Histoire du Moyen-Âge (Pierre Gosset)/Texte entier

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HISTOIRE

DU MOYEN-ÂGE


CINQUIÈME SIÈCLE.



Lhistoire du Moyen-Âge s’ouvre en réalité par la victoire du christianisme et par la translation du siége impérial à Byzance ; elle finit, avec le XVe siècle, à la renaissance intellectuelle de l’Occident.

Les causes de la longue décadence de l’empire romain sont bien connues. Le césarisme démocratique avait abouti au despotisme militaire ; l’avilissement du sénat et l’anarchie des légions entraînèrent la ruine commune. À l’unité du corps politique, déjà ébranlée par la division du pouvoir, sous Dioclétien, succéda le déchirement définitif de l’Orient et de l’Occident. Constantin fut le vrai destructeur du monde romain. En abandonnant Rome, en rappelant, au profit du pouvoir absolu, les armées qui protégeaient les frontières, il livra l’empire aux Barbares ; en proclamant la nouvelle loi religieuse, il tua la civilisation antique. « Les institutions de la vieille patrie, dit Chateaubriand, mouraient avec le vieux culte. » Douze siècles suivirent, pleins de vastes mouvements de peuples, de chocs de races, de sanglantes querelles religieuses, de supplices, de pestes, de famines, mais aussi de grands et nobles efforts intellectuels, politiques et sociaux.

Il est convenu que cette période historique date de la mort de Théodose, en 395, époque où l’empire fut partagé entre ses deux fils, Arcadius et Honorius. Cependant, il est nécessaire, avant d’entreprendre le récit synchronique des événements, siècle par siècle, de constater qu’une nouvelle forme d’administration, un nouveau système de politique et de gouvernement avaient dès lors profondément modifié le monde romain.

Sous Constantin, le despotisme asiatique succéda au despotisme militaire et produisit, ce qui semblait impossible, une recrudescence de bassesse et de servilité. La passion effrénée du luxe et des titres honorifiques étouffa les derniers instincts de l’honnêteté publique ; une superstition lâche et stupide remplaça souvent l’audace héroïque des premiers chrétiens. Le sénat de Constantinople ne rappelait même pas le sénat romain, assez avili pourtant depuis Tibère. Consuls et préteurs étaient devenus des fonctionnaires de parade, dont les attributions s’étendaient à peine au droit de régler la célébration des jeux. Les serviteurs actifs de l’Empire formaient une interminable hiérarchie, à la tête de laquelle se plaçaient les sept grands officiers de la Cour : le comte de la chambre sacrée ou grand Chambellan ; le maître des Offices, sorte de ministre d’État qui dirigeait toute la maison impériale, les arsenaux, les postes et la police composée de dix mille agents ; le Questeur du Palais, chargé de la rédaction des décrets ; le comte des Largesses sacrées, ministre des Finances, de qui relevait l’administration fiscale ; le comte du Domaine privé, chef des agents domaniaux, nommés Procuratores et Rationales ; le comte de la Cavalerie domestique et le comte de l’Infanterie domestique, ayant sous leurs ordres trois mille cinq cents hommes recrutés surtout parmi les Arméniens. Au-dessous de ces hauts dignitaires venait la foule des parasites de Cour, pages, huissiers, espions, eunuques et cochers du cirque.

L’Empire était divisé en quatre préfectures : Orient, Illyrie, Italie et Gaule. Quatre préfets du Prétoire, auxquels on avait retiré les attributions militaires, exerçaient le pouvoir civil dans les préfectures, organisation ébauchée déjà par Dioclétien et régularisée par Constantin. Les quatre préfectures comprenaient treize diocèses et cent dix-sept provinces, Rome et Constantinople formant chacune un diocèse particulier. La préfecture d’Orient se subdivisait en diocèses d’Orient d’Égypte, de Pont, de Thrace, en vicariat d’Asie et en proconsulat d’Asie ; celle d’Illyrie, en diocèses de Dacie et de Macédoine ; celle d’Italie, en diocèses d’Illyrie occidentale et d’Afrique occidentale ; celle des Gaules, en diocèses d’Espagne, de Gaule et de Bretagne. Un nombreux personnel d’administrateurs, distribué en une savante hiérarchie, fut interposé entre le peuple et l’empereur dont la volonté, transmise par les ministres aux préfets du Prétoire, passa de ceux-ci aux présidents de diocèses, pour descendre par les gouverneurs de provinces jusqu’aux cités. Toutes les charges gouvernementales donnaient à ceux qui en étaient investis des titres de noblesse personnelle et intransmissible. Ministres et préfets se nommaient les Illustres ; Proconsuls, Vicaires, Comtes et Ducs étaient Spectabiles ; Consulaires, Correcteurs et Présidents étaient Clarissimi. Il y eut aussi des Perfectissimi et des Egregii. Les princes de la maison impériale avaient le titre de Nobilissimi.

La hiérarchie militaire commençait par le Maître de la cavalerie et le Maître de l’infanterie, fonctions qui furent doublées après le partage de l’Empire. Sous leurs ordres venaient les Comtes militaires et les Ducs qui, seuls, disposaient des troupes dans leurs départements respectifs. L’armée, en grande partie, n’était composée que de Barbares. Ces corps mercenaires, échelonnés le long des frontières, devaient promptement devenir dangereux. Réduites de six mille hommes à quinze cents, les légions tenaient garnison dans les villes de l’intérieur et ne pouvaient plus inspirer à leurs chefs ces ambitieux égarements qui avaient produit tant d’usurpations et de crimes. D’ailleurs, marqués comme des forçats, jaloux uniquement des avantages accordés aux Palatins, garde particulière de l’Empereur, dégradés de toute façon, les soldats romains avaient perdu jusqu’au sentiment de la patrie.

Cette double hiérarchie, cette multitude de fonctionnaires subalternes augmentaient la pompe de la cour en épuisant l’État obligé de demander chaque jour davantage à l’impôt, tandis que la misère générale était telle qu’on renonçait à se donner une famille. La plus odieuse des impositions était l’impôt personnel, capitatio. Pour l’impôt foncier, la somme due par chaque province était déterminée d’après un cadastre révisé tous les quinze ans (Indictio). Établie peut-être en 312 par Constantin, cette période quindécennale est le Cycle des Indictions. Il y avait également la Capitatio plebeia que subissaient les artisans, les journaliers, les colons et les esclaves dont la taxe était payée par les maîtres. L’Aurum lustrale, la Lustralis collatio ou le Chrysargyre, étaient levés sur le commerce et l’industrie, avec une rigueur à laquelle les plus pauvres ne pouvaient se soustraire. Si l’on ajoute à ces impôts généraux les droits énormes sur les ventes aux enchères, les héritages, les affranchissements, les obligations vexatoires d’héberger les soldats et les magistrats en mission, d’entretenir les voies publiques, etc., on s’explique la guerre pleine de ruses et de violences que se faisaient les contribuables et les agents fiscaux. Les domaines de l’Empereur étaient naturellement exempts de toute taxe et l’Église avait obtenu le même privilége. Cette prérogative s’étendait d’ailleurs à la plupart des classes riches, de sorte que les charges budgétaires pesaient entièrement sur la bourgeoisie urbaine. Les corporations, formées depuis Alexandre Sévère par les artisans des villes, étaient devenues des prisons d’où le gouvernement leur défendait de sortir, afin de forcer les citoyens au travail et d’arrêter la décroissance de la production. Les petits propriétaires des campagnes, ruinés par les guerres incessantes ou dépouillés par les grands, étaient contraints de se faire colons du riche, se trouvaient enchaînés à la terre et perdaient, sinon le titre, du moins les droits de l’homme libre. Cet abaissement moral et matériel inspira le dégoût du travail, et la population diminua dans de telles proportions qu’il fallut repeupler des provinces désertes avec des colonies de Barbares.

C’est ainsi que les progrès du despotisme impérial eurent bientôt détruit les dernières institutions libres qui subsistaient dans le régime municipal. À l’image de Rome, chaque ville, en effet, possédait une sorte de sénat, nommé Curie, composé de propriétaires ayant au moins vingt-cinq arpents. Ceux-ci se nommaient Curiales. C’était parmi eux qu’on choisissait les Décurions, ou membres spéciaux de la Curie. À leur tête se trouvaient les Duumvirs, dont l’autorité n’était qu’annuelle et dont les attributions consistaient dans la présidence du conseil, l’administration générale des affaires de la cité, le maintien de l’ordre, etc. Mais quand, pour satisfaire les besoins d’un luxe insatiable et pour acheter la fidélité toujours douteuse des armées, les Empereurs furent obligés de multiplier les impôts, la situation des Curiales devint intolérable. C’étaient eux qui, en qualité d’administrateurs des revenus et des intérêts des municipes, percevaient les impôts publics sous la responsabilité de leurs biens propres. Or, la contribution foncière, de plus en plus lourde, ayant entraîné l’abandon d’une grande partie des terres, le fisc prit le parti de reporter sur les champs fertiles la taxe des champs non cultivés. Dès lors, les Curiales, certains de la ruine, tentèrent par tous les moyens de se soustraire à leurs fonctions, soit en s’incorporant dans le clergé, dans l’armée, soit en s’expatriant chez les Barbares. De son côté, peu disposé à se passer de ses contribuables et des garants de ses revenus, l’État prit pour les retenir les mesures les plus oppressives. On alla jusqu’à punir de mort celui qui donnait asile à un membre de la Curie se dérobant à sa magistrature. Les juifs et les hérétiques furent admis à cette charge et on finit par condamner les criminels à devenir Curiales ; mais tous les efforts de l’autorité ne parvinrent qu’à enchaîner un petit nombre de citoyens voués à la misère et au désespoir.

Pendant que la liberté individuelle cessait d’exister dans la classe moyenne, le sort des esclaves tendait à s’améliorer. Grâce à l’influence du christianisme et de la philosophie stoïcienne, les lois sur l’esclavage s’étaient modifiées.

Le christianisme naissant se montra plein de sollicitude pour l’esclave : « Maîtres, traitez bien vos esclaves, disait saint Paul, vous souvenant que vous avez dans le ciel un Seigneur qui est votre maître et le leur, et qui ne distingue point entre les hommes. » Depuis Antonin, les maîtres n’avaient plus droit de vie et de mort sur leurs esclaves.

Peu après, on autorisa ceux-ci à disposer en partie de leur pécule. Enfin, attaché indissolublement à une terre déterminée, l’esclave ne put être vendu au loin, ni séparé légalement de sa famille. Cette nouvelle condition, connue sous le nom de servage, fut subie pendant le Moyen-Âge et plus tard par tous les habitants des campagnes.

Le monde antique s’écroulait, et le christianisme, chaque jour plus puissant, hâtait sa ruine. Bien que protégée par le trône impérial, l’Église ne s’intéressait pas au salut de l’Empire. N’ayant point de patrie, elle ne redoutait pas l’invasion étrangère. Les Barbares pouvaient venir, car les Burgundes étaient convertis à l’Évangile, et l’évêque arien Ulphilas traduisait la Bible chez les Goths de la Dacie. Déjà, à la fin du IVe siècle, les hordes asiatiques s’étaient ébranlées, et les peuples germains, poussés par les Slaves et les Huns, se pressaient sur les frontières : Suèves, Alamans, Bavarois au midi, entre le Mein et le lac de Constance ; Marcomans, Quades, Hermundures, Hérules et la grande nation des Goths au bord du Danube ; à l’ouest, le long du Rhin, la confédération des Franks, Saliens, Ripuaires, Sicambres, Bructères, Cattes, etc., au nord, entre le lac Flévo et l’embouchure de l’Ems, les Frisons, reste des Bataves ; plus à l’est, Vandales, Burgundes, Rugiens, Longobards ; entre l’Elbe et l’Eider, les Angles et les Saxons.

Le génie de ces peuples barbares était bien différent de celui du monde romain. Belliqueux, fiers, amoureux d’aventures, les Germains détestaient la discipline et la servitude. Malgré leur caractère guerrier, ils donnaient à la liberté individuelle la prééminence la plus absolue. À l’âge de quinze ans, les enfants acquéraient dans une assemblée publique le droit de marcher armés ; à vingt-cinq ans, ils cessaient d’être soumis à l’autorité paternelle, se mariaient et devenaient chefs de famille. Dès qu’il atteignait l’âge où les forces faiblissent, le père transmettait à son fils aîné le pouvoir familial et se tuait souvent, afin d’entrer dans le Walhalla fermé pour ceux qui mouraient dans leur lit. Dans ces sociétés démocratiques, la puissance tant législative qu’exécutive, résidait dans l’assemblée des propriétaires fonciers des communes qui décidait de la guerre et de toutes les mesures d’intérêt général. L’existence d’une antique noblesse, dépourvue de priviléges politiques, ne modifiait en rien cette organisation sociale, et ce ne fut qu’après l’initiation aux idées romaines et bibliques que la royauté acquit plus d’éclat extérieur et de pouvoir intérieur. Quand il s’agissait de repousser une invasion, la nation entière se levait. Faute de fer, les grandes lances et les grandes épées étaient rares ; les cuirasses plus encore. Quelques chefs portaient seuls des casques. Presque toujours la tête restait nue et le corps n’était protégé que par des branchages entrelacés. L’arme principale était la framée consistant en une hampe garnie d’un morceau de fer étroit, court, effilé, également propre à frapper d’estoc, de taille et de jet. Habiles à guider les chevaux sans selle ni étriers, les cavaliers attaquaient souvent mêlés à l’infanterie. On allait au combat au bruit rauque des cornets, au fracas des boucliers heurtés, au rhythme d’un chant de guerre, aux retentissantes clameurs des femmes et des enfants.

Les Germains pratiquaient l’agriculture sur une assez vaste échelle, et si les Romains avaient à cet égard une opinion contraire, c’est qu’ils jugeaient uniquement au point de vue de la culture savante et perfectionnée de l’Italie. On donnait, il est vrai, peu de soins aux prairies et aux jardins ; mais la vaste étendue du territoire permettait de nourrir sans peine d’immenses troupeaux. Les pâturages, les pacages, les forêts étaient le plus souvent la propriété collective d’un ou de plusieurs villages. Quant aux terres arables, du moins pour les bourgades circonscrites, on répartissait, chaque année, entre les divers membres de la commune et suivant leurs droits respectifs, l’étendue de terrain que chacun d’eux était tenu de cultiver. Il n’existait pas de villes dans l’ancienne Germanie ; on n’y rencontrait que des bourgades de deux catégories : celles qu’enveloppait une enceinte, où les habitations se trouvaient agglomérées, et celles de culture, composées de métairies isolées.

Bien que toujours placées sous la tutelle de l’homme, les femmes étaient entourées de soins et de respect. D’ailleurs, les mœurs de la famille étaient sévères, la fidélité conjugale était strictement observée et l’on ne trouvait d’exemple de polygamie que parmi les chefs, désireux de se créer ainsi des alliances puissantes. Vêtues à peu près comme les hommes, les femmes présidaient aux soins intérieurs de la maison. Elles offraient aux convives la bière, l’hydromel ou le vin dans la corne de buffle incrustée d’ornements d’argent. Ces festins donnaient lieu à de bruyantes réjouissances où s’exaltait la violence de ces hommes de guerre. Ils s’y plaisaient à boire jusqu’à l’ivresse, à jouer jusqu’à leurs femmes, leurs enfants et leur propre personne, et ils terminaient fréquemment la fête par des mêlées sanglantes.

Les idées religieuses de ces peuples, produit d’une cosmogonie orientale, s’étaient modifiées selon les temps et les races. Les dieux de cette mythologie, considérés comme régulateurs de l’univers, non comme créateurs, ne furent d’abord que des personnifications des forces de la nature. Dépouillés peu à peu de leur pureté originelle, ils envahirent le monde moral, et devinrent l’objet d’une vénération profonde. Ces dieux, d’origine scandinave, étaient : Wuotan ou Wodden, l’Odin du nord, père du temps, suprême distributeur de la victoire dont les Walkyries étaient les messagères ; Tion (le Tyr du nord), le dieu des combats ; Fro (Freyr), le dieu de la paix ; Donar (Thor), le protecteur de l’agriculture et de la famille ; l’antique dieu du feu, Loki ou Phol, adoré surtout chez les Frisons ; Freia (Frigga), l’épouse de Wuotan, la souveraine déesse qui préside aux mariages ; Frouwa (Freyja), l’épouse de Fro, déesse de l’amour dont le char était attelé de chats et à qui appartenait la moitié des guerriers tués dans les combats, dès leur arrivée dans le Walhalla, séjour des héros. En face du bois merveilleux nommé Glasur, planté d’arbres aux feuilles d’or, s’élevait ce palais divin, étrange paradis dont les joies étaient réservées aux braves morts sur les champs de bataille et à ceux de leurs compagnons d’armes qui se tuaient pour ne pas survivre à leurs chefs. Dans la grande salle d’honneur, les Walkyries leur servaient le vin que le seul Odin buvait d’ordinaire. Chaque matin, au chant du coq, les héros se livraient d’effroyables combats ; à midi toutes leurs blessures étaient guéries, et ils s’asseyaient au banquet présidé par Odin, l’enchanteur sans égal parmi les Ases.

Cette immortalité presque réalisée dans le Walhalla, n’était cependant que provisoire, car les dieux eux-mêmes étaient destinés à s’exterminer tôt ou tard dans une mêlée suprême, en expiation de leurs fautes ; et, des cendres de l’univers, dévoré par un incendie immense, devait sortir un monde supérieur et une nouvelle race de dieux.

Les Germains honoraient ces divinités par des chants, des prières et des sacrifices. Ils n’élevaient point de temples, et les prêtres, s’il en existait, ne formaient ni un corps sacerdotal, ni une classe privilégiée. Les cérémonies du culte se célébraient dans les bois sacrés. Pour connaître les volontés divines, on interrogeait le vol des oiseaux, le bruit harmonieux des eaux, le hennissement des chevaux blancs consacrés et les combinaisons mystérieuses des Runes. Les femmes excellaient dans l’interprétation des présages et devenaient parfois l’objet d’une haute vénération par leur habileté dans l’art prophétique.

Deux autres races de Barbares, les Slaves et les Huns, qui harcelaient les peuples de Germanie et les poussaient en quelque sorte à l’invasion, devaient bientôt pénétrer sur leurs traces jusqu’aux extrémités de l’Occident.

Les Slaves, dont l’histoire est enveloppée de ténèbres jusqu’au iie siècle de notre ère, furent d’abord connus sous les noms particuliers de Wendes et de Serbes. Ils habitaient à l’origine les versants des monts Karpathes d’où ils gagnèrent successivement au nord les bords de la Baltique, à l’est ceux du Volga. Vers l’époque de la grande migration des peuples, ils s’étendirent au delà de l’Elbe, puis au delà du Danube, jusqu’en Macédoine et en Grèce. Dans ces diverses migrations, les Slaves méridionaux se mêlèrent à des tribus germaines et formèrent des peuplades mixtes comme les Vandales établis entre le Danube et la mer Adriatique. Sous Constantin le Grand, ces derniers obtinrent l’autorisation de résider dans la Pannonie d’où ils se précipitèrent sur la Gaule en 406, avec les Suèves et les Alains. Les Slaves du nord, réunis aux Finnois, peuplèrent la Russie primitive, et les Slaves occidentaux se fractionnèrent en Lackes ou Polonais, Silésiens, Poméraniens, Tschèques ou Bohèmes, Moraves, Slovaques et Palabes. Ces derniers disparurent promptement. Seuls les Serbes de la Lusace se sont conservés à l’état de race slave au centre de l’Allemagne.

D’après le témoignage de Procope, qui vivait au vie siècle, les Slaves étaient laborieux, hospitaliers, paisibles, adonnés à l’agriculture et à l’élève du bétail. Tout semble indiquer que leur religion, d’abord monothéiste, se transforma à la longue en un polythéisme mêlé d’éléments Hindous, Perses, Grecs, Romains, Celtiques, Finnois et Germano-Scandinaves. La triple individualisation d’un Être suprême fut sans doute la base de leur culte pour Swiatowit, Perun, et Radegast. Au-dessous de cette triade venaient : Prowe, dieu de la justice ; Rugewit, dieu de la guerre ; Triglaw, Lado, Prija, Bjelbog, le dieu blanc ; Ternobog, le dieu noir ; Vegada, dieu de la température ; Intrebog, dieu du matin ; Diewana, déesse des forêts, Marzana, déesse de la mort ; Wolos, dieu des pasteurs.

Les principaux d’entre ces dieux étaient figurés soit avec quatre ou cinq têtes, soit avec cinq, six ou sept profils. Les Slaves, qui croyaient déjà à la résurrection, à des peines et à des récompenses futures, tardèrent assez longtemps à embrasser le christianisme, et ce ne fut qu’au ixe et au xe siècles qu’ils s’y résolurent.

Au milieu des calamités sans nom accumulées sur l’Occident, les Huns devaient encore raviver l’épouvante et porter la terreur même chez les hordes barbares. Descendants probables des Hiong-Nou qui, après avoir obsédé les Chinois pendant tout le iie siècle, allèrent s’établir au sud de la Sibérie, vers l’Iaïk (mont Oural), les Huns sont considérés comme appartenant aux races Mongole et Tatare. Toujours errants et partagés en tribus nombreuses, ils étaient venus du fond de l’Asie centrale jusque dans les plaines qui s’étendent du Volga au Danube, traînant après eux leurs troupeaux et leurs familles entassées dans d’immenses chariots. Leurs vêtements de peaux de bêtes, leurs chaussures informes, leurs têtes horribles, coiffées d’une sorte de bonnet recourbé, leur donnaient un aspect inconnu jusqu’alors aux populations occidentales. Armés d’un cimeterre, d’un filet et d’un javelot terminé par un os pointu, ils ne combattaient qu’à cheval, débandés, attaquant et fuyant tour à tour et poussant des hurlements sauvages. Par leur lubricité farouche et leur cruauté rapace, ces mangeurs de racines crues et de chair mortifiée sous la selle des chevaux provoquèrent sur leur passage autant d’effroi que de stupeur. Sans égaux pour la laideur et la férocité, ils dirigèrent invinciblement leurs incursions dévastatrices à travers les contrées qui s’étendent du Volga au Danube et à la Theiss, et finirent par occuper, entre le Danube et la Save, tout le territoire connu sous le nom de Pannonie. À l’époque où, par suite de discordes intestines et surtout par besoin de pillage, ils traversèrent le Volga, ils rencontrèrent les Alains, peuple de race Scythique, établis entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, le Cyrus et le Tanaïs. Moins difformes et moins fauves, grâce à un certain mélange avec les races Sarmates et Germaines, les Alains ne le cédaient en rien aux hordes Huniques pour la sauvagerie et l’intrépidité. Un cimeterre nu, planté dans le sol, symbole religieux de l’ancienne Scythie, était l’unique objet de leur culte, et, sur leurs chevaux caparaçonnés de crânes ennemis, ils allaient joyeusement au combat, altérés de sang, avides de dévastation et de liberté, dédaigneux de la mort.

Entre de tels adversaires la lutte fut effroyable et longue. Vers l’an 374, les Huns triomphèrent sans doute, car plusieurs tribus d’Alains abandonnèrent leurs déserts et se réfugièrent dans les gorges du Caucase. Cependant les vainqueurs offrirent une alliance qui fut acceptée par la plus grande partie de la nation vaincue. Dès lors, les Huns et les Alains réunis se précipitèrent sur l’empire gothique.

Le peuple Goth s’était récemment divisé en deux branches principales : la première comprenait les Terwinges et les Thaifales, Goths de l’ouest ou Wisigoths (Westgothen), répandus depuis le Danube jusqu’au Dniestr et aux monts Karpathes. La seconde branche était formée par les Grentunges, Goths de l’est ou Ostrogoths (Ostgothen), établis entre le Dniestr et le Don, dans les contrées méridionales de la Russie. Les deux branches de la nation gothique avaient pour roi unique Ermanrikh, de la race des Amales, quand, en 375, l’invasion des Huns se produisit. Ce vaste empire qui, depuis l’an 237, fatiguait les Romains et leur vendait parfois la paix, se rompit et s’écroula au premier choc des envahisseurs. Ermanrikh, âgé de cent dix ans, se tua de désespoir, et son successeur, Wichimir, périt presqu’aussitôt en combattant. À l’exception de quelques bandes, les Ostrogoths firent leur soumission aux vainqueurs et les suivirent dans leurs expéditions ultérieures. Les Wisigoths, refoulés de toutes parts, se replièrent sur le Danube, conduits par Friedigern et Alaviv. Ils se dirigèrent vers la Mésie inférieure et obtinrent de l’empereur Valens des terres à cultiver. Les vexations dont les accablèrent les gouverneurs romains pour entraver la colonisation, les poussèrent à la révolte. Valens accourut et périt dans la bataille qu’il leur livra sous les murs d’Andrinople, en 378. Les Goths restèrent en possession de la Mésie et de la Thrace. Théodose Ier arrêta leur envahissement et conclut avec eux un traité à la suite duquel quarante mille Goths entrèrent dans les rangs de l’armée romaine (379). Athanarik, leur chef, continua à percevoir le subside annuel qu’on lui avait alloué ; mais, peu après, battu par les Huns, il se retira à Constantinople où il mourut en 381.

Grâce à l’énergie de son gouvernement et surtout aux importantes faveurs qu’il n’osa refuser à de tels ennemis, Théodose maintint en respect les Barbares pendant tout le cours de son règne qui ne fut troublé que par les rébellions de Maxime et d’Eugène. Tous deux vaincus et tués, l’un en 388, l’autre en 394, Théodose essaya d’arrêter la ruine de l’Empire par une ferme administration. Il interdit sous des peines sévères l’exercice des cultes anciens, réfugiés chez les habitants des campagnes. Ayant puni, par un massacre de 7,000 personnes, une sédition du peuple de Thessalonique, il se soumit à la pénitence que lui imposa saint Ambroise aux portes de la cathédrale de Milan.

Arcadius et Honorius, ses deux fils, lui succédèrent en 395. Le premier, petit, mal fait, laid, noir et stupide, selon Procope, eut l’Orient et siégea à Constantinople ; le second, lâche et fainéant, eut l’Occident, c’est-à-dire l’Italie avec l’ouest de l’Illyrie, l’Afrique, l’Espagne, les Gaules et la Bretagne. La limite des deux souverainetés fut indiquée par le Drinus, la mer Adriatique, la mer Ionienne et le fond de la grande Syrte. Honorius résida d’abord à Milan, puis à Ravenne, en 403. Arcadius, dont la domination s’étendait de l’Adriatique au Tigre, et de la Scythie à l’Éthiopie, introduisit dans son palais l’antique pompe des rois Perses. Cependant le véritable souverain fut d’abord le gaulois Rufin dont le poëte Claudien a si vertement célébré les vices, puis l’eunuque Eutrope. Ce fut la première fois qu’un eunuque remplit publiquement les fonctions de chef suprême de la magistrature et de commandant des armées. En Occident, le vandale Stilicon disposa d’Honorius comme Rufin d’Arcadius. La rivalité ambitieuse qui tourmentait ces deux tuteurs de l’empire, poussa Rufin à fomenter chez les Goths réfugiés un soulèvement contre la suprématie impériale.

Depuis la dissolution de la nation gothique les Ostrogoths avaient pris leurs chefs dans la maison des Amales à laquelle appartenait leur dernier roi Ermanrikh. De leur côté les Wisigoths s’étaient attachés à l’illustre famille des Balthes, issue d’un guerrier presque légendaire nommé Baltha, qui, dans leur langue, signifiait Audace. En 395, un descendant de cette vieille race, Alarik, venait d’être investi de l’autorité royale au moment où le ministre d’Arcadius cessa de payer aux Barbares leur solde annuelle, certain de les irriter définitivement. Les Wisigoths, en effet, se révoltèrent sans retard, et, sous le commandement de leur nouveau roi, ravagèrent la Thrace, la Macédoine, la Thessalie et l’Illyrie. Stilicon partit afin de mettre un terme à ces dévastations, après avoir assuré ses derrières par un traité avec les Franks ; mais les difficultés suscitées par Rufin entravèrent sa marche, et Alarik saccageait déjà le Péloponèse quand Stilicon parvint à l’atteindre. Il accula les Wisigoths sur le mont Pholoé, en Arcadie, et cependant ils lui échappèrent par le détroit de Naupacte. À peine se disposait-il à les poursuivre qu’il reçut, de Constantinople, l’ordre de se retirer. Arcadius, sur le conseil de l’eunuque Eutrope, avait traité de la paix avec les Barbares et accordait à Alarik le gouvernement militaire de l’Illyrie, en 397,

Dédaigneux de ce rôle secondaire, le chef wisigoth souleva brusquement ses tribus, envahit l’Italie en 402 et mit le siége devant Asti où s’était réfugié Honorius. Stilicon vint délivrer son maître et battit complètement les Wisigoths à Pollentia, sur le Tanaro, en 403. Vaincu de nouveau à Vérone, l’automne suivant, Alarik se retira en Illyrie. Au commencement de l’année 404, sur le point de tenter une autre expédition, il conclut avec Honorius un traité secret par l’intermédiaire de Stilicon, et revenant sur ses pas, se jeta en Épire afin d’opérer sa jonction avec l’armée romaine et d’attaquer Arcadius. L’exécution du projet ayant été suspendue, Alarik n’en réclama pas moins une indemnité. Honorius lui promit quatre mille livres pesant d’or et courut s’enfermer prudemment dans Ravenne, renonçant à Milan, sa capitale, où, l’année précédente, il avait failli être surpris par les Barbares. Mais le repos de l’empire devait peu durer. Afin d’échapper aux Huns, et d’ailleurs attirés par l’espoir du butin, quatre peuples confédérés, Suèves, Burgundes, Alains et Vandales, s’avançaient sur le Rhin, conduits par Radagaise. Devançant la masse de leurs compagnons, deux cent mille d’entre eux se précipitèrent sur l’Italie. Parvenus à Florence, ils rencontrèrent Stilicon, infatigable et toujours prêt, qui les enveloppa, les anéantit à Fésules et s’empara de leur chef dont la tête fut tranchée. À la nouvelle de la mort de Radagaise et du désastre de son armée, toutes les hordes en réserve rebroussèrent chemin vers la Germanie occidentale, pour se rejeter sur la Gaule. Les Franks ripuaires essayèrent en vain de défendre leurs frontières ; ils furent mis en déroute par la cavalerie des Alains. Le 31 décembre 406, le Rhin fut forcé auprès de Mayence, et, pendant plus de deux ans, la Gaule fut la proie de ces Barbares. Ce ne fut qu’en 409 qu’ils abandonnèrent enfin ce pays épuisé. Les Burgundes, s’étant séparés de leurs alliés pour s’établir auprès du Rhône, les Alains, les Suèves et les Vandales franchirent seuls les Pyrénées, le 13 octobre, appelés par Gerontius pour embrasser et défendre la cause du tyran Maxime.

À la suite de ses dernières victoires, Stilicon avait conquis dans tout l’Occident un prestige tel qu’il était considéré à bon droit comme le plus puissant soutien de l’Empire. On lui attribua le projet de placer sur le trône son propre fils Eucherius ; on exploita les relations qu’il n’avait jamais cessé d’entretenir avec les Goths, pour l’accuser de comploter le renversement de l’Empereur. Honorius, alarmé, fit assassiner Stilicon et massacrer tous ses amis. Son fils Eucherius, sa femme Serena furent étranglés, et sa fille Thermancia, l’épouse de l’Empereur, eut le privilége de n’être que honteusement répudiée (408). Honorius refusa en outre de tenir les engagements contractés envers Alarik et rendit un arrêt de mort contre les Goths qui se trouvaient en Italie. C’était plus qu’il n’en fallait pour provoquer une nouvelle invasion. Le roi des Wisigoths franchit les Alpes, le Pô, l’Apennin et vint camper sous les murs de Rome (409). Sur la promesse de cinq mille livres pesant d’or et de trente mille livres pesant d’argent, il consentit à s’éloigner et alla prendre ses quartiers d’hiver en Toscane ; mais ces conventions préliminaires n’ayant pas été promptement suivies d’effet, il revint mettre le siége devant la Ville éternelle qui, désolée par la famine, ne tarda pas à capituler. Pour complaire au vainqueur, le sénat décréta la déchéance d’Honorius, caché à Ravenne, et donna la pourpre au préfet Attale qui avait présidé à la défense. Celui-ci fit preuve de tant d’incapacité présomptueuse, qu’Alarik, l’ayant fait déposer aussi facilement qu’il avait obtenu son élection, lui arracha son sceptre en présence de l’armée et le fit revêtir du costume des esclaves. Les négociations furent reprises avec Honorius qui s’ingéniait, dans l’intervalle, à provoquer des défections dans le camp des Barbares. Alarik, furieux, revint pour la troisième fois sur Rome. Le 24 août 410, ses troupes victorieuses entrèrent dans la ville qui, pendant trois jours, fut en proie au pillage et à l’incendie. Toutefois Alarik épargna les Églises et les fugitifs auxquels elles servirent d’asile.

Le Barbare, rassasié de Rome, se mit en marche vers le sud de la Péninsule avec le dessein d’entreprendre la conquête de la Sicile et de l’Afrique ; mais il mourut tout à coup à Cosenza, dans le Bruttium. Ses compagnons et ses soldats, soucieux de soustraire à jamais le cadavre de leur chef aux profanations des Romains, firent détourner par des prisonniers le cours du Busantin. Un tombeau creusé dans le lit du fleuve reçut le corps du Wisigoth, et les eaux ne le recouvrirent qu’après l’égorgement des captifs employés aux travaux de cette sépulture.

La mort du chef Barbare fut célébrée par des fêtes publiques à Rome et dans toute l’Italie ; mais la puissance des Wisigoths ne disparut pas avec Alarik. L’admiration qu’inspirait le nom romain était encore si vive, malgré la prise de Rome, qu’Ataülf, beau-frère et successeur d’Alarik, se mit au service de l’Empire dans l’espoir d’être reconnu par Honorius comme roi des Wisigoths. Il passa dans les Gaules où il battit successivement, au nom de l’Empereur, les usurpateurs Constantin, Maxime, Gerontius, Jovinus et Sébastien qui se disputaient la pourpre. En 413, il épousa Placidie, sœur d’Honorius, que les Goths gardaient comme otage et pour laquelle il eut toujours une sorte de culte, parce qu’elle était issue du sang des Empereurs. Pendant la cérémonie des noces qui furent célébrées à Narbonne, il revêtit le costume romain et Placidie siégea au-dessus de lui.

L’année suivante, les Wisigoths abandonnèrent la Gaule et se retirèrent en Espagne, après avoir brûlé Bordeaux. Peu après, Ataülf fut assassiné à Barcelone par un de ses lieutenants, Sigerick, tué lui-même le septième jour qui suivit le meurtre, et Walia ou Valli fut élu par ses compagnons. Les six enfants d’Ataülf ayant été massacrés par Sigerick, il est probable que la race des Balthes s’éteignit avec eux.

Walia se trouva en Espagne en face des Alains, des Suèves et des Vandales. Il refoula les Suèves dans les montagnes du nord-ouest de la Péninsule, anéantit presque les Alains dont les débris se fondirent avec les Vandales relégués dans la Bétique. En récompense de ses services, Walia obtint des Romains une partie de l’Aquitaine où Tolosa (Toulouse) devint la capitale du royaume des Wisigoths. Cet état, consolidé par les successeurs de Walia, Théodorik Ier, Thorismund, Théodorik II, reçut une organisation plus régulière, de 465 à 484, sous Eurick qui l’agrandit au Nord jusqu’à la Loire, à l’Est jusqu’au Rhône, et sur la côte de Provence jusqu’en Italie. Le premier, il fit rédiger les lois du peuple Goth. Il eut pour successeur Alarik II, tué en 507, à la bataille de Vouglé, près Poitiers. Ce fut alors que les Wisigoths perdirent à peu près la totalité de leurs possessions en Gaule.

Les Burgundes, arrivés au nombre de quatre-vingt mille, en 407, s’étaient établis entre l’Aar et le Rhône. Leur roi Gundiker fut reconnu par Honorius qui lui concéda en 413 les deux revers du Jura (Suisse et Franche-Comté). Tué en 451, en essayant d’arrêter les Huns, Gundiker eut pour successeur Hilpérik qui fut assassiné en 491 par son frère Gundebald et dont la fille Khlothilde devint reine des Franks.

Pendant que les Suèves, rejetés par les Wisigoths dans les montagnes des Asturies et de la Galice, fondaient un royaume qui s’agrandit bientôt par la conquête de la Lusitanie, Honorius mourait à Ravenne en 423, comblé des bénédictions de l’Église qu’il avait constamment protégée, soit en persécutant les hérétiques, soit en détruisant les temples. Le trône d’Occident échut à son neveu Valentinien III, âgé de six ans, fils de Placidie et du comte Constance qu’elle avait dû épouser après la mort d’Ataülf. Elle arriva de Constantinople avec une armée, pour combattre l’usurpateur Jean, soutenu par Aétius à la tête de soixante mille Huns. Les droits de Valentinien ayant été consacrés par la victoire, Aétius fit sa soumission à Placidie qui gouvernait l’Empire comme tutrice de son fils, en même temps que Pulchérie, depuis la mort d’Arcadius, régnait sur l’Orient, au nom de son frère Théodose II. Le commandement de l’Italie et de la Gaule fut donné à Aétius, tandis que le comte Boniface était maintenu dans celui d’Afrique. Mais bientôt, inquiété par les machinations d’Aétius, et convaincu que sa vie était menacée, Boniface ne vit de salut que dans la révolte et ouvrit l’Afrique aux Vandales.

Depuis leur établissement dans la Bétique, ceux-ci avaient eu à soutenir de sanglantes luttes contre les Romains. Victorieux en 422, sous les ordres de Gundérick, fils de Godégésil, ils avaient dévasté tout le sud de l’Espagne et pris d’assaut en 425 Séville et Carthagène. À l’appel de Boniface, Gensérik, frère de Gundérik, se hâta de passer en Afrique à la tête de quatre-vingt mille hommes auxquels se joignirent de nombreuses bandes de Goths et d’Alains. Les Vandales se mirent à ravager les provinces africaines. Boniface, réconcilié avec Placidie, voulut les arrêter, mais il fut vaincu dans une action générale et contraint de battre en retraite. La ville fortifiée d’Hippone fut investie et prise après un siége de quatorze mois pendant lequel mourut l’évêque saint Augustin, en 430. Boniface revint en Italie où il dut livrer un combat acharné à Aétius, non loin de Ravenne. Victorieux, il fut mortellement blessé de la main de son rival en 434. Placidie tenta vainement de le venger. Aétius exigea son pardon à la tête de soixante mille hommes et mit dès lors toute son ambition à relever la puissance romaine.

Bien que Valentinien eût reconnu le nouveau royaume des Vandales, quatrième état fondé par les Barbares, Gensérick continua la guerre et se rendit maître de Carthage en 439. On conclut enfin un traité de paix qui concéda aux Vandales toute la côte septentrionale d’Afrique, depuis l’Océan jusqu’aux frontières de Cyrène, les îles Baléares, la Corse, la Sicile et la Sardaigne. Maître de la Méditerranée et possesseur d’une marine considérable, Gensérick se trouvait en mesure de défendre facilement ses vastes conquêtes. Néanmoins, il cherchait encore des alliés, inquiet des forces nouvelles qu’acquérait l’Empire sous la direction d’Aétius.

Les Huns ne tardèrent pas à répondre à son appel. Déjà, sous le règne d’Arcadius, Uldin, un de leurs chefs, s’était avancé jusque sous les murs de Constantinople. Plusieurs fois même l’empire d’Orient n’avait pu se mettre à l’abri de ces irruptions qu’à l’aide de sacrifices d’argent et de concessions de territoire. En 434, succédant à leur oncle Roas, Attila et Bléda, fils de Mundzuk, soumirent à leur autorité les diverses hordes Huniques qui erraient depuis le Danube jusqu’à la mer Caspienne. Désigné dans les traditions héroïques de la Germanie sous le nom de Etzel, qui signifie fleuve ou torrent, Attila sut tout d’abord, par son intrépidité inspirer à ses compagnons une admiration qui se changea bientôt en une vénération superstitieuse, le jour où il leur apparut armé d’une épée symbolique, apportée des steppes de la Scythie. Attila prétendit avoir miraculeusement trouvé le glaive du Dieu protecteur de sa nation. Dès lors, il devint pour les siens le guerrier prédestiné à la conquête de la terre. Afin de régner seul, il fit assassiner Bléda, et ce fratricide, attribué à une inspiration divine, provoqua la joie d’une victoire.

Ce ne fut cependant qu’après avoir été repoussé par les Perses dans les plaines d’Arménie qu’il tenta, pour venir en aide à Gensérick, une diversion puissante contre Théodose II. En 447, il traversa l’Illyrie, ravagea la Thrace, la Macédoine et la Grèce, détruisit soixante-dix villes, gagna trois batailles sanglantes et vendit la paix à l’Empereur au prix d’un tribut considérable (450). Peu après il tourna les yeux vers les Gaules et partit tout à coup de son nouveau palais de Pannonie, immense habitation en bois, ornée des dépouilles des vaincus, suivi des Huns et de ses alliés, Vandales, Ostrogoths, Gépides, Rugiens, Skyres, Quades et Marcomans.

À la tête de sept cent mille Barbares, en 451, il franchit le Rhin, dévasta la Belgique, traversa la Moselle et la Seine, laissant derrière lui Metz et vingt autres villes en proie aux flammes, et vint camper sous les murs d’Orléans. Les habitants de cette ville soutinrent bravement les premières attaques et prolongèrent la résistance jusqu’à l’arrivée d’Aétius qui accourait avec tous les peuples de race germanique déjà établis dans les Gaules, Wisigoths sous Théodorick, Burgundes sous Gundiker, Franks ripuaires et Franks Saliens sous Merowigh. Les Huns levèrent le siége et se replièrent sur la Champagne afin de choisir un lieu de combat favorable à leur cavalerie. Ils attendaient l’ennemi dans les Champs Catalauniques, entre Châlons-sur-Marne et Méry-sur-Seine. Enfin la lutte s’engagea entre les deux armées. Au premier choc, les Huns rompirent les cohortes romaines et les rangs des Wisigoths. Attila pouvait déjà regarder la victoire comme certaine, lorsque Thorismund, désespéré de la mort de son frère Théodorick, tomba sur eux du haut des collines voisines et les mit en pleine déroute. Dans cette effroyable mêlée de Barbares, cent soixante mille hommes couvrirent la terre de leurs cadavres. Les vaincus parvinrent cependant à se rallier et rentrèrent en Germanie,

Attila eut promptement reconstitué son armée. Dès l’année suivante, il envahit l’Italie, détruisit de fond en comble Aquilée, Padoue, Vicence, Vérone, Bergame. Les habitants de ces contrées cherchèrent un refuge dans les Alpes, les Apennins et les lagunes de la mer Adriatique où ils fondèrent Venise. L’Empereur n’ayant point de troupes à opposer au roi des Huns, le pape Léon Ier se rendit avec les députés romains dans le camp d’Attila pour implorer la paix. Aux prières on joignit les présents et les promesses, et le barbare consentit à se retirer. L’Italie, affolée de terreur, se persuada aisément qu’elle devait son salut à un miracle.

Attila méditait une nouvelle invasion lorsqu’il mourut subitement à la suite d’une orgie nocturne, en 453. Son corps fut enfermé dans trois cercueils, l’un d’or, l’autre d’argent et le troisième de fer. Après la mort de ce conquérant qui dut à l’épouvante qu’il inspira d’être surnommé le Fléau de Dieu, des discordes sanglantes éclatèrent parmi les siens, et les peuples subjugués ressaisirent leur indépendance. Ellak et Daghenzik, ses fils, périrent en combattant, le premier contre les Gépides, le second contre les Ostrogoths, en 468. Décimés par les guerres intestines, les Huns finirent par être chassés des régions du Danube. Ils se retirèrent par delà le Pruth et le Dniestr, et l’empire hunique disparut de l’histoire.

Dès qu’il eut appris la fin d’Attila, l’empereur Valentinien III ne songea plus qu’à se défaire d’Aétius dont il croyait n’avoir plus besoin. Il l’invita un jour à venir au palais, s’arma d’une épée pour la première fois de sa vie et frappa de sa main l’homme qui avait sauvé l’Occident. Ses eunuques et ses courtisans achevèrent le meurtre (454). Quelques mois après, l’Empereur viola la femme du sénateur Petronius Maximus, laquelle se tua de désespoir. Ce nouveau crime ne resta pas impuni : Valentinien fut égorgé par deux Barbares, Traustila et Optila, anciens soldats d’Aétius. La race de Théodose était éteinte : le sénat décerna l’Empire, en 455, au mari outragé. Maximus contraignit Eudoxie, veuve de Valentinien, de s’unir à lui et commit l’imprudence de lui avouer qu’il était l’instigateur de l’assassinat de l’Empereur. Irritée déjà de la violence qui lui avait été faite et voulant venger son premier mari, Eudoxie implora le secours des Vandales. Gensérick partit aussitôt de Carthage et sa flotte vint mouiller au port d’Ostie, le 12 juin 455. Il entra dans Rome et livra cette ville, pendant quatorze jours, à un pillage si monstrueux que le mot de vandalisme fut appliqué depuis à tout acte de destruction aveugle et barbare.

Abreuvé de sang et chargé de butin, Gensérick se rembarqua, emmenant de nombreux captifs parmi lesquels l’impératrice Eudoxie qu’il ne renvoya à Constantinople que sept ans après. Non content de cette fructueuse victoire, il envoya ses vaisseaux ravager les côtes d’Espagne, de la Gaule, de l’Italie, et continua pendant vingt ans à faire trembler les deux Empires. Il mourut en 477, laissant un royaume qui paraissait inébranlable et qui, cependant affaibli par les révoltes incessantes des Maures, devait tomber cinquante-huit ans plus tard, sous les coups de Bélisaire.

Petronius Maximus ayant été massacré par le peuple, le rhéteur Avitus reçut la pourpre, en Gaule, du roi des Wisigoths. Le Suève Rikimer lui substitua en 457 Majorien qu’il déposa quatre ans après. Il offrit le trône à Sévère qui mourut en 465 et lui donna pour successeurs, après deux années d’interrègne, d’abord Anthemius, puis Olybrius (472). Rikimer mort, Glycère, puis Julius Nepos succédèrent à Olybrius. Enfin Romulus Augustulus fut proclamé empereur par son père le pannonien Oreste (475). Mais un chef de Barbares fédérés, le Hérule Odoacre, se mit en marche à la tête d’une armée considérable, prit Ravenne et Rome, fit Oreste prisonnier, relégua Augustulus dans une villa, et se décerna le titre de roi d’Italie, vers le mois d’août 476. Telle fut la fin de l’empire romain d’Occident.

Pendant que l’Italie s’effondrait sous les invasions, les Logriens et les Kambriens de la Bretagne abandonnés par les Romains, tentaient de se défendre eux-mêmes contre les incursions continuelles des Piktes et des Scotts qui habitaient l’Écosse actuelle. Après bien des efforts infructueux leur roi Wortigern ne trouva d’autre moyen de salut que d’appeler à son aide les Angles, les Saxons et les Jutes qui venaient des bords du Weser et de la partie de la Kersonèse Kimrique désignée de nos jours sous le nom de Scheleswig-Holstein. Ces pirates, sous deux de leurs chefs, Henghist et Horsa, battirent les Calédoniens et s’établirent dans l’île de Thanet, à l’embouchure de la Tamise. D’autres colonies s’étant successivement installées sur les côtes, les prétendus libérateurs se trouvèrent bientôt assez forts pour attaquer leurs alliés et les repousser peu à peu dans l’intérieur de l’île. De 455 à 478, les Jutes, originaires du Jutland, occupèrent Kent et l’île de Wight ; de 487 à 498, les Saxons fondèrent Essex, Sussex et Wessex. Ces conquêtes furent surtout entreprises par les chefs Ella et Cardik et n’acquirent un vrai caractère de stabilité que dans le cours du VIe siècle.

Au milieu de toutes ces émigrations de peuples, la confédération Franke, établie sur la rive droite du Rhin, franchissait ce fleuve et s’étendait progressivement dans les Gaules. Cependant, le territoire situé entre le Rhin et la Somme avait été plusieurs fois disputé par les Romains, et ce ne fut que vers le milieu du Ve siècle que les Franks Saliens en obtinrent la possession régulière. Le premier de leurs chefs connus, Khlodio (Clodion), élevé sur le pavois vers 428, eut pour successeur Merowigh (Mérovée) qui donna son nom à la race mérovingienne (448). Les Franks pouvaient déjà à cette époque considérer la Gaule comme une proie qu’ils partageaient avec les Romains, les Burgundes et les Wisigoths. Aussi l’intérêt commun les réunit contre Attila, dans les Champs Catalauniques, en 451. À la mort de Merowigh (457) son fils Hildérik Ier, revêtu de l’autorité suprême, se fit bientôt chasser par les Franks, à cause de ses débauches. Le pouvoir fut exercé par Ægidius, maître de la milice romaine, qui, par des mesures vexatoires, irrita tellement la nation qu’elle rappela son chef exilé (464). Les dernières années du règne de Hilderik furent employées à faire la guerre aux Alamans, aux Goths et aux Hérules. Victorieux à Orléans, à Bourges, à Angers, il mourut au retour d’une expédition (481). Son fils Khlodowigh (Clovis) lui succéda n’ayant encore pour royaume que le pays de Tournai et pour armée que quatre à cinq mille soldats : mais l’état de trouble et de division de la Gaule encourageait les projets de conquête. Les Burgundes étaient maîtres des vastes régions comprises entre la haute Loire, l’Helvétie occidentale et les cantons provençaux au nord de la Durance ; les Wisigoths, avec Alarik II, occupaient presque toute l’Aquitaine et les contrées adjacentes, jusques au delà des Pyrénées ; il y avait des Saxons à Bayeux ; des Alains campaient sur la Vilaine ; le pays entre le Rhin et les Vosges appartenait aux Alamans ; à Cambrai, à Térouanne, à Cologne commandaient les chefs Franks Sighebert, Kararik, Regnaker ; la vieille race kimrique, demeurée libre dans le pays Armoricain, défendait vaillamment sa frontière. Enfin, la domination romaine ne s’étendait plus que sur Beauvais, Troyes, Reims, Soissons où résidait le patrice Syagrius, fils d’Ægidius.

Khlodowigh s’allia avec les diverses tribus de Franks échelonnés sur l’une et l’autre rive du Rhin et entraîna dans sa course Regnaker, Kararik et Sighebert. Il s’enfonça dans les Ardennes, s’abattit sur les provinces romaines et vainquit Syagrius près de Soissons (486). Ayant pris possession de ce dernier débris de l’Empire d’Occident, il députa un de ses Leudes vers Gundebald pour lui demander sa nièce Khlothilde. Le roi des Burgundes consentit à laisser partir cette jeune fille dont il avait récemment assassiné le père et qui était déjà catholique. La route tracée par les Franks était restée ouverte aux Barbares du Nord. En 495, une armée d’Alamans, grossie par un grand nombre de Suèves, passa le Rhin à Cologne et envahit le territoire des Ripuaires. Khlodowigh les rencontra à Tolbiac ou Zulpick, dans le duché de Juliers. En un moment de danger il fit vœu de se faire chrétien s’il remportait la victoire. Il battit les Alamans (496), les poursuivit jusqu’au pied des Alpes Rétiennes et s’empara de tout le pays compris entre le Mein, le Danube, le Tyrol et les montagnes de Bohême. Au retour, Khlothilde et l’évêque Remi l’attendaient à Reims pour lui demander l’accomplissement de son vœu. Il reçut le baptême ; trois mille Franks l’imitèrent, les autres restèrent païens. À peine les évêques catholiques de l’est et du midi des Gaules eurent-ils vu la conversion de ce chef barbare, qu’ils employèrent toute leur influence à faciliter l’extension de ses conquêtes. Poussé par Khlothilde désireuse de venger l’assassinat de son père, excité par l’Église qui détestait l’arianisme des Burgundes, Khlodowigh attaqua Gundebald, le vainquit auprès de Dijon, le contraignit de livrer Vienne et Genève à son frère Godegisèle et les rendit tous deux tributaires (500).

Tandis que les Barbares de Germanie s’emparaient de la plus grande partie de l’Europe, l’empire d’Orient restait seul debout malgré son abâtardissement et ses discordes intérieures. Sous Théodose II les eunuques gouvernèrent et les revenus de l’État furent dilapidés avec frénésie. Un cheval ayant jeté dans le Lycus ce César stupide (450), sa sœur Pulchérie, proclamée impératrice, partagea sa puissance avec le sénateur Marcien qu’elle prit pour époux. À la mort de Marcien (457), la famille influente du patrice Aspar fit donner la couronne au Thrace Léon Ier qui essaya vainement de sauver Rome et ne réussit qu’à égorger ses bienfaiteurs. Il eut pour successeur, en 474, l’Isaurien Zénon dont le règne fut troublé par les conspirations de son compétiteur Basiliscus et par les querelles religieuses des sectes chrétiennes qu’il s’efforça sans succès d’apaiser par son Henoticon ou édit d’union (481). Il eut l’habileté de se débarrasser des Ostrogoths, affranchis de la domination des Huns depuis la mort d’Attila et dont le voisinage l’inquiétait. Il s’était déjà servi de leur roi Théodorik, élevé à la cour de Constantinople, pour se défaire de Basiliscus ; il le traita comme son fils, l’adopta, le nomma patrice, consul, et l’autorisant à combattre au nom de l’Empire, lui suggéra la pensée de chasser Odoacre d’Italie.

Dans l’automne de 488, Théodorik partit, entraînant toute sa nation. Il écrasa les Gépides qui essayaient de lui barrer le passage à Sirmium. Au commencement de l’année 489, il battit une première fois Odoacre sur les bords de l’Isonzo, près d’Aquilée, puis, une seconde fois, sous les murs de Vérone. Au mois d’août 490, battu, pour la troisième fois, sur l’Adda, Odoacre s’enfuit à Ravenne où il resta assigné pendant deux ans. Enfin, s’étant rendu par capitulation, il fut traitreusement massacré dans un repas avec tous les siens. Théodorik s’intitula alors roi d’Italie, s’empara de la Sicile, de l’Illyrie, de la Pannonie, de la Norique et de la Rhétie, épousa une sœur de Khlodowigh, maria sa nièce au roi de Thuringe, sa sœur au roi des Vandales, une de ses filles au roi des Burgundes et l’autre au roi des Wisigoths Alarik II. Ses soldats obtinrent en toute propriété le tiers du sol ; la constitution de l’État resta toute romaine ; le régime municipal fut maintenu, et la justice continua à être rendue sur les bases du droit romain. Les édifices publics furent réparés, de nombreux monuments construits, notamment à Ravenne ; les terres incultes furent défrichées, les rigueurs du fisc diminuées ; enfin la population s’accrut dans de grandes proportions. Ce roi, Goth, qui ne savait pas lire, rendit à l’Italie son ancienne prospérité ; il favorisa l’agriculture, l’industrie, les sciences, les arts, et attira autour de lui les savants du temps, Cassiodore, l’évêque Eunodius et Boèce.

Théodorik reconnut la suzeraineté de Constantinople et obtint les insignes impériaux d’Anastase, successeur de Zénon que l’eunuque Urbicius avait assassiné en 491. L’empereur Anastase, surnommé Dicore, parce qu’il avait un œil noir et l’autre bleu, persécuta les catholiques, en sa qualité de disciple d’Eutychès et attira sur sa tête la première excommunication qui ait frappé un souverain, sous le pontificat de Symmaque (500).

Pendant le ve siècle, l’Église compta douze papes, depuis Anastase, mort en 402, jusqu’à Symmaque, élu en 498, ainsi que quelques grands docteurs, tels que saint Grégoire de Nazianze et saint Augustin. Plusieurs hérésies troublèrent le triomphe de l’orthodoxie, celle de Pélage et de Céleste, en 405, condamnée, en 412, par le concile de Carthage ; celle de Nestorius, en 428, condamnée par le concile général d’Éphèse ; celle d’Eutychès, en 448, condamnée par le concile général de Chalcédoine. Quant à l’Arianisme, il dominait en Afrique et dans presque tout l’Occident.

Ces divisions n’allèrent pas sans violences et c’est au milieu de ces luttes que fut incendiée la bibliothèque d’Alexandrie qui renfermait tous les trésors de l’intelligence antique. C’est donc à tort qu’on a attribué plus tard au khalyfe Omar cette lamentable destruction. L’événement religieux le plus important de ce siècle fut

sans contredit la conversion du roi des Franks Khlodowigh, puisqu’elle devait avoir pour conséquence la suprématie de l’Église catholique pendant tout le Moyen-Âge.

SIXIÈME SIÈCLE.



Khlodowigh était le seul roi catholique d’Occident. Assuré de l’appui des orthodoxes Gallo-Romains, il ne songea plus qu’à consolider la domination de sa race.

Victorieux des Burgundes, le roi des Franks revint dans ses états. À peine fut-il éloigné que Gundebald marcha contre Godegisèle qui fut égorgé dans une église de Vienne avec l’évêque qui lui avait donné asile (501). Khlodowigh fit attaquer Gundebald par le roi des Ostrogoths, Théodorik. Ce dernier occupa les passages des Alpes, et, pour prix de son assistance, obtint la cession de la province de Marseille.

Les Wisigoths, dont la puissance avait beaucoup grandi depuis quelques années, inquiétaient Khlodowigh. Il résolut de leur déclarer la guerre. Les évêques furent les instigateurs de cette croisade contre une race arienne, et les populations franke, gauloise et romaine y prirent une part active. La bataille se livra dans la plaine de Vouglé, près Poitiers ; les Franks furent vainqueurs, et Alarik périt, dans la mêlée, de la main même de Khlodowigh (507). Les vaincus abandonnèrent toutes leurs possessions depuis la Loire jusqu’aux Pyrénées et aux Cévennes, au delà desquelles, cependant, ils conservèrent la Septimanie. Vers cette époque, Khlodowigh reçut d’Anastase, empereur d’Orient, une couronne et les titres de consul, de patrice et d’Auguste. Il en revêtit solennellement les insignes dans l’église de Saint-Martin de Tours. Cette cérémonie, sans importance apparente, contribua puissamment à lui assurer le dévouement des Gallo-Romains qui, le voyant combattre les Barbares avec le costume d’un patrice de l’Empire, lui décernèrent le titre de Libérateur des Gaules.

