L’Encyclopédie/1re édition/PERE

La bibliothèque libre.

PERE, s. m. (Droit naturel.) Relation la plus étroite qu’il y ait dans la nature. « Tu es pere, dit le Bramine inspiré, ton enfant est un dépôt que le ciel t’a confié ; c’est à toi d’en prendre soin. De sa bonne ou de sa mauvaise éducation, dépendra le bonheur ou le malheur de tes jours ; fardeau honteux de la société, si le vice l’emporte, il sera ton opprobre ; utile à sa patrie, s’il est vertueux, il fera l’honneur de tes vieux jours. »

On ne connoît jamais bien la joie des peres ni leurs chagrins, dit Bacon, parce qu’ils ne peuvent exprimer leur plaisir, & qu’ils n’osent parler de leurs peines. L’amour paternel leur rend les soins & les fatigues plus supportables ; mais il rend aussi les malheurs & les pertes doublement ameres ; toutefois si cet état augmente les inquiétudes de la vie, il est mêlé de plaisirs indicibles, & a l’avantage d’adoucir les horreurs & l’image de la mort.

Une femme, des enfans, autant d’ôtages qu’un homme donne à la fortune. Un pere de famille ne peut être méchant, ni vertueux impunément. Celui qui vit dans le célibat, devient aisément indifférent sur l’avenir qui ne doit point l’intéresser ; mais un pere qui doit se survivre dans sa race, tient à cet avenir par des liens éternels. Aussi remarque-t-on en particulier, que les peres qui ont fait la fortune ou l’élévation de leur famille, aiment plus tendrement leurs enfans ; sans doute, parce qu’ils les envisagent sous deux rapports également intéressans, & comme leurs héritiers, & comme leurs créatures ; il est beau de se lier ainsi par ses propres bienfaits.

Mais que l’avarice & la dureté des peres est condamnable & mal entendue, puisqu’elle ne tourne qu’à leur préjudice ! leurs enfans en contractent une bassesse de sentimens, un esprit de fourberie & de mauvaise conduite, qui les deshonore, & qui fait mépriser une famille entiere ; c’est d’ailleurs une grande sottise d’être avare, pour faire tôt ou tard des prodigues.

C’est une autre coutume fort mauvaise, quoiqu’ordinaire chez les peres, de mettre dès le bas âge entre ses enfans des distinctions & des prééminence, qui produisent ensuite des discordes, lorsqu’ils sont dans un âge plus avancé, & causent des divisions dans les familles.

Il est honteux de sacrifier des enfans à son ambition par des destinations forcées ; il faut seulement tâcher de détourner de bonne heure leurs inclinations vers le genre de vie dont on a fait choix pour eux, quand ils n’étoient pas encore dans l’âge de se décider ; mais dès qu’un enfant a une répugnance ou un penchant bien marqué pour un autre vocation que celle qu’on lui destinoit ; c’est la voix du destin, il y faut céder.

On remarque presque toujours dans une nombreuse famille, qu’on fait grand cas d’un des aînés, qu’il y en a un autre parmi les plus jeunes qui fait les délices du pere & de la mere ; & ceux qui sont entre deux se voient presque oubliés ; c’est une injustice ; le droit d’aînesse en est une autre. Enfin, les cadets réussissent très-rarement, ou pour mieux dire, ne réussissent jamais, lorsque par une prédilection injuste, l’on a pour l’amour d’eux deshérité les aînés.

L’obligation naturelle qu’a le pere de nourrir ses enfans, a fait établir le mariage, qui déclare celui qui doit remplir cette obligation ; mais comme les enfans n’acquierent de la raison que par degrés, il ne suffit pas aux peres de les nourrir, il faut encore qu’ils les élevent & qu’ils les conduisent ; déja ils pourroient vivre, & ils ne peuvent pas se gouverner. Enfin, quoique la loi naturelle ordonne aux peres de nourrir & d’élever leurs enfans, elle ne les oblige pas de les faire héritiers. Le partage des biens, les lois sur ce partage, les successions après la mort de celui qui a eu ce partage, tout cela ne peut être reglé que par la société, & par conséquent par des lois politiques ou civiles. Il est vrai que l’ordre politique ou civil, demande ordinairement que les enfans succedent aux peres ; mais il ne l’exige pas toujours. Voyez M. de Montesquieu.

