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Page:Sue - Les misères des enfants trouvés I (1850).djvu/270

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inconnue circula dans mes veines : les artères de mes tempes battirent à se rompre, ma vue se troubla… à des éblouissements lumineux succéda un vertige si violent, que je me cramponnai des deux mains au baril, comme si le sol, emporté par un mouvement de rotation rapide, eût manqué sous mes pieds, et dans mon trouble je m’écriai :

— Maître… au secours…

À partir de ce moment, les souvenirs m’échappent presque complétement.

Il me semble pourtant avoir vu Limousin se dresser debout de l’autre côté du baril, puis, perdant l’équilibre, retomber sur notre rabat en poussant un grand éclat de rire…

Lorsque je revins à moi, je me sentis engourdi par un froid cuisant… j’ouvris les yeux, j’étais au milieu d’un bois, couché sur la neige, le jour touchait à sa fin…

J’éprouvais un violent mal de tête ; la raison encore troublée, je regardai autour de moi avec un mélange de frayeur et de curiosité…

Comment étais-je venu dans ce bois que je ne connaissais pas ? que s’était-il passé entre moi et Limousin ? étais-je loin de notre masure ? m’en avait-il chassé ? étais-je sous l’empire d’une de ces visions familières à mon maître ? Ces pensées incohérentes se pressaient, se heurtaient dans mon esprit, lorsqu’un bruit lointain et à moi bien connu me fit tressaillir. C’était un tintement de clochettes sonores, couvert çà et là par les éclats d’une voix claire, perçante, qui chantait cette vieille chanson de tréteaux :

La belle Bourbonnaise
A, ne vous en déplaise,
Le cœur chaud comme braise, etc.

C’était la voix de la Levrasse le colporteur, accompagné de son âne Lucifer, qui faisait tinter ses sonnettes.