Après la défaite d’Alarik, Khlodowigh abandonna Soissons et résida à Paris. Il employa la fin de son règne à se débarrasser, par la trahison et le meurtre, des petits souverains, ses alliés et ses parents pour la plupart, qui régnaient sur les autres tribus frankes. Il fit assassiner Sighebert, roi de Cologne, et Khlodérik, son fils. Les autres chefs établis à Tournai, à Cambrai, au Mans, eurent le même sort. Regnaker, Riker, Kararik, Rignomer ayant été ainsi égorgés, il rassembla ses soldats et leur parla en ces termes : « Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur au milieu des étrangers ! Je n’ai plus de parents qui puissent me secourir si l’adversité vient. » — Ces lamentations laisseraient croire qu’il était innocent ; mais Grégoire de Tours a pris soin de nous éclairer à cet égard : « Khlodowigh, écrit-il, disait cela par ruse et non par douleur de leur mort, pour voir si, par hasard, il pourrait encore trouver quelqu’un des siens afin de le tuer également. Ces choses étant faites, il mourut. »

Quelque temps avant la fin de ce règne eut lieu le concile d’Orléans qui réalisa les conventions tacites, passées depuis Tolbiac entre le roi Frank et le clergé. Décoré par le Saint-Siége du titre de Champion du Seigneur, par le concile d’Orléans du titre de protecteur de l’Église, Khlodowigh concéda aux évêques d’importants priviléges. Beaucoup de temples catholiques furent bâtis et richement dotés. Déjà, sur le mont Lucotius, aujourd’hui Montagne-Sainte-Geneviève, s’élevait une basilique dédiée par le Frank à saint Pierre et à saint Paul. En échange de toutes ces immunités, les évêques lui accordèrent les droits de Régale, et, par ces concessions réciproques, fut cimentée l’alliance du clergé Gallo-Romain et de la royauté Mérovingienne.

Khlodowigh expira le 27 novembre 511, à l’âge de quarante-cinq ans, après trente années de règne. Le royaume du conquérant de la Gaule fut partagé entre ses quatre fils, suivant la coutume germanique. Théoderik (Thierry) fut roi de Metz ; Khloter, de Soissons ; Hildebert, de Paris ; Khlodomir, d’Orléans ; chacun d’eux ayant une portion de l’Aquitaine.

On peut saisir, à cette époque, les premiers symptômes de séparation entre les Franks orientaux ou Austrasiens et les Franks occidentaux ou Neustriens. Les uns, plus voisins de la Germanie, conservèrent longtemps leurs mœurs rudes et barbares, les autres, établis au sein de la civilisation romaine, en subissaient déjà l’influence.

En 523, Khloter, Hildebert et Khlodomir firent une expédition chez les Burgundes, battirent Sigismund, fils de Gundebauld, et le jetèrent dans un puits avec toute sa famille. Khlodomir ayant été tué dans une embuscade, ses frères Hildebert et Khlother se partagèrent ses États, après avoir massacré deux de ses fils et relégué le troisième dans un monastère. En 534, ils marchèrent de nouveau contre les Burgundes qui, cette fois, furent réunis à l’empire frank et obligés d’embrasser le catholicisme. Sous prétexte qu’Amalarik maltraitait leur sœur Khlothilde qu’il avait épousée, Hildebert et Khlother attaquèrent les Wisigoths et gagnèrent sur eux, près de Narbonne, une bataille dans laquelle fut tué leur beau-frère (531). Ils entreprirent une nouvelle campagne contre ce peuple en 542 et furent moins heureux ; car, bien qu’ayant pénétré jusqu’à Sarragosse, ils durent repasser les Pyrénées, poursuivis par le goth Theude, premier roi élu des Wisigoths, depuis leur établissement dans la péninsule Ibérique.

Le même goût de batailles et surtout de pillage se retrouvait chez les diverses tribus frankes. Le roi d’Austrasie Théoderik (Thierry), par la conquête de la Thuringe, étendit sa domination jusqu’aux frontières de Bohême (530). L’Auvergne s’étant révoltée, il livra cette riche contrée à la dévastation. Thierry mourut en 534. Son royaume comprenait, outre les provinces transrhénanes, tous les pays situés entre le Rhin, la Meuse et l’Escaut, plusieurs villes de Champagne, telles que Reims, Châlons, Troyes, etc., l’Auvergne, le Gévaudan, Cahors, Albi, Uzès, une partie du Rouergue, du Limousin et du Vivarais.

Son fils Théodebert, hardi capitaine et politique habile, conduisit ses soldats en Italie, s’allia successivement avec les Grecs et les Ostrogoths qui se disputaient cette riche contrée, et les battit tour à tour, sans autre mobile qu’une double chance de butin. L’administration des Franks pour ce descendant de Khlodowigh leur fit supporter les impôts excessifs dont les accabla Parthénius, son ministre, lequel fut toutefois lapidé par le peuple de Trèves, aussitôt après la mort du roi (548). Sous Théobald, son fils, les Austrasiens entreprirent une nouvelle expédition en Italie, conduits par les deux frères Bucelin et Leutharis. Rien n’arrêta d’abord leur marche sur Rome ; mais, ayant eu l’imprudence de diviser leurs forces, ils furent vaincus séparément et chassés de la Péninsule par Narsès en 554.

Théobald était mort sans enfants, Khlother, roi de Soissons, son grand-oncle, hérita du royaume d’Austrasie auquel il joignit bientôt la succession de Hildebert, roi de Paris (558). Khlother, seul maître dès lors de toute la nation franke, s’empara des trésors de ses parents et se mit à poursuivre son fils aîné Khramn, qui s’était révolté contre lui. Arrêté et chargé de chaînes, celui-ci fut amené au roi qui le condamna à être brûlé en compagnie de sa famille. On l’enferma, raconte Grégoire de Tours, dans la chaumière d’un pauvre homme. Khramn fut couché et lié sur un escabeau avec le linge de l’autel, qu’on nomme l’oraire. Après quoi, on mit le feu à la maison dans laquelle il périt, ainsi que sa femme et ses deux filles, en 560. La guerre ne fut pas favorable à Khlother. Il fut battu par les Saxons. Il compensa d’ailleurs ses défaites par de nombreux mariages, épousant successivement Radegunde, fille d’un roi thuringien ; Gundisque, veuve de son frère Khlodomir ; Wultrade, veuve de Théobald ; enfin, Khemsène, Ingunde, Aregunde, sœur de la précédente, et plusieurs autres dont les noms sont moins connus. Le remords l’ayant saisi dans sa vieillesse, il se rendit à Tours et se présenta avec de riches présents aux portes du temple de Saint-Martin. Il s’agenouilla auprès du tombeau de cet évêque et confessa ses fautes en gémissant. Il mourut quelque temps après, à la suite d’une partie de chasse, et fut enseveli dans la basilique de Saint-Médard, en 561.

Le royaume des Franks, qui, depuis trois ans, s’était de nouveau trouvé sous une seule domination, fut partagé entre les quatre fils de Khlother et redevint une tétrarchie. Karibert fut roi de Paris ; Gunthramn, d’Orléans et de Burgundie ; Sighebert, d’Austrasie ; Hilpérik, de Soissons. Chacun d’eux, comme en 511, eut une part dans le Midi. À la mort de Karibert, en 567, ses trois frères s’entendirent pour se partager ses États et convinrent que Paris resterait indivis.

Dès l’année suivante, le roi d’Austrasie, Sighebert, dut repousser une armée d’Avars qui venait d’envahir la Gaule. Il battit ces Barbares, près de Ratisbonne, et reprit, au retour, les places que son frère Hilpérik lui avait traîtreusement enlevées pendant son absence. Il fut moins heureux, quatre ans après, contre les Avars unis aux Thuringiens. Prisonnier de ces peuples, il dut payer rançon pour obtenir sa liberté.

Sighebert avait épousé Brunehilde, fille d’Athanagild, roi des Wisigoths d’Espagne, tandis que Hilpérik ne s’était encore allié qu’à des femmes de condition inférieure, comme Frédégunde. Le Neustrien voulut également avoir une épouse de sang royal et fit demander Galswinthe, sœur aînée de Brunehilde. Athanagild lui envoya sa fille et Hilpérik l’aima d’abord, dit Grégoire de Tours, d’autant plus tendrement qu’elle lui avait apporté de grandes richesses. Mais bientôt Frédégunde un instant délaissée reconquit tout son empire sur le roi, et Galswinthe, soumise aux affronts journaliers de la concubine, demanda à retourner dans son pays. Hilpérik essaya de dissimuler et de l’apaiser en lui parlant avec douceur ; puis, il la fit étrangler, et il épousa Frédégunde.

Le meurtre de Galswinthe amena de nouvelles hostilités entre l’Austrasie et la Neustrie. Brunehilde voulut venger sa sœur, et, surtout, lutter contre une rivale. Elle avait trop d’ascendant sur l’esprit de Sighebert pour que celui-ci hésitât ; la paix fut cependant rétablie par la médiation de Gunthramn, sous condition que Hilpérik abandonnerait à Brunehilde les villes qu’il avait reçues d’Athanagild pour le douaire de Galswinthe. La haine implacable qui existait entre les deux reines ralluma la discorde, bien que Gunthramn eût proposé de soumettre le différend à l’arbitrage des évêques réunis en concile national. Théodebert, fils aîné de Hilpérik, se jeta sur l’Aquitaine, commit d’horribles ravages dans la Touraine, le Poitou, le Limousin, le Quercy. Sighebert appela les nations trans-rhénanes à son aide. Le débordement de ces Barbares inspira tant de terreur que Gunthramn s’unit à Hilpérik pour leur résister ; mais Sighebert le ramena en le menaçant d’attaquer la Burgundie. Les villages échelonnés sur les deux rives de la Seine furent brûlés par les Germains, et leurs habitants emmenés en captivité. Enfin, les seigneurs de Neustrie et d’Austrasie contraignirent les deux rois de conclure la paix.

À peine l’armée germanique eut-elle repassé le Rhin, que Hilpérik, tout en négociant avec Gunthramn, s’avança jusqu’à Reims. Sighebert revint à la tête de ses Barbares, envoya deux de ses lieutenants attaquer, en Touraine, Théodebert qui fut tué par l’un d’eux, et força Hilpérik de se réfugier dans les murs de Tournai, avec sa femme et ses enfants. Les Neustriens, abandonnant leur roi, proclamaient déjà son frère, lorsqu’au moment même où on élevait Sighebert sur le pavois, à Vitry-sur-la-Scarpe, il fut assassiné par deux domestiques de Frédégunde (575). Aussitôt, l’armée austrasienne fit sa soumission au roi de Neustrie qui reprit possession de Paris. Brunehilde tomba au pouvoir de son ennemi, avec son fils, Hildebert II, qu’un leude parvint toutefois à enlever. Hildebert n’étant âgé que de cinq ans, les seigneurs d’Austrasie investirent un d’entre eux de l’autorité, pour le temps de la minorité du roi. C’est à ce moment qu’apparaît cette dignité de Maire du Palais, qui devait absorber si vite la royauté.

Cependant, Brunehilde, grâce à l’abandon de ses trésors, se vit traitée avec douceur par Hilpérik qui lui donna Rouen pour résidence. Comptant peu sur la durée de cette mansuétude, elle eut l’habileté de séduire le fils du roi, Mérowigh. Il en résulta bientôt un mariage que bénit l’évêque Pretextatus. La veuve de Sighebert profita de ces noces clandestines pour fuir et gagner l’Austrasie (576). Mais les seigneurs de ce pays ne la virent pas sans impatience revenir dans ses États pour gouverner au nom de son fils comme elle avait gouverné au nom de son époux. Ils se disposèrent donc à lutter contre elle pour la conservation de leur indépendance. Ses tentatives de restauration de l’administration impériale, ses faveurs prodiguées aux Gallo-Romains dont elle aimait à s’entourer au milieu d’un peuple encore sauvage, furent des motifs suffisants pour soulever les mécontents. Son pouvoir fut même si peu reconnu qu’elle ne put donner asile à son jeune mari, Mérowigh. Ce fils de Hilpérik, poursuivi avec fureur par son père, se donna la mort pour échapper à la vengeance de sa marâtre.

L’influence de Frédégunde sur le roi neustrien était devenue si absolue qu’elle lui fit sacrifier, les uns après les autres, tous les fils qu’il avait eus d’autres femmes. Quant à ses rivales et à ses ennemis, elle les traqua jusqu’à la mort. Hilpérik était pourtant un barbare lettré, amoureux de vers, de grammaire et de théologie. Il aimait la controverse et il proposa une explication de la Trinité, à laquelle les évêques refusèrent leur approbation. Après quelques petites guerres dans lesquelles il soutint la rébellion des nobles franks contre Brunehilde, le roi de Neustrie signa la paix avec Gunthramn. Il résida au château de Chelles, près de Paris, et se livra avec ardeur à sa passion pour la chasse. Il rentrait, un soir, et descendait de cheval, lorsqu’un inconnu le frappa d’un coup de couteau sous l’aisselle, et d’un second coup lui ouvrit le ventre. Le meurtrier disparut, et Hilpérik rendit l’âme. Cet assassinat fut imputé par les uns à Frédégunde, dont la liaison adultère avec le courtisan Landérik venait d’être révélée au roi ; d’autres n’y virent qu’un acte de vengeance de Brunehilde (584).

Gunthramn eut la tutelle de Khlother II, fils de Hilpérik et de Frédégunde. Sur ces entrefaites, un enfant naturel de Khlother Ier, retiré à Constantinople, Gondowald, avait été appelé et proclamé roi d’Aquitaine par les seigneurs du Midi, le duc Gunthramn-Boson, le duc de Toulouse et le patrice Mummolus, le vainqueur des Lombards expulsés de la Provence, de 572 à 576. Ce prétendant fut bientôt trahi par ses propres défenseurs. À peine cette tentative de révolte était-elle apaisée dans le Midi, qu’une sorte de coalition se forma dans le Nord contre la prépondérance des rois franks. Les leudes, les évêques d’Austrasie, appuyés sur les mécontents de Neustrie, s’entendirent pour restreindre les prétentions de la royauté qui, s’inspirant des traditions du gouvernement impérial, tendait à l’autocratie. Les rois franks, effrayés, sentirent la nécessité de suspendre leurs querelles personnelles, afin de maîtriser les exigences de leurs sujets. En 587, ils signèrent le traité d’Andelot par lequel ils se garantirent aide et protection mutuelles. Le roi de Burgundie, n’ayant pas d’enfants, institua héritier de ses possessions son neveu Hildebert II. Néanmoins, les leudes obtinrent l’entière propriété des bénéfices dont ils n’avaient eu jusqu’alors que la jouissance temporaire. Le droit même de transmission à leurs descendants leur fut concédé d’une manière générale ; de sorte que ce traité fut la base de l’hérédité des fiefs et le premier pas dans la voie qui aboutit au régime féodal.

Brunehilde parvint alors à raffermir son autorité. Remise en possession du douaire de Galswinthe qui comprenait les villes de Cahors, Bordeaux, Limoges et celles de Béarn et de Bigorre aujourd’hui détruites, elle appliqua à augmenter la prospérité et l’éclat de son gouvernement.

À la mort de Gunthramn (593), Hildebert, ayant hérité de la Burgundie, se jeta sur les États du jeune Khlother qu’il espérait pouvoir aisément dépouiller. Mais Frédégunde suppléa au nombre par la hardiesse et la promptitude. Elle courut attaquer Hildebert à Trucy (593), emporta les retranchements de son ennemi qu’elle força de battre en retraite. Profitant de cette victoire rapide, elle recouvra successivement Paris et les villes de la Seine tombées au pouvoir de l’Austrasien ; puis, allant à la rencontre de l’armée de Brunehilde, elle la mit en pleine déroute.

Inquiété par les mouvements des Barbares sur les frontières, Hildebert renonça à tirer vengeance de ces défaites. Il combattit avec plus de sûreté les Warnes, nation germanique qui essaya de secouer la domination franke et fut anéantie en 595. L’année suivante, le poison eut raison de Hildebert II qui laissa l’Austrasie à Théodebert, et la Burgundie à Théodorik (Thierry), ses deux fils. Pendant que Brunehilde tentait par tous les moyens d’exercer le pouvoir au nom de son petit-fils Théodebert, Frédégunde mourait à Paris, en 597, et était inhumée dans l’église Saint-Germain-des-Prés, à côté du roi Hilperik.

Deux ans après, Théodebert chassa Brunehilde de l’Austrasie. La vieille reine se réfugia en Burgundie auprès de son autre petit-fils. Dans cette nouvelle cour, elle souilla ses cheveux blancs de débauches inconnues à sa jeunesse ; elle fit maire du palais le romain Protadius, son amant ; elle s’ingénia à procurer des concubines au jeune roi Thierry, afin de conserver l’influence qu’elle avait sur lui (599). Par ses conseils, les hostilités recommencèrent contre la Neustrie. Théoderik et Théodebert attaquèrent le fils de Frédégunde, dont l’armée fut écrasée à la bataille de Dormeille (600). Khlother, obligé de fuir à travers l’épaisse forêt d’Avelaune (Fontainebleau), se trouva dépouillé de la plus grande partie de son royaume.

Vers cette époque, l’invasion germanique, s’étendant sur presque toute la Grande-Bretagne, y fondait le dernier des sept royaumes connus sous le nom d’Heptarchie. La lutte avait été rude et longtemps indécise avec les Bretons occidentaux que protégeaient des montagnes souvent inaccessibles. Guidés par Arthur, prince des Silures de Kaërléon, le héros des légendes galloises, le chef des chevaliers de la Table-Ronde, les Kambriens résistèrent aux hordes saxonnes. Arthur les vainquit, selon la tradition, en douze batailles dont la plus célèbre est celle de Badon-hill, qui sauva un moment l’indépendance d’une partie de la Bretagne et suspendit pendant trente ans les hostilités entre les étrangers et les insulaires. Arrêtés à l’ouest, les envahisseurs se firent, au nord du pays de Kent, sous le chef Erkenwin, un état indépendant qui prit le nom d’Essex (526), dont la capitale fut Londres (Lon-din, la ville aux vaisseaux).

La fondation des quatre royaumes occupés par les Saxons et les Jutes réunis semblait avoir arrêté la conquête, lorsque la Bretagne septentrionale fut brusquement attaquée par les Angles, en 547. Commandée par Idda, et ses douze fils, cette peuplade germaine, partie de l’isthme Kymrique, prit terre à Flamborough, s’allia avec les Piktes et s’empara de tout le pays situé entre l’Humber et le Forth. Idda, surnommé le Brandon de feu, mourut en combattant les Kambriens (559). Ses fils vengèrent sa mort par une éclatante victoire qui assura l’établissement définitif de l’invasion anglo-saxonne. En 590, Ethelfrid réunit toutes les provinces conquises par son aïeul pour en former le royaume de Northumberland. Déjà, en 571, Offa, qui gouvernait sur la côte orientale une grande colonie d’Angles, avait pris le titre de roi d’Est-Anglie, avec Norwik pour capitale. Enfin, Krida, sur le territoire compris entre l’Est-Anglie et le pays des Kambriens, fonda un État considérable qui, de sa position sur la frontière, reçut le nom de Merk ou Mercie.

Les quatre royaumes saxons et les trois royaumes angles, Kent, Sussex, Wessex, Essex, Northumberland, Est-Anglie et Mercie, composèrent l’Heptarchie et se donnèrent pour centre fédéral une Diète appelée Wittenagemot ou Assemblée des Sages. Il ne resta en dehors de l’Heptarchie que les neuf dixièmes de l’Écosse et de l’Irlande, le pays de Galles et celui de Kornouailles où se réfugia la vieille race des Bretons déjà convertie à la religion chrétienne. Partout ailleurs la domination des pirates germains s’établit sur des monceaux de cadavres ; car ni les Huns, ni les Vandales n’approchèrent de la férocité de ces conquérants anglo-saxons qui érigeaient en système la destruction et le massacre. Parmi les vaincus, les Logriens méridionaux s’exilèrent les premiers pour échapper à l’asservissement. Ils cherchèrent un asile au delà de la mer, sur le rivage armoricain, où ils conservèrent le nom de Bretons qu’ils avaient perdu dans leur patrie. La première colonie fut renforcée à diverses reprises par de nouveaux émigrants. Ces fugitifs devenus nombreux ne tardèrent pas à inquiéter leurs voisins de Gaule. Khlodowigh dut recourir aux armes pour leur imposer sa souveraineté. Il fallut même instituer des gouverneurs franks ou frisons dans les villes de Nantes, de Vannes et de Rennes. Cette indomptable population ne put souffrir longtemps cette dépendance. Avec le secours de nouveaux réfugiés, Rioval (le roi Hoël) chassa de ses terres les Frisons auxiliaires des Franks, et devint l’allié de Khlother, sans subir toutefois la domination mérovingienne.

Au commencement du siècle, en Orient, la guerre s’était rallumée entre la Perse et l’Empire. Le Sassanide Khobad, vainqueur des Huns Nephtalites, s’était mis à ravager l’Arménie et la Mésopotamie, en 502. Le vieil empereur Anastase, n’obtenant dans cette lutte que des échecs consécutifs, acheta la paix à prix d’argent (505). Justin Ier, préfet du Prétoire, lui succéda en 518. Ce thrace, qui ne savait ni lire ni écrire, se fit vendre le trône vacant par les gardes impériales. Zélé catholique, il se déclara pour le concile de Chalcédoine, demanda un formulaire au pape Hormisdas et réunit ainsi momentanément les églises d’Orient et d’Occident. Afin de complaire aux consubstantialistes que favorisait son neveu Justinien, Justin priva les ariens de leurs temples et les persécuta sans relâche. La faction des Bleus, dont l’héritier du trône encourageait les excès, remplit pendant trois ans la capitale de l’Empire de meurtres et de rapines. Justin Ier mourut le ier août 527, à soixante-dix-sept ans, léguant à son neveu les troubles sanglants du cirque et la guerre contre la Perse.

Justinien, comme son prédécesseur, était né dans une chaumière, en Thrace, ou en Illyrie. Adopté tout jeune par son oncle Justin, il fut successivement investi du consulat, du patriciat, du comitiat, du nobilissimat, et créé César, aux calendes d’avril 527. Quatre mois après, il régna seul, âgé de quarante-cinq ans. Avec lui monta sur le trône la comédienne Théodora qui avait habité le fameux portique de prostitution, l’Embolum, et qu’il avait épousée dans tout l’éclat de ses débordements. Lui-même n’avait hésité devant aucun moyen pour satisfaire son ambition. Passionné pour les querelles du cirque, il avait embrassé avec ardeur le parti des Bleus contre les Verts. On nommait ainsi deux factions rivales composées de conducteurs de chars qui avaient succédé aux gladiateurs et se disputaient le prix dans les jeux publics. La capitale elle-même s’était divisée entre les deux factions dont les conflits prirent peu à peu un caractère politique.

Malgré ces tristes origines, le règne de Justinien devait être remarquable par les guerres, les travaux d’architecture, les œuvres de législation ; mais jamais la grandeur d’une époque ne dut moins à sa moralité.

La première année du nouveau règne était à peine écoulée que les Perses ouvrirent les hostilités (528). Leur roi Khobad entra en Syrie et Bélisaire fut envoyé contre lui. Paysan thrace devenu soldat, puis officier, enfin général de l’Empereur, Bélisaire rendit à l’armée la discipline et le courage. N’ayant que vingt mille hommes à opposer au Sassanide, il sut l’arrêter par de savantes dispositions et le forcer à la retraite. Combattant lui-même à la tête des troupes, nul n’était meilleur soldat ni meilleur capitaine. Dans l’impossibilité de vaincre complètement un ennemi très-supérieur en nombre, il sut le contenir et le fatiguer en lui disputant les provinces asiatiques. Khosrou-Anoushirvan, qui succéda en 531 à son père Khobad, consentit à traiter. On lui abandonna les villes laziques, cause de la guerre, avec une indemnité de dix mille pièces d’or, et la paix fut momentanément signée, en 533.

Bien que l’empire de Constantinople, resserré à l’Orient par les Perses, menacé au nord par les Sarmates et les Tatars, semblât n’avoir d’autre souci que de se tenir sur la défensive, Justinien conçut le projet de reconstituer sous son unique domination les deux parties de l’Empire romain. Il discernait, sous les apparences de la force et de la solidité, la rapide décadence des royaumes barbares fondés en Espagne, en Afrique et en Italie ; les influences climatériques, les habitudes d’intempérance, les dissensions intestines avaient énervé ces conquérants venus du Nord. Pour anéantir à jamais leur puissance sourdement minée, peut-être ne fallait-il que de l’audace. Les événements survenus en Afrique fournirent l’occasion désirée.

Un successeur de Gensérick, Hildérik, descendant par sa mère de Théodose, venait d’être renversé et tué par Gélimer qui l’avait remplacé sur le trône. Sous prétexte de punir l’usurpateur, Justinien résolut d’entreprendre une expédition contre les Vandales. Bélisaire partit avec une armée, écrasa Gélimer à la bataille de Tricaméro et le fit prisonnier (534) ; puis, il entra à Carthage et prit possession de l’Afrique, de la Sardaigne et des îles Baléares. Le royaume des Vandales devint une province de l’Empire, après avoir subsisté cent quatre ans depuis sa fondation, par Gensérick. Accusé par les courtisans de vouloir garder cette conquête pour lui-même, Bélisaire n’hésita pas à revenir en Orient, afin de dissiper les soupçons par sa présence. À sa rentrée à Constantinople, il obtint les honneurs du triomphe réservés uniquement, depuis Tibère, aux Césars victorieux. Le dernier roi des Vandales suivit le char du triomphateur. Cependant le courage dont il avait fait preuve dans la lutte et sa résignation dans la défaite lui acquirent le respect des vainqueurs. L’Empereur lui donna un vaste domaine en Galatie où Gélimer termina paisiblement sa vie.

Pendant que l’autorité impériale était rétablie en Afrique, des événements d’une certaine gravité attiraient l’attention sur l’Italie. À la mort de Théodorik Ier en 526, son petit-fils Athalarik lui avait succédé sous la tutelle de sa mère Amalasuintha. Extenué par de précoces débauches, Athalarik s’éteignit à l’âge de dix-sept ans. Amalasuintha dut alors épouser son cousin Théodat, qui la fit étrangler aussitôt après leur union (534). Ce meurtre servit de prétexte à Justinien pour mettre à exécution ses projets sur l’Italie. Bélisaire pénétra dans la Sicile, prit Naples en 535 et entra dans Rome, au mois de novembre 536. Théodat, massacré par ses soldats, avait été remplacé par Vitigès. En mars 537, ce nouveau roi, suivi de cent cinquante mille Goths, vint camper devant l’ancienne capitale du monde. À la suite de plusieurs assauts que Bélisaire repoussa en personne avec un courage héroïque, Vitigès fut contraint de battre en retraite et de se réfugier dans Ravenne. Dans l’intervalle, la Perse ayant été excitée à faire une diversion contre l’empire byzantin, Justinien effrayé prescrivit à son général de traiter immédiatement (540). Bélisaire, qui venait de refuser la couronne que lui offraient les Goths, osa désobéir et déclara qu’il ne déposerait les armes qu’après la prise de Ravenne. Il tint parole, s’empara de la ville assiégée, ainsi que de Vitigès qu’il ramena captif. Il fut disgracié, et malgré l’admiration enthousiaste dont il était entouré, il pleura amèrement la faveur perdue. Elle lui fut rendue lors d’une nouvelle invasion de la Syrie par les Perses. Bélisaire essaya de repousser le roi Khosrou, et, s’il ne put reprendre l’Arménie, il empêcha du moins de nouvelles conquêtes (542). Une trêve fut signée en 544.

L’absence du grand capitaine avait fait perdre en Italie tout le fruit de ses victoires. Les Goths, chassés au delà du Pô, s’étaient donné pour roi Ildebald qui reconquit en quelques mois les provinces transpadanes et la Ligurie. Son successeur Totila, profitant de l’incapacité des généraux de Justinien, entreprit vaillamment de relever la monarchie ostrogothique. Il entraîna tout ce qui restait de sa nation et remporta près de Faenza une grande victoire qui lui donna Naples, Rome et les contrées méridionales de la Péninsule (546). Il fallut de nouveau avoir recours à Bélisaire. Le vieux guerrier revint, mais avec des forces insuffisantes. Il profita du départ des Goths pour rentrer dans Rome, dont les fortifications avaient été détruites et les habitants dispersés. Il se hâta de relever une partie des remparts et parvint à repousser trois fois Totila, revenu de la Pouille pour recouvrer cette position décisive. Ce fut là son dernier succès. Sans armes, sans troupes, sans secours de Byzance, il sollicita son rappel, las d’être le témoin passif des progrès de Totila qui, après avoir repris Rome, venait de soumettre la Sardaigne et la Corse (548).

L’Empereur donna pour successeur an conquérant de l’Afrique son neveu Germanus, qui mourut en route, et fut remplacé par l’eunuque Narsès. Ce favori de cour, à qui on avait prodigué les dernières ressources de l’Empire, pénétra en Illyrie avec une puissante armée où dominaient les Barbares, Huns, Hérules, Lombards et Slaves. Il arriva à Ravenne, marcha au-devant de l’ennemi, le rencontra à Lentagio, non loin de Nocera, et battit Totila qui fut tué dans la mêlée (552). L’année suivante, Narsès remporta une autre victoire sur Theïas, successeur de Totila, qui périt également dans cette bataille livrée sur les bords du Draco, près de Cumes. L’armée de secours, envoyée d’Austrasie, arriva trop tard ; de plus, les généraux franks, Leutharis et Bucelin, ayant divisé leurs forces, furent écrasés successivement. La monarchie des Goths orientaux cessa d’exister. Le frère de Theïas, Aligern, et les autres chefs de la nation négocièrent la paix avec Narsès. Les vaincus, peu nombreux, qui survivaient, obtinrent la permission d’emporter leurs richesses, à la condition de s’exiler.

Dans le temps même où Narsès reprenait possession de l’Italie, les Goths d’Espagne se trouvaient entièrement livrés à des discordes intestines. Après la mort de Theudis, Athanagild, compétiteur d’Agila à la couronne, demanda l’appui de Justinien qui lui envoya une flotte commandée par le patrice Liberius. En récompense de ce service, le roi wisigoth céda à l’Empereur Valence et la Bétique orientale, de sorte qu’à ce moment on put croire, à Constantinople, avoir ressaisi la domination des deux bassins de la Méditerranée.

Les conquêtes de Justinien en Occident avaient alarmé le roi de Perse, Khosrou. À l’expiration de la trêve de 544, il s’était emparé de la forteresse de Petra et songeait à transplanter les inconstants Laziques, lorsque la défection de Gulaze, roi de Colchide, rendit sa position critique (548). Les légions impériales, sous les ordres de Dagisteus, remportèrent de nombreux succès à l’embouchure du Phase. Les Perses perdirent du terrain et durent se résoudre à abandonner la Colchide (555). Enfin des négociations amenèrent un traité qui rétablit les anciennes limites des deux empires. Justinien stipula la liberté de conscience en faveur des Chrétiens de la Perse, et s’engagea, sous cette condition, à payer au roi Khosrou un tribut de trois mille pièces d’or (562).

Pendant ce repos momentané de l’Orient, des hordes d’Avars, poursuivies par les Turks, arrivaient sur les côtes septentrionales de la mer Noire, sous la conduite de Baïan, demandant la permission de combattre les ennemis de l’Empire. Justinien se hâta d’accorder sa protection à ces alliés volontaires, croyant garantir ses frontières contre les Barbares des bords du Danube (558). Tout à coup, une invasion formidable eut lieu. Les Bulgares du Volga, établis récemment dans la Dacie, entraînant avec eux les Slaves, avaient passé le Danube sur la glace pour venir ravager la Thrace. Sous les ordres de Zaberghan, ils s’avancèrent jusqu’au delà du mur d’Anastase, menaçant la capitale. Bélisaire, toujours en faveur dans les instants de danger, se mit à la tête des gardes du palais et des habitants de la ville, armés en toute hâte. Les Bulgares furent rejetés au delà du Danube (559). Le sauveur de l’Empire, dès que tout péril eut disparu, rentra dans la retraite. Deux ans après, il fut accusé d’avoir pris part à une conspiration contre la vie du souverain. Ses biens furent séquestrés et ses envieux triomphèrent. Il mourut au bout de huit mois. La fable éditée sur les infortunes de ce héros, devenu aveugle et mendiant, n’a d’autre fondement que le témoignage sans valeur d’un moine du XIIe siècle nommé Tzetzès.

Justinien mourut en 565, après un règne de trente-huit ans qui ne fut point exempt de calamités. Des tremblements de terre bouleversèrent l’Orient ; la peste fit de tels ravages que plus de quatre cent mille personnes périrent à Constantinople ; enfin la famine dépeupla des contrées entières. Quant à cet empereur, dont le nom est arrivé à la postérité, entouré d’un certain prestige, il ne fut ni bon, ni grand, ni honnête, ni juste. Tribonien présida à la confection de ses codes, Bélisaire et Narsès vainquirent pour lui. « La mauvaise conduite de Justinien, dit Montesquieu, ses profusions, ses vexations, ses rapines, sa fureur de bâtir, de changer, de réformer, son inconstance dans ses desseins, un règne dur et faible, devenu incommode par une longue vieillesse, furent des malheurs réels mêlés à des succès inutiles et à une vaine gloire. » Il s’intéressa aux jeux du cirque jusqu’à l’oubli de toute dignité, excitant entre les Bleus et les Verts des animosités qui aboutirent à la sédition Nika, dans laquelle périrent trente mille citoyens. Les mutins proclamèrent un neveu de l’empereur, nommé Hypatius. Le danger fut tel que Justinien ne dut son salut qu’à l’audace de sa femme et au dévouement de Bélisaire. Il accabla l’Empire d’impôts exorbitants, épuisant les masses d’or ainsi accumulées, soit en tributs aux Barbares, soit en édifices. C’est ainsi que fut élevée la basilique de Sainte-Sophie, aujourd’hui changée en mosquée.

L’œuvre de réforme législative confiée au questeur Tribonien, jurisconsulte d’une érudition égale à son impudente vénalité, se compose des quatre collections suivantes : Le Code, recueil en douze livres, de constitutions ou édits impériaux, publié en 528 et complété en 534 ; les Institutes, réduction en principes élémentaires du système de la jurisprudence romaine (533) ; les Pandectes ou Digeste, compilation prodigieuse de tous les travaux antérieurs de législation, divisée en cinquante livres ; les Novelles ou Authentiques, recueil de lois rendues depuis la publication du Code (534-565). Ces œuvres de droit furent composées ou recueillies dans l’intérêt du pouvoir absolu ; la puissance législative fut attribuée à l’Empereur, bien qu’on reconnût l’égalité des citoyens devant la loi, caractère commun aux législations des peuples libres et des gouvernements absolus. En somme, des guerres entreprises par cet empereur il n’est rien resté ; de son architecture subsistent quelques monuments ; mais ses lois ont régi le monde et forment encore la base des législations européennes.

Justin II, neveu de Justinien, succéda à son oncle, mort sans enfants. À l’instigation de sa femme, l’impératrice Sophie, le nouvel empereur s’empressa de remettre au peuple les impôts arriérés, paya les dettes de son prédécesseur et rappela les évêques exilés ; car Justinien, longtemps orthodoxe, avait fini par tomber dans l’hérésie des Incorruptibles. L’influence de l’impératrice ne tarda pas à s’exercer d’une autre façon. Un cousin de son mari lui ayant déplu, elle mit tous ses soins à obtenir l’assassinat de ce jeune homme. Justin hésita, puis céda (566). Toujours prête à s’immiscer dans les affaires d’État, Sophie appuya les plaintes de toute l’Italie en proie, il est vrai, depuis treize ans à l’insatiable rapacité de Narsès. Le rappel de ce dernier fut résolu, et Longin fut envoyé pour le remplacer avec le titre d’Exarque. L’impératrice accentua la disgrâce de l’eunuque par renvoi d’une quenouille, d’un fuseau et d’une lettre contenant ces quelques mots : « Revenez sans délai ; je vous donne la surintendance des ouvrages de mes femmes ; c’est la place qui vous convient : il faut être homme pour avoir le droit de manier les armes et de gouverner des provinces. » Narsès outragé invita le roi des Lombards, Alboin, à conquérir l’Italie, en l’assurant que sa marche ne serait arrêtée par aucun obstacle. Puis, il sortit de Rome et se retira à Naples. Bientôt il se repentit et revint ; mais il était trop tard pour conjurer le danger : l’invasion commençait et rien n’était préparé pour la défense. Affaibli par l’âge et dévoré de remords, Narsès mourut, dit-on, en pleurant sa longue gloire ternie par un moment de colère.

Depuis leur expatriation des bords de l’Elbe et de l’Oder, les Lombards (Longobardi) avaient occupé le pays des Rugiens, puis les terres des Hérules et s’étaient enfin établis dans la Pannonie et la Norique, contrées qui semblaient destinées à servir de camp d’observation aux Barbares qu’attiraient les richesses du midi de l’Europe (527). Renforcés par des hordes d’Avars venues d’Asie, les Lombards entreprirent, sous la conduite d’Alboin une guerre d’extermination contre les Gépides de la Dacie. Le roi de ces peuples, Hunimund, fut vaincu et tué dans une bataille (566) ; son royaume fut anéanti et sa fille Rosamunde, forcée d’épouser le chef victorieux, devint reine des Lombards.

Ces événements venaient de s’accomplir, quand Alboin reçut de Narsès l’invitation de descendre en Italie. Toute la nation des Lombards, grossie de nombreuses bandes de Bulgares, de Saxons, de Bavarois, de Suèves, de Sarmates, se mit en marche avec l’ardeur que devait inspirer l’espoir d’une conquête riche et facile (568). Les Alpes Juliennes furent traversées sans combat, ainsi que la Carniole et l’Istrie ; les habitants d’Aquilée s’enfuirent épouvantés, et cet exemple fut suivi par ceux de Friuli, ville qui devint la capitale du duché de Frioul donné par Alboin à son neveu Gisulf (569).

À la fin de l’hiver de cette année, les villes de la Vénétie ouvrirent leurs portes. Elles restèrent sous la garde de chefs qui en furent les premiers ducs. Les vainqueurs s’emparèrent ensuite de Milan où ils proclamèrent sur le pavois leur chef Alboin roi d’Italie. Puis, passant le Pô ils pénétrèrent dans l’Ombrie. Féroald fut nommé duc de cette province et fixa sa résidence à Spoleto (570). L’invasion s’avança vers le sud et Jotton devint duc de Bénévent (571). Pavie, qui résistait depuis deux ans, dut céder à la famine (573) ; elle se rendit à discrétion. Alboin se montra clément envers les habitants, reçut leurs serments dans le palais de Théodorik et fit de Pavie la capitale de son nouveau royaume.

L’Italie tomba donc au pouvoir des Lombards, à l’exception des provinces littorales depuis l’embouchure du Pô jusqu’à celle du Tibre et de l’Arno. L’exarque de Ravenne eut le gouvernement des contrées non conquises qui, outre la Sicile et les îles adjacentes, comprenaient Bologne, Faënza, Imola, Ferrare, Adria, Forli, Césène et la Pentapole, avec Ancône, Rimini, Pesaro, Fano et Sinigaglia. Plusieurs villes considérables, telles que Rome, Gaëte, Naples, Amalfi, Tarente, Syracuse, Venise, Cagliari, etc., furent administrées par des maîtres de la milice, placés sous la surveillance de l’exarque délégué de l’Empereur.

Conformément aux habitudes germaniques, les territoires conquis furent partagés entre les chefs lombards. Sous la suzeraineté royale, trente-six ducs gouvernèrent chacun la ville de leur résidence et le pays environnant. Au-dessous des ducs venaient les Gastalds ou comtes ; au-dessous des comtes les Scultètes ou juges de districts. Comme dans les autres États barbares, chaque fraction de la nation tenait des assemblées particulières qui se concentraient en une diète générale, dont les décisions souveraines limitaient même la volonté du roi.

La prise de Pavie fut le dernier succès d’Alboin dont la marche victorieuse n’avait guère été entravée, d’ailleurs, par l’exarque Longin venu sans armée et probablement sans argent. À la suite d’un banquet où Rosamunde avait été contrainte de boire dans le crâne de son père, le roi lombard fut assassiné au pied de son lit par un officier du palais, nommé Helmichild, amant de la reine (573).

Kleph, successeur élu d’Alboin, étendit sa domination jusques aux portes de Rome et de Ravenne. Après un règne violent et capricieux de dix-huit mois, Kleph fut égorgé par un de ses officiers (575). Les ducs ne lui donnèrent pas de successeur et laissèrent le trône vacant. La transformation du gouvernement en oligarchie militaire produisit des divisions qui compromirent la conquête. Alarmés par les attaques des Grecs et des Franks, les Lombards rétablirent la royauté au profit d’Autharis, fils de Kleph. Le nouveau roi regagna le terrain perdu. Par une brusque incursion dans le Samnium, il arrêta complétement les tentatives belliqueuses de l’exarque et consolida les duchés de Bénévent et de Capoue qui furent réunis plus tard (585). Les Franks, ayant voulu recommencer la guerre, à l’instigation de Constantinople, furent entièrement défaits (588). En 590, le roi d’Austrasie, Hildebert II, qui avait envahi l’Italie, repassa les Alpes sans autre profit que d’avoir ravagé la vallée du Trentin. Par son habileté, sa prudence, son activité, Autharis affermit et régularisa la conquête lombarde ; il astreignit ses feudataires à l’assister de tous leurs efforts en temps de guerre, à verser au trésor royal la moitié de leurs revenus, et, à ces conditions, leur garantit la possession héréditaire de leurs bénéfices, sauf le cas de félonie. Il fixa les conditions de la propriété, publia des lois contre le meurtre, le vol, l’adultère et se convertit à l’arianisme. Il mourut en 591. Les Lombards donnèrent la couronne au duc de Turin, Agilulf, qu’épousa Théodelinde, veuve d’Autharis. Ce prince sut maintenir les ducs dans le devoir et repousser les attaques incessantes des Grecs et des Franks (595-600). Sur les instances du pape Grégoire Ier et de Théodelinde, Agilulf se rallia au catholicisme. La plupart des siens, touchés de la même grâce, suivirent son exemple.

Pendant que l’Italie subissait une nouvelle domination barbare, la guerre se poursuivait toujours indécise entre la Perse et l’empire. Justin II, miné par une maladie incurable, avait résigné la puissance suprême à un capitaine des gardes nommé Tibère (578). Peu après cette abdication, il mourut quelques mois avant son ennemi, le perse Khosrou Ier, à qui succéda son fils Hormuz ou Hormisdas IV (579), Tibère II s’occupa activement, dès son avénement, de renforcer les armées impériales qui opéraient en Orient. Il y envoya Justinien qui remporta, près de Mélitène, dans la Cappadoce, une grande victoire et pénétra jusque dans l’Assyrie (579). Khosrou fut profondément affecté par ses revers ; la douleur de ne pouvoir les réparer fut la principale cause de sa fin. Son successeur Hormisdas s’obstina à refuser la paix que lui offrait Tibère. Il voulut reprendre les hostilités, mais ses défaites précédentes furent confirmées à la bataille de Constantine par la victoire du général impérial Maurice. Ce dernier, marié à une fille de l’empereur, fut créé césar au retour de cette expédition (581).

Une frontière affermie, une autre était menacée ; les Perses vaincus, les Avars, dont la puissance s’était beaucoup accrue sur la rive gauche du Danube, dévastèrent la Mésie et la Thrace, sous les ordres de Baïan. Ils prirent Sirmium, Singidunum, et se dirigèrent sur Constantinople. L’empereur détourna l’invasion, au prix de sommes énormes, et mourut le 14 août 582, laissant la couronne à Maurice.

Celui-ci continua la guerre contre les Perses avec une alternative de succès et de défaites. Pendant qu’il cherchait à refréner l’indiscipline de ses troupes, une révolte éclata à Ctésiphon, et Hormisdas, déposé par ses sujets, fut remplacé par son fils Khosrou II (590). Ce dernier, bientôt détrôné par le satrape Bahram, dut se réfugier en Syrie et implorer l’appui de l’empire. Maurice lui donna une armée pour renverser l’usurpateur ; Khosrou, à l’aide de ce secours, rétablit son autorité, et épousa une fille de l’empereur, à qui il restitua Dara, Martyropolis, et toute la Persarménie (591).

Tranquille du côté de l’Orient, Maurice résolut d’en finir avec les Avars dont les incursions étaient une cause perpétuelle de dangers ou d’humiliations. Une grande armée fut organisée sous le commandement de Priscus qui livra cinq batailles dans lesquelles périrent soixante mille Barbares (598). Les Avars, dans leurs courses, avaient fait douze mille prisonniers. Ils offrirent de les rendre moyennant rançon. Sur le refus de l’empereur, on les massacra. La population de Constantinople indignée accusa Maurice de cruauté et d’avarice. L’armée, déjà mécontente de prendre ses quartiers d’hiver dans le pays reconquis, profita de l’occasion pour se révolter (600). Un centurion, promu rapidement aux plus hauts grades, Phocas, fut proclamé empereur. Poursuivant Maurice jusqu’à Chalcédoine, il le fit massacrer avec cinq de ses fils.

Le vie siècle, qui vit l’établissement de nouveaux Barbares en Occident, fut surtout remarquable par les changements introduits dans les mœurs et les institutions politiques, suite naturelle du mélange plus intime des Romains et des peuples germaniques. Après la conquête et les désordres de l’invasion, les chefs de nation sentirent la nécessité de codifier les anciennes coutumes en y ajoutant les dispositions que rendaient indispensables les nouveaux rapports entre vainqueurs et vaincus. La loi salique, rédigée d’abord en langue tudesque au delà du Rhin, et traduite plus tard en latin, fut successivement amendée par les rois mérovingiens. L’article VI du titre XII de cette loi porte qu’aucune portion de la terre salique ne passera en héritage aux filles. Il n’y est point question de l’exclusion du trône ; les femmes, d’ailleurs, n’y étaient admises par aucune nation barbare. Les lois des Ripuaires, des Burgundes, des Wisigoths, des Lombards, des Ostrogoths, pas plus que la loi salique, n’étaient des constitutions politiques, mais simplement des codes civils, surtout criminels, qui attachaient plus d’importance à la conservation des animaux domestiques qu’à la dignité des personnes. Toutes ces lois avaient pour caractère distinctif d’être individuelles et non territoriales, et d’admettre originairement la commutation des peines en une somme d’argent. La justice, rendue par les hommes de race libre qui formaient le tribunal du comte, s’éclairait au moyen des preuves écrites, des témoins, des conjurateurs qui affirmaient sous serment la sincérité de l’accusé, des épreuves judiciaires, ou ordalies, comprenant le jugement de Dieu par le feu, l’eau ou la croix et le combat judiciaire qui laissait à la force ou à l’adresse le soin de décider de l’innocence du prévenu. Les peines étaient la mort, dont la loi salique, cependant, ne fait pas mention, la composition et l’amende. La première compensation était l’amende dont l’étymologie (Friede, paix) indique qu’elle était le prix de la tranquillité publique ; la composition (Wehrgeld, argent de la défense) était la compensation payée à l’offensé ou à sa famille. Il existait des tarifs minutieux pour tous les crimes et délits, depuis l’assassinat jusqu’au geste brutal et à la parole injurieuse. Entre la composition pour le meurtre d’un évêque, évaluée neuf cents sous d’or, et celle d’un esclave bavarois, fixée à vingt sols, se plaçaient les compositions pour tous les meurtres possibles, dont la proportion s’élevait en raison de la dignité des personnes. Ces lois subirent des modifications avec le temps et restèrent plus ou moins grossières, selon que le peuple qui les adoptait était plus ou moins éloigné du foyer de la civilisation romaine.

Au milieu de ces tentatives de reconstitution sociale, l’Église se développait lentement, gagnant sans cesse en puissance et en étendue. L’ordre des Bénédictins, fondé au mont Cassin en 529 par saint Benoît de Nursia, fut le plus savant de tous les ordres religieux. On lui doit, depuis le vie siècle, de très-remarquables travaux d’histoire civile et ecclésiastique, entre autres la collection des histoires de France, œuvre des Bénédictins de Saint-Maur. En 553, eut lieu le concile général de Constantinople, et, en 579, le concile de Châlons-sur-Saône. En 590, le diacre Grégoire monta sur le trône pontifical.

Il se montra pasteur vigilant, prudent et charitable. Il s’appliqua à combattre l’ignorance, à réprimer les désordres du clergé. Il adressa aux princes corrompus ou hérétiques de sévères réprimandes, il agrandit par la

conversion le domaine de l’Église catholique. Son pontificat offrit à l’Europe le premier modèle du gouvernement théocratique. Grégoire le Grand annonce et prépare les Grégoire VII et les Innocent III.

SEPTIÈME SIÈCLE.



Bien que l’empire byzantin possédât encore une puissance imposante, un vaste territoire, une civilisation avancée, il ne pouvait prétendre au titre de nation. Ce n’était, à vrai dire, qu’un peuple d’esclaves déshonorant le nom de Grecs et de Romains.

À peine revêtu de l’autorité suprême, Phocas épouvanta par ses cruautés Constantinople, Alexandrie et Antioche (602). Pendant que les Perses ravageaient impunément ses États, il n’interrompait ses débauches que pour faire égorger les citoyens de toute condition dont le mérite, la richesse ou le rang excitaient sa défiance. Haï même des siens, ce tyran stupide trouva un traître dans son gendre Crispus, qui appela, pour le renverser, Héraclius, fils de l’exarque d’Afrique. Héraclius entra sans difficulté à Constantinople où venait d’éclater une révolte. Phocas, mis en présence du vainqueur qui lui reprochait de n’avoir usurpé le trône que pour opprimer le peuple, lui répondit : « Essaie donc de le mieux gouverner. » On lui trancha la tête, et Héraclius prit la pourpre (610).

Cependant les Perses, sous le satrape Saïn, continuaient leurs courses à travers l’Orient. En 611, ils s’emparèrent d’Antioche, de Damas, puis de Jérusalem, avec le secours de vingt-six mille Juifs qui prétendaient relever leur temple. Les chrétiens de la cité sainte furent massacrés, le tombeau de Jésus-Christ livré aux flammes, les églises détruites et la vraie Croix enlevée. Les Perses pénétrèrent en Égypte, prirent Alexandrie, Tripoli, détruisirent les villes grecques de la Cyrénaïque, et, revenant en Asie Mineure, poussèrent tout à coup jusqu’à Chalcédoine où ils s’installèrent pour dix ans. Héraclius leur fit les propositions les plus avantageuses, mais Khosrou II, qui avait juré de ne mettre fin à la guerre que lorsqu’il aurait anéanti le culte du Dieu crucifié, ordonna d’écorcher vif son satrape Saïn pour avoir prêté l’oreille à des paroles de paix (613). Les Avars, alliés des Perses, pénétrèrent dans la Thrace et franchirent le mur d’Anastase (614). L’empereur s’était rendu à Héraclée pour tâcher de négocier avec eux : les Barbares assaillirent brusquement son escorte et le poursuivirent jusqu’aux faubourgs de sa capitale (616). L’empire, envahi en Europe, en Asie et en Afrique, était réduit aux murs de Constantinople et à quelques possessions d’outre-mer. Dans cette détresse, Héradius annonça le dessein de porter le siége du gouvernement à Carthage. Il en fut détourné par le patriarche Sergius qui, voyant la ruine de la religion dans l’abandon de Constantinople, se décida à livrer, avec l’assentiment de tout le clergé, les richesses de l’Église pour la défense de l’État (619).

La guerre devient alors nationale et religieuse. Héraclius se met en personne à la tête de l’armée qu’il transporte par mer dans la Cilicie, et gagne une bataille près d’Issus (622). Revenu à Constantinople pour faire de nouveaux préparatifs et acheter la neutralité des Avars, il repart, ayant accru ses forces de nombreux auxiliaires recrutés parmi les tribus du Caucase, débarque à Trébisonde, entre dans l’Aderbaïdjan, et, massacrant les mages, pour venger le meurtre des prêtres de Jérusalem, éteint dans Tauris le Feu perpétuel qu’ils y entretenaient (623). Khosrou, effrayé, rappelle derrière l’Euphrate l’armée d’Égypte et celle d’Asie Mineure, pendant que l’empereur prend position entre le Phase et l’Araxe. Les Perses s’allient de nouveau aux Avars et aux Slaves qui viennent assiéger Constantinople. La ville se défend avec héroïsme, et le patrice Bonose repousse enfin cette nuée d’ennemis (626). Dans une troisième expédition, en 627, Héraclius, renforcé par quarante mille Turks-Khazars du Volga, reprend toutes les places de l’Arménie, de la Syrie et de l’Osrhoène ; il passe le Tigre à Mossoul, gagne une bataille sur les ruines de Ninive, pille les trésors du roi perse dans la ville de Dastagerd, s’approche de Ctésiphon dont il n’ose pourtant faire le siége et se replie sur Tauris. C’est là qu’il apprend le meurtre de Khosrou par son fils aîné Siroès qui offre la paix aux Romains. Les anciennes limites des deux empires sont rétablies, les aigles romaines et les prisonniers sont rendus ainsi que le bois de la vraie Croix que les Perses avaient emporté de Jérusalem. Héraclius, après avoir triomphé à Constantinople, se rend en Judée et va, pieds nus, reporter la Croix au Saint-Sépulcre (628).

Cette période glorieuse du règne d’Héraclius ne devait pas être de longue durée. Un nouvel ennemi s’agitait dans les déserts de l’Arabie ; il allait bientôt renverser le trône des Sassanides et opposer à l’empire d’Orient une puissance bien autrement redoutable que celle des Perses. Au lieu de se prémunir contre ce danger, l’empereur. énervé par la prospérité, se plonge dans l’hérésie. Il devient controversiste et publie en faveur des Monothélites l’édit nommé Ecthèse qui, en voulant tout concilier, introduisit un nouveau schisme dans l’Église. C’est à ce moment que se leva le peuple qui devait accabler les deux empires perse et romain.

L’Arabie est une vaste péninsule d’une superficie d’environ cent vingt-six mille lieues carrées. Séparée du continent Asiatique par le golfe Persique qui fait partie de la mer des Indes, elle s’y rattache par les hautes plaines des déserts de Syrie. Unie par l’isthme de Suëz à l’Afrique, dont elle est isolée par la mer Rouge, l’Arabie offre une double chaîne de montagnes reliées entre elles par une ligne de terrains élevés qui courent du détroit d’Ormus au détroit d’El-Mandeb. Entre ces deux chaînes s’étend une région centrale, immense vallée sablonneuse, où la vie nomade est seule possible. Le long des versants extérieurs des montagnes, est resserrée une région maritime dont la fertilité favorisa de bonne heure une civilisation rudimentaire. Le nom d’Arabie provient sans doute d’un district de la province de Tehama, appelé Araba, c’est-à-dire désert, et dérivant peut-être du mot Eber qui signifie nomade. La division de la presqu’île en Arabie déserte (les déserts qui s’étendent de la mer Rouge à l’Euphrate), en Arabie Pétrée (presqu’île du Sinaï), et en Arabie Heureuse (Arabie méridionale), remonte à Ptolémée. Les géographes arabes, au contraire, ne comprennent dans leur pays ni la presqu’île du Sinaï, ni les déserts de Suëz à l’Euphrate. Ils divisaient en huit contrées le reste de la Péninsule : L’Hedjaz, au sud-est de la presqu’île de Sinaï ; l’Yémen, au sud de l’Hedjaz ; l’Hadramaut, à l’est de l’Yémen, sur la mer des Indes ; le Mahrah, à l’est de l’Hadramaut ; l’Oman entre le Mahrah, la mer des Indes et le golfe Persique ; l’Itaca ou Bahreïn, le long du golfe Persique, depuis l’Oman jusqu’à l’Euphrate ; le Nedjed, au sud des déserts de Syrie, entre l’Hedjaz et le Bahreïn ; l’Ahkaf, au sud du Nedjed.

Le caractère essentiellement africain de l’Arabie se retrouve dans son climat, ses productions végétales et son règne animal. Dans les montagnes, comme dans les vallées, une sécheresse brûlante explique l’extrême pauvreté de la végétation. Les grandes forêts manquent et les prairies sont de la nature des steppes ; mais, par l’abondance de leurs plantes aromatiques, les plaines offrent d’excellents pâturages à une haute race chevaline. Dans les contrées qui s’élèvent par terrasses, le sol végétal présente de plus grandes richesses. Outre les palmiers et les plus belles espèces d’arbres à fruits, on y rencontre le coton, l’indigo, le tabac, le café et les épices de tout genre : benjoin, baume, mastic, aloës, myrrhe, encens, etc. Le règne animal comprend le chameau, le cheval, le bœuf, le mouton, la chèvre, la gazelle, l’autruche, le singe, le faisan, la colombe, le lion, la panthère, l’hyène et le chacal. On trouve également du fer, du cuivre, du plomb, de la houille et des pierres précieuses, la cornaline, l’agate et l’onyx.

La population de l’Arabie, au VIe siècle, peut être distinguée en trois races principales : les Arabes propres ou Sabéens dans le midi, les Ismaélites ou Agaréniens au centre, et, au nord, les Sarrasins, dénomination qui vient de l’arabe saraka, voler, ou de Scharkiin qui signifie orientaux, par opposition à Mâgrebin, habitants du Mâgreb ou Occident. La population aborigène se prétendait issue de Yoktân ou Kahtân, un des descendants de Sem, et en partie d’Ismaël, fils d’Abraham, qui vint fonder à la Mecque (Mekke), selon la tradition, le temple de la Kaaba. Le principal trait de leur constitution politique était la vie patriarcale fondée sur l’amour de la liberté. À la tête de chaque famille, un Scheik ; à la tête de chaque tribu, un Émyr (commandant). Les princes appartenaient tous à la race de Kahtân, d’où descendait la famille des Homéirites ou Himyarites qui régna pendant de longs siècles sur l’Yémen. Doué de beaucoup d’adresse et de grâce, l’Arabe était sobre, brave, hospitalier, fidèle, vindicatif, rêveur, plein de respect et d’admiration pour l’éloquence. Les habitants de l’Yémen vivaient dans des villes, s’adonnaient à l’agriculture et au commerce, entretenant des relations avec les Indes orientales, la Perse, la Syrie et l’Abyssinie. Pendant plusieurs milliers d’années, ils défendirent courageusement leur indépendance contre les conquérants orientaux. Ni les rois babyloniens et assyriens, ni les rois de la Perse et de l’Égypte ne purent les soumettre. À la mort d’Alexandre, qui méditait contre eux une expédition, les princes qui régnaient au nord de l’Arabie profitèrent de l’ébranlement général produit dans le monde par cet événement, pour étendre leur domination au delà de leurs frontières. Déjà, depuis longtemps, les Arabes nomades, surtout à l’époque de l’hiver, avaient coutume de faire des excursions lointaines dans l’Irak ou Khaldée. Ils en conquirent complètement une partie qui se nomme encore aujourd’hui Irak-Arabi, et y fondèrent le royaume de Hira. Une autre tribu de l’Yémen envahit la Syrie et se fixa sur les bords du fleuve Ghassan où elle constitua l’état des Ghassanides. Quand les Romains vinrent plus tard se heurter aux frontières de l’Arabie, surtout sous Trajan, les Arabes, divisés, ne purent leur résister partout avec succès. Bien que leur pays n’ait jamais été formellement érigé en province romaine, plusieurs de leurs princes du Nord se trouvèrent cependant placés sous l’autorité des empereurs et furent considérés comme gouvernant en leur nom. L’affaiblissement de l’Empire romain provoqua chez eux le réveil de l’esprit de liberté. Le plateau central (Nedjed) devint alors le théâtre de ces combats chevaleresques tant célébrés par leurs poëmes ; car, de temps immémorial, chez ce peuple à la fois ardent et mélancolique, une vie de privations et de dangers, dans des déserts de sable et sur des roches arides, avait produit une poésie mâle et sauvage, pleine d’images et de sentences. À l’époque de la grande foire qui se tenait à la Mekke et à Okadh, vers le ve siècle, il y avait des concours poétiques, et les poëmes couronnés étaient transcrits en lettres d’or sur du byssus et suspendus dans la Kaaba. On les nommait modsabhabât, c’est-à-dire dorés. La collection qu’on en possède comprend sept poëmes : l’un d’eux a pour auteur le célèbre Antar qui mourut en 615.

