, se met à la tête de deux mille hoplites munis de vivres pour sept jours, et s’empare, la nuit, des hauteurs au-dessus de Cenchrée. Sur ces entrefaites, les Thébains arrivent, franchissent l’Onée, entrent dans l’Achaïe avec tous leurs alliés.

Êpaminondas, qui les commandait, vaincu par les instances des grands qui se rendirent à sa discrétion, obtint qu’il n’y eût ni exil des principaux citoyens, ni changement de gouvernement, se contenta de les faire jurer qu’ils seraient alliés fidèles des Thébains, et qu’ils les suivraient partout, puis s’en revint à Thèbes. Mais les Arcadiens et ceux de leur parti l’accusant de soutenir, à son départ d’Achaïe, les intéréts de Sparte, les Thébains prirent le parti d’envoyer dans les villes achéennes, des harmostes qui, chassant, à l’aide du peuple, les principaux citoyens, établirent la démocratie. Cependant les bannis, se ralliant en grand nombre, s’emparèrent de toutes les villes l’une après l’autre ; et rentrés dans leur patrie, loin d’y rester neutres, prirent ouvertement le parti de Lacédémone, en sorte que les Arcadiens se trouvèrent pressés par les Achéens d’un côté, et de l’autre par les Lacédémoniens.

Sicyone jusqu’alors s’était gouvernée selon les lois des Achéens ; mais Euphron, qui, grâces aux Lacédémoniens, tenait le premier rang dans la ville, voulant conserver le méme crédit chez leurs adversaires, fit entendre à ceux d’Argos et d’Arcadie, qu’en abandonnant entièrement Sicyone aux mains des plus riches, cette ville ne manquerait pas, à la première occasion, de prendre le parti de Lacédémone : « Mais, dit-il, si on y établit le gouvernement démocratique, sachez qu’elle vous restera fidèle. Secondez-moi donc ; je convoquerai le peuple, vous recevrez de moi une preuve de zèle, et je maintiendrai cette cité dans votre alliance. Ce qui me détermine à cette démarche, c’est que depuis long-temps je suis autant que vous fatigué de l’orgueil de Lacédémone, heureux de secouer enfin le joug de la servitude. »

Ces propositions séduisantes amènent les Argiens et les Arcadiens à Sicyone, où, en leur présence, Euphron convoque le peuple pour y établir un gouvernement fondé sur l’égalité. Dès qu’ils furent assemblés, il leur demanda de choisir des gouverneurs à leur gré. Euphron lui-même, Hippodamus, Cléandre, Acrisius et Lysandre, furent nommés. Il destitua ensuite Lysimène, commandant des troupes soldées, pour mettre à leur tête son fils Adéas. Bientôt ses largesses lui attachèrent une partie de ces troupes soldées ; il en gagna d’autres encore avec les deniers publics et sacrés qu’il n’épargnait pas.

Il confisquait le bien de ceux qu’il bannissait pour leur attachement à Lacédémone. De ses collègues, il tuait ceux-ci, exilait ceux-la ; en sorte que devenu maître absolu, il affectait ouvertement la tyrannie. Pour obtenir l’aveu des alliés, l’or était semé ; il se faisait un plaisir de les accompagner dans leurs expéditions avec ses troupes soldées.


CHAPITRE II.


Les affaires en étaient là : les Argiens circonvallaient Tricrane, forteresse située dans la Phliasie, au-dessus du temple de Junon ; les Sicyoniens fortifiaient Thyamie, sur les frontières de la Phliasie. Les Phliontins réduits par-là aux dernières extrémités, n’en persévérèrent pas moins dans leur alliance avec Lacédémone.

Que tous les historiens célèbrent les exploits des républiques du premier ordre ; pour moi je juge plus intéressant encore de produire au grand jour les actions mémorables d’une petite cité.

Les Phliasiens avaient fait alliance avec Lacédémone, dans les temps où cette illustre république était parvenue à son plus haut point de grandeur. Malgré ses revers à la bataille de Leuctres, au moment où beaucoup de périèces l’abandonnaient, où tous les hilotes et presque tous les alliés se révoltaient, où tous les Grecs, pour ainsi dire, se soulevaient contre elle, ils lui restèrent fidèles ; ils la secoururent, quoique assaillis par les peuples les plus puissans du Péloponnèse, les Argiens et les Arcadiens. Ils avaient uni leurs armes à ceux de Corinthe, d’Épidaure, de Trézène, d’Hermione, de l’Halie, de la Sicyonie et de Pellène. Arrivés près de la rivière de Lerne, le sort voulut qu’ils fissent les derniers le trajet qui conduit à Prasies, mais loin de rebrousser chemin, lors même que le chef des troupes soldées les eut abandonnés, emmenant avec lui les guerriers qui venaient de faire le trajet avant eux, ils louèrent un guide de Prasies ; et quoique les ennemis fussent près d’Amycles, ils pénétrèrent à Sparte comme ils purent : aussi, entre autres honneurs, Lacédémone leur envoya-t-elle un bœuf en signe d’hospitalité.

Lorsque les ennemis eurent évacué la Laconie, les Argiens irrités de la fidélité des Phliontins pour Lacédémone, se jetèrent en masse sur les terres de Phlionte : ils les ravagèrent, mais sans réduire les habitans ; et comme ils se retiraient après avoir commis tous les désordres possibles, les cavaliers de Phlionte les poursuivirent, et quoique seulement au nombre de soixante, ils mirent en déroute la cavalerie argienne et quelques cohortes qui protégeaient son arrière-garde. Ils tuèrent peu de monde ; mais ils dressèrent un trophée à la vue des Argiens, comme s’ils les avaient entièrement défaits.

Les Lacédémoniens et leurs alliés défendant de nouveau le passage d’Onée, les Thébains s’étaient avancés pour le franchir. Comme ceux de l’Élide et de l’Arcadie traversaient Némée, pour se joindre aux Thébains, les bannis de Phlionte leur dirent que s’ils voulaient seulement se montrer, ils prendraient Phlionte.

La proposition fut acceptée ; et la même nuit, les bannis, suivis de six cents hommes ou environ, viennent se placer sous les murs de la citadelle avec des échelles. Du haut de Tricrane, des sentinelles ayant averti, par un signal, d’une prétendue arrivée d’ennemis, Phlionte se préparait à les recevoir, lorsque des traîtres font signe à ceux qui étaient embusqués de monter : ils montent, prennent les armes qu’ils trouvent sur le rempart, poursuivent les dix sentinelles de jour (chaque cinquaine en avait fourni une), tuent l’une d’elles qui dormait, et une autre encore qui fuyait vers le temple de Junon. Bientôt toute la garnison fuit et s’élance du haut des murs qui donnaient du coté de la ville : il fut clair alors que les assaillans étaient maîtres de la forteresse.

Aux cris qui parvinrent jusque dans la ville, les habitans accoururent. Les ennemis sortirent de la forteresse et combattirent sous les portes qui conduisaient à la ville, puis se voyant assiégés, se retirèrent dans la citadelle : les hoplites y entrèrent pêle-mêle avec eux ; en sorte que l’esplanade se trouva aussitôt déserte. L’ennemi monta sur les remparts et sur les tours, d’où il faisait pleuvoir une grêle de traits sur les habitans : ceux-ci se défendaient d’en bas et combattaient au pied des rampes.

Bientôt des citoyens de Phlionte s’emparent de tours à droite, à gauche, et s’avancent tous ensemble et en désespérés contre l’ennemi qui venait de monter, le chargent, le pressent, le renferment dans un petit espace.

