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Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France/Chapitre I

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CHAPITRE PREMIER


La famille Talon. — Branche parisienne et branche champenoise. — Les Talon de Paris. — Omer et Denis Talon. — Parlementaires et gallicans. — Les Talon de Champagne. — Seconde branche parisienne. — Jean Talon naît à Châlons-sur-Marne. — Sa famille. — Au collège de Clermont. — Élève des jésuites. — Débuts administratifs. — Ses rapports avec Mazarin. — Commissaire des guerres. — Intendant du Hainaut. — La fonction d’intendant. — Juridiction de Talon. — Intendant de la Nouvelle-France.


Jean Talon naquit en Champagne, à Châlons-sur-Marne, vers 1625. Son père, Philippe Talon, appartenait à la branche champenoise de cette famille qui occupa une place si considérable dans les annales parlementaires du XVIIème siècle.

D’après certains généalogistes, les Talon étaient originaires d’Irlande[1]. Suivant Moréri[2], Artus Talon fut le premier qui vint s’établir en France. Il fut colonel d’un régiment irlandais sous Charles IX[3], et laissa quatre fils : Jean, Omer, Artus et Pierre. Le premier fonda la branche parisienne, et le dernier, la branche champenoise de la famille. Consacrons quelques lignes aux Talon de ces deux branches, dont plusieurs ont joué un rôle historique et illustré leur nom.

Branche parisienne. — Jean Talon fut fait conseiller d’État le 20 mars 1563. De son mariage avec Marie Pidoux il eut trois fils, Omer Talon, Nicolas et Jean Talon, — dont la descendance est éteinte, dit Moréri, — et deux filles.

Omer Talon, l’aîné, fut avocat au parlement de Paris, maître des requêtes et conseiller d’État. De son mariage avec Suzanne Choart de Buzenval naquirent : 1° Jacques Talon, avocat-général en 1621, conseiller d’État en 1631. Marié avec Catherine Gueffier, il eut de cette union : Marie-Suzanne Talon, qui épousa Louis Phelipeaux, seigneur de Pontchartrain, président en la chambre des comptes et père du chancelier de Pontchartrain ; et Catherine Talon, mariée à Jean-Baptiste le Picart, seigneur de Périgny, et maître des requêtes. Madame de Périgny laissa trois filles : Claire-Eugénie, mariée à Henri d’Aguesseau, conseiller d’État, père du chancelier d’Aguesseau ; une autre, mariée à Nicolas Le Pelletier de la Houssaye, contrôleur-général des finances, et une troisième, qui se fit religieuse. 2° Charles Talon, prêtre, chanoine de l’église de Paris, curé de Saint-Germain, docteur de la maison de Sorbonne. 3° Omer Talon, dont nous allons reparler. 4° Suzanne-Henriette Talon, mariée à Pierre Bazin, seigneur de Bezons, aïeul de Louis de Bezons, conseiller d’État, d’Armand de Bezons, archevêque de Bordeaux et de Rouen, et de Jacques de Bezons, maréchal de France.

Omer Talon, deuxième du nom, fut reçu avocat général au parlement de Paris, le 15 novembre 1631, grâce à la démission de son frère aîné Jacques. Sa carrière fut brillante et il se fit un nom célèbre par la part éminente qu’il prit aux événements de son époque. « Il fut un des plus grands magistrats du XVIIème siècle, dit un de ses biographes. Également habile et homme de bien, il fit briller tant de vertus dans des temps difficiles, que ceux mêmes dont sa droiture traversait les desseins ambitieux, ne purent lui refuser leur estime, et, dans les affaires des particuliers, la sagesse et l’équité de ses décisions, le fit regarder comme l’oracle du barreau. » Omer Talon mourut en 1652. Marié à Françoise Donjat, il eut de ce mariage : 1° Denis Talon, dont nous allons plus loin nous occuper. 2° Marie Talon, mariée à Daniel Voisin, seigneur du Plessis du Bois, conseiller d’État et prévôt des marchands. Leur fille, Marie-Jeanne Voisin, épousa Chrétien-François de Lamoignon, marquis de Basville, baron de Saint-Yon et de Boissy, président à mortier. Elle eut plusieurs enfants : Françoise-Élizabeth de Lamoignon, épouse de Jean-Armand de Nicolaï, premier président en la chambre des comptes ; Madeleine de Lamoignon, épouse de Claude de Longueuil, seigneur de Maisons, marquis de Boissy, président à mortier ; Chrétien de Lamoignon, marquis de Basville, président à mortier ; Guillaume de Lamoignon, seigneur de Blancmesnil, chancelier de France, et Jeanne-Christine de Lamoignon, mariée à M. de Maniban, président au parlement de Toulouse. 3° Madeleine Talon, qui épousa Jean-François Joly, seigneur de Fleury, avocat général au parlement de Metz, puis conseiller au parlement de Paris, père de Joseph-Omer Joly de Fleury, avocat général, de Guillaume-François Joly de Fleury, avocat général après son frère, puis procureur-général au parlement de Paris, et de Françoise Joly de Fleury, mariée à Louis de Lépine, seigneur de Granville.