Le culte des idoles était la plus ancienne religion du pays, et y dominait déjà lorsque les mages de la Perse y apportèrent le sabéisme de Zoroastre, mêlant le culte du soleil et des étoiles aux superstitions indigènes. Plus tard, les Juifs, après la destruction de Jérusalem, se répandirent en Arabie, et leurs colonies marchandes vinrent même s’établir sur les côtes de l’Hedjaz et de l’Yémen. Le christianisme y trouva promptement de nombreux partisans. Sous Valens, les Ghassanides s’étaient laissé convertir par les solitaires du désert de Syrie. On comptait même plusieurs évêques placés sous l’autorité métropolitaine du siége de Bostra, en Palestine. Non loin de l’Euphrate, la ville d’Elhira, dont le prince avait reçu le baptême, possédait déjà de nombreux couvents d’Arabes chrétiens. Ainsi quatre religions régnaient ensemble dans l’Arabie ; néanmoins, la notion d’un Dieu suprême, Allah, paraissait exister dans l’esprit de tous.

Les princes himyarites de l’Yémen, qui avaient embrassé le judaïsme, au commencement du vie siècle, persécutèrent les chrétiens dont le zèle devenait un danger pour la foi judaïque. Le Negusch d’Abyssinie, à l’instigation de l’empereur Justin, se chargea de venger la Croix. Il envahit l’Yémen et lui donna pour souverain l’orthodoxe Abyat qui fut le père d’Abrahah-al-Aschram (525). Les vainqueurs commandèrent un code de lois à l’évêque Gregentius et firent construire à Saanah une église rivale de la Kaaba.

En 570, Abrahah entreprit une guerre contre les idolâtres de la Mekke qu’il voulut assiéger ; mais il fut repoussé par le grand prêtre Abd-El-Motalleb. Cinq ans après, les Abyssins furent chassés de l’Yémen par Khosrou-Noushirvan, roi de Perse, qui substitua son autorité à la leur. De même, dans le Nord, les Nabatéens avaient beaucoup perdu de leur puissance, et les royaumes d’Hira, d’Ambar, de Ghassan, se trouvaient resserré entre les Grecs et les Perses. La région du centre, l’Hedjaz, avait seule conservé son entière indépendance.

Le grand nombre de sectes qui s’étaient établies en Arabie, avait provoqué une indifférence générale en matière de religion, et cette diffusion de croyances diverses fut certainement la principale cause des progrès rapides que firent chez ce peuple les doctrines de Mohammed (Mahomet).

Cet homme extraordinaire était né à la Mekke l’an 570 de l’ère chrétienne. Son père Abdallah était fils de cet Abd-El-Motalleb qui avait victorieusement combattu les Abyssins et petit-fils d’un schérif qu’on avait honoré du glorieux surnom de Haschem (qui rompt le pain), à cause de sa grande charité. Cette famille appartenait à la tribu des Koréischites, à laquelle était confiée la garde de la sainte Kaaba. Mohammed perdit son père quelques mois après sa naissance et sa mère vers l’âge de six ans. Un esclave et cinq chameaux furent l’héritage de l’orphelin qui grandit sous la tutelle de son oncle Abou-Taleb. À quatorze ans il s’enrôla dans une de ces caravanes armées qui faisaient le commerce et la guerre sur les frontières de Syrie. Dans un de ces voyages, il se lia avec un moine de Bostra et un rabbin juif qui lui firent sans doute connaître leurs livres sacrés, l’Ancien et le Nouveau Testament. Il prit vaillamment part à la guerre des Koréischites contre la tribu d’Hawazin, guerre surnommée l’impie, parce quelle avait eu lieu dans l’un des quatre mois consacrés. À vingt-cinq ans, Mohammed entra au service de la veuve d’un riche marchand, nommée Khadidjah ; elle conçut pour lui une affection si vive quelle voulut l’épouser, malgré le désaveu formel de son père. De ce mariage naquirent plusieurs enfants qui tous moururent en bas âge, à l’exception de Fatime : elle deviendra l’épouse d’Ali, cousin du Prophète et fils d’Abou-Taleb. Ce changement de fortune permit à Mohammed de se livrer exclusivement à ses méditations religieuses. Il vivait dans la solitude et passait le saint mois de Rhamadan au fond d’une caverne de la montagne de Hira. C'est à quarante ans qu’il eut sa première vision : Gabriel lui apparut et lui ordonna de répandre ses enseignements divins. Les révélations se succédèrent alors sans interruption, suivies d’états extatiques auxquels il était sujet depuis son enfance et le convainquirent de sa vocation prophétique. Quant à la nature de ces communications surnaturelles, Mohammed s’en explique ainsi : « Un ange m’apparaît sous forme humaine et converse avec moi. Souvent j’entends des sons semblables à ceux d’une coquille ou d’une cloche, et alors je souffre beaucoup. Puis, quand l’ange me quitte, je recueille ce qu’il vient de me révéler. » En outre, une tradition rapporte qu’au moment des apparitions, malgré les froids les plus vifs, le Prophète avait le front inondé de sueur, les yeux injectés de sang, et, quelquefois même, beuglait comme un jeune chameau. C’était pendant ces crises que se produisaient ses hallucinations pieuses (611).

Les premiers disciples de Mohammed furent sa femme Khadidjah, son esclave Zeïd, son cousin Ali, ses amis Abou-Bekr, Othman, Zobeïr, Obeïdah et Omar. Il leur dit qu’il recevait, par l’intermédiaire d’un ange, les ordres de l’Éternel, et qu’il avait mission de prêcher la vraie religion sous le nom d’Islam, ce qui signifie soumission absolue à la volonté de Dieu. Ce ne fut qu’au bout de cinq ans qu’il se déclara publiquement Prophète, à la Mekke, sa ville natale. Il ne recueillit d’abord que railleries et mauvais traitements ; les Koréischites, alarmés, le dénoncèrent au peuple comme un novateur impie qui voulait détruire, par ambition, la religion nationale. La situation des premiers musulmans (Moslem) devint même si dangereuse, qu’il fallut toute l’influence d’Abou-Taleb pour les soustraire à la mort. La plupart se réfugièrent en Abyssinie, et le Prophète lui-même accepta pour asile un château fortifié, situé hors de la Mekke. Il n’y rentra qu’après la révocation du décret de bannissement rendu contre lui. Le nombre de ses partisans s’était multiplié ; il y eut une conversion subite de toute une caravane de Chrétiens venant de la petite ville de Nadschrân. Vers cette époque, il perdit son protecteur Abou-Taleb ; peu après mourut sa femme Khadidjah dont il conserva toujours pieusement le souvenir. Néanmoins, et en dépit de ses prédications contre la polygamie, il ne crut pas devoir s’abstenir de nouveaux mariages, et le nombre de ses femmes augmenta peu à peu, au point qu’il ne laissa pas moins de neuf veuves, parmi lesquelles Aïecha, fille d’Abou-Bekr, et Hafssa, fille d’Omar. En 621, à l’époque du pèlerinage à la Mekke, Mohammed gagna à sa doctrine les habitants de Yatrèb, de la tribu Haradsch, qui conclurent entre eux un traité d’alliance afin de le protéger contre les embûches de ses ennemis.

Les progrès de l’Islamisme inquiétaient non sans raison les Koréischites ; un arrêt de mort fut porté contre le Prophète qui déjà ne pouvait plus prier à la Kaaba sans être accablé d’outrages. Une nuit du mois de septembre 622, Mohammed parvint à s’échapper de la Mekke. Cette fuite commença son triomphe, et cette année, devenue la première de l’ère des musulmans, fut nommée l’année de l’Hégire, ou de la Fuite. Suivi dans son exil par Ali et Abou-Bekr et bientôt après par tous ses disciples, il se rendit à Yatrèb qui prit dès lors le nom de Cité du Prophète (Médinat-al-Nabi). Ceux qui vinrent de la Mekke se joindre à lui reçurent le nom de Mouhadjirin (émigrés), tandis que les prosélytes d’Yatrèb furent appelés Ansars (auxiliaires). Les habitants de Médine, rivaux de ceux de la Mekke, embrassèrent avec chaleur la cause des proscrits.

Après avoir commencé la construction de la mosquée qui existe encore à Médine et jeté les premières bases d’une constitution, dans cette ville qui s’était donnée à lui, Mohammed entreprit une série d’opérations militaires contre des caravanes ou des ennemis isolés. Le premier combat sérieux eut lieu au mois de Ramadan de la seconde année de l’hégire. À la tête de trois cent quatorze hommes, il rencontra auprès du puits de Bedr un millier de Koréischites. Comme sa troupe fléchissait, il lança en l’air une poignée de sable et se précipita dans la mêlée en criant : « Que la face de nos ennemis soit couverte de confusion ! » Il ramena ainsi ses soldats et remporta une victoire qui lui attira une foule d’aventuriers affamés de butin (624). L’année suivante, cependant, le grand prêtre Abou-Sophian, à la tête de trois mille guerriers, vengea la défaite de Bedr. Les musulmans ne rappellent jamais sans une sainte horreur les atroces cruautés que les filles de Koréisch exercèrent sur les cadavres des premiers martyrs de l’Islamisme (626) . Peu après, une armée de dix mille hommes, tirés des différentes tribus de l’Hedjaz et professant pour la plupart la religion judaïque, vint assiéger Médine. Mohammed fit creuser un fossé devant la ville, et, armé lui-même d’une pioche, il s’écria en faisant jaillir des étincelles du roc : « La première de ces étincelles annonce la soumission de l’Yémen ; la seconde, la conquête de la Syrie et de l’Occident ; la troisième, la conquête de l’Orient. » Il força les coalisés à lever le siége et sortit victorieux de cette guerre, qui prit le nom de guerre des nations ou du fossé. Le vainqueur fit signer aux vaincus une trêve de dix ans, qui accordait aux Islamites la liberté de visiter le temple de la Kaaba (627). Puis, Mohammed attaqua les Juifs de Khaïbar et emporta d’assaut cette ville dont les habitants furent massacrés (628). Il adressa ensuite à tous les souverains orientaux la sommation d’embrasser la religion dont il était l’apôtre. Le roi Khosrou ayant déchiré ses lettres : « Qu’ainsi son royaume soit lacéré ! » dit le Prophète. L’empereur Héraclius lui répondit par des présents ; le gouverneur de la Haute-Égypte, Mokawkas, lui envoya une belle esclave ; le roi d’Éthiopie se convertit. Pourtant un magistrat romain de Syrie mit à mort un de ses ambassadeurs. Zeïd reçut la mission de venger cet outrage. Il partit avec trois mille Arabes et se fit tuer à la bataille de Muta, après avoir défait, dit-on, une armée romaine de trente mille hommes. C’est dans cette guerre que Djafar, fils d’Abou-Taleb, ayant eu les deux mains coupées, serra avec ses bras mutilés l’étendard de l’Islamisme, et reçut par devant cinquante-deux blessures (629).

La trêve qui avait suspendu les hostilités entre les deux cités rivales de l’Hedjaz, ayant été violée par les Koréischites, Mohammed marcha sur la Mekke avec dix mille hommes. La ville fut emportée, et les trois cent soixante idoles de la Kaaba tombèrent à ce cri du Prophète : « La vérité est venue ; que le mensonge disparaisse ! » Tous les Koréischites, Abou-Sophian lui-même, confessèrent la foi Islamite. Une dernière victoire, remportée à Honaïn sur les tribus idolâtres, décida le triomphe de la nouvelle doctrine. L’Arabie entière se soumit à l’autorité de Mohammed, et l’année des Ambassades, fameuse dans la chronologie musulmane, conserva le souvenir de la conversion des Émyrs, derniers princes de l’Yémen (630).

En l’an 10 de de l’Hégire, suivi de cent quatorze mille musulmans, Mohammed se rendit à la Mekke pour y accomplir le grand pèlerinage El-Haddj. Les cérémonies accomplies à cette occasion demeurèrent la règle des pèlerinages de tous les fidèles. Le Prophète, désormais considéré comme le souverain spirituel et temporel de toute l’Arabie, revint à Médine. Trois mois après, en mai 632, il tomba malade de la fièvre, empoisonné, dit-on, par une femme juive de Khaïbar qui voulut venger son mari égorgé lors des massacres de cette ville. Lorsqu’il sentit approcher sa fin, il se rendit une dernière fois à la mosquée pour donner son adieu suprême aux fidèles. Il récita la prière publique du haut de la chaire et s’écria : « Si j’ai frappé quelqu’un injustement, je me soumets au fouet des représailles ; si j’ai frustré quelqu’un de ses biens, le peu que je possède acquittera la dette. » Une vieille femme réclama trois drachmes ; il lui les fit compter en la remerciant de l’avoir accusé sur la terre plutôt qu’au jour du jugement.

À son lit de mort, il recommanda solennellement de poursuivre les idolâtres de l’Arabie, de conserver aux prosélytes les mêmes droits qu’aux vieux croyants et de s’attacher constamment à la prière. Il expira le 8 juin 632 dans les bras de Aïecha, fille d’Abou-Bekr, la plus aimée de ses femmes. Trois jours avant de mourir, il avait chargé son beau-père de réciter à sa place les prières publiques. En l’absence de tout règlement sur l’ordre de succession, cette délégation du pouvoir sacerdotal parut désigner Abou-Bekr pour successeur du Prophète. Il fut donc reconnu en cette qualité par tous les chefs de l’armée qu’entraîna d’ailleurs l’exemple d’Omar. Ali lui-même, gendre du Prophète et chef de la famille des Haschemites, finit par se soumettre. Abou-Bekr régna et prit le titre de Khalyfe, ou vicaire, auquel fut ajouté plus tard celui d’Émyr-al-Moumenin, ou commandeur des croyants.

Le premier Khalyfe fit rassembler les feuillets épars du Koran, c’est-à-dire du Livre, dont Mohammed avait composé les nombreux chapitres dans les circonstances les plus diverses, et chargea de la coordination de ce travail l’un des plus intimes secrétaires du Prophète, Zaïd-ben-Tabet. Celui-ci recueillit tous les fragments écrits sur des feuilles de palmier, sur des pierres blanches, sur des morceaux de cuir et d’étoffe, sur des omoplates de brebis, ainsi que les traditions conservées dans la mémoire des principaux compagnons du réformateur. Ce mode de formation explique l’incohérence des matières qui composent ce livre. Les sept cent quatorze chapitres, ou sourates, qu’il renferme, les uns très-longs, les autres très-courts, se subdivisent en versets où sont formulés tous les préceptes de la morale islamite. Une grande simplicité règne dans l’ensemble de ce recueil révéré des musulmans qui l’appellent Hitab-Allah, le livre de Dieu ; Hilam-schérif, la Parole sacrée ; Masshof, le code suprême ; Tanzil, descendu du ciel ; car ils sont convaincus, selon l’affirmation de Mohammed, que ce livre est tombé du ciel page par page, verset par verset. Le Koran est le code civil, criminel, politique, militaire des vrais croyants, qui ne se sentent obligés à respecter que ce qu’il contient, ce qui est conforme à son esprit, et rejettent avec malédiction tout ce qui lui est contraire. Il édicte des peines sévères contre le vol, l’usure, la fraude, le faux témoignage, il prescrit des mesures d’hygiène telles que la circoncision, l’abstinence du vin, de la chair de porc, les ablutions régulières. Le dogme réside tout entier dans ces mots : « Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est le Prophète de Dieu. » Le Koran n’admet aucune puissance égale à Allah, aucune possibilité d’une incarnation divine. Le Très-Haut s’est révélé aux hommes par une série de prophètes tels que Noé, Abraham, Moïse, Jésus, et enfin Mohammed, bien qu’il n’eût point reçu le don des miracles, ainsi qu’il le reconnaissait lui-même. Il existe des anges médiateurs entre le Créateur et la créature, et pour guider les hommes au salut, l’Éternel dicta le Pentateuque et l’Évangile. Malheureusement, ces livres sacrés ont été dénaturés par des changements et des interpolations qui ont nécessité la révélation du Koran. Le corps, comme l’âme, est appelé à participer aux joies et aux douleurs de l’autre monde. « Que les fidèles, dit Mohammed, aient un ferme espoir en la vie future. » Sept enfers de différents degrés doivent être à jamais la demeure des musulmans impies, des apostats, des chrétiens, des juifs, des mages, des idolâtres, des hypocrites de toutes les religions. L’ange Gabriel pèse les actions des morts dans une balance assez vaste pour contenir le ciel et la terre. Les ressuscités sont conduits vers le pont Al-Sirat, plus étroit qu’un cheveu, plus effilé que le tranchant d’une épée, au-dessous duquel se déroulent les gouffres infernaux, où sont précipités les coupables qui ne peuvent franchir ce pont. Quant aux fidèles, ils traversent cet abîme en se jouant et vont s’installer au septième ciel. Là, ils trouvent des jardins féeriques, des lits incrustés d’or et de pierreries, des vins et des mets exquis, des houris aux yeux étoilés et au teint d’opale, des amours éternelles et une jeunesse sans fin, car la vieillesse et la laideur ne doivent pas attrister les élus. Cependant, au-dessus de ce paradis sensuel, Mohammed plaçait les joies purement spirituelles : « Le plus favorisé de Dieu, dit-il, sera celui qui verra sa face soir et matin, félicité qui surpassera tous les plaisirs des sens, comme l’Océan l’emporte sur une perle de rosée. »

Tout en proclamant l’équitable dispensation des peines et des récompenses dans la vie future, le Koran accepte la doctrine de la fatalité ou prédestination qui, enchaînant la volonté de l’homme, détruit nécessairement le mérite et le démérite des actions humaines. La croyance que les créatures sont prédestinées de toute éternité au bien ou au mal était si profondément établie dans l’Orient que, loin de chercher à la combattre, Mohammed en fit un puissant auxiliaire de l’esprit de conquête. « Dieu est vivant et vous regarde, combattez ; le Paradis est devant vous et l’Enfer derrière. » Ces harangues enflammées donnent le secret de bien des victoires.

Les pratiques religieuses autant que la foi sont nécessaires au salut d’un musulman ; la prière, le jeune, l’aumône. Tout fidèle doit prier cinq fois par jour, les yeux tournés vers la Mekke. Le vendredi est le jour de la prière publique dans les mosquées à laquelle le muezzin invite les croyants, du haut d’un minaret. Pendant le mois de Rhamadan, il faut s’abstenir, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, de toute nourriture, de toute boisson, de bains, de parfums, de divertissements. Ce temps d’abstinence est la préparation aux fêtes du Baïram, qui est la Pâque des Islamites. L’ablution doit précéder tout acte de piété, et, si l’eau manque, il est permis de la remplacer par le sable fin du désert. Les obligations du riche sont proportionnées aux moyens qu’il a employés pour acquérir sa richesse ; l’aumône du dixième des revenus est imposée à l’homme irréprochable. Il ne suffit pas de pratiquer la charité, si on ne fait le bien pour lui-même, sans espoir de compensation humaine. « Celui qui donne par ostentation est semblable à un rocher couvert de poussière ; une pluie abondante survient et ne lui laisse que sa dureté. » Mohammed releva la condition de la famille en assignant aux filles une part de l’héritage, en ordonnant au mari d’être un protecteur pour sa femme, en exaltant le respect filial : « Un fils gagne le Paradis aux pieds de sa mère. » S’il maintint la polygamie, c’est que de tout temps cette coutume régnait dans l’Asie occidentale. Il la soumit pourtant à des restrictions et conseilla comme un acte louable de se borner à une seule épouse. Pour des raisons identiques, il n’osa décréter l’abolition de l’esclavage ; mais il imposa des obligations aux maîtres et proclama le fait de l’affranchissement un acte agréable à Dieu. Il suffit de lire le Koran pour se convaincre que la morale en est souvent fort élevée. L’Islamisme dut sans doute la rapidité de sa propagation à cet ensemble de préceptes sévères empruntés aux religions antérieures et mélangés avec les opinions, les croyances, les rites que professaient les peuples de l’Arabie. Toute idée de tolérance n’est pas étrangère au Koran : « Ne faites point de violence aux hommes à cause de leur foi ; la voie du salut est suffisamment distincte du chemin de l’erreur. » Ainsi les peuples du Livre, c’est-à-dire les juifs, les chrétiens, les sabéens, ayant foi en un seul Dieu et au jugement dernier, pouvaient exercer librement leur culte, moyennant le tribut annuel d’une pièce d’or. Il était défendu de s’allier à eux par le sang, mais on ne devait les combattre que dans le cas de provocation. Quant aux idolâtres, s’ils refusaient de se convertir à la religion du Prophète, le devoir le plus strict était de les traquer jusqu’à extermination. Tel est l’esprit de prosélytisme et de conquête qui poussa les sectateurs de Mohammed jusqu’aux extrémités du monde.

Néanmoins, l’édifice religieux et politique de l’Islamisme fut ébranlé à la mort de son fondateur. La fureur d’innover suscita la révolte de Mosseilamah, et lorsque ce rebelle eut été vaincu par Abou-Bekr, la secte des Kharégites refusa de reconnaître les premiers khalyfes et soutint quelque temps les droits d’Ali, gendre du Prophète. C’est ainsi que commença le grand schisme qui divisa les musulmans d’Orient et ceux d’Occident, et qui, perpétué jusqu’à nos jours, entretient encore l’inimitié entre les Turcs et les Persans. Les rébellions, soulevées par la prophétesse Thegiaz, furent aisément étouffées dans la province de Iémanah, dans le pays de Bahreïn et dans le Nedjed. La valeur fanatique de Khaled rendit la soumission générale et absolue. Afin de ne pas laisser se refroidir l’ardeur de ses soldats victorieux, le khalyfe Abou-Bekr voulut procéder sans retard à la conversion des infidèles, selon le vœu du prophète, et appela toutes les tribus de l’Arabie à partager la gloire de la guerre sainte. L’entreprise eût certes été plus que téméraire si elle n’eût été favorisée par la décadence des trois grandes nations du monde, Perses, Grecs et Germains. Les Arabes pouvaient espérer la victoire.

Lorsque le khalyfe donna le signal du départ aux armées qui allaient attaquer la Syrie et la Perse, il adressa aux guerriers ces sages instructions : « Invitez les nations à la foi, avant de les combattre, et n’exigez de conversion que des hommes faits ; respectez les envoyés de paix, épargnez les vieillards, les femmes, les enfants : n’exercez jamais de cruauté sur les vaincus : ne détruisez ni les arbres fruitiers, ni les champs en culture. » La part du soldat dans le butin fut fixée d’avance aux quatre cinquièmes ; le reste était destiné aux instituteurs, aux juges, aux poëtes et aux orphelins.

Khaled se jeta dans l’Irak babylonien. Il s’empara des villes de Hira et d’Ambar, pendant qu’Abou-Obéidah pénétrait en Syrie et campait sous les murs de Bostra. Khaled vint l’y rejoindre, et les deux chefs livrèrent aux Romains, près d’Aïznadin, une grande bataille où périrent cinquante mille soldats d’Héraclius (634). Abou-Bekr, mort dans l’intervalle, avait désigné pour successeur Omar qui, en moins de deux ans, se trouva en possession de toute la Célésyrie.

Effrayé de la rapidité de ces conquêtes, Héraclius envoya contre les envahisseurs une nouvelle armée de cent quarante mille hommes, sous les ordres du patrice Manuel. Le combat s’engagea sur les rives de l’Yermouk, près du lac de Tibériade. Trois fois repoussés, les Arabes furent ramenés trois fois par une légion d’amazones armées d’arcs que Khaled avait placée en ligne de réserve (636). Après cette victoire, toutes les villes de Syrie se rendirent successivement, et le khalyfe Omar voulut prendre en personne possession de Jérusalem. Il y entra sur un chameau roux, portant sur le devant de la selle un sac de blé et de dattes qu’il distribuait sur son passage. Il donna l’ordre d’y bâtir une mosquée et accorda cependant aux chrétiens le libre exercice de leur culte (637). La prise de Jérusalem entraîna la reddition d’Alep, d’Antioche, de Césarée, de Tyr, d’Édesse, de Dara, etc., ainsi que des villes maritimes Béryte, Sidon, Ptolémaïs, Ascalon, Gaza. Le pays entier succomba, et l’empereur s’embarqua en s’écriant : « Adieu, Syrie ; adieu pour toujours ! »

Pendant ce temps, l’armée envoyée vers l’Euphrate poursuivait ses succès. À la cour de Ctésiphon, sept usurpateurs avaient succédé, dans l’espace de quatre années, au parricide Siroès qui n’avait régné que dix mois ; et un enfant de douze ans, Yesdegerd III, avait été couronné peu de jours après la mort de Mohammed. À l’approche de trente mille Sarrasins que commandait Saïd, cent cinquante mille Perses vinrent se ranger sous le Tablier de cuir du Forgeron qui avait affranchi son pays du joug des Arsacides. Le carnage dura trois jours dans la plaine de Hadesiah, et les Perses durent se retirer en désordre au delà de l’Euphrate (636). Les vainqueurs les poursuivirent jusque sous les murs de Ctésiphon, Madaïn, aux blanches murailles, qu’ils emportèrent d’assaut et qu’ils détruisirent contrairement à leur habitude. Le Commandeur des Croyants reçut à Médine les richesses héréditaires des Grands-Rois avec la couronne de Khosrou le Grand et l’étendard des Sassanides.

Tandis que Khaled, surnommé le glaive de Dieu, subjuguait la Mésopotamie, son lieutenant Amrou-ben-Alas partait de Gaza et entrait en Égypte avec quatre mille cavaliers (638). Maître de Iarmah, il s’avança jusqu’au centre du pays, s’empara de Misrah, et, à l’aide des Koptes jacobites, ennemis irréconciliables des Grecs, prit possession de Memphis (639). Puis, il alla camper sous les remparts d’Alexandrie. Pendant quatorze mois les Alexandrins défendirent vaillamment leur ville, sans espoir de secours, et les musulmans ne l’emportèrent qu’après avoir perdu vingt-trois mille de leurs meilleurs guerriers. Amrou organisa sagement sa conquête, abolit la capitation, réserva le tiers des revenus pour l’entretien des digues et des canaux, et rendit à ces contrées leur ancienne prospérité. Ceci suffirait pour infirmer la version qui attribue au khalyfe Omar l’ordre de détruire par le feu les quatre cent mille volumes de la bibliothèque d’Alexandrie, si cet incendie n’était démenti d’avance par le témoignage d’Orose qui, au ve siècle, avait vu les armoires vides du Sérapion (640).

Cependant Yesdégerd, réfugié à Holwan, avait rassemblé une nouvelle armée. Il ne réussit qu’à se faire écraser d’abord à Djalulah, puis à Nehavend (642). Cette victoire des victoires détermina la soumission de toute la Perse. Les Arabes triomphants repassèrent le Tigre à Mossoul pour faire leur jonction avec l’armée de Syrie à la tête de laquelle Khaled venait de prendre possession de Diarbékir. En vain le jeune roi de Perse, retranché dans les gorges du Farsistan, essaya-t-il de défendre les approches de l’ancienne Persépolis ; forcé de se réfugier dans le Khoraçan, il en fut chassé par Ahnaf qui, le poursuivant de ville en ville, prit en passant Mérou, Hérat, Balkh, et s’arrêta seulement sur les bords de l’Oxus.

Les trois grandes contrées qui touchent à l’Arabie étaient définitivement conquises, quand Omar expira sous le poignard d’un esclave persan (644). Un conseil de six musulmans, désignés par lui à son lit de mort, élut au khalyfat, toujours au détriment d’Ali, un autre cousin du Prophète, Othman.

Fondateur des deux villes de Bassorah et de Koufah, déjà florissantes, Omar, le premier, prit le titre d’Émyr-al-Moumenim, introduisit la chronologie de l’Hégire et dota de biens-fonds les mosquées et les écoles. Il avait toujours protégé Amrou qui possédait le gouvernement d’Égypte ; mais le nouveau khalyfe Othman rappela le fils d’Alas et lui donna pour successeur l’Émyr Abd’Allah. Celui-ci forma le projet de conquérir l’Afrique. Il envahit la province de Tripoli et conduisit hardiment ses quarante mille soldats contre les cent vingt mille hommes de l’exarque Grégoire, qui avait promis sa fille et cent mille pièces d’or à qui lui apporterait la tête du chef arabe. Abd’Allah ayant offert la même récompense, un de ses guerriers nommé Zobéïr parvint à tuer l’exarque, et, dans son austérité musulmane, refusa l’or et la fille chrétienne. Les Arabes remportèrent une éclatante victoire, poursuivirent leur marche jusqu’à Sufétula et revinrent en Égypte, chargés d’un immense butin (647).

Bien que son trône eut été renversé, l’infatigable Yesdégerd était allé chercher des secours jusqu’en Chine, où l’empereur Taï-Tsong permit au Khan des Turks, son tributaire, de mettre ses hordes au service du souverain dépossédé. Soit que les chefs de cette armée auxiliaire se fussent laissé intimider, soit qu’ils eussent reçu le prix d’une trahison, le petit-fils du grand Khosrou fut brusquement abandonné ; poursuivi par ses propres alliés, il finit par tomber entre les mains des Turks qui l’égorgèrent sur les bords du Marg-Ab. La mort de ce prince intrépide mit fin à la dynastie royale de Sassan et consacra la chute du second empire des Perses (652).

Après la mort d’Héraclius et de ses deux fils Constantin et Héracléonas (641}, l’empire équipa deux flottes pour reprendre Alexandrie. Deux fois les vaisseaux grecs mouillèrent dans le port de Pharos, et grâce à l’appui des populations, les Byzantins reprirent la Cyrénaïque et la Nubie aux infidèles. Il fallut les plus grands efforts pour les expulser de nouveau. Ces échecs, ainsi que la perte de Chypre (649), étaient dus aux fautes d’Othman qui, moins habile et plus faible qu’Omar, confiait le gouvernement des provinces à ses favoris, Il périt assassiné en 656.

Le gendre du Prophète, Ali, fut enfin proclamé khalyfe ; mais une réaction koréischite se produisit aussitôt contre lui, et son autorité fut ouvertement contestée par Tellah et Zobeïr. Ali marcha contre les deux rebelles qu’il battit et qui perdirent la vie dans le combat. Voulant alors humilier l’orgueil des ambitieux Ommyades, il retira le gouvernement de la Syrie au chef de cette puissante famille. Moawiah refusa d’obéir, et, soutenu par Amrou, prit le titre d’Émyr-al-Moumenin. Une bataille terrible livrée près de Seffeïn resta indécise. Les hostilités se poursuivaient de part et d’autre, quand un fanatique de la secte des Kharégites assassina le khalyfe Ali.

Moawiah transporta à Damas le siége de l’Empire musulman ; le khalyfat, jusqu’alors électif, devint héréditaire dans la famille des Ommyades qui régna quatre-vingt-dix ans. La simplicité des mœurs et le régime populaire disparurent avec la pauvreté primitive. L’or de la conquête ayant déjà corrompu les caractères, le despotisme s’introduisit promptement dans le gouvernement, malgré l’indomptable énergie avec laquelle luttèrent contre la violation de la loi les sectes rigides et farouches des Matazélites, des Kharégites et des Kadomiens.

Moawiah se hâta de reprendre la suite des conquêtes interrompues par la guerre civile. Il envoya en Afrique son lieutenant Ben-Hadidj qui s’empara de Camounié et alla piller les côtes de Sicile. Son successeur Akbâb fonda, près de Tunis, la colonie de Haïroan ; mais un soulèvement des Berbers, dirigé par le maure Kuscilé, fit perdre aux Arabes le terrain conquis (675). Le khalyfe tourna les yeux du côté de l’Asie Mineure et s’occupa de mettre en œuvre toutes les forces navales qu’il amassait depuis longtemps (668). Son fils Yésid partit à la tête d’une flotte formidable. Six fois en six ans il assiégea Constantinople et fut toujours repoussé par les Grecs ; ceux-ci incendiaient les vaisseaux ennemis au moyen du terrible feu grégeois, qui trouvait dans l’eau de nouveaux éléments de combustion. Trente mille musulmans périrent dans ces expéditions ; elles furent enfin suspendues par un traité de paix avec l’empereur Constantin Pogonat : une clause imposait au khalyfe un tribut de trois mille pièces d’or, première humiliation infligée à l’Islam.

La mort de Moawiah devint le signal d’une révolte générale contre son fils Yézid (680). Deux de ses compétiteurs se maintinrent quelque temps, l’un en Perse, l’autre dans l’Irak et en Égypte. Mervan Ier reconquit cette dernière province ; et, dès l’avénement de son fils Abd-El-Malek (685), Hégiage écrasa tous les ennemis des Ommyades, rétablit l’unité de l’empire et affermit cette dynastie sur le trône.

Résolu à tous les sacrifices pour soumettre l’Afrique, Abd-El-Malek jeta dans le désert Libyque quarante mille musulmans, sous la conduite d’Hassan. Ce général conquit presque toutes les villes du littoral africain ; et malgré les efforts des lieutenants de l’empereur Léonce, Carthage tomba au pouvoir des Arabes. Cette antique cité fut démantelée et livrée aux flammes (698). Une dernière insurrection, d’abord victorieuse, dirigée par la reine Khahina, fut comprimée définitivement par Hassan qui décima les vaincus et fit déporter en Asie plus de trois cent mille Berbers. Les naturels du pays, ayant embrassé l’Islamisme, se confondirent peu à peu avec les vainqueurs dont le triomphe eut pour résultat l’anéantissement absolu du christianisme jusqu’alors si florissant dans ces contrées. L’Afrique fut donc perdue à jamais pour l’empire de Constantinople où, d’ailleurs, les descendants d’Héraclius ne s’étaient signalés que par leur corruption et leurs crimes. Sept empereurs de cette famille s’assirent sur le trône qu’ils souillèrent de sang. Successeur de Constantin et d’Héracléonas, Constant II débute par le meurtre de son frère Théodose et va se faire assassiner à Syracuse (668). Constantin Pogonat venge son père par d’effroyables cruautés et associe à l’empire ses deux frères Héraclius et Tibère, pour complaire aux soldats qui réclament un empereur en trois personnes, afin de posséder sur la terre une image de la Trinité céleste. Bientôt, débarrassé de ces prétoriens trop mystiques, Pogonat fait couper le nez à ses deux frères en présence des évêques assemblés en concile. Son fils Justinien II hérite du trône en 685, et, après dix ans d’atrocités inexprimables, est déposé par Léonce, et mutilé. Ce dernier est mutilé à son tour par Absimare qui prend le nom de Tibère III (699). Mais Justinien revient d’exil avec l’aide du roi des Bulgares ; il rentre dans Constantinople, fait égorger les deux usurpateurs, et pendant les jeux du Cirque appuie les pieds sur leurs cadavres. Les vengeances terribles qu’il exerce produisent une nouvelle révolte : elle aboutit à la décapitation de Justinien, dernier rejeton de la dynastie des Héraclides byzantins.

Pendant que le vieil Empire Grec donnait au monde ces honteux spectacles, à l’autre extrémité de l’Europe, un État nouveau, celui des Franks mérovingiens, à peine arrivé à son apogée, sous Daghobert, semblait pencher vers sa ruine.

Après la mort de Frédégunde, la puissance de la Neustrie avait été ébranlée sous son fils Khlother encore enfant ; d’autre part, la royauté austrasienne, bien que raffermie en apparence à la fin du vie siècle, se trouvait au fond plus menacée que jamais par la coalition des Leudes ; Brunehilde n’était point d’humeur à renoncer à la lutte ; l’abaissement de la Neustrie ne lui suffisait pas. Elle voulait ressaisir son ancienne influence et elle parvint à armer ses deux petits-fils l’un contre l’autre (605). Cette guerre fratricide se termina par les deux sanglantes batailles de Toul et de Tolbiac ; Théodebert fut vaincu. Le roi d’Austrasie ayant été amené à son frère, celui-ci le fit décapiter à Châlons. Thierry se trouva ainsi en possession de tous les États de Guntran et de Hildebert (612). Il se disposait à traiter son cousin comme son frère, lorsqu’il mourut tout à coup. Ce fut en vain que Brunehilde voulut faire reconnaître Sighebert, un des quatre fils naturels de Thierry II. Plutôt que de retomber sous la tyrannie de la vieille rivale de Frédégunde, les chefs de la faction aristocratique se tournèrent secrètement vers Khlother II. Warnnakhar, maire de Bourgogne, et Peppin de Lauden, maire d’Austrasie, se laissèrent battre, sur les bords de l’Aisne, par l’armée neustrienne. Les quatre fils de Thierry furent égorgés, et Brunehilde, âgée de quatre-vingts ans, tomba aux mains du fils de Frédégunde. Après trois jours de torture, elle fut promenée sur un chameau à travers le camp et livrée aux insultes des soldats ; puis, on l’attacha par les cheveux, par un pied et par un bras, à la queue d’un cheval sauvage qui mit son corps en lambeaux (613). Ainsi mourut Brunehilde, fille, sœur, mère et aïeule de rois. On l’accusa de beaucoup de crimes qu'elle n’avait pas commis, et ce qui reste avéré parmi ses nombreux forfaits ne passe pas la mesure des princes mérovingiens. Ceux qui la condamnèrent n’étaient pas moins féroces qu’elle et n’avaient ni son courage, ni ses talents, ni la hauteur de son caractère.

Toute la nation franke se trouva de nouveau réunie sous Khlother II, roi de Neustrie. L’aristocratie, toutefois, dont il n’avait été que l’instrument, se hâta de faire consacrer sa victoire par la Constitution perpétuelle, décrétée dans une assemblée à laquelle on donna le nom de Concile de Paris, à cause de la présence de soixante-dix-neuf évêques (614). Les églises et les Leudes obtinrent l’abolition des impôts essayés par les rois franks, la restitution des biens qui leur avaient été enlevés, et la confirmation irrévocable des concessions qui leur avaient été faites. La juridiction ecclésiastique fut étendue, et le roi ne conserva que le simple droit de confirmer l’élection des évêques réservée au clergé et au peuple des cités. Les magistrats de l’ordre judiciaire furent astreints à ne jamais condamner un homme libre ou même un esclave sans l’entendre, et l’autorité royale dut s’engager à ne point intervenir dans l’élection des maires du Palais.

Quinze ans de paix suivirent ce triomphe de l’aristocratie laïque et religieuse. Les Champs-de-Mars, qu’avaient parfois convoqués les descendants de Khlodowigh, ne furent plus composés que d’évêques, de leudes et d’officiers attachés à la couronne. Le règlement des affaires d’État ou des intérêts d’Église occupa ces assemblées mixtes auxquelles on put, dès lors, donner indifféremment les noms de Conciles ou de Champs-de-Mars. Les attributions des maires du Palais devinrent plus nombreuses et plus importantes. Investis peu à peu de tous les pouvoirs, ces chefs élus de l’aristocratie finirent par gouverner absolument au nom des rois fainéants dont l’histoire suivit de près le règne de Khlother II.

Daghobert Ier, son fils, assis depuis six ans déjà sur le trône d’Austrasie, se fit reconnaître, à la mort de son père (628), par les Neustriens et les Burgundes. Il laissa l’Aquitaine à son frère Karibert, puis à ses neveux, à titre de duché héréditaire. En échange, il reçut la soumission des Vascons, Escualdunacs, peuple de race cantabrique qui, fuyant sans doute la domination des Wisigoths, avait passé les Pyrénées, et, dès 602, s’était établi dans le Lampourdan. L’empire des Mérovingiens s’étendait alors des Pyrénées aux bords de l’Elbe, de l’Océan à la Bohême et à la Hongrie. Ce dernier pays était occupé par les Avars et des tribus de Slaves Vénèdes, Tchèques ou Bohémiens dont un aventurier Frank nommé Samo était devenu roi. À cette époque, les marchands d’Austrasie faisaient un commerce très-actif d’étoffes de Grèce et d’épiceries du Levant qu’ils répandaient dans la Germanie. Une de leurs caravanes ayant été rançonnée par les Vénèdes, Daghobert s’allia aux Lombards et aux Germains pour attaquer ces peuplades Slaves. Cette campagne n’eut point de résultats décisifs, et les Vénèdes continuèrent à ravager la Thuringe.

En 631, neuf mille guerriers Bulgares, chassés de la Pannonie par les Avars, vinrent demander asile avec leurs familles au roi frank, qui leur accorda des cantonnements en Bavière. Au bout de six mois, il les fit tous égorger par les Bavarois, en une seule nuit, hommes, femmes et enfants.

Pour garantir les provinces d’outre-Rhin des incursions des Slaves, Daghobert confia la défense de ces frontières aux Saxons méridionaux, à qui il remit le tribut de cinquante bœufs qu’ils payaient depuis Khlother II (632). Au dedans, il sut contenir les empiétements des Leudes, en retenant à Paris Peppin de Landen, maire d’Austrasie, et en internant, dans les Vosges, Arnulfe, évêque de Metz. Il parcourait ses vastes États, étalant partout une magnificence extraordinaire dont le goût lui était inspiré par l’orfèvre Eligius, élu plus tard évêque de Noyon et vénéré dans l’Église sous le nom de saint Éloi. Dominé par ses penchants, le Salomon du Nord, outre les trois reines Nantekhilde, Vulfegunde et Berkhilde, s’était entouré d’un si grand nombre de concubines que le chroniqueur Frédégaire a reculé devant la fatigue de transcrire leurs noms.

En l’an 636, les Bretons de la côte armoricaine se livrant à leurs courses dévastatrices, le roi des Franks envoya son ministre Eligius auprès de leur duc Judicaël, qui vint rendre hommage à Daghobert, dans son palais de Clichy, et reçut de magnifiques présents.

Entouré de conseillers ecclésiastiques, Daghobert racheta ses désordres par ses libéralités envers les pauvres et ses fondations pieuses. Il fit ciseler par Eligius, un grand artiste au milieu d’un siècle tout barbare, des châsses pour les reliques des saints et de précieux ornements d’église. Il bâtit aux portes de Paris la basilique de Saint-Denys, destinée aux tombeaux des rois, mais ne se fit aucun scrupule, pour enrichir la nouvelle abbaye, de dépouiller des églises et des chapelles consacrées à d’autres saints. Il ne fut pas moins prodigue envers la cathédrale de Reims et celle de Tours,

Daghobert mourut d’une dyssenterie le 19 janvier 638, à l’âge de trente-quatre ans, laissant deux fils encore enfants, Sighebert II et Khlodowigh II. Le premier resta roi d’Austrasie ; le second eut la Neustrie et la Burgundie. Chacun de ces trois royaumes avait un maire du Palais.

Dès ce moment, les minorités se succédant presque sans interruption, les rois franks ne sont plus que des instruments entre les mains des Maires qui deviennent les vrais souverains. Les premières années de royauté des fils de Daghobert furent paisibles, grâce au désintéressement d’Éga et de Peppin de Landen ; mais ces deux Maires étant morts en 640, les grands choisirent trois ambitieux : Erkhinoald en Neustrie, Flaokhat en Burgundie et Grimoald, fils de Peppin, en Austrasie. Ce dernier, à la mort de Sighebert II (650), tenta de placer sur le trône son propre fils, au détriment de l’héritier légitime relégué en Irlande. Les Austrasiens n’acceptèrent pas cette usurpation, et, après avoir fait périr Grimoald et son fils, se soumirent à Khlodowigh II, entre les mains duquel se trouvèrent réunis les trois royaumes jusqu’à sa mort (656). Le maire Erkhinoald laissa la royauté indivise entre les trois fils de Khlodowigh II, Khlother III, Hildérik II et Thierry III. Il gouverna sous la régence de la reine-mère Bathilde et eut pour successeur dans sa charge Ebroïn (Eberwin), qui engagea une lutte énergique contre les grands (660). Quand Bathilde se fut retirée à l’abbaye de Chelles (665), les seigneurs austrasiens firent constater l’indépendance politique de leur pays en obtenant Hildérik II pour roi et Wulfoald pour maire du palais. Le roi de Paris, Khlother III, n’ayant pas laissé d’enfants, Ebroïn, sans consulter les Leudes, plaça sur le trône Thierry III, oublié jusque-là dans le cloître de Saint-Denys. Les grands se soulevèrent sous la conduite de Wulfoald et de Léodegaire, évêque d’Autun, plus tard saint Léger. La Neustrie fut envahie ; Thierry rentra dans son monastère ; on relégua Ebroïn dans celui de Luxeuil, et les trois couronnes furent réunies sur la tête de Hildérik II. Dans l’année 673, saint Léger, soupçonné de complots, alla partager la retraite de son rival Ebroïn. Hildérik, qui ne reculait devant aucune violence pour faire respecter son autorité, fut assassiné dans la forêt de Chelles par le leude Bodilon, qu’il avait fait battre de verges comme un esclave (674). À la faveur des désordres qui suivirent ce meurtre, Ebroïn s’échappa de sa prison, et rétablit sa puissance en Neustrie, à l’aide d’une armée soudoyée. Il fit périr la plupart de ses adversaires, parmi lesquels saint Léger, évêque d’Autun, et consentit à laisser régner Thierry III (675).

Fatigués de lutter sans cesse contre la suprématie royale, les Leudes austrasiens résolurent d’abolir la royauté. Ils déposèrent en effet leur roi Daghobert II et confièrent le gouvernement, avec le titre de ducs ou princes des Franks, à deux d’entre eux, Martin, fils de Khlodulfe, et Peppin d’Héristal, petit-fils de l’ancien maire Peppin-le-Vieux (679). Alarmé de cette révolution, Ebroïn leva une armée pour réduire les Austrasiens. Il remporta une victoire à Leucofao, dans le Laonnais ; Peppin réussit à fuir, mais son collègue Martin, fait prisonnier, fut mis à mort en 680. Le triomphe du maire de Neustrie fut de courte durée ; il périt en 681, assassiné par Hermanfrid, officier fiscal qu’il avait dépouillé pour le punir de ses malversations. La mort prématurée d’Ebroïn hâta l’agonie de la dynastie mérovingienne. Les maires qui lui succédèrent, Waraton, Gislemar et Berthaire, étaient incapables de continuer la lutte, et ne réussirent qu’à envoyer une foule de mécontents en Austrasie, où Peppin d’Héristal donnait asile à tous les exilés. Bientôt, afin de soutenir par la force les prérogatives de l’aristocratie, Peppin attaqua la Neustrie à la tête d’une armée formidable. Il remporta une éclatante victoire à Testry, en Vermandois, et ce succès décisif le rendit maître des trois royaumes (687). Il s’imposa pour ministre à Thierry III et retourna à Cologne, laissant Northbert, son lieutenant, remplir les fonctions de maire de Neustrie.

La bataille de Testry eut l’influence d’une véritable révolution sur les destinées de cette nation, jusqu’alors profondément divisée en Franks orientaux et Franks occidentaux. Avant 687, une civilisation plus avancée, l’obéissance servile de la population gallo-romaine, donnaient à la Neustrie une incontestable suprématie sur l’Austrasie, encore sauvage, et sans cesse ébranlée par les incursions des Germains. Les choses venaient de changer. Ce ne fut pas seulement la nullité des derniers Mérovingiens qui détermina la défaite de la Neustrie : il y eut comme une seconde conquête de la Gaule par les Germains ; et un événement, où on ne voit d’ordinaire qu’un changement de dynastie, fut, dans le fait, la victoire d’un peuple sur un peuple, la fondation d’un nouveau royaume par des conquérants nouveaux. Les Austrasiens, qui s’attribuaient exclusivement le nom de Franks, regardant les Neustriens et surtout les Aquitains comme des Romains, restaurèrent les habitudes militaires, les institutions politiques et les prétentions des premiers conquérants. L’événement parut si considérable, dans le temps même, que les peuples tributaires crurent le moment favorable pour s’affranchir ; mais Peppin d’Héristal soumit, l’un après l’autre, Alain, duc des Bretons ; Eudes, duc d’Aquitaine ; Willikhar, duc des Alamans, et enfin Radbod, duc des Frisons. Le prince des Franks, qui gouvernait tout l’empire, donna successivement la couronne de Neustrie à Khlodowigh III (691) à Hildérik III (695), et à Daghobert III. Il ne releva pas le trône dans le royaume d’Austrasie, qu’il se plaisait déjà à regarder comme le patrimoine de sa famille. Dès lors, exilés dans leur propre palais, les descendants de Khlodowigh ne possédèrent plus de la dignité royale que le costume et quelques vains honneurs de représentation.

Pendant que la nation franke tendait à se reconstituer ainsi dans les Gaules conquises, l’Italie continuait à être le théâtre d’une lutte incessante entre les Lombards et les Grecs. La longue trêve conclue par Agilulfe avec les Exarques, s’était prolongée au delà de trente ans, malgré les discordes intérieures auxquelles donnèrent lieu la minorité d’Adaloald et l’usurpation d’Ariovald (615-636). L’énergie de Rotharis, duc de Brescia, successeur d’Ariovald, rendit à la monarchie lombarde sa première vigueur. Il rompit la trêve d’Agilulfe en s’emparant de quelques places de la Vénétie. Une victoire sanglante remportée près du Tanaro sur l’exarque Platon, vers l’an 640, facilita la prise de Gênes que suivit la soumission de toute la Ligurie, depuis Luna jusqu’aux Alpes cottiennes. Rotharis donna le premier aux Lombards des lois écrites qu’il fit approuver par les représentants de la nation, à la diète de Pavie (643). Le code, destiné à assurer le repos de tous, la liberté individuelle et la propriété, fut développé et amendé sous les règnes de Grimoald et de Luitprand.

Après Rotharis, un frère de la reine Théodelinde, Aribert commença la dynastie bavaroise des rois lombards (652) ; mais, à la mort de ce prince qui partagea le royaume entre ses deux fils, Pertharite et Gundebert, le duc de Bénévent, Grimoald, parvint à déposséder les deux frères et se saisit de la couronne (662). L’usurpateur eut bientôt à lutter contre l’Empereur Constant II qui, détesté à Constantinople, avait formé le dessein de rétablir à Rome le siége de l’Empire. Une puissante armée grecque marcha sur Bénévent, dont la résistance donna au roi le temps d’arriver avec des secours. Forcés de se retirer, et poursuivis activement, les Grecs furent taillés en pièces près de Formies (663). Cette victoire et la bataille d’Asti, dans laquelle Grimoald battit les Franks, auxiliaires de Pertharite, raffermirent la monarchie lombarde au profit du vainqueur (665). Son fils Garibald, qui lui succéda en 672, fut déposé par ses sujets. Pertharite, refugié auprès de Hildérik II, fut rappelé et transmit le pouvoir après quinze ans de prospérité, à son fils Humbert (686). La maison de Bavière, de nouveau détrônée par Aribert II, fut bientôt relevée par Ansprand (699). Ce dernier affermit son pouvoir et le transmit à son fils Luitprand.

Les Lombards avaient donc, dans le cours du viie siècle, victorieusement défendu leurs conquêtes en Italie contre toutes les tentatives de l’Empire d’Orient. Quant à l’exarque, investi du gouvernement des provinces impériales, son autorité n’était plus désormais que fort restreinte sur la côte occidentale de l’Italie, relégué qu’il était à Ravenne et séparé de Rome par la domination lombarde. Aussi, la Ville Éternelle se trouvait en quelque sorte abandonnée par les Empereurs. Elle avait pourtant échappé au joug des Barbares, grâce à ses pontifes. Quand Agilulfe fit irruption dans le duché de Rome, le pape Grégoire-le-Grand arma les clercs, paya la solde des troupes et prit part en personne aux travaux de la défense, puis il traita avec les Lombards, au nom de la ville, malgré les réclamations de l’exarque.

Il faut citer parmi les principaux successeurs de Grégoire-le-Grand, Boniface IV, qui dédia le Panthéon à la Vierge et à tous les martyrs ; Honorius, que trois conciles généraux condamnèrent, après sa mort (638), pour avoir toléré l’hérésie des monothélites.

Au pape Honorius succédèrent Théodore, qui s’opposa au Type, ordonnance de l’Empereur Constant, défendant de s’occuper à l’avenir de controverses théologiques ; Martin Ier, dont le premier soin fut de convoquer un concile pour anathématiser le Monothélisme et le Type. L’empereur Constant, irrité, ordonna à l’exarque de Ravenne d’enlever de Rome le pape Martin et l’abbé Maxime. L’un et l’autre furent transportés à Constantinople. On traîna le premier dans les rues, nu, un carcan de fer au cou ; le second eut la langue et la main coupées. Tous deux furent exilés. Dans l’intervalle, Constant ordonna de donner un successeur à Martin, du vivant de celui-ci. Eugène fut élu, et Martin mourut en exil (655). Vitalien succéda à Eugène (658).

Il y eut en ce temps-là un mouvement extraordinaire parmi les peuples chrétiens d’Orient et d’Occident. Les villes et les campagnes peuplaient les monastères qui se multipliaient de toutes parts. Les enfants que leurs parents y conduisaient devenaient moines, dès qu’ils atteignaient l’âge de raison. Constant, qui voulut restreindre cette émigration, devint tellement odieux aux Orientaux qu’il forma le projet de transporter de nouveau en Italie le siége de l’Empire. Il vint en effet à Rome, vers 663, mais pour piller la ville et faire enlever le toit d’airain de l'église Sainte-Marie-des-Martyrs.

En 680, Constantin Pogonat résolut de faire adopter le catholicisme romain par tout l’Orient et, pour atteindre ce but, il convoqua le sixième concile général. Deux cents et quelques évêques se réunirent à Constantinople, Ils anathématisèrent le Monothtélisme, le pape Honorius. qui avait pactisé avec l’hérésie vers 633, et l’évêque d’Antioche, Macaire, qui fut maudit et enfermé dans un monastère.

Constantin Pogonat avait réservé à la cour de Byzance le droit de confirmer les papes élus. Le lien entre les Églises grecque et latine existait donc encore, mais l’éloignement des Empereurs, leurs violences tyranniques, surtout leur indiscrète intervention dans les matières de foi, rendaient chaque jour plus profonde la séparation entre Rome et Constantinople. Dix ans après le concile de Constantinople, a lieu dans la même ville, sous le dôme du palais, le concile in Trullo, dont le pape Sergius repoussa les décrets (691). Justinien II essaya vainement de faire enlever de Rome le pontife opposant (694). Ce misérable prince, déposé et mutilé l’année suivante, trouva un asile chez les Turks Khazares : on est presque tenté d’excuser les bourreaux, le patrice Léon et le patriarche Callinique, en apprenant que la victime voulait faire massacrer de nuit tout le peuple de Constantinople.



HUITIÈME SIÈCLE.



Une nouvelle période de conquêtes s’était ouverte sous le khalyfat d’Abd-El-Malek. Après la soumission complète de l’Afrique, son successeur Oualyd Ier (Walid) dirigea ses expéditions du côté de l’Oxus que les Islamites n’avaient point encore osé franchir, bien qu’ils fussent maîtres depuis près d’un demi-siècle de la Perse et du Khoraçan. Ils prirent possession de la Transoxiane avec Ferganah, Nakscheb, Bokhara, Samarkande ; et poussant jusqu’au delà du Iaxarte, se montrèrent sur les confins de l’Empire chinois (707). Dans le même temps, l’émyr Khotaïbah plantait le drapeau de l’Islamisme sur les bords de l’Indus. En Asie-Mineure les progrès furent plus lents et plus difficiles ; cependant, vers 708, les Arabes pénétrèrent jusque dans la Galatie, après avoir ravagé l’Arménie, la Cilicie, la Cappadoce, et restèrent maîtres des régions voisines du Caucase. Le khalyfe Solyman, successeur de Oualyd, fit une tentative nouvelle sur la ville de Constantinople, contre laquelle il envoya deux flottes considérables appuyées par une grande armée. Léon III l’Isaurien, qui avait été élevé à l’Empire après Philépique Bardanes et Anastase II (711-713), défendit courageusement sa capitale. Les Musulmans perdirent, à ce siége, quinze cents navires et plus de cent mille hommes.

Du littoral africain soumis à leur domination, les Arabes avaient déjà jeté les yeux au delà du détroit qui joint l’Océan à la Méditerranée. Au mois d’avril 711, l’émyr Mouza-ben-Nossayr, appelé par le comte Julien (Don Illan) et Oppas, archevêque de Séville, confiait cinq cents cavaliers à Tharyf-ben-Mâlek qui aborda sans obstacle sur la côte opposée, là où fut bâtie depuis la ville de Tarifa, et revint avec quelques prisonniers. Mouza, encouragé, résolut de poursuivre son dessein. Au printemps suivant, un autre chef, Thârig-ben-Zyad, traversa le détroit avec dix mille fantassins et trente mille chevaux, et débarqua dans la petite île qu’il nomma Al-Djezyrah-al-Khadrâ (Algésiras). Il s’empara ensuite de Gibraltar (Gebal-Thâriq, mont de Thâriq).

Depuis l’absorption du royaume des Suèves par Léovigild et la conversion au catholicisme du roi Rékarède, la domination des Wisigoths s’étendait sur toute l’Espagne et sur la Septimanie. Bien qu’amollie par une longue paix, la nation s’était levée à l’appel de son roi Rodérik. Les Arabes s’étaient déjà emparés de Cadix, de Sidonia et de tout le littoral jusqu’à la Guadiana (Al-Ouady-Anas, la rivière Anas) lorsque les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalété (Al-Ouad-al-Léthé, fleuve du Léthé), près de Xérès-de-la-Frontera. Les Goths, bien que trois fois plus nombreux, furent taillés en pièces, et Rodérik périt, dit-on, dans la mêlée, de la main de Thâriq qui envoya sa tête au khalyfe. Les Espagnols racontent, au contraire, qu’il échappa au massacre et se retira dans un couvent du Portugal. Quoi qu’il en soit, la bataille de Xérès marqua le dernier jour du royaume des Wisigoths. La nation, sans chef, n’opposa plus qu’une résistance partielle et toujours infructueuse aux armes des Musulmans. Thâriq continua sa marche, s’empara de Malaga, d’Ecija, de Cordoue et mit le siége devant Tolède, capitale de l’Espagne, qui se rendit à discrétion. Au milieu des trésors des rois Wisigoths, le chef Arabe trouva les vingt-cinq couronnes d’or et de pierres précieuses qui avaient appartenu aux différents princes de la monarchie détruite.

