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Lettres (Musset)/30

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LettresCharpentierŒuvres complètes d’Alfred de Musset. Tome X (p. 331-332).


XXX

À M. ALFRED TATTET, À FONTAINEBLEAU.


Je suis bien sûr que vous ne voudrez pas me croire quand je vous dirai, mon cher Alfred, que j’avais résolu de vous aller voir. J’en atteste cependant deux témoins purs, sinon sans tache, ma malle et mademoiselle Colin, l’une faisant l’autre. Demandez-leur s’il n’est pas vrai qu’elles sont depuis huit jours dans l’attente, et que tous les matins on déballe une à une mes chemises. Pour toute réponse à votre lettre de reproches, je voulais me mettre moi-même à la poste ; les dieux en ont ordonné autrement. D’abord, comme vous dites, on a joué mon proverbe[1]. En second lieu, on va le jouer encore. Je souhaite seulement que le baptême lui soit aussi léger que sa naissance a été bien venue. J’avais, chez Pleyel, ce qu’on me fait l’immense honneur d’appeler mon public. Vous savez qui je veux dire : tout ce monde charmant qu’on dit envolé, était là tout comme l’an passé. Les petits becs roses sortaient des chapeaux et les menottes blanches des mitaines. Maintenant je vais avoir affaire, ces jours-ci, à Sa Majesté le suffrage universel, et ensuite à la clique des feuilletons. À vous dire vrai, je m’en moque un peu, à cause de la matinée vraiment charmante pour moi que j’ai eue rue Rochechouart. Les prestolets auront beau faire, leurs plâtras n’écraseront pas une feuille du petit bouquet qui m’a passé sous le nez. — J’espère d’ailleurs quelque adoucissement.

Voilà, mon cher ami, pourquoi je suis resté. Je vais maintenant conduire ma mère à Angers. Si je peux m’échapper, j’irai vous dire bonjour, mais ne soyez pas, et jamais, en colère contre votre meilleur ami.

Alf. M.
Samedi, 26 mai (1849).
  1. On ne saurait penser à tout, représenté pour la première fois dans les salons de M. Pleyel, le jeudi 3 mai 1849.