Zigzags/Pochades, Zigzag et Paradoxes/IV. Yeux verts et Talons roses

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IV. — Yeux verts et Talons roses.


Le bateau s’élève, puis redescend avec une douceur perfide. Nous sommes bien rarement parallèles à l’horizon, situation désagréable à tous ceux qui n’ont pas le pied marin. Horace avait raison de dire que celui qui s’aventura le premier sur les flots devait avoir un cœur de chêne doublé d’un triple airain, et cela au propre encore plus qu’au figuré. Mais éloignons ces idées malsaines.

J’ai déjà fait plusieurs traversées, et le vieux père Océan n’a pas exigé de moi le tribut ordinaire. La Méditerranée, ce ciel liquide, ce grand saphir fondu, a été pour moi d’une clémence rare, et les Anglais de Gibraltar n’ont pas eu la satisfaction de voir un jeune Parisien prendre un teint de citron qui a fait des excès, au roulis d’un steamer britannique ; — je suis un débiteur oublié, si tant est que le Léthé existe pour les créanciers.

Cependant j’éprouve une vague inquiétude, et je pense au vers de Lucrèce :

Suave mari magno…


hexamètre excellent à débiter du rivage. Ces souvenirs classiques qui me reviennent en foule ne sont pas d’un bon augure ; — le vent augmente, les roues nous envoient une poussière salée ; au roulis s’est joint le langage ; la fumée rabattue par le gros temps nous enveloppe de ses noirs flocons. Si cela continue, il faudra, en arrivant, nous ramoner la figure.

Combien de fois j’ai marché par des chemins qui ne venaient point au devant de mes pieds, dans des allées sablées, sur des parquets parfaitement tranquilles, et cela sans apprécier mon bonheur ! Aujourd’hui j’imiterais volontiers la naïveté de cette cantatrice italienne qui, malade du mal de mer, s’écriait au milieu de la Manche : — Descendez-moi, je ne veux pas aller plus loin.

Pour nous distraire de ces pensées maladives, regardons les yeux de notre voisine, qui est assise sur le pont, groupée dans son manteau de fourrure.

Ce sont de beaux yeux d’une teinte étrange, ni noirs ni bleus, ni gris ni fauves, mais d’un vert d’algue marine, des yeux orageux : Procellosi oculi. — Ce n’est peut-être pas un moyen d’éviter ce que je crains. — Dans ces prunelles transparentes et profondes, je reconnais les couleurs de l’océan. Il ne faut pas trop s’y mirer, le vertige pourrait vous prendre. Mon cœur se trouble… Que disais-je donc ? — Qu’Aphrodite, née du ciel et de l’écume de la mer, avait les prunelles de cette teinte, où l’azur des flots et l’or du soleil se fondent également, et rappellent ainsi sa double origine. (J’avais commencé un compliment… le finirai-je ?)

Le froid me transit, je vais descendre dans l’entrepont. Quel dissolvant malaise ! il me semble que mon âme va quitter mon corps. — Ô saint plancher… des génisses, comme eût dit l’abbé Delille, combien je te regrette ! et quel dommage que l’on ne puisse aller dans une île que par eau ! Quel caractère morose doivent avoir des gens qui ne peuvent ni rentrer chez eux ni en sortir sans reconnaître l’inefficacité des bonbons de Malte ! En conséquence, je me crois en droit de formuler cet axiome : — Les îles ne sont pas des pays. — J’admets à peine les presqu’îles, mais j’adore les continents.

Les stoïciens étaient des gaillards solidement trempés qui niaient la souffrance, et, au milieu des plus atroces tourments, avaient la force morale de dire : « Douleur, tu n’es qu’un nom ! » Tenons au mal de mer le même langage, narguons-le, ne l’admettons pas, traitons-le comme une pure abstraction. Domptons le corps par l’esprit, faisons voir à la matière que l’âme est la maîtresse ; forçons-nous par la pensée à l’oubli du présent ; à l’amertume des nausées, opposons la douceur des souvenirs ; faisons comme les musiciens, prenons un thème et brodons-le. Les pieds ont joué dans ma vie un grand rôle, sans compter le pied embaumé de la princesse Hermonthis, morte il y a quatre mille ans ; et qui m’a longtemps poursuivi.