Pendant ce temps-là, ceux de l’Arcadie et de l’Argolide environnèrent la ville et profitèrent d’une partie plus élevée de l’enceinte pour faire une brèche au mur de la citadelle.

Les habitans combattaient à la fois et contre ceux qui occupaient déjà les murs de la citadelle, et contre les assaillans qui escaladaient l’enceinte même de la ville, et qui étaient encore sur les échelles. D’autres se trouvant aux prises avec ceux qui venaient de monter sur les tours, les embrasèrent avec le feu qu’ils trouvèrent dans les tentes : ils avaient apporté des gerbes moissonnées dans la citadelle même. Aussitôt les uns se précipitent des tours, dans la crainte des flammes ; les autres, atteints par les Phliontins, tombent au pied des murailles.

Dès qu’une fois ils eurent commencé à plier, toute la forteresse se trouva en un instant vide d’ennemis. La cavalerie alors accourut au galop : à son aspect les ennemis se retirèrent, abandonnant les échelles, les morts et les blessés, et perdirent, soit en combattant dans la citadelle, soit au dehors, au moins quatre-vingts hommes. Aussitôt s’offrit un touchant spectacle ; il fallait voir les hommes s’embrasser, se féliciter de leur délivrance, les femmes leur apporter des rafraîchissemens et pleurer de joie. La douleur et la joie se peignaient sur tous les visages.

L’année suivante, tous les Argiens et les Arcadiens entrèrent encore dans Phlionte : leur acharnement contre les Phliontins provenait de la haine qu’ils leur portaient, et de l’espérance de prendre par famine une ville qu’ils tenaient bloquée. Mais dans cette nouvelle action, la cavalerie phliasienne et la troupe d’élite, soutenues de cavaliers athéniens, ayant avec beaucoup d’avantage fondu sur eux au passage de l’Asope, les tinrent serrés le reste du jour sous les montagnes : on eût dit qu’elles veillaient pour préserver de ravage les moissons amies.

Une autre fois, l’harmoste thébain qui commandait à Sicyone, vint les attaquer avec les soldats de la garnison thébaine : il était secondé de ceux de Sicyone et de Pellène, qui dès lors suivaient les Thébains. Euphron s’était rendu à cette expédition, avec ses deux mille hommes environ de troupes soudoyées. Une partie descendit par Tricrane vers le temple de Junon, comme pour ravager la plaine : on laissa ceux de Pellène et de Sicyone sur les hauteurs, et dans la direction de Corinthe, de peur que les Phliasiens gravissant et tournant par ce côté, ne parvinssent à dominer au-dessus du temple. Les habitans de Phlionte voyant l’ennemi s’élancer dans la plaine, courent et les repoussent avec leur cavalerie et leur troupe d’élite. La plus grande partie du jour se passa en escarmouches, Euphron poursuivant les Phliasiens jusqu’aux lieux praticables pour la cavalerie, et ceux-ci à leur tour poursuivant Euphron jusqu’au temple.

Pour se retirer entièrement, les ennemis tournèrent Tricrane, parce qu’un ravin profond, qui se trouvait devant cette place, les empêchait de rejoindre Pellène par un plus court chemin. Les Phliasiens les ayant suivis sur les hauteurs, se détournèrent tout à coup, et longèrent les murs afin d’aller à la rencontre des Pelléniens et de quelques autres de leurs alliés. Les Thébains s’apercevant du mouvement des Phliasiens, se hatent de les prévenir, pour secourir les Pelléniens ; mais les cavaliers de Phlionte, qui avaient pris le devant, fondirent sur les Pelléniens, reculèrent au premier choc, donnèrent une seconde fois et les rompirent à l’aide de l’infanterie qui venait de les renforcer. Des Sicyoniens et quantité de braves Pelléniens périrent dans la déroute.

Après ces exploits, les Phliasiens dressèrent un brillant trophée, et chantèrent l’hymne de la victoire. Les Thébains et Euphron se tenaient tranquilles spectateurs du triomphe : on les eût dits accourus pour le contempler. Ensuite on se retira de part et d’autre.

Voici encore une belle action de la part des Phliasiens. Ils firent prisonnier le Pellénien Proxéne, et le congédièrent sans rançon, quoique réduits à une disette extrême. Comment n’appellerait-on pas vaillans et magnanimes des hommes qui se distinguent par de pareils traits ?

On connaît d’ailleurs leur constante fidélité envers leurs amis. Comme ils ne recueillaient rien de leurs terres, ils vivaient en partie de leurs courses sur l’ennemi, en partie de vivres qu’ils achetaient à Corinthe : c’était à travers les dangers qu’ils y allaient, ne se procurant pas facilement des fonds, trouvant à peine et des hommes qui se chargeassent du transport des provisions, et des cautions pour les bêtes de somme. Dans leur extrême disette, ils obtiennent de Charès qu’il escortera le convoi. (Lorsqu’ils furent de retour à Phlionte, ils le prièrent d’envoyer à Pellène les bouches inutiles, ce qui s’exécuta.)

Après qu’ils eurent fait les acquisitions et chargé les bêtes de somme, ils s’en retournèrent de nuit : ils n’ignoraient pas qu’on leur dresserait une embuscade, mais ils trouvaient plus dur de manquer du nécessaire que de se battre. Les Phliasiens marchaient accompagnés de Charès : l’ennemi s’offre à leur rencontre ; ils s’animent réciproquement ; à grands cris ils appellent Charès ; ils chargent avec tant de fureur qu’ils remportent la victoire, chassent l’ennemi du passage, et rentrent sains et saufs dans Phlionte avec leurs provisions. Comme ils avaient veillé toute la nuit, ils dormirent bien avant dans le jour. Dès que Charès fut levé, les cavaliers et les principaux guerriers l’abordèrent.

« Charès, lui dirent-ils, vous pouvez aujourd’hui faire une belle action. Les Sicyoniens construisent un fort sur nos frontières, avec plus d’ouvriers que de soldats : nous marcherons les premiers avec la cavalerie et l’élite de l’infanterie. S’il vous plaît de nous suivre avec vos troupes soldées, peut-être ne trouverez-vous rien à faire : ainsi qu’à Pellène, vous n’aurez qu’à paraître, et l’ennemi fuira. Si vous entrevoyez des difficultés, consultez les dieux, offrez un sacrifice : nous croyons qu’ils vous porteront à l’entreprise encore plus que nous-mêmes. Au reste, soyez-en persuadé, Charès, si vous réussissez, vous aurez tenu en respect vos adversaires, et sauvé une ville amie : illustré parmi vos compatriotes, votre nom deviendra célèbre chez les ennemis et chez les alliés. »

Charès se laisse persuader, et sacrifie. Les cavaliers phliasiens endossent la cuirasse et brident leurs chevaux ; les hoplites se fournissent de ce qui est nécessaire à une infanterie. Comme ils se rendaient tout équipés au lieu où sacrifiait Charès, ils rencontrèrent ce général et son devin, qui leur annoncèrent que les présages étaient favorables. « Attendez, leur dirent-ils, nous partons avec vous. »

On sonne la marche ; les troupes soldées s’élancent transportées d’une divine ardeur. Charès était devancé par les cavaliers et les fantassins de Phlionte, qui d’abord marchèrent vite, et doublèrent ensuite le pas. Les cavaliers allaient à toute bride ; les fantassins couraient de toutes leurs forces, autant qu’ils le pouvaient sans rompre les rangs ; Charès les suivait en diligence. Le soleil alors approchait de son couchant. On surprend l’ennemi sur les murs ; les uns se lavaient, les autres apprétaient le souper, ceux-ci pétrissaient le pain, ceux-là préparaient leur couche. A la vue de cette irruption soudaine, ils fuient épouvantés, laissant tout cet apprêt à nos braves, qui firent double chère et de ce qu’ils trouvèrent et de ce qu’ils avaient apporté. Après avoir fait des libations en action de grâces, et chanté un pæan, ils posèrent des gardes et s’endormirent. Cependant un courrier était venu de nuit informer les Corinthiens de l’affaire de Thyamie : aussitôt ils avaient recueilli à son de trompe et avec un empressement amical tous les chariots et les bêtes de somme pour transporter les blés à Phlionte ; et tant qu’avait duré l’investissement, il s’était fait chaque jour de semblables convois.