Quant à l’origine & à l’étendue du pouvoir paternel, voyez Pouvoir paternel ; c’est une matiere délicate à traiter. (D. J.)

Pere naturel est celui qui a eu un enfant d’une personne avec laquelle il n’étoit point marié, dans ce cas le pere est toujours incertain, au lieu que la mere est certaine.

Pere légitime est celui qui a eu un enfant d’un mariage légitime, pater est quem nuptiæ demonstrant.

Pere putatif est celui qui est réputé le pere d’un enfant, quoiqu’il ne le soit pas en effet.

Pere adoptif est celui qui a adopté quelqu’un pour son enfant. Voyez Adoption.

Les peres & meres doivent des alimens à leurs enfans, soit naturels ou légitimes, du-moins jusqu’à ce qu’ils soient en état de gagner leur vie.

Les enfans doivent aussi des alimens à leurs pere & mere, au cas que ceux-ci tombent dans l’indigence.

Chez les Romains, le pouvoir des peres sur leurs enfans étoit extrèmement étendu ; ils devoient tuer ceux qui leur naissoient avec des difformités considérables ; ils avoient aussi droit de vie & de mort sur ceux même qui étoient bien constitués, & pouvoient les vendre ; ils pouvoient aussi les exposer & leur faire souffrir toutes sortes de supplices.

Les Gaulois & plusieurs autres nations pratiquoient la même chose ; mais ce pouvoir trop rigoureux fut restraint par Justinien, & présentement les peres n’ont plus sur leurs enfans qu’un droit de correction modérée.

Quant aux autres droits attachés à la qualité de pere, voyez Garde, Emancipation & Mariage, Puissance paternelle, Secondes nôces.

Les enfans doivent porter honneur & respect à leurs peres & mere ; c’est la loi divine qui le leur commande.

Les peres sont obligés de doter leurs enfans, & singulierement leurs filles ; mais cette obligation naturelle ne produit point d’action civile.

Le pere & le fils sont censés une même personne, soit par rapport à leur suffrage ou témoignage, soit en matiere de donations.

La succession des meubles & acquêts des enfans décédés sans enfans, appartient aux peres & mere, comme plus proches parens. Voyez Acquêts, Progrés, Succession, Retour.

En matiere criminelle, le pere est responsable civilement du délit de son fils mineur.

Voyez aux institut. les titres de patria protestate, de nuptiis. (A)

Pere, (Critiq. sacrée.) ce terme, outre la signification de pere immédiat, en a quelques autres dans l’Ecriture qui y ont un rapport indirect. Dieu est nommé pere de tous les hommes, comme créateur & conservateur de toutes les créatures. Pere désigne quelquefois l’ayeul, le bisayeul, l’auteur même d’une famille, quelqu’éloignée qu’il en soit ; ainsi Abraham est dit le pere de plusieurs nations. Pere marque encore les rois, les magistrats, les supérieurs, les maîtres ; il dénote aussi les personnes âgées, scribo vobis, patres, I. Joan. ij. 13. il marque enfin l’auteur ou l’inventeur de quelque chose. Satan est pere du mensonge, Joan, viij. 44. Jubal fuit pater canentium cytharâ, Gen. iv. 21. Jubal fut le premier qui instruisit les hommes à jouer de la cythare, ou qui inventa cet instrument de musique. (D. J.).

Peres conscripts, (Hist. Rom.) en latin patres conscripti, nom qu’on donnoit aux sénateurs de Rome, par rapport à leur âge, ou à cause des soins qu’ils prenoient de leurs concitoyens. « Ceux qui composoient anciennement le conseil de la république, dit Saluste, avoient le corps affoibli par les années ; mais leur esprit étoit fortifié par la sagesse & par l’expérience ».

Il n’en étoit pas de même au tems de cet historien ; d’abord sous les rois, le nom de peres conscripts n’appartenoit qu’à deux cens sénateurs qui s’accrurent tellement dans la suite, que l’on en comptoit jusqu’à neuf cens sous Jules-César, au rapport de Dion.