Denis Talon, fils d’Omer, fut l’héritier et le continuateur de la gloire paternelle. Lorsqu’il succéda à son père comme avocat général, il n’était âgé que de vingt-quatre ans. Il fit briller dans ces hautes fonctions, auxquelles il était parvenu prématurément, une grande science, une intégrité éclatante et une réelle éloquence.

Omer et Denis Talon figurent au premier rang parmi les parlementaires illustres du grand siècle. « Leurs noms sont rarement séparés, écrit l’auteur que nous avons déjà cité. Les mêmes éloges sont dûs et s’appliquent également au père et au fils : tous deux purent être offerts pour modèles aux jeunes magistrats. « Ce sont de grandes leçons et de grands exemples pour ceux qui font des lois, dit un écrivain moderne, que les leçons et les exemples que nous offrent les écrits de ces hommes vertueux qui, après de longues et sérieuses études, livrés tout entiers à des devoirs sévères, trouvaient naturellement dans une vie modeste et retirée, loin du monde et de ses plaisirs, et dans la société d’amis aussi graves qu’eux-mêmes, ces pensées fortes, ces sentiments généreux, ces habitudes d’ordre et cette vénération pour les lois dont ils étaient les organes. »

Cependant la gloire de ces hommes éminents n’est pas sans ombres. Comme la plupart des légistes et des parlementaires de cette époque, Omer et Denis Talon étaient imbus des principes gallicans et mirent souvent leur passion antiultramontaine au service de l’absolutisme royal. Dans son Manuel de droit public ecclésiastique français, M. Dupin cite le passage suivant d’un réquisitoire prononcé par Omer Talon en 1647 : « Nous ne reconnaissons point en France l’autorité, la puissance ni la juridiction des congrégations qui se tiennent à Rome ; le Pape peut les établir comme bon lui semble dans ses États, mais les décrets de ces congrégations n’ont point d’autorité ni d’exécution dans le royaume. » C’était refuser au Souverain Pontife le droit d’utiliser les lumières, le travail, la collaboration précieuse du corps cardinalice dans le gouvernement de l’Église universelle. « Lors de la querelle entre Louis XIV et Innocent XI au sujet de la franchise des quartiers de l’ambassade de France à Rome, Denis Talon, sincère gallican comme son père, donna des conclusions contraires à la cour de Rome »[4]. Dans cette circonstance il se livra même contre le Pape aux plus graves et aux plus inexcusables excès de parole. Nous citerons ici une page de l’Histoire de France de Sismondi :

« L’avocat-général Talon fut plus violent encore. Il ne se contenta pas d’insinuer que le Souverain-Pontife radotait, il voulut le faire passer pour hérétique ; il lui reprocha « de n’avoir cessé, depuis qu’il était assis sur la chaire de St-Pierre, d’entretenir commerce avec tous les jansénistes… » Il y avait d’autant plus de bassesse dans cette accusation que Talon lui-même, et le corps auquel il appartenait, étaient en secret attachés à ces opinions… Talon reprocha encore à Innocent XI son indulgence pour les quiétistes, qu’il avait cependant été le premier à condamner. Il lui reprocha « d’affecter de donner du dégoût à la France, dans les choses mêmes qui seraient très avantageuses au bien de la religion. » Le pape, en effet, n’avait pas approuvé les conversions forcées… Talon conclut à supplier le roi de conserver dans toute leur étendue les franchises des ambassadeurs, d’ordonner la tenue des conciles provinciaux ou nationaux, pour remédier aux désordres que produisait la vacance des évêchés ; de défendre enfin à ses sujets d’avoir aucun commerce avec Rome, et d’y envoyer aucun argent. Le parlement rendit un arrêt conforme à ces conclusions et il fut affiché dans tous les lieux publics[5]. »

Parlant d’Omer Talon, les Études, de Paris, disaient dans leur numéro du 5 février 1903 : « Ce fut un gallican forcené. Exagérant les doctrines de Pithou et de Richer, il enrichit de nouveaux articles le code du gallicanisme et les introduisit dans la pratique. Il sécularisa le mariage ou le laïcisa à sa façon, en donnant aux tribunaux civils le droit de prononcer dans les questions matrimoniales. Il alla jusqu’à soutenir que l’autorité du roi est supérieure à celle du pape en matière de discipline[6] » Ces écarts de doctrine font tache dans la carrière de ces hommes célèbres, et déparent les vertus publiques et privées admirées chez eux par leurs contemporains.