CHAPITRE III.


Voilà ce que j’avais à dire des Phliasiens, de leur loyauté envers un peuple ami, et de leur persévérante fidélité au sein même de la disette.

Environ dans le même temps, Énée de Stymphale, chef de l’Arcadie, ne pouvant souffrir ce qui se faisait à Sicyone, monta avec ses troupes à la citadelle, et rassemblant les principaux de la ville, rappela ceux qu’on avait bannis sans décret.

Euphron, épouvanté, descend au port de Sicyone, fait venir Pasimèle de Corinthe, et par son entremise livre le port aux Lacédémoniens. Il revenait à leur alliance dans laquelle, disait-il avec une ridicule jactance, il persévérait constamment ; lorsqu’on délibérait dans Sicyone si on quitterait leur parti, il avait, avec un petit nombre, rejeté cette lâche proposition ; c’était pour punir des traîtres qu’il avait établi la démocratie. « Maintenant, dit-il, c’est par moi que sont bannis tous ceux qui vous ont abandonnés ; s’il eût été en mon pouvoir, la ville se serait rendue avec moi à votre discrétion ; aujourd’hui je vous livre le port dont je me suis emparé. » il fut entendu de beaucoup de personnes ; mais qui persuada-t-il ? je l’ignore. Puisque j’ai entamé l’histoire d’Euphron, je vais la raconter en entier.

Comme la division régnait à Sicyone entre le peuple et les grands, Euphron lève dans Athènes des troupes soldées, revient, et, secondé du parti démocratique, s’empare de la ville ; cependant la citadelle était au pouvoir d’un harmoste thébain. Voyant bien qu’il ne serait pas maître absolu tant que les Thébains auraient la citadelle, Euphron ramasse de l’argent et se transporte à Thèbes, dans l’espoir que ses largesses persuaderaient aux Thébains d’exiler les grands, et de le rétablir dans sa première autorité. Mais les premiers bannis, instruits de son voyage et de son projet, vont aussi à Thèbes pour le traverser. Ils voient qu’il a gagné la faveur des magistrats ; la crainte qu’il ne les fasse entrer dans ses vues les rend supérieurs à tout danger ; ils l’égorgent dans la citadelle, sous les yeux des magistrats et du sénat assemblé. Les magistrats firent comparaître devant le sénat les meurtriers, et parlèrent en ces termes :

« Citoyens, nous vous dénonçons ces meurtriers comme dignes de mort. Les sages ne commettent ni injustice ni impiété ; les méchans qui s’en rendent coupables, tâchent du moins de rester ignorés ; ceux-ci surpassant en audace, en scélératesse les plus pervers des mortels, ont cherché les regards de vos magistrats, la présence de juges arbitres souverains de la vie et de la mort, pour assassiner un des principaux Sicyoniens. S’ils ne subissent pas le dernier supplice, qui viendra parmi nous avec confiance ? qui osera désormais communiquer avec nous, s’il est permis au premier venu de tuer un homme avant qu’il ait exposé le sujet qui l’amène ? Nous vous dénonçons donc ces meurtriers comme des impies, des ennemis des lois, dont l’audace a bravé la république : vous avez entendu ; infligez-leur la peine qu’ils vous paraissent mériter. »

Ainsi parlèrent les magistrats. Tous les meurtriers nièrent le fait, à l’exception d’un seul, qui entreprit de se justifier :

« Thébains, leur dit-il, il est impossible qu’un homme vous brave lorsqu’il vous sait maîtres absolus de ses jours. Dans quelle confiance ai-je tué ici Euphron ? c’est parce que ce meurtre me semblait juste, et que je pensais qu’il aurait votre approbation. Archias et Hypate étaient aussi coupables qu’Euphron : vous les avez fait mourir sur-le-champ, et sans forme de procès, persuadés que des impies et des traîtres reconnus, que des usurpateurs de la puissance souveraine, sont déjà condamnés à mort par la voix publique. Euphron ne réunissait-il pas tous ces titres odieux ? n’a-t-il pas dépouillé les temples des offrandes d’or et d’argent qui les décoraient ? est-il un traître plus insigne que l’homme qui, dévoué aux Lacédémoniens, les abandonne pour vous ; qui ensuite, après vous avoir donné sa foi, vous trahit vous-mêmes et livre le port à vos adversaires ? Est-il une tyrannie plus marquée que d’avoir accordé à des esclaves la liberté, et même le droit de citoyen ; que d’avoir exilé, dépouillé, tué, non des pervers, mais ceux dont la vue l’offensait ? et n’étaient-ce pas toujours les meilleurs citoyens ?

« Rentré dans sa ville avec le secours des Athéniens, vos ennemis mortels, il attaque à main armée votre harmoste ; ne pouvant le chasser de la citadelle, il recueille de l’or et se transporte ici. S’il eût pris ouvertement les armes contre vous, vous me sauriez gré de l’avoir immolé ; je l’ai puni d’avoir apporté de l’or pour vous corrompre, pour vous engager à lui rendre toute autorité ; pourriez-vous donc me condamner justement à mort ? Ceux que l’on contraint par la force des armes éprouvent une violence ; mais du moins ne les voit-on pas chargés d’un crime. Quant à ceux que l’on corrompt par argent, on leur nuit en même temps qu’on les couvre d’opprobre.

« Si Euphron eût été mon ennemi et votre ami, je l’avoue, j’aurais eu tort de le tuer ; mais un homme qui vous a trahis était-il plus mon ennemi que le votre ? Il est venu ici, dira quelqu’un, sur la foi publique. Comment, si on l’eût tué hors de votre ville on mériterait des louanges, et parce qu’à ses anciens crimes il venait en ajouter de nouveaux ou prétendra qu’il n’a pas été tué justement ! Mais est-il chez les Grecs des traités qui favorisent les traîtres, les tyrans, les déserteurs ? Avez-vous donc oublié le décret qui porte qu’on pourra saisir les bannis dans toutes les villes alliées ? Or, celui qui, étant banni, est revenu sans un décret de la confédération, peut-on le dire injustement tué ? Oui, Thébains, si vous me faites mourir, vous vengerez la mort de votre plus grand ennemi ; si vous me renvoyez absous, vous vengerez vos propres injures et celles de tous vos alliés. »

Les Thébains, d’après ce discours, prononcèrent qu’Euphron avait subi un juste châtiment ; mais ses concitoyens le jugeant homme de bien, remportèrent son corps et lui donnérent sépulture dans la place publique : ils le révèrent comme le protecteur de leur ville. C’est ainsi que, pour l’ordinaire, nous estimons gens de bien ceux qui ont droit à notre reconnaissance. Voilà l’histoire d’Euphron ; je reviens à mon sujet.


CHAPITRE IV.


