- Gustave Le Vavasseur, Poésies fugitives, 1846 - 1887
UN CHAPITRE D’ART POÉTIQUE
LA RIME
À MON AMI PRAROND
Mon ami, je l’avoue humblement, — j’ai péché,
J’ai rimé pauvrement. Me suis-je dépêché,
Ainsi qu’un prosateur que le bon sens honore,
De mettre le mot propre au lieu du mot sonore ?
Me suis-je cru, visant à la grâce, obligé
De paraître inhabile et d’être négligé ?
— Je ne sais, j’ai rimé pauvrement, je l’accorde,
Et demande pardon, sinon miséricorde.
Jouet sonore et gai, hochet original,
Aigrette intermittente et cliquetis final,
Clochette monotone à la façon des cloches,
Qui dans les cerveaux creux fais danser des fantoches,
Grelot tombé du sceptre ou du bonnet d’un fou
Qu’un poète naïf se mit jadis au cou,
Rime, j’aime pourtant d’une amour enfantine
Le fredon fredonnant de ta grâce argentine.
Nous sommes les enfants des ménestrels fameux,
Et nous sommes toujours un peu jongleurs comme eux.
Qui de nous, quand la Rime accorte l’affriole,
Sur le tapis Raison ne fait la cabriole ?
— C’est permis ; mais il faut retomber sur ses pieds
Et la foule des sots rit des tics estropiés.
C’est bien fait. Le métier, facile ou difficile,
Ne doit nous mettre aux mains qu’un instrument docile ;
Nous devons sans effort, simplement, hardiment,
Disséquer, manier, pétrir le rudiment,
Sans y trouver jamais syllabe qui résiste.
Quel que soit le métier qu’il ait appris, l’artiste,
Sous peine de laisser sa pensée en chemin,
Ne doit jamais sentir son outil dans sa main.
Vais-je donner l’exemple ainsi que le précepte ?
Sortirai-je vainqueur du défi que j’accepte ?
— Ah ! s’il ne s’agissait que de faire un sonnet
Ou quelques triolets, — ce jeu-là me connaît ;
Ah ! s’il ne s’agissait que d’inventer des rythmes
Ardus à débrouiller comme des logarithmes
Ou de faire sauter des propos enfantins
De syllabe en syllabe ainsi que des pantins ;
S’il fallait, sertissant une rime fluette,
La faire miroiter aux vers d’une bluette,
Je me mettrais gaiement à l’ouvrage : je crois
Pouvoir entrer en lutte avec les plus adroits.
Mais il ne s’agit pas de besogne menue,