Après avoir exercé les fonctions d’avocat général pendant trente-huit ans, Denis Talon fut fait président à mortier en 1690. Il mourut en 1698. De sa femme Élisabeth-Angélique Favier du Boulay, il eut Omer Talon, troisième du nom, marquis du Boulay, colonel du régiment d’Orléanais. Celui-ci épousa en 1700 Marie-Louise Molé, fille de Louis Molé de Champlâtreux, président à mortier ; elle lui donna plusieurs enfants : 1° Louis-Denis Talon, qui continua la lignée. 2° Marie-Françoise Talon, mariée à Louis-François de La Bourdonnaye, conseiller d’État. 3° Angélique-Françoise Talon, mariée à Louis-Joseph de Montcalm, marquis de St-Véran, le futur vainqueur de Carillon, lieutenant-général des armées du roi au Canada.

Louis-Denis Talon, marquis du Boulay, naquit en 1701. Il fut conseiller au parlement en 1721, avocat général en 1724, président à mortier en 1732, et mourut en 1744. Avec lui s’éteignit la première branche parisienne de la famille Talon, dans la lignée masculine ; car, de son mariage avec Françoise-Madeleine Chauvelin, il ne laissa qu’une fille, épouse d’Étienne-François d’Aligre, président à mortier.

Branche champenoise. — La branche champenoise de cette famille, sans jeter autant d’éclat, figura avec honneur dans les annales de sa province. Artus et Pierre Talon, frères de Jean, s’étaient établis à Châlons-sur-Marne. Artus Talon y épousa Louise d’Eu dont il n’eut pas d’enfants. Il vécut très longtemps, dit Moréri, posséda beaucoup de biens, eut la charge de receveur des décimes, et fit de son vivant des donations considérables aux hôpitaux et aux maisons religieuses de Châlons, par actes des 28 janvier 1587 et 17 juillet 1603.

Pierre Talon, qui mourut à un âge peu avancé, avait épousé une parente de Louise d’Eu. Ils eurent un fils, Robert Talon, qui suit.

Robert Talon alias François, dont la carrière fut également courte, eut de sa femme Anne Dubois, entre autres enfants, Artus Talon, qui suit, Philippe, Jacques et Jean Talon.

Artus Talon succéda à son grand-oncle, dans sa charge de receveur des décimes et partagea dans sa succession avec Orner Talon, conseiller d’État, la portion pour laquelle il avait été rappelé par ses testaments et codiciles des 3, 13 et 24 septembre 1596, passés devant Hugues Vasse et son confrère ; il eut de sa femme Louise de Châtillon, entre autres enfants Artus Talon, qui suit.

Artus Talon, avocat au parlement, juge de la police et de la pairie de Châlons, eut de sa femme Louise Raffin, entre autres enfants, Nicolas Talon, qui suit.

Nicolas Talon, avocat au parlement, hérita des charges de son père. De son mariage avec Marie Faveret, il eut Jean Talon, qui suit.

Jean Talon, avocat au parlement, succéda d’abord aux emplois paternels. Puis après la mort de Louis-Denis Talon, marquis du Boulay, en 1744, il fut appelé à Paris pour continuer les traditions parlementaires de la famille. Nous avons vu que Louis-Denis Talon n’avait pas laissé de fils. « Ce nom cher à la magistrature et aimé du public, par les vertus et les talents dont plusieurs membres ont été ornés, serait perdu et ignoré par l’extinction de cette branche, lisons-nous dans le Dictionnaire historique, si feu M. le chancelier d’Aguesseau et MM. ses enfants, feu M. Joly de Fleury, procureur général et MM. ses enfants, M. d’Ormesson et plusieurs autres personnes leurs alliés, n’y eussent attiré un descendant d’une branche cadette établie à Châlons en Champagne. »

Seconde branche parisienne. — Fixé à Paris, Jean Talon exerça les fonctions d’avocat au conseil du roi. De son mariage avec Marie Véron, il eut Jean Talon, Louis-Robert Talon et Jean-Baptiste Talon[7].