Les Phliasiens circonvallaient encore Thyamie en présence de Charès, lorsque les bannis de Sicyone s’emparèrent d’Orope. Les Athéniens ayant conduit toutes leurs troupes au secours d’Orope, et rappelé Charès, les Sicyoniens reprirent leur port avec l’aide des Arcadiens. Quant aux Athéniens, se voyant abandonnés de tous leurs alliés, ils se retirèrent et confièrent Orope à la foi des Thébains, jusqu’à ce qu’on eût prononcé sur le différend.

Lycomède, observant qu’Athénes se plaignait des charges qu’elle supportait pour la cause des alliés, sans être payée d’un juste retour, détermina les dix mille députés à faire alliance avec cette république. D’abord quelques Athéniens témoignaient de la répugnance, étant amis de Lacédémone, à s’allier avec ses adversaires ; mais après avoir bien réfléchi, ils trouvèrent qu’il n’importait pas moins aux Lacédémoniens qu’à eux-mêmes, que les Arcadiens sussent se passer des Thébains, et finirent par accepter cette alliance. Lycomède, qui l’avait négociée, se retirant d’Athénes, mourut par un étrange accident. En effet, après avoir choisi entre beaucoup de vaisseaux, après être convenu avec le pilote de le transporter où il voudrait, il s’était décidé pour le lieu où s’étaient retirés les bannis : sa mort n’empêcha pas l’entière exécution du traité.

Démotion déclara dans l’assemblée du peuple d’Athènes, que l’on faisait sagement de lier amitié avec les Arcadiens ; mais il ajouta qu’il fallait s’efforcer de retenir Corinthe dans la dépendance athénienne. A cette nouvelle, les Corinthiens envoyérent des troupes en diligence dans celles de leurs villes où les Athéniens avaient garnison, et leur signifièrent de se retirer ; leur protection devenait inutile. Ils obéirent. Lorsque ces troupes furent de retour dans la ville, les Corinthiens publièrent que les Athéniens qui auraient à se plaindre se présentassent ; on leur rendrait justice.

Les choses en étaient la, lorsque Charès aborda à Cenchrée avec la flotte. Informé de ce qui s’était passé, sur la nouvelle de quelque entreprise, il venait, disait-il, offrir ses services. On le remercia ; mais loin de recevoir ses galères dans le port, il fut invité à s’éloigner. Quant aux hoplites, on les congédia, après les avoir satisfaits. Ce fut ainsi que les Athéniens partirent de Corinthe. Ils étaient obligés, à cause de leur alliance, d’envoyer des secours de cavalerie aux Arcadiens s’il leur survenait une guerre ; mais ils ne se permettaient en Laconie aucun acte d’hostilité.

Les Corinthiens, de leur côté, considérant que vaincus précédemment par terre, en butte à de nouveaux ennemis, ils couraient les plus grands dangers, résolurent une levée d’infanterie et de cavalerie soudoyées, autant pour la garde de la ville que pour incommoder l’ennemi. En même temps ils envoyèrent à Thèbes, pour savoir s’ils seraient admis à demander la paix. Après avoir obtenu une réponse favorable, ils sollicitèrent la permission d’en conférer avec les alliés ; ils feraient la paix avec ceux qui la voudraient, et laisseraient combattre ceux qui préféreraient la guerre. Les Thébains ayant encore accordé cette demande, les Corinthiens vinrent à Lacédémone, et prononcèrent ce discours :

« Lacédémoniens, nous venons ici en qualité d’amis ; nous vous prions, s’il est quelque moyen d’éviter notre ruine totale en continuant la guerre, de nous l’indiquer ; si vous nous croyez sans ressource, et que la paix vous soit utile comme à nous, nous vous invitons à la négocier de concert ; car c’est avec vous surtout que nous désirons nous mettre à l’abri de l’orage. Si vous pensez qu’il est de votre intérêt de continuer la guerre, permettez que nous fassions la paix. Échappés au péril, et subsistant toujours, nous pourrons peut-être par la suite vous rendre encore de nouveaux services ; en périssant aujourd’hui, il est évident que nous ne pourrons plus vous servir. »

D’après ce discours, les Lacédémoniens conseillérent aux Corinthiens de faire la paix ; ils laissaient leurs alliés libres de se reposer s’ils ne voulaient pas faire la guerre avec eux : ils disaient qu’ils étaient résolus de la continuer et de s’abandonner à la Providence ; que jamais ils ne se laisseraient enlever Messène, qu’ils tenaient de leurs ancêtres.

Sur cette réponse, les Corinthiens allèrent à Thèbes pour la conclusion de la paix : les Thébains voulaient qu’ils jurassent aussi ligue offensive et défensive. Ceux-ci répondirent qu’une telle ligue n’était pas une paix, mais un passage d’une guerre à une autre ; que s’il leur plaisait, ils préféreraient la paix sous de justes conditions. Les Thébains, pénétrés d’admiration pour un peuple qui, même dans le danger, refusait de se liguer contre des bienfaiteurs, leur accordèrent la paix à eux, aux Phliasiens ét à tous ceux qui les avaient accompagnés à Thèbes, à condition qu’ils observeraicnt la plus exacte neutralité.

Le traité conclu et ratifié par le serment, les Phliasiens quittèrent aussitôt Thyamie ; mais les Argieus, qui avaient juré la paix aux mêmes conditions, ne pouvant obtenir que les bannis de Phlionte gardassent Tricrane comme leur propre cité, les prirent sous leur protection et mirent garnison dans cette place ; ils se prétendaient propriétaires d’un pays qu’ils ravageaient peu auparavant comme ennemi. Les Phliasiens firent des réclamations : les Argiens n’y eurent aucun égard.

Presque dans le même temps mourut Denys l’ancien : son fils, qui lui succéda, envoya douze trirémes aux Lacédémoniens, sous le commandement de Timocrate. Celui-ci arrive, les aide à reprendre Sellasie, et s’en retourne en Sicile.

Peu de temps après, lcs Éléens s’emparèrent de Lasione, ville autrefois de leur dépendance, qui appartenait alors à l’Arcadie. Les Arcadiens, ne s’oubliant pas, ordonnent une levée et partent aussitôt. Les Éléens leur opposent quatre cents cavaliers et trois cents fantassins. Ils avaient campé de jour dans une vaste plaine : les Arcadiens gagnérent de nuit le sommet de la montagne qui dominait les Éléens, et descendirent contre eux dès le point du jour. Ceux-ci, à la vue d’un ennemi qui avait l’avantage du nombre et du lieu, et dont ils se trouvaient éloignés, voulurent faire retraite ; mais, retenus par la honte, ils en viennent aux mains et fuient au premier choc. lls perdirent beaucoup d’hommes et d’armes, en exécutant cette retraite par des lieux difficiles.

Après ces exploits, les Arcadiens marchèrent contre les villes des Acroréens ; et les ayant prises, à la réserve de Thrauste, ils arrivèrent à Olympie. Ils fortifièrent d’une tranchée le temple de Saturne, y mirent garnison, puis s’emparèrent du mont Olympe, et prirent Margane par intelligence. Ces nouveaux revers découragèrent entièrement les Éléens : ceux d’Arcadie pénétrèrent dans leur ville, jusqu’à la place publique ; mais la cavalerie éléenne bien soutenue les repoussa, en tua une partie, et dressa un trophée.