Mouza suivit de près son lieutenant victorieux. Il débarqua sur la côte d’Andalousie, avec dix-huit mille chevaux (712) ; prit Séville, Carmona, passa la Guadiana, soumit toute la Lusitanie méridionale et revint assiéger Mérida qu’il prit et traita généreusement. Il se rendit ensuite à Tolède où l’attendait Thâriq qui avait soumis toute la Castille. Puis ils agirent séparément pour se rejoindre de nouveau devant Sarragosse qui fut conquise. Mouza parcourut la Catalogne, prit Tarragone, Barcelone, Ampurias (Emporiæ) et fit une première excursion dans la Gaule Narbonnaise. En 714, les Arabes étaient maîtres de toute la Péninsule. La conquête n’avait coûté que deux ans de combats. On laissa aux vaincus la liberté de religion, et leurs lois particulières. Les conquérants ne s’attribuèrent que les propriétés du domaine public ou celles qui étaient vacantes ; ils introduisirent dans le pays l’agriculture Nabathéenne, une foule de plantes exotiques, le carroubier, le palmier, le mûrier ; et, par d’utiles travaux d’irrigation, ils firent de l’Espagne la plus fertile, la plus industrieuse et la plus riche des contrées de l’Europe.

Désireux d’étendre leurs conquêtes jusque dans la Gaule, ils occupèrent, en 720, sous le khalyfat d’Omar II, la Septimanie, comme dépendance du royaume des Wisigoths. Ils prirent Carcassonne, Nîmes, et, dans une de leurs incursions, se hasardèrent à pousser jusqu’à Autun, en Burgundie (725). Ils profitaient, d’ailleurs, des graves divisions qui s’étaient produites dans le royaume des Franks, depuis la mort de Peppin d’Héristal (714). Ce Maire avait institué pour héritier de son titre son petit-fils Théodoald, âgé de six ans, sous la tutelle de sa veuve Plectrude, à l’exclusion de son fils naturel, nommé Karl (Charles).

Les Neustriens, durant cette minorité, avaient ressaisi leur autonomie ; ils s’étaient donné pour roi Hilpérik II et pour maire Raginfred, après avoir battu les Austrasiens. Ceux-ci, mécontents d’être gouvernés par un enfant et par une femme, proclamèrent prince des Franks, Karl, le fils déshérité de Peppin. Le duc des Frisons, Rainfroy, s’allia aux Neustriens et marcha contre Karl qui, vaincu d’abord, remporta une victoire décisive à Vincy, près de Cambrai (717). Eudes, duc d’Aquitaine, ayant pris les armes pour la même cause, fut battu près de Soissons. Il obtint la paix en livrant Hilpérik II, qui mourut bientôt au palais d’Attigny (719). Reconnu pour maire de Neustrie et d’Austrasie, le prince des Franks tira de l’abbaye de Chelles un moine qu’il présenta comme un fils de Daghobert III et qu’il couronna sous le nom de Thierry IV. Il se remit alors en campagne contre les peuples tributaires qui tentaient de secouer le joug. Les Frisons, les Bavarois, les Alamans, les Saxons furent vaincus à plusieurs reprises (720-729) ; les seigneurs Burgundes rentrèrent dans l’obéissance, ainsi que ceux de Provence, et les ducs d’Aquitaine furent contraints de se soumettre.

Ces luttes incessantes favorisaient les desseins des conquérants d’Espagne. Depuis Mouza, Abd-El-Aziz, son fils, puis Ayoub, Alhaour, Alsamah qui assiégea Toulouse et fut battu par Eudes, duc d’Aquitaine, en 721, Alhaytsam, s’étaient succédé dans le commandement. Enfin Abd-al-Rahhman (Abdérame) fut choisi pour remplacer Alhaytsam, cruel et avare, que le khalyfe déposa et fit promener sur un âne, la tête rasée, dans les villes qu’il avait pillées et tyrannisées. Abd-al-Rahhman fit venir des troupes d’Afrique et se disposa à tenter une grande entreprise dans les Gaules. Il franchit les Pyrénées, s’avança par la Gaule Narbonnaise, suivit le Rhône, prit Lyon, Dijon et toute la Bourgogne jusqu’aux frontières d’Alsace, revint en Aquitaine et prit Toulouse et Bordeaux. Ayant battu les chrétiens dans toutes les rencontres, il passa la Garonne, enleva Poitiers, s’avança jusqu’à la Loire et assiégea Tours dont la riche abbaye l’attirait, lorsque Karl accourut avec ses Austrasiens. Il rencontra les Arabes sur les bords du fleuve, auprès de la ville, et la bataille s’engagea. Elle fut longtemps indécise et horriblement meurtrière. Les Musulmans, embarrassés d’immenses dépouilles, ne purent développer leurs masses de cavalerie qui, d’ordinaire, leur assuraient la victoire. Ils furent rompus et dispersés (732). Karl poursuivit jusqu’à Narbonne les débris de l’armée musulmane. Cette victoire arrêta le torrent de l’invasion. L’Église, menacée par l’Islam, fut sauvée par la victoire des Austrasiens.

Les généraux du khalyfe Hescham, frère et successeur de Yézyd II, reprirent toutefois l’offensive dans la Provence en 735. Karl-Martel marcha contre eux, leur reprit Avignon et les battit complètement dans la vallée de Corbière (737). Deux ans après, la trahison ayant de nouveau livré aux musulmans Marseille et plusieurs villes du Rhône, Karl conclut avec Luitprand, roi des Lombards, une alliance défensive qui détermina les envahisseurs à la retraite.

Ces victoires élevèrent la barrière des Pyrénées entre les Germains et les Arabes. Du reste, les dissensions qui éclatèrent dans tout l’empire des khalyfes mirent la Gaule à l’abri de nouvelles entreprises. Cet empire, qui s’étendait sur dix-huit cents lieues de long, était sans cesse agité, tant par le fanatisme des sectes religieuses que par la rivalité des familles puissantes. Les Ommyades, observateurs peu scrupuleux des préceptes du Koran, buvant ostensiblement du vin, étaient odieux aux Arabes d’Orient qui ne voyaient en eux que des usurpateurs. D’autre part, les fidèles de l’Irak avaient toujours les yeux tournés vers les descendants d’Ali ; mais les défaites de Zeïd qui avait tenté de renverser Hescham en 740, reportèrent les espérances communes sur la race d’Abàs, oncle du Prophète. Déjà Mohammed, chef des Abâsydes, avait élevé des prétentions au khalyfat, et les populations du Khoraçan s’étaient déclarées en sa faveur, arborant l’étendard noir d’Abâs contre l’étendard blanc des Ommyades. Son fils Ibrahim, soutenu par cette province, avait continué la lutte contre le nouveau khalyfe Merwan II, qui, s’étant emparé de lui, le fit mettre à mort en 748. Son frère Aboul-Abâs parvint à soulever les Kouffiens, et Merwan, vaincu par l’émyr Abd-Allah, sur les bords du Zâb, affluent du Tigre, eut la tête coupée. En lui finit la dynastie ommyade de Damas (750).

Les Abâsydes voulurent compléter leur triomphe par l’extermination de leurs ennemis qui furent égorgés par milliers. Quatre-vingt-dix émyrs de la famille vaincue, invités à un festin de réconciliation, furent battus de verges jusqu’à l’agonie et massacrés. Aboul-Abàs, surnommé Al-Sséfah, le sanguinaire, commença ainsi la lignée des khalyfes abâsydes. Il eut pour successeur son frère Al-Manssoùr, l’invincible, qui fonda sur le Tigre, non loin des ruines de Ctésiphon, la célèbre ville de Bagdad, nouvelle capitale du khalyfat oriental.

Cependant un jeune homme de vingt ans, descendant de Merwan Ier, nommé Abd-al-Rahhman ben-Ma’ouyah, avait échappé seul à l’égorgement des Ommyades. D’abord caché en Égypte, puis chez les Bédouins de Barqâh, il se réfugia enfin au milieu de la tribu des Zénètes à laquelle il tenait par sa mère. C’est là que trois sheïks de Cordoue vinrent lui offrir la souveraineté de l’Espagne où la maison syrienne d’Ommyad avait conservé de nombreux partisans. En effet, les armées qui avaient occupé la nouvelle conquête étaient composées en grande partie de Syriens, d’Égyptiens, de Berbers dont les mœurs et les prédilections différaient sensiblement de celles des Arabes purs.

Abd-al-Rahhman accepta ses nouvelles destinées. Il passa le détroit et vint débarquer à Almuñecar, à la tête d’un millier de cavaliers de la tribu qui lui avait donné asile. Il fut accueilli au milieu d’acclamations unanimes. Son escorte devint bientôt une armée puissante. Alméria, Malaga, Xérès et Séville lui ouvrirent leurs portes et le reçurent en triomphe. L’émyr Youzouf-al-Fehry, qui assiégeait alors Sarragosse, s’avança avec toutes les forces qu’il put réunir ; Abd-al-Rahhman vint à sa rencontre et le battit malgré l’extrême disproportion du nombre. Youzouf s’enfuit en Portugal, et Cordoue se rendit au vainqueur (754). Mais les épreuves du nouveau khalyfe d’Occident n’étaient pas terminées. Il livra un grand nombre de batailles et lutta jusqu’en 772. À cette époque, des bandes considérables d’Africains, commandées par un jeune Wali qui prétendait descendre de Fathimah, fille du Prophète, furent définitivement écrasées et leur défaite consolida la dynastie ommyade.

Si les revers des Arabes devant Constantinople avaient momentanément débarrassé l’Empire byzantin des dangers extérieurs, la paix intérieure était loin de se trouver rétablie. Les querelles religieuses étaient plus ardentes que jamais, et l’hérésie des Iconoclastes (briseurs d’images) que l’empereur avait embrassée, provoquait partout de sanglantes collisions. Par un édit impérial, Léon l’Isaurien proscrivit formellement le culte des images, comme entaché d’idolâtrie, et ordonna la destruction dans tous les temples des simulacres de Jésus, de la Vierge et des Saints. Les peuples de la Grèce prirent les armes et vinrent assiéger Constantinople dans l’espoir de trouver un sérieux appui parmi ses habitants orthodoxes. La rébellion fut comprimée, mais le sang continua à couler dans les émeutes et sur les échafauds. Rome n’avait pas mieux accueilli l’édit de Léon III. Le spectacle des images sacrées, arrachées des autels et brisées sur les places publiques, excita une révolte populaire. Soutenu par l’assentiment public, le pape Grégoire II écrivit à l’empereur des lettres dans lesquelles il s’attribuait le droit de châtier les rois de la terre. Pour se mettre à l’abri de la colère impériale, le pontife fit suivre ses excommunications d’un appel aux Vénitiens, aux Lombards, à tous les orthodoxes de l’Italie. Les Romains chassèrent le préfet Basile, ainsi que son successeur Marin, décidés à ne plus reconnaître d’autre magistrat que leur évêque. À Ravenne, la population massacra l’exarque Paul et ouvrit les portes de la ville à l’armée lombarde qui, sous les ordres de Luitprand, s’empara également de Bologne et de la Pentapole (727). Mais le Pape, ne voulant pas que cette révolte aboutit simplement à un changement de maître, se rapprocha de la cour de Byzance et fit respecter la souveraineté nominale des Césars d’Orient, bien qu’il fût en réalité le seul magistrat reconnu dès lors sur le territoire romain. Pour se défaire de Luitprand qui occupait l’exarchat, il ménagea à l’empereur l’alliance des Vénitiens dont la puissance maritime s’était grandement accrue au milieu des désordres de l’Italie. Les douze bourgades qui s’étaient élevées sur les îles des lagunes, depuis l’invasion d’Attila, étaient devenues promptement florissantes, et, réunies en une confédération désignée sous le nom de Venezia, elles avaient élu, dès 697, pour premier duc ou doge, Paoluccio Anafesto.

Luitprand, irrité des manœuvres du pontife, vint assiéger Rome (730) ; mais Grégoire eut l’adresse de l’apaiser et d’obtenir son éloignement. Ce pape mourut peu de temps après, et Grégoire III, son successeur, prit possession du saint-siége sans demander à l’empereur la confirmation de son élection. Il ne craignit pas de braver également les Lombards en donnant asile au duc de Spolète, Thrasimund, révolté contre son souverain. Luitprand envahit les terres de l’Église. Une tentative de rébellion du duc de Bénévent l’ayant obligé de se porter dans cette principauté, sauva Rome et donna au pape le temps d’implorer la protection du prince des Franks (740). Grégoire mourut la même année ; il eut pour successeur Zacharie, pontife moins belliqueux, qui obtint du roi lombard la restitution des villes enlevées au duché de Rome.

À la mort de Luitprand (744), le trône fut successivement occupé par son neveu Hildebrand, par le duc de Frioul Ratkhis, et enfin par Astolphe (749). Ce dernier, ennemi des Grecs et des Romains, enleva l’Istrie à l’empire d’Orient, s’empara de nouveau de la Pentapole, et mit fin à l’exarchat de Ravenne par la prise de cette ville (752). La domination des empereurs byzantins cessa désormais de s’exercer dans le nord de l’Italie.

Grégoire III avait envoyé une ambassade en Gaule pour demander l’aide des Franks ; Karl-Martel, atteint d’une maladie mortelle, survécut à peine à la visite des nonces du Pape chargés de lui offrir les clefs du sépulcre de Saint-Pierre, avec les titres de Consul et de Patrice (741). Ses fils Karloman et Peppin se partagèrent le royaume. Le premier devint maire d’Austrasie et de Souabe, le second de Neustrie et de Burgundie. Un troisième fils de Karl, Grippon, qui reçut seulement douze comtés, contesta les armes à la main le partage opéré par ses frères, essaya d’intéresser à ses prétentions les Bavarois, les Saxons, les Aquitains, et finit par être massacré dans les Alpes (753), après avoir été complètement dépouillé.

Karloman (Karlmann) et Peppin firent plusieurs expéditions victorieuses contre les ducs tributaires de Bavière, de Saxe, de Burgundie ; ils placèrent sur le trône, laissé vacant par leur père à la mort de Thierry IV, un prétendu Mérovingien qu’ils nommèrent Hildéric III, et ne cessèrent point d’exercer une autorité sans contrôle. Ils s’efforcèrent d’atténuer les désordres qui s’étaient introduits dans l’Église depuis quatre-vingts ans. Deux conciles, l’un à Leptines en 742, l’autre à Soissons (744), décrétèrent l’abolition des pratiques superstitieuses et des cérémonies païennes conservées parmi les chrétiens, investirent le prince du droit de concéder aux gens de guerre, sous le titre de précaires, des biens ecclésiastiques, moyennant redevance annuelle, ordonnèrent la reforme des mœurs du clergé et précisèrent les obligations hiérarchiques du sacerdoce.

Le duc d’Aquitaine, Hunald, avait mis à profit les diverses rébellions survenues à la mort de Karl-Martel, pour se soustraire à toute dépendance. Il était même entré en Neustrie et marchait sur Chartres, lorsque Peppin accourut de Bavière. Vaincu et rejeté de l’autre côté de la Loire, Hunald alla s’enfermer dans le monastère de l’île de Rhé, après avoir résigné la dignité ducale à son fils Waïfre (745). Deux ans après Karlmann se retira dans le cloître du mont Cassin, où saint Benoît avait fondé deux siècles auparavant l’ordre monastique qui porte son nom. Il recommanda ses deux fils à son frère Peppin : celui-ci se hâta de les emprisonner dans un couvent, et devint par cette spoliation seul maître de l’empire des Franks (747). C'est alors qu’il médita de poser la couronne sur sa tête. En 750, il députa l’évêque de Wurzbourg, Burkard, et Fulrad, abbé de Saint-Denys, pour obtenir l’assentiment du pape. Zacharie répondit dans un esprit de sage politique « qu’il était préférable que celui-là fût roi qui avait entre les mains le pouvoir suprême. » Assuré de l’appui des grands et du clergé, Peppin proposa la déposition de Hildérik III, dans un champ de mai tenu à Soissons en 752. Le dernier des Mérovingiens et son fils Thierry, dépouillés de la longue chevelure qu’on regardait comme l’insigne de la royauté, finirent dans le cloître leur obscure existence, le premier à Saint-Bertin de Sithieu, l’autre à Saint-Vandrille de Fontenelle. Peppin, proclamé roi par la nation, rétablit l’usage du sacre pour donner un caractère religieux à son élection. L’archevêque de Mayence, Boniface, l’oignit de l’huile sainte une première fois, et, deux ans plus tard, le pape Étienne, amené en Gaule, le sacra de sa propre main, ainsi que ses deux fils, en prononçant l’excommunication majeure contre quiconque proposerait d’élire un roi frank issu d’une autre race. Peppin recueillait ainsi le fruit de l’alliance de sa famille avec les évêques de Rome. Les suffrages du champ de mai constituèrent aux yeux des Franks un titre irréfragable, et la consécration du pontife romain suffit, aux yeux des Gaulois, à légitimer l’usurpateur.

Les Saxons révoltés obligèrent Peppin à repasser le Rhin en 753. Il les poursuivit jusque sur le Weser et leur imposa la prédication de l’Évangile, outre un tribut annuel de trois cents chevaux. À son retour, il dut entreprendre une expédition contre les Bretons d’Armorique qui ne cessaient de piller et de dévaster les frontières. Il reprit Nantes, Rennes, Dol, Saint-Malo, Vannes, et rétablit son autorité sur les Mac-Tiernes, ou fils des Princes, dont l’ambition entretenait dans le pays une anarchie continuelle.

En possession de l’exarchat, les Lombards, de leur côté, prétendaient imposer à Rome leur suzeraineté. En 754, leur roi Astolphe, s’étant emparé de Cecano, alla camper sous les murs de la Ville Éternelle, et réclamer l’obéissance due au maître de Ravenne. Le pape Étienne, loin de se rendre à cette sommation, quitta l’Italie et vint en personne trouver Peppin. Par ses libéralités il gagna les grands et la nation ; et le roi frank, voyant dans la démarche du pontife un moyen d’affermir sa propre puissance, promit à l’Église son appui tout entier.

Il partit avec une armée formidable, se dirigea vers la Maurienne, atteignit Astolphe qui l’attendait dans le val de Suse, et le contraignit de se réfugier dans Pavie. Un corps de troupes reconduisit à Rome le pape fugitif qui fut remis en possession du Saint-Siége avec tout le territoire qui en dépendait, en y comprenant Ravenne et la Pentapole, ce qu’on nomma le Domaine utile ; car les papes ne devinrent réellement souverains que longtemps après. Le pillage de la Lombardie récompensa les guerriers franks et on signa la paix avec Astolphe. Cependant le Lombard reprit bientôt l’offensive contre Rome, qu’il assiégea et dont il brûla les faubourgs. Les Franks, passant une seconde fois le mont Cénis, enfermèrent Astolphe dans Pavie. La possession de l’Exarchat fut assurée au pape, à qui Peppin conféra les droits de Patrice de Ravenne, tandis qu’il était investi lui-même du titre de Patrice des Romains. Astolphe livra ses trésors et dut payer un tribut annuel au vainqueur (755). L’année suivante, le roi lombard mourut et le duc de Toscane, Didier, lui succéda.

Les Chrétiens de la Septimanie, soulevés par le comte goth Ansemund contre la domination musulmane, avaient plusieurs fois déjà imploré l’assistance du roi frank, en lui ouvrant les portes de Nîmes, Maguelonne, Agde et Béziers. Ils lui livrèrent bientôt, grâce à la lutte qui enleva l’Espagne aux khalyfes d’Orient, toute la province Narbonnaise avec sa capitale, qui forma dès lors un duché du royaume sous le nom de Gothie (759).

Depuis longtemps Peppin méditait la conquête de l’Aquitaine. En 760 il s’y décida, comptant sur un de ces triomphes rapides auxquels l’avaient habitué ses précédentes expéditions ; mais les Aquitains soutinrent contre les armées les plus belliqueuses du temps une lutte de huit années : leurs défaites continuelles furent sept fois suivies d’une nouvelle campagne. Enfin, Waïfre, leur duc indomptable, fut réduit à errer presque seul dans la forêt d’Ivelines (767). Peppin envoya quatre corps d’armée pour le cerner. Waïfre ne put être atteint. Il fallut un assassinat pour délivrer Peppin de cet héroïque ennemi. Pour comprendre cette haine persistante des ducs Aquitains contre la famille de Karl-Martel, il faut se souvenir qu’ils descendaient peut-être de Khlodowigh par Haribert et Bogghis. La force seule put les réduire à n’être que les vassaux d’une couronne dont leurs pères, croyaient-ils, avaient été les maîtres. Nous les voyons, jusque sous la troisième race, renier Hugues Capet et dater les actes publics : Rege terreno deficiente Christo regnante.

Peppin, attaqué d’une hydropisie, mourut en 768. Le partage du royaume entre ses deux fils eut lieu conformément aux stipulations consenties dans le champ de mai, réuni par le roi quelque temps avant sa mort. Le premier eut l’Austrasie, la Bourgogne, la Provence, l’Alsace et l’Helvétie ; le second, la Neustrie, l’Aquitaine, et une partie de l’Austrasie. La sourde inimitié qui animait les deux frères éclata promptement à l’occasion de la révolte de l’ancien duc d’Aquitaine, Hunald, qui était sorti de son couvent pour rendre l’indépendance à son peuple et venger la mort de Waïfre, son fils. Karl dut seul poursuivre la guerre. Il la mena avec vigueur, soumit de nouveau toute la province, et fit bâtir sur la Dordogne le château de Fronsac, pour maintenir les Aquitains dans le devoir (769). Les vues pacifiques de la reine Bertrade, veuve de Peppin, amenèrent le mariage de Karl avec Desiderata, fille de Didier ; elle fut bientôt répudiée et renvoyée au roi lombard qui dévora cet outrage. En 771, Karloman (Karlmann) mourut tout à coup, et Karl s’empara sans retard des États de son frère, aux dépens des deux fils de ce dernier. Gilberga, veuve de Karlmann, alla chercher avec ses enfants un refuge auprès de Didier. Le Lombard forma aussitôt le dessein de rétablir les jeunes princes exilés sur le trône d’Austrasie, tant pour satisfaire son intérêt politique que pour venger l’injure faite à sa fille. Au retour d’une première expédition contre les Saxons, le fils aîné de Peppin, — dont le nom propre Karl, Charles, a été réuni par l’histoire au surnom de Grand, Magnus, Charlemagne, — apprit par une lettre du pape Adrien Ier que le roi des Lombards, n’ayant pu obtenir du Saint-Siége le couronnement des princes austrasiens, venait d’envahir l’exarchat et marchait sur Rome.

Après avoir sommé vainement Didier de restituer le Domaine utile, Karl passa les Alpes, battit l’ennemi et occupa toute l’Italie septentrionale (773). Pavie, affamée par un long blocus, ouvrit ses portes, malgré l’opposition du vieux duc Hunald, échappé récemment de sa prison et qui périt lapidé par la populace. Didier fut relégué à Liége où la tonsure monacale le rendit désormais impropre à la royauté. La veuve et les enfants de Karlmann, livrés au vainqueur, disparurent de l’histoire. Karl-le-Grand se fit couronner roi des Lombards, laissant à ses nouveaux sujets leurs lois et leur constitution, comme il fit en général à l’égard de tous les peuples qu’il soumit. Il alla passer les fêtes de Pâques à Rome où aucun roi frank n’était encore entré ; il y fut reçu triomphalement avec tous les honneurs réservés aux exarques impériaux. II confirma la donation de son père à l’Église, qui fut investie de l’administration supérieure des pays concédés, et prit lui-même le titre de Patrice qui lui assurait la souveraineté politique sur tous les domaines relevant du saint-siége.

Si les Lombards, déjà dégénérés, offrirent une facile conquête, les Franks rencontrèrent une toute autre résistance chez les Saxons toujours farouches, derniers restes des antiques tribus de Germanie, dont les mœurs héroïques et barbares s’étaient conservées sur le sol natal non déserté. Ils étaient encore ce qu’avaient été leurs ancêtres du temps d’Hermann, et la statue de ce héros de l’indépendance teutonique, divinisée, dit-on, dans l’idole Irmensul, était l’objet d’un culte fervent et sanguinaire. Cette nation, partagée en quatre peuplades principales, habitait les contrées qui s’étendent entre le Weser et l’Elbe : Wesphaliens à l’ouest, Ostphaliens à l’est, Angrariens au midi, Nordalbingiens au nord de l’Elbe. Chaque tribu obéissait à un chef élu, et une Diète nationale se tenait tous les ans sur les bords du Weser.

Tel était ce peuple contre lequel les Franks devaient guerroyer pendant trente-trois ans, guerre commandée par la nécessité de défendre les royaumes conquis et d’arrêter au Nord, comme au Midi, le double mouvement d’invasion qui, exécuté à la fois par les Arabes et par les dernières hordes germaniques, menaçait de déposséder les nouveaux maîtres de l’Europe occidentale. Peppin avait déjà commencé cette double lutte qui, bien que d’un caractère essentiellement défensif, dut aller au-devant du danger. Comptant à juste titre sur l’appui de l’Église, il avait exigé des Saxons qu’ils souffrissent la libre prédication du christianisme. Mais ils répondirent aux enseignements de saint Libwin par la destruction de l’église de Deventer, dont ils massacrèrent les desservants (772). Le motif religieux s’ajoutant à la raison politique, le roi des Franks se jeta aussitôt sur la Saxe, prit Ehresburg, la principale forteresse de l’ennemi, et brisa l’Irmensul (Hermann Saül). Tel fut le début de cette guerre d’extermination dans laquelle les Saxons défendirent désespérément leurs dieux et leur liberté.

Au milieu de la campagne de Lombardie, un nouveau soulèvement rappela Karl-le-Grand de l’autre côté du Rhin. Il partit avec toutes les forces dont il pouvait disposer, pénétra au delà du Weser, écrasa séparément les Wesphaliens, les Angrariens, les Ostphaliens, et imposa le baptême aux vaincus. En 776, au moment où il venait de châtier la félonie du duc de Frioul, il apprit que les Saxons avaient repris les armes. Il accourut et les battit près des sources de la Lippe, où il construisit le château de Lippspringe qui reçut, ainsi que Ehresburg, une garnison formidable. Les vaincus durent payer un tribut, embrasser le christianisme, livrer des otages et reconnaître Karl-le-Grand pour leur souverain, ce qu’ils jurèrent dans la grande Diète de Paderborn (777). Mais le nouveau chef de la nation, Witikind, ne parut pas à cette assemblée. Il était allé chercher des libérateurs au fond de la Scandinavie.

En Espagne, Abd-el-Rahhman Ier, vainqueur des Émyrs dissidents, ayant à la fois repoussé les Africains et réprimé les chrétiens des Asturies, dut tenir tête, sur un autre point, à un plus formidable ennemi. Les Walis de Saragosse et de Huesca offrirent au roi frank la suzeraineté de leurs provinces. Karl entra dans la Péninsule par Saint-Jean-Pied-de-Port, tandis qu’une autre armée se dirigeait sur la Catalogne, dont la capitale, Barcelone, résista à toutes les attaques des chrétiens. Pampelune et Saragosse furent prises ; mais, d’autres dangers ayant surgi, Karl se hâta de repasser les Pyrénées. C’est pendant cette retraite que son arrière-garde fut écrasée à Roncevaux, par des montagnards vascons et navarrais, qui voulaient piller le butin des Franks. Là périt le paladin Roland, comte des Marches de Bretagne, neveu de Karl, aussi fameux dans les légendes qu’inconnu dans l’histoire. Le roi frank remit la vengeance de ce désastre et se contenta de faire pendre Lupus, duc des Vascons (778).

Après le départ précipité de Karl et la défaite d’un fils de Youzouf, Abd-el-Rahhman victorieux et tranquille au dedans et au dehors, sage, clément, ami des sciences et des lettres, ne songea plus qu’aux soins de son Empire. Il créa des ports, des routes, des canaux, des bains et des fontaines. Les villes furent assainies et embellies ; le commerce maritime prit un prodigieux développement, et l’agriculture devint une véritable science dans laquelle les Arabes n’eurent point de rivaux. Abd-el-Rahhman éleva la mosquée de Cordoue, al-Djâmi, qui surpassa en magnificence tous les monuments anciens. Il fonda, dans les principales villes, des bibliothèques publiques, et dans son propre palais une Académie où furent appelés tous les savants illustres de l’Islam. Il mourut en 787 ; Heschâm, le plus jeune de ses fils, fut son successeur.

Witikind avait reparu, vers 778, au milieu des Saxons, et tous les guerriers, oublieux des serments de Paderborn, se levèrent depuis la Lippe jusqu’à l’Elbe. Les chefs d’Austrasie et d’Alamanie les repoussèrent d’abord, ce qui permit de prendre des dispositions pour une campagne plus décisive. Au printemps, Karl-le-Grand se mit à la tête de l’armée, et, dans la grande bataille de Buckholz, écrasa Witikind qui s’enfuit chez les Danois. Le vainqueur mit tout le pays à feu et à sang, dispersa dix mille familles dans les cantons déserts de la Belgique et de l’Helvétie, et contraignit les vaincus à se convertir définitivement, sous peine de massacre. Les Saxons furent privés de leurs assemblées politiques, de leurs juges remplacés par des comtes franks, de leur culte, car une loi punit de mort le refus du baptême et même l’infraction du jeûne quadragésimal ; de plus ils furent dépouillés de leurs biens, et presque tout leur pays fut partagé entre les évêques, les abbés et les prêtres, à condition pour ceux-ci d’y prêcher et d’y baptiser. Telle fut l’origine de ces riches prélatures qui, pendant près de dix siècles, exercèrent tous les droits de suzeraineté ; elles formeront dans les constitutions ultérieures de l’Allemagne, les principautés ecclésiastiques. Les évêchés établis à Minden, Halberstadt, Munster, Hildesheim, Verden, Paderborn, Brême et Osnabruck furent la récompense des serviteurs zélés de l’Église. Ces mesures de pacification furent arrêtées à la Diète de Horheim, en 780.

La soumission de plusieurs petits peuples voisins, et de quelques princes tributaires, de bons rapports avec la cour de Constantinople, enfin la tranquillité générale à l’intérieur inspiraient à Karl-le-Grand une entière sécurité, quand Witikind, sortant une seconde fois de la Scandinavie, appela son peuple au combat (782). Les compagnons du héros accoururent avec le même enthousiasme et battirent les Franks commandés par les comtes Geilon, Aldgise et Wolrad, qui périrent tous trois. Karl vengea cruellement la défaite de ses lieutenants ; il se fit livrer quatre mille des principaux guerriers et les fit égorger jusqu’au dernier dans les plaines de Verden (782). Cet effroyable massacre fut le signal d’une insurrection générale. Le roi frank dut mettre en œuvre toutes ses forces pour tenir tête à cette nation désespérée. Trois victoires remportées, l’une par son fils Karl, sur la Lippe, les deux autres par lui-même à Detmold et à Osnabrück, ne suffirent pas à épuiser la résistance (784). Il passa un hiver dans les neiges de la Saxe qu’il dévasta systématiquement, afin qu’après le fer et le feu, la famine eût raison de ces indomptables ennemis. Au printemps, rassuré par les ruines qu’il avait amoncelées, il se disposait à prendre quelque repos, lorsqu’il apprit que Witikind et son frère Albo armaient encore sur la rive droite de l’Elbe. Il se résigna enfin à leur faire des propositions de paix et leur envoya des otages. Witikind accepta les offres du vainqueur, vint recevoir le baptême à la Diète d’Attigny-sur Aisne et disparut de l’histoire (785). Pendant huit ans la tranquillité régna en Saxe.

Au moment où s’accomplissait cette pacification qui avait coûté tant de sang, Karl fut instruit par le pape Adrien qu’une vaste coalition se formait contre lui. Le fils de Didier, Adalgise, avait gagné l’impératrice d’Orient, Irène, entraîné le duc de Bénévent et les Arabes, obtenu l’appui du duc de Bavière, Tassillon, allié secrètement avec les Avars. Ce danger fut promptement conjuré. Le prince lombard Grimoald, investi par le roi du duché de Bénévent, livra aux troupes grecques un combat décisif où périt Adalgise. Deux armées marchèrent contre les Bavarois qui n’osèrent pas résister, et le dernier des Agilolfinges, Tassillon, condamné à mort par l’assemblée d’Ingelheim pour crime de félonie, fut relégué par grâce spéciale au monastère de Jumièges (788). On divisa la Bavière en comtés, comme on avait fait de l’Aquitaine. L’année suivante, les Franks passèrent l’Elbe pour protéger les Obotrites du Mecklembourg contre les attaques des Wilzes, puissante peuplade slave qui occupait le Brandebourg et la Poméranie occidentale. Deux expéditions, entreprises contre les Avars en 791 et 793, furent entravées par une révolte des Saxons. Il fallut encore livrer de terribles combats pour réduire ce peuple. En 794, le tiers des habitants fut dispersé, dans les Gaules et l’Italie, hommes, femmes et enfants, et remplacé par des Slaves Obotrites. Dès que les Franks eurent abandonné leurs quartiers d’hiver, les Saxons transalbins massacrèrent les commissaires royaux chargés de lever le tribut. Karl irrité envoya son fils sur l’Elbe, et s’avançant lui-même jusqu’à Minden, porta l’extermination dans tout le pays (798). Les derniers combattants de la nation subjuguée s’enfuirent chez les Slaves et les Danois. La paix, imposée dès lors, et sanctionnée plus tard à la Diète de Saltz (803), régna enfin depuis le Rhin jusqu’à l’Oder, et depuis l’Océan jusqu’aux sources de l’Elbe.

Les discordes qui agitaient la plupart des tribus Huniques permirent alors à Karl de reprendre ses projets contre les Avars. Il donna le commandement de l’expédition à son fils Peppin, qu’il avait fait roi d’Italie. L’avant-garde, conduite par un chef slave, nommé Wonomir, fraya le chemin du Ring, camp général des Barbares, situé entre le Danube et la Theiss, non loin du village royal qu’avait habité Attila. Précédé par le duc de Frioul et les comtes de Bavière, à la suite de plusieurs combats qui dévastèrent la Pannonie, Peppin alla camper dans le Ring où il reçut la soumission des divers khans du peuple vaincu. La nation des Avars, en partie dispersée, en partie détruite, conserva pour chef un Chagan indigène qui embrassa le christianisme et devint tributaire des Franks (796).

Karl avait longtemps toléré les infractions aux traités, commises par les Bretons d’Armorique. Il dut enfin charger le comte Guy, gouverneur de la Marche angevine, de réduire ce peuple encore sauvage. Le pays fut envahi par des forces imposantes et replacé sous la domination franke. Les armes des principaux chefs, ornées de leurs noms, furent portées en trophée au roi qui rétablit dans leurs possessions les Mac-Tiernes, sous promesse jurée d’obéir désormais (799).

Depuis la journée de Roncevaux, les comtes franks de la frontière parvenaient difficilement à faire respecter l’autorité de Karl sur quelques points de l’Aragon et de la Catalogne. Lorsque la défaite des frères aînés d’Heschàm Ier et la répression du Wali révolté de Catalogne, permirent au jeune khalyfe de publier la guerre sainte (Al-Djihêh) contre les infidèles, le Wali de Valence, Abou-Othman, vint prendre position sur la frontière, et l’émyr Abd-el-Malek, chassant dans les montagnes les chrétiens de la Celtibérie, passa les Pyrénées, ravagea sans obstacle la Narbonnaise et la Septimanie (793), et rentra en Espagne avec un immense butin. La seule part du khalyfe, qui en représentait le cinquième, s’éleva à plus de quarante-cinq mille dinars qu’il consacra à l’achèvement de la mosquée de Cordoue. Heschâm Ier, surnommé Al-Radhy, le Bon, et Al-Adel, le Juste, mourut en 796 et laissa le trône à Al-Hhakem (le Savant), son fils.

À l’avénement de ce dernier, les hostilités recommencèrent. Alphonse-le-Chaste, roi d’Oviedo de Galice, qui se disait vassal de Karl-le-Grand, fit une incursion jusqu’à Lisbonne, pendant que les lieutenants de Louis, (Hlowigh) roi d’Aquitaine, sous la tutelle de son père, s’emparaient de Gerona, de Lérida, de Pampelune et de Huesca. Al-Hhakem accourut et repoussa l’ennemi ; mais les Franks rentrent en Catalogne, et Barcelone, assiégée pendant deux ans, capitule en 800. Le jeune roi Louis y établit un arsenal de guerre avec une garnison nombreuse. Cette conquête eut pour résultat la réunion de la Marche d’Espagne à l’empire frank qui n’eut plus de démêlés sérieux avec le khalyfat d’Occident.

À la mort du pape Adrien (795), Léon III, élu à sa place, s’était hâté d’envoyer au roi des Franks, en sa qualité de patrice, l’étendard de l’Église romaine, en lui demandant la continuation de son patronage. En 799, le primicier et le sacellaire de la cour pontificale, tous deux neveux d’Adrien, aidés par un grand nombre de conjurés, enlevèrent le pontife Léon, un jour que, monté sur sa haquenée, il se rendait du palais de Latran à l’église Saint-Laurent. Ils le séquestrèrent dans un couvent d’où il parvint à s’évader, grâce au dévouement du duc de Spolète, Winigise. Léon se réfugia auprès de Karl qui tenait une Diète à Paderborn. Comblé d’honneurs et de respects, il repartit bientôt, entouré d’une escorte nombreuse et reprit possession de son siège. On chargea sept évêques et trois comtes d’examiner la valeur des accusations formulées par le primicier et le sacellaire contre le pontife. Faute de preuves produites, les accusateurs furent déportés.

À la suite de négociations mystérieuses dont les événements allaient divulguer le secret, Karl arriva dans Rome, vers la fin de l’année 799. Pour terminer la querelle de Léon et de ses ennemis, il convoqua, en vertu de la juridiction attachée à son titre de patrice, une commission d’évêques chargée d’un nouvel examen. Les évêques déclarèrent qu’il ne leur appartenait pas de juger le siége Apostolique, chef de toutes les Églises. Karl fut satisfait de la réponse des évêques et l’affaire n’eut pas d’autres suites.

Quelques jours après, le roi frank étant venu entendre la messe, le jour de Noël, priait debout devant l’autel, le front incliné, quand le pape lui mit une couronne sur la tête, aux acclamations de la foule qui remplissait l’église : « À Charles Auguste, couronné de la main de Dieu, grand et pacifique Empereur des Romains, vie et victoire ! » Le roi des Franks feignit l’étonnement et l’embarras, peut-être pour donner le change à ses Austrasiens que ce retour aux traditions romaines pouvait mécontenter. Il déclara même que s’il avait pu prévoir le dessein du pontife, il l’aurait déjoué par son absence, malgré la solennité de la fête, et blâma Léon de lui avoir imposé, sans égard pour sa faiblesse, de nouveaux devoirs dont il aurait à répondre devant Dieu. Toutefois, cédant à la nécessité, il accepta le sceptre impérial et s’engagea à maintenir la foi et les priviléges de l’Église, suivant ses lumières et son pouvoir. De magnifiques offrandes, déposées par lui et par ses enfants sur le tombeau du saint apôtre Pierre, furent le premier gage de cette promesse. C’est ainsi que le fils de Peppin-le-Bref fit revivre la dignité impériale d’Occident, trois cent vingt-quatre ans après qu’elle s’était éteinte dans la personne de Romulus Momillus Augustulus.

Cet événement, qui livra la succession des Césars à un conquérant barbare, peut être considéré comme le couronnement et la légitimation de l’invasion germanique. Héritier de toutes les prérogatives des Empereurs, dominateur de l’Italie et de l’Église, Karl-le-Grand venait de se placer au niveau des Césars de Byzance, et bien au-dessus des anciens rois Franks.

Dans le dessein de réunir les deux empires et les deux Églises d’Orient et d’Occident, le pape tenta de négocier un mariage entre Karl-le-Grand et l’impératrice Irène, qui venait de s’emparer du pouvoir suprême en faisant crever les yeux à son propre fils, Constantin Porphyrogénète, avec tant de barbarie que celui-ci expira au bout de quelques jours des suites de l’opération. Les négociations n’aboutirent pas, à cause de l’opposition intéressée du ministre byzantin Aétius. En outre, humiliés déjà d’être gouvernés par une femme et redoutant de devenir les sujets d’un barbare couronné, les Grecs ameutèrent le peuple, proclamèrent empereur le patrice Nicéphore, et envoyèrent l’impératrice Irène pleurer sa grandeur déchue dans un monastère de Lesbos. À son retour d’Italie, Karl-le-Grand se rendit à Aix-la-Chapelle, où il reçut les ambassadeurs des rois de Sussex, de Northumberland, d’Écosse, de Galice, de la cour de Constantinople et du Commandeur des Croyans, l’Abàsyde Haroun-al-Raschid. Ce khalyfe de Bagdad, qui remplissait alors l’Orient de sa renommée, lui envoya les clefs du Saint-Sépulcre, et, parmi d’autres présents d’une grande richesse, une horloge à roues d’un travail merveilleux, des tentes de soie, des singes du Bengale, des parfums d’Arabie, et un magnifique éléphant qui excita la surprise et l’admiration des Franks. Ces hommages du souverain Abàsyde, rendus à un monarque chrétien, avaient surtout pour but d’entretenir l’inimitié des Franks contre les musulmans d’Espagne.

Karl-le-Grand, âgé de soixante ans, confia désormais à ses fils et à ses lieutenants le soin de défendre ses conquêtes. Il s’occupa presque exclusivement de l’administration de ses États qui s’étendaient de l’Elbe en Germanie à l’Èbre en Espagne, de la mer du Nord à la Calabre, et comprenaient les royaumes d’Austrasie, de Neustrie, de Bourgogne, d’Aquitaine, l’exarchat de Ravenne, le duché de Rome, celui de Gothie, les Marches d’Espagne, la Lombardie, la Bavière, la Saxe et les nations tributaires, occupant le pays compris entre l’Elbe et l’Oder, les montagnes de Bohême et les Karpathes le Danube et la Theiss, la Raab et la Save. Malgré le désordre immense contre lequel il lutta énergiquement, sans jamais parvenir à le vaincre, Karl-le-Grand, dans son grand système d’administration monarchique, fit le premier un véritable essai d’organisation gouvernementale. Afin de connaître approximativement l’importance des ressources de l’État, il ordonna de dresser un cadastre de toutes les propriétés territoriales, évaluées d’après le nombre des manses ou manoirs d’une superficie de douze arpents chacun. L’aristocratie franke fut contrainte de participer aux affaires d’intérêt général. Les dons volontaires qu’on faisait jadis au roi furent peu à peu convertis en une sorte d’obligation dont les propriétaires eux-mêmes n’étaient pas exempts. Le service militaire fut imposé à tous les citoyens, suivant l’étendue de leurs propriétés territoriales. Tout possesseur d’au moins trois manoirs fut tenu de marcher en personne ; ceux qui n’en possédaient qu’un ou deux se réunissaient afin que trois manoirs fournissent toujours l’équipement d’un guerrier ; enfin, les possesseurs de biens meubles valant cinq sous d’or se réunissaient au nombre de six pour équiper un d’entre eux. Les ecclésiastiques furent personnellement exemptés de ce recrutement, en 803, à condition toutefois d’envoyer leurs hommes bien armés, et cette exception s’étendit bientôt aux attachés d’un grand nombre d’abbayes. Une surveillance active, mais très-souvent vaine, fut exercée pour empêcher les spoliations continuelles dont les grands, ducs, comtes, évêques, abbés, se rendaient coupables envers les propriétaires de petits alleux. La propriété des alleux étant pleine, héréditaire, perpétuelle, et celle des bénéfices précaire, dépendante, tout au plus viagère, les possesseurs de bénéfices employaient tous les moyens pour les convertir en alleux. Quelques-uns imaginaient de les donner à des tiers pour les racheter ensuite eux-mêmes sous le nom d’alleux. Bref, dans l’espace de soixante ans, les bénéfices acquirent la stabilité des alleux. Le régime féodal prenait peu à peu possession de la propriété.

Karl-le-Grand fit les plus grands efforts pour entraver la hiérarchie féodale qui se constituait. S’il ne retira point aux seigneurs la juridiction qu’ils exerçaient dans leurs terres, il étendit sa surveillance sur tous les dépositaires du pouvoir par l’institution des Missi Dominici ou envoyés royaux dont les attributions principales consistaient à examiner les actes de toutes les magistratures, en les soumettant au contrôle de la suprématie monarchique. Les Missi Dominici, en cas d’excès de pouvoir, imputables aux comtes, aux évêques ou autres officiers publics, réformaient les prévarications juridiques, sous réserve de l’appel au prince, qui était pour tous un droit et parfois un devoir. Pour hâter la liquidation des procès, le nombre des plaids locaux (Placita) fut fixé à trois par an. Afin d’empêcher que les juges ne manquassent à ces tribunaux, on institua les Scabini ou échevins, dont sept au moins, nommés par les hommes libres de chaque circonscription, étaient tenus de se rendre aux plaids, sur la convocation du comte ou du centenier. Les recours à la justice souveraine étaient déférés à l’une des trois cours supérieures. Les affaires d’importance secondaire étaient jugées par la cour Palatine, que présidait le Comte du Palais, dont le subordonné immédiat était le Chancelier, appelé un jour à prendre sa place. Le roi, siégeant en son conseil, prononçait sur les réclamations d’un plus haut intérêt ; s’il croyait devoir en référer à la nation, il renvoyait lui-même la cause devant l’Assemblée générale, constituée en cour suprême, qui seule avait le privilége de juger les ducs, les comtes, les grands officiers, et même les souverains tributaires.

Des institutions libres, apportées de Germanie et tombées peu à peu en désuétude, il ne subsistait guère que l’usage de tenir chaque année deux Diètes générales qui, par leur composition et leurs attributions, étaient moins une expression de la volonté nationale qu’un simple moyen de gouvernement. Ces assemblées se composaient des grands dignitaires de l’État, et chaque comte était tenu d’amener avec lui douze échevins ou Rachimburgs qui, n’ayant pas le droit de prendre part aux délibérations, ne devaient guère trouver occasion de défendre efficacement les intérêts de leur classe. Du reste, les représentants eux-mêmes de l’aristocratie laïque et religieuse n’avaient dans l’assemblée que la faculté d’étudier les propositions royales pour les amender respectueusement, et surtout pour les approuver. Néanmoins, chacun des deux ordres pouvait adresser des pétitions au roi, qui les prenait parfois en considération. Karl-le-Grand, en effet, s’était réservé l’initiative des propositions et la décision suprême. Après avoir fourni ses lumières et donné ses conseils, l’assemblée manifestait son assentiment par la formule placet, trois fois répétée en acclamation. Les décrets émanant de ce corps délibérant, revêtus de la sanction royale, prenaient en général le titre de Capitulaires. Quand ils avaient reçu toutes les signatures requises pour devenir exécutoires, le Chancelier en donnait des copies aux archevêques et aux commissaires royaux qui avaient mission de les promulguer dans les assemblées provinciales.

En résumé, les réformes législatives de Karl-le-Grand se bornèrent à des modifications introduites dans les divers codes Barbares, et d’après le témoignage même d’Eginhard, à l’addition aux anciennes lois de quelques articles imparfaits. Aucune innovation essentielle ne fut apportée dans la procédure des causes civiles et criminelles. Le jugement de Dieu resta en vigueur avec ses épreuves « du combat, de l’eau et du feu. » Le Weregeld, ou composition pécuniaire, fut même rendu obligatoire par Karl-le-Grand, puisqu’il infligea la prison ou l’exil à tous ceux qui se refusaient à l’expiation de leurs délits ou de leurs crimes moyennant une somme d’argent. Le fisc prélevant toujours une amende proportionnelle au montant de chaque composition, l’abolition du Weregeld aurait diminué les revenus de la couronne et des officiers judiciaires. C’est ce qui explique le maintien de cette révoltante disposition légale qui favorisait chez le riche les plus mauvais instincts de vengeance et d’iniquité.

Les charges personnelles et réelles qui pesaient sur les hommes libres avaient remplacé les impôts publics. Outre le service militaire, les prestations locales pour l’entretien des routes, des ponts, les propriétaires étaient obligés de fournir les moyens de transport au roi, à ses agents et aux ambassadeurs étrangers. Le trésor du prince était uniquement alimenté par les revenus de ses domaines, par les dons en nature, jadis volontaires, des bénéfices civils et ecclésiastiques, par les tributs des pays conquis. Avec le clergé de ses États, le nouvel empereur dépassa la générosité de ses prédécesseurs ; il généralisa la prestation de la dîme dont il assura le payement en la mettant au rang des obligations légales.

Plusieurs ordonnances royales consacrèrent le droit juridictionnel de l’Église, qui s’étendit jusqu’aux crimes capitaux. Bien plus, elles investirent les évêques d’attributions redoutables en leur reconnaissant le droit d’investigation sur les méfaits de toute sorte commis dans leurs diocèses. Cependant, Karl restreignit le droit d’asile en refusant ce privilége aux assassins, et ordonna l’extradition des criminels réfugiés dans les terres ecclésiastiques, sous peine d’amende en cas de résistance. Il rendit au clergé et au peuple, sauf d’assez fréquentes exceptions, la libre élection des pasteurs et censura les hauts prélats qui, rivalisant d’ostentation avec les seigneurs laïques, ne se montraient qu’entourés d’un fastueux cortège de vassaux, de veneurs, de chevaux et de chiens de chasse.

Au milieu de l’ignorance générale, Karl-le-Grand fit de louables efforts pour relever ses peuples de leur abaissement intellectuel. Il sut, par sa libéralité, s’entourer des hommes de son temps les plus renommés pour leur savoir ; il les encouragea toujours et partout. Les savants qui l’ayant suivi en Gaule voulaient rentrer dans leur patrie, ne lui devenaient point étrangers : il en donna la preuve à l’égard de Pierre de Pise et de Paul Warnefried. Les rudes guerriers d’Austrasie purent se familiariser avec la langue latine dans le commerce des italiens Théodulfe, et Paulin d’Aquilée. Il faut encore nommer Leidrade, Clément d’Irlande, Smaragde, abbé de Saint-Michel, Angilbert, abbé de Saint-Riquier, saint Benoît d’Aniane, Riculfe et Éginhard, qui fut le secrétaire du roi frank, écrivit les annales de l’époque, et inspiré par son sujet sut s’élever au ton de l’histoire véritable. Mais le plus remarquable de ces littérateurs fut le diacre anglo-saxon Alcuin, supérieur à ses contemporains par sa vaste instruction. Il sortait de l’école d’York où l’on enseignait déjà, comme à Kantorbéry, la grammaire, la théologie, la rhétorique, l’astronomie, la jurisprudence, la poésie et la chronologie. Karl-le-Grand qui, à trente-deux ans, ne savait pas lire, profita des leçons d’Alcuin, et parvint à parler le latin avec la même facilité que le tudesque, sa langue maternelle. Il apprit également à écrire, mais il ne devint pas un scribe habile. On dit qu’il participa au travail de la révision et de la correction des manuscrits sacrés, que dirigeaient des Grecs et des Syriens. Autour de lui se forma une sorte d’académie, dite École du palais, dans laquelle les illustrations du temps, l’empereur lui-même, ses trois fils, sa sœur, sa fille, changeaient leurs noms germaniques pour des surnoms empruntés à la littérature ancienne. Sous l’impulsion d’Alcuin, un capitulaire prescrivit l’établissement d’écoles élémentaires pour enseigner aux enfants la lecture, le chant d’église, le calcul et la grammaire. Plusieurs grands monastères devinrent des centres d’étude, entre autres ceux de Ferrières en Gâtinais, de Fulde, dans le diocèse de Mayence, de Reichenau, dans celui de Constance, d’Aniane, en Languedoc, de Saint-Vandrille de Fontenelle en Normandie. Outre le latin, peut-être le grec, on y enseigna les sept arts libéraux, grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, astronomie, musique, suivant une prétendue méthode d’Aristote qu’on revêtit de formes chrétiennes et dont l’autorité fut imposée à toutes les écoles. Depuis les bords de la Loire jusqu’aux frontières slaves de l’empire, la langue des anciens Germains régnait sans partage ; il ne restait de souvenir du latin vulgaire que dans les populations du sud dont l’idiome grossier, nommé langue romaine rustique, fût la source des patois méridionaux. Éginhard rapporte que l’empereur voulut composer une grammaire franke ou tudesque, dans l’intention d’imposer à tous ses États la langue des conquérants ; mais il renonça à ce projet et se borna à faire recueillir les vieux chants de guerre des peuples germains, dont l’Edda et les Nibelungen nous conservent les débris.

À la réalité de sa puissance, Karl ajouta la pompe extérieure et se plut à opposer aux magnificences de sa cour la simplicité de sa personne. La continence ne fut pas une de ses vertus. Il eut un grand nombre de femmes et de concubines qu’il entraînait dans ses plus lointaines expéditions. De ces unions, naquirent plusieurs enfants, parmi lesquels Karl, Peppin et Hlowigh (Louis), seuls considérés comme héritiers du trône ; un quatrième, Peppin-le-Bossu, fut enfermé dans un cloître en 792, pour avoir conspiré le meurtre de son père et de ses frères. Les nombreuses filles de l’Empereur remplirent le palais de désordres.

Un poëte du temps nous a conservé le tableau de cette famille impériale réunie aux portes d’Aix-la-Chapelle pour une chasse somptueuse : « Le roi Karl paraît au milieu du cortége des courtisans ; ses hautes épaules dominent la foule entière, et sur son visage souriant mille feux étincellent, car un cercle d’or entoure sa noble tête. Les ducs et les premiers d’entre les comtes le suivent. C’est alors que, longtemps attendue, la reine sort de son royal appartement, entourée d’une cohorte nombreuse, la belle Luitgarde, que le roi Charles a nommée son épouse. Son cou brille du tendre coloris de la rose ; l’écarlate est moins vif que sa chevelure qu’il enlace ; des bandelettes de pourpre ceignent son front blanc ; des fils d’or retiennent les pans de sa chlamyde ; des pierres précieuses enrichissent un diadème de clair métal dont sa tête est couronnée ; le lin de sa robe a deux fois été trempé dans la pourpre, et sur ses épaules descendent des colliers brillants. Les rangs s’ouvrent, et la reine, menant après elle une suite de belles jeunes filles, s’avance entre les grands, sur un cheval au port superbe. Voici le jeune Karl qui, par sa tenue, par son visage, ressemble à son père, dont il porte le nom glorieux. Suivant sa coutume, il presse les flancs d’un coursier fougueux. Auprès de lui se montre Peppin. Le son du cor retentit. Bientôt paraît le resplendissant bataillon des jeunes filles. La première est Rothrude. À ses pâles cheveux s’enlace un bandeau violet que décorent plusieurs rangs de perles. Près d’elle voici Berthe au cœur viril, Gisèle, Rhodaïde, Théodrade dont la robe est rehaussée de peaux de taupes, vierge qui aime à chausser le cothurne de Sophocle. Assise sur un blanc coursier, la pieuse fille du roi Karl va pénétrer dans la forêt. Enfin Hiltrude paraît, et

le sénat ferme la marche. »

NEUVIÈME SIÈCLE.



Malgré la puissance, la prospérité apparente du nouvel Empire d’Occident, on pouvait déjà pressentir sa ruine. La vaste étendue des royaumes conquis rendait bien difficile l’exercice effectif de la souveraineté et Karl-le-Grand avait jugé nécessaire de partager sa succession. Son Empire, formé de trois éléments principaux, souvent hostiles, peuples d’origine franke, populations gallo-romaines et nation lombarde, se prêtait à ce partage entre ses trois fils. Cette disposition fut donc approuvée et arrêtée dans le champ de mai de Thionville (806). Deux de ses fils, déjà pourvus, Louis, roi d’Aquitaine, et Peppin, roi d’Italie, obtinrent un accroissement de territoire. L’aîné Karl, fut déclaré héritier de l’Austrasie et de la Neustrie, c’est-à-dire du royaume des Franks et de la dignité impériale.

Dans le Nord, comme dans le Midi, les traités n’étaient jamais que des trêves, et la paix générale de Saltz (803) ne fut qu’un armistice. Beaucoup de Saxons, réfugiés dans le Jutland, dans les îles Kimriques et dans la péninsule scandinave, reparurent en armes sous le nom de Danois ou de Northmans. D’un autre côté, les Tchèques ou Bohémiens, devenus limitrophes de l’Empire, commirent de telles déprédations sur les frontières saxonnes qu’il fallut les attaquer vigoureusement. Le prince Karl remporta sur eux une victoire où leur duc Lekho perdit la vie. Le chef des Wilzes ou des Sorabes, Milidokh, subit le même sort. Ces succès n’arrêtèrent point la marche de Godfried, roi supérieur (Ober-Honung) du Sleswig et du Jutland, qui entreprit de reconquérir les anciennes possessions des Saxons nordalbingiens. Il battit les Obotrites, mais ceux-ci lui vendirent si chèrement la victoire qu’il n’osa pas attendre l’arrivée du prince Karl et qu’il rentra dans ses États. Pour lui fermer l’accès du continent, on fortifia le château de Hobhecok (Hambourg), et l’on fonda une ville franke, Essenfeld, à l’endroit où la Sture se jette dans l’Elbe. Au milieu de ces guerres défensives, on apprit qu’une flotte de deux cents vaisseaux, montée par des Northmans, avait paru sur les côtes de Frise, qu’elle avait ravagé toutes les îles de ces parages, et qu’une armée débarquée sur le continent, avait vaincu trois fois les Frisons. Karl-le-Grand quitta son palais d’Aix-la-Chapelle pour marcher en personne contre ces nouveaux envahisseurs. Dès qu’il eut rassemblé ses troupes à Lippeheim, il apprit que la flotte danoise était repartie, que le roi Godefried avait été assassiné par un de ses gardes, et, enfin, que son fils Peppin était mort à Milan (810). Revenu à Aix-la-Chapelle, il y reçut les ambassadeurs des divers peuples qui lui faisaient la guerre et conclut la paix.

Toutefois, il ne négligea pas de pourvoir à la défense des côtes. Il visita lui-même ses ports de mer pour surveiller la construction des vaisseaux destinés à la protection du littoral. Gand et Boulogne devinrent les arsenaux et les chantiers de sa marine, et son fils Louis reçut l’ordre de préparer une flotte sur la Garonne et une autre sur le Rhône. Déjà le connétable Burkard, à la tête d’une escadre, la première dont il soit fait mention à cette époque, avait remporté plusieurs avantages sur les Sarrasins dans les eaux de la Corse et de la Sardaigne.