Jean Talon, fils du précédent et continuateur de la lignée, fut avocat au parlement et payeur des rentes à l’Hôtel-de-Ville de Paris. Marié à Marie-Charlotte Radix, il eut un fils, Antoine-Omer Talon, né en 1760, qui fut reçu avocat à seize ans, et devint avocat du roi au Chatelet de Paris à dix-sept ans. Il remplit ensuite les charges de conseiller aux enquêtes en 1781, et de lieutenant civil au Châtelet en 1789. En 1790, il donna sa démission et entra à l’Assemblée Nationale, ou il se rangea parmi les défenseurs de la royauté. Louis XVI lui accorda toute sa confiance. Au moment de la fuite du roi et de son arrestation à Varennes, il fut détenu quelque temps sur inculpation de complicité. Après la journée du 10 août, on le décréta d’accusation pour cause de royalisme ; il parvint à s’échapper, se réfugia en Amérique, et ne revint en France que sous le Directoire. En 1804, accusé de correspondre avec les princes émigrés, Antoine-Omer Talon fut incarcéré aux îles Sainte-Marguerite et subit une détention de trois ans. Il mourut à Gretz, dans le département de Seine-et-Marne, en 1811. De son mariage avec Jeanne-Agnès-Gabrielle, comtesse de Pestre, il laissait deux enfants : un fils, Denis-Mathieu-Claire, et une fille, Zoé-Victoire.

Denis-Mathieu-Claire Talon, né en 1783, embrassa la carrière des armes. En 1805 il était capitaine ; il fit les campagnes d’Espagne et du Portugal de 1808 à 1811, et la campagne de 1813 comme chef de bataillon. Sous la Restauration, il s’éleva de grade en grade jusqu’à celui de général. Fidèle à la royauté déchue en 1830, il passa la dernière partie de sa vie dans la retraite et mourut en 1853. Il avait reçu le titre de vicomte[8]. De son mariage, contracté en 1824, avec Henriette-Gabrielle-Apolline, princesse de Beauvau-Craon, il avait eu plusieurs enfants : 1° Omer, marquis Talon, né en 1825, qui vivait encore à Paris en 1893, et était resté célibataire. 2° Denis, comte Talon, né en 1827. Il épousa mademoiselle Sampiéri, et de cette union naquirent deux fils, Omer et René Talon, qui ne semblent pas avoir continué la lignée. 3° Artus, vicomte Talon, né en 1829, officier de cavalerie, décédé le 8 juillet 1868, sans alliance. Madame Talon, épouse du général, survécut à son mari et mourut à Paris en 1869[9].

La sœur de Denis-Mathieu Talon, Zoé-Victoire, née en 1784, épousa le comte du Cayla, et résida longtemps à Saint-Ouen, près de Paris. Sous le règne de Louis XVIII elle acquit à la cour un grand crédit par suite de l’affectueuse admiration qu’inspirèrent au roi les grâces de sa conversation et de sa correspondance. L’amitié royale — que des pamphlétaires calomniateurs ont essayé en vain de dénaturer — entoura pendant quelque temps d’un vif éclat le nom de la comtesse. Mais lorsque cette période brillante de sa carrière fut terminée, elle sut consacrer sa vie à de nobles et utiles occupations. Elle se livra dans son domaine de Saint-Ouen à des essais et à des exploitations agricoles qui eurent beaucoup de succès. Madame du Cayla mourut en 1850[10].

Maintenant demandons-nous à quel rameau des Talon de Champagne appartenait notre intendant. Question très épineuse et dont la solution nous a paru extrêmement difficile. Heureusement la découverte inespérée du testament de l’intendant Talon est venue, après bien des recherches infructueuses, nous ouvrir la voie[11]. Nous y avons trouvé la preuve que Jean Talon était fils de Philippe Talon. Et, d’après l’Annuaire de la noblesse[12], ce Philippe Talon était fils de Robert, alias François Talon, que nous avons mentionné plus haut. De son mariage avec Anne Beuvy, Philippe Talon eut plusieurs enfants, dont voici les noms : Artus ou Arthur Talon, l’ainé, qui fut chanoine de Notre-Pame de Vervins et abbé de Toussaints[13] ; Philippe Talon, qui fut aussi abbé de Toussaints[14], et intendant d’armée ; Claude Talon, intendant à Oudenarde, où il mourut ; Paul Talon, dit le baron de Nanteuil[15] ; Nicolas Talon, qui fut chanoine et sous-chantre de l’église cathédrale de Châlons ; Antoine Talon, qui fut aussi chanoine et sous-chantre de la dite église, et abbé de Toussaints comme deux de ses frères ; Noël Talon, qui embrassa l’état militaire et fut tué à l’attaque des lignes d’Arras, en 1654 ; François Talon, qui fut conseiller et maître d’hôtel du roi ; Anne Talon, et aussi une autre fille dont nous n’avons pu retrouver le nom, mais qui dut épouser un M. Laguide, comme nous le verrons au cours de cet ouvrage[16] ; et enfin Jean Talon qui fait le sujet de ce livre[17]. Nous ne prétendons pas avoir suivi exactement dans cette liste l’ordre de naissance.