Depuis quelque temps il y avait division dans Élis. Les partisans de Charopus, de Thrasonidas et d’Argius, voulaient la démocratie : l’oligarchie était demandée par la faction Stalcas, Hippias et Stratole ; mais les Arcadiens, qui avaient une grande armée, semblaient incliner pour le parti qui demandait la démocratie ; la faction Charopus enhardie traite donc avec les Arcadiens, et par leur entremise s’empare de la citadelle. A l’instant les cavaliers éléens y montent accompagnés des trois cents, en chassent l’ennemi et bannissent Argus, Charopus, et avec eux quatre cents citoyens environ de la même faction. Peu après, ces bannis aidés de quelques Arcadiens, s’emparèrent de Pylos, où émigrèrent en foule d’autres habitans, partisans de la démocratie, parce qu’ils se voyaient, grâces à la valeur des bannis, en possession d’une belle place et secondés d’un puissant allié.

Les Arcadiens entrèrent de nouveau dans l’Élide ; les bannis leur avaient persuadé que la ville se rendrait, mais elle était défendue par les Achéens, alors amis des Éléens ; en sorte que ceux d’Arcadie se retirèrent sans avoir fait autre chose que ravager le territoire. Ils en étaient à peine sortis qu’ils apprennent que les Pelléniens sont dans l’Élide ; ils font une grande traite toute la nuit, et prennent Olure, ville des Pelléniens, redevenus pour lors alliés de Sparte. A la nouvelle de la prise d’Olure, les Pelléniens, après un long circuit et beaucoup d’efforts, arrivent enfin dans leur ville, combattent les Arcadiens qui étaient dans Olure, et leurs concitoyens qu’on avait armés : quoiqu’en petit nombre, ils ne se donnèrent point de repos qu’ils n’eussent repris la place.

Ceux d’Arcadie entrèrent encore une autre fois dans l’Élide. Comme ils étaient campés entre Cylléne et la ville, les Éléens les attaquèrent : les Arcadiens soutinrent le choc, et vainquirent. Le général éléen Andromaque, qui avait conseillé de livrer bataille, se donna la mort ; les troupes éléennes se retirèrent dans la ville. Dans cette action périt aussi le Spartiate Soclidas ; car Sparte avait alors fait alliance avec l’Élide.

Les Éléens, ainsi renfermés dans leurs murs, députèrent vers les Lacédémoniens pour les prier d’entrer en Arcadie, persuadés qu’on chasserait les Arcadiens en les attaquant de deux côtés. Archidamus se met donc en campagne, prend Cromne, et de ses douze cohortes en laisse trois en garnison, puis revient dans sa patrie.

Les Arcadiens, qui n’avaient pas encore licencié leurs troupes, accoururent à Cromne, l’enfermèrent d’un double retranchement où ils se campèrent, et l’assiégèrent ainsi. Lacédémone, indignée de ce siège, envoie une armée ; c’était encore Archidamus qui la commandait. Il part, ravage tout ce qu’il peut de l’Arcadie et de la Sciritide, et se sert de tous les moyens pour la levée du siège ; mais les Arcadiens n’étaient pas effrayés ; ils se riaient de ces vains efforts.

Archidamus, ayant remarqué une colline à travers laquelle les assiégeans avaient tiré leur circonvallation extérieure, crut qu’en s’en emparant ils ne pourraient plus rester dans leurs lignes ; mais comme il tournait avec ses troupes pour y arriver, ses peltastes, qui formaient l’avant-garde, ayant vu les Éparites hors du retranchement, les attaquent, soutenus des cavaliers qui tentaient de forcer la colline avec eux. Ces Éparites, loin de plier, restaient fermes dans leurs rangs. On revient à la charge ; mais loin de céder le terrain même alors, ils vont au devant d’eux à grands cris. Archidamus accourt en tournant par le grand chemin qui allait à Cromne : ses soldats marchaient sur deux de hauteur.

Les deux armées s’approchent ; Archidamus, défilant à cause du peu d’espace du chemin, tandis que les Arcadiens se serraient unissant leurs boucliers, ne fut pas en état de résister à la multitude. Bientôt il est percé d’outre en outre à la cuisse ; bientôt périssent sous ses yeux Polyénidas, Chilon son beau-frère, et tous les braves qui, au nombre de trente environ, combattaient autour de sa personne. Il quitta le chemin étroit pour gagner la plaine, où il se rangea en bataille. Les Arcadiens restèrent dans la même position, inférieurs en nombre, mais supérieurs par le courage, puisqu’ils poursuivaient une troupe qui lâchait pied et dont on avait tué quelques hommes. Les Lacédémoniens au contraire étaient consternés ; ils voyaient Archidamus blessé ; ils entendaient nommer les morts : c’étaient les plus courageux et presque les plus distingués de Sparte.

On s’approche enfin : « Pourquoi combattre ? s’écrie un des anciens ; pourquoi ne ferions-nous pas une trève ? » Ce mot est accueilli, et la trève conclue. Les Lacédémoniens se retirent après avoir enlevé les morts : les Arcadiens retournent au lieu d’où ils avaient commencé la charge, et dressent un trophée.

Tandis que les Arcadiens étaient devant Cromne, les Éléens marchèrent contre Pylos, dont s’étaient emparés les bannis de l’Élide. Ils rencontrent les Pyliens repoussés de Thalames ; aussitôt ils ordonnent à leur cavalerie de charger : quelques ennemis tombent sous leurs coups ; le reste poussé sur une colline, en fut délogé par l’infanterie éléenne, qui en tua une partie, et fit environ deux cents prisonniers. On vendit les soldats mercenaires ; les bannis furent égorgés, et Pylos prise avec ses habitans destitués de tout secours. Margane subit le même sort.

Quelque temps après, les Lacédémoniens font de nuit une nouvelle course, vers Cromne, se rendent maîtres de la partie du retranchement que défendaient les Argiens et les Lacédémoniens assiégés. Tous ceux qui épiaient le moment sortirent ; le reste, prévenu par les Arcadiens qui accoururent, fut renfermé de nouveau dans la ville, pris et distribué entre les Thébains, les Argiens, les Messéniens et les Arcadiens. Le nombre des Spartiates et des périèces montait a plus de cent.

Les Arcadiens n’étant plus retenus à Cromne, retournèrent en Élide, renforcèrent la garnison d’Olympie, et, comme l’année olympique approchait, se préparèrent à célébrer les jeux olympiques avec ceux de Pise, qui prétendaient avoir eu les premiers l’intendance de ces jeux sacrés. Déjà sont arrivés et le mois où se célèbrent les jeux et les jours du plus auguste rassemblement. Les Éléens s’arment ouvertement, appellent à eux les Achéens, et s’acheminent vers Olympie. Les Arcadiens, loin de s’attendre à cette irruption, avaient réglé avec ceux de Pise les apprêts de la fête ; déjà, par leurs ordres, s’étaient exécutés les courses et des chars et des chevaux et les jeux du pentathle, à l’exception de la lutte qui avait lien non dans le stade, mais entre le stade et l’autel ; car déjà les Éléens en armes paraissaient près le bois sacré ; les Arcadiens ne s’étaient pas avancés plus loin que la riviere du Cladée, qui coule le long de l’Altis, puis se décharge dans l’Alphée. Ce fut là qu’ils se rangèrent avec deux mille hoplites argiens, et environ quatre cents cavaliers d’Athènes.