Peu de temps après son retour dans sa résidence impériale, Karl-le-Grand perdit l’aîné de ses fils, Karl, roi de Germanie, qui ne laissait pas de postérité (811). Le vieil empereur disposa par testament de toute sa propriété mobilière en legs pieux, ne réservant qu’un douzième pour être partagé entre ses héritiers directs. Puis il convoqua l’Assemblée générale à Aix-la-Chapelle, pour régler de nouveau la succession au trône. Bernard, fils de Peppin, fut investi de la royauté d’Italie et partit pour la Lombardie avec un descendant de Karl-Martel, Wala, chargé de la régence. Louis fut reconnu héritier de tous les autres États et proclamé solennellement empereur et roi (813).

Karl-le-Grand mourut le 28 janvier 814, à l’âge de soixante-douze ans. Il en avait régné quarante-sept sur les Franks, quarante-trois sur les Lombards, quatorze sur l’Empire d’Occident. Il fut enterré à Aix-la-Chapelle, dans l’église Sainte-Marie qu’il avait bâtie. Sa prodigieuse activité s’était déployée dans cinquante-trois expéditions qu’il conduisit pour la plupart en personne ; une contre les Aquitains, cinq contre les Lombards, dix-huit contre les Saxons, sept contre les Arabes d’Espagne, une contre les Thuringiens, quatre contre les Avars, deux contre les Bretons, une contre les Bavarois, quatre contre les Slaves, cinq contre les Sarrasins d’Italie, deux contre les Grecs et trois contre les Danois. Karl-Martel et Peppin avaient ébauché l’œuvre d’organisation monarchique dans les contrées conquises par les Barbares de Germanie ; Karl-le-Grand la compléta, et rendit pour un temps à la royauté la puissance qu’elle avait perdue avec les derniers Mérovingiens. C’est pourquoi, bien que n’étant ni le premier de sa race, ni l’auteur de son élévation, il éclipsa la gloire de son père et de son aïeul, et donna son nom à la seconde dynastie.

À peine monté sur le trône, Louis Ier, surnommé le Pieux par ses contemporains et le Débonnaire par la postérité, s’efforça de mettre un frein aux mœurs dissolues que son père avait tolérées dans le palais, livré aux intrigues féminines. Des commissaires impériaux reçurent l’ordre d’aller inspecter les provinces et d’y réprimer sévèrement les attentats à la propriété et à la liberté commis par les grands contre leurs administrés. Il fit revivre une loi qui annulait les donations acceptées par l’Église, au préjudice des enfants et proches parents du donateur. Il réunit deux conciles pour travailler au rétablissement de la discipline parmi les moines et les membres du clergé séculier. Les règles de saint Augustin, de saint Grégoire, de saint Benoît furent imposées à toutes les congrégations. Les baudriers militaires, les éperons d’argent, les vêtements magnifiques furent interdits aux évêques, aux abbés, aux prêtres. On décréta que la dixième partie des revenus de chaque église épiscopale serait consacrée à l’entretien d’une maison hospitalière pour les pauvres et les voyageurs. On prescrivit aux chanoines le travail et l’étude ; on voulut ramener à la gravité primitive l’institution monastique (815).

Ces réformes eurent pour effet immédiat de créer à Louis de redoutables ennemis. Pour vaincre tant de résistances intéressées, il eût fallu une fermeté de caractère dont n’était point doué le fils du grand Karl.

La même nécessité qui avait porté Karl-le-Grand à donner des royaumes à ses fils, détermina Louis à faire approuver le partage de ses États par une diète réunie à Aix-la-Chapelle (817). Lother, son fils aîné, reconnu pour héritier présomptif, fut associé à l’Empire ; ses deux autres enfants furent créés rois : Peppin obtint l’Aquitaine, la Gascogne et le Nivernais ; Louis eut la Bavière, la Pannonie et la Bohême. Tous deux étaient soumis à la suprématie de Lother et ne pouvaient, sans son autorisation, déclarer une guerre, conclure un traité de paix ni céder une ville. Quant au royaume d’Italie, il devait rentrer sous l’autorité de l’empereur Lother à la mort de son père. Exclu de ce partage, Bernard réunit toutes les cités italiennes dans une sorte de fédération et alla prendre position dans les passages des Alpes qu’il fortifia. L’armée impériale vint l’y attaquer, et les Austrasiens n’eurent qu’à paraître pour mettre en déroute les rebelles Lombards. Bernard se rendit à Châlons-sur-Saône pour y implorer le pardon de son oncle. Il fut livré avec ses complices à la Diète d’Aix-la-Chapelle qui prononça contre lui et les siens une condamnation à mort (818). Louis commua la peine et se contenta de faire crever les yeux à son royal neveu, qui ne put survivre à ce supplice. Le gouvernement de l’Italie fut remis à Lother qui alla se faire couronner à Rome par le pape Pascal Ier, et qui fit de nouveau décréter par le sénat, par le clergé et par le peuple la suprématie des Empereurs d’Occident sur le pouvoir spirituel (823). Lorsque Grégoire IV fut élevé au pontificat, son élection fut soumise à l’examen et à l’approbation d’un délégué impérial (829).

Cependant Louis avait déjà donné une preuve de faiblesse, dont son autorité devait bientôt souffrir. Accablé de remords, au souvenir du supplice infligé à Bernard et à ses amis, il avait convoqué en 822 une assemblée générale à Attigny, afin d’y faire une confession publique de ses fautes devant les prélats et les seigneurs du royaume. Il se soumit même à une pénitence solennelle qui lui valut le mépris des évêques, des grands et de ses propres fils. Chacun s’apprêta dès lors à exploiter la faiblesse du monarque. En 823, il eut un fils nommé Karl, de la belle et savante Judith qu’il avait épousée en secondes noces, en 819, et dont le père, le comte Welph, était un puissant seigneur de Bavière. Cette jeune femme et son favori Bernard, duc de Septimanie, accusé par la rumeur publique d’être le père du nouveau-né, exercèrent sur l’Empereur une influence néfaste.

À son avénement, le successeur du grand Karl avait reçu les hommages des peuples tributaires ; mais ces marques de fidélité ne furent pas longtemps des obstacles à la révolte. Elle éclata presque simultanément sur toutes les frontières de l’Empire. Les Northmans recommencèrent leurs ravages ; les Slaves du Nord franchirent l’Elbe avec le concours des Danois ; ceux de Pannonie se jetèrent sur la Dalmatie aidés des Bulgares ; les Sarrasins d’Espagne envahirent la Septimanie pour soutenir l’insurrection des Vascons ; ceux d’Afrique pillèrent la Corse et la Sardaigne ; les Bretons proclamèrent leur indépendance sous la conduite de leur roi Morvan. L’armée impériale fit face à ces multiples ennemis, refoula les rebelles et ressaisit presque partout l’avantage. Dans l’Armorique, Morvan fut tué les armes à la main, et un guerrier obscur, Noménoé, fut institué par Louis, duc des Bretons, avec les pouvoirs d’un commissaire impérial.

À l’instigation de l’impératrice Judith, Louis convoqua une diète à Worms. Il y fit conférer le titre de roi à son quatrième fils Karl, avec la possession de l’Alamanie, de la Rhétie, de la Bourgogne helvétique, de la Septimanie et de la Marche d’Espagne. Le favori Bernard, investi en même temps des fonctions de chambellan et de gouverneur du jeune prince, devint le plus puissant personnage de l’Empire. Il profita de son pouvoir pour humilier une foule de seigneurs qui formèrent contre lui une ligue redoutable (829). Tous les grands, laïques ou prélats, qui voulaient s’emparer de l’autorité, se joignirent à eux, prenant pour prétexte la nécessité de maintenir l’unité politique. Mécontents du partage de Worms, les fils aînés de Louis entrèrent dans la coalition. La révolte éclata pendant une expédition contre les Bretons. Peppin, qui amenait son contingent du fond de l’Aquitaine, prit d’abord possession d’Orléans, la plus forte place de la Gaule romaine. Suivi par les chefs de la faction, il marcha bientôt sur Compiègne où ses frères vinrent le rejoindre. Bernard s’enfuit dans son duché de Gothie et l’impératrice fut enfermée dans un monastère avec ses deux frères, Konrad et Rodolphe. Quant à l’Empereur, on le relégua dans son palais de Compiègne, sous la garde de Lother, en compagnie de quelques moines chargés de le déterminer à embrasser la vie cénobitique. Le pouvoir suprême fut suspendu, en attendant que l’Assemblée générale de la nation statuât sur le nouvel ordre de choses. Les conseillers de l’Empereur prisonnier obtinrent que cette diète fût convoquée à Nimègue, au milieu des Saxons, des Frisons, des Thuringiens qui lui étaient dévoués. Les Germains accoururent en grand nombre, en effet ; et, grâce à leur dévouement, grâce à la discorde semée par le moine Gundebaud entre les trois frères révoltés, le Débonnaire redevint le maître, reçut la soumission de ses fils et leur accorda son pardon (830). Judith, rappelée du couvent de Sainte-Radegunde de Poitiers, reprit rang d’impératrice ; et les principaux chefs de la rébellion furent emprisonnés dans un cloître. Cependant Peppin d’Aquitaine, dont l’ambition s’accommodait de tous les moyens, fit alliance avec ce même duc Bernard qui n’avait pu ressaisir les faveurs impériales et qui cherchait à se venger en fomentant une insurrection. Alors l’Empereur tint, à Angeac, un plaid solennel qui jugea le duc de Gothie coupable de félonie et le roi Peppin indigne d’une couronne. On ajouta l’Aquitaine à la donation faite à Karl. Louis de Bavière n’obtint rien, et Lother vit peu à peu son nom retranché des actes publics.

La guerre civile se ralluma bientôt. Les trois princes, Lother, Louis et Peppin se mirent à la tête de leurs troupes. L’armée de l’empereur et celle de ses fils se trouvèrent en présence dans la plaine de Rothfeld, près de Colmar, en Alsace. Trahi par ses soldats au moment de combattre, l’empereur dit à quelques vassaux dévoués qui, seuls, n’avaient point abandonné sa tente : « Allez auprès de mes fils, je ne veux pas que personne perde la vie pour moi. » Il se livra avec sa femme et son enfant (833). Judith fut reléguée au château de Tortone et Karl reclus dans l’abbaye de Pruym. Toutes ces perfidies firent donner au lieu qui en fut le théâtre le nom du Lügenfeld, c’est-à-dire le Champ-du-Mensonge.

Les trois frères se partagèrent les provinces, selon l’acte constitutif de 817. Lother conduisit son père à Compiègne, où il convoqua un Synode ecclésiastique. Louis fut sommé d’abdiquer la couronne, condamné à la pénitence canonique qui interdisait de porter les armes, et soumis à la dégradation publique. La cérémonie eut lieu dans l’église de Saint-Médard de Soissons, sous la présidence de l’archevêque de Reims, Ebbon, métropolitain de la province. On mit entre les mains de l’empereur un acte d’accusation contenant la longue liste des crimes qu’on lui imputait et dont les principaux étaient d’avoir dépouillé des seigneurs laïques et ecclésiastiques, d’avoir extorqué des parjures au peuple, et exposé l’État à la ruine en faisant des partages capricieux qui avaient provoqué la guerre civile.

Louis confessa trois fois en pleurant qu’il était coupable de tous ces péchés ; puis il se dépouilla du baudrier militaire et de tous les insignes de la puissance ; après quoi il fut revêtu par les évêques d’un cilice et de la robe grise des pénitents. Le procès-verbal de cette cérémonie fut dressé rigoureusement ; tous les prélats en prirent une copie, et l’original, couvert de leurs signatures, fut remis par l’évêque Agobard à Lother, qui conduisit son père à Aix-la-Chapelle, afin de le montrer à la Cité impériale dans cet état de dégradation.

Cette peine humiliante infligée à la dignité du souverain devait provoquer une réaction en faveur du Débonnaire. D’ailleurs, Lother, tendant à s’attribuer toutes les prérogatives du pouvoir suprême, irrita Louis et Peppin qui ne gagnaient rien à l’avilissement de leur père, et qui voulurent le délivrer, après avoir contribué à le détrôner. Un soulèvement général se prépara en Gaule et en Germanie (834). Lother alarmé vint à Paris pour y convoquer ses fidèles de Neustrie. Les Austrasiens, les Provençaux, les Aquitains marchèrent à sa rencontre jusque sur la rive gauche de la Seine, et au moment de combattre, l’abandonnèrent comme ils avaient abandonné son père en Alsace. Lother s’enfuit en Bourgogne, laissant l’empereur et Karl au milieu de leurs partisans (835).

Louis rendu à la liberté ne voulut reprendre les insignes du pouvoir qu’après en avoir obtenu la permission de l’Église. Il accorda l’amnistie sans réserve à tous ceux qui s’étaient mêlés par entraînement à la révolte et reprit pour femme l’impératrice Judith, après qu’elle eût attesté par serment, devant le peuple, qu’elle était innocente du crime d’adultère.

Dans une Diète tenue en 837 à Aix-la-Chapelle, Louis fit encore modifier le partage de l’Empire. Le roi d’Aquitaine s’agrandit de la Bourgogne, la Provence et la Septimanie ; le roi de Bavière gagna la Saxe, la Thuringe et les provinces ripuaires ; le jeune Karl reçut, dans la France proprement dite, divers territoires baignés par la Loire, la Somme, la Moselle et la Seine, y compris Paris, où ses leudes vinrent lui rendre hommage. Quant à Lother, il fut totalement oublié ; la nouvelle charte ne mentionna pas même le nom de l’héritier de l’Empire.

Peppin d’Aquitaine étant mort en 838, son royaume fut donné à Karl au détriment de ses propres enfants. Lother et Louis-le-Germanique reprirent les armes, mais l’empereur se décida à traiter avec son fils aîné. Un cinquième partage fut décrété à la Diète de Worms, par lequel on abandonna à Lother toutes les provinces à l’orient de la Meuse, du Jura et du Rhône, avec le titre d’empereur. Les provinces occidentales, Neustrie et Aquitaine, formèrent le royaume de Karl (839).

Réduit à la Bavière, Louis-le-Germanique se révolta, envahit la Souabe, aidé par les Thuringiens et les Saxons, et menaça le Rhin. Le vieil empereur courut le défendre. Sa présence arrêta l’insurrection, et le roi de Bavière regagna ses États.

Louis-le-Débonnaire ne poursuivit pas son fils rebelle. Épuisé par le chagrin et la maladie, il languit quelque temps dans une île du Rhin, près de Mayence, et mourut le 20 juin 840, laissant l’héritage de Karl-le-Grand en pleine dissolution.

Lother lui succéda comme empereur et voulut même faire reconnaître son autorité suprême dans les États de ses deux frères. Karl II, dit le Chauve, conclut une alliance avec Louis-le-Germanique qui venait de passer le Rhin, tandis que Lother s’assurait le concours de Peppin II, petit-fils de Louis-le-Débonnaire, dont l’ambition était de remonter sur le trône d’Aquitaine. Les armées de Karl et de Louis, ayant opéré leur jonction, atteignirent l’armée impériale non loin d’Auxerre. Avant d’en venir aux mains, les deux rois, pleins de déférence pour leur frère aîné, lui adressèrent des propositions d’accommodement que celui-ci repoussa, enhardi par la présence de Peppin dans son camp. Il fallut en appeler au jugement de Dieu, et la bataille commença.

À l’exception des Vascons, des Goths de Septimanie et des Bretons, tous les peuples de l’empire karlovingien se trouvèrent en présence dans les champs de Fontenay ou Fontanet. Austrasiens, Italiens, Aquitains, Germains, Burgundes et Neustriens engagèrent le combat sur trois points, près des villages du Fay, de Coulenne et de Bretignelles. Quarante mille impériaux, du côté de Lother, et autant de soldats du côté de ses frères, périrent dans cette terrible mêlée qui laissa tous les pays franks sans défenseurs contre les Northmans. Lother fut vaincu (841). Il se retira à Aix-Ia-Chapelle, où il tenta de se créer de nouvelles ressources, en rendant aux Saxons le culte et les lois de leurs ancêtres, en promettant la liberté aux esclaves, en tendant même la main aux Northmans ; suivant l’exemple de son père, il inféoda au renégat Harold l’île de Walkeren et les terres voisines. Il parvint ainsi à réunir autour de lui des forces imposantes et reprit l’offensive en venant camper sur les bords de la Seine. Karl-le-Chauve et Louis-le-Germanique durent s’unir encore pour leur défense commune. Ils se rencontrèrent entre Bâle et Strasbourg, et, par un serment d’alliance prononcé, en présence de leurs armées en langue tudesque par le roi de Neustrie, et en langue romane par le roi de Germanie, ils se garantirent réciproquement leurs possessions contre toutes les attaques. Les guerriers des deux nations s’associèrent à l’engagement juré par leurs chefs. Le serment de Louis le Germanique conservé par Nithard, est le plus ancien monument de la langue française.

Lother, reculant devant ses frères, abandonna l’Austrasie et se rapprocha des Alpes. Les murmures de ses sujets le disposèrent à respecter la souveraineté de Karl et de Louis, moyennant le tiers de l’empire et « quelque chose en plus, à cause du titre d’empereur » (842). Les trois monarques, réunis près de Mâcon, s’entendirent sur les préliminaires de paix que sanctionna le traité de Verdun (843). Lother, avec la dignité impériale, eut l’Italie jusqu’au duché de Bénévent exclusivement, et les territoires compris entre les Alpes et le Rhin, à l’Est ; la Meuse, l’Escaut, la Saône et le Rhône à l’ouest ; Louis reçut toute la Germanie transrhénane avec les villes de Worms, de Spire et de Mayence ; Karl-le-Chauve, les contrées bornées par l’Escaut, la Meuse, le Rhône, l’Ebre et les deux mers. Chacun des copartageants reçut une part du territoire national des Franks.

Au traité de Verdun commencèrent à apparaître les démarcations des nationalités modernes. Le mélange des vainqueurs et des vaincus étant devenu plus intime, les Lombards s’habituèrent à être désignés sous le nom d’Italiens ; celui d’Allemands, qui n’appartenait d’abord qu’aux tribus de la Souabe, fut insensiblement accepté par les divers peuples de Germanie ; les Gaulois adoptèrent, en l’altérant, le nom de leurs conquérants.

Le partage de 843, qui détruisait l’œuvre de Karl-le-Grand, fut accueilli avec joie par les populations, rendues à leur indépendance, avec douleur par quelques contemporains épris de l’unité. Un poëte du temps, le diacre Florus, s’écriait : « Un empire florissait sous le glorieux éclat d’un seul diadème ; il n’y avait qu’un prince et qu’un peuple... La nation des Franks était illustre par tout l’univers, les rois du monde entier rendaient hommage à sa grandeur... L’empire a perdu son nom et sa gloire. »

Les querelles des trois héritiers de Louis-le-Débonnaire étaient à peine apaisées que, de toutes parts, commencèrent les luttes particulières des divers peuples compris dans les limites de chaque royaume, divisés d’intérêts, de langues et de traditions, et harcelés par les attaques extérieures. Satisfait d’avoir ramené à l’obéissance les comtes provençaux, Lother ne passa plus les Alpes. Il confia à son fils Louis le soin de châtier les Romains qui avaient élu un pape sans demander l’approbation impériale ; il le chargea également de défendre l’Italie contre les invasions des Sarrasins établis en Sicile depuis quinze ans, qui profitaient des dissensions des princes karlovingiens pour porter leurs ravages jusque dans les faubourgs de Rome (847). Malgré plusieurs expéditions qu’il conduisit en personne, l’empereur présomptif ne parvint pas plus à soumettre les vassaux indociles qu’à délivrer la Péninsule des Musulmans. Les États de Lother, en deçà des Alpes, n’étaient pas davantage à l’abri des incursions des Arabes. La Provence, presque déserte, attestait les descentes fréquentes des Sarrasins d’Afrique dont les dévastations s’étaient trois fois renouvelées. Au delà du Rhin, les Saxons, aidés par les Northmans, avaient repris les armes, et Louis-le-Germanique ne fut pas plutôt parvenu à les réduire, qu’il dut tourner ses forces contre les tribus slaves qui croyaient l’occasion venue de recouvrer leur indépendance. Les Moraves donnèrent l’exemple aux Bohémiens et aux Obotrites, mais le défaut d’union entre ces peuples permit au roi de Germanie, sinon d’obtenir leur obéissance durable, du moins de les contenir dans leurs limites.

En Gaule, nous pouvons dire en France, Karl-le-Chauve était obligé de lutter contre ses ennemis intérieurs, pendant que les Northmans, déjà maîtres de Nantes et de Bordeaux (843), pénétraient au cœur de ses États et menaçaient sa capitale (846). Ils venaient de brûler Rouen et les faubourgs de Paris et de renverser les barrières qui fermaient l’entrée des grands fleuves.

En Aquitaine, Peppin II, sacrifié par le traité de Verdun, appela ses partisans aux armes, avec l’aide du duc des Vascons, Sanche Saucion, qui s’était rendu indépendant en Navarre, du duc de Septimanie, Bernard, puis de son fils Guillaume. Les rebelles soutinrent victorieusement les attaques de Karl, au siége de Toulouse, et obtinrent du roi des concessions temporaires (845) ; mais, cinq ans après, celui-ci s’empara de Bordeaux, de Toulouse, de Narbonne, et fit enfermer Peppin, dans le cloître de Saint-Médard. Les Aquitains demandèrent alors au roi de Germanie son fils Louis pour régner sur eux. Quelques mois après, Peppin, échappé de son monastère, rallia une partie de la nation (854). Les deux compétiteurs s’affaiblissant l’un l’autre, Karl-le-Chauve fit accepter pour souverain son propre fils, et les Aquitains ne cessèrent, pendant dix ans, de passer du prétendant neustrien au prétendant germain et de Louis à Peppin. Celui-ci finit par s’allier aux Northmans dont il embrassa le culte et encouragea les dévastations, il assiégeait Toulouse à la tête de ces Barbares quand il tomba entre les mains du comte de Poitiers ; livré à Karl-le-Chauve il fut condamné à mort dans la diète de Pistes, comme traître à la patrie et à la religion (864). Dès lors, la couronne d’Aquitaine put passer successivement sur la tête de deux fils de Karl-le-Chauve, mais ces princes ne régnèrent que sous la tutelle des véritables maîtres du pays, les trois Bernard, comtes de Toulouse, de Gothie et d’Auvergne.

Toutes ces rébellions avaient été favorisées par les Bretons d’Armorique. Leur duc Noménoé avait entrepris de ceindre la couronne des Konan et des Judikaël, et il eût réalisé son projet si la mort n’eût arrêté à Vendôme sa course victorieuse. Son fils Erispoé suivit la même voie. Vainqueur dans une bataille sanglante, il prit la couronne royale, avec l’agrément forcé de Karl-le-Chauve, réunissant à la Bretagne, par le traité d’Angers, le comté de Nantes, Rennes, Retz et les contrées en litige jusqu’à la Mayenne (868). Salomon III, son frère et son assassin, hérita de la même dignité sous la promesse d’un tribut qui ne fut jamais payé. Aussi, à la mort de Salomon, Karl abolit par une loi la royauté en Bretagne.

En 855, Lother s’était retiré dans l’abbaye de Pruym pour y finir sa vie, après avoir divisé ses États entre ses trois fils. À Louis II, déjà roi d’Italie, il légua le titre d’empereur ; à Karl, les provinces entre les Alpes et le Rhône, sous le nom de royaume de Provence ; à Lother II, l’Austrasie cisrhénane appelée depuis Lotharingie (part de Lother, Lorraine). Le roi de Provence étant mort en 863, ses frères prirent possession de ses États, malgré les prétentions de Karl-le-Chauve. Les trois Bernard ayant refusé de lui amener leurs troupes, il ne put prendre que Vienne et Lyon, avec le pays environnant, qu’il donna à son beau-frère Boson.

Lother II avait répudié sa femme Theutberge pour épouser sa concubine Waldrade. Le pape Nicolas Ier frappa d’excommunication Lother et sa complice. Celui-ci passa les Alpes avec Waldrade pour aller implorer son pardon à Rome. Quand il y arriva, Nicolas venait de mourir, et ce fut son successeur, Adrien II, qui reçut la confession du royal pénitent. Lother absous repartit et fut surpris par la mort à Plaisance (869), laissant trois enfants de Waldrade. Bien que sa succession revint à l’empereur Louis, Karl-le-Chauve accourut à Metz et se fit proclamer héritier légitime par les évêques. Toutefois, sommé par Louis-le-Germanique d’avoir à se dessaisir, Karl fit des propositions d’accommodement qui aboutirent au traité de Mersen ; les deux frères se partagèrent les États de Lother (870).

Le pape protesta vainement contre cette usurpation de la Lorraine et invita les grands à défendre les droits de Louis II.

Pendant qu’on frustrait ainsi l’empereur de l’héritage de son frère, Louis II avait à combattre à la fois les armées des Sarrasins, les révoltes des Lombards de Bénévent et les prétentions à la suzeraineté des monarques byzantins qui refusaient de le reconnaître pour empereur. Ses victoires sur les musulmans, qu’il chassa enfin de Bari, et sur les rebelles de son royaume, lui permirent d’affirmer ses droits sur la Lorraine. Il se disposait à tirer parti de la jalousie qui divisait ses deux oncles, lorsqu’il mourut le 13 août 875, sans héritiers mâles.

Les grands du royaume, réunis à Pavie par la veuve de Louis, offrirent le trône au roi de Germanie, tandis que le pape Jean VIII, successeur d’Adrien II, invitait le roi de Neustrie à venir prendre possession. Karl-le-Chauve accourut et fut pompeusement sacré empereur à Rome, le jour de Noël, tandis que son rival entrait en Neustrie, à la tête d’une armée nombreuse, et s’installait dans le palais d’Attigny, résidence ordinaire de Karl.

À son retour de Rome, le nouvel empereur alla ceindre à Pavie la couronne de fer des rois lombards et donna la régence de l’Italie au duc Boson (876). En rentrant en Gaule, il apprit la mort de Louis-le-Germanique et tenta de dépouiller ses trois neveux, Karloman, Louis et Karl, de leurs royaumes de Bavière, de Saxe et de Souabe, afin de reconstituer l’empire de Karl-le-Grand. Les Saxons battirent son armée à Meyenfeld et Karloman de Bavière envahit l’Italie. Karl-le-Chauve passa les Alpes, mais, ayant vainement attendu les secours que devaient lui amener son beau-frère Boson, les Bernard, et Hugues, comte d’Angers et de Tours, il dut revenir sur ses pas. La mort qui le surprit au pied du mont Cenis (877) permit à Karloman de se faire élire roi d’Italie sans opposition. Le pape Jean VIII ne voulut pas cependant lui accorder la dalmatique impériale. Atteint d’une grave maladie de langueur, Karloman fut forcé de se retirer, et l’Italie resta quelque temps sans souverain. Ce fut le premier interrègne du nouvel empire d’Occident.

Louis II, dit le Bègue, resté seul pour succéder à Karl-le-Chauve, portait depuis dix ans le titre de roi d’Aquitaine et avait reçu les serments des Neustriens. À la mort de son père, il se hâta de distribuer à ses fidèles des alleux et des bénéfices, dans le but de se créer un parti assez puissant pour balancer l’influence des seigneurs provinciaux. Mais les grands vassaux, les ducs, abbés, comtes, irrités de cette politique qui leur donnait des égaux, se réunirent à Avenai et formèrent une ligue formidable contre Louis. Il se mit en sûreté dans le château de Compiègne et négocia avec les mécontents. Il fut obligé de faire aux grands les plus larges concessions et de les confirmer par un serment solennel, au sacre de Reims. Les seigneurs qui avaient pu déjà refuser le service militaire à Karl-le-Chauve, mettaient maintenant des conditions à la reconnaissance de son successeur et le forçaient d’y souscrire. C’était une véritable révolution qui s’accomplissait ; l’aristocratie, devenue assez forte pour affirmer son pouvoir, se substituait à la royauté. Vainement Karl-le-Grand avait exigé le serment direct des hommes libres ; Louis-le-Débonnaire, qui imposa également cette obligation à son avénement, eût été fort embarrassé de la renouveler à la fin de son règne, et ses fils n’y songèrent même pas. L’antique usage germain de se recommander à un chef puissant redevint général. L’autorité du seigneur s’interposant entre les simples sujets et le souverain, la coutume de la recommandation porta des atteintes chaque jour plus graves à la suprématie royale. L’édit de Mersen, promulgué en 847 par Lother, Louis de Bavière et Karl-le-Chauve, avait été la reconnaissance légale de cet état de choses. L’inamovibilité des possessions fut proclamée en faveur des vassaux, et les hommes libres furent astreints à se recommander au seigneur de leur choix. Cette prescription, qui n’avait d’abord pour objet que de faciliter l’observation de la paix publique, en disciplinant l’obéissance, eut pour résultat de médiatiser la soumission des Hérimans et de généraliser, en les régularisant, les progrès de la féodalité. Les hommes libres furent habitués insensiblement à ne connaître que de nom l’autorité du roi et à ne sentir leur dépendance qu’à l’égard de leur suzerain immédiat. Les comtes firent divorce avec la couronne et firent passer avant leurs devoirs de magistrats leurs intérêts de vassaux.

Les abus entrés dans les mœurs passèrent naturellement dans la loi, et les embarras créés à la royauté par les guerres intestines ou nationales amenèrent la consécration de tous les empiétements. C’est ainsi que, pour décider ses fidèles à le suivre dans une expédition en Italie, Karl-le-Chauve se résolut à sacrifier la plus haute prérogative de la souveraineté, dans la diète de Hiersy-sur-Oise, en renonçant au droit de nommer et de destituer les délégués de son pouvoir (877). Il ne se borna pas à confirmer les dispositions de l’édit de Mersen qui, garantissant aux vassaux la conservation de leur rang et de leurs fonctions, ne les obligeait à suivre le roi à la guerre que contre l’ennemi étranger. Il les autorisa à transmettre à leurs héritiers les honneurs et les bénéfices dont ils jouissaient, et concéda aux fils des comtes qui l’accompagneraient au delà des monts la survivance de la dignité paternelle. Aussi, dans les assemblées ultérieures, les seigneurs invoqueront souvent l’Édit de Hiersy qui peut être considéré comme la grande Charte du régime féodal.

Tel était l’abaissement de la royauté lorsque Louis-le-Bègue hérita du trône. Dès lors s’expliquent les concessions humiliantes auxquelles il descendit pour prendre possession du pouvoir. Il le conserva peu de temps. Au bout de deux ans à peine, il mourut en poursuivant dans l’Autunois le marquis rebelle de Gothie.

Louis et Karloman, ses fils, lui succédèrent, et, grâce à la fidélité de quelques seigneurs, parvinrent à se faire couronner dans le monastère de Ferrières (879). La même année, les évêques de l’ancienne Burgundie, voulant donner un défenseur à l’Église, offrirent la couronne à Boson, qui gouvernait déjà le pays en qualité de duc. Frère et gendre de deux impératrices et fils adoptif du pape Jean VIII, Boson se fit sacrer à Lyon par l’archevêque Aurélien, comme roi d’Arles et de Provence. Louis et Karloman tentèrent vainement de réduire l’usurpateur, ils furent obligés de ramener leurs forces contre les Danois qui venaient de pénétrer jusqu’aux rives de la Somme. Louis remporta la victoire de Saucourt-en-Vimeu, où périrent neuf mille Northmans, et survécut peu de mois à la gloire de cette journée (882). Appelé à prendre possession des États de son frère, Karloman abandonna le siége de Vienne pour venir en Neustrie. Il y rencontra encore les Northmans qu’il vainquit plusieurs fois et qu’il eut peut-être expulsés s’il n’était mort au milieu de ses succès. Il ne restait que deux descendants légitimes de Karl-le-Grand, un fils posthume de Louis-le-Bègue, du nom de Karl, âgé de cinq ans, que les grands écartèrent du trône à cause de sa jeunesse, et le dernier fils de Louis-le-Germanique, sur qui ils reportèrent leurs suffrages (884).

Karl de Souabe, dit le Gros, par la mort de ses frères Karloman et Louis, était devenu roi de Lombardie, de Bavière, de Lorraine et de Saxe. Avec l’adjonction de l’héritage de Louis et de Karloman, le patrimoine karlovingien, moins la Provence, se trouva un instant reconstitué pour la dernière fois. Malgré les terreurs que lui causait le voyage alors périlleux de Rome, Karl-le-Gros alla recevoir la couronne impériale que le pape Jean VIII, menacé par les Lombards et les Infidèles, le força d’accepter, sous peine d’excommunication. Cette dignité n’augmenta guère son pouvoir effectif en Italie, car le duc de Spolète, Gui l’Enragé, qu’il avait déposé, résista victorieusement avec l’aide des Sarrasins, au duc de Frioul, son plus puissant antagoniste, et contraignit l’Empereur de le réintégrer dans tous ses honneurs.

En deçà des Alpes, l’impéritie et la lâcheté de Karl-le-Gros éclatèrent dans tous les actes de son gouvernement. Par le traité d’Ascaloha, il se reconnut tributaire des Northmans de la Meuse, démembra son royaume au profit de leur chef Godfried, et redoutant le voisinage de ces ennemis qu’il n’osait combattre, fit assassiner le prince Danois dans une entrevue (885). Les pirates du Nord étant venus mettre le siége devant Paris, il ne trouva d’autre moyen de les éloigner que de les autoriser à porter leurs ravages en Bourgogne. Les Barbares consentirent d’autant plus volontiers à se retirer, que la ville assiégée se défendait avec énergie, sous le commandement du fils de Robert-le-Fort, Eudes, duc des Franks (886).

Indignés de tant de lâcheté, les grands de Germanie, réunis à la Diète de Tribur, près de Mayence, après avoir appelé pour les gouverner Arnulfe, bâtard de Karloman de Bavière, déposèrent Karl-le-Gros qui, affaibli depuis longtemps de corps et d’esprit, mourut, l’année suivante, dans le monastère de Reichenau (888). Alors s’opéra le démembrement définitif de l’empire karlovingien ; sept royaumes indépendants se formèrent, sans compter ceux de Bretagne et d’Aquitaine existant de fait : Italie, Germanie, Lorraine, France, Navarre, Bourgogne transjurane et Bourgogne cisjurane ou Provence.

En Italie, Gui (Witha) de Spolète et Berenger (Beorgar) de Frioul se disputèrent la couronne impériale. Des souverains nationaux furent élus partout, et de cette époque date, pour plusieurs nations, le commencement d’une existence à peu près distincte.

En repoussant les Northmans des portes de Paris, le fils de Robert-le-Fort s’était imposé à l’opinion de tous comme le seul homme en état de défendre le royaume. Eudes (Oda) fut donc élu roi de France, non-seulement à cause de ses exploits, mais surtout parce qu’il était de race Neustrienne et que la séparation des Franks Gaulois et des Franks Tudesques tendait à devenir irrévocable (888). Quelques seigneurs protestèrent contre l’élection d’Eudes, entre autres le comte Baudoin de Flandre et invitèrent Arnulf, malgré sa naissance illégitime, à prendre possession du trône comme chef de la maison karlovingienne. Le roi de Germanie refusa et se contenta de faire reconnaître sa suprématie. Il reçut ainsi l’hommage d’Eudes, du roi d’Italie Bérenger, du roi de Bourgogne transjurane, Rodolphe (Hroththwlf) Welf, et du roi d’Arles, Louis, fils de Boson. Appelé par Bérenger contre son compétiteur Gui de Spolète qui s’était proclamé roi d’Italie et empereur (896), Arnulf prit ces deux couronnes pour la forme, car son autorité ne fut sérieusement établie que dans la Germanie, dont il défendit victorieusement les frontières. Il chassa les pirates Scandinaves des bords de la Dyle, repoussa les Slaves, fit anéantir les Moraves par les Hongrois qui commencèrent dès lors à harceler l’Europe (897). Deux ans après, ces Barbares, à peine descendus des Karpathes, soumirent les plaines de la Theiss et du moyen Danube, franchirent les portes de l’Italie en jetant la terreur dans la Carinthie et le Frioul. En l’an 901, ils imposaient un tribut à Louis l’Enfant, fils et successeur d’Arnulf, mort l’année précédente.

Pendant ce temps, le nouveau roi de France se consolidait par les armes, délivrant une seconde fois Paris des attaques des Northmans, qui perdirent dix-neuf mille hommes à la journée de Montfaucon. Il voulut alors soumettre l’Aquitaine et passa la Loire. Il s’empara du comté de Poitiers, dont il donna l’investiture à son frère Robert, battit Ebles et Gorbert qui commandaient les Aquitains, et donna le duché d’Aquitaine à Guillaume-le-Pieux, comte d’Auvergne (892).

Pendant qu’Eudes guerroyait dans le Midi, l’archevêque Foulques, soutenu par le comte Herbert de Vermandois, réunit à Reims les principaux seigneurs des provinces voisines et fit proclamer roi le fils posthume de Louis-le-Bègue, Charles III, dit le Simple, à la cause duquel il avait su gagner les rois de Germanie et d’Italie et le pape Formose (893). Par son habileté et son énergie, Eudes triompha de ses ennemis et sut regagner la protection d’Arnulf. Pour terminer cette querelle, il consentit à céder plusieurs domaines à son compétiteur, et, comme il n’avait pas d’enfants, il recommanda en mourant aux vassaux qui l’entouraient d’être fidèles à Charles (897).

Charles-le-Simple fut reconnu seul roi le ier janvier 898. II reçut les serments des comtes de Vermandois, de Flandre, d’Aquitaine, et ceux de Robert, frère d’Eudes, maintenu en possession du duché de France. Sous ce règne, allait avoir lieu la dernière invasion et l’établissement des Northmans en Neustrie, qui mit fin à leurs courses vagabondes.

Ces pirates intrépides, Danois, Norwégiens, Suédois, Barbares d’origine teutonique, devenus par la conquête les maîtres de la Chersonèse Cimbrique et de la presqu’île Scandinave, avaient déjà éveillé dans l’esprit de Karl-le-Grand de sinistres pressentiments qui se réalisèrent en partie sous le règne de son successeur. Néanmoins, ce ne fut qu’après la bataille sanglante de Fontenay (841), où périrent les meilleurs défenseurs de l’Empire d’Occident, que les grandes invasions de ces écumeurs de mer vinrent ébranler les royaumes karlovingiens. Depuis l’embouchure de l’Elbe jusqu’à celles du Guadalquivir et de l’Arno, les provinces maritimes de la Germanie, de la Gaule, de l’Espagne, de l’Italie, furent en proie à leurs dévastations. Ils avaient conservé la religion héroïque de la vieille Germanie, et, de leur antique législateur, le scythe Odin, ou Woden, ils avaient fait leur Dieu supérieur. Le sauvage mysticisme de leurs croyances les rendait indifférents à la vie. S’il était défendu aux Kæmper, compagnons du chef, de panser leurs blessures avant la fin du combat et de chercher un abri contre l’ouragan, on dut leur prescrire, pour modeler leur témérité, de n’attaquer qu’un ennemi seul, de se défendre contre deux, de ne point céder à trois, mais de se retirer devant quatre. Ils affrontaient avec un héroïsme égal les coups des ennemis, la fureur des vents, le hurlement des flots, et raillaient la tourmente en chantant.

Ces guerriers, hauts de stature et beaux de visage, obéissaient à des rois supérieurs, Over-Hongar, à des rois tributaires, Unter-Hongar, au-dessous desquels venaient les Jarls ou Comtes, puis les Herses ou Barons, et enfin les simples hommes libres, désignés sous le nom de Bœndes. Les fils puînés des rois se faisaient en général chefs de pirates, prenant le titre de Sœgondar, rois de la mer, ou celui de Wikings, enfants des anses, lorsqu’ils commandaient une station sur les côtes, dans les détroits et les baies. Les famines terribles qui désolaient leur pays les obligeaient de demander à la mer les ressources de la piraterie et de chercher sur d’autres continents les richesses qui leur manquaient.

Ce furent surtout les Northmans Danois qui infestèrent les côtes occidentales de l’Europe. Devenus plus audacieux après la mort de Karl-le-Grand, ils recommencèrent vers 820 leurs incursions que favorisaient la faiblesse et les discordes des karlovingiens. Leurs bandes se répandirent dans toute l’étendue des bassins fluviaux de la mer du Nord et de l’Océan. Ils occupèrent les îles de Walkeren, à l’embouchure de l’Escaut ; de Betau, entre le Rhin, le Wahal et le Leck ; d’Ossel, près de Rouen, et de Her ou Noirmoutiers. Ils saccagèrent Hambourg à diverses reprises, ainsi que le littoral de la Frise occidentale, et, en 843, ils s’établirent en permanence à l’embouchure de la Loire, après avoir pillé Nantes, Orléans, Saintes, Toulouse. De 844 à 848, ils remontèrent plusieurs fois la Charente, la Garonne et même l’Adour. La ville de Bordeaux fut trois fois mise à sac, et deux ducs de Gascogne, Sigwin et Guillaume, perdirent, à sa défense, l’un la vie, et l’autre la liberté. Passant à travers Tarbes, Bigorre, Oléron, Bayonne, un de ces Sœgondar, Hastings, tourna l’Espagne dont les côtes furent désolées, passa le détroit qui sépare l’Europe de l’Afrique, et pénétra en Italie où il incendia Pise et Luna, pendant qu’un de ses émules occupait Lisbonne, et remontant le Guadalquivir jusqu’à Séville, se montrait sous les murs de Cordoue.

En 851, les rives du Rhin et de la Meuse sont dévastées ; en 853, la ville de Tours est prise et le feu détruit l’abbaye de Saint-Martin. Maîtres d’Orléans en 856, les envahisseurs brûlent encore l’année suivante les monastères des faubourgs de Paris, la basilique de Sainte-Geneviève, emmènent prisonnier l’abbé de Saint-Denys et se répandent dans la Brie.

Chargé des dépouilles de l’Afrique, de l’Italie, de la Provence, Hastings était revenu à Noirmoutiers vers l’époque où Karl-le-Chauve avait confié à Robert-le-Fort, comte de la Marche angevine, le gouvernement de tout le pays entre la Loire et la Seine, érigé en duché de France. Bien que la lutte fût devenue plus difficile, le roi de la mer, Hastings, à qui le roi Regnar Lodbrog avait donné pour lieutenant son propre fils Biarn Côte de fer, n’en continua pas moins ses courses dans l’intérieur des terres. Au retour d’une de ces campagnes, où, à la tête de quatre cents cavaliers, il venait de mettre le Mans au pillage, il fut surpris à Brissharte par le duc de France et le duc d’Aquitaine. Là, s’engagea un combat désespéré qui coûta la vie aux deux plus vaillants défenseurs du royaume (866). Le Northman remonta tout le cours de la Loire, et, par un coup de main audacieux, alla piller Clermont en Auvergne.

Cette dernière expédition fut suivie d’une sorte de trève pour ces contrées, car Hastings fut rappelé, ainsi que la plupart des autres chefs, pour se joindre à la confédération des rois et des Jarls scandinaves qui préparaient une descente générale sur les côtes de la Grande-Bretagne, où ils avaient depuis longtemps établi des stations.

Egbert-le-Grand, qui réunit sous son sceptre, en 827, l’Heptarchie anglo-saxonne, les avait constamment repoussés ; mais, sous ses successeurs, ils regagnèrent le terrain perdu et réussirent à occuper successivement le Northumberland, l’Est-Anglie et la Mercie. Quand, en 871, Alfred-le-Grand succéda à son frère Ethelred, son royaume était presque entièrement envahi par les Northmans danois. Refoulé dans le sud et l’ouest de l’île, il parvint pendant sept ans à tenir en échec le redoutable Gothrun, leur chef. Accablé par le nombre, et rarement heureux dans cette lutte difficile, il finit par être abandonné de la plupart de ses fidèles, surtout du clergé favorable aux envahisseurs. Il résolut d’attendre des temps meilleurs et se mit au service d’un bûcheron au fond du Somersetshire ; pendant près d’un an, il chercha l’occasion d’une nouvelle prise d’armes. Lorsqu’il jugea ses Saxons suffisamment impatients du joug étranger, il révéla ses desseins à plusieurs de ses anciens compagnons, et leur donna rendez-vous, la septième semaine après Pâques, à la Pierre d’Egbert, non loin d’Ethandun où campait Gothrun avec ses Danois. Sous le costume d’un barde, il pénétra dans le camp des envahisseurs et gagna leur confiance. Après avoir bien étudié la position des ennemis, il se mit à la tête d’une poignée de braves, attaqua hardiment les Danois et remporta une victoire complète (878). Ce premier succès fut le signal de la délivrance. Battu à Rochester et à Londres, Gothrun consentit à recevoir le baptême et à se retirer dans le nord, où la voie de Waitling, qui allait de Douvres à Chester, servit de limite entre ses possessions et le royaume anglo-saxon. Dès lors, maître chez lui, Alfred-le-Grand s’occupa de civiliser ses sujets. Il régularisa la division du pays en comtés (shires), cantons (hundreds) et dizainies (titings) ; chacune de ces divisions ayant son assemblée particulière pour juger les procès de ses membres. À côté de chaque Ealderman ou comte, fut placé un sherif, officier royal, chargé de défendre les intérêts de la couronne et de percevoir les amendes. Le roi gouvernait avec l’assistance d’une Diète générale, Wittenagemot (assemblée des Sages). Alfred réunit en un seul code les ordonnances d’Ethelbert, d’Ina et d’Offa, se montra sévère justicier et fonda des écoles, entre autres, l’université d’Oxford. Il traduisit lui-même les ouvrages de Bède, de Paul Orose, de Boèce, encouragea les lettres et les arts, attira les savants à sa cour et rendit son nom aussi célèbre chez ses compatriotes que celui de Karl-le-Grand chez les Franks. En 893, Hastings et ses pirates ayant tenté d’envahir encore ses États, il sut obtenir leur éloignement. Alfred-le-Grand mourut à la fin de l’an 900 et fut enseveli dans le monastère de Winchester.

Les Danois qui refusèrent d’adhérer à la soumission de Gothrun et de vivre chrétiens sous les lois d’Alfred, étaient venus reprendre, sur le continent, le cours de leurs déprédations, ayant pour chefs Rollon, qui commandait la colonie de la Seine, Godfried, qui descendit sur les bords de la Meuse, et un nouvel Hastings, qui recommença la lutte dans la station de la Loire (876-879). Les sommes énormes, à l’aide desquelles on avait acheté si souvent la retraite des envahisseurs, n’avaient servi qu’à encourager leurs audacieuses entreprises. Karl-le-Chauve leur opposa de vaillants capitaines qui leur infligèrent de nombreux revers. Les successeurs de Louis-le-Bègue parvinrent à fermer la Loire aux pirates scandinaves en cédant la seigneurie de Chartres à Hastings. Mais Godfried, le plus puissant des chefs northmans, avait rapidement étendu sa domination sur les bords de l’Escaut, de la Meuse et de la Somme. Il s’était fortifié à Nimègue, à Courtrai, occupait Anvers, Gand et la plus grande partie de la Flandre. En 882, suivi de son frère Sigfried, de ses lieutenants Italf et Gorm, il livra au pillage et à l’incendie Cologne, Bonn, Juliers, Trèves, Metz et Aix-la-Chapelle, où il donna pour écurie à ses chevaux la basilique de Karl-le-Grand. Trop pusillanime pour affronter dans les batailles ce redoutable aventurier, Charles-le-Gros qui régnait alors traita avec lui, lui concéda toutes sortes de bénéfices, lui promit la possession de Coblentz, d’Andernach, outre le duché de Frise, et le fit assassiner dans une entrevue à Hérispich (885).

Son frère Sigfried reprit furieusement les hostilités, ravagea les rives de l’Oise, d’où le roi Karloman l’éloigna moyennant douze mille livres d’argent, et vint se joindre aux Northmans de la Somme et de la Seine qui assiégeaient Paris (885). Ainsi que nous l’avons dit déjà, le comte de cette ville, Eudes, la défendit héroïquement. Charles-le-Gros, bien que soutenu par une immense armée, acheta la levée du siége en offrant à l’ennemi le pillage de la Bourgogne. Sigfried exécuta si consciencieusement la dévastation autorisée, que, de toutes parts, les cadavres amoncelés sur les chemins signalaient le passage des Northmans (889).

Après la victoire de Montfaucon sur ces Barbares, qui inaugura l’avénement d’Eudes, premier roi de France, un des plus célèbres rois de la mer, Rolf ou Rald-Holf, connu sous le nom de Rollon, fils du Jarl de Mœre, en Norwége, reparut dans cette partie de la Neustrie qui bientôt allait se nommer Normandie. Loin de brûler Rouen comme ses prédécesseurs, il en fit la capitale de sa conquête, s’empara de Saint-Lô, de Bayeux, d’Évreux et s’étendit sur les bords de l’Eure (895). Il ne songea dès lors qu’à consolider sa domination et il sut ramener une certaine prospérité sur les deux rives de la Seine inférieure (900).

D’autres Northmans, Norwégiens comme ceux de Rollon, opérèrent des descentes en Irlande, en Écosse où ils fondèrent le royaume de Cairtheness ; aux îles Shetland, aux Orcades et aux Hébrides qui devinrent le siége d’une foule de Vikings. Vers la même époque ils arrivèrent aux îles Feroé, puis, sous la conduite d’Ingulf, en Islande (872). De là, poussés sans doute par l’esprit d’aventure, ils trouvèrent, à deux cent soixante-dix kilomètres dans l’ouest, la Terre Verte ou Groënland où s’établit une colonie de pêcheurs. Plus tard ils découvrirent le Labrador, puis une terre où poussaient des vignes sauvages et qu’ils nommèrent Vinland ; ils étaient sur les côtes septentrionales de l’Amérique.

Dès le commencement du IXe siècle, les Northmans suédois avaient exploré toute la côte orientale de la Baltique, depuis la Vistule jusqu’au golfe de Finlande, tandis que le norwégien Othor bravait les glaces du cap Nord, pour aller visiter les parages situés sur la mer Blanche et vers les embouchures de la Dwina. Une horde de ces pirates suédois, connus sous le nom de Warègues (Warg-banni), avait fondé un établissement chez les Slaves du lac Ilmen, non loin de la riche et puissante ville de Novgorod. Chassés d’abord, ils furent ensuite rappelés, à l’instigation d’un vieux slave nommé Gostomysl. Trois frères, Rurik, Sinaf, Trouwor, de la tribu des Rôs (d’où le nom de Russes) accoururent à cet appel avec de nombreux guerriers Warègues. Les Novgorodiens, les acceptant comme chefs de guerre, placèrent Rurik à Ladoga pour arrêter les Finnois ; Sinaf à Bielozero, pour contenir les Biarmiens ; Trouwor à Isbork, pour repousser les Tchoudes de la Livonie (862). Par la mort de ses deux frères, Rurik hérita du commandement des trois colonies et transporta sa résidence à Novgorod. Il prit alors le titre de Veliki Knès (grand Prince), et fut le fondateur d’une dynastie qui donna des souverains à la Russie jusqu’à la fin du XVIe siècle (869). Son successeur, Oleg, réunit à son royaume le territoire de Kiew, conquis en 864 par d’autres Northmans, et proclama cette ville Métropole de la Russie (882). Sa puissance grandit si rapidement que, vingt ans après environ, une de ses flottes allait mettre le siége devant Constantinople.

Comme les Arabes dans le sud, les Scandinaves s’étaient étendus dans le nord sur une ligne immense et sans profondeur, depuis l’Amérique jusqu’au Volga. Leurs incursions dans la Méditerranée ne furent que des tentatives aventureuses, et ils abandonnèrent les contrées méridionales aux entreprises des Sarrasins.

L’Empire des Arabes se trouvait divisé en trois fragments principaux, depuis que les musulmans d’Afrique, qui avaient fondé dans la province de Tunis le royaume de Kaïroan où régnait la dynastie des Aglabites, s’étaient déclarés indépendants. Les khalyfes policés de Cordoue avaient renoncé depuis 812, époque des victoires de Karl-le-Grand en Navarre et dans le comté de Barcelone, à leur rôle d’envahisseurs, pour développer tous les éléments de prospérité qu’offrait l’Espagne. Al-Hhakem (le Savant), qui mourut en 815, eut pour successeur Abd-el-Rahhman II qui fit explorer la Sardaigne, la Corse et jusqu’à l’île de Candie. Ce fut sous le règne de ce khalyfe que les Northmans remontèrent le Guadalquivir (Al-ouad-al-Kebys, le grand fleuve). Abd-el-Rahhman II fit paver les rues des villes, ouvrit des chemins, bâtit des mosquées et des alcazars (Al-Qassr, château), et dota sur ses propres revenus des écoles gratuites. Il mourut en 852.

Mohammed Ier lui succéda. C’était l’un de ses quarante-cinq fils. L’accroissement progressif des chrétiens espagnols se révéla sous ce règne. Quand les Arabes s’emparèrent de l’Espagne en deux ans (711), les Goths réfugiés dans les Asturies furent oubliés. Ils commencèrent par de courtes incursions hors des montagnes et finirent par profiter des divisions intestines de leurs vainqueurs. Ces Goths étaient d’ailleurs sans arts, sans industrie et sans commerce. Vers 865, ils soutinrent pour la première fois le choc des Arabes en pleine campagne, et non sans avantage. En 866, à l’avénement d’Alphonse III, surnommé le Grand, les Espagnols possédaient la Biscaye, les Asturies, la Galice, Léon et plusieurs villes en Castille. Mohammed Ier mourut (886) en paix avec les chrétiens, après avoir associé son fils Al-Moudhir à l’Empire. Celui-ci, mort en 888, eut pour successeur son frère Abd-Allah.

En Orient, le khalyfe Abàsyde Haroun-al-Raschid était mort en 809, après un règne resté célèbre et populaire, même en Europe. Il fit huit expéditions contre l’Empire de Byzance, vainquit successivement Irène, Nicéphore, et imposa aux Grecs un tribut qu’il les obligea de payer avec une monnaie marquée à son effigie. Néanmoins, il profita de la guerre pour leur emprunter leurs sciences, leurs arts et pour répandre chez les Arabes le goût des travaux de l’intelligence. Ce génie civilisateur s’affirma avec plus d’éclat encore sous le règne de son fils Al-Mamoun (813-833), qui fonda partout des écoles, des bibliothèques, créa une académie et rémunéra les savants et les lettrés avec la plus rare magnificence. Son successeur Motassem (833-842), dont les armes ne cessèrent pas d’être heureuses contre les Byzantins, prépara la décadence des Abâsydes par la formation d’une garde Turke de cinquante mille esclaves. Cette milice prétorienne, qui trafiqua bientôt du trône à sa fantaisie, rendit les khalyfes lâches et cruels, comme ce Motawakkel qui faisait égorger à sa table tous les officiers du palais, dans la prévision d’un complot. Son fils Mostanser l’assassina en 861. Le bâton, le fer, le poison hâtèrent la fin de ses successeurs, et la cour des khalyfes ne fut plus que le théâtre de trahisons et de massacres continuels. En Égypte et en Perse, dans le Khoraçan et la Mésopotamie, apparurent des dynasties rivales, fondées pour la plupart par des Turks, gouverneurs de province, et le khalyfat de Bagdad ne fut plus qu’une ruine.

Si l’islamisme était en pleine désagrégation en Orient, il retrouvait sur le littoral africain l’audacieuse activité déployée aux premiers jours de la conquête. Après s’être emparés de la Corse, de la Sardaigne et de Malte, les Sarrasins d’Afrique dominèrent peu à peu toute la Méditerranée, désolèrent les côtes de Provence, pillèrent Marseille et Arles, et, vers 889, établirent à Fraxinet, près de Saint-Tropez, une colonie militaire d’où ils commandèrent les passages des Alpes.

Malgré les efforts des patrices impériaux pour conserver la Sicile, d’où la cour de Byzance contenait les villes maritimes de la Grande-Grèce, les Musulmans africains étaient parvenus à rester maîtres de la partie occidentale de cette contrée. Bientôt ils s’emparèrent de Messine dont la prise fut suivie, en 852, de celle de Palerme qui devint la résidence des Émyrs envoyés par les princes Aglabites pour achever la conquête. Un de ces vice-rois, Mohammed, ayant gagné sur les Byzantins la bataille d’Enna où périrent neuf mille Romains, put faire bâtir la première mosquée dans la demeure des patrices (859). Enfin, le roi de Kaïroan, Ibrahim-ben-Mohammed, eut la gloire de terminer la conquête de l’île par la prise de Syracuse et de Tauromine.

À la faveur de l’anarchie qui régnait en Italie, les Sarrasins, sortis de Palerme avec une flotte formidable, s’emparèrent du château de Misène, descendirent à Centumcolles et marchèrent sur Rome. Ils livrèrent aux flammes les faubourgs de la cité pontificale, profanèrent l’église des apôtres, et, forcés de se retirer devant la résistance intrépide du pape Léon IV, se dirigèrent vers Fondi et Luna, en pillant toute la côte ligurienne, pendant que les Musulmans de Bari dévastaient la Calabre, la Pouille, les campagnes du Bénéventin et de la Campanie (852). Ni les expéditions des Empereurs franks, ni les efforts des ducs de Bénévent, de Capoue, de Spolète, ne purent expulser les Sarrasins du territoire lombard, devenu au bout de quinze ans une vaste solitude. Cependant, en 867, au siége de Raguse, ils durent s’enfuir précipitamment devant le patrice Nicétas, envoyé dans l’Adriatique avec une flotte de cent navires, par l’empereur Basile le Macédonien. En 871, Louis II, en personne, à la tête d’une armée franke, les chassa de Bari, place formidable qui prolongea trois ans sa résistance. À la mort de ce prince, les Sarrasins reprirent l’offensive. Du Garigliano ils allèrent dévaster les environs de Tibur ; et la campagne de Rome, pendant deux ans, ne put être ensemencée (876). Le pape Jean VIII implora vainement l’aide des rois chrétiens. Sous les successeurs de Karl le chauve la situation de l’Italie devint encore plus critique, et Rome ne détourna les musulmans de ses murs qu’en leur payant un tribut annuel.

