Conversations de Goethe
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE PARTIE DES CONVERSATIONS
— PUBLIÉE EN 1835 —
Cette collection de causeries et d’entretiens avec Goethe doit surtout son origine au penchant naturel que j’ai toujours eu pour m’approprier, par un compte rendu écrit, tout ce qui, dans les événements de ma vie, me semble avoir une certaine valeur, un certain intérêt.
De plus j’ai toujours eu la soif d’apprendre, je l’avais au temps où je rencontrai pour la première fois cet homme extraordinaire, et je la conservai même après avoir vécu des années avec lui ; aussi c’était avec bonheur que je m’emparais des pensées que renfermaient ses paroles, et que je les notais afin d’en être le possesseur pour le reste de ma vie.
Cependant, lorsque me rappelant la multitude immense d’idées qu’il a prodiguées devant moi pendant l’espace de neuf ans, je viens à considérer le petit nombre d’entre elles que j’ai pu rassembler et écrire, il me semble que je suis comme un enfant, qui, pendant une pluie rafraîchissante du printemps, cherche à recevoir dans le creux de ses mains une partie des gouttes qui tombent, et qui les voit presque toutes s’enfuir entre ses doigts.
On dit souvent : il y a une fatalité pour les livres ; ce mot peut s’appliquer aussi bien à la manière dont les livres naissent qu’à leur façon de se lancer dans le monde, et il s’applique parfaitement à la naissance de cet ouvrage. Souvent des mois se sont écoutés sans que les astres lui fussent favorables ; des malaises, des affaires, et les mille occupations de la vie quotidienne ne me permettaient pas d’écrire une seule ligne ; puis les étoiles redevenaient plus propices, je retrouvais et la santé, et le loisir, et le goût d’écrire ; j’avais alors la joie de faire un pas en avant. Et puis aussi quel est le long commerce avec une même personne qui n’est pas attiédi parfois par un peu d’indifférence ? Et où est l’homme qui sait toujours estimer à son prix véritable l’heure présente ?
Si je parle ainsi, c’est parce que je désire faire excuser les grands espaces de temps vides dont s’apercevra le lecteur qui portera son attention sur les dates des entretiens. Ces lacunes devraient être remplies par des choses excellentes que je n’ai pas notées ; on y trouverait surtout mainte parole bienveillante de Goethe sur ses nombreux et lointains amis, ainsi que sur les ouvrages de tel ou tel écrivain allemand contemporain. Je n’ai noté qu’une partie des paroles de cette nature qu’il a prononcée. Je l’ai dit : même dans leurs origines, les livres obéient à une fatalité.
Cependant je dois déjà être heureux d’avoir pu m’approprier ce que renferment ces volumes ; je peux considérer ces entretiens comme un joyau précieux qui orne mon existence, et je m’en pare en rendant des actions de grâces pour une liaison si haute ; aussi je crois, avec une certaine confiance, que le monde me saura gré à son tour de ce que je lui donne.
Selon ma conviction, non-seulement dans ces conversations on trouve maints éclaircissements, maintes idées d’un prix inestimable sur la vie, sur l’art, sur la science, mais aussi et surtout les esquisses d’après nature qu’elles présentent contribueront à compléter l’image que chacun de nous peut se faire de Goethe après avoir lu ses ouvrages si variés. Je suis cependant bien éloigné de croire que l’âme de Goethe est là reflétée tout entière. On pourrait, avec justesse, comparer cet esprit, cet être extraordinaire, à un diamant à facettes qui lance dans chaque direction un rayon de couleur différente. Suivant les personnes, suivant les situations, il changeait ; je ne peux donc que parler pour moi et dire très-modestement : Ceci est mon Goethe.
Et cette parole serait vraie, non-seulement dans le sens où je viens de la dire, mais encore dans un autre sens, car Goethe est ici tel que j’étais, moi, capable de le comprendre et de le reproduire. L’image qu’il a laissée en moi, voilà ce que l’on trouvera, et il est très-rare que dans son passage à travers un autre individu un caractère original ne perde pas quelque chose, et ne soit pas altéré par quelque mélange étranger. Les images physiques de Goethe que l’on doit à Rauch, à Dawe, à Stieler et à David, ont toutes un haut degré de vérité, et cependant toutes plus ou moins portent l’empreinte particulière de l’individu qui les a créées. - Ce qui est vrai pour les traits physiques le sera bien plus encore pour les traits fuyants et insaisissables du caractère. - Quel que soit le résultat de mon travail, j’espère que tous ceux qui, par l’autorité de leur esprit ou par des relations personnelles avec Goethe, ont le droit de me juger en pareille matière, ne méconnaîtront pas les efforts que j’ai faits pour arriver à l’exactitude la plus parfaite possible.
Après ces explications sur la manière dont ce livre a été rédigé, je dois ajouter quelques mots sur son contenu.
Ce que l’on appelle la vérité, même sur un problème unique, n’est jamais quelque chose d’étroit, de petit, de limité ; bien au contraire, une vérité, tout en étant simple, a toujours une riche complexité ; et pour ce motif elle est difficile à exprimer, semblable en cela à une loi de la nature, qui prolonge au loin ses conséquences jusque dans la profondeur des êtres, et qui se manifeste par mille phénomènes variés. Nous ne serons donc jamais contents d’une première formule ; une seconde essayée ne nous satisfera pas encore ; nous tenterons la formule opposée ; cela ne sera pas encore la vérité, et nous n’arriverons, non pas au but, mais à une approximation, qu’en réunissant l’ensemble de nos divers aperçus. Ainsi, pour citer un exemple, quelques opinions de Goethe sur la poésie peuvent sembler exclusives et souvent même évidemment contradictoires. Tantôt la beauté du poëme dépend du sujet, que le poète trouve en dehors de lui-même, tantôt c’est à l’âme seule du poète qu’elle est due tout entière ; tantôt le choix du sujet est tout, tantôt c’est la manière dont le sujet, quel qu’il soit, est traité. - Ici, c’est une forme parfaite, qui assure le succès ; ailleurs, la forme n’est rien, l’âme qui anime la poésie est seule à considérer.
Toutes ces décisions opposées sont des côtés différents du vrai, elles précisent sa nature, et aident à en approcher. Aussi je me suis toujours bieu gardé, dans mon livre, de faire disparaître ces contradictions apparentes, telles qu’elles se sont montrées, suscitées par la différence des temps et des circonstances. Je me repose sur l’examen intelligent du lecteur éclairé, qu’un passage isolé n’induira pns en erreur, mais qui saura, considérant l’ensemble, ramener à leur place et réunir les différentes idées dis{)ersées çà et là.
Peut-être aussi rencontrera-t-on plusieurs passages qui, au premier abord, paraissent insignifiants. Mais, si on remarque que ces lignes insignifiantes en amènent d’importantes, sont souvent le I oint de départ de développements qui viennent ensuite, qu’elles contribuent aussi à ajouter une touche légère à la peinture du caractère, alors on accordera sans doute que leur nécessité, sans les justifier, du moins les excuse. Maintenant je n’ai plus, à cet ouvrage longtemps caressé, qu’à dire du fond du cœur : Adieu ! et à lui souhaiter d’être assez heureux pour plaire, et pour faire naître et répandre au loin d’heureux fruits.