Les Éléens se portèrent de l’autre côté de la rivière du Cladée, d’où aussitôt, après avoir sacrifié, ils s’avancèrent pour combattre. Quoique auparavant méprisés de ceux d’Argos et d’Arcadie comme mauvais guerriers, quoique dédaignés des Achéens et des Athéniens, leur valeur, ce jour-là, étonna les alliés. Les Arcadiens, qui soutinrent le premier choc, furent bientôt mis en déroute : les Argiens accouraient ; les Éléens les défirent aussi et les poursuivirent jusqu’à l’espace qui est entre le sénat, le temple de Vesta et le théâtre voisin de ce temple ; ils les pressèrent prés de l’autel avec une ardeur toujours égale : cependant assaillis de traits lancés des portiques, du sénat et du grand temple, et combattant sur un plan inférieur, ils perdirent quelques hommes avec Stratoclès, qui commandait les trois-cents.

Après cette action, ils se retirèrent dans leur camp. Les Arcadiens et leurs alliés redoutant l’attaque du lendemain, ne cessèrent pendant la nuit d’abattre les loges de bois qu’on avait dressées avec beaucoup de peine, et de s’entourer de palissades. Le jour suivant, les Éléens ayant vu leur défense, et le haut des temples garni de soldats, retournèrent dans leur ville, après avoir déployé tout le courage qu’un dieu peut en un jour inspirer à des mortels, et que le plus long exercice ne saurait remplacer.

Cependant les Mantinéens, n’approuvant pas que les principaux d’Arcadie employassent les deniers sacrés à leur besoin et à l’entretien des Éparites, décrétèrent les premiers qu’on ne toucherait plus à l’argent sacré, puis levèrent le contingent destiné à la solde des Éparites et l’envoyèrent aux magistrats chargés de la distribution. Ceux-ci prétendent qu’on attente à la constitution arcadique et citent les magistrats mantinéens devant les dix mille députés. Ces magistrats refusent de comparaître ; on envoie des Éparites chargés de les y contraindre. Mantinée ferme aussitôt ses portes.

Mais bientôt même des députés du conseil des dix mille déclarèrent qu’on ne devait pas toucher à l’argent sacré, ni attirer le courroux des dieux jusque sur la postérité la plus reculée. Dès qu’on eut arrêté dans le conseil qu’on s’abstiendrait des deniers sacrés, les Éparites, qui ne pouvaient vivre faute de solde, se débandèrent ; d’autres, qui se voyaient quelque ressource, s’encouragèrent à succéder aux Éparites ; ils se les asserviraient, bien loin d’en dépendre. Les principaux d’Arcadie, qui avaient manié cet argent sacré, prévoyant bien que s’ils étaient forcés de rendre des comptes, ils exposaient leurs têtes, envoyèrent dire aux Thébains que s’ils ne prenaient les armes, l’Arcadie pourrait bien revenir au parti de Lacédémone.

Comme ils se disposaient à marcher, le conseil arcadique, à la persuasion des mieux intentionnés pour le Péloponnèse, leur envoya des députés qui les invitèrent à ne pas venir sans qu’on les appelât. En adoptant cette mesure, on considérait que l’on n’avait pas besoin de guerre ; on pensait qu’il ne fallait plus contester la surintendance du temple de Jupiter Olympyen ; qu’en la restituant, ils feraient un acte de justice et de piété et se rendraient agréables au dieu. Les Éléens aussi goûtèrent ces dispositions ; il fut donc arrêté de part et d’autre qu’on ferait la paix.

Elle fut conclue et jurée par les Tégéates et autres, ainsi que par le général athénien, qui se trouvait à Tégée avec trois cents hoplites bœotiens. Les Arcadiens, qui séjournaient dans cette ville, se livraient à la bonne chère et à la joie, faisaient des libations et chantaient des pæans en l’honneur de la paix, lorsque l’harmoste thébain et ceux des magistrats d’Arcadie, qui craignaient la reddition des comptes, secondés des Bœotiens et des Éparites du même parti, fermèrent les portes de Tégée et envoyerent au milieu des banquets saisir les principaux d’entre eux. Comme de toutes les villes il était accouru des Arcadiens, tous voulant la paix, on en prit nécessairement un si grand nombre que la commune et la prison furent remplies.

On avait beaucoup de prisonniers ; mais plusieurs s’étaient échappés par-dessus les murs, quelques-uns même par les portes : car ils ne comptaient d’ennemis que parmi les coupables qui redoutaient la rigueur des lois. Cependant l’harmoste thébain et les auteurs de cette tragédie étaient fort en peine de ce qu’ils avaient fait peu de prisonniers parmi les Mantinéens, à qui surtout ils en voulaient et qui, vu la proximité de leur ville, s’étaient presque tous retirés chez eux.

Au point du jour, les Mantinéens, instruits de ce qui se passait, députent vers les villes d’Arcadie, les exhortent à se mettre sous les armes et à garder leurs murs ; ce qui fut exécuté. Ils envoient en même temps à Tégée redemander les détenus ; ils trouvaient injuste qu’on attentât à la vie et à la liberté d’aucun Arcadien : si l’on avait à se plaindre de quelques-uns d’eux, ajoutaient les députés, Mantinée s’engageait à présenter au conseil arcadique tous ceux contre qui on porterait plainte.

Le général thébain, ne sachant qu’opposer à ces représentations, les met tous en liberté, convoque pour le lendemain une assemblée où se trouveraient tous les Arcadiens qui voudraient s’y rendre et leur dit pour sa justificatinn, qu’il a été trompé : on lui avait rapporté que les Lacédémoniens étaient en armes sur la frontière et que quelques Arcadiens devaient livrer la place. Convaincus de la fausseté de cette allégation, ils le laissent ; ils envoient à Thèbes demander sa tête en réparation.

On prétend qu’Épaminondas, alors général thébain, répondit qu’il avait moins failli à les arréter qu’à les mettre en liberté. « Quoi, dit-il, lorsque nous prenons les armes pour votre défense, vous faites la paix sans notre participation ! y aurait-il donc de l’injustice à vous accuser de perfidie ? Apprenez que nous entrerons en Arcadie et que, secondés de ceux qui tiennent à notre parti, nous y porterons la guerre. »


CHAPITRE V.


La nouvelle parvint aux villes et au conseil arcadique. Les Mantinéens et ceux d’Arcadie, bien intentionnés pour le Péloponnèse, comprirent, comme ceux de l’Élide et d’Achaïe, que les Thébains prétendaient épuiser le Péloponnèse pour l’asservir sans peine : « Pourquoi veulent-ils que nous fassions la guerre ? est-ce pour que nous nous entr’égorgions et que leur médiation devienne nécessaire ? Pourquoi ces préparatifs de guerre, lorsque nous déclarons que leur protection nous est inutile ? N’est-il pas clair que c’est contre nous qu’ils se disposent à une campagne ? » Ces peuples envoient aussitôt demander des secours à Athènes : des députés, pris parmi les Éparites, vont à Lacédémone pour l’exhorter à empêcher d’un commun effort toute tentative contre la liberté du Péloponnèse. Quant au commandement, il fut arrêté que chacun l’exercerait dans son pays.

Au milieu de ces événemens, Épaminondas sortit avec tous les Bœotiens, les Eubéens et beaucoup de Thessaliens qu’envoyaient Alexandre et les ennemis de ce tyran de Phère. Les Phocéens ne le suivirent pas, alléguant que leur alliance n’était que défensive, qu’aucun article ne les appelait sous les étendards des Thébains agresseurs. Mais il se persuadait que dans le Péloponnèse il aurait à sa discrétion les Argiens, les Messéniens et ceux des Acarnaniens qui tenaient à son parti, tels que les Tégéates, les Mégalopolitains, les Asthéates, les Palantins, et que les petites villes enclavées parmi eux seraient contraintes de marcher.

