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Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 4.djvu/842

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ordinairement plus petites que celles du lion ; aussi l’ours se sert-il plus de ses pattes que de ses dents, soit pour combattre, soit pour déchirer & rompre les filets & les toiles des chasseurs ; parce que ses pattes sont très-larges, & qu’elles sont armées de griffes longues & crochues, & que les muscles qui servent à les mouvoir, sont très-forts ; au lieu que ses dents ne sont pas fort longues, comme on l’a déjà fait remarquer, & que la grosseur & l’épaisseur de ses levres l’empêchent de s’en servir aussi commodément que fait le lion.

Dans le lion & dans la plûpart des animaux carnaciers, le sommet de la tête est élevé comme la crête d’un casque ; & les os des tempes & les pariétaux sont disposés de maniere qu’il y a vers les tempes un enfoncement très-considérable : cette crête & cet enfoncement servent à aggrandir l’espace où sont logés les muscles des tempes, qui couvrent les deux côtés du sommet de la tête. Il y a un sinus ou enfoncement dans l’os de la mâchoire inférieure, au-dessus de son angle, qui sert encore à aggrandir l’espace où doit être logé le muscle masseter, qui est fort épais.

Les mâchoires de ces animaux sont composées de grands os très-solides, armés de dents grosses & tranchantes, & garnis de muscles très-forts, tant pour leur épaisseur extraordinaire & par leur tissu fort compacte, que parce qu’ils sont très-éloignés du point d’appui ; ainsi elles ont tout ce qui est nécessaire pour serrer puissamment la proie, & pour la déchirer.

Les bœufs, les moutons, les chevres, les cerfs, les dains, & tous les autres animaux qui vivent d’herbe, & qui ruminent, n’ont point de dents incisives à la mâchoire supérieure ; mais ils ont à la place de ces dents, une espece de bourlet formé de la peau intérieure de la bouche, qui est fort épaisse en cet endroit.

Le devant de leur mâchoire inférieure est garni de huit dents incisives, qui sont de différente longueur, & disposées de maniere que celles du milieu sont les plus longues & les plus larges, & que les autres vont toûjours en diminuant. Ces animaux n’ont point de dents canines ni en-haut ni en-bas ; entre les incisives & les molaires, il y a un grand espace vuide qui n’est point garni de dents : ils ont à chaque mâchoire douze dents molaires, savoir six de chaque côté, dont les racines ont pour l’ordinaire trois crocs enchâssés comme ceux des dents molaires du lion. La base de ces dents, qui est a l’endroit par où elles se touchent en mâchant, est rendue inégale par plusieurs éminences pointues, entre lesquelles il y a de petits enfoncemens ; de sorte que les dents d’en-haut & celles d’en-bas venant à se rencontrer, les pointes des unes glissent dans les cavités des autres, & permettent le mouvement de la mâchoire de droite à gauche. Ces dents étant coupées obliquement, leur surface en devient plus grande, & par conséquent plus propre à broyer.

La mâchoire inférieure est presque de la moitié moins large que la supérieure ; ce qui la rend plus légere, & beaucoup plus propre au mouvement : elle ne laisse pas d’être aussi propre à broyer que si elle étoit plus large, parce que pouvant se mouvoir, elle peut s’appliquer successivement à tous les endroits de la mâchoire supérieure, dont les dents sont plus larges, peut-être afin de suppléer en quelque façon, par leur largeur, au mouvement qu’elle n’a pas. Ces dents paroissent composées de différentes feuilles appliquées les unes aux autres.

A la mâchoire supérieure, la partie extérieure de la dent est moins solide, & plus longue que la partie inférieure de la même dent : à la mâchoire inférieure, au contraire, la partie extérieure de la dent est

plus solide & moins longue que sa partie intérieure. Cette disposition étoit nécessaire ; car il est évident qu’à la mâchoire inférieure, l’extérieur de la dent s’appuie plus long-tems dans le broyement sur la dent de la mâchoire supérieure, que l’intérieur de la même dent ; & qu’au contraire dans la mâchoire supérieure la partie intérieure de la dent soûtient plus long-tems le frottement de la mâchoire inférieure, que l’extérieur de cette même dent. C’est pour cela qu’à la mâchoire supérieure le côté intérieur de la dent est plus court que l’extérieur, quoiqu’il soit plus solide, & qu’à la mâchoire inférieure le côté extérieur de la dent est le plus court & le plus solide.

Le chameau est différent des autres animaux qui ruminent, en ce qu’il a dix incisives à la mâchoire inférieure, & qu’il a à chaque mâchoire trois canines, qui sont courtes & disposées comme celles des chevaux.

Le bourlet que les animaux qui ruminent ont au lieu de dents à la mâchoire supérieure, est si propre pour aider à couper l’herbe & à l’arracher, que si l’on avoit à choisir de mettre un corps dur à la place, on devroit s’en tenir au bourlet ; car il est certain que deux corps durs, quand même ils seroient continus, ne s’appliqueroient jamais si exactement l’un contre l’autre, qu’il n’y eût des intervalles qui laisseroient passer quelques brins d’herbe ; & que s’ils étoient divisés comme le sont les dents, il s’en échapperoit davantage. D’ailleurs ces brins d’herbe étant inégaux en grosseur, en dureté, il arriveroit que les plus gros & les plus durs empêcheroient les plus petits d’être serrés autant qu’il seroit nécessaire pour être arrachés ; au lieu que le bourlet s’appliquant à la mâchoire inférieure, remédie à tous les inconvéniens ; & qu’enfin il épargne aux dents une partie du coup qu’elles recevroient lorsque les animaux arrachent l’herbe ; car la violence du coup est amortie par la mollesse du bourlet.

Ce qui se passe dans l’action des dents, lorsque ces animaux paissent l’herbe, est très-remarquable. Le bœuf jette d’abord sa langue pour embrasser l’herbe, comme le moissonneur fait avec sa main ; ensuite il serre cette herbe avec ses dents d’en-bas contre le bourlet. Mais si les dents incisives étoient également longues, elles ne pourroient pas serrer l’herbe également par-tout ; c’est pourquoi elles vont toûjours en diminuant, comme on l’a ci-devant remarqué.

L’herbe étant ainsi serrée contre le bourlet qui sert à ces animaux comme une autre branche de tenailles, ils la coupent & l’arrachent facilement ; & le coup de tête qu’ils donnent à droite ou à gauche, y contribue beaucoup. Cette herbe étant ainsi arrachée, les joues se serrent & s’enfoncent dans le vuide qui est entre les incisives & les molaires, pour arrêter ce qui a été arraché, & empêcher qu’il ne retombe. La langue qui s’insinue aussi dans ce vuide, ramasse & pousse l’herbe dans le fond du gosier, où elle ne fait que passer, sans être que fort peu mâchée.

Après que ces animaux ont employé une quantité suffisante de cette nourriture, & qu’ils en ont rempli le premier ventricule appellé la pance, l’animal se met ordinairement sur les genoux pour ruminer avec plus de facilité ; & alors l’herbe (qui pendant qu’elle a demeuré dans ce premier ventricule, a été un peu ramollie, tant par la chaleur & par l’humidité de cette partie, que par l’action de la salive dont elle a été moüillée en passant par la bouche), est renvoyée dans la bouche pour être remâchée, & ensuite distribuée aux autres ventricules, dans un état plus propre à y être digérée : ainsi l’animal ayant ramené cette herbe par pelotons dans la bouche, par une méchanique très-ingénieuse qu’on