Grâce à la guerre civile qui éclata entre les Sarrasins de Sicile et ceux d’Afrique, les Grecs réussirent à rétablir en partie leur autorité en Italie, surtout au moment où les princes franks se disputaient la pourpre impériale. Le navarque Nasar, dans une expédition maritime (880), reprit Syracuse, Reggio, Tarente. La ville de Bari, sous le règne de Léon le Philosophe, reçut un nouveau patrice qui prit dès lors le titre de capatan ou capitan (887). Les princes de Capoue ayant hérité de la puissance lombarde, tentèrent également d’expulser de leur voisinage les infidèles qui, cantonnés d’abord à Acropoli, sur le cap Misène, avaient établi ensuite, vers l’embouchure du Garillan, une importante colonie. Ce fut le duc Aténulf, maître de Bénévent et de Capoue, qui fit la première tentative pour détruire ce camp redoutable d’Arabes africains (910). Malgré le concours des cités de Campanie, cette entreprise ne réussit pas ; mais le jour n’était pas éloigné où, délivrée un instant de ses discordes intestines, l’Italie allait pouvoir réunir toutes ses forces contre les envahisseurs islamites.

Dans les dernières années du IXe siècle, ce malheureux pays, ravagé par les pirates d’Afrique, avait été, de plus, le champ de bataille de tous les prétendants au titre d’empereur. Gui de Spolète, vainqueur de Bérenger, dans une dernière campagne sur les bords de la Trébie, avait reçu, en 891, la couronne impériale des mains du pape Étienne V. Afin d’en assurer l’héritage à sa famille, il avait employé la violence pour faire sacrer son fils Lambert par le successeur d’Étienne, le pape Formose, qui venait d’offrir cette dignité au roi de Germanie, Arnulf. À la mort de Gui, en 894, les suffrages des Romains s’étaient réunis, malgré les vœux du pontife, sur le jeune Lambert, héritier présomptif. Sollicité de nouveau par Formose, le roi germain passa les Alpes pour la seconde fois (895) à la tête d’une armée de Souabes et de Franconiens ; il prit d’assaut la cité Léonine, et le pape s’empressa de le couronner empereur (896). Agiltrude, mère de Lambert, était allée se renfermer dans Spolète, où Arnulf se disposait à l’assiéger, lorsqu’une atteinte d’aliénation mentale l’obligea de reprendre le chemin de la Germanie. Ce départ précipité rendit aux Lombards leur liberté d’action, et Lambert, reconnu empereur, entra dans Milan où il fit exécuter le comte Maginfred, qui avait servi le parti de l’étranger. Ce ne fut pas la seule vengeance tirée des fauteurs de la domination germanique. Soit pour se concilier la faveur du fils victorieux de Gui, soit pour obtenir les applaudissements du peuple, le nouveau pape Étienne VI obtint d’un concile la mise en accusation de son prédécesseur Formose, mort l’année précédente. Étienne fit déterrer le cadavre, qu’on apporta dans la salle des stances et qui fut assis sur le siége papal, revêtu des habits pontificaux. Là on lui coupa trois doigts et la tête et on le jeta dans le Tibre (897). Cette même année, le pape Étienne VI fut étranglé au mois d’août. Romain lui succéda et mourut le 8 février 898. Il eut pour successeur Théodore II, qui fit enterrer de nouveau le corps de Formose trouvé par des pêcheurs. Sous le pontificat de Jean IX, le concile de Rome flétrit encore la mémoire de Formose en annulant le sacre d’Arnulf comme subreptice et barbare. Peu de mois après ce décret de déchéance, le roi de Germanie expirait à Ratisbonne et l’empereur Lambert, vainqueur du duc révolté de Toscane, Adalbert II, tombait sous le poignard d’un fils de Maginfred (899). La vacance du trône impérial laissa le champ libre à de nouvelles ambitions. Les Italiens semblaient vouloir se réunir sous le sceptre de Bérenger, lorsqu’un parti puissant, que dirigeait le marquis d’Ivrée, offrit la couronne au roi de Provence, fils de Boson et petit-fils de l’empereur Louis II. Sur ces entrefaites, l’armée de Bérenger fut écrasée par les hordes hongroises qui commençaient à envahir l’Italie. Son compétiteur se trouvant ainsi réduit à l’impuissance, Louis III de Provence alla se faire sacrer empereur, à Rome, par le pape Benoît IV (900).


DIXIÈME SIÈCLE.



Si la société karlovingienne portait en elle-même des germes de dissolution, il est hors de doute, cependant, que les invasions barbares du ixe siècle précipitèrent sa chute. Aux soulèvements réitérés des peuples slaves, aux désastreuses incursions des musulmans, était venu se joindre le débordement des pirates scandinaves ; l’irruption d’une nouvelle horde asiatique, les Hongrois, allait mettre le comble à l’anarchie dont le régime féodal devait seul profiter.

Issus comme les Huns et les Avars de la souche primitive des Finnois orientaux, les Magyars, nommés d’abord par les Slaves Ughri, Ungri, Wengri, et plus tard Hungares et Hongrois, avaient quitté, à la fin du viiie siècle, les contrées qui s’étendent de l’Oural au Volga, pour se transporter entre le Don et le Dniéper. Un peuple de race turke, les Petschénèques, ayant envahi ces contrées vers 888, les Hongrois refoulés traversèrent le Borysthène, et, sous la conduite de leur kakhan Arpad, fils d’Almutz, s’établirent au pied des monts Karpathes. Après la destruction de l’empire de Moravie et la mort du roi de Germanie, Arnulf, les Hongrois prirent possession des deux rives du Danube et se ruèrent bientôt sur l’Europe occidentale, terrifiée par l’aspect hideux de ces Barbares en qui revivaient les compagnons d’Attila. Leurs dévastations épouvantèrent la Germanie, au point que les tuteurs de Louis l’Enfant, fils d’Arnulf, durent menacer de mort tous ceux qui refuseraient de se rendre à l’hériban (901). L’armée germaine, qui s’était formée à Augsbourg, n’en fut pas moins battue plusieurs fois sur les bords du Léman et contrainte d’abandonner la Bavière, la Souabe et la Franconie aux ravages des vainqueurs (907). Comme chez les Franks de Neustrie, les chefs Germains abandonnaient souvent le service du souverain pour se livrer à leurs querelles personnelles ; au plus fort de la guerre étrangère, le roi Louis fut obligé de réprimer par les armes les luttes intestines de ses vassaux. Le démembrement féodal n’en suivit pas moins son cours ; au mépris du droit ou de la légalité, les gouvernements de province étaient par le fait devenus héréditaires. Déjà les duchés de Bavière et de Souabe, de Saxe et de Franconie, affectaient une indépendance que les embarras de la royauté ne permettaient guère de contester.

C’est au milieu de cette confusion générale que s’éteignit, dans la personne de Louis l’Enfant, la ligne germanique de la dynastie karlovingienne (911). On remit en vigueur la vieille coutume de l’élection germanique, et Konrad Ier fut choisi par les seigneurs de Saxe, de Thuringe et de Franconie. Tout le règne de ce prince s’écoula en luttes contre ses grands vassaux, toujours impatients du joug de la royauté qu’ils tenaient cependant à conserver pour résister avec plus d’unité aux attaques extérieures. La Lorraine ayant reconnu la suzeraineté du roi Kar-le-Simple, Konrad l’envahit en 912 ; mais fut rappelé en Allemagne par la nécessité de défendre son trône contre le duc de Saxe, Henry, ligué avec les Franks neustriens. Réduit à l’impuissance de ce côté, il fut plus heureux contre les seigneurs de Souabe soutenus dans leur rébellion par le duc de Bavière, Arnold-le-Mauvais. Konrad battit ce dernier et renvoya deux des principaux révoltés, Erkanger et Berthold, devant la diète d’Altheim qui les condamna, comme félons, à la peine de mort (916). Ce succès venait de rendre un peu de prestige au roi germain, lorsqu’en 917 les Hongrois traversèrent la Bavière, la Souabe, et pénétrèrent jusqu’en Alsace et en Lorraine. Konrad essaya d’arrêter ces Barbares et périt des suites d’une blessure reçue en les combattant (918). À son lit de mort, il désigna à ses fidèles, comme seul capable de défendre l’Empire, le duc de Saxe, son ancien adversaire, qui lui succéda en effet sous le nom de Henry l’Oiseleur.

Dans leur course victorieuse, les Hongrois dévastèrent la Lorraine sans nul obstacle, car les vassaux de Karl-le-Simple restèrent absolument sourds à l’appel de leur roi. La fortune ne souriait pas à ce monarque à peine toléré et qu’on tenait pour imbécile, si nous en croyons le surnom méprisant qu’il reçut de son vivant. Cependant, il avait eu l’idée de mettre un terme aux ruineuses agressions des Northmans en leur abandonnant définitivement un territoire qu’il ne possédait plus depuis longtemps. Il fit porter des propositions de paix au viking de Rouen, Roll ou Rollon, lui offrant, avec la main de sa fille et le titre de duc, le pays entre l’Andelle et l’Océan, à condition qu’il rendrait l’hommage et embrasserait le christianisme. Rollon accepta, et le traité de Saint-Clair-sur-Epte consacra l’établissement des Northmans dans la partie de l’ancienne Neustrie qui a pris leur nom (911). Le vieux pirate reçut le baptême l’année suivante, ainsi que la plupart de ses compagnons, entre lesquels il partagea les terres concédées.

Peu après son avénement au trône, Henry l’Oiseleur entreprit de s’emparer de la Lorraine. Cette tentative fut arrêtée par la paix de Bonn, que Karl-le-Simple sut se faire accorder (921) ; mais les grands vassaux, feignant de croire leur indépendance compromise, au moindre succès de la royauté, se liguèrent contre le roi neustrien, et, à l’assemblée de Soissons, ils rompirent chacun un brin de paille à sa face, pour lui signifier que tout lien d’obéissance était désormais rompu. Karl, abandonné de tous, chercha un asile hors du royaume (922). Robert, duc de France, fut sacré à Reims, et, à sa mort qui survint l’année suivante, Raoul, duc de Bourgogne, monta sur le trône (923). Bientôt rappelé par quelques seigneurs et trahi de nouveau, le malheureux descendant de Karl-le-Grand mourut emprisonné dans le château de Péronne (929) ; il laissait un fils du nom de Louis qui avait trouvé un refuge auprès du roi des Anglo-Saxons, Athelstan, son oncle maternel.

Ces guerres civiles n’étaient pas les seuls maux qui désolassent la Gaule. Les Sarrasins infestaient la Provence. Poussant leurs rapides cavaliers jusqu’à Saint-Maurice en Valais, ils rencontrèrent les hordes hongroises qui allaient passer le Rhône pour piller Nîmes et pénétrer jusqu’à Toulouse. Elles furent heureusement écrasées par le comte de cette ville, qui, peu après, forçait une armée de Northmans à refluer vers la Seine et la Somme. Vaincu d’abord par ces Barbares, du côté d’Amiens, le roi Raoul, ou Radulf, remporta sur eux, à Limoges, en 926, une victoire complète. Dans le midi et dans le nord, Raoul n’était guère roi que de nom et voyait à tout propos son autorité contestée. Le siége Épiscopal de Reims étant venu à vaquer, Herbert, le puissant comte de Vermandois, fit poser la mitre sur la tête de son fils âgé de cinq ans et réclama, avec menace, le comté de Laon sur lequel il n’avait aucun droit. La guerre mit en feu le Rémois, le comté de Paris et le Vermandois. L’archevêque en bas âge fut déposé et remplacé par le moine Artaud. Grâce à l’intervention du pape et du roi de Germanie, la paix se rétablit (930). Elle fut de courte durée et la lutte recommença entre le comte de Vermandois et le duc de France, Hugues-le-Grand.

Les rois de Germanie et de Bourgogne durent s’interposer et parvinrent enfin à réconcilier les deux rivaux dont l’inimitié troublait la moitié de la Gaule (935). Raoul put alors se faire reconnaître au midi de la Loire ; il entra solennellement à Toulouse et son nom figura dès ce moment en tête des actes publics. À son retour, il arrêta en Bourgogne une invasion de Hongrois ; ce fut son dernier exploit. Sa mort, à Sens, laissa vacant ce trône, dont la possession offrait sans doute plus de périls que d’avantages, puisqu’aucun des grands vassaux ne se mit sur les rangs pour l’obtenir. Le duc de France, Hugues-le-Grand, quoique assez puissant pour se saisir de la couronne, préféra rappeler d’Angleterre le fils exilé de Karl-le-Simple. Reçu à Boulogne par les seigneurs du royaume, Louis IV, dit d’Outremer, fut sacré à Laon par l’archevêque Artaud (936).

Cette même année mourut à Erfurth Henry l’Oiseleur, considéré par ses contemporains comme le plus grand roi de l’Europe. Il subjugua les Dalmates, les Esclavons, les Bohèmes, écrasa les Vandales sur les côtes de la Baltique, conquit la Lorraine, réduisit le duc de Bavière et gagna en 933 la bataille de Mersebourg où périrent quarante mille Hongrois et qui sauva la patrie germanique. Pour mettre son royaume à l’abri des attaques extérieures, il avait établi tout un système de défense. Il fonda les marches du Sleswig contre les Danois, celles de la Saxe septentrionale ou marquisat de Brandebourg contre les Slaves, celles de la Misnie contre les Magyars et les Polonais. Il fit élever un grand nombre de forteresses qu’on nomma Burgwarten, construire des magasins d’approvisionnements ; et les villes de Quedlimbourg, Meissen, Mersebourg, devinrent de véritables centres stratégiques. Ainsi qu’il l’avait demandé dans une diète, quelques mois avant sa mort, les grands de Germanie lui donnèrent pour successeur son second fils Otton Ier, surnommé le Grand.

À peine le nouveau roi saxon eut-il pris possession du trône qu’il dut réprimer la révolte de ses principaux vassaux, des ducs de Bohème, de Bavière et de Franconie. Pendant cette lutte intestine qui ne dura pas moins de quinze ans, les Hongrois reprirent l’offensive l’année même qui suivit la mort du vainqueur de Mersebourg (937). Ils dévastèrent la Souabe, la Bavière, la Franconie repassèrent le Rhin à Worms, incendièrent, près de Sens, le grand monastère de Saint-Pierre-le-Vif, et s’avancèrent jusqu’au sud de la Loire, chassant devant eux les moines qui fuyaient avec leurs reliques. Le seigneur de Déols, Ebbon, à la tête des Berruyers et des Tourangeaux, les attaqua dans les environs d’Orléans et les contraignit à rebrousser chemin. Ils se dirigèrent alors vers l’Helvétie, où ils brûlèrent Saint-Gall, descendirent dans la Lombardie et allèrent piller la principauté de Bénévent.

Pas plus que la Germanie et la Gaule, l’Italie n’avait été exempte des incursions hongroises. Les Magyars n’avaient rencontré qu’une faible résistance dans cette contrée, assaillie à la fois par les musulmans de Fraxinet et par les Burgundes helvétiques. Obligé de défendre ses propres États contre les hordes Huniques, le duc de Frioul, Bérenger, n’avait pu empêcher Louis III, de Provence, de ceindre la couronne impériale. Il s’était pourtant débarrassé peu à peu des envahisseurs et avait promptement reconquis toute sa puissance en Lombardie (902). L’empereur Louis, qui s’était laissé surprendre à Vérone, fut défait et renvoyé, privé de la vue, dans ses États héréditaires, dont il donna le gouvernement à son cousin Hugues, comte d’Arles, qu’un adultère rattachait à la race karlovingienne.

Après la retraite de Louis l’aveugle, le duc de Frioul se retrouva le prince le plus puissant de l’Italie. Le pape Jean X, qui voulait rétablir l’unité du pouvoir souverain afin de délivrer la Péninsule de la présence des Infidèles, l’invita à venir recevoir la dignité impériale (914). Bérenger se rendit à Rome, et, devant la basilique de saint Pierre, fut proclamé Empereur.

Peu après ce couronnement eut lieu contre les Musulmans une grande expédition qui réunit sous la direction du chef de l’Église Latine l’Orient et l’Occident dans une action commune. L’empereur Constantin Porphyrogénète envoya, sous les ordres du Patrice Picingli, une armée de Grecs secondée par les Lombards des trois principautés et par une flotte imposante. Le pape arriva de son côté à la tête des vassaux de l’empereur Bérenger, conduits par le duc de Spolète et le marquis de Toscane. La colonie du Garillan fut assiégée sur les deux rives du fleuve ; les Sarrasins se défendirent pendant plus de trois mois avec intrépidité ; quand ils eurent perdu tout espoir de résister à une attaque aussi formidable, ils tentèrent, à la faveur d’un incendie, de s’évader de leur forteresse ; atteints dans leur fuite par les confédérés, ils périrent tous en combattant (915).

Cependant, les grands feudataires d’Italie, jaloux de l’élévation de Bérenger, se liguèrent pour le renverser. Ils offrirent la couronne de fer à Rodolphe II, roi de la Haute-Bourgogne, et le marquis d’Ivrée, Adalbert, lui ouvrit les portes du royaume. L’archevêque de Milan, Lambert, l’aida de son influence et prêta son ministère au sacre de Rodolphe (921). En peu de temps, Bérenger fut réduit à son duché de Frioul, comme Louis l’Aveugle à son royaume de Provence. Vaincu par le duc de Spolète, Boniface, dans la sanglante bataille de Fiorenzola, sur les bords du Pô, il ne sauva sa vie qu’en restant caché parmi les morts (923) ; il chercha un refuge à Vérone où il fut assassiné sur le seuil d’une église par un noble, Flambert, qu’il avait comblé de ses bienfaits (924). La rivalité des princes et la politique des pontifes romains laissèrent sans titulaire, pendant trente-huit ans, le trône impérial qu’avait occupé Bérenger

Trois femmes : Berthe, duchesse douairière de Toscane ; Hermengarde, veuve du marquis d’Ivrée ; Marozia, sœur de Théodora, tenaient à cette époque les destinées de l’Italie entre leurs mains. Elles voulurent pour roi le comte de Provence et d’Arles ; et, malgré tous les efforts de Rodolphe, une flotte partie de Marseille débarqua dans le port de Pise, le bâtard karlovingien, Hugues, qui reçut la couronne à Pavie des mains de l’archevêque Lambert (926). Il s’occupa aussitôt de raffermir sur sa tête par d’utiles alliances, et refusa la dignité impériale, afin de ménager Marozia qui venait d’épouser Guy, marquis de Toscane. Celui-ci gouvernait en tyran le peuple et le clergé, disposant à son gré des biens et de la vie de chacun mais soumis le premier à la volonté de sa femme et n’agissant que par ses ordres. Marozia fit poignarder par son mari un frère du pape, nommé Pierre, dans le palais de Latran ; puis, ils se saisirent de Jean X, qui fut étouffé sous des coussins le 2 juillet 928. Guy ne survécut pas longtemps à ce meurtre, et sa mort délivra le roi d’Italie du seul feudataire qu’il eut alors à craindre. Pour s’affranchir désormais de cette puissante maison de Toscane, Hugues fit crever les yeux au duc Lambert, héritier de Guy, et donna le duché à Boson, une de ses créatures. Cette spoliation jeta l’alarme parmi les grands vassaux, qui rappelèrent Rodolphe II. Afin d’obtenir de ce compétiteur l’abandon de ses prétentions au trône lombard, Hugues lui offrit la couronne de Provence, disponible depuis la mort de Louis l’aveugle, ne se réservant dans cette cession que son comté patrimonial. Rodolphe accepta et réunit ainsi les deux royaumes de Bourgogne (930).

Tranquillisé de ce côté, le roi d’Italie chercha une dernière garantie de sécurité dans un mariage avec la veuve de Guy, la véritable souveraine de Rome. Trois ans après l’assassinat du pape Jean X, Marozia fit asseoir sur le siége apostolique, sous le nom de Jean XI, son propre fils. Ce fut avec cette femme que Hugues partagea le trône qu’il lui devait (932). Cette union ne lui fut pas longtemps profitable, il dut bientôt quitter Rome qu’un fils de Marozia, Albéric, avait poussée à la révolte, en évoquant les souvenirs confus de l’ancienne République. Proclamé patrice et consul, Albéric régna en dictateur dans la ville éternelle, tandis que son frère Jean XI gouvernait l’Église. À l’exemple des Romains, les seigneurs des provinces conspirèrent pour secouer le joug de leur suzerain (934). Pour tenir tête à l’orage, Hugues associa au trône son fils Lother et disposa de plusieurs duchés, parmi lesquels ceux de Spolète, de Toscane, de Trente, en faveur de parents ou d’étrangers (935). Il se remaria avec la veuve de son ancien rival Rodolphe II, Berthe de Souabe, et se fit un allié du fils de celle-ci, Konrad le Pacifique, héritier mineur des deux Bourgognes ou royaume d’Arles. Malgré tous ses efforts, il ne put réduire le consul Albéric et assiégea Rome deux fois sans succès (939). Il fut plus heureux dans une expédition contre les Sarrasins de Fraxinet qui venaient de saccager la ville de Gênes et pillaient sans cesse ses domaines patrimoniaux. Avec l’appui de la marine byzantine, il réussit en 942 à s’emparer de la colonie de ces pirates musulmans qui avaient déjà détruit la cité de Fréjus et changé en déserts les cantons riverains du Var et de l’Argens.

N’ayant pu soumettre complétement ces infidèles, il leur confia la garde des passages des Alpes, ce qui leur permit de rançonner à loisir les voyageurs et les pèlerins, jusqu’en 972, époque à laquelle les seigneurs de Provence coalisés détruisirent définitivement le repaire de Fraxinet

La sourde colère qu’excitait la tyrannie du roi provençal d’Italie fut encore exaspérée par une nouvelle invasion de Hongrois. Depuis quarante ans les courses de ces Barbares, à travers la Péninsule, avaient été presque continuelles. À peine repoussés ils reparaissaient, semant partout la ruine sur leur passage. Pavie, Capoue, Bénévent, le monastère du mont Cassin portaient encore les traces du sac et de l’incendie. Cette fois, Hugues s’empressa d’acheter leur retraite par un tribut écrasant (944). Le pays humilié et appauvri n’attendait qu’un chef pour se soulever. Le marquis d’Ivrée, Bérenger, descendit dans la vallée de l’Adige et s’avança jusqu’aux rives du Pô. Les défections de Manassès, évêque comte de Trente, de Milon, comte de Vérone, de l’archevêque de Milan, et de l’évêque de Modène, obligèrent Hugues à se renfermer dans Pavie. Convaincu bientôt de l’impossibilité de résister à ce soulèvement général, il résolut d’abdiquer en faveur de son fils Lother, qui fut reconnu roi par les rebelles et même par leur chef Bérenger (946). Hugues repassa les Alpes et reparut dans Arles où il mourut presque aussitôt. Lother suivit de près son père dans la tombe, empoisonné par le marquis d’Ivrée. En lui s’éteignit le dernier rejeton de la branche féminine des rois Karlovingiens (950). Bérenger II prit la place de sa victime, et, pour assurer sa succession à son fils Adalbert, il voulut le marier à Adélaïde, veuve de Lother. Celle-ci refusa, s’enfuit et parvint à trouver un asile dans le château de Canossa. C’est de là que, pour mieux résister à son ennemi, elle implora le secours du roi de Germanie (951).

À cette époque, Otton-le-Grand, victorieux de ses vassaux révoltés, venait de triompher de ses ennemis extérieurs et de contraindre le roi de Danemark, Harald, à reconnaître sa suzeraineté. Les tribus slaves des bords de l’Oder et de la Sprée ayant réclamé leur indépendance les armes à la main, il les avait vaincues et leur avait imposé le baptême. Il mit leur territoire, qu’il nomma Saxe orientale, sous l’autorité de son général Hermann Billunc, et y fonda un grand nombre d’évêchés. En Lorraine, où les seigneurs étaient toujours prêts à transporter leur allégeance d’un souverain à un autre, il avait consolidé sa suprématie en forçant Louis d’Outremer à renoncer à tous ses droits sur ce duché. Mais il refusa la couronne de Neustrie que lui offraient pour la seconde fois le duc de France, le comte de Flandre et le comte de Vermandois, révoltés comme de coutume contre leur roi Louis IV. La querelle de ces vassaux et de leur souverain s’étant envenimée à l’ouverture de la succession du duc de Normandie Guillaume-Longue-Épée, et Louis étant tombé entre les mains de Hugues-le-Grand, Otton rassembla une armée pour délivrer le roi à qui il avait récemment donné sa sœur en mariage. Le duc de France, alarmé, élargit son captif sous condition, et Louis alla à la rencontre de son libérateur qui s’avançait suivi de trente-deux légions et du roi d’Arles, Konrad le Pacifique. Otton ne voulut pas se retirer, sans tenter de punir le vassal rebelle. Il ravagea les duchés de France et de Normandie ; mais il dut renoncer à s’emparer des villes de Senlis, de Laon et de Paris, il fut battu devant Rouen (947) et il dut regagner l’Allemagne sans avoir rien changé à la situation des parties belligérantes.

Pour mettre un terme à ces dissensions, trois conciles furent réunis à Verdun, à Mousson et à Ingelheim par le roi de Germanie, qui invita Louis d’Outremer à faire entendre ses plaintes aux représentants de l’Église. Le concile de Trèves fulmina l’anathème contre Hugues-le-Grand, qui n’avait tenu aucun compte des remontrances antérieures. Le duc de France céda et renouvela son hommage au roi Louis IV (950). Délivré de ce souci, Otton se rendit à l’appel de la veuve de Lother. Il franchit les Alpes, et reçut le meilleur accueil des Italiens, surtout des membres du clergé ; tous espéraient jouir d’une liberté plus complète sous un souverain étranger. Vainqueur sans combat, Otton pénétra dans Pavie, épousa Adélaïde, s’empara de la couronne de fer, et laissa à Bérenger II le titre de roi sous la condition de l’hommage féodal (951).

Le mariage d’Otton fournit à son fils Ludolf un prétexte de révolte que saisirent également un grand nombre de vassaux. Otton n’eut pas plus tôt ramené les rebelles à l’obéissance, qu’une invasion hongroise s’abattit sur son royaume. Pendant qu’une de ces hordes, commandée par le Woiéwode Toxun, venant d’Italie, se répandait dans l’Aquitaine et pénétrait jusque dans le Berry, une autre saccageait l’Alsace, gagnait l’extrémité méridionale du royaume de Bourgogne et allait se heurter aux Sarrasins de Fraxinet. Une troisième bande entra en Lorraine, d’où elle s’avança dans les provinces de Neustrie, sous la conduite d’un chef nominé Bulgius, répandant la dévastation jusqu’aux environs de la ville de Cambray, qui résista héroïquement à toutes les attaques (954). Enfin, les forces les plus imposantes des Magyars firent irruption en Germanie. Otton marcha contre ces barbares avec l’élite de ses guerriers ; il les rencontra à Lerchfeld, près d’Augsbourg, et remporta une victoire si complète que l’Europe fut désormais à l’abri de leurs incursions (955).

Les Magyars vaincus furent contraints de renoncer aux mœurs nomades pour se fixer dans les contrées qu’ils avaient conquises antérieurement. Le règne pacifique de Toxun les prépara à la vie sociale ; celui de Geysa les initia au christianisme, dont le triomphe fut définitif sous le successeur de ce chef, Walk, nommé par l’église Saint-Étienne. Pour le récompenser de son zèle religieux, le pape Sylvestre II lui envoya, en l’an 1100, une couronne qui forme depuis ce temps la partie supérieure de la sainte couronne du royaume de Hongrie ; la partie inférieure est formée par celle que l’empereur Manuel Ducas donna à Geysa. À ce présent le pape joignit une croix de patriarche, et, avec la dignité de légat perpétuel, le titre de roi apostolique. Étienne divisa ses États en soixante-douze comitats ou palatinats, dont les gouverneurs formaient, avec les prélats et les dignitaires de la cour, le sénat du royaume. Ce fut dès lors la tâche des descendants d’Arpad de veiller à la garde de l’Europe.

L’usurpateur Bérenger II, quoique réduit à l’impuissance par les armes du roi de Germanie, n’avait pas renoncé à rétablir sa domination en Italie. II était rentré en campagne et menaçait le patrimoine de Saint Pierre. Le nouveau pape Jean XII, qui occupait le siége pontifical depuis 956, demanda le secours des armées germaniques (961). Otton repassa les Alpes, fit déposer par les seigneurs et le clergé Bérenger, et son fils Adalbert, et fut proclamé lui-même à Milan roi d’Italie. De Milan il se rendit à Rome, où il fut reçu aux acclamations du peuple, et, le 2 février 962, Jean XII le couronna empereur des Romains et d’Occident. Les donations de Peppin et de Karl-le-Grand furent solennellement confirmées et cinq villes de Lombardie ajoutées au domaine temporel, mais toujours avec l’ancienne clause : « Sauf notre puissance et celle de nos successeurs. »

Mécontent de cette restriction qui subordonnait l’élection des pontifes à l’agrément de l’empereur, Jean XII ne tarda pas à se coaliser contre lui avec les princes mêmes dont il avait provoqué la déposition. Otton, qui assiégeait alors Montefeltro, où Bérenger s’était réfugié, revint en hâte sur Rome (963). II réunit un concile pour juger le pontife, qui avait eu le temps de s’enfuir. Sommé de comparaître pour se justifier, Jean XII ne répondit que par une menace d’excommunication. Les Pères le déposèrent et Léon VIII prit sa place. Mais le pape déchu avait emporté les trésors du Vatican et s’en servait pour acheter de nombreux partisans. Une sédition violente éclata à Rome. L’empereur la réprima avec cruauté, mais à peine eut-il conduit son armée dans l’Ombrie que le peuple, excité par les partisans de Jean, chassa Léon VIII et replaça le petit-fils de Marozia sur la chaire apostolique (964). Jean XII signala son retour par d’effroyables supplices ; il fit mutiler le cardinal-diacre Johannis et força les prélats qui l’avaient déposé à dégrader son compétiteur et à condamner tout ses adhérents.

Otton, revenu devant Rome pour l’assiéger, s’en empara par la famine et rétablit le pape récemment déposé Léon VIII. Un concile dégrada de l’ordre de la prêtrise et exila Benoît V, élu après l’assassinat de Jean XII. Les Pères, présidés par Léon, le clergé et le peuple, confirmèrent à l’empereur et à ses successeurs le droit de sanctionner les Élections pontificales et de donner l’investiture aux évêques. Léon et Benoît succombèrent tous deux en 965 ; l’empereur disposa de la tiare en faveur de Jean XIII, fils de l’évêque de Narni. Les Romains indignés s’ameutèrent sous la conduite de Rofrède, comte de Campanie, contraignirent le nouveau pape à chercher un refuge à Capoue et élurent un préfet et douze tribuns. Otton dut prendre la défense de son protégé. Il revint en Italie, ramena les Romains à l’obéissance, et Jean XIII reprit possession du Saint-Siége, qu’il occupa avec beaucoup de dignité. En reconnaissance des services de son protecteur impérial, il étendit les priviléges de l’archevêque de Magdebourg, dont il fit un primat de Germanie. Par ses missionnaires, il hâta la conversion des Polonais, des Hongrois, des Bohêmes, et institua, selon le cardinal Baronius, le baptême des cloches, que d’autres font remonter à une époque antérieure. Il couronna le jeune Otton, que son père avait conduit à Rome pour cette cérémonie. En outre, Jean XIII envoya à Constantinople des légats chargés d’appuyer l’ambassade germanique qui allait demander à Nicéphore, empereur d’Orient, sa fille Théophanie pour l’héritier présomptif du trône d’Occident. Mal disposé pour Otton, Nicéphore maltraita les légats et les ambassadeurs, et pour punir le pape de l’avoir appelé Empereur des Grecs, il voulut que son patriarche Polyeucte fit en Italie acte de souveraineté spirituelle et érigeât Otrante en archevêché. Ces dédains blessèrent vivement Otton, qui se mit à ravager les territoires grecs de la Sicile. Les hostilités furent suspendues par le nouvel empereur byzantin, Jean Zimizcès, qui se prêta au mariage projeté. Théophanie apporta à la maison de Saxe ses droits sur la Calabre et la Pouille. Quelque temps après cette union, qui confirmait la prépondérance de l’empire germanique, Otton-le-Grand mourut à Membben, en Thuringe, et fut enterré dans la cathédrale de Magdebourg, en 973.

Sous ce règne glorieux, les Hongrois avaient été repoussés, les Slaves soumis, les Danois, les Polonais, les Bohêmes convertis et rendus tributaires, les rois de France protégés contre leurs vassaux, l’Italie conquise ; à l’intérieur une apparence d’ordre et d’unité avait été établie : aucune nation n’était alors plus grande, plus prospère que le Saint Empire Romain Germanique.

Dès son avènement au trône, Otton II eut à combattre un soulèvement auquel prirent part Boleslas de Bohême, le duc de Bavière Henri, Micislas de Pologne et Harald de Danemark. Il parvint à les réduire, après une lutte mêlée de succès et de revers, et dont profita, pour tenter reprendre la Lorraine, le Karlovingien Lother, nouveau roi des Franks occidentaux.

Louis d’Outremer était mort en 954. Dédaignant d’usurper un titre qui ne devait rien ajouter à sa puissance, Hugues-le-Grand fit sacrer, à Reims, Lother, fils de Louis IV. Son frère cadet, Charles, ne reçut aucune part de l’héritage paternel. Cette première dérogation aux droits des fils puînés, empruntée à une loi récente sur la succession des fiefs, devint dès lors la règle de l’hérédité royale.

Chaque changement de règne apportait une province aux ducs de France. Hugues demanda l’investiture de l’Aquitaine et conduisit le jeune Lother en Poitou, pour enlever ce duché à Guillaume-tête-d’étoupe. La résistance de Poitiers permit aux Aquitains de venir au secours de cette ville, et l’armée royale dut battre en retraite (955). L’année suivante, Hugues-le-Grand le faiseur de rois termina sa vie agitée, laissant à Otton, son fils aîné, le duché de Bourgogne, et à son second fils, Hugues Capet, le comté de Paris, ainsi que le duché de France, qui, depuis longtemps, n’en était plus séparé. Débarrassé de ce vassal redoutable, Lother se laissa entraîner par le comte de Blois et de Chartres, Thibaud-le-tricheur, à une odieuse tentative de guet-apens pour s’emparer des états du duc Richard de Normandie. Celui-ci demanda l’aide d’Harald de Danemark. Les bandes scandinaves répandirent sur les domaines de Thibaut une désolation si complète qu’il ne resta pas même, suivant l’expression du chroniqueur, un chien pour aboyer à l’ennemi. La restitution d’Évreux apaisa Richard et éloigna ses dangereux alliés (963).

En 977, l’empereur Otton II conféra à Charles, fils puîné de Louis d’Outremer, le duché de Basse-Lorraine, vacant par la mort de Godefroi. Cette investiture, qui faisait de son frère un vassal du Germain, offensa le roi Lother. Il rassembla ses troupes avec une telle promptitude qu’il faillit surprendre Otton dans Aix-la-Chapelle (978). Mais au milieu des fêtes qu’il donna dans le palais de Karl-le-Grand, un héraut vint lui annoncer que l’empereur lui rendrait visite au premier octobre. En effet, une armée de soixante mille hommes, commandée par Otton, envahit la Neustrie, et bientôt Paris put voir flotter les bannières impériales sur les hauteurs de Montmartre et entendre résonner le formidable alleluia des Allemands (979). Hugues Capet organisa si énergiquement la défense de cette cité que les Germains, n’osant entreprendre un siége régulier, rebroussèrent chemin, poursuivis par les Franks, qui leur enlevèrent leurs bagages au passage de l’Aisne. Par le traité conclu à Reims, à la suite d’une entrevue entre les deux souverains, Lother renonça définitivement à la haute Lorraine ou Belgique, et obtint pour son frère Charles le duché de Brabant, en Basse-Lorraine (980). Les effets de ce honteux traité ont pesé sur toute notre histoire : après 900 ans la France porte encore la peine de la faiblesse du roi Lother.

Appelé en Italie par le pape Benoît VII, Otton II, après y avoir rétabli l’ordre par des exécutions sanguinaires, voulut conquérir les contrées méridionales sur lesquelles son mariage lui donnait des droits. Mais la cour de Constantinople ayant fait alliance avec les Musulmans, lui opposa une armée de Grecs et d’Arabes qui lui fit essuyer une déroute complète sous les murs de Basentello, en Calabre (982). Otton, qui n’échappa à une bande de pirates Byzantins qu’en se sauvant à la nage, faisait ses préparatifs pour recommencer la conquête de la Sicile, lorsqu’il mourut à Rome, le 7 décembre 983. Son fils Otton III, âgé de trois ans, lui succéda sous la tutelle de sa mère Théophanie, de sa grand’mère Adelaïde et de l’archevêque de Mayence.

Profitant de cette minorité, Lother fit une dernière tentative pour ressaisir la Lorraine. Ses efforts n’aboutirent qu’à une trève avec la Régence de Germanie (985). Il maria son fils Louis avec Blanche d’Aquitaine et mourut l’année suivante empoisonné par sa femme Emma.

Louis V, dit le Fainéant, bien que son règne si court n’autorise pas ce surnom, hérita de la seigneurie du Laonnais et de quelques châteaux, avec le titre de roi que son père Lother lui avait fait conférer (986). La reine douairière partagea d’abord le pouvoir avec son fils ; mais bientôt elle fut abandonnée par lui à la vengeance de son oncle Charles. Une sourde intrigue enveloppait ce trône chancelant ; quoique le duc de France y parut étranger, des armées étaient en mouvement sur la frontière du Rémois et du Laonnais. À cette occasion, le moine Gerbert, que Théophanie avait appelé en Saxe pour diriger les études d’Otton III, écrivait confidentiellement : « Une grande affaire se traite sérieusement ; l’événement ne tardera pas à prouver ce qu’on doit penser de ce Louis, plus funeste à ses amis qu’il ne fait de mal à ses ennemis. » Quelques mois après, Louis V mourut empoisonné par sa femme Blanche, qui, sans doute, ne fut pas seule coupable de ce crime, s’il est vrai qu’elle épousa en secondes noces le duc de France. Une nouvelle dynastie monta sur le trône (987).

Dans une réunion de vassaux, de prélats et d’amis, tenue à Noyon ou à Senlis, on proclama roi Hugues, surnommé Capet, l’entêté, de caput, tête. Le plus illustre représentant de la féodalité fut sacré et couronné à Reims. Cet événement fut moins une usurpation personnelle qu’une dernière conséquence de l’organisation féodale : « Le titre de roi fut uni au plus grand fief. » (Montesquieu.)

Le karlovingien Charles de Lorraine, tenta de faire annuler l’élection du duc de France, avec l’aide des seigneurs de Flandre, de Vermandois et d’Aquitaine. Il prit les armes et s’empara de la ville de Laon. L’évêque de cette ville le livra à Hugues Capet (991), qui l’enferma dans la tour d’Orléans. Il y mourut le 21 mai 992, ne laissant derrière lui aucun parti, aucun regret ; sa postérité tomba dans la plus profonde obscurité et disparut sans laisser de traces. Pour fixer la couronne dans sa maison, Hugues s’empressa de faire reconnaître et sacrer son fils aîné Robert, usage qui fut observé jusqu’à Philippe-Auguste par les six premiers rois de la troisième race. La monarchie élective devint héréditaire. « Le sacre, dit Chateaubriand, usurpa l’élection. » La consécration religieuse affermit le droit de primogéniture, et l’institution politique de la pairie, qui date de cette époque, consolida la dynastie capétienne.

Reconnu dans les contrées voisines de son duché, Hugues Capet dut porter la guerre au sud de la Loire, où les seigneurs moins dociles dressaient les actes publics avec cette formule : Rege terreno deficiente, Christo regnante. Le sentiment d’égalité des droits était si profond chez tous ces souverains féodaux, que le comte Adalbert de Périgord, à qui Hugues adressa un héraut d’armes avec cette parole : Qui t’a fait comte ? lui fit répondre : Qui t’a fait roi ? La puissance du roi et celle du comte avaient en effet la même origine ; la légitimité du suzerain était aussi contestable que celle du vassal et le nouvel élu dut se faire accepter par l’habileté plutôt que par la violence, en se conciliant l’appui de l’Église, source de toute puissance morale à cette époque.

Hugues Capet mourut en 996, laissant le trône à son fils, qui lui succéda sans difficulté. Robert, prince pieux, charitable, savant pour son siècle, auteur d’hymnes que chante encore l’Église (Veni, Sancte Spiritus !), régna avec le concours des clercs. Il épousa Berthe, veuve du comte de Blois, qui était sa cousine au quatrième degré. Dès qu’on connut à Rome cette union accomplie sans dispense, le pape ordonna la séparation des époux, suspendit l’archevêque de Tours qui avait consacré le mariage, et condamna Robert à sept années de pénitence. Robert opposa une longue résistance et fut le premier des rois de France qu’atteignit la foudre romaine (998). Il céda enfin aux anathèmes du Saint Siége et épousa en secondes noces Constance, fille de Guillaume, comte de Toulouse ou de Provence (999).

Le pape Grégoire V, qui venait d’excommunier le prince Capétien, avait, deux ans auparavant, sacré empereur le Germain Otton III, appelé en Italie par une nouvelle sédition. Dès qu’Otton eut repris le chemin, de ses États, le tribun Crescentius déposa Grégoire V et nomma à sa place le Grec Philagatho, évêque de Plaisance, sous le nom de Jean XVI. L’empereur revint, se saisit de l’antipape, qui fut odieusement mutilé, et rétablit Grégoire V. Quant à Crescentius, qui s’était réfugié dans le château Saint-Ange, où on l’assiégeait vainement, Otton lui promit la vie sauve s’il se rendait, et le fit pendre à un gibet de soixante-dix pieds de haut (998).

Le pape Grégoire étant mort, le 11 février 999, l’empereur fit monter sur le trône pontifical, sous le nom de Sylvestre II, son ancien précepteur Gerbert, jadis moine d’Aurillac, et depuis archevêque de Ravenne. Absorbé par le projet chimérique de restaurer l’empire romain, Otton III établit sa résidence à Rome, qu’il ne quitta en l’an 1000 que pour entreprendre un pélerinage au tombeau de saint Adelbert. Il n’eut guère le temps de réaliser ses rêves de grandeur ; il mourut à l’âge de vingt-deux ans.

Pendant ce siècle, la monarchie anglo-saxonne, reconstituée par Alfred-le-Grand s’était agrandie de la Mercie et de l’Est-Anglie, sous son fils Edward l’ancien (924). Le successeur de ce dernier, Athelstan, eut à combattre une coalition formidable de Danois, de Gallois, d’Écossais, et remporta sur eux la grande victoire de Brunamburgh, qui étendit son autorité sur toute l’ancienne Heptarchie. Il porta le premier, dit-on, le titre de roi d’Angleterre, maria ses sœurs avec les rois de France et de Germanie, offrit un asile à son neveu Louis d’Outremer, et mourut en laissant en Europe une certaine renommée (961). La faiblesse de ses successeurs, Edmund, Edred, Edward, livra de nouveau le pays à ses ennemis scandinaves (979). De la Norwège et du Danemark accoururent les rois de la mer, toujours rappelés par l’appât des rançons qu’on ne cessait de leur payer pour les éloigner. Olaf le norwégien, Svein ou Suénon le danois, firent des descentes périodiques sur les côtes, qu’ils ravagèrent sans rencontrer de résistance sérieuse. Sous le règne d’Ethelred II, frère d’Edward le martyr, ils poussèrent leurs incursions jusqu’aux portes de Londres et purent s’installer paisiblement dans plusieurs comtés (999). Impuissant à repousser par la force ces redoutables ennemis, Ethelred complota, vers l’an 1000, de s’en débarrasser par la trahison. Un mot d’ordre fut transmis dans ses États pour égorger à jour fixe tous les envahisseurs établis sur le sol breton ; ce massacre devait consolider la domination danoise en Angleterre.

En Orient, l’empire byzantin descendait tous les degrés de la décadence. La dynastie de Basile le Macédonien occupait un trône souillé par tous les crimes et toutes les débauches. Forcé de s’associer Romain Lecapène, un de ses généraux, Constantin Porphyrogénète dut encore partager le pouvoir avec ses trois fils, de 919 à 945. Ceux-ci détrônèrent leur père et allèrent bientôt le rejoindre dans son exil. Dix-huit ans plus tard, la veuve de Basilide-Romain II, Théophanie, donna pour collègues à ses enfants, Basile II et Constantin IX, deux de ses amants, Nicéphore Phocas en 963 et Jean Zimiscès en 969. Ce dernier poignarda Nicéphore, mais, anathématisé par le patriarche, il donna satisfaction à l’Église en sacrifiant Théophanie. Il reprit la Syrie sur les Musulmans et menaça le khalife jusque dans Bagdad ; à Constantinople, il voulut faire rendre gorge aux eunuques et fut empoisonné par eux (976). Basile II reprit le pouvoir qui passa ensuite entre les mains de son frère. Les derniers rejetons de cette dynastie furent deux femmes, Zoé et Théodosia. Malgré cette anarchie, les khalyfes, occupés de se défendre contre les Turks, ne purent entamer l’empire.

Le khalyfat de Bagdad était plus que jamais le jouet des mercenaires à sa solde. Sous Rhadi-Billah, fils de Mouktadir, une autorité presque illimitée fut attachée au titre nouveau d’Émyr-al-Omrah, c’est-à-dire commandant des commandants (939). Le premier qui fut investi de cette dignité, le Turk Rhaïk, dut la remettre au Turk Jakem, dont les empiétements ne laissèrent au khalyfe qu’une ombre de puissance temporelle. Peu après, cette fonction, analogue à celle de maire du palais, passa entre les mains des princes de la dynastie persane des Bouides, qui la rendirent héréditaire dans leur famille. Alors, ce fut l’Émyr-al-Omrah qui régna à Bagdad, et les khalyfes furent dépouillés de leur suprême prérogative, celle d’être compris dans les prières des croyants et d’avoir des monnaies frappées à leur nom (960).

L’Égypte tomba, vers 970, au pouvoir des Fatimites, maîtres de Tunis depuis 910, qui finirent par absorber en Afrique deux autres dynasties, les Aglabites de Kaïroan et les Edrysites de Fez, et qui, prenant aussi la qualification de khalifes, établirent leur résidence au Kaire, dont ils firent un centre de splendeurs égal à Bagdad.

Un souverain du Turkestan, Ilkankan, s’était emparé du Khorassan : il en fut chassé par le prince de Ghasna, Mahmoud, qui y fonda, en 998, la dynastie des Ghasnévides et porta ses armes victorieuses chez tous les peuples de l’Hindou-Stân.

En Espagne, la puissance des Arabes avait atteint le plus haut degré de splendeur que puissent donner d’éclatantes victoires fécondées par une savante et glorieuse administration. La lutte intestine, provoquée par Kaleb-ben-Hafssoun, qui s’était fait une véritable armée avec tous les bandits du royaume, pour la plupart Berbers ou Juifs d’Afrique, ébranlait encore, au commencement du dixième siècle, le khalyfat de Cordoue. Dès son avènement au pouvoir suprême (911), Abd-el-Rahhmann III, fils de Mohhammed et petit-fils d’Abd-Allah, dirigea tous ses efforts contre ces rebelles, défit complètement leur chef en 913, le harcela jusque dans les montagnes du nord et du sud de la Péninsule, et, par la prise de Tolède, où résistèrent pendant trente mois les derniers soldats de Kaleb, étouffa cette terrible insurrection des Hafssoun, qui avait duré plus de soixante-dix ans (927).

Les chrétiens des Asturies avaient profité de ces discordes, et, du petit domaine de Pélage, devenu royaume d’Oviedo, puis de Léon (914), ils avaient étendu leurs expéditions jusqu’au fond de l’Estramadure (916), tandis que le roi de Navarre s’agrandissait de la province de la Rioja et de plusieurs places de l’Aragon. Après avoir pénétré en Portugal jusqu’à Lisbonne, ils n’hésitèrent pas à traverser les monts de Guadarrama et allèrent piller Madrid, ville peu importante, dont il est alors parlé pour la première fois (935).

Abd-el-Rahhmann, irrité de cette audace, mena une grande armée contre les forces combinées de Navarre et de Léon, dans lesquelles on voyait figurer déjà des comtes de Castille, d’Alava, d’Astorga, d’Orense, de Bragance, de Lugo, de Burgos, etc. Le khalyfe, après une sanglante mêlée sur les bords du Duero, resta maître du champ de bataille et prit d’assaut la ville de Zamora (938). Au printemps suivant, on recommença la guerre de part et d’autre avec une égale intrépidité, et enfin une trève de dix ans fut conclue avec le roi Ramiro II (940). Cette trève permit à Abd-el-Rahhmann d’envoyer des troupes en Afrique pour rétablir sur le trône de Fez, usurpé par la secte de Schyayah, la famille d’Edrys, qui régnait sur le Maghreb (Mauritanie) depuis près de deux siècles.

À partir de cette époque, le règne de ce khalyfe fut paisible et prospère. Plein de grandeur et de générosité, il fit traiter à Cordoue, par ses propres médecins, le roi de Léon, Sancho-le-Gros, atteint d’une hydropisie ; il lui donna une armée pour reconquérir son royaume, dont il avait été dépossédé par le comte de Castille, qui se rendit indépendant (960). Abd-el-Rahhmann III mourut en 961, dans son magnifique palais de Medinah-Azarah, où il s’était entouré d’une foule de poëtes, d’artistes, de savants, attirés à sa cour de tous les pays soumis à l’Islam. Il avait ordonné la construction d’un grand nombre d’édifices d’utilité publique, encouragé partout l’embellissement des villes, et, par l’extension des relations commerciales avec l’Orient, ouvert à son peuple de nouvelles sources de richesse.

Son fils Al-Hhakem II porta au plus haut point la prospérité de l’Espagne. Les guerriers d’Arabie, fanatiques et belliqueux, se livrèrent, sous son règne, à tous les travaux glorieux de la paix. Par le développement extraordinaire de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, par l’exploitation active des mines d’or, d’argent, de fer, de cuivre, de pierres précieuses, ils firent du pays conquis un jardin merveilleux, couvert d’innombrables troupeaux, où étaient cultivés l’olivier, le mûrier, le coton, la canne à sucre, le riz, la vigne, le maïs. Sur les nouvelles routes, percées de toutes parts, le khalyfe fit placer des fontaines de distance en distance et des auberges publiques où les voyageurs recevaient gratuitement l’hospitalité, devoir sacré pour les Islamites. La protection donnée aux œuvres de l’esprit ne fut jamais plus éclairée et l’époque d’Al-Hhakem, dit justement M. Louis Viardot dans ses remarquables études sur les Maures d’Espagne, est une sorte de siècle d’Auguste, qui marque le point culminant de la civilisation des Arabes.

À la mort de ce khalyfe pacifique (976), Heschâm II, son fils, âgé de dix ans, hérita de la souveraineté, sous la régence du Hageb Mohammed-ben-A’mer, surnommé Al-Manssoûr, (Almanzor) l’invincible. Noble et magnifique, éclairé, austère, intrépide, esclave de sa foi, ce ministre tout puissant mérita par son gouvernement et ses succès une gloire durable. Il voulut subjuguer les Espagnols, et, après vingt années de combats incessants, il parvint à se rendre maître du comté de Castille, de Salamanque, de Zamora, d’Astorga, de Léon même, ayant refoulé les rois chrétiens au delà de l’Èbre et du Duero (997). Vers la même époque furent écrasées, par son fils Abd-el-Mélek, les tribus Berbères de l’Afrique, révoltées contre la domination des Édrysytes. Le royaume de Fez reconnut de nouveau la suzeraineté des khalyfes Ommyades. Non content de tant de triomphes, il rouvrit la campagne contre les chrétiens par le Portugal, s’empara de Coïmbre, de Lamégo, de Braga, et prit d’assaut, en Galice, la ville sainte de Saint-Jacques de Compostelle.

Les chrétiens de Castille et de Navarre, des Asturies, de Galice et de Léon, resserrés dans les étroites limites des domaines de Pélage, firent un effort désespéré. Ils descendirent vers les sources du Duero, au-devant d’Al-Manssoûr, et le rencontrèrent auprès de Calatañozor. Une bataille terrible s’engagea. Elle dura tout un jour, sans qu’il y eût victoire ou défaite. Seulement, lorsque la nuit eût suspendu le combat, le glorieux Hageb, couvert de blessures, s’aperçut que la plupart de ses lieutenants avaient péri. Dans la douleur de n’avoir point vaincu, malgré de si cruelles pertes, le héros musulman déchira les appareils qui retenaient son sang (1000). Ainsi mourut Al-Manssoûr, qui dédaigna le trône et que cinquante victoires ne purent consoler d’une défaite.

Tandis que la civilisation arabe brillait d’un si vif éclat en Espagne, une affreuse anarchie, conséquence du démembrement féodal, désolait la Germanie, la Gaule, l’Italie. Les germes de renaissance, légués par Karl-le-Grand, avaient été étouffés sous l’avalanche des invasions normandes et hongroises. Le torrent de la barbarie avait effacé jusqu’aux traces des écoles. À peine subsistait-il quelques manuscrits soustraits au pillage et à la destruction, et enfouis au fond de monastères isolés. La guerre étant partout, le sol se couvrit de châteaux forts ; les villes, les bourgs, les couvents se fortifièrent aussi ; la lutte éclatant parfois dans l’intérieur même des cités, chaque rue finit par avoir ses retranchements, chaque maison sa tour et ses meurtrières. L’hérédité des bénéfices et des offices affranchit les maîtres de ces châteaux de toute dépendance, et par la réunion dans les mêmes mains de la souveraineté et de la propriété constitua essentiellement la féodalité.

Dans ces temps d’invasions continuelles, les petits possesseurs n’étant plus protégés par la loi, donnèrent leur champ à ceux qui pouvaient les défendre et en devinrent les fermiers ; les seigneurs rétrocédaient ces immeubles, sous la condition du service militaire, soit aux anciens propriétaires, soit à leurs fidèles et s’engageaient à venir en aide à ces sujets volontaires. Ainsi s’établirent le vasselage et la seigneurie, c’est-à-dire la relation entre le fief inférieur et le fief supérieur. Tout possesseur de terre qui voulait devenir vassal d’un seigneur, était soumis à la cérémonie de l’hommage. Tête nue, sans épée, sans éperon, à genoux, les mains dans les mains de son futur suzerain, qui restait assis et couvert, il lui disait : « Je deviens votre homme de ce jour en avant, de vie, de membre, de terrestre honneur, et à vous serai féal et loyal. » Après l’hommage venait le serment de fidélité ou de foi, acte bien distinct du premier, par lequel on jurait d’accomplir les devoirs inhérents au nouveau titre d’homme du seigneur. Cela fait, le suzerain donnait au vassal l’investiture du fief, en lui remettant, comme signe symbolique, une motte de gazon, une pierre, une branche d’arbre, une poignée de terre, ou tout autre objet. Alors seulement le vassal se trouvait en pleine possession de son fief (feod, feudum, du saxon fee, récompense, et od, propriété).

L’hommage était lige ou simple. L’homme-lige s’engageait à servir en personne son seigneur envers et contre toute créature qui peut vivre et mourir. Le vassal simple pouvait fournir un remplaçant, et, pendant la cérémonie de l’hommage, restait debout avec épée et éperons. L’investiture pour le royaume, sous la première race, se faisait par la franciske ou le hang ; sous la seconde race, par la couronne et le manteau ; sous la troisième, par le glaive, le sceptre et la main de justice.

Outre les obligations morales que le vassal contractait envers son suzerain, comme de défendre son honneur, de l’éclairer dans le conseil, de garder ses secrets, il lui devait des services matériels, et avant tout le service militaire. Les conditions de l’obligation variant suivant l’étendue des fiefs, le vassal était tenu de suivre son seigneur pendant vingt, quarante ou soixante jours, tantôt seul, tantôt avec un certain nombre d’hommes, tantôt dans les limites du territoire féodal, tantôt partout, tantôt pour la défense seulement, tantôt pour l’attaque comme pour la défense. La fiance était l’obligation de servir le suzerain dans sa cour, dans ses plaids, de l’assister dans le jugement des contestations et de prêter les bras à l’exécution des sentences.

Les aides légales consistaient en secours pécuniaire ; qu’on lui devait quand il était prisonnier et qu’il fallait payer sa rançon ; quand il armait son fils aîné chevalier ; quand il mariait sa fille aînée. À ces prérogatives vinrent s’ajouter d’autres revenus. Le droit de relief, que tout héritier devait payer pour reprendre possession du fief ; le droit d’aliénation en cas de vente des domaines ; le droit de déshérence et de confiscation, quand le vassal ne laissait pas d’héritiers, ou que, par un manquement à ses devoirs, il tombait en forfaiture ; le droit de tutelle, qui consistait dans la jouissance des revenus du mineur ; le droit de mariage, qui ne permettait pas à l’héritière d’un fief de refuser un mari sans payer à son suzerain une somme égale à celle qu’offrait le prétendant.

L’accomplissement de ces obligations diverses laissait encore au vassal une grande indépendance, car il pouvait inféoder tout ou partie de son fief à des vassaux d’un moindre rang, ou vavasseurs. Une vaste hiérarchie fut ainsi fondée, et tout finit par s’inféoder : la concession d’une chasse, l’octroi d’une charge, d’un titre, d’une pension, le don d’une ruche d’abeilles, etc., d’où les locutions de fief en l’air, fief sans domaine.

De son côté, le suzerain était tenu de maintenir, de protéger son vassal. Cette association étant basée sur le consentement mutuel, les contractants pouvaient la rompre et renoncer à ses charges comme à ses avantages. Le principe de la justice était le jugement par les pairs, nom donné aux vassaux de même rang, et celui qui se croyait mal jugé pouvait en appeler, par défaut de droit, au suzerain de son seigneur ; mais comme on trouvait plus sûr de se faire justice soi-même, chacun recourait au droit de guerre privée qui fit de la féodalité un régime de violence. Les guerres privées et les combats judiciaires en champ clos prirent le caractère de véritables institutions et furent les seules garanties dont jouit la rude société du temps. Variant selon l’importance des fiefs, la justice se divisait en trois degrés, haute, basse et moyenne. La première donnait seule droit de vie et de mort. Tout pouvoir législatif supérieur cessa d’être reconnu dans l’étendue des seigneuries, parmi lesquelles, à l’avènement de Hugues Capet, cent cinquante au moins s’arrogèrent le droit de battre monnaie. Une extrême inégalité s’introduisit très-vite entre ces occupants de la terre ; leur situation réciproque devint cependant plus complexe qu’exclusive, la plupart étant à la fois suzerains et vassaux. Souvent les mêmes hommes, à raison de fiefs différents qu’ils tenaient les uns des autres, se trouvaient entre eux tantôt dans le rapport du vasselage, tantôt dans celui de la suzeraineté.