Épaminondas se met promptement en campagne : arrivé à Némée, il s’y arrête, dans l’espérance de prendre les Athéniens au passage ; il jugeait leur défaite importante, tant pour rassurer son parti que pour décourager l’ennemi : il pensait que l’abaissement d’Athènes serait l’exaltation de Thèbes.

Pendant ce temps, se rendirent à Mantinée tous les Péloponnésiens qui tenaient pour cette ville : d’un autre côté, Épaminondas, instruit que les Athéniens, au lien de marcher par terre, s’apprêtent à mettre à la voile et à traverser la Laconie pour venir au secours des Arcadiens, sort de Némée, et va camper devant Tégée. Je ne dirai pas que cette expédition lui ait réussi ; mais dans ce qui demandait intrépidité et prévoyance, ce général me semble n’avoir rien laissé à désirer.

Je le loue avant tout d’avoir campé dans l’enceinte de Tégée, où, plus en sûreté que s’il eût été hors des murs, il cachait mieux ses projets à l’ennemi, et se procurait facilement ce qui lui était nécessaire ; tandis que ses adversaires, campés dans la plaine, laissaient apercevoir ou leurs sages manœuvres, ou leurs fautes : quoiqu’il se crût supérieur en forces, lorsqu’il leur croyait l’avantage du lieu, il ne les attaquait pas. Cependant le temps s’écoulait, et aucune ville ne se déclarait en sa faveur ; il crut alors un grand exploit nécessaire, ou c’en était fait de sa gloire passée.

Apprenant donc que les ennemis s’étaient fortifiés dans Mantinée, qu’ils appelaient Agésilas, que ce prince, parti de Lacédémone avec toutes ses forces, était à Pelléne, il ordonne à ses troupes de prendre leur repas, donne l’ordre du départ, et va droit à Sparte. Si, grâces à une divinité protectrice, un Crétois ne fût venu avertir Agésilas de l’approche de l’armée thébaine, Sparte, absolument sans défense, était prise comme un nid d’oiseaux. Mais Agésilas, informé à temps, avait prévenu l’arrivée de l’ennemi ; et les Spartiates, distribués en différens postes, gardaient la ville : ils se trouvaient cependant en fort petit nombre ; car toute leur cavalerie était allée en Arcadie avec les troupes soudoyées, et trois des douze compagnies.

Épaminondas, arrivé près de Sparte, évita d’attaquer par un terrain uni, où les Spartiates, du haut de leurs maisons, l’eussent accablé de traits. il évita aussi les accès trop serrés, où peu de combattans font plus que le grand nombre ; mais après s’être emparé d’un poste avantageux, au lieu de gravir, il s’avança vers la ville par une pente favorable. Ce qui arriva ensuite peut s’appeler un coup du ciel, ou bien on doit dire qu’aucune force ne résiste à des désespérés. Archidamus, à la tête de moins de cent hommes. venait de traverser l’Eurotas : vainqueur d’un grand obstacle, déjà il marchait à l’ennemi. Il paraît avec sa troupe ; le combat s’engage : au premier choc, ces guerriers, qui, pleins de feu, venaient de triompher des Lacédémoniens, ces mêmes hommes, qui avaient absolument l’avantage et du nombre et du lieu, reculent et prennent la fuite ; les premiers rangs de l’armée d’Épaminondas sont taillés en pièces. Les Lacédémoniens, emportés un peu trop loin par l’ardeur de la victoire, perdirent aussi des leurs : il semblait que la divinité avait marqué les bornes de leur triomphe.

Archidamus dressa un trophée où il avait vaincu, et rendit les morts par composition. Épaminondas, prévoyant l’arrivée des Arcadiens, ne voulut pas les avoir sur les bras avec toutes les forces réunies de Lacédémone, qui d’ailleurs étaient triomphantes, lorsque les siennes étaient abattues. Il se retira donc en grande diligence à Tégée : tandis que ses hoplites y reprenaient haleine, il envoya ses cavaliers contre Mantinée ; il leur demandait de la constance, et leur représentait que les Mantinéens tenaient leur bétail hors de la ville, et qu’ils étaient tous occupés à transporter chez eux leurs récoltes.

Ces cavaliers se mettent en marche. Mais la cavalerie athénienne, étant partie d’Éleusis et ayant soupé dans l’isthme, passa à Cléone, et se rendit à Mantinée, dans l’enceinte de laquelle elle campa. Certains de l’approche de l’ennemi, les Mantinéens supplièrent la cavalerie athénienne de les secourir si elle le pouvait : ils dirent que tout leur bétail et leurs ouvriers, que beaucoup d’enfans et de vieillards de condition libre, étaient dans les champs. Les Athéniens, instruits de ce qui se passait, se décident à les secourir, quoiqu’ils n’eussent dîné, ni eux ni leurs chevaux.

Qui dans cette conjoncture n’admirerait pas leur valeur ? Ils voyaient un ennemi bien plus nombreux ; leur cavalerie avait éprouvé un échec à Corinthe ; ils allaient se mesurer contre des Thébains et des Thessaliens, cavaliers très renommés : fermant les yeux à ces considérations, se croyant déshonorés si leur présence devenait inutile à des alliés, et d’ailleurs jaloux de conserver la gloire de leurs ancétres, ils ne virent pas plutot l’ennemi qu’ils le chargèrent avec furie. Par-là ils conservèrent aux Mantinéens tout ce qu’ils avaient hors de la ville : s’ils perdirent des braves, ils en tuèrent, car il n’y avait d’arme si courte dont on ne s’atteignît réciproquement. Les Athéniens enlevèrent ensuite leurs morts, et par composition en rendirent aux Thébains.

Épaminondas considérait que sous peu de jours il partirait nécessairement, car le temps destiné à l’expédition approchait ; que s’il abandonnait ceux qu’il était venu secourir, ce serait les exposer à perdre sa réputation, puisqu’à Sparte une poignée d’hommes avait battu ses nombreux hoplites, et qu’à Mantinée sa cavalerie avait eu le dessous ; puisque enfin son expédition dans le Péloponnèse avait amené la ligue de Lacédémone avec l’Arcadie, l’Achaïe, l’Élide et l’Attique. ll jugea donc impossible de s’éloigner sans un nouveau combat, persuadé que la victoire réparerait tous ses désavantages ; que s’il mourait, il lui serait glorieux de quitter la vie en s’efforçant d’acquérir à son pays l’empire du Péloponnèse.

Qu’il ait eu ces nobles sentimens, je ne m’en étonne pas ; ils appartiennent à toutes les âmes généreuses : mais qu’il ait dressé son armée à ne se rebuter d’aucune fatigue ni le jour ni la nuit, à ne redouter aucun péril, et obéir même dans la détresse, voila ce qui me semble plus étonnant encore. Au dernier ordre qu’il leur donna de se préparer au combat, les cavaliers, empressés de lui plaire, polissaient leurs casques, et même, comme s’ils eussent été Thébains, des hoplites d’Arcadie traçaient des massues sur leurs boucliers ; tous aiguisaient leurs piques et leurs épées, et nettoyaient leurs boucliers. Après ces préparatifs il les emmène ; mais que fit-il ? c’est ce qu’il est intéressant de considérer.