Jean Talon fit ses études à Paris, au collège de Clermont dirigé par les Pères de la compagnie de Jésus[18]. Cette maison avait été fondée en 1562[19]. En 1595 elle avait été fermée par ordre du Parlement. « Réouverte en 1618 par Louis XIII, et appelée plus tard Louis-le-Grand, elle comptait plus de deux mille élèves, et le pensionnat réunissait tous les beaux noms de France, les fils des plus hauts personnages de la Cour. C’était le pensionnat à la mode. Tout s’y faisait avec luxe ; précepteurs, laquais et domestiques y affluaient au service des jeunes seigneurs »[20]. Mgr de Laval fit ses études théologiques au collège de Clermont, vers le même temps que le futur intendant de la Nouvelle-France y étudiait les humanités.

Dans une lettre que Talon écrivit bien des années plus tard, on rencontre le passage suivant : « La première éducation que j’ai reçue par leurs soins obligeants, m’ayant élevé dans les écoles, demande toute ma reconnaissance. Si j’avais conservé le fruit de leurs instructions, j’aurais l’honneur de vous en faire part par un discours latin. Mais je suis devenu méchant écolier de bon maître[21]. » Évidemment il ne faut point prendre au pied de la lettre cette expression d’humilité courtoise. Le « méchant écolier » ne laissa pas que de faire excellente figure dans le monde. Une fois ses études terminées, il entra de bonne heure dans la carrière administrative, grâce à ses relations de famille.

Un de ses frères aînés, Philippe, avait embrassé le parti de Mazarin, durant les troubles de la Fronde. En 1649, le cardinal écrivait au duc d’Épernon, commandant d’un corps de troupes : « J’ai songé, depuis ma lettre écrite, à une personne qui est à moi, fort intelligente, pour vous bien servir dans la fonction d’intendant de l’armée, qui est le sieur Talon, qu’on fera partir la semaine où nous allons entrer, et un officier d’artillerie[22]. » On voit par la correspondance de Mazarin qu’il confiait à Philippe Talon beaucoup d’affaires et qu’il comptait sur son zèle et ses capacités. Ce fut probablement sous les auspices de son frère que Jean Talon entra dans l’administration militaire vers 1653. Nous lisons le passage suivant dans une lettre de Mazarin à Letellier, datée du 26 novembre de cette année : « Tout présentement vient d’arriver un des Talon, de Sainte-Menehould, pour dire au roi que les gardes sont dans la place et les assiégés dans le château, en exécution de ce qui fut arrêté cet hiver[23]. »

Dans une lettre à Turenne, du 21 octobre 1654, le cardinal mentionne « le sieur Talon le jeune. » « Il ne me reste rien à ajouter à ce que le sieur Talon le jeune vous aura dit de ma part… Le roi demeurera encore demain ici et sera après demain à Paris où j’attendrai avec impatience de vos nouvelles. Je vous supplie de m’en donner le plus souvent que vous pourrez et de recommander au sieur Talon d’en prendre soin[24]. » C’est donc au milieu des camps et des troupes en campagne que Jean Talon commence sa carrière de fonctionnaire. Il remplit la charge de commissaire des guerres en Flandre ; il agit comme intendant à l’armée de Turenne, dont l’adversaire n’est autre que le grand Condé, passé au service de l’Espagne. La lutte entre ces deux illustres capitaines est féconde en surprises, en mouvements rapides, en attaques subites, en combats acharnés, en manœuvres savantes. À travers toutes ces péripéties, l’administration militaire a sa large part de labeurs, de responsabilité et de périls. Jean Talon y manifeste des qualités qui le signalent à la faveur de Mazarin.

