Aller au contenu

Page:Nietzsche - Aurore.djvu/176

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
176
AURORE

préjugé grossier ! Et l’erreur grossière ! Car rien n’est plus important que de confirmer encore une fois ce qui est déjà puissant, traditionnel et reconnu sans raison, par l’acte de quelqu’un de notoirement raisonnable : c’est ainsi que l’on donne à cette chose, aux yeux de tous ceux qui en entendent parler, la sanction de la raison même ! Respect à vos opinions ! Mais les petites actions divergentes ont plus de valeur !

150.

Le hasard des mariages. — Si j’étais un dieu et un dieu bienveillant, les mariages des hommes m’impatienteraient plus que toute autre chose. Un individu peut aller très, très loin pendant les soixante-dix, et même pendant les trente années de sa vie, — cela est très surprenant, même pour les dieux ! Mais, si l’on voit alors comment il accroche l’héritage et le legs de cette lutte et de cette victoire, les lauriers de son humanité, au premier endroit venu, où une petite femme peut les déchirer ; si l’on voit combien il s’entend bien à acquérir et mal à garder, et qu’il ne songe même pas que, par la procréation, il peut préparer une vie plus victorieuse encore : on finit par devenir impatient et par se dire : « À la longue, il ne peut rien résulter de l’humanité, les individus sont gaspillés, le hasard des mariages rend impossible toute raison d’une grande marche de l’humanité ; — cessons d’être les spectateurs assidus et les fous de ce spectacle sans but ! » — Dans cette disposition d’esprit, les dieux d’Épicure se retirèrent