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La Rôtisserie de la reine Pédauque/XI

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Cette année-là, l’été fut radieux, d’où me vint l’envie d’aller dans les promenades. Un jour, comme j’errais sous les arbres du Cours-la-Reine, avec deux petits écus que j’avais trouvés le matin dans la pochette de ma culotte et qui étaient le premier effet par lequel mon faiseur d’or eût encore montré sa munificence, je m’assis devant la porte d’un limonadier, à une table que sa petitesse appropriait à ma solitude et à ma modestie, et là je me mis à songer à la bizarrerie de ma destinée, tandis qu’à mes côtés, des mousquetaires buvaient du vin d’Espagne avec des filles du monde. Je doutais si la Croix-des-Sablons, M. d’Astarac, Mosaïde, le papyrus de Zozime et mon bel habit n’étaient point des songes dont j’allais me réveiller, pour me retrouver en veste de basin devant la broche de la Reine Pédauque.

Je sortis de ma rêverie en me sentant tiré par la manche. Et je vis devant moi frère Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon et sa barbe.

— Monsieur Jacques Ménétrier, me dit-il, à voix basse, une demoiselle, qui vous veut du bien, vous attend dans son carrosse sur la chaussée, entre la rivière et la porte de la Conférence.

Le cœur me battit très fort. Effrayé et ravi de cette aventure, je me rendis tout de suite à l’endroit indiqué par le capucin, en marchant toutefois d’un pas tranquille, qui me parut le plus avantageux. Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une petite main posée sur le bord de la portière.

Cette portière s’entr’ouvrit à mon approche, et je fus bien surpris de trouver dans le carrosse mam’selle Catherine en robe de satin rose, et la tête couverte d’un coqueluchon où ses cheveux blonds se jouaient dans la dentelle noire.

Je restais interdit sur le marchepied.

— Venez là, me dit-elle, et asseyez-vous près de moi. Fermez la portière, je vous prie. Il ne faut pas qu’on vous voie. Tout à l’heure en passant sur le Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussitôt je vous ai fait quérir par le bon frère, que j’ai pris pour les exercices du carême et que je garde près de moi depuis ce temps, car, dans quelque condition où l’on se trouve, il faut avoir de la piété. Vous aviez très bonne mine, monsieur Jacques, devant votre petite table, l’épée en travers sur les cuisses, avec l’air chagrin d’un homme de qualité. J’ai toujours eu de l’amitié pour vous, et je ne suis pas de ces femmes qui, dans la prospérité, méprisent les amis d’autrefois.

— Eh ! quoi ? mam’selle Catherine, m’écriai-je, ce carrosse, ces laquais, cette robe de satin…

— Viennent, me dit-elle, des bontés de M. de la Guéritaude, qui est dans les partis, et des plus riches financiers. Il a prêté de l’argent au Roi. C’est un excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais fâcher. Mais il n’est pas si aimable que vous, monsieur Jacques. Il m’a donné aussi une petite maison à Grenelle, que je vous montrerai de la cave au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente de vous voir en état de faire votre fortune. Le mérite se découvre toujours. Vous verrez ma chambre à coucher, qui est copiée sur celle de mademoiselle Davilliers. Elle est tout en glaces, avec des magots. Comment va votre bonhomme de père ? Entre nous, il négligeait un peu sa femme et sa rôtisserie. C’est un grand tort chez un homme de sa condition. Mais parlons de vous.

— Parlons de vous, mam’selle Catherine, dis-je enfin. Vous êtes bien jolie, et c’est grand dommage que vous aimiez les capucins. Car il faut bien vous passer les fermiers généraux.

— Oh ! dit-elle, ne me reprochez point frère Ange. Je ne l’ai que pour faire mon salut, et, si je donnais un rival à M. de la Guéritaude, ce serait…

— Ce serait ?

— Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous êtes un ingrat. Car vous savez que je vous ai toujours distingué. Mais vous n’y preniez pas garde.

— J’étais, au contraire, sensible à vos railleries, mam’selle Catherine. Vous me faisiez honte de ce que je n’avais pas de barbe au menton. Vous m’avez dit maintes fois que j’étais un peu niais.

— C’était vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez. Que n’avez-vous deviné que je vous voulais du bien !

— Pourquoi, aussi, Catherine, étiez-vous jolie à faire peur ? Je n’osais vous regarder. Et puis, j’ai bien vu qu’un jour vous étiez fâchée tout de bon contre moi.

— J’avais raison de l’être, monsieur Jacques. Vous m’aviez préféré cette Savoyarde en marmotte, le rebut du port Saint-Nicolas.

— Ah ! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par goût ni par inclination, mais seulement parce qu’elle prit pour vaincre ma timidité des moyens énergiques.

— Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre aînée : la timidité est un grand péché contre l’amour. Mais n’avez-vous pas vu que cette mendiante porte des bas troués et qu’elle a une dentelle de crasse et de boue haute d’une demi-aune au bas de ses jupons ?

— Je l’ai vu, Catherine.

— N’avez-vous point vu, Jacques, qu’elle était mal faite, et de plus bien défaite ?

— Je l’ai vu, Catherine.

— Comment alors aimâtes-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la peau blanche et des manières distinguées ?

— Je ne le conçois pas moi-même, Catherine. Il fallut qu’à ce moment mon imagination fût pleine de vous. Et, puisque votre seule image me donna le courage et la force que vous me reprochez aujourd’hui, jugez, Catherine, de mes transports, si je vous avais pressée dans mes bras, vous-même ou seulement une fille qui vous ressemblât un peu. Car je vous aimais extrêmement.

Elle me prit les mains et soupira. Je repris d’un ton mélancolique :

— Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce moine dégoûtant.

Elle se récria :

— Quel soupçon ! vous me fâchez. C’est une folie.

— Vous n’aimez donc point les capucins ?

— Fi !

Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris la taille ; nous nous embrassâmes, nos lèvres se rencontrèrent, et je sentis tout mon être se fondre de volupté.

Après un moment de mol abandon, elle se dégagea, les joues roses, l’œil humide, les lèvres entr’ouvertes. C’est de ce jour que je connus à quel point une femme est embellie et parée du baiser qu’on met sur sa bouche. Le mien avait fait éclore sur les joues de Catherine, des roses de la teinte la plus suave, et trempé la fleur bleue de ses yeux d’une étincelante rosée.

— Vous êtes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon. Allez ! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. M. de la Guéritaude va venir. Il m’aime avec une impatience qui devance l’heure des rendez-vous.

Lisant alors sur mon visage la contrariété que j’en éprouvais, elle reprit avec une tendre vivacité :

— Mais écoutez-moi, Jacques : il rentre chaque soir à neuf heures chez sa vieille femme, devenue acariâtre avec l’âge, qui ne souffre plus ses infidélités depuis qu’elle est hors d’état de les lui rendre et dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir à neuf heures et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac. Vous la reconnaîtrez à ses trois fenêtres par étage, et au balcon qui est couvert de roses. Vous savez que j’ai toujours aimé les fleurs. À ce soir !

Elle me repoussa d’un geste caressant, où elle semblait trahir le regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle murmura encore :

— À ce soir !