Après la prise du Quesnoy, petite ville du Hainaut, par Turenne, le 6 septembre 1654, il y est nommé commissaire. À ce moment on commence à l’appeler « M. Talon du Quesnoy », pour le distinguer de son frère Philippe. Ainsi au sujet de pionniers pour les travaux d’un siège, le cardinal informe Turenne qu’il écrit à M. de Roncherolles et à « M. Talon du Quesnoy. » En 1655 il monte en grade et devient intendant du Hainaut. La correspondance entre lui et le cardinal est très active. Il ne nous semble pas hors de propos d’en donner ici quelques extraits. Au mois de juillet 1656, l’armée royale est forcée de lever le siège de Valenciennes. Talon remplit le désagréable devoir d’en avertir sans retard le ministre. « Quoiqu’il soit fâcheux, » écrit-il, le 16 juillet, à 8 heures du matin, « de donner le premier une mauvaise nouvelle, je ne puis me défendre d’avertir Votre Éminence que le siège est levé… Je l’assure cependant que M. de Turenne est sorti des lignes avec toute son armée. Il sera sorti du quartier de La Ferté de l’artillerie sans armes, pour laquelle il est nécessaire d’avoir des mousquets et des piques. Je donnerai, sur les ordres de M. de Turenne, tout ce que j’ai ici des uns et des autres. Je ne puis donner à Votre Éminence aucun détail, et j’ai bien du chagrin de me sentir obligé de lui dire le gros de l’affaire. » Le même jour, Mazarin lui répond qu’il connaissait déjà l’échec et n’était nullement découragé. À plusieurs reprises Condé et les Espagnols menacent le Quesnoy, et Talon déploie une grande activité pour fortifier cette place. Mazarin ne lui ménage pas l’expression de sa satisfaction, et le félicite cordialement[25]. Plus tard le cardinal dit à Talon combien il lui sait gré de sa diligence à l’avertir de toutes choses. Dans une autre occasion il le remercie du soin qu’il prend des malades et des blessés. Le 2 septembre 1656 il lui promet un bénéfice pour un de ses frères, et lui demande s’il serait disposé à acheter une charge de valet de chambre du roi, dont la dernière avait été vendue 68,000 livres. Le 2 mars 1657, le cardinal écrit à Talon que tout ce que l’on pourra dire contre lui ne fera jamais impression sur son esprit. Preuve que si Talon avait des envieux, il jouissait de l’entière confiance du ministre.

L’intendance du Hainaut, dont il avait l’administration, comprenait dix gouvernements ou prévôtés : Valenciennes, Avesnes, Bavey, Charlemont, Landrecies, le Comte, Le Quesnoy, Marienbourg, Maubeuge et Philippeville. À ce moment la charge d’intendant prenait une grande importance et devenait la cheville ouvrière du système administratif de la monarchie française. Ces fonctionnaires firent leur apparition durant la première moitié du XVIIème siècle. Ce fut Richelieu qui les créa. Il y avait eu auparavant des maîtres de requêtes que l’on envoyait dans les provinces, au XVIème siècle, pour faire des inspections désignées sous le nom de chevauchées. Mais les fonctions d’intendant, avec leurs attributions régulières, durent vraiment leur existence et leur autorité au grand ministre de Louis XIII, qui en fit un des plus utiles instruments de son administration. Les parlements s’en inquiétèrent, parce qu’ils virent dans ces officiers nouveaux des agents trop efficaces du pouvoir royal et ministériel. Mais ils durent plier sous la main puissante du redoutable cardinal. Toutefois ils prirent leur revanche après sa mort. Durant la Fronde, le parlement de Paris arracha à la Régence la suppression de ces fonctionnaires. Seules, les intendances du Lyonnais, de la Bourgogne, de la Picardie, du Languedoc, de la Provence et de la Champagne furent maintenues. En 1654, Mazarin, vainqueur des princes et du parlement, rétablit les intendants dans presque toutes les provinces. Lorsque Colbert devint le principal ministre de Louis XIV, en 1662, il augmenta leurs pouvoirs, étendit leur juridiction, et leur assigna une large place dans le régime qu’il organisa si fortement. Son historien, M. Pierre Clément, a écrit au sujet de ces officiers : « Il est plus facile de montrer à l’œuvre ce représentant, désigné alors sous le nom d’intendant de justice, police et finances, que de préciser ses attributions. Établis, non sans peine, par Richelieu, malgré le mauvais vouloir des gouverneurs et des parlements, supprimés par la Fronde un moment triomphante, les intendants furent les instruments dévoués de Louis XIV et de Colbert. Ils devaient « connaître de toutes contraventions aux ordonnances et des oppressions que les sujets du roi pourraient souffrir des gens de justice par corruption, négligence, ignorance ou autrement », signaler les procédures oiseuses et les concussions des magistrats, juger par délégation du conseil et rendre, sans appel, des arrêts comportant la peine de mort, prévenir et réprimer tout ce qui pouvait menacer l’ordre, veiller aux approvisionnements et subsistances, à l’état des prisons. Prévenus par les procureurs généraux de tous les abus commis dans la province, suivant au besoin les armées, ils passaient la revue des troupes, pour s’assurer si elles étaient bien équipées, et jugeaient en dernier ressort les gens de guerre. Les routes, les canaux, les mines figuraient parmi leurs attributions, augmentées de tout ce qui concernait l’impôt, Si, sur ce dernier point, leur intervention avait peu d’inconvénients dans les pays d’État, grâce aux garanties de leur organisation administrative, il n’en était pas de même dans les pays d’élection où elle pouvait devenir redoutable. Là, en effet, les règlements donnaient à l’intendant le droit de taxer les taillables omis dans les rôles, et d’augmenter arbitrairement les impositions qu’il jugeait trop faibles, faculté funeste qui le rendait maître de la fortune des citoyens et lui permettait d’avantager telle paroisse ou tel fermier, dans l’intérêt de ses protecteurs et de ses amis[26] » !