Que les pieds soient notre thème ; avec un pareil sujet, on peut aller loin.

Elle avait promis de me faire une visite. — Je demeurais alors à l’Alhambra, dans la salle de las dos hermanas. — Lola, son amie, habitait une vieille maison moresque, — la maison du Kislar-Agassi, au temps du roi Boabdil, tout près des jardins de Lindaraja. Le prétexte de sortie était suffisamment plausible. Elle arriva un matin, vers huit heures, fine et mince dans sa mantille, un éventail vert à la main, un œillet rouge à la tempe, avec cet air délibéré et furtif à la fois qui la faisait ressembler à une biche prenant sa résolution pour traverser un chemin. Je ne l’attendais pas encore, et j’étais assis sur une marche de marbre blanc, occupé, comme dit Gubetta, à faire se becqueter deux rimes au bout d’une idée, et deux rimes espagnoles, qui pis est ! car la fantasque créature m’avait ordonné de lui faire un dixain dans cette langue, que je savais fort mal, et cela avec la menace de ne pas me parler de huit jours et de ne pas me donner la fleur qu’elle avait portée dans ses cheveux à la promenade. — Elle était fille à tenir parole, et j’avoue que pour éviter un pareil malheur, j’aurais composé un madrigal sanscrit.

— Vous écrivez à votre novia, à votre maîtresse de France, me dit-elle en m’arrachant des mains le pauvre papier tout couturé de ratures, que je n’avais pas eu le temps de cacher dans ma poche.

Les quelques mots qu’elle put saisir étaient d’une orthodoxie rassurante : je lui disais que ses yeux feraient fondre la Sierra-Nevada, éteindraient le soleil, éclipseraient les étoiles, et autres galanteries un peu hyperboliques pour nous autres gens du nord, mais parfaitement naturelles dans la patrie des Zégris et des Abencerrages, — qui n’ont jamais existé, à ce que prétendent les érudits. — Métaphore à part, c’étaient des yeux qui, pour n’être pas verts… Mais ne sortons pas de notre thème.

Occupée de sa lecture, elle trempa par mégarde son pied chaussé de satin à la mode andalouse dans une de ces rigoles de marbre qui réunissent un bassin à un autre, et où ruisselle toujours ce cristal de roche, ce diamant humide, qu’à Grenade on appelle tout simplement de l’eau. Elle ôta son soulier, que n’aurait pas chaussé un enfant de dix ans, et dit en riant : — Quelle bonne tasse pour boire ! et le porta à ses lèvres à moitié plein d’eau. Jamais vin du Rhin dans un verre de Bohême ne me parut aussi délicieux que l’eau de la fontaine des Lions dans ce petit soulier.

Avant de se rechausser, elle tendit vers moi sa jambe qui luisait comme une agate sous les mailles de la soie, et me dit, avec un regard tout à fait royal : — Cavalier, regardez bien ce pied, souvenez-vous que jamais vous n’en verrez de pareil. Eh quoi ! elle se trompait, car…

Pouvoir magique de la pensée ! pendant une heure, j’ai vécu réellement à six ou sept cents lieues de mon corps. Malgré la dureté de la houle et l’âcre odeur de l’océan, j’étais bien dans le Patio de la Tassa.

L’alcaraza d’argile poreuse posée par terre à côté de deux citrons, le nez cassé d’un des lions de la fontaine qui lui donnait une physionomie grotesquement furieuse, les fleurs du parterre, les mystérieuses inscriptions arabes, je voyais tout ; j’entendais la voix de contralto de l’amie de Lola, tantôt claire comme l’argent, tantôt riche comme le cuivre. — Je me porterais parfaitement bien sans cet infernal miroir qui est placé juste en face de moi, et qui vacille au mouvement de la vague ; il brille et s’éteint comme un piége d’alouettes, puis il se ravive et jette des étincelles dans l’ombre ; la lumière tremble dessus comme du vif-argent ; il m’éblouit, me fascine et me donne le vertige. Chacune de ses oscillations m’avertit de ne pas oublier que je suis sur mer. — Que n’ai-je le pied assez ferme pour me lever et l’aller briser !… Damné miroir ! puisse la première femme qui se regardera dans ta glace, se trouver une rougeur sur le nez ! elle te brisera en mille morceaux. J’ai beau fermer les yeux, ses reflets louches me poursuivent et m’entrent sous les paupières comme des lames d’épée ; allons, ma pensée, courage ! ne te laisse pas vaincre ! Encore un coup d’aile, et nous arriverons triomphants au rivage !

