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était le centre naturel de l’Europe pensante. Toute nation, comme toute science, avait là sa place. Tous les étrangers distingués, après avoir reçu les théories de la France, venaient là en chercher, en discuter l’application. C’étaient l’Américain Thomas Payne, l’Anglais Williams, l’Écossais Mackintosh. le Genevois Dumont, l’Allemand Anarcharsis Clootz ; ce dernier, nullement en rapport avec un tel salon, mais en 1791 tous y venaient, tous y étaient confondus. Dans un coin immuablement était l’ami assidu, le médecin Cabanis, maladif et mélancolique, qui avait transporté à cette maison le tendre, le profond attachement qu’il avait eu pour Mirabeau.

Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de Mme de Condorcet, que Raphaël aurait prise pour type de la métaphysique. Elle était toute lumière ; tout semblait s’éclairer, s’épurer sous son regard. Elle avait été chanoinesse et paraissait moins encore une dame qu’une noble demoiselle. Elle avait alors vingt-sept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d’écrire ses Lettres sur la sympathie, livre d’analyse fine et délicate, où, sous le voile d’une extrême réserve, on sent néanmoins souvent la mélancolie d’un jeune cœur auquel quelque chose a manqué[1]. On a supposé vainement qu’elle eût ambitionné les honneurs, la faveur de

  1. Le touchant petit livre, écrit avant la Révolution, a été publié après 1798 ; il participe des deux époques. Les lettres sont adressées à Cabanis, le beau-frère de l’aimable auteur, l’ami inconsolable, le confident de la blessure profonde. Elles sont achevées dans ce pâle Élysée d’Auteuil, plein de regrets, d’ombres aimées. Elles parlent bas, ces lettres ; la sourdine est mise aux