Italia mia, benchè il parlar
Sia indarno aLle piaghe mortali
Che nel bel corpo tue si spesse veggio.
PETRARQUE.
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[modifier] A Silvio Pellico
L’obélisque africain de Monte-cavallo
Formait devant mes yeux un imposant tableau ;
Le jour allait mourir, et pour dissiper l’ombre
Qui tombait lentement sur la colline sombre,
La madone qui prie au palais Quirinal,
Devant elle allumait son nocturne fanal.
Emu de tout cela, par la place déserte
J’allais le front levé. - D’une fenêtre ouverte
Sortait un chant joyeux et d’un charme infini,
Qui, si je m’en souviens, était de Rossini.
Et je disais tout bas : - Ah ! ma belle Italie,
Seras-tu donc toujours le sol de la folie !
Pauvre reine, sans sceptre, en vêtemens de deuil,
Ah ! chanteras-tu donc jusque dans le cercueil ?
Suspends ta lyre d’or aux branches de tes saules,
Ne sens-tu pas la mort qui vient sur tes épaules,
Et tandis que tu perds ta dernière heure en jeux,
Comme un voleur de nuit te saisit aux cheveux ?
Tes enfans bien-aimés pourrissent dans le bagne,
Ou meurent étouffés aux bras de l’Allemagne,
Et tous ceux qui devaient un jour te faire honneur
Reçoivent, devant toi, le plomb mortel au cœur !
Et ta voix est toujours veloutée et sonore,
Et tes chants, je le crois, vibrent plus doux encore.
Cependant, pour briser tes ignobles liens,
La valeur vit encore aux cœurs italiens.
Quand tes fils vont combattre, ô trop débile mère,
Ne saurais-tu trouver quelque refrain de guerre ?
Mais non, ton luth toujours sonne le même son,
Et tu ne sais jamais qu’une douce chanson :
Pareille au rossignol à son malheur en proie,
Qui chante la douleur comme il chantait la joie.
Ah ! du moins puisses-tu, dans tes chants expirans,
En trouver de si doux qu’ils touchent tes tyrans ! -
Et j’allais à pas lents et la tête baissée
Comme celui qui porte une triste pensée,
Et la fenêtre ouverte au souffle du midi
Me renvoyait toujours cet air de Rossini.
Une petite fille ayant dix ans à peine,
Assise à l’obélisque afin de prendre haleine,
A côté d’un panier sur sa tête apporté,
Voyant qu’à l’admirer je m’étais arrêté,
Levant ses beaux yeux noirs avec un air de reine,
Me dit : Regardez-moi, car moi, je suis Romaine !
[modifier] II
Le sénateur descend du haut du Capitole
Et traverse à pas lents la mascarade folle :
C’est aujourd’hui le jour de la course aux chevaux,
Les dames sont déjà sur les bleus échafauds,
Et le patricien, comme autrefois l’édile,
Préside dans ce temps aux plaisirs de la ville.
A la place du peuple on vient de toute part,
C’est là qu’on va donner le signal du départ.
Là dix jeunes Romains, avec leurs mains puissantes,
Pressant des barberi les narines fumantes,
La sueur au visage et l’écume aux cheveux,
Les tiennent en arrêt sur leurs jarrêts nerveux ;
Tandis que sur leur dos et sur leurs brunes croupes
On met rapidement de brûlantes étoupes,
Qui pour les libres flancs de l’agile coursier
Soient comme un cavalier à l’éperon d’acier :
Au bruit de la trompette, on ouvre la barrière,
Et tous en hennissant volent dans la carrière,
Et faisant retentir le Corso sous leurs pas,
Effleurent en passant les armes des soldats,
Et tendent à la fois au palais de Venise,
Où pend la housse d’or à leur ardeur promise.
Il arrive souvent que l’un d’eux, harassé,
S’arrête et s’en revient d’un air embarrassé,
Comme un homme à moitié du chemin de la vie,
En voyant que la gloire, hélas ! n’est que folie,
Que c’est un but menteur où le bonheur n’est pas,
Se retourne soudain et revient sur ses pas
Ainsi le barbero. Mais la foule le hue,
Et de longs sifflemens le poursuit dans la rue. -
Au Tibre le maudit, honte du carnaval !
Accidente ! malheur à l’ignoble cheval ! -
Et bientôt le vainqueur, au son de la musique,
Paré de beaux plumets, va par la ville antique,
Recevant les bouquets et les joyeux bonbons
Que de tous les côtés font pleuvoir les balcons,
Et saluant ainsi que le ferait un homme.