— … Comment ! vous irez au bal par cette chaleur ?

— Apprenez, monsieur, qu’il ne fait jamais chaud pour aller au bal.

— Mais il n’y a pas assez d’air pour soulever l’aile d’une mouche ; vous étoufferez.

— Me prenez-vous pour une Anglaise qui s’empourpre après dîner, ou pour une Française trop serrée dans son corset ? Je vous ferai voir demain que je n’ai pas eu chaud ; et, croyez-en ma conscience, je ne manquerai ni une contredanse ni une valse.

En débitant cette phrase d’un ton de déesse blasphémée, elle défit son bas, arracha trois pétales d’une rose de son bouquet et les colla à son talon ; puis elle se rechaussa et dansa toute la nuit. Le lendemain, les trois feuilles étaient aussi fraîches que la veille.

Les côtes d’Angleterre commencent à se dessiner là-bas tout au bord de l’horizon. Ô ma mémoire, dans un de tes replis secrets, dans un de ces tiroirs pleins de ces riens qui sont tout, cherche un souvenir qui puisse me faire croire que je suis assis dans ma chambre, dans un fauteuil moelleux, tranquille.

… Un jour, j’avais pris du hachich, c’est-à-dire une cuillerée de paradis sous la forme d’une pâte verte. Je fis les rêves les plus bizarres : j’entendis des fleurs qui chantaient, je vis des phrases de musique bleues, vertes et rouges, qui sentaient la vanille. Une transposition complète de toutes les idées : le plafond s’entr’ouvrit, et laissa passer un talon frais, rose, poli, un talon d’ange, de sylphide, qui n’a jamais marché que sur l’azur et sur les nuages ; je devins amoureux fou de ce talon, qui valait pour moi le visage d’Hélène ou de Cléopâtre. — Être amoureux d’un talon, cela ne s’est jamais vu ; c’est une bizarrerie incompréhensible. Et pourquoi donc, s’il vous plaît ? Un talon n’a-t-il pas des courbes gracieuses, des finesses de lignes admirables, des teintes charmantes ? Que ceux qui ne me comprennent pas aillent voir au Musée des Antiques les pieds de jaspe d’une Isis en basalte noire, et ils ne seront plus étonnés de ma passion. — Un secret pressentiment me disait que ce talon existait ; mais quelle babouche, quel brodequin, quel soulier le contenait ? Où trouver mon idéal ? Je n’avais d’autre ressource que le hachich, magicien fidèle qui évoquait l’objet de mon amour. Une chose qui semblera incroyable, et qui est pourtant vraie comme toutes les choses incroyables, c’est que je ne m’étais jamais représenté ce talon accompagné d’un corps ; à peine si je voyais le reste du pied, comme l’adorateur d’une femme qui a de beaux yeux, et qui ne s’attache pas aux autres traits du visage. J’étais aussi malheureux, aussi agité, aussi plein de désirs extravagants que Faust, après avoir vu l’image d’Hélène dans le miroir magique.

Un soir, elle dansait ; je ne sais quel sylphe, pris de jalousie à la voir si légère, se métamorphosa en pointe de clou, et traversa l’étroite semelle de son mince soulier. Jugez quelle alarme ! Tout le monde s’empressait autour d’elle. Je me trouvais là par hasard, et l’on me donna à tenir la bandelette qui devait comprimer la piqûre. Que devins-je, quand je reconnus le talon de mon rêve, ce talon qui semblait me sourire du haut des nuages !… Hélas ! pensai-je, il y a bien loin du talon au cœur !… Si je faisais revenir du Caire me autre portion de hachich ?…

— Nous sommes arrivés ! crie d’une voix glapissante un petit mousse en passant sa tête par l’ouverture de la cabine.

Il était temps !