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Page:Taine - Voyage en Italie, t. 1, 1874.djvu/419

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et portant sur la tête la tiare d’or à triple étage. Des éventails de plumes d’autruche flottent autour de lui. Il a l’air bon, affectueux ; sa belle figure pâle est celle d’un malade ; l’on pense avec regret qu’il doit souffrir en ce moment, que sa jambe est enveloppée de bandes. Il donne doucement la bénédiction avec un doux sourire.

Les chantres et les soldats causaient gaiement un instant avant son passage ; un moment après, une trompette dans l’abside ayant entonné un air d’opéra, deux ou trois soldats se sont mis à fredonner à l’unisson ; mais les gens du peuple, les paysans qui étaient là regardaient comme s’ils voyaient Dieu le Père. Il faut contempler leurs figures surtout devant la statue de saint Pierre. Ils affluent tour à tour en s’étouffant pour baiser le pied de bronze, qui maintenant est tout usé ; ils le caressent, ils y collent leur front ; beaucoup d’entre eux pour venir ont fait à pied dix ou douze milles, et ne savent pas où ils coucheront. Quelques-uns, alourdis par le changement d’air, dorment debout contre un pilier, et leurs femmes les poussent du coude. Plusieurs ont une tête de statue romaine, le front bas, les traits anguleux, l’air sombre et dur ; d’autres, le visage régulier, l’ample barbe, le beau coloris chaud, les cheveux naturellement frisés des peintures de la Renaissance. On n’imagine pas une race plus forte et plus inculte. Leurs costumes sont étranges : vieilles casaques en peaux de bique ou de mouton, guêtres de cuir, manteaux bleuâtres cent fois trempés par la pluie, sandales de peau comme aux temps primitifs ; de tout cela sort une odeur insupportable. Leurs yeux sont fixes, éclatants comme ceux d’un animal ; plus éclatants encore et comme ensauvagés luisent ceux des femmes jaunies et minées par