Voilà ce que j’ai vu lorsque j’étais à Rome.
La fête finissait quand un eminente
Frappa d’un grand couteau quelqu’un à son côté,
Et ce meurtre inoui dont encor je frissonne,
Étant la vendetta, ne révolta personne.
[modifier] III A M. Charles de Malartic
A l’ave-maria quel est donc ce jeune homme
Qui traverse pensif la campagne de Rome,
Un carton sous le bras, un fusil dans la main ? -
Je ne me trompe pas, c’est le Guaspre-Poussin,
Qui, sous la fraîche brise et le ciel diaphane,
S’en revient de Tibur ou des coteaux d’Albane ;
Il écoute mourir les agrestes chansons,
Et se tourne souvent vers les grands horizons.
Quand la cloche du soir le rappelle à la ville,
Le peintre à ce retour est toujours indocile,
Et semblable à l’enfant paré de blonds cheveux,
Que sa mère en grondant vient ravir à ses jeux,
Il voit avec douleur s’éteindre la lumière ;
Ses pieds vont en avant et ses yeux en arrière :
Car il laisse là-bas sous les nuages d’or
Les chênes verts, les pins et tout son cher trésor.
Il est doux, au printemps, de mener cette vie,
De suivre le matin sa belle fantaisie,
Et lorsque le soleil de la mer est sorti,
D’aller peindre d’abord auprès de Frascati,
Et de monter ensuite au haut de la colline
D’où l’on découvre au loin les monts de la Sabine ;
Puis de s’acheminer à Grotta-Ferrata,
Et fatigué du jour, de se reposer là.
Ami, combien de fois, en ma plus fraîche année,
N’avons-nous pas ainsi consumé la journée !
Et puis nous retournions dans notre après-midi
Par Saint-Jean de Latran à Casa Lucidi,
Et nous allions revoir cette excellente femme
Aimant le pape et Dieu du plus fort de son âme ;
Et lorsque la douleur la clouait sur son lit,
Suspendant à son col un chapelet bénit ;
Et le vieillard Bruschi, jovial et digne homme,
Pauvre et simple de cœur comme un bourgeois de Rome,
Ayant fait une fois, à l’âge de trente ans,
Le voyage de Naple, et de cet heureux temps
Qui fut, n’en doutons pas, le plus doux de sa vie,
Parlant incessamment la face épanouie,
Et sachant retrouver un reste de chaleur
Pour nous vanter David, le céleste chanteur.
Près du prince Colonne il faisait son service,
Puis allait à Saint-Pierre entendre un bel office,
Et racontait, le soir, avec naïveté,
La nouvelle courant dans l’antique cité ;
Du reste, ayant un peu de tout dans sa mémoire,
Et sur les cardinaux récitant mainte histoire.
En son étroite chambre il n’avait qu’un tableau,
Mais ce tableau sans cadre était ancien et beau ;
Et lorsqu’un étranger venait dans sa famille,
Il prenait par la main sa plus petite fille,
Et les menant ensemble à l’objet précieux,
Sur les yeux du Français il fixait ses grands yeux,
Et puis lui demandait d’une voix attendrie
Si l’on avait aussi des arts dans sa patrie.
Ma divine Italie, oh ! mère de beauté,
Terre de grand savoir et de simplicité,
Où le mourir est calme et le vivre facile,
On voit encor chez toi, comme au temps de Virgile,
Quelques hommes choisis, vrais enfans des Latins,
Cacher au feux du jour leurs modestes destins,
Et sans brûler leur sang des passions nouvelles,
Aimer encor Sylvain et les nymphes jumelles ;
Gardant à l’étranger un toit hospitalier,
Et des Lares d’argile auprès de leur foyer.
[modifier] IV – A M. Sainte-Beuve
Si vous entrez dans Naple un de ces beaux matins
Du mois de juin, laissant dans les marais Pontins
L’air épais et malsain, et cette crainte folle
Des brigands de montagne à la longue espingole,
Et ces pauvres soldats que la fièvre éprouva,
Aux yeux creux et minés par l’aria-cattiva,
Qui là, pendant l’été comme au fort de la bise,
Pâles, vont frissonnant sous leur capote grise ;
Si vous entrez à Naple, ainsi que je le dis,
Vous verrez devant vous s’ouvrir le paradis
D’abord le golfe bleu, réfléchissant l’albâtre
De la cité bâtie en vaste amphithéâtre ;
Le Mont-Vésuve à gauche, à droite Nisida ;
A l’horizon Ischia, Caprée et Procida,
Iles qui cette nuit, à l’heure où tout sommeille,
Lasses de la chaleur et des jeux de la veille,
Dormaient en se couvrant de l’épais voile noir,
Tandis que la rosée et la brise du soir,
Sous l’œil froid de la lune et sa pâle lumière,
De leurs gris oliviers balayaient la poussière.