Talon n’avait que trente ans environ quand il fut investi de cette charge considérable. C’était une preuve manifeste de la confiance qu’il avait su inspirer. Sa juridiction était vaste ; comme nous l’avons vu, elle comprenait le Hainaut français et s’étendait à plusieurs villes de la Flandre. La situation de ce territoire, qui confinait à la frontière des Pays-Bas, faisait de cette intendance d’avant-garde un poste spécialement important. Jean Talon y demeura dix ans, de 1655 à 1665. Au printemps de cette dernière année, il fut nommé intendant de la Nouvelle-France[27]. Un nouveau champ allait s’ouvrir à son intelligente activité. Comme témoignage de haute satisfaction pour les services qu’il avait rendus dans le Hainaut, le roi lui donna, avant son départ, la terre de Locquignol située en cette province[28]. Cet acte de munificence royale montre bien en quelle estime on tenait déjà Talon à la cour et dans les conseils du souverain.



  1. — M. Allemand, avocat au parlement de Paris, auteur d’une Histoire monastique d’Irlande, écrit ce qui suit : « Dans le comté de Caterlog, à Tulli-Felim, autrement nommé Follog ou Folaghe, petite ville sur la rivière de Slane, diocèse de Loghin, il y eut un couvent fondé en 1314 par deux Français nommés Simon Lombard et Hugues Talon. Il y a même aujourd’hui un augustin irlandais, dans le grand couvent de Paris, nommé le Père Talon, qui m’a assuré qu’il descend de ce Hugues Talon, qui, sur la fin de ses jours, se fit augustin dans le même couvent qu’il avait fondé. Ce Talon était un des prédécesseurs de M. l’avocat général Talon, si fameux aujourd’hui dans l’Europe. »
  2. Dictionnaire historique, édition de 1759, vol. 10, p. 27.
  3. — Cette origine a été contestée. On lit dans une Notice sur Omer et Denis Talon, publiée en tête des Mémoires d’Omer Talon, collection Petitot, 2ème série, volume 60 : « Des généalogistes complaisants ont prétendu que la famille Talon était originaire d’Irlande ; qu’Artus Talon vint s’établir en France vers le milieu du seizième siècle, qu’il y prit du service et qu’il fut nommé colonel d’un régiment irlandais sous Charles IX. Cette origine ancienne ne repose sur rien de solide : il est seulement certain que le père d’Omer Talon, avocat au parlement de Paris, maître des requêtes de la reine Marguerite, et ensuite conseiller d’État, se distingua par une conduite honorable durant les troubles de la Ligue. »
  4. Biographie universelle, vol. 44, p. 855.
  5. Histoire des Français, par Sismondi, vol. XVIII, p. 106, édition de Bruxelles, 1842.
  6. Études des Pères de la Compagnie de Jésus, 5 février 1903, p. 423.
  7. — La plupart de ces renseignements généalogiques sont puisés dans Moréri, vol. 10, pp. 28 et 29.
  8. Biographie générale, vol. 11, p. 856  ; Biographie universelle, Michaud, vol, 40, p. 637.
  9. — Nous avons puisé ces renseignements sur la famille de Denis-Mathieu Talon dans l’Annuaire de la noblesse, fondé par Borel d’Hauterive en 1843, année 1893, 49ème volume de la série, pp. 277 et 278.
  10. La grande Encyclopédie, vol. 9 ; Histoire de la Restauration, par Nettement, vol. 1, p. 497.
  11. — Ce testament, pièce précieuse et absolument inédite, était enfoui depuis plus de deux siècles dans les archives poudreuses du Châtelet de Paris, qui forment maintenant partie du vaste dépôt des Archives Nationales. Cette exhumation a été pour nous une bonne fortune que tous les chercheurs apprécieront. Elle nous a fourni sur Talon et sa famille une foule de renseignements que nous aurions vainement cherchés ailleurs. Nous donnerons cette pièce capitale à la fin de ce volume.