Mais la féodalité n’était pas seulement représentée par des seigneurs et des vassaux. Il y avait des sujets au pied du donjon féodal, et s’il les protégeait parfois, il les opprimait souvent. Les hommes libres avaient disparu, remplacés par les serfs, les vilains, les hommes de poeste (gens potestatis), taillables à merci de la tête jusqu’aux pieds. Non seulement le maître du château taillait à son gré les colons, mais toute juridiction lui appartenait sur eux. Il pouvait leur prendre tout ce qu’ils possédaient, les jeter en prison, avec ou sans motif. Le vilain (villicus, villageois) n’avait nul droit de fausser jugement, car la loi disait : « Entre toi, seigneur, et toi, vilain, il n’y a juge fors Dieu. »

Les mainmortables, qui ne pouvaient ni se marier, ni acquérir, ni aliéner, ni hériter, ni léguer leur pécule sans l’agrément du maître, étaient pourtant considérés comme supérieurs aux serfs. Au-dessus de ces deux classes opprimées venait celle des tenanciers libres, vilains, manants ou roturiers, dont l’indépendance était respectée en apparence, moyennant une rente annuelle et de nombreuses corvées. On leur concédait, pour la forme, la faculté de tester en faveur de leurs enfants ; au fond, pendant longtemps du moins, surtout dans les campagnes, ils restèrent confondus avec les esclaves de la glèbe. Telle était cette population qui, seule, nourrissait les possesseurs du sol, sans pouvoir vivre elle-même, toujours victime des guerres féodales, décimée par la peste et la famine permanentes, vouée à la plus abjecte ignorance. À la fin du xe siècle, « siècle de fer, » l’âme des peuples chrétiens se remplit d’une inexprimable épouvante ; on crut sincèrement à la fin du monde ; la mort intellectuelle allait être suivie de la mort physique ; on cessa de bâtir, de travailler, d’amasser ; le noble châtelain comme le misérable serf, oubliant tout intérêt terrestre, ne songeait qu’au salut de son âme. D’innombrables actes de donation étaient rédigés en ces termes : « Le soir du monde approche, moi, comte (ou baron) j’ai donné à telle église pour le remède de mon âme.... » Ou bien encore : « Considérant que le servage est contraire à la liberté chrétienne, j’affranchis un tel, serf de corps, lui, ses enfants, ses hoirs, etc... » Ces terreurs durèrent jusqu’à la dernière heure de l’an mille... Les trompettes du jugement dernier ne retentirent pas. Un cri d’ineffable reconnaissance s’échappa de toutes les poitrines vers le Dieu miséricordieux. « Près de trois ans après l’an mille, dit Raoul Glaber, les basiliques des églises furent renouvelées dans presque tout l’univers. On eût dit que le monde entier secouait les haillons de son antiquité pour revêtir une blanche robe d’églises.



ONZIÈME SIÈCLE.



Les seigneurs féodaux avaient favorisé l’élévation de la famille capétienne, dans la crainte qu’un chef karlovingien, belliqueux et entreprenant, ne parvînt un jour à restituer à la royauté ses prérogatives et sa puissance. Ils avaient voulu fonder un gouvernement aristocratique dont le souverain, sans cesse contenu par ses pairs, ne fût en réalité que le chef honoraire d’une fédération d’États. Une aristocratie laïque et religieuse, composée des vassaux et de leurs serfs, une royauté isolée, autour de laquelle il n’y avait point encore de peuple, tel était, sous les premiers successeurs de Hugues Capet, l’état de la nation française.

« Nous avons vu Robert, dit la chronique d’Anjou, régner dans la dernière inertie, et nous voyons aujourd’hui son fils Henri, le roitelet, ne pas dégénérer de la paresse paternelle. » L’auteur anonyme de la chronique d’Anjou, qui portait ce jugement dédaigneux, regrettait l’empire de Karl-le-Grand et sa majestueuse unité. L’archevêque de Bourges, Helgaud, et l’évêque de Laon, Adalbéron, ont jugé moins sévèrement les premiers capétiens. Réconcilié avec l’Église, Robert continua de régner sagement et de montrer cette douceur de mœurs, cette bonté charitable, qui rendirent le pouvoir royal pour longtemps populaire. Il hérita de la Bourgogne à la mort de son oncle (1002) et dut lutter plusieurs années, avec l’assistance du normand Richard II, pour prendre possession de ce duché (1016).

En 1017, le concile d’Orléans condamna douze hérétiques manichéens à être brûlés vifs. La reine Constance assistait au supplice. Aussi violente que son époux était doux et patient, elle reconnut parmi les condamnés son ancien confesseur, et lui creva un œil avec une baguette.

Malgré les étroites limites assignées à son autorité, Robert intervint parfois avec succès dans les querelles des grands feudataires. Son amitié fut recherchée par l’empereur Henry II, petit-fils de Henry-l’Oiseleur et successeur d’Otton III. Ce monarque germain, sacré à Rome par le pape Benoît VIII, et canonisé plus tard à cause de sa sainteté, avait dû passer trois fois les Alpes pour renverser le marquis d’Ivrée, Arduin, que le parti national d’Italie avait proclamé roi, en haine de la domination allemande. Épuisé par les fatigues de la guerre, Arduin renonça volontairement à ses prétentions et alla terminer ses jours dans un couvent (1015). Après lui, aucun prince italien ne se présenta plus comme anti-roi : les papes vont devenir les représentants et les champions de la Péninsule, en face de la domination étrangère.

La mort de Henry II, le Saint, mit fin à la dynastie saxonne, et la couronne impériale revint à la maison de Franconie (1024). Konrad II, le Salique, fut nommé par une assemblée tenue sur les bords du Rhin.

Dès lors la constitution électorale de l’Empire est fixée. L’élection appartient aux trois princes Primats de l’église germanique et aux quatre principaux ducs d’Allemagne, désignés plus tard sous le nom d’Électeurs. À la Diète, l’archevêque de Mayence a la première voix ; les archevêques de Cologne et de Trèves, la seconde et la troisième. Des quatre princes laïques, le premier votant est le duc de Franconie, plus tard le comte palatin du Rhin, qui représentait les Lorrains ; puis venaient le duc de Saxe représentant les Bohèmes, le duc de Bavière et le duc de Souabe.

À l’avénement de Konrad II, les Italiens, voulant secouer le joug germanique, offrirent la couronne au roi de France. Effrayé des dangers de l’entreprise, Robert refusa et se contenta de laisser paisiblement son royaume à son fils Henri Ier (1031). Sous ce règne, une famine générale fit dans les Gaules de si épouvantables ravages, qu’on vit en plusieurs contrées les hommes se dévorer les uns les autres.

« Il semblait, dit le moine Raoul Glaber, que ce fût un usage désormais consacré que de se nourrir de chair humaine. Un scélérat osa en porter au marché de Tournus pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut arrêté et ne chercha pas à nier son crime ; on le garotta, on le jeta dans les flammes. Un autre alla dérober, pendant la nuit, cette chair qu’on avait enfouie dans la terre ; il la mangea et fut brûlé de même. »

Au milieu de ces fléaux, les seigneurs ne cessaient de se livrer à leurs guerres particulières, conséquence forcée de l’organisation féodale : l’Église publia, en 1035, la Paix de Dieu, avec menace d’excommunication contre ceux qui la violeraient. Cette mesure ayant multiplié les parjures sans arrêter les guerres privées, les conciles décrétèrent une Trêve de Dieu : toute effusion de sang fut interdite depuis le coucher du soleil, le mercredi soir, jusqu’à son lever, le lundi matin, ainsi que les jours de fête ou de jeûne. La protection de la Trêve fut étendue aux clercs, aux moines, aux paysans, aux troupeaux, aux instruments de labourage (1040).

Konrad le Salique introduisit cette loi dans ses États et parvint à refréner l’indocilité de ses grands vassaux. Il fit condamner à mort, comme perturbateur de la paix publique, le duc de Souabe, qui élevait des prétentions à la succession de la Bourgogne Helvétique, et il réunit à l’Empire germanique toute la vallée du Rhône, la Franche-Comté et la Suisse, en vertu d’une convention signée, de son vivant, par le vieux roi d’Arles, Rodolphe III (1033). Il imposa sa suzeraineté à Miecislas de Pologne, et, par la cession de la Marche du Sleswig, conclut la paix avec le roi de Danemark, Kanut-le-Grand. Il mit un terme aux entreprises des Lutiges, au nord de l’Elbe, et acheva la soumission des frontières orientales. Il passa une première fois les Alpes pour se faire sacrer par le pape, et fit de nouveau consacrer par l’usage le droit récent des souverains élus de Germanie à la couronne de fer, à la couronne impériale et au titre de Roi des Romains. Après la pacification des pays Slaves, il revint en Italie pour terminer la lutte engagée par les seigneurs et les évêques contre les vassaux inférieurs ou vavasseurs et les hommes libres. La résistance opiniâtre de l’aristocratie épiscopale détermina l’Empereur à rendre dans une assemblée tenue à Pavie son fameux édit de 1037 qui déclara les fiefs des vavasseurs irrévocables, immédiats et héréditaires. La féodalité italienne se trouva constituée en dehors de la forme hiérarchique établie dans les autres pays, et la suppression de toute suzeraineté intermédiaire rendit directe la relation entre l’Empereur et les petits vassaux. Avant d’avoir obtenu la soumission des hauts prélats, irrités de ces concessions, surtout de Héribert, archevêque de Milan, Konrad le Salique, miné par une grave maladie, quitta l’Italie et alla mourir à Utrecht en 1039.

Henry III, le Noir, maître des quatre duchés de Bavière, Souabe, Franconie et Carinthie, suivit la politique énergique de son père contre les grands feudataires. Il fit rentrer la Bohême sous la suzeraineté de l’Empire, rétablit le roi Pierre sur le trône de Hongrie et reçut son hommage, prolongea à son gré la vacance des duchés ou les confia à de simples gouverneurs. Forcé d’intervenir en Italie où trois papes indignes se disputaient la tiare, l’Empereur désigna successivement comme souverains pontifes Clément II, Damase II et Léon IX (1049).

L’année suivante, le concile de Rome condamna comme hérétique Bérenger, archidiacre d’Angers, modérateur de l’école de Tours, qui niait la présence réelle. Les interprétations hétérodoxes de Bérenger et de ses disciples devaient plus tard être renouvelées avec éclat, par Luther et par Calvin.

Un autre concile tenu à Sutri avait de nouveau reconnu qu’il ne pouvait être élu de souverain pontife sans le consentement de l’Empereur. Henry III avait usé discrètement de cette prérogative, mais la sagesse de ses choix ne pouvait que retarder le conflit entre les deux pouvoirs.

Tout en subissant la suprématie de l’Empereur, Léon IX entra dans les projets du moine Hildebrand qui voulait soumettre le clergé à une sévère réforme. Pour une entreprise de cette gravité, la papauté avait besoin d’une indépendance temporelle qui, à ce moment, n’existait, ni de fait, ni de nom. Sa situation était si précaire, que le pape dut se mettre à la tête d’une expédition contre les Normands de Naples, dont le voisinage devenait inquiétant.

Ces aventuriers, partis de Neustrie pour aller en pèlerinage à Jérusalem, avaient été employés, à leur retour, par la cour de Rome, contre les Grecs qui attaquaient Bénévent, puis, par les Byzantins eux-mêmes contre les Sarrasins de Salerne et les Lombards de Capoue (1026). Renforcés sans cesse par de nouveaux compatriotes qu’attirait le désir du butin, ils se trouvèrent bientôt assez forts pour s’emparer du pays où ils combattaient en qualité de mercenaires (1037). En 1043, Guillaume-Bras-de-fer, l’aîné des douze fils de Tancrède-de Hauteville, gentilhomme de Coutances, prit le titre de comte de Pouille et eut pour successeurs ses frères Drogon, Humphroy et Robert Guiscard (l’Avisé).

Les Grecs, battus par ces nouveaux venus, demandèrent des secours à Henry III qui chargea le pape d’exterminer ces aventuriers. Léon IX marcha contre eux avec quelques troupes germaniques et une nuée d’Italiens qui disparurent au milieu du combat, laissant le pontife aux mains des Normands Ceux-ci, trop avisés pour le maltraiter, s’agenouillèrent devant leur prisonnier, se déclarèrent ses vassaux et se firent donner en fief tout ce qu’ils avaient conquis (1053). Le pape devint malgré lui suzerain du duché de Pouille auquel Robert Guiscard ajouta la Calabre, et son jeune frère Roger, la Sicile. La réunion de ces conquêtes devait former le royaume des Deux-Siciles, où régna une dynastie normande.

 

Léon IX mourut après cette campagne ; l’Empereur lui donna pour successeur Victor II (1054), et succomba lui-même en 1056. La couronne impériale passa à son fils Henry IV, âgé de cinq ans, sous la tutelle de l’impératrice-veuve, Agnès. Celle-ci s’efforça de se concilier les grands vassaux ; ses complaisances ne réussirent qu’à les enhardir, et la régence lui fut enlevée par les ducs de Saxe et de Bavière, remplacés eux-mêmes par les archevêques de Mayence et de Cologne.

Cette orageuse minorité favorisa les projets de la cour de Rome. Sous les papes Étienne IX (1057), Nicolas II (1058), Alexandre II (1061), l’influence de l’ancien moine de Cluny, fils d’un métayer de Soana en Toscane, devenu archidiacre, et conseiller du Saint-Siége, fut toute-puissante. En 1059, Hildebrand fit rendre par Nicolas II un décret portant que l’élection des pontifes serait faite désormais par les cardinaux-évêques et les cardinaux-prêtres du territoire romain ; que le consentement du clergé et du peuple viendrait ensuite ; que l’Empereur exercerait alors son droit de confirmation, et, enfin, qu’on élirait de préférence un membre du clergé romain. Un autre décret défendait aux clercs de recevoir d’un laïque l’investiture d’aucun bénéfice ecclésiastique. L’Église de Rome, dont la suprématie spirituelle était incontestée dans l’Europe chrétienne, se préparait à revendiquer le pouvoir temporel. Si la papauté commençait l’attaque, c’est qu'elle se sentait des forces pour la soutenir. La défaite de Léon IX à Civitella avait donné au Saint-Siége les vaillantes épées des Normands, vassaux volontaires et intéressés à défendre l’Église.

Il n’était bruit, à cette époque, que de la valeur de ces anciens Scandinaves, définitivement implantés sur le sol neustrien, et dont le nouveau chef, aussi puissant que le roi de France, venait de battre son suzerain, Henri Ier, dans trois campagnes. Guillaume II, bâtard de Robert le Diable, et dont la mère, la belle Arlète, était fille d’un tanneur de Falaise, avait hérité du duché de Normandie selon la volonté de son père, mort en Bithynie (1035). Jusqu’à sa majorité la guerre civile régna parmi ses vassaux révoltés ; mais, dès qu’il eut vingt ans, Guillaume exerça d’horribles représailles contre les rebelles et réduisit les plus entêtés (1047). Sa querelle avec le roi de France se termina par la bataille de Mortemer et le traité de Rouen, dont les conditions furent toutes à l’avantage du vassal victorieux (1055).

Henri Ier compensa ces revers par l’acquisition du comté de Sens qui fut réuni à la couronne après la mort du comte Renaud, le roi des Juifs. Dans la crainte, dit-on, de s’unir, à son insu, à une femme qui lui fut alliée par le sang, ce prince épousa en troisièmes noces Anne de Russie, fille du grand-duc Jaroslaw, et il en eut trois enfants. L’aîné de ses fils, Philippe Ier, âgé de sept ans, lui succéda ; il avait déjà été sacré à Reims, suivant la coutume des rois de la troisième race (1060).

Le comte de Flandre, Baudoin, chargé de la régence pendant la minorité de Philippe, s’occupa beaucoup plus de l’administration de ses propres biens que du gouvernement du royaume. Il n’exerça aucune influence sur les entreprises de ses pairs et n’intervint ni dans les démêlés de la succession angevine, ni dans les affaires des Aquitains que leur duc entraînait dans une folle expédition contre les Maures d’Espagne (1063). Il ne s’émut pas davantage de l’ambition toujours croissante du duc de Normandie qui, pour se débarrasser d’un rival dangereux, faisait empoisonner le duc de Bretagne, Konan, et profitait de la rivalité des neveux de Geoffroy Martel, comte d’Anjou, pour leur enlever le Maine.

Lorsque son autorité se trouva bien affermie, Guillaume le Bâtard se rendit en Angleterre, sur l’invitation d’Edward-le-Confesseur. Edward avait toujours aimé les Normands au milieu desquels l’exil avait jeté son enfance, et il les attirait en foule à sa cour. Guillaume fut frappé de la prééminence de ses compatriotes dans cette île. Soldats, évêques, abbés, bourgeois, tous parlaient le franco-normand et l’accueillirent en souverain : un coup d’audace pouvait assurer la possession de l’Angleterre aux descendants de Rollon.

Edward-le-Confesseur était le fils aîné de ce roi Ethelred II qui, pour venger ses défaites, fit massacrer, le jour de la saint Brice, tous les Danois établis dans son royaume (1002). La rage des meurtriers n’épargna ni l’âge, ni le sexe, ni la naissance ; mais la joie de la délivrance fut de courte durée. Le roi de Danemark, Swein ou Suénon, dont la sœur avait été assassinée, arriva bientôt avec une flotte formidable. Ses représailles furent terribles. Ethelred paya tributs sur tributs et le Danois multiplia les invasions. Enfin, vers 1013, Swein reparut à l’embouchure de l’Humber, répandant du nord au midi, sur toutes les contrées qu’il traversait, le pillage, l’incendie et le meurtre. Les habitants d'Oxford lui envoyèrent des otages pour détourner sa colère. L’alderman du Devonshire et un grand nombre d’autres Thanes vinrent le trouver à son campement de Bath, où il se proclama roi d’Angleterre.

Ethelred essaya vainement de défendre Londres contre l’armée danoise. Il dut se retirer avec sa flotte vers Greenwich, puis dans la petite île de Wight. De là, il alla demander un asile au duc de Normandie dont il avait épousé la fille Emma. Swein étant mort subitement à Gainsborough (1014), Ethelred revint dans ses états et remporta de brillants succès, pendant que son fils Edmund levait une armée pour s’opposer aux troupes que ramenait de Danemark le roi Kanut, fils de Swein. Trahi par son principal lieutenant, Edrik, qui passa tout à coup à l’ennemi, Edmund fut obligé de se réfugier dans la Northumbrie et ensuite à Londres où son père Ethelred venait de rendre le dernier soupir (1016).

La lutte continua entre les deux prétendants, le saxon Edmund, surnommé Côte-de-Fer, et le danois Kunt ou Kanut, héritier de Swein. Après cinq grandes batailles, dont les résultats furent incertains, les partisans des deux compétiteurs les déterminèrent à conclure un traité de paix. Kanut eut la Mercie et la Northumbrie. Edmund les autres États. Ce dernier ne survécut que sept mois à cet arrangement, et Kanut-le-Grand étendit sur tout le pays la domination danoise (1017). Dès que la soumission des Anglo-Saxons fut assurée, il s’étudia à gagner l’affection de ses nouveaux sujets, se montra ami des moines, des prélats, et adversaire implacable de ses anciens co-religionnaires. Il confirma les lois d’Edgar et en fit rédiger de nouvelles, qu’il eut l’adresse de transgresser le premier, en tuant un soldat, pour se donner la gloire de se condamner lui-même à payer neuf fois l’amende ordinaire. Le meurtre de cet homme lui coûta, dit-on, trois cent soixante sous d’or. Par ces moyens, Kanut se fit une renommée d’inflexible impartialité. Une autre anecdote, qui n’est peut-être qu’une forme de la tradition populaire, nous fait bien connaître ce barbare civilisé. Un jour, à Southampton, voulant donner une leçon à ses courtisans qui lui attribuaient un pouvoir sans limite, il alla s’asseoir sur la plage à la marée montante et intima l’ordre à la mer qui s’avançait de respecter le bord de sa robe. Quand il eut les pieds et les genoux mouillés, il se releva et dit d’un ton sévère à la foule des flatteurs : « Reconnaissez maintenant combien est fragile la puissance d’un monarque de la terre, comparée au pouvoir de Celui qui gouverne les éléments et qui seul peut dire : Tu viendras jusqu’ici, tu n’iras pas plus loin. » Les annalistes ajoutent que Kanut quitta sa couronne après ce discours et la déposa dans la cathédrale de Winchester.

En 1019, Kanut-le-Grand se rendit dans son royaume de Danemark, qui était alors en guerre avec la Suède, accompagné d’une armée d’anglo-saxons commandée par le comte Godwin. Victorieux de ce côté, le Danois revint en Angleterre et fit encore une expédition heureuse dans le pays de Galles où s’étaient retirés les derniers débris de la race kimrique. Après un pèlerinage à Rome où il rencontra Konrad II (1027), Kanut, de retour en Danemark, recommanda le payement annuel du denier de saint Pierre et créa un impôt sur chaque feu au profit du Saint-Siége. La prodigalité de ses dons lui valut une grande réputation d’opulence et, comme il ne méprisait pas la poésie, sa cour devint le séjour des skaldes, des ménestrels et des hommes de gaie science. Après la mort de ce conquérant à Shaftesbury (1036), une scission eut lieu entre le nord et le midi de l’Angleterre. Le nord reconnut son fils Harald qu’il avait eu d’une première femme ; le sud proclama Hard-Kanut, né de son mariage avec la reine Emma, veuve d’Ethelred, et soutenu par le parti saxon que dirigeait le puissant comte Godwin, ancien gardeur de vaches. La mort de Harald (1040), mit tout le royaume sous l’autorité de Hard-Kanut qui, au bout de quelques mois, expirait à la suite d’un banquet (1040).

La dynastie saxonne fut restaurée par le fils d’Ethelred, élevé à la cour de Normandie, Edward, surnommé le Confesseur (1042). Sa prédilection pour les Normands ne tarda pas à mécontenter la plus grande partie de la nation. À la suite d’une rixe à Douvres, dans laquelle le comte Eustache de Boulogne avait insolemment provoqué les Saxons, le roi donna raison aux Normands et disgracia le comte Godwin, protecteur naturel de ses compatriotes. L’exil de cet homme, dont le crédit balançait naguère l’autorité royale, excita chez les Saxons une indignation générale. Soutenu par l’opinion publique, Godwin débarqua sur la côte de Kent et se trouva bientôt à la tête d’une véritable armée, grossie chaque jour par de nouveaux partisans et surtout par des troupes irlandaises qui lui amenèrent ses deux fils Harold et Leofwin. Cette manifestation détermina un arrangement amiable. Après un échange d’otages, les rebelles firent leur soumission au roi qui les rétablit dans leurs dignités. Sans attendre la sentence de bannissement que Godwin avait exigée, les Normands s’empressèrent de s’éloigner, et Edward envoya au duc Guillaume les otages qui lui avaient été livrés, un fils et un petit fils de Godwin. Celui-ci ne jouit pas longtemps de son triomphe ; il tomba sans connaissance un jour qu’il dînait à la table du roi (1053). Le comte de Northumberland, Siward-le-Fort, ennemi acharné des Normands, ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Ce guerrier, qui fendait un rocher d’un coup de hache, épuisé par la dyssenterie, ne voulut point mourir, dit-il, accroupi comme une vache. II ordonna à ses fidèles de le lever, de le revêtir de ses armes, et il expira silencieusement, debout dans son armure (1054).

Il restait encore à la cause saxonne un vaillant défenseur, Harold ou Harald, fils aîné de Godwin, qui, maître de l’immense héritage de son père, avait en mains les gouvernements de Wessex, de Sussex, d’Essex et de Kent. Quelques victoires sur les Gallois avaient tellement accru sa popularité qu’Edward, privé d’héritiers directs, finit par le considérer comme son successeur au trône.

Edward n’ayant plus aucun motif de garder les otages confiés à la cour de Normandie, Harold, leur frère et leur oncle, résolut d’aller en personne les réclamer. Un naufrage le jeta sur les terres du comte de Ponthieu qui le livra au duc de Normandie. Guillaume lui fit à Rouen une réception magnifique, lui concéda avec empressement la liberté des otages, et ne lui demanda que de rester quelques jours en Normandie avec ses compagnons. Il l’invita à le suivre dans une expédition qu’il entreprenait contre ses voisins de Bretagne. Harold y consentit et rendit de tels services dans cette campagne que le duc voulut lui donner sa fille en mariage. Pendant cette expédition, Guillaume raconta un jour qu’Edward, à l’époque de son exil, lui avait promis, s’il devenait roi d’Angleterre, de le choisir pour héritier. Le rusé Normand comptait sur l’appui du Saxon pour s’emparer du trône. Harold comprit que le Bâtard n’était point d’humeur à subir patiemment un refus et promit vaguement. Mais, dans une assemblée convoquée à Bayeux, Guillaume, ayant fait apporter un missel, l’ouvrit à l’endroit de l’Évangile et dit au Saxon : « Harold, je te requiers de confirmer par serment les promesses que tu m’as faites : de m’aider à obtenir le royaume d’Angleterre après la mort du roi Edward ; d’épouser ma fille Adèle et de m’envoyer ta sœur pour que je la marie à l’un des miens. »

Le fils de Godwin jura sur le missel. Aussitôt on enlève le livre et on soulève un drap au-dessous duquel apparaît une grande cuve pleine d’ossements et de reliques de saints. À cette vue, Harold pâlit, comprenant la gravité du serment. Il partit enfin comblé de présents par le Normand, qui garda toutefois l’un des otages.

À peine était-il de retour dans son pays, que le vieil Edward, malade depuis longtemps, expira le 5 janvier 1066. Le lendemain, le comte Harold fut couronné roi dans l’église de Saint-Paul par Aldred, archevêque d’York. Sa popularité le désignait si naturellement aux suffrages de la nation, que personne n’acclama le nom d’Edgar, petit-fils d’Edmund Côte-de-fer, seul héritier légitime du trône.

Instruit de l’événement, le duc de Normandie somma le Saxon de tenir ses promesses « faites sur de bons et saints reliquaires. » Harold ayant répliqué que des serments arrachés par la violence ne pouvaient l’engager, Guillaume le fit déclarer parjure et sacrilège par la cour de Rome. Investi du royaume d’Angleterre par le Saint-Siége qui lui envoya une bannière bénite, le Bâtard ordonna dans ses domaines une levée générale, et, suivi par une foule d’aventuriers accourus de toutes les parties de la Gaule, il débarqua sur la côte de Sussex, près de Hastings, avec une armée de soixante mille hommes, le 28 septembre 1066.

Trois jours auparavant, Harold avait remporté une grande victoire, près d’York, sur des bandes norwégiennes conduites par son frère Tostig. Blessé dans ce combat, le roi saxon se reposait de ses fatigues lorsqu’il apprit le débarquement des Normands. Il se mit en marche aussitôt, et, sans attendre l’arrivée des milices du nord, alla camper sur les hauteurs d’Hastings avec des forces quatre fois moindres que celles de l’ennemi. Ses capitaines lui conseillaient de revenir sur Londres en ravageant tout le pays pour affamer les envahisseurs ; le royal chef déclara que, malgré l’infériorité du nombre, il aimait mieux courir les chances de la lutte que de miner les populations confiées à sa garde. Il se fortifia sur les collines avec des palissades de grands pieux. Ainsi retranchés, les Anglo-Saxons passèrent la nuit à chanter leurs chants de guerre, en buvant la bière et le vin dans des cornes, tandis que, dans l’autre camp, les moines et les prêtres psalmodiaient des oraisons pendant la veillée des Normands.

À l’aube, monté sur un cheval d’Espagne, Guillaume, le cou chargé des fameuses reliques, harangua ses troupes devant lesquelles il fit porter l’étendard pontifical. L’armée s’ébranla et l’attaque commença. Les flèches des archers, les carreaux des arbalétriers s’amortissant contre les palissades, les fantassins et les cavaliers armés de lances, tentèrent l’assaut des redoutes. Leurs efforts vinrent se briser contre les haches des Saxons, qui repoussèrent même les assaillants jusqu’à un grand ravin où beaucoup d’entre eux tombèrent pêle-mêle.

L’attaque des gens de pied fut renouvelée aux cris de : Notre-Dame ! Dieu aide ! Elle échoua encore devant une résistance inébranlable. Harold, l’œil crevé par une flèche, dès le début de l’action, n’en combattait pas moins furieusement à la tête des siens. Guillaume, dévoré d’inquiétude et cherchant un stratagème, donna l’ordre à sa cavalerie de recommencer la charge et de fuir aussitôt en paraissant se débander. Cette déroute simulée attira les Saxons hors de leurs retranchements. Pris alors de front et de flanc par d’autres troupes apostées, ils furent taillés en pièces et leur camp fut envahi. Harold combattit jusqu’à son dernier souffle, avec ses deux frères, au pied de son étendard, et ses guerriers soutinrent la lutte jusqu’au soleil couchant, couvrant au loin la terre de leurs cadavres, sur lesquels les Normands, dans la joie du triomphe, firent bondir leurs chevaux. Parmi ces innombrables morts, treize furent trouvés, vêtus d’habits de moines sous leurs armes ensanglantées. C’étaient l’abbé de Hidda et ses douze compagnons, qui avaient quitté leur monastère pour défendre le sol de leur pays.

Dans cette longue bataille de Hastings, Guillaume paya bravement de sa personne, il eut trois chevaux tués sous lui et perdit quinze mille hommes. Cette victoire décisive lui ouvrit toutes les villes. Il prit possession du château de Douvres et marcha sur Londres qui ne tenta même pas de résister. Les principaux prélats, les bourgeois notables, et Edgar Atheling, le roi nouvellement élu, vinrent lui apporter les clefs de la cité où il fut solennellement couronné dans l’abbaye de Westminster.

Le conquérant s’adjugea tous les trésors des anciens rois, l’orfèvrerie des églises, les objets les plus précieux, réquisitionnés dans les magasins des riches marchands, et abandonna à ses hommes le reste des dépouilles. Suivant l’importance des grades et des services, les uns reçurent des châteaux, de vastes domaines, des bourgs, des villes entières ; d’autres s’installèrent dans les demeures des vaincus dont ils épousèrent les veuves. Terres, maisons, meubles, femmes et filles, tout convint aux vainqueurs, et tel qui, naguère, était serf ou soldat, devint gentilhomme et baron avec pages, vassaux et seigneurie. Les archives de certaines églises ont conservé les noms de ces nouveaux seigneurs : Saint-Malo, Œil-de-Bœuf, Guillaume-le-Charretier, Bouvilain, Hugues-le-Tailleur, Champagne et Troussebout, etc. Après cette spoliation générale, qui atteignit même le clergé anglo-saxon, Guillaume éleva partout des forteresses en prévision des révoltes futures.

Le premier soulèvement éclata en 1067, pendant un voyage de Guillaume en Normandie. Il revint à la hâte, pénétra dans les contrées soulevées, s’empara des villes d’Exeter et d’Oxford, des comtés de Devon, de Sommerset et de Glocester, de Warwick et de Leicester, élevant de tous côtés des citadelles où s’établirent des garnisons. Entre l’Ouse et l’Humbert, il rencontra les insurgés soutenus par les Gallois, les dispersa et les poursuivit jusque dans la ville d’York qu’il prit d’assaut et qu’il mit à feu et à sang (1068).

Ces défaites ne découragèrent pas les Anglo-Saxons qui avaient à leur tête des chefs intrépides, Edric le Forestier, Waltheof, les fils de Harold, Edmund et Godwin, le jeune Siward, haut de stature comme son père, Gospatric, Edwin et Markar, Hereward et le jeune roi légitime Edgar Atheling. Ils adressèrent un appel aux Scandinaves, leurs anciens ennemis, et, appuyés sur les auxiliaires amenés par Osbiorn, frère du roi de Danemark, ils renversèrent les fortifications du Normand et occupèrent la ville d’York, après un grand carnage (1069).

Guillaume réunit alors ses meilleurs soldats, éloigna les Danois avec de l’or, reprit York, Durham, Chester, Salisbury et s’avança vers le nord, brûlant tout le pays, passant tous les habitants au fil de l’épée. Jamais expédition de Barbares n’offrit un plus épouvantable spectacle d’incendies, de massacres et de dévastations. En quelques mois cent mille Saxons furent égorgés ; d’York à Durham, pas un village ne conserva âme vivante ; on massacra même les troupeaux, et le feu, alimenté avec rage, dévora, sur un espace immense, les monastères, les châteaux, les champs et les chaumières (1070).

Les survivants de cette sauvage exécution cherchèrent encore à résister dans l’île d’Ely. Entre la Nen et l’Ouse, ils ouvrirent le camp-de-refuge, où accoururent les proscrits que le roi d’Écosse, Malcolm, essaya vainement de secourir. Le roi de Danemark les soutint d’abord avec une flotte, puis les abandonna, gagné aussi par des présents. Guillaume attaqua alors le camp-de-refuge et l’emporta, malgré l’héroïque défense du saxon Hereward (1072). Il n’y eut plus désormais que des résistances individuelles, et l’ancienne énergie des Northumbres ne survécut que dans les contrées désolées du nord de l’Humber. C’est là que se recrutaient les Outlaws que les vainqueurs flétrissaient du nom de voleurs et de bandits ; là, pendant près d’un siècle, se perpétua dans les bois, toujours traquée et toujours combattant, cette race de révoltés indomptables dont le héros populaire devait être Robin-Hood. Né en 1160, après une existence romanesque dans la forêt de Shervood, il mourut en 1247, des mains d’une religieuse qui lui ouvrit à dessein l’artère radiale. Walter Scott l’a immortalisé dans Ivanhoé.

Guillaume fit dresser en six ans un cadastre de toutes les propriétés du pays, nommé par les Saxons le Dooms-day-book, le livre du jugement dernier, parce qu’il consacrait leur expropriation irrévocable. Dans ce livre furent enregistrées toutes les terres du royaume, leur étendue dans chaque district, les noms de leurs propriétaires, leur valeur, leurs redevances avant et après l’invasion. Un corps féodal, composé de six cents barons et de soixante mille chevaliers, s’établit sur ce territoire ainsi cadastré, ayant à sa tête le roi, auquel étaient directement liés les moindres vassaux par la condition de l’immédiateté. Non content de s’être adjugé pour sa part quatorze cent vingt-deux manoirs et les villes principales du royaume, Guillaume profita des révisions que comportait ce recensement pour déposséder ses propres lieutenants des biens qu’il convoitait. « Il était fort avare et d’une ardente rapacité, dit un chroniqueur de cette époque, donnant ses terres au plus haut prix et rompant le contrat convenu, lorsqu’un plus fort enchérisseur venait plus tard se présenter. Il se souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis volaient l’argent des malheureux. Dans la crainte d’être frustré du moindre produit de ses chasses, il promulgua des lots qui condamnaient à perdre la vue quiconque tuerait un cerf ou une biche, un sanglier ou un lièvre. Il aimait les bêtes sauvages comme s’il eût été leur père. Suivre en tout sa volonté était la règle de ceux qui voulaient vivre. » Orderic Vital affirme que les revenus de ce prince s’élevaient au chiffre fabuleux de trente millions par jour.

Guillaume tenta même d’abolir la langue anglo-saxonne. Il obligea toutes les écoles à enseigner le franco-normand qui fut seul employé dans les actes publics et qui resta, jusqu’à Edward III, la langue de la cour et des tribunaux.

La puissance que la conquête de l’Angleterre donna à Guillaume-le-Bâtard avait inspiré à son suzerain, Philippe de France, la plus violente jalousie. Sans oser recourir directement à la voie des armes, Philippe avait saisi toutes les occasions de rendre les plus mauvais offices à son redoutable vassal. Ce dernier, ayant indisposé beaucoup de Bretons, avait dû les combattre et les dépouiller en partie de leurs domaines. Des seigneurs normands, le propre fils du conquérant, Robert Courteheuse (aux petites jambes), le duc de Bretagne Hoël V, sollicitèrent l’intervention de Philippe contre l’impitoyable tyrannie de Guillaume qui fut contraint de lever le siége de Dol (1084). Le Capétien s’étant moqué de l’extrême embonpoint de son vassal, Guillaume, furieux de la plaisanterie, jura de porter à Philippe les cierges des relevailles. Il marcha sur la ville de Mantes qu’il réduisit en cendres, et il se disposait à pousser plus loin ses ravages, quand il mourut à Rouen, le 10 septembre 1087, en recommandant son âme « à Madame Marie sainte Mère de Dieu, » il avait soixante-trois ans. À peine eut-il expiré que les assistants, médecins, vassaux et parasites s’enfuirent à cheval pour aller veiller sur leurs biens ; les gens de service se hâtèrent d’enlever les armes, les vases, les vêtements, jusqu’au lit funéraire, laissant nu, sur le carreau, le corps de leur maître. Le vainqueur d’Hastings ne dut qu’à la pitié de quelques clercs une tombe dans son pays natal.

Guillaume II, surnommé Rufus ou le Roux, lui succéda en Angleterre ; Robert Courteheuse, l’aîné, en Normandie ; le troisième, Henri, dit Beau-Clerc, n’eut que cinq mille livres d’argent. Guillaume et Robert travaillèrent tour à tour à s’enlever l’Angleterre et la Normandie. Robert, qui comptait des partisans à la cour même de son frère, tenta une descente dans le royaume ; mais, vaincu par Guillaume, il fut sur le point de perdre son propre apanage et ne parvint à le défendre que grâce à l’appui de Henri-Beau-Clerc et surtout du vaillant comte d’Anjou, Foulques-le-Réchin. Cette guerre civile désola tout le duché de Normandie ; les seigneurs en profitèrent pour massacrer les principaux habitants des villes où la bourgeoisie commençait à s’élever et pour s’emparer sommairement de leurs dépouilles (1091).

Quant à Guillaume-le-Roux, dur et violent, passionné pour la chasse comme son père, il traita durement ses sujets qui l’appelaient gardien des forêts et berger des bêtes fauves. Un jour qu’il chassait dans son domaine de Malwood, son arc se brisa au moment où il ajustait un cerf. « Tire donc, de par le diable ! » cria-t-il à son compagnon Walter Tyrrel, caché dans un taillis. Une flèche partit à l’instant ; le trait ricocha et frappa le roi en pleine poitrine. Sans jeter un cri, sans pousser un soupir, Guillaume-le-Roux tomba de cheval et expira (1100).

Henri Beau-Clerc profita de l’absence de Robert Courteheuse, qui était à Jérusalem, pour s’emparer du trésor royal et de la couronne. Il usa de la plus grande habileté pour se faire reconnaître, tira bon parti de sa naissance sur le sol breton et manifesta l’intention de n’épouser qu’une femme anglaise. Il promit des réformes et promulgua, en effet, peu de jours après son couronnement, une charte libérale qui restreignait plusieurs prérogatives royales au sujet des héritages, des taxes arbitraires, des mutations de bénéfices ecclésiastiques. Cette charte limitait aussi les droits de relief et de mariage, dispositions pleines d’équité qui ne furent jamais appliquées. Vers la fin de l’année, Robert revint et s’empressa de réclamer l’Angleterre où il fit une descente après avoir pris possession sans difficulté du duché de Normandie. Cette expédition ayant complétement échoué, Henri passe en Normandie, gagne les alliés de son compétiteur et le bat à Tinchebray. Robert fut enfermé dans le donjon de Cardiff où son frère donna l’ordre de lui crever les yeux. Il n’y mourut qu’en 1134.

Étranger à toute pensée politique, à tout intérêt national, Philippe de France ne sut tirer aucun profit de la querelle des princes Normands et continua le cours de ses débauches. Lassé de sa femme, Berthe de Hollande, il la répudia pour enlever et épouser Bertrade, mariée à Foulques-le-Réchin, comte d’Anjou (1093). Frappé par la réprobation générale et par les censures des évêques, il abandonna Bertrade, la reprit, l’abandonna encore et la reprit de nouveau. Excommunié par un concile tenu à Autun, ce triste monarque se laissa dépouiller du costume royal et renonça à porter la couronne (1095). De douloureuses infirmités le déterminèrent, en 1100, à associer son fils Louis au trône et, dès lors, il ne régna plus que de nom. Il ne cessait de négocier pour obtenir sa réconciliation avec le Saint-Siége. Malgré ses efforts et ses prières, l’anathème fut maintenu contre lui au concile de Poitiers.

L’Église avait le droit de se montrer sévère : une importante révolution s’était accomplie depuis un quart de siècle dans son gouvernement comme dans sa discipline. À la mort du pape Alexandre II, l’archidiacre Hildebrand avait enfin pris possession de la chaire de saint Pierre (1073), sous le nom de Grégoire VII. Pendant plus de vingt ans, il avait été l’âme du Sacré-Collége, le chef de toutes les légations importantes, l’instigateur de tous les décrets pontificaux. La lutte sourde qu’il avait poursuivie avec une opiniâtre persévérance, de 1049 à 1073, contre le mariage des prêtres, la simonie et l’investiture laïque, il allait la continuer avec éclat du haut de la chaire de saint Pierre. Caractère énergique, conviction profonde, vertu sans tache, doué du génie qui conçoit les vastes desseins et de la force d’âme qui permet de braver l’adversité, Grégoire VII avait toutes les qualités qui frappent l’imagination des hommes. Constituer un clergé plus pur, plus uni, plus indépendant du monde et plus dépendant de Rome, imposer l’omnipotence du Saint-Siége à l’Église et l’autorité temporelle du Saint-Siége à la chrétienté, arracher le Saint-Sépulcre aux Musulmans, tel fut son but. Il est mort à la tâche, il a succombé sans avoir vu la fin de la lutte terrible qu’il avait provoquée, mais son œuvre n’a pas été inutile ; l’Église régénérée lui dut plusieurs siècles de suprématie ; l’Europe tout entière réalisa la pensée des croisades qu’il avait conçue, et l’histoire, tout en reconnaissant qu’il a dépassé les limites de sa juridiction, tout en réprouvant sa dangereuse utopie de gouvernement théocratique, doit le saluer comme un des plus grands papes du Moyen-Âge.

Depuis que le clergé, pour défendre ses biens, était entré dans la hiérarchie féodale, il était devenu le complice des exactions des princes et des grands vassaux. Les évêques, tenant pour la plupart leurs fiefs d’une couronne, la concession des dignités et des domaines ecclésiastiques était l’objet d’un trafic permanent. Nicolas II et Alexandre II avaient déjà tenté de supprimer ces désordres, Hildebrand allait les attaquer de front.

Dans un premier concile (1074) Grégoire VII renouvela la bulle contre le mariage des prêtres, contre les moines concubinaires et proscrivit la simonie. Afin de soustraire la nomination des Papes à l’influence des Empereurs, il établit le collége des cardinaux spécialement chargé de l’élection des Pontifes. Comme le but de toute sa vie avait été d’affranchir l’autorité spirituelle de toute servitude temporelle, il promulgua, au mois de mars 1075, dans un second concile de Rome, le décret qui suscita la longue querelle des investitures. Ce décret défendait, sous peine d’excommunication, de recevoir aucun évêché ni aucun bénéfice ecclésiastique de la main d’un laïque, et menaçait des foudres pontificales quiconque oserait investir un ecclésiastique.

On admettait alors que l’Église avait quelque pouvoir sur les rois chrétiens, en tant que ces princes pouvaient la troubler ou l’assister. Fort de cette opinion, Grégoire VII déclare la papauté armée du droit de déposer les Empereurs et les Rois et de les juger sans appel. Ce fut sur Philippe de France qu’il essaya d’abord sa puissance spirituelle. Landry avait été nommé à l’évêché de Mâcon, le roi voulait lui vendre l’investiture. Le pape soulève les prélats contre le roi simoniaque : Philippe, effrayé, se soumet.

Le fougueux pontife allait rencontrer de plus redoutables adversaires ; il était prêt à la lutte : « Maudit soit, disait-il, celui qui n’ensanglante pas son épée. » Il réclama la suzeraineté des royaumes de Hongrie, de Danemark, d’Espagne et de Pologne, exigea l’abdication de l’Empereur victorieux de Constantinople contre lequel il envoya les troupes normandes de son feudataire Robert Guiscard, et nomma le duc de Croatie, Démétrius, roi des Dalmates, à condition de l’hommage au Saint-Siége. Enfin, il s’attaqua au jeune monarque germain, et ne craignit pas de parler en maître à cette Allemagne où il s’était créé tant d’ennemis, pendant ses légations, par ses légitimes sévérités envers les prélats débauchés et simoniaques.

Henry IV, qui avait surmonté tous les périls de sa minorité, venait de remporter une grande victoire sur les Saxons toujours prêts à la révolte. Il avait réprimé ses ennemis intérieurs et extérieurs, et pouvait se croire aussi puissant que son père, lorsqu’un ordre du pape vint tout à coup lui signifier de suspendre les hostilités, de laisser à la cour romaine le jugement de sa querelle avec la Saxe, et de renoncer désormais à toute investiture ecclésiastique, En même temps Grégoire VII chargea ses légats de citer l’Empereur à comparaître à Rome à jour fixe, et de présider un concile, avec mission de réformer l’Église germanique. Les évêques d’Allemagne se refusant à subir cette enquête, Grégoire frappa d’excommunication plusieurs d’entre eux : particulièrement l’archevêque de Brême et les principaux officiers de l’Empire. Il écrivit au roi de Danemark pour s’assurer, en cas de besoin, de la coopération de ses troupes.

Henry, exaspéré, enfreignit à dessein le décret relatif aux investitures, brava les menaces du pontife, chassa de ses États les envoyés du Saint-Siége, et, dans les synodes de Worms et de Pavie, fit prononcer solennellement la déposition de Grégoire : les évêques de la Lombardie et de la Marche d’Ancône acceptèrent cette décision (1076).

Sur ces entrefaites, le jour de Noël, pendant la célébration de la messe de minuit, le préfet de Rome, Censius, pénétra tout armé dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, s’empara du pape qui officiait, le dépouilla de ses ornements et l’enferma dans la tour du pont Saint-Pierre. Mais le peuple, soulevé, délivra son pontife qui revint tranquillement à l’autel pour achever les trois messes d’usage.

À peine libre, Grégoire réunit une grande assemblée à Saint-Jean-de-Latran et là en présence des prélats, du peuple et de la comtesse Mathilde, il se justifia par serment des accusations portées contre lui et fulmina une excommunication contre les prélats rebelles d’Allemagne et de Lombardie et contre l’Empereur. Il déclara celui-ci déchu de la dignité impériale et, pour la première fois, délia ses sujets du serment de fidélité. L’état des esprits en Germanie favorisa l’exécution de cette sentence. Les ducs de Souabe, de Bavière, de Carinthie et les princes saxons formèrent une ligue formidable. Au mois d’octobre 1076, la diète de Tribur força Henry à cesser ses fonctions impériales ; à rompre avec les excommuniés et à se retirer à Spire ; il dut s’engager à renoncer au trône, si les anathèmes de Rome n’étaient pas révoqués dans l’année.

Henry s’humilia et, suivi de sa femme et de son enfant âgé de deux ans, franchit les Alpes au milieu de l’hiver. Le pape résidait alors dans le château de Canossa, chez la grande comtesse Mathilde, maîtresse des marquisats de Toscane, de Spolète, d’une partie des Marches, de la Lombardie, de Parme, de Plaisance, et toute dévouée au Saint-Siége.

L’Empereur désarmé, nu-pieds dans la neige, vêtu d’une robe de bure, attendit trois jours dans la cour du château, criant en vain miséricorde. Le quatrième jour, l’inflexible pontife jure sur l’hostie consacrée qu’il est innocent des crimes qu’on lui a imputés, adjure l’Empereur épouvanté de prêter le même serment et, après l’avoir accablé par ce dernier coup, lui accorde une absolution conditionnelle ; son rétablissement sur la trône d’Allemagne fut laissé au jugement de la diète d’Augsbourg (1077).

Henry IV, à peine relevé de l’excommunication, trouva des partisans en Lombardie, et surtout dans les communes des villes libres, pour combattre les seigneurs de Germanie qui venaient d’élire empereur Rodolphe de Souabe. Ce ne fut cependant qu’après deux victoires remportées par les dissidents, en 1078, près de Melrichstadt et, en 1080, près de Mulhouse, que le pape reconnut Rodolphe, lui envoya une couronne d’or sur laquelle était gravé ce vers :

Petra dedit Petro, Petrus diadema Rodolpho.


et renouvela l’excommunication de Henry. Mais celui-ci répara bientôt ses défaites, et la bataille de Wolksheims, près de Mersebourg, où Rodolphe fut tué par Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, lui rendit presque toute l’Allemagne (1080). Il confia alors à son fidèle partisan, Frédéric de Hohenstaufen, qu’il avait investi du duché de Souabe, le soin de réduire ses ennemis germaniques, et il passa en Italie. Après avoir écrasé les troupes de Mathilde, il marcha sur Rome, suivi de l’anti-pape Clément III (Guibert de Ravenne), qu’il avait fait proclamer. Grégoire soutint le siége pendant trois ans et, loin de fléchir devant le danger, renouvela le décret de déposition dans un huitième concile. L’Empereur réussit enfin, par trahison ou par surprise à s’emparer de la ville où il intronisa l’anti-pape Clément, tandis que Grégoire, retranché dans le château Saint-Ange attendait patiemment les secours de Robert Guiscard qui guerroyait alors contre l’usurpateur du trône de Constantinople. Robert revint, en effet, au mois de mai 1084, pendant une absence de Henry. Il prit Rome d’assaut, délivra le pape et l’emmena à Salerne. Accablé par les fatigues de l’âge et les agitations de sa vie, Grégoire tomba malade au milieu des Normands et mourut le 25 mai 1085 en prononçant ces paroles : « J’ai aimé la justice et détesté l’iniquité, et je meurs dans l’exil. »

La mort de ce redoutable adversaire rendit quelque repos à l’Empereur et lui permit de pacifier la Saxe et la Thuringe (1090) ; mais le parti dévoué aux réformes ecclésiastiques ne tarda pas à recommencer la lutte. Le pape Victor III et surtout son successeur Urbain II revendiquèrent l’indépendance absolue de l’Église, toujours appuyés sur les Normands de Sicile dont le nouveau duc, Roger, reçut de Rome le titre de roi. La papauté parvint, de 1093 à 1100, à placer à la tête de ses partisans les propres fils de l’Empereur. Trahi par tout le monde, Henry IV passa les dernières années de sa vie à combattre ses enfants, tomba entre les mains du plus jeune Henry, fut dépouillé de la dignité impériale à la diète de Mayence 1105 et, toujours sous le coup des anathèmes de l’Église, essaya d’aller vivre à Liége où il mourut de faim ; son corps fut exhumé et jeté à la voirie comme celui d’un excommunié : Grégoire VII était vengé.

Ainsi l’idée, si énergiquement affirmée par Hildebrand, d’un gouvernement théocratique, avait jeté de profondes racines et s’imposait à ses successeurs. Les humiliations acceptées par les souverains de Germanie et de Gaule, impliquaient la reconnaissance tacite de cette suprématie religieuse. Grégoire VII s’était en effet persuadé que rien ne devait échapper à sa domination, et suivant du regard la formation des nouveaux royaumes chrétiens d’Espagne, occupés par les fils de Sancho-le-Grand depuis 1037, il s’était empressé de réclamer l’hommage des monarques de la Péninsule, sous prétexte que toute terre conquise sur les infidèles était terre de l’Église. Les rois espagnols s’étaient soumis, non sans difficulté sentant la nécessité d’affermir leurs conquêtes par une consécration religieuse. Leurs progrès sur les Arabes s’étaient accrus depuis Sancho III dont le règne victorieux avait préparé la substitution de la maison basque d’Aznar à la race de Pélage. Son second fils, Ferdinand, à la mort de Bermud, avait réuni sous son autorité Léon et Castille. À partir de cette époque (1037), l’Espagne catholique s’était trouvée constituée en trois royaumes : Navarre au nord, Aragon au nord-est, Castille et Léon au nord-ouest.

L’organisation de ces trois États, gouvernés par les trois frères, de la maison de Navarre, avait été singulièrement favorisée par le démembrement que subissait l’Empire musulman depuis la mort du glorieux Hagib Al-Manssoûr. Le renvoi de la garde africaine par l’usurpateur Muhamad avait ouvert la série de ces dissensions sanglantes qui devaient anéantir la puissance de l’Islam en Espagne.

Les Berbères, chassés du palais, s’étaient mis en pleine révolte, et leur chef, Solyman-ben-O’qbâb, vainqueur des troupes du khalyfe, avait emporté d’assaut la grande cité de Cordoue où il avait pris en main le gouvernement suprême (1012). L’arrivée d’Aly-Ben-Hamoud, wali de Ceuta en Afrique, renversa l’usurpateur. Après la mort du wali, le khalifat fut successivement disputé par Al-Qasêm et Yahia, frère et fils d’Aly, par un autre Muhamed et par deux Abd-el-Rahhman qui périrent successivement de mort violente. Enfin le Divan porta ses suffrages sur l’Ommyade Heschâm qui, heureux de vivre ignoré dans un château de la Castille, n’accepta qu’à contre-cœur cette couronne si disputée (1026).

Les walis, profitant de ces troubles pour augmenter leur indépendance, avaient rompu de tous côtés la chaîne hiérarchique. Le nouveau khalife essaya de les ramener à l’obéissance, un peu par les armes et beaucoup par la persuasion. L’insuccès de sa politique donna lieu à des mécontentements séditieux, et le peuple finit par demander sa déposition. Heschâm III descendit avec joie du trône, quitta immédiatement le palais avec sa famille et regagna la retraite qu’il avait abandonnée à regret (1031). Dernier descendant des Ommyades, en lui s’éteignit cette dynastie qui régnait sur l’Espagne depuis près de trois siècles. Le Divan lui donna pour successeur un homme d’une vertu rigide, le Wazir Gehwar-ben-Mohammed, qui commença par former, avec les principaux Cordouans, une sorte de conseil de gouvernement dont il ne se réserva que la présidence. Par ce partage de l’autorité suprême il réussit promptement à rétablir la tranquillité publique et à rendre un certain éclat au khalyfat ébranlé. Gehwar réduisit toutes les défenses du palais, chassa les valets de cour, supprima le faste royal, bannit les délateurs des tribunaux, institua des magistrats chargés de juger gratuitement les procès civils, décréta les meilleures mesures d’intérêt commercial et confia aux citoyens eux-mêmes la police intérieure des villes. Les espérances de paix et de prospérité qu’engendraient ces sages dispositions furent détruites par l’insubordination des principaux émyrs. Gehwar mourut (1044), sans avoir pu conjurer la guerre civile qui, sous son fils Muhamad, prit les proportions d’une conflagration générale. L’émyr de Séville, Aben-Abed, celui de Tolède, Al-Mamoun, soulevèrent toutes les provinces. Allié du khalife, Aben-Abed entra par trahison dans Cordoue et se débarrassa par le fer de Muhamad et de son fils Abd-el-Malek. Il sut, par la terreur et les fêtes, asservir les habitants et consomma la chute du khalyfat de Cordoue dont le nom même disparut (1060).

Maître d’une grande partie de l’Empire, Aben-Abed ne voyait plus d’autre obstacle à ses projets de domination générale que le puissant royaume de Tolède gouverné par le jeune Yahia, fils d’Al-Mamoun (1079). Pour ruiner ce dernier rival, il demanda et obtint l’alliance du roi chrétien Alphonse VI, fils de Ferdinand Ier, héritier depuis 1073 de la couronne de Castille et de Léon.

Alphonse qui, autrefois, avait reçu la riche hospitalité de l’émyr Al-Mamoun, se jeta sans déclaration de guerre sur les États du fils de son hôte, y porta pendant quatre ans le ravage et la désolation et s’empara de toutes les places fortes qui avoisinaient la capitale. Déjà maître de Madrid, de Guadalajara, d’Olmos, il assiégea Tolède (1085). Cette riche cité, épuisée par une famine de plusieurs mois, dut capituler. Toutefois, les musulmans se réservèrent le droit d’exercer leur religion, de nommer leurs cadis et d’être jugés par eux seuls.

La prise de Tolède, dont Alphonse fit aussitôt la capitale de ses États, fit sentir aux Arabes le besoin de la concorde et de l’union. Dans une assemblée générale tenue à Séville, ils se déterminèrent à appeler les Almorravides d’Afrique au secours de l’Islam.

Cette tribu, nommée Lamtounah, venue de l’Yémen et établie au-delà des monts Daren, avait été ramenée au culte orthodoxe du Koran, vers 1050, par un imân de Fez, Abd-Allah, qui donna à ces croyants, demi-sauvages, le nom d’Almorravides (voués à Dieu). Ce chef leur fit traverser les monts de la Mauritanie, et son successeur Abou-Beckr força les Berbères du Maghreb de lui concéder un vaste territoire au centre duquel il éleva la ville de Maroc. Le cousin d’Abou-Beckr, Youzef-ben-Taschfyn, recula ses frontières, accrut son armée et conquit tous les États voisins. Sa domination s’étendait sur les villes de Fez, Tanger, Ceuta, Tuniz, Alger et sur tous les territoires africains compris entre la côte de Nigritie et l’ancienne Carthage, lorsqu’il reçut l’appel de ses frères d’Espagne. Il partit avec une nombreuse armée d’Almorravides, de Berbères et de nègres, franchit le détroit, marcha vers Séville et rencontra Alphonse VI dans la plaine de Zalaca, près de Badajoz, où les chrétiens furent écrasés (1086). Dans une dernière expédition, appelé par Aben-Abed, émyr de Séville, Yousef pénétra au sein de la Péninsule, non plus en allié, mais en maître. Il s’empara de Grenade, de Séville et de toute l’Espagne musulmane, après avoir battu les troupes arabes des émyrs ainsi qu’une armée espagnole (1091), commandée par Ruy Diaz de Vivar, dit le Cid (Syd, seigneur) surnom que lui avaient donné les musulmans à la solde desquels il avait fait ses premières armes en combattant les chrétiens d’Aragon.

Après sa défaite, Ruy ou Rodrigue Diaz de Vivar, qui s’était retiré avec ses Campeadores, dans un château-fort nommé la Pena del Cid (la roche du Cid), revint assiéger Valence que défendait le vieux cadi Ahhmed avec une faible garnison d’Almorravides. Le cadi dut capituler, mais à des conditions si avantageuses qu’elles stipulaient le maintien de sa fonction dans la cité. Cependant, dès qu’il eut pris possession de la ville, le Cid livra à la torture ce malheureux vieillard soupçonné d’avoir caché de prétendus trésors et, n’en obtenant pas de révélations, le fit brûler en place publique. Ce héros de légende, qui ne fut en réalité qu’un guerrier sauvage, cupide, vindicatif et déloyal, mourut à Valence en 1099, ayant promené dans tous les camps sa valeur vénale. Les Espagnols, à peu près refoulés jusqu’aux frontières de Castille, en 1093, ne perdirent point courage et se préparèrent à recommencer la lutte. Vers cette époque, un arrière petit-fils du Capétien Robert de France, Henri de Bourgogne, s’emparait de Porto-Calé, à l’embouchure du Douro, et obtenait d’Alphonse VI l’érection de sa conquête en comté de Portugal,

Les Almorravides se rendirent ainsi maîtres de l’orient et de l’occident de l’Espagne (1094). Ils soumirent également les îles Baléares et, à la mort du Cid, réoccupèrent Valence (1100).