D’abord il rangea son armée en bataille : c’était annoncer qu’il se préparait à combattre. Quand il eut adopté l’ordre convenable, il ne la mena pas droit aux ennemis ; mais se dirigeant vers les montagnes qui étaient vis-à-vis de lui, à l’occident de Tégée, il leur fit croire qu’il ne combattrait pas ce jour-là. Arrivé à la montagne, il déploya sa ligne et fit mettre bas les armes au pied des tertres ; on eut dit qu’il voulait seulement asseoir son camp. Par ce stratagème, il amortit l’ardeur de l’ennemi qui se disposait au combat, et rompit son ordre de bataille. Mais tout à coup plaçant en avant sur le front de sa phalange les lochos (bataillons) qui marchaient sur son flanc, il dispose en une masse solide propre à l’attaque le corps qu’il commandait en personne, puis il ordonne aux troupes de reprendre leurs armes et marche a leur tête.

Ses ennemis, surpris par sa marche, se mirent de toutes parts en mouvement ; les uns formaient leurs rangs, les autres accouraient les reprendre, ceux-ci bridaient leurs chevaux, ceux-la endossaient la cuirasse ; on eût dit qu’ils marchaient moins à une action qu’à une défaite. Pour lui, il conduisait son armée comme une galère qui se présente par la proue, assuré qu’il lui suffisait d’enfoncer par son choc l’ennemi sur un point, pour obtenir sur le reste de la ligne une victoire complète. il se préparait en effet à combattre avec ses meilleurs soldats et tenait éloignés les moins aguerris, sachant bien que si ces derniers avaient le dessous, il découragerait les siens, en même temps qu’il fortifierait le parti contraire.

Sans entreméler ses cavaliers de gens de pied, l’ennemi les avait formés sur un ordre profond, comme si c’eût été des hoplites. Épaminondas, au contraire, avait fortifié sa cavalerie en l’entremêlant d’infanterie légère. Il se flattait que s’il enfonçait les escadrons, toute l’armée serait vaincue. En effet, on trouve difficilement des guerriers qui veuillent rester fermes quand ils voient leurs compagnons en fuite. Mais pour contenir les Athéniens qui étaient à l’aile gauche et les empécher d’aller au secours de ceux qui étaient près d’eux, il leur opposa, sur les collines, des cavaliers et des fantassins, et par cette manœuvre il leur faisait craindre, s’ils remuaient, d’être pris en queue.

Tel fut son plan d’attaque, et le succès répondit à ses espérances. En effet, plus fort sur le point qu’il avait attaqué en personne, il y avait enfoncé la ligne, quand un coup mortel l’atteignit. Ses troupes, dès lors, furent incapables de profiter de la victoire. Au lieu de presser de l’épée la phalange qu’elle avait enfoncée et qui fuyait, son infanterie resta immobile sur le terrain où s’était engagée l’attaque. A l’aile droite, la cavalerie ennemie avait pareillement fui ; mais celle des Thébains, loin de poursuivre et de faire main basse sur les cavaliers et les fantassins, saisie d’une frayeur soudaine, se retira comme vaincue du milieu des fuyards. Les hamippes et les peltastes, qui venaient de vaincre avec la cavalerie, passaient en vainqueurs à l’aile gauche ; mais ils furent presque tous taillés en pièces par les Athéniens.

L’issue du combat trompa l’attente générale. Il n’y avait personne qui ne crût, en voyant presque tous les Grecs rassemblés, que si on livrait bataille, les vaincus ne prissent la loi du plus fort ; mais la divinité permit que les deux partis dressassent un trophée en qualité de vainqueurs, et sans opposition ni de part ni d’autre. Les deux partis, comme s’ils avaient vaincu, rendirent les morts par composition ; tous deux les reçurent par composition. Tous deux se prétendirent victorieux sans avoir gagné ni pays ni ville, sans avoir plus agrandi leur domination qu’avant le combat. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on vit plus de trouble et de confusion dans la Grèce depuis le combat qu’auparavant. Bornons ici notre histoire ; laissons à d’autres le soin d’en transmettre la suite.




HELLÉNIQUES
OU HISTOIRE DE LA GRÈCE.


LIVRE PREMIER.
410 Alcibiade se porte avec la flotte athénienne à Cyzique et en Chalcédoine. 296
407 Les Athéniens assiègent Byzance. 299
Alcibiade rentre dans Athènes. 300
Il lève une armée, et se rend à Samos d’où il commence la guerre. ib.
406 Il fait voile avec sa flotte pour aller à la rencontre des Lacédémoniens, perd quelques vaisseaux. Les Athéniens le remplacent, et il se retire en Chersonèse. 302
Les généraux athéniens sont accusés en plein sénat. Discours d’Euryptolème. 304


LIVRE DEUXIÈME.
405 Siège d’Athènes. 310
Les Athéniens sont forcés d’accepter les conditions qui leur sont imposées, ce qui termine après 28 ans la guerre du Péloponnèse. 311
404 Gouvernement des Trente. 312
Discours de Critias et de Théramène.
Mort de Théramène. 313
Thrasybule marche contre les Trente avec les bannis. 315
Son discours. 317
404 Les Trente se retirent à Éleusis, et Thrasybule entre à Athènes. 318


LIVRE TROISIÈME.
403 Expédition de Cyrus dans la haute Asie. Les dix mille Grecs se joignent à lui. Il meurt, et les Grecs opèrent leur retraite dans leur patrie par le Pont-Euxin. 320
402 Les Lacédémoniens, dominateurs de toute la Grèce, décrètent une nouvelle levée contre l’Élide, qu’ils ravagent. 825
399 Les Thébains exhortent les Athéniens à les appuyer contre l’oppression des Lacédémoniens. 331


LIVRE QUATRIÈME.
395 Agésilas, qui se disposait à passer dans la haute Asie, est rappelé â Lacédémone. 330
Victoire des Lacédémoniens sur les alliés avant le retour d’Agésilas. 337
394 Retour d’Agésilas. 338
Bataille de Coronée.
393 Agésilas ravage le pays des Acarnaniens. 344
La guerre continue aussi par mer. 347


LIVRE CINQUIÈME.
390 Première paix conclue entre les Lacédémoniens, les Athéniens et leurs alliés depuis la démolition des murs d’Athènes. 351
387 Les Lacédémoniens sont excités à la guerre contre Olynthe.
380 Olynthe se soumet. 360
378 Guerre contre les Thébains. 361


LIVRE SIXIÈME.
373 Les Thébains marchent sur la Phocide. Harangue de Polydamas aux Lacédémoniens. 366
Les Athéniens envoient à Sparte réclamer la paix en faveur de Platée et des Thespiens. Discours de Callias aux Lacédémoniens. 371
371 Lacédémone jure la paix. Les Thébains s’y refusent. 373
Seconde invasion de la Bœotie par Cléombrote. Bataille entre les Lacédémoniens et les Thébains. Les premiers sont défaits à Leuctres par Épaminondas, qui élève la primauté thébaine sur les ruines de celle de Sparte. 372
Les Lacédémoniens font de nouveaux préparatifs. 375
369 Ils réclament l’assistance des Athéniens. Discours de Proclès. 380
Les Athéniens décident qu’on secourra Lacédémone. 383


LIVRE SEPTIÈME.
368 Les ambassadeurs lacédémoniens arrivent à Athènes pour conclure l’alliance. Discours de Proclès. 382
Préparatifs militaires. Iphicrate est envoyé au secours des Lacédémoniens. 383
366 Victoire du Lacédémonien Archidamus sur les Arcadiens et les Argiens à Médéa. 385
Affaires de Phlionte. 387
365 Orope est remise à la foi des Thébains. 391
363 Paix de Tégée entre les Arcadiens et les Éliséens. 383
Quatrième campagne d’Épaminondas en Péloponnèse. 391
Bataille de Mantinée. Défaite des Athéniens et des Lacédémoniens. 393