Comme trois cygnes blancs qui, sur un lac lointain,
Étalent leur plumage aux rayons du matin,
Ces trois îles, sortant de cette nuit profonde,
S’élèvent lentement sur l’écume de l’onde,
Et regardant les flots et le beau ciel vermeil,
Sèchent leur front humide à ce brûlant soleil.
Donc, pendant que la mer reluit, et que l’aurore
D’une teinte rosée enveloppe et colore
Les toits de pouzzolane, allez, et librement
Contemplez des hauts lieux ce grand enchantement.
Naples va s’éveiller, tout du port à la ville
Fermente ; autour de vous une race servile
Va surgir, et soudain, vous flairant étranger,
De gestes et de cris viendra vous assiéger : -
La vuole la barca ; gnor, la voiture est prête ! -
Clameurs à vous donner le vertige à la tête !
Vous, sans les regarder, et sourd à ce fracas,
Tout en les maudissant vous presserez le pas ;
Alors vous reviendra le souvenir de Rome,
La ville du silence et de la paix, où l’homme
Isolé, sans affaire et jamais agité,
Sur son antique sol marche avec dignité.
Cependant, au travers de cette immense foule
Qui se croise dans Naple et qui crie et qui roule,
Sur ce pavé poudreux, au milieu de ce bruit,
Quelquefois revenant, au tomber de la nuit,
De la fête de l’Arc ou bien de Carditelle,
Comme un ancien plaustrum passe une caratelle ;
Un jeune homme est devant, le corps ceint d’un lien
De pampres et coiffé du bonnet phrygien ;
Une femme d’Ischia, l’île blonde, aussi belle
Que la bonne déesse ou la grande Cybèle,
Repose sur le char, et d’un œil grave et doux
Regarde en appuyant ses mains sur ses genoux.
Or, à voir ce plaustrum et cette marche antique
Traverser lentement quelque place publique ;
A voir ce beau jeune homme et son thyrse couvert
De noisettes des bois et de feuillage vert,
Et cette femme assise avec tant de noblesse,
On respire un parfum de la terre de Grèce ;
Un invisible chœur s’élève, et dans ces lieux
Chante Évoë, Liber, comme au temps des faux dieux.
Mais les païens s’en vont, et le peuple moderne
Reparaît ; car vos yeux rencontrent la giberne
D’un grenadier, ou bien le petit manteau noir
D’un abbé parfumé qui court se faire voir
Aux dames de Chiaja dans la Villa Reale.
Adieu donc le beau char et la femme idéale !
A leur place, voilà près des acquajoli
La file des landeaux et les corricoli
A l’agile cocher qui, debout par derrière,
Fouette son cheval gris courant dans la poussière ;
Puis des enfans tous nus et les lazzaroni
Sur le môle avalant les longs macaroni ;
Moines et matelots, officiers de marine,
Vêtus à l’autrichienne et tendant la poitrine,
Promenant de Tolède au Largo du palais
Et leur cocarde rouge et leurs sabres anglais ;
Près du Castel Novo la folle tarentelle,
Avec son grand nez noir le blanc polichinelle,
Et le tambour de basque et les folles chansons,
Les cris étourdissans des marchands de poissons,
Les boîtes, les pétards faisant un tel tapage,
Qu’on dirait par moment que Naple est au pillage ;
Puis des processions, des danses, et ce bruit
Durant avec fureur et le jour et la nuit !
Assez pour les vivans : en cette terre esclave
Laissons-les s’agiter sur leur pavé de lave !
Et nous, pensons aux morts, à tous ces morts romains
Dont les vieux monumens croulent sur les chemins,
Je veux demain matin, là-haut, d’un pied agile,
Monter avec la chèvre au tombeau de Virgile,
Et de là regarder le Vésuve et la mer,
Et me nourrir long-temps d’un souvenir amer ;
Puis quand j’aurai pleuré sur l’antique poète,
Lorsque j’aurai tout dit à sa cendre muette,
Nous causerons, mon âme, avec Cimarosa,
Autre cygne dont l’aile ici se reposa.
Que de fois j’ai maudit la reine Caroline,
Qui ferma pour jamais cette bouche divine,
Parce que, dans les murs de la belle cité
Elle voulut un jour chanter la liberté !