  12. Annuaire de la noblesse, quarante-neuvième volume, p. 276.
  13. — L’abbaye de Toussaints était une abbaye augustine. La famille Talon, de Châlons-sur-Marne, semble avoir eu des relations intimes avec cette maison religieuse, dont Artus Talon, époux de Louise d’Eu, avait sans doute été le bienfaiteur. De nos jours l’école normale d’enseignement primaire de Châlons est installée dans cet ancien couvent.
  14. — Jean Talon, dans son testament, dit formellement que son frère Philippe fut abbé de Toussaints. D’un autre côté, nous avons la preuve positive que ce même Philippe fut intendant d’armée, et se distingua dans l’administration militaire. Nous avons donc lieu de croire qu’il n’était point homme d’église. Mais on sait que, sous l’ancien régime, les rois conféraient des bénéfices ecclésiastiques à des laïques. C’est ainsi que Racine fut prieur d’Épinay et eut, au sujet de ce prieuré, un procès qui nous valut Les Plaideurs. Philippe Talon fut probablement, de la même manière, abbé de Toussaints, sans être d’église, comme on disait alors.
  15. Annuaire de la noblesse, Ibid.
  16. — Madeleine Laguide, nièce de l’intendant Talon, épousa François Perrot, qui fut gouverneur de Montréal.
  17. — Nous avons dressé un petit tableau généalogique qui indique la parenté de Jean Talon avec les deux célèbres parlementaires, Omer et Denis Talon, ainsi qu’avec Madame de Montcalm.
    Artus Talon (auteur commun)
    Branche parisienne. Branche champenoise
    1. Jean Talon 1. Pierre Talon
    2. Omer Talon. 2. Robert (alias François) Talon
    3. Omer Talon, (avocat général) 3. Philippe Talon
    4. Denis Talon, (avocat général) 4. Jean Talon, (l’intendant de la Nouvelle-France).
    5. Omer Talon (du Boulay)
    6. Louis-Denis Talon et Angélique-Françoise Talon, Marquise de Montcalm.
  18. Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIème siècle, par le Père de Rochemonteix, vol. III, p. 83.
  19. Histoire de la Compagnie de Jésus, par Crétineau-Joly, Paris, 1845, vol. I, p. 340.
  20. Les Jésuites et la Nouvelle-France. II, p. 243.
  21. — Lettre de Talon au R.P. Oliva, général de la Compagnie de Jésus, du 10 novembre 1666, citée par le Père de Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France, III, p. 85. — Nous ferons observer immédiatement à nos lecteurs que dans toutes nos citations nous remplacerons l’orthographe ancienne par l’orthographe moderne.
  22. Lettres de Mazarin, publiées par M. Chéruel, dans la collection des « Documents inédits sur l’histoire de France, » vol. III, p. 426.
  23. Lettres de Mazarin, vol. VI, p. 93.
  24. Lettres de Mazarin, VI, p. 362.
  25. Lettres de Mazarin, 2 juillet, 24 juillet, 16 octobre 1655, vol. VII, pp. 543, 556, 582.
  26. — Pierre Clément, Histoire de Colbert, vol. II, p. 9.
  27. — Son successeur dans l’intendance du Hainaut fut M. Camus des Touches. Charlevoix annonce en deux lignes la nomination de Talon au poste d’intendant de la Nouvelle-France : « Sa Majesté choisit pour prendre la place de M. Robert, M. Talon, qui était intendant du Hainaut. »
  28. Supplément au rapport sur les archives canadiennes, 1899, par Édouard Richard, p. 40. Locquignol est maintenant une commune de 623 habitants située dans le département du Nord, arrondissement d’Avesnes, canton du Quesnoy. Elle se trouve à 8 kilomètres du Quesnoy.