Or, j’ai toujours aimé ce roi de mélodie
C’est lui qui réveilla mon enfance engourdie,
Qui me vint prendre au cœur, et par son art puissant,
Avant un autre amour, fit bouillonner mon sang ;
Car en ce pauvre monde, il est vrai que tout homme
De ce divin amour n’a qu’une faible somme
Qu’il promène sans cesse et comme sans projet
De penser en penser et d’objet en objet.
Quand l’orchestre aux cent voix, à la douce harmonie,
Répandait tout à coup ces notes de génie,
Se déroulant ainsi qu’un fleuve oriental,
Ou sur un marbre pur un collier de cristal,
A ces sensations mon âme fraîche éclose
Nageait dans un parfum d’aloès et de rose.
Puis, quand cette musique au vague enchantement
Avait cessé, marchant dans mon enivrement
Comme le pélerin qui revient, se rapelle
La châsse d’or massif et l’ardente chapelle,
Et de ses pieds foulant la poudre des chemins
Est au ciel, en idée, avec les séraphins ;
Je sentais tous ces chants retentir dans ma tête,
Et par la rue encor continuer la fête.
Mais, comme en ces plaisirs que plus tard j’ai goûtés,
Je n’ai vu qu’amertume et fausses voluptés ;
Que triste abattement et plus triste folie ;
Comme en toute liqueur j’ai rencontré la lie,
Quand me revient encor l’air pria che spanti,
Voyant que ce beau temps à jamais est parti,
A ce doux souvenir je m’arrête et demeure,
Tel qu’un homme qui pense et qui souffre et qui pleure.
[modifier] V – A M. Edouard B…
— Tu montes au milieu d’un bruit confus qui roule,
Ainsi que le coupable escorté par la foule.
— Et toi, tu descends seul de ton noir échafaud,
Comme après l’acte fait redescend le bourreau ! -
C’est ainsi qu’autrefois Urbin et Michel Ange
Dans leur grand Vatican échangeaient la louange.
C’est qu’ils vivaient alors en pleine humanité
Et qu’ils ne savaient pas farder la vérité,
Se renvoyant ainsi cette ironie amère
Comme aux champs d’Ilion les combattans d’Homère.
J’admire l’homme seul, mais mon cœur est ravi
Par celui qui montait, de la foule suivi.
— Raphaël, Raphaël, avant que ma pensée
Ne soit à tout jamais dans ma tête glacée,
Il me convient à moi, sur le seuil du tombeau,
De dire ici combien j’adorai ton pinceau,
Et ta vierge à la chaise, et ta sainte Cécile,
Et du grand sacrement le sévère concile,
Et Jean dans le désert, assis d’un air rêveur,
Enfant qui doit un jour baptiser le Sauveur,
Et puis la Farnésine, et là ta Galatée,
Fille de l’Océan en sa conque portée
Sur le dos des tritons aux écailles d’argent,
Triomphante au milieu de son peuple nageant.
Et cependant Michel du firmament s’élance,
Et dompte le démon qui se tord sous sa lance.
Mais l’ange ne sort pas de son calme divin,
Sa main est irritée et son front est serein ;
Et puis je vois saint Pierre et son bourg en alarmes,
Ce Romain aux yeux noirs, qui fut ton maître d’armes ;
Et ton transfiguré sur le haut du Thabor,
Éclatant comme un astre en un beau cercle d’or,
Et noyant tout à coup dans des flots de lumière
Ceux de chair et de sang couchés dans la poussière ;
Et dans le Vatican aux murs des Camere,
Tous les miracles nés de ton cerveau sacré :
Ces deux blancs messagers des portes éternelles
Volant dans le saint lieu, sans l’aide de leurs ailes ;
Terrassant, sous leur bras armé du fouet vengeur,
Celui qui profanait la maison du Seigneur ;
E t Jules deux, porté par ses bruns ségettaires,
Dans un coin de la scène assiste à ces mystères,
Et promenant ses yeux sur le grave tableau,
Par l’effet tout puissant du magique pinceau,
Est l’image, ici- bas, de l’église vivante,
Dévouant à l’enfer l’impiété mourante.
Et moi qui fais cela, dans mes jours de malheur,
J’avais juré cent fois, brisé par la douleur,
Ne songeant pas aux vers que vous venez de lire,
De ne plus accorder une profane lyre.
Si donc en ce moment j’ai chanté Raphaël,
C’est que, pour moi, cet homme est un ange du ciel.
ANTONI DESCHAMPS