« Là finit, dit M. Louis Viardot, avec leur domination, l’histoire des Arabes ou Asiatiques, et commence l’histoire des Maures ou Africains. C’est une erreur bien commune que celle qui confond en un seul les divers peuples de même religion. Les Maures, en Espagne, ne furent pas plus Arabes que les Turks ne le furent en Syrie ; pas plus que les Goths, les Franks, les Bourguignons et les Lombards qui embrassèrent la religion des Romains ne furent les Romains eux-mêmes. Au contraire, comme l’empire de Constantin fut détruit par les Barbares devenus chrétiens, l’empire temporel de Mohhammed fut détruit par les Maures et les Turks devenus musulmans. »

Depuis longtemps déjà l’Asie mahométane n’était plus au pouvoir des Arabes. À la mort du Gaznévide Mahmoud, les Turkomans, établis à l’orient de la Perse, s’étaient révoltés, sous la conduite de l’esclave Seldjouk qui éleva, au sein du khalyfat oriental, la dynastie des Seldjoukides. La dépossession de la race arabe fut consommée par Togrul-Beg, petit-fils de Seldjouk, sous la protection duquel se plaça lui-même le khalyfe Haïem de Bagdad, en lui remettant les emblèmes du pouvoir suprême sur tous les royaumes de l’Islam (1058). Sous les successeurs de Togrul-Beg, les Turks reconstituèrent un vaste empire. Alp-Arslam conquit l’Arménie et fit prisonnier l’Empereur de Byzance, Romain Diogène (1063-1071) ; Malek-Shâh s’empara de la Syrie, de la Palestine, de Jérusalem, et pénétra jusqu’en Égypte ; un autre Seldjoukide enlevait aux Grecs l’Asie Mineure et, du Taurus au Bosphore, fondait un royaume qui, sous Kilidje-Arslam, devint la sultanie de Roum (1075-1093). Cet empire se démembra, après Malek-Shâh, et, bien que l’Asie appartînt toujours aux Turks, la Perse, la Syrie, le Kerman formèrent des sultanies distinctes. Devant cette nouvelle invasion, Constantinople chancelait malgré l’énergie intermittente de quelques souverains de la dynastie macédonienne, de Nicéphore Phocas, de Jean Zimiscès, de Basile II, dont les armes, souvent victorieuses, avaient fait reculer les Bulgares, les Russes et les Arabes.

La séparation de l’Église d’Orient et de la communion romaine, commencée par la querelle des iconoclastes, continue sous le patriarche Photius par la non-acceptation du Filioque, par l’emploi du pain levé au lieu du pain azyme, par l’usage du baptême par immersion, de la langue vulgaire dans les offices, avait été consommée par l’anathème qu’en 1054, sous le patriarchat de Michel Cérulaire et le pontificat de Léon IX, trois légats fulminèrent dans la basilique de Sainte-Sophie contre les sept mortelles hérésies des Grecs. Théodora, sœur de Zoé, gouvernait alors l’Empire Byzantin, entourée de sages ministres et de bons généraux. Mais les dangers incessants qu’engendraient les incursions Barbares n’avaient nullement attiédi la passion des disputes théologiques. En 1056, la maison macédonienne s’éteint avec Théodora et la dynastie des Commène monte sur le trône avec Isaac (1057). L’Empereur Romain Diogène combat contre les Seldjoukides non sans vigueur, mais il est vaincu à la longue et son successeur Alexis Commène (1081) se sentant incapable de tenir tête aux Turks, demande du secours à l’Occident. Les hordes asiatiques, qui venaient d’emporter Jérusalem, avaient remplacé par d’outrageuses vexations la tolérance hospitalière dont jouissaient les pèlerins sous les khalyfes de Bagdad et du Kaire. L’Empereur Alexis envoya des ambassadeurs au pape Urbain II, des lettres à son ami Robert, comte de Flandre, se plaignant avec amertume que les soldats du Christ permissent aux infidèles de détruire le christianisme en Asie, de transformer les temples en écuries et en étables, d’outrager les femmes et les filles chrétiennes et les plus saints prélats. S’adressant à la fois aux passions nobles et aux appétits grossiers, Alexis étalait aux yeux des princes de l’Europe les monceaux d’or que la victoire arracherait aux musulmans, et les joies de toute sorte que promettaient aux libérateurs de l’Asie les richesses du sol.

Grégoire VII, après Gerbert, avait voulu conduire cinquante mille hommes contre les Turks. À défaut d’expéditions, les pèlerinages s’étaient multipliés. Des milliers de pèlerins, revenus de la Terre-Sainte, racontaient les cruelles épreuves qu’ils avaient traversées et, au milieu des profanations musulmanes, les merveilles dont ils avaient été témoins. Ils disaient les dangers et les faits d’armes, la misère des chrétiens de Palestine, la magnificence des Sarrasins et les splendeurs de l’Empire Byzantin. Ces récits, jetés dans les masses, allumaient en même temps toutes les convoitises et toutes les indignations.

Telle était la situation des esprits, quand un moine, Pierre-l’Ermite, partit d’Amiens, sa ville natale, pour Jérusalem, où sa ferveur se transforma bientôt en une pieuse exaltation. Revenu en Europe, il se rendit en Italie, communiqua son ardeur au pape Urbain II, échauffa l’imagination des princes et parvint à électriser les populations. Le pape convoqua à Plaisance un premier concile où parurent les ambassadeurs de l’Empereur grec, puis un second à Clermont où il présida quatre cents prélats ou abbés crossés et treize archevêques (1095).

Urbain, dans l’éloquent tableau qu’il traça de la désolation des Lieux-Saints, remplit ses auditeurs d’un tel enthousiasme que tous se levèrent au cri unanime de Dieu le veut ! Une croix d’étoffe rouge, placée sur l’épaule droite, fut le signe distinctif de ceux qui s’engagèrent à marcher dans la voie de Dieu. Le nom de Croisade vint de cette marque symbolique qui, une fois posée sur le corps, contraignait de poursuivre l’entreprise sous peine d’encourir un anathème irrémissible. Le pape donna lui-même des croix aux princes, aux comtes, aux seigneurs. Les évêques en prirent eux-mêmes et en distribuèrent au peuple qui accourait en foule. Le nombre de ceux qui, en cette année et dans la suivante, s’enrôlèrent sous la bannière du Christ où le serf trouvait sa liberté, s’éleva à plus d’un million.

« Le père n’osait s’opposer au départ de son fils, dit un chroniqueur, la femme n’osait retenir son mari, le seigneur arrêter son serf. Le chemin de Jérusalem était libre à tous par la crainte et l’amour de Dieu. »

Les premières bandes, composées surtout de pauvres, de serfs, de laboureurs, de vagabonds, de femmes et d’enfants, n’eurent point la patience d’attendre la fin des préparatifs et partirent presque sans armes. L’une était commandée par un chevalier normand nommé Gautier-sans-Avoir : une autre, forte de cent mille individus, par Pierre-l’Ermite ; une troisième, par les prêtres allemands Gotteschalk et Wolkmar. Ces malheureux, bientôt affamés, mirent au pillage les contrées germaniques, massacrèrent les juifs et répandirent partout la dévastation. Les populations s’armèrent pour les détruire : rejetés sur la Thrace par les Hongrois, harcelés par les Bulgares, ces premiers Croisés périrent aux trois quarts avant d’atteindre le Bosphore. Ceux qui parvinrent en Asie, où l’Empereur Alexis se hâta de les faire transporter, furent achevés par les Turks dans les plaines de Nicée.

Derrière cette avant-garde, l’armée proprement dite des Croisés, comprenant environ cent mille chevaliers, s’était mise en marche par l’Allemagne, conduite par le duc de Basse-Lorraine, Godefroy de Bouillon, ses deux frères Baudouin et Eustache de Boulogne, son cousin Baudouin du Bourg, Hugues de Vermandois, frère du roi de France, Robert de Flandres, Étienne de Blois et de Chartres, Robert Courteheuse, duc de Normandie. Les Croisés du Midi, sous les ordres de Raymond, comte de Toulouse, passèrent par les Alpes avec l’évêque du Puy, Adhémar, légat du Saint-Siége et chef spirituel de la croisade. Par l’Adriatique, à travers la Grèce et la Macédoine, arrivèrent les Normands d’Italie, conduits par le prince de Tarente, Bohémond, fils de Robert Guiscard, et par son cousin Tancrède. Ces six cent mille Croisés, ayant élu pour chef Godefroy de Bouillon, se réunirent à Constantinople, d’où ils passèrent en Asie. Quoique fort troublé à la vue de cette multitude de guerriers aux mœurs farouches, Alexis eut l’habileté d’obtenir d’eux le serment d’hommage pour leurs conquêtes futures.

À l’entrée de la Péninsule asiatique, les Croisés battirent le sultan de Roum, Solyman Kilidje-Arslam, devant Nicée, dont ils durent abandonner le siége, par suite de la perfidie des Grecs. Ils s’enfoncèrent alors dans l’Asie Mineure, écrasèrent de nouveau les Turks dans les plaines de Dorylée (1097), et pénétrèrent dans les régions brûlantes de Phrygie où la faim et la soif les décimèrent, envenimant les querelles incessantes de ces princes et de ces soldats de tout pays.

Baudouin, frère de Godefroy, marchant en avant sur l’Euphrate, s’empara d’Édesse dont il se fit prince. Après avoir pris Tarse, le gros de l’armée arriva le 18 octobre 1097, devant Antioche, la cité aux quatre cents tours. Les Croisés investirent la ville. Pendant ce long siége de six mois, ils furent assaillis par les rigueurs de l’hiver et par une épouvantable famine qui les réduisit à manger les cadavres d’animaux et même les corps des musulmans morts ou tués. Enfin, la grande cité tomba en leur pouvoir grâce aux intrigues de Bohémond qui la reçut avec le titre de prince. Les Croisés assiégés à leur tour, se jetèrent en désespérés sur les Musulmans et les taillèrent en pièces.

Après six autres mois de séjour inutile dans Antioche où la peste les dévora, les vainqueurs, réduits à cinquante mille hommes, marchèrent sur Jérusalem que défendaient les soldats du khalyfe du Kaire. Le siége dura cinq semaines. Le 15 juillet 1099, à la pointe du jour, ils donnèrent un assaut général, et, le lendemain, emportèrent la ville où Tancrède et Godefroy entrèrent les premiers. Ils continuèrent la lutte dans les rues et dans les temples, et allèrent solennellement, pieds nus et sans armes, s’agenouiller au Saint-Sépulcre. Soixante-dix mille Sarrasins, de tout âge et de tout sexe, furent égorgés. Les chevaux marchèrent dans le sang jusqu’aux genoux,

Malgré quelques contestations avec le légat Adhémar, qui voulait annexer la nouvelle conquête aux possessions du Saint-Siége, Godefroy de Bouillon, désigné par les suffrages de tous, prit d’abord le titre de défenseur et Baron du Saint-Sépulcre, puis celui de roi de Jérusalem, sous la suzeraineté spirituelle de Rome. Peu après, une armée égyptienne étant venue l’attaquer, Godefroy l’écrasa à la bataille d’Ascalon, et, le nouveau royaume paraissant à jamais affermi par cette dernière victoire, la plupart des croisés rentrèrent en Europe.

La Judée reçut alors une constitution toute féodale, dont le code fut rédigé sous le nom d’Assises de Jérusalem. On créa des évêchés et des fiefs, et, indépendamment des principautés d’Antioche et d’Édesse, il y eut des marquisats de Tyr, de Sidon, de Césarée, des Comtés d’Assur et de Tripoli, des seigneurs de Jaffa, de Naplouse, de Tibériade. La cour du roi, celle du vicomte de Jérusalem, et le tribunal syrien pour les indigènes, furent les trois juridictions du pays. Pour défendre la nouvelle conquête, on créa deux grands ordres militaires et religieux, celui des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, fondé en 1100 par Gérard de Martigues, et, dix-huit ans plus tard, celui des Templiers par Hugues de Payens. Godefroy de Bouillon mourut dans sa capitale le 18 juillet 1100, et eut pour successeur son frère Baudouin Ier.

La première croisade donna un caractère plus élevé à l’institution de la chevalerie, née du mélange des nations Arabes et des peuples Germains. Les sentiments religieux du Teuton et la galanterie délicate de l’Arabe dictèrent les devoirs du chevalier qui consistaient à prier Dieu, servir les dames, défendre la veuve et l’orphelin, aimer son seigneur, combattre, chasser, bien manier son cheval et sa lance. Le discrédit dans lequel étaient tombées les lettres et les sciences, l’absence complète de toute culture intellectuelle favorisèrent, dans la féodalité chrétienne, le fanatisme mystique, sans nuire à la violence et à la férocité des mœurs. C’était dans les châteaux des seigneurs, à la cour des suzerains, où les vassaux conduisaient leurs fils, que ces jeunes nobles apprenaient à servir, sous le nom de varlets, de damoisaux, de pages, d’écuyers, et à mériter l’honneur de la chevalerie. La cérémonie de la réception était à la fois religieuse et militaire et comprenait le bain symbolique, le jeûne de vingt-quatre heures, la veillée des armes, la nuit passée en prières dans l’église, la confession et la communion. Puis, le récipiendaire recevait, de la main des chevaliers ou des dames, les éperons, le haubert ou la cotte de mailles, la cuirasse, les brassards, les gantelets et l’épée. Il s’agenouillait devant son seigneur qui lui donnait l’accolade en trois coups de plat d’épée sur l’épaule et disait : « Au nom de Dieu ! de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier. »

L’usage des noms de famille dans la noblesse remonte à la première croisade, ainsi que les armoiries et les emblèmes héraldiques. Dans ces grandes réunions d’hommes, tout chevalier ne pouvait se faire reconnaître que par un nom qui lui fût propre, et la plupart adoptèrent celui de leur fief. Ils firent peindre également sur leurs écus, en signes abrégés, les exploits que rappelaient les bannières sous lesquelles ils avaient combattu. Ils y ajoutèrent des devises qui servaient à les distinguer dans les tournois, où, luttant de force, d’adresse, de magnificence, ils recherchaient les applaudissements et les prix donnés aux vainqueurs par les dames.

Les Croisés, revenus de Palestine, portaient dans les châteaux les nouvelles de ceux qu’ils avaient laissés et racontaient leurs aventures héroïques. On appelait trouvères dans le nord et troubadours dans le midi ceux qui mettaient ces exploits en vers. Les jongleurs étaient ceux qui les récitaient, et les chantères et ménestrels ceux qui les chantaient en s’accompagnant d’instruments. Dans l’isolement et l’oisiveté que comportait la vie du château féodal dont les murailles arrêtaient autant la civilisation que l’ennemi, ces premiers chanteurs de prouesses représentaient toute la distraction des longues soirées. Aussi étaient-ils toujours accueillis avec joie et munificence par les écuyers, les damoiselles, les barons et les châtelaines.

Ces poëtes errants commencèrent à donner une forme littéraire aux idiomes nouveaux, encore imparfaits, rudes, variables, plus ou moins imprégnés de latin, suivant le génie ou l’ignorance des divers peuples barbares.

Ces langues vulgaires comprenaient : en Germanie, au delà de la Meuse, le tudesque, langue de ia ; en Italie, l’italien, langue de si ; dans la Gaule romaine et neustrienne, le roman, déjà divisé en roman du nord, Welche ou Wallon, langue d’oil, et en roman du midi, langue d’oc. Le roman était le produit de la langue gallo-romaine, modifiée par les Franks et dont la formation fut surtout hâtée par les Scandinaves, dès leur établissement en Normandie. Le latin, quoique fort avili, resta la langue religieuse et philosophique, tandis que les idiomes nationaux se développaient dans la société temporelle. Les interminables épopées des trouvères, appelées Chansons de geste, ayant parfois de vingt à quarante mille vers, appartenaient par leurs sujets à plusieurs cycles : Le cycle karlovingien, dont Karl-le-Grand fut le héros, et qui, plus tard, produisit la chanson de Roland et le roman des Lohérains ; le cycle armoricain, dont les héros furent le roi Arthus et les chevaliers de la Table ronde, personnages légendaires calqués sur ceux du siècle précédent et chantés par Robert Wace, un demi-siècle après, dans son roman de Brut. Alexandre-le-Grand fut le héros du troisième cycle. Dès le commencement du xie siècle se produisit donc une sorte de renaissance littéraire dont les symptômes, visibles du temps de Karl-le-Grand, s’étaient effacés sous ses successeurs. Cependant, sous l’empereur Karl-le-Chauve, subsistait encore une certaine activité intellectuelle, qui s’affirma dans l’école du palais et surtout dans les disputes théologiques. Vers 850, le bénédictin Gotescalc, disciple rigoureux de saint Paul et de saint Augustin, avait provoqué d’ardentes controverses en soutenant le dogme de la prédestination. Condamné par deux conciles, même publiquement, puis emprisonné par Hinkmar dans un cloître, le moine ne consentit jamais à se laisser convaincre, ni par les réfutations de l’évêque de Mayence, Raban Maur, ni par celles du célèbre Jean Scott Érigène.

Au lendemain de l’an 1000, le monde s’éveillant de nouveau, l’âme humaine secoue un peu sa léthargie. On se remet à labourer et à construire. De Rome, Sylvestre II essaie de dissiper la torpeur des intelligences. Instruit pour son temps, ayant étudié chez les musulmans d’Espagne, il introduit l’usage du chiffre arabe, réunit une bibliothèque, imagine l’horloge à balancier et passe pour magicien. La trêve de Dieu apporte aux populations effarées quelques heures de paix, et le mouvement des idées se poursuit dans le tumulte féodal. Plus de quatre mille auditeurs se pressent aux leçons de Lanfranc et de saint Anselme qui se succèdent de l’abbaye du Bec à l’archevêché de Canterbury. On ne se borne plus, au fond des monastères, à copier les rares manuscrits de l’antiquité ; on s’inquiète des événements et on écrit des chroniques. Le moine Richer compose une histoire du Xe siècle, Guillaume travaille à celle des Northmans, et l’évêque Abbon chante en vers grossiers le siége de Paris. L’Église est à peine débarrassée des doctrines eucharistiques de Béranger de Tours, que Jehan Roscelin publie en 1092 sa Dissertation sur la Trinité et prépare, avec Guillaume de Champeaux, l’avènement de la philosophie scolastique, dans la grande querelle des réalistes et des nominalistes. Tels étaient les progrès accomplis dans la société féodale, à la fin du XIe siècle.

Mais tandis que les peuples chrétiens tentaient péniblement de se débarrasser des langes de la Barbarie, la civilisation matérielle, littéraire et scientifique des Arabes avait atteint son apogée, des bords du Tage à ceux de l’Indus. Ils commentaient déjà, à Bagdad, du temps de Karl le-Grand, les livres d’Aristote, d’Hippocrate, de Galien, d’Euclide, d’Archimède, de Ptolémée, dont les noms nous avaient été transmis par eux, avant la découverte des originaux grecs. Ils étaient savants en géométrie, en algèbre, en chimie, en astronomie, en architecture et dans tous les arts industriels ; ils cultivaient la poésie, ils étudiaient l’histoire, ils faisaient faire de sérieux progrès à la géographie. L’illustre médecin Avicenne, qui se distingua dans toutes les branches de la science, mourut à Hamadan en 1036, épuisé par l’abus des plaisirs. Ses livres furent jusqu’au XVe siècle l’oracle des écoles d’Italie et de France ; au XVIIe siècle on les commentait encore à Montpellier. Le persan Ferdoucy, souvent comparé à Homère, vivait à la cour de Mahmoud le Gaznévide ; il célébra, dans un poëme de

120.000 vers, l’histoire des anciens rois de Perse.

DOUZIÈME SIÈCLE.



En deux siècles, la féodalité n’avait pas seulement réussi à paralyser l’exercice du pouvoir royal, elle avait détruit, par surcroît, toute indépendance municipale et anéanti les restes de liberté individuelle qui avaient survécu aux bouleversements de l’invasion. Les anciens hommes libres, accablés de charges onéreuses qui rendaient leur condition peu différente de celle des serfs, se réfugièrent dans les villes pour échapper aux vexations des châteaux. Ils y retrouvèrent dans la personne des comtes l’inévitable tyrannie de cette société organisée d’après l’axiome : Point de terre sans seigneur. Les villes avaient été assujéties comme les campagnes à des droits de toute nature, redevances, péages, levées imprévues d’argent, ainsi qu’à l’impôt arbitraire de la taille, impôt personnel et territorial à la fois, qui livrait au caprice du suzerain et de ses gens, vivres, meubles, chevaux, voitures, sans rétribution ni dédommagement. Serfs ou bourgeois ne se résignèrent pas toujours à cette sujétion. Ils se révoltèrent et furent cruellement réprimés comme il arriva, en 987, aux vilains de Normandie, aux habitants du Mans qui formèrent par serment, en 1067, une association de résistance armée, à ceux de Cambrai qui affirmèrent, par un siècle de luttes, leur droit à une constitution municipale. Le mouvement communal se propagea à Noyon, à Beauvais, à Saint-Quentin, et le tiers-état, qui venait de naître, ne tarda pas à réclamer de tous côtés son affranchissement. Il ne demandait ni pouvoir politique, ni participation au gouvernement de l’État ; il voulait obtenir de sérieuses garanties contre l’esclavage, reconquérir le droit de posséder, de conserver, de léguer, ressaisir l’indépendance civile et vivre avec quelque sécurité sous les lois établies.

Un grand nombre de villes, surtout dans le midi de la Gaule et dans les provinces italiennes, avaient conservé le régime municipal, héritage des Romains, comme Marseille, Narbonne, Arles, Toulouse, Nîmes, Périgueux, Gênes, Milan, Pavie, Vérone, etc. Ces cités importantes, riches, peuplées, et quelques autres du centre et du nord, telles que Bourges, Reims, Metz, n’eurent point à se mêler directement à cette ardente lutte dont l’unique objet était la conquête de franchises qu’elles possédaient déjà. D’autres centres plus ou moins considérables, surtout ceux qui étaient groupés autour des châteaux, avaient péniblement arraché quelques priviléges aux seigneurs, convaincus à la longue qu’ils profiteraient de la prospérité de leurs colons. De ce côté, l’intérêt des possesseurs de domaines seconda les progrès d’une indépendance relative qui, sans soustraire les classes rurales à la domination du fief, eut cependant pour résultat d’attirer les travailleurs moins favorisés ailleurs, d’accroître la richesse collective et d’amener des concessions plus étendues. Ces priviléges, bien que fort incomplets et souvent violés, n’en contribuèrent pas moins à reconstituer peu à peu la classe des hommes libres. Entre ces deux catégories de cités, anciennes municipalités et villes déjà affranchies, les roturiers s’organisèrent sous l’influence de l’esprit aristocratique et se constituèrent plus spécialement en villes de bourgeoisie, où se retrouvèrent les anciennes dénominations de sénateurs, consuls, duumvirs, édiles, remplacées ailleurs par des termes à peu près équivalents, plus appropriés au Moyen-Âge, ceux de prévôts, prud’hommes, bons hommes.

Dans le nord et le nord-est de la Gaule, les villes anciennes ou nouvelles, en butte à d’intolérables vexations convaincues de la stérilité de toute revendication équitable, recoururent à la lutte armée. Il en résulta une foule de petites guerres à la suite desquelles les cités victorieuses obtinrent des traités qui, sous le nom de chartes de commune, consacrèrent leur affranchissement municipal et leur conférèrent la juridiction, ou droit de rendre la justice, que ne possédaient pas les bourgeoisies. Ces priviléges, obtenus par la conquête, eurent en général plus d’étendue et d’efficacité que ceux qui étaient acquis pacifiquement. Ce fut donc l’insurrection des opprimés contre les forts, des villes contre leurs seigneurs, comtes ou évêques, qui amena l’établissement des communes proprement dites. Les victoires populaires dotèrent ces communes d’une sorte de souveraineté intra muros, par laquelle étaient garantis les personnes et les biens, sous la surveillance de magistrats choisis par les habitants et nommés maires, jurés, échevins, etc.

La première croisade exerça une influence considérable sur ce mouvement d’émancipation dont l’énergie triompha presque partout des résistances féodales. Les dépenses qu’exigeaient ces lointaines expéditions déterminèrent les barons, qui partaient suivis d’une multitude de chevaliers, à vendre pour de l’or des droits qu’ils avaient usurpés. Les citoyens profitèrent de l’absence des oppresseurs pour cimenter leur union ; mais ils ne réussirent pas toujours et furent obligés souvent, après avoir acheté leurs franchises, de recourir aux armes pour les conserver.

La plus longue et la plus dramatique de ces luttes fut celle qui éclata à Laon en 1106. Cette ville, théâtre de brigandages incessants, accablée d’impôts et d’exactions dont l’évêque suzerain partageait le produit avec les nobles ou les religieux, avait acheté le droit de se régir par une charte communale. L’évêque voulut reprendre le privilége vendu, dès qu’il en eut touché le prix. Les bourgeois se révoltèrent, tuèrent l’évêque et les gentilshommes de son parti. Le roi de France, Louis VI, qui avait succédé à son père Philippe Ier en 1108, intervint dans cette querelle. Ce prince, sentant la nécessité de s’appuyer sur la bourgeoisie naissante pour lutter contre les seigneurs féodaux, signala son règne par la sanction qu’il donna à l’affranchissement de plusieurs communes. Toutefois, il se borna à légitimer des révolutions accomplies, et il n’octroya jamais cette faveur qu’à prix d’argent. Louis VI, nommé d’abord l’Éveillé ou le Batailleur, puis le Gros, attentif surtout aux besoins de son trésor, n’eut garde d’accorder sur ses propres domaines les priviléges qu’il ratifiait sur les terres d’autrui. À l’occasion même de l’insurrection de Laon, on le vit céder au poids de l’or des priviléges aux bourgeois, et vendre aux seigneurs la faculté de les reprendre. La ville de Laon, qui, à l’exemple de Noyon et de Saint-Quentin, avait voulu acheter sa charte, dut soutenir, pour la conserver, des luttes opiniâtres. Il en fut de même dans les communes d’Amiens, de Soissons, de Sens, de Vezelay, qui s’établirent à la suite.

Les milices des communes donnèrent toujours leur assistance au roi pour rétablir quelque sécurité sur les routes de ses domaines. Les seigneurs, descendant de leurs donjons, infestaient les routes d’Orléans et de Paris, pillaient les villages, les églises, les monastères, rançonnaient les voyageurs et détroussaient les marchands. Louis-le-Gros, sorte de chevalier errant de la royauté, toujours chevauchant avec quatre ou cinq cents cavaliers s’empara de la tour de Montlhéry, située à six lieues de la capitale, dont le sire, depuis vingt ans, était la terreur des campagnes. Le château du Puiset, qui faisait l’épouvante de la Beauce, fut détruit de fond en comble après trois années de guerre. La cour royale condamna à restitution Bouchard de Montmorency pour avoir pillé les terres de Saint-Denis, et la ville d’Amiens fut délivrée, par la destruction de sa citadelle, de la tyrannie des sires d’Enguerrand de Coucy. L’ordre et la paix furent donc maintenus, les laboureurs, les artisans et les pauvres efficacement protégés par ce prince, hardi batailleur et sévère justicier, qui sut prouver aux Mathieu de Beaumont, aux Drogon de Mouchy, aux Ebles de Roucy, aux Léon de Mehun et à tant d’autres, que « les rois ont les mains longues. »

Effrayé de la puissance du roi d’Angleterre Henri Ier, son vassal, Louis le Gros embrassa la cause de Guillaume Cliton, fils de Robert Courte-Heuse. Après une première lutte sans résultats importants, autour du château de Gisors, les hostilités recommencèrent dans la Normandie, dont les paysans furent ruinés. Les deux rois se rencontrèrent dans le seul combat sérieux de cette campagne, à Brenneville, ayant chacun une escorte de quatre à cinq cents hommes. Trois combattants seulement périrent dans cette journée qui fut moins une bataille qu’un tournoi. Cent quarante chevaliers de Louis et l’étendard royal restèrent au pouvoir du roi d’Angleterre (1119). Le pape Calixte II, venu au concile de Reims pour chercher des partisans contre les monarques germains, dans la querelle des investitures, réconcilia le roi de France avec son redoutable feudataire. Le mécontentement des amis de Guillaume Cliton ralluma la lutte, dans laquelle Henri Ier obtint l’appui de son gendre, l’empereur d’Allemagne (1124). Louis VI, aidé de son premier ministre Suger, abbé de Saint-Denis, organisa le plus formidable armement qu’eût encore commandé un prince de la troisième race.

L’empereur Henry V n’eut pas le temps de mettre à exécution ses projets contre la France : il mourut inopinément, à Utrecht, le 23 mai 1125. Sous son règne s’était terminée cette querelle des investitures, qui ne fut que le premier des trois actes du grand débat entre l’Empire et le Sacerdoce. La papauté avait suscité à l’Empereur de graves difficultés dans ses propres États, mais Henry V, actif et énergique, triompha des révoltes de ses vassaux. En 1116, il confia le soin de la pacification intérieure à son frère Frédéric de Souabe et à son neveu Konrad de Hohenstaufen, qu’il avait investi d’un nouveau duché de Franconie, formé de l’ancienne Alémanie et de quelques portions de territoire détachées de la Bavière. Il se rendit en personne en Italie et s’empara de la riche succession de la comtesse Mathilde, léguée par elle au Saint-Siége et destinée à soulever de nouvelles discordes. À son retour, Henry termina par un arrangement équivoque les dissensions de Germanie, et, comme la nomination d’un antipape opposé à Gélase II n’avait eu que peu d’effet, il se décida à nouer avec Calixte II, successeur de Gélase, des négociations qui aboutirent au Concordat de Worms (1122).

Il fut convenu par ce traité que l’Empereur renoncerait à l’investiture par la crosse et l’anneau et laisserait aux églises les élections canoniques et les consécrations libres. De son côté, le pape consentit à ce que les élections se fissent en présence de l’Empereur qui, en cas de partage ou de contestation, prononcerait en faveur du plus méritant, d’après l’opinion du métropolitain et des évêques provinciaux. L’élu devait recevoir par le sceptre, symbole de la puissance séculière, l’investiture des régales ou fiefs attachés à son siége. Cette transaction, très-équitable, laissait à l’Empereur le pouvoir temporel, au Saint-Siége la souveraineté spirituelle.

La guerre des investitures et les guerres féodales eurent une sérieuse influence sur la constitution intérieure de l’Allemagne. L’amoindrissement de l’autorité royale favorisa l’émancipation des ducs, des autres grands vassaux, et surtout celle des villes. Les comtes palatins disparurent pour faire place aux Burgraves, chargés de surveiller les domaines de la couronne et de représenter le souverain dans les villes. Les bourgeois qui prirent parti pour l’Empereur obtinrent le droit de s’armer ; des exemptions et des priviléges récompensèrent leurs services. Les cités placées sous la protection immédiate de l’Empire reçurent des lettres de franchise par lesquelles Henry V octroya à tous les bourgeois sans exception, même aux artisans, le droit absolu de propriété et de succession. Les citoyens furent autorisés à se grouper, par corporations de métier, institutions qu’adoptèrent promptement tous les pays commerçants, et peu à peu entrèrent en possession de l’administration municipale.

La maison de Franconie s’éteignit avec Henry V, à qui les princes donnèrent pour successeur le duc de Saxe, Lother, de la maison de Billung. Ce souverain, dont la faiblesse fut exploitée par les grands feudataires, ne réussit à maîtriser la maison de Hohenstaufen qu’en agrandissant celle de Bavière, qu’il investit de la Saxe, par le mariage de sa fille avec le duc Henry-le-Superbe (1127).

Lors de l’usurpation de l’antipape Anaclet II, Lother ramena à Rome Innocent II, reconnu pontife légitime par le concile d’Étampes, dans lequel l’éloquence de Bernard, abbé de Clairvaux, entraîna tous les suffrages (1130). Le monarque germain reçut la couronne impériale, dans l’église de Latran, des mains du pape réintégré qui affecta de la lui accorder à titre de pure bienveillance. Le pontife fit jurer à l’Empereur de conserver veram fidem et subjectionem debitam. Lother accepta sans récriminer, et consentit même à tenir, comme fiefs du Saint-Siége, les terres allodiales de la comtesse Mathilde, comprenant le marquisat de Toscane, le duché de Spolète, la Marche d’Ancône et de Bologne, avec Parme et Plaisance.

Innocent II, avant son départ pour l’Italie, avait remercié Louis-le-Gros de son appui au concile d’Étampes, en couronnant à Reims son fils Louis-le-Jeune. Délivré de tout souci du côté de l’Allemagne, le roi de France tourna ses forces contre les grands vassaux qui jusqu’alors avaient méconnu sa suzeraineté. Il eut l’habileté de les attaquer sous le prétexte de défendre les prérogatives de l’Église. L’évêque de Clermont, engagé dans un grave conflit avec le comte d’Auvergne, prétendit ne relever que de la couronne et demanda le secours du roi de France dont son adversaire récusait la juridiction. Appuyé par le duc de Bretagne et les comtes d’Anjou et de Nevers, Louis-le-Gros marcha contre le rebelle que soutenait son suzerain immédiat Guillaume IX de Poitiers, duc d’Aquitaine. La prise du château de Montferrand et la vigueur déployée par l’armée royale déterminèrent bientôt Guillaume à offrir au roi son hommage, et forcèrent le comte d’Auvergne à se soumettre au jugement des barons. Louis s’empressa de conclure un arrangement amiable, heureux d’avoir fait reconnaître la suzeraineté de la couronne par ces puissants seigneurs du Midi. Quelques années après, il mariait son fils, Louis-le-Jeune, à Éléonore ou Aliénor, fille unique et seule héritière de Guillaume X, comte de Poitiers et duc d’Aquitaine.

L’assassinat du comte de Flandres, Charles-le-Bon, dans l’église Saint-Donatien de Bruges, par la famille du prévôt Van der Strate, permit à Louis d’exercer son pouvoir dans le Nord. Il se rendit à Arras avec une armée, livra les meurtriers au supplice et força les Flamands à reconnaître pour seigneur son protégé Guillaume Cliton. Celui-ci, ayant osé attenter aux priviléges des villes, ne tarda pas à être renversé et remplacé par Thierry d’Alsace. Il voulut défendre ses prétentions par la force et périt des suites d’une blessure qu’il reçut au siége d’Arras (1128).

La mort du seul héritier de Robert Courte-Heuse remplit de joie le roi d’Angleterre, certain désormais que rien ne l’empêcherait de transmettre sa succession à sa fille Mathilde, veuve de l’empereur Henry V, qu’il avait remariée au comte Geoffroy d’Anjou, surnommé Plantagenet, à cause d’une branche de genêt qu’il portait à sa toque. De cette union était né un fils qu’on nomma Henri, et à qui son grand-père fit prêter serment de fidélité par toute la noblesse de ses États. La naissance de ce nouvel héritier consola Henri de la perte de ses deux fils qui avaient succombé quelque temps auparavant dans le naufrage de la Blanche-Nef. Au moment où il se disposait à repasser en Angleterre, où l’appelait une incursion de Gallois, il mourut d’une indigestion en 1135.

Sous ce règne, d’une durée de trente-cinq ans, le royaume jouit d’une tranquillité complète, quoique le peuple ait cruellement souffert de la violence, de la perfidie et de la férocité du prince. Il avait fait crever les yeux au poëte Luc de Barré qui l’avait criblé de traits satiriques : « Que l’exemple de cet insolent dit le souverain offensé, apprenne aux autres faiseurs de vers ce qu’ils doivent attendre s’ils insultent le roi d’Angleterre. » Pendant le supplice, le poëte, s’échappant des mains des bourreaux, parvint à se briser le crâne contre une muraille. L’évêque de Lincoln, Bloët, apprenant que Henri avait parlé de lui avec estime, s’écria aussitôt : « Je suis perdu, jamais le roi n’a loué un homme qu’il n’ait eu l’intention de s’en défaire. » Cette opinion fut justifiée par l’événement.

Le trône d’Angleterre, qui semblait acquis à l’ex-impératrice Mathilde jusqu’à la majorité de son fils Henri, fut usurpé par Étienne de Blois, comte de Boulogne, neveu du feu roi, auquel il devait tout et qui avait juré de protéger l’Empresse, titre, qu’en langage du temps, on donnait à Mathilde. Cette usurpation fut le signal d’une conflagration générale. David, roi d’Écosse, appuyé sur les Saxons et les Gallois, passa la Twed pour soutenir la cause de sa nièce. Pour la première fois les Normands et les Écossais se heurtèrent près d’Allerton, à la bataille de l’Étendard, le 22 août 1138. Les Highlanders, les guerriers de Galloway, des basses-terres et des îles, armés de longues piques effilées, du petit bouclier de bois recouvert de cuir et de la claymore, ou brandissant la hache des anciens Scandinaves, commencèrent l’attaque au cri de « Alban, Alban ! » poussé par toutes les tribus gaëliques des hautes-terres. « Ils crevèrent les rangs ennemis, dit Brompton, comme une toile d’araignée. » Cependant la cavalerie normande repoussa cette charge terrible, et les archers anglais firent pleuvoir leurs volées de flèches. Après une effroyable lutte corps à corps de deux heures, les Écossais, ayant perdu douze mille des leurs, durent céder le terrain. Ils se retirèrent, et, l’année suivante, un traité de paix laissa en leur pouvoir les provinces du Cumberland, du Westmoreland et le comté de Northumberland.

La guerre continua avec les partisans de Mathilde dont la cause fut embrassée par les barons normands du Nord et de l’Ouest. D’une extrémité du royaume à l’autre le sang coula par torrents. L’incendie dévora partout les villes, les bourgs, les châteaux, les monastères et les églises. La chronique saxonne ajoute : « Les Normands emmenaient tous ceux, hommes ou femmes, qu’ils supposaient posséder quelque chose, et les soumettaient à d’horribles tortures pour les forcer à donner leur or. Les uns, suspendus par les jarrets, avaient la tête plongée dans une fumée épaisse ; d’autres étaient pendus par les pouces avec un brasier ardent sous les pieds ; on serrait la tête des récalcitrants avec une courroie jusqu’au point de faire éclater le crâne ; quelques-uns étaient mis dans une chambre à crucie, espèce de coffre court, étroit, garni de pierres tranchantes, et où les patients étaient tenus serrés jusqu’à dislocation des membres. » — (1141.)

Étienne remporta d’abord de grands avantages ; il fut pris quelque temps après, à Lincoln, 1141, et bientôt délivré par ses partisans. L’Empresse, qui était déjà installée à Londres, eut à peine le temps de se sauver. La mort prématurée du seul fils de l’usurpateur (1153) eut pour résultat un traité de paix : il fut stipulé qu’Étienne conserverait la couronne jusqu’à la fin de ses jours et aurait pour successeur Henri d’Anjou, fils de Mathilde et de Geoffroy Plantagenet (1154). L’année suivante Étienne mourut à Douvres.

Dès le début de cette sanglante lutte, le roi de France, Louis VII dit le Jeune, successeur de Louis-le-Gros (1137), avait aidé le comte d’Anjou à conquérir la Normandie, s’assurant ainsi l’hommage et la fidélité de Geoffroy. Sa domination s’étendait à cette époque sur une grande partie de la France méridionale : par son mariage avec Éléonore, il avait ajouté au domaine royal, jusqu’alors si restreint, l’Aquitaine, le Poitou, le Limousin, le Bordelais, l’Agénois, l’ancien duché de Gascogne et la suzeraineté sur l’Auvergne, le Périgord, la Marche, la Saintonge et l’Angoumois. Maître d’un puissant royaume, Louis le Jeune était, dès son avènement, très-décidé à faire respecter son autorité par les grands vassaux. Il punit les brigandages du sire de Montjoy, réprima les seigneurs du pays d’Aunis, confirma les chartes accordées par son père à Orléans, Étampes, Beauvais, et en octroya lui-même à vingt-trois autres villes. La nomination d’un évêque de Bourges le jeta dans un conflit assez grave avec le Saint-Siége qui l’excommunia. En guerroyant contre le comte de Champagne qui tenait pour le pape Innocent II, Louis laissa brûler l’église de Vitry où périrent dans les flammes treize cents malheureux qui s’y étaient réfugiés. Les remords le décidèrent à demander au Pape son absolution. Il l’obtint de Célestin II, successeur d’Innocent (1144).

Un désastre éprouvé par les chrétiens d’Orient attirait alors l’attention de l’Europe vers le petit royaume de Jérusalem qui, depuis la fin du règne de Baudouin II (1118-1131), était en pleine décadence.

Dans le cours de l’année 1144, les Atabeks, qui dominaient à Mossoul et à Damas, prirent d’assaut la ville d’Édesse, dont ils massacrèrent la population. La papauté s’émut du danger que courait la ville sainte, et l’abbé de Clairvaux se fit le prédicateur d’une nouvelle croisade. Elle fut résolue dans la cour plénière de Vézelay (comté de Nevers), le 31 mars 1146. Louis le Jeune et la reine Éléonore prirent la croix, ainsi qu’une grande partie de la noblesse de France. L’enthousiasme des populations fut moins général qu’en 1095, et les impôts établis pour faire face aux frais de l’expédition excitèrent des murmures et des révoltes ; les bourgeois de Sens, mutinés, tuèrent un de leurs seigneurs, l’abbé de Saint-Pierre le Vif. Malgré les conseils de son ministre Suger et ces résistances populaires, Louis poursuivit ses préparatifs de départ, stimulé par sa femme, Éléonore de Guyenne.

De la Gaule, saint Bernard, que le pape Eugène III avait nommé son légat, passa en Germanie pour continuer sa propagande. Il poursuivit de ses instances, à Francfort, à Constance, à Spire, le nouvel empereur Konrad III qui avait succédé à Lother en 1138.

Konrad de Hohenstaufen, seigneur de Weiblingen, avait été élu contre Henry-le-Superbe, chef de la maison des Welfs, par l’assemblée des princes qu’effrayait la puissance de ce dernier. Pressé d’affaiblir un tel adversaire, l’Empereur lui retira l’un de ses deux duchés, la Saxe, et la donna à Albert l’Ours, margrave de Brandebourg. Henry prit les armes, mais, pendant qu’il combattait en Saxe, Konrad investit de la Bavière son frère utérin Léopold IV, margrave d’Autriche. Telle fut l’origine de la rivalité des Guelfes et des Gibelins, dénominations venues du cri de ralliement des partis rivaux : Hie Welf ! pour la maison des Guelfes ; Hie Waiblingen ! pour celle des Hohenstaufen dont le fief de famille se nommait Waiblingen. Transportée en Italie, la dénomination de Guelfes désigna les partisans de l’indépendance et des papes qui la défendaient, celle de Gibelins les alliés des empereurs de la maison de Souabe. Dans le sein même des villes italiennes, les Guelfes furent les partisans de la démocratie, et les Gibelins les soutiens de l’aristocratie.

Konrad apaisa la querelle des deux maisons, à la mort de Henry-le-Superbe (1139), en restituant la Saxe à son fils Henry-le-Lion qui renonça à toute prétention sur la Bavière. Le margraviat de Brandebourg fut détaché de la Saxe en faveur d’Albert l’Ours qui reçut en outre la charge héréditaire d’archichambellan (1142). La paix rétablie à l’intérieur, Konrad se laissa toucher par l’éloquence de saint Bernard et résolut d’aller chasser les infidèles qui occupaient la Palestine. Il partit de Nuremberg, le 29 mai 1147, avec beaucoup de princes et d’évêques, à la tête de soixante-dix mille cavaliers et d’un grand nombre d’hommes de pied. Il traversa la Hongrie pour gagner Constantinople, s’engagea en Asie Mineure, fut égaré par les guides grecs dans les défilés du Taurus et vit ses troupes écrasées par les Turks.

Konrad revint presque seul de cette expédition désastreuse. À peine était-il de retour qu’il perdit son unique fils, et lui-même le suivit bientôt dans la tombe, léguant le trône germanique à son neveu Frédéric Barberousse, de Souabe, qu’il avait désigné pour son successeur.

Louis le Jeune n’était parti que le 14 juin 1147, à la tête de quatre-vingt mille hommes. L’armée française traversa l’Allemagne, la Hongrie et parvint à Constantinople. L’empereur Manuel Comnène, irrité des excès auxquels s’étaient livrés les Croisés allemands, ne recula devant aucun expédient pour se débarrasser au plus tôt des Français. Il propagea le bruit que les Germains avaient signalé leur entrée en Palestine par d’éclatantes victoires et le roi de France, jaloux des succès attribués à Konrad, précipita son entrée en campagne. Vainqueur sur les bords du Méandre en janvier 1148, Louis perdit une bataille dans la Phrygie occidentale et il dut renoncer à se porter plus loin. Pour achever son pèlerinage, il prit la mer, accompagné de sa femme et de ses chevaliers, abandonnant les Croisés de « petite condition » que les Turks exterminèrent, à l’exception de trois mille environ qui embrassèrent l’islamisme pour sauver leur vie.

Les pèlerins royaux arrivèrent à Antioche où régnait Raymond de Poitiers, oncle d’Éléonore de Guyenne, qui retint longtemps le roi et les chevaliers français pour la défense de sa principauté. Lorsque Louis VII voulut partir pour Jérusalem, Éléonore, qui trouvait à la cour polie de Raymond de galantes distractions, s’y refusa nettement. Le roi fut obligé de l’enlever d’Antioche pendant la nuit.

Louis se rendit à Jérusalem et accomplit son vœu, puis on parvint à rallier les débris des Croisés français et allemands et on alla mettre le siége devant Damas, le boulevard de la Syrie. Les premières attaques furent couronnées de succès, et les princes chrétiens se disputaient déjà la possession de ce riche pays, lorsque de nouvelles troupes musulmanes survinrent, culbutèrent les assiégeants et dispersèrent les derniers champions de la seconde Croisade. Tandis que Konrad revenait d’un côté dans ses États, Louis le Jeune s’embarquait à Saint-Jean-d’Acre pour l’Europe. Il tomba, pendant la traversée, entre les mains de pirates grecs et ne dut son salut qu’à un capitaine normand de Gênes (1149).

L’élite des hommes d’armes de France et de Germanie périt dans cette funeste expédition. Un cri général d’indignation s’éleva en Europe contre l’abbé de Clairvaux qui avait promis les plus glorieux triomphes à tous les soldats du Christ. Saint Bernard, rejetant sur les péchés des Croisés la honte de leurs revers, leur reprocha justement leurs brigandages, leurs rapines et leurs débauches.

Au retour de la Croisade, le concile de Beaugency-sur-Loire prononça la nullité du mariage de Louis VII et d’Éléonore, le 18 mars 1152. Éléonore, qui désirait ce divorce plus que son époux, rentra en possession de sa dot, se rendit de Beaugency à Poitiers, évitant avec peine divers prétendants qui voulaient l’épouser de force, et ne tarda pas à célébrer de nouvelles noces avec le jeune Henry Plantagenet, comte d’Anjou et duc de Normandie, qui allait succéder à Étienne sur le trône d’Angleterre (1154).

Ce premier roi de la famille des Plantagenets, tenait, du chef de sa mère et de son père, la Normandie, le Maine, la Touraine, l’Anjou, et, du chef de sa femme, duchesse d’Aquitaine, la Gascogne, le Poitou, et la suzeraineté sur l’Aunis, la Saintonge, l’Angoumois, la Marche, l’Auvergne et le Périgord. Il réunit bientôt à ces possessions le duché de Bretagne, et se trouva maître d’environ quarante-six ou quarante-sept départements de la France actuelle ; le roi, son suzerain, en possédait à peine vingt.

Les ressources de Louis VII, prince faible et inintelligent, déjà diminuées par d’éclatantes disgrâces, semblaient bien restreintes, comparées à celles de ce vassal actif, tenace, qui avait encore sur le roi de France l’avantage de posséder une sorte d’armée permanente, composée d’aventuriers brabançons, de cotereaux et de routiers, mercenaires toujours prêts à combattre, tandis que les troupes féodales se retiraient après une campagne de quarante jours. Si la nouvelle monarchie française échappa à l’absorption que présageait cette double supériorité du talent et de la force, c’est parce qu’elle fut protégée par les discordes intérieures qui déchirèrent la royauté d’Angleterre, et surtout par le lien féodal dont le respect s’imposait à tout feudataire comme étant l’unique sauvegarde de son autorité propre à l’égard de ses vassaux immédiats. Quelque puissant que fût le monarque anglais, il ne pouvait songer à dépouiller son suzerain, sans craindre un soulèvement général de tous les possesseurs de fiefs. Ajoutons que dans cette lutte l’Église soutint nos rois contre ceux d’Angleterre qui descendaient, disait-on, de Robert le Diable et de la fée Mélusine.

Henry II observa, aussi strictement que les mœurs de l’époque le comportaient, ses devoirs de vassal envers le roi de France. Au moment d’attaquer Toulouse, dont sa femme réclamait la possession, il apprit que Louis le Jeune s’était jeté lui-même dans la place pour la défendre. Henry arrêta ses troupes et rien ne put le déterminer à assiéger son suzerain. Il n’en continua pas moins à porter la dévastation dans d’autres contrées, et il s’empara, dans le Vexin, des trois villes de Gisors, de Neuflise et de Neufchâtel qui composaient la dot promise à la fiancée de son fils aîné, la jeune Marguerite, fille de Louis VII, à peine âgée de trois ans. Le roi de France, trop faible pour rompre violemment, dut consentir au mariage projeté.

Henry revint à Londres et résolut de profiter de la paix extérieure pour réprimer les empiétements de l’Église dans l’administration de l’État. Docile pendant la rude domination de Guillaume le Conquérant et de son fils Rufus, le clergé était parvenu, sous leurs successeurs, à s’affranchir de toute subordination civile. Grâce au privilége, appelé bénéfice de clergie, qui lui donnait la juridiction absolue sur tout litige impliquant un intérêt ecclésiastique, il contrariait sans cesse l’autorité séculière, et, opposant ses immunités aux tribunaux laïques, s’attribuait le jugement de presque toutes les affaires qui pouvaient se rattacher à une question de conscience, de canon ou de sacerdoce.

L’indulgence des tribunaux ecclésiastiques entraînait de graves abus qui portaient atteinte aux prérogatives de la couronne. Henry II, décidé à les réformer, convoqua une assemblée de prélats et de barons à Clarendon, et fit adopter les Constitutions de ce nom. Ces constitutions, au nombre de seize, obligeaient les membres du clergé à se soumettre aux lois générales du pays, et à reconnaître la compétence des tribunaux royaux dans les causes criminelles ; elles prohibaient les appels à la cour de Rome, ainsi que les voyages hors du territoire, et subordonnaient l’effet des excommunications au consentement du souverain.

Cette limitation des priviléges du clergé, acceptée par les évêques assemblés, trouva un adversaire inattendu dans l’archevêque de Canterbury, Thomas Becket. Ce prélat, d’abord courtisan et intime ami du roi, nommé par lui chancelier du royaume, et bientôt primat d’Angleterre, avait été jusqu’alors le défenseur ardent des prérogatives du trône. À la suite de son élévation à la Primatie, un changement considérable s’opéra en lui. Son palais, ouvert jadis à tous les plaisirs et à tous les seigneurs frivoles, ne reçut plus que des pauvres et des moines. Il prit des vêtements de bure, se nourrit d’aliments grossiers et prodigua ses revenus en œuvres de charité. Le courtisan magnifique fit place au religieux austère, et, à l’époque même où le Saint-Siége fléchissait devant la puissance de l’empereur Frédéric Barberousse, l’archevêque de Canterbury prenait en mains la défense de l’Église et proclamait ouvertement que le pouvoir spirituel était indépendant de toute juridiction temporelle (1164).

En présence de l’extrême irritation de Henry II, les évêques d’Angleterre désavouèrent le Primat et prononcèrent sa déposition. Thomas Becket interrompit la lecture de la sentence en s’écriant : « J’en appelle à Dieu et à mon seigneur le Pape par qui seul je dois être jugé, et vous somme tous de comparaître devant ce suprême tribunal. » Après avoir prononcé ces paroles dans le grand conseil tenu à Northampton, il partit le soir même sous un déguisement et se rendit en France où Louis VII lui fit le meilleur accueil.

L’inimitié entre le prélat et son souverain dura près de sept ans, malgré plusieurs tentatives de réconciliation qui échouèrent devant les restrictions obstinées de Becket, disposé à reconnaître l’autorité royale en toutes choses, sauf dans celles où l’honneur de Dieu ou de l’Église serait engagé.

Pendant la guerre de 1170 avec le roi de France, et pour conjurer le danger d’une interdiction, Henry se décida à quelques concessions ; Becket, de son côté, promit d’honorer et de servir le monarque, autant qu’un archevêque pourrait le faire. De retour à Canterbury, le prélat choisit le jour de Noël pour prononcer, en pleine cathédrale, des sentences d’excommunication contre trois évêques, partisans de la couronne, Ranulf de Broc, Nigel de Sackville et Robert de Broc. Le roi, instruit en Normandie de cette bravade, ne put maîtriser un transport de fureur : « Comment, s’écria-t-il, ce misérable qui a mangé mon pain, un mendiant venu à ma cour sur un cheval boiteux, ose m’insulter ainsi ! Eh quoi ! aucun de ceux que je nourris à ma table ne me délivrera de ce prêtre insolent ? »

Quatre gentilshommes de sa suite, prenant à la lettre ces imprécations, se hâtèrent de passer le détroit et se rendirent à Canterbury. Ils se glissèrent dans la cathédrale, pendant l’office, et égorgèrent le primat au pied de l’autel (29 décembre 1170).

À la nouvelle de ce meurtre, une vive indignation se répandit dans les classes inférieures qui firent de Thomas Becket un martyr et un saint. À l’étranger, la réprobation ne fut pas moindre contre le roi d’Angleterre. Les seigneurs et les prélats de France supplièrent le Pape de tirer le glaive de saint Pierre, afin d’infliger un châtiment exemplaire « à cet horrible persécuteur de Dieu, qui surpassait Néron en cruauté, Julien en perfidie et Judas en trahison. »

Henry II témoigna le plus profond chagrin de cet assassinat et envoya à Rome une brillante ambassade pour apaiser le Saint-Siége. Sa pénitence canonique, sa soumission absolue aux réparations exigées par l’Église et l’abolition des statuts de Clarendon lui valurent l’indulgence de la Cour apostolique, et ce fut sous le patronage d’Alexandre III qu’il entreprit à cette époque la conquête de l’Irlande (1171).

Cet antique pays des Galls, qui reçut d’eux le nom d’Erinn, île occidentale, et fut appelé l’Île des Saints, lors de sa conversion au christianisme, conservait encore, avec ses mœurs patriarcales, son indépendance politique et religieuse. Sauf les côtes habitées par les hommes de l’Est (anciens Danois), l’île était divisée en quatre royaumes : Leinster, Munster, Ulster et Connaught, subdivisés à leur tour en fiefs héréditaires subordonnés les uns aux autres et gouvernés par des Chieftains dépendants. De fréquentes dissensions intestines maintenaient l’île dans un état voisin de la barbarie et la livraient affaiblie et divisée aux invasions étrangères. Un événement inattendu vint donner un prétexte spécieux à l’intervention de l’Angleterre. Le roi de Leinster, Dermot, chassé de ses États, demanda la protection de Henry II (1167). Celui-ci autorisa ses vassaux à prendre la défense du prince dépossédé qui reconquit ses anciens domaines avec l’aide d’un corps d’aventuriers commandés par Richard Strongbow, comte de Pembroke, dont il fit son gendre et son successeur. C’est à ce moment que Henry, jaloux des succès de ce vassal, débarqua lui-même en Irlande, au mois d’octobre 1171, avec quatre cents chevaliers et quatre mille hommes d’armes. Il occupa immédiatement Waterford, et, comme il appuyait son droit de conquête sur une bulle du Pape, le clergé se déclara en sa faveur. Il reçut bientôt l’hommage de la plupart des petits souverains et entra triomphalement à Dublin, le 21 novembre 1172. Il distribua à ses barons de vastes domaines et introduisit dans le territoire conquis, qu’on nomma la Marche, l’organisation administrative de l’Angleterre.

Le roi de Connaught, Roderich O’Connor, le premier des monarques de l’île, qui avait opposé la plus opiniâtre résistance, finit par consentir à un arrangement, en vertu duquel il resta possesseur des contrées du Nord, sous la suzeraineté de l’Angleterre. Néanmoins, les violences des chevaliers anglais investis des fiefs confisqués excitèrent promptement les haines les plus ardentes et firent dès lors de l’Irlande un théâtre de discordes sanglantes que le temps ne devait point apaiser.

Cependant le meurtre de Thomas Becket avait gravement ébranlé l’autorité de Henry II chez les seigneurs, et particulièrement parmi les peuples de ses États. Il eut beau obtenir le pardon du Pape, ses ennemis ne cessaient d’invoquer cet événement pour lui susciter de nouvelles difficultés. Il réussit enfin à calmer l’indignation populaire en entreprenant un pèlerinage à la tombe de l’archevêque sanctifié. Vêtu de laine, à jeûn et pieds nus, le royal pénitent resta un jour entier agenouillé sur les dalles de la cathédrale où le crime avait été commis, et se soumit à être battu de verges par le clergé, les moines et les chantres de cette église. Il avait déjà, vers cette époque, associé à la couronne l’aîné de ses fils Henry Court-Mantel ; le second, Richard, surnommé plus tard Cœur de Lion, avait reçu l’Aquitaine ; le troisième, Geoffroy, devait à un mariage le duché de Bretagne ; quant au quatrième, Jean, le préféré de son père, il était trop jeune encore pour qu’aucun fief lui fût assigné, et cette circonstance lui valut le surnom de Jean-sans-Terre.

À l’instigation du roi de France, et d’Éléonore, leur mère, irritée de l’attachement de son mari pour Rosemonde de Clifford, les trois fils aînés de Henry prirent les armes contre lui et firent hommage à Louis VII, attirant à leur cause les comtes de Flandre, de Boulogne, de Blois, de Leicester et le roi d’Écosse (1173). Le roi d’Angleterre envoya contre les révoltés ses mercenaires brabançons et les ramena à l’obéissance. Le roi écossais fut fait prisonnier à Alnwick, et cette capture détermina la soumission féodale de la couronne d’Écosse à celle d’Angleterre. Henry vainquit également le roi de France, avec lequel il conclut la paix de Montlouis, pardonna à ses fils leur rébellion et rendit la liberté à tous les captifs (1174). Cette générosité ne lui épargna point de nouvelles guerres civiles, suscitées par ses enfants et, dans lesquelles il consuma sa puissance, qui cessa peu à peu d’être redoutable pour le roi de France. Celui-ci, toujours inquiet et versatile, traînait une vieillesse prématurée. Peu après avoir présidé au couronnement de son fils dans une assemblée tenue à Paris, il se rendit en Angleterre pour demander sur le tombeau de Becket la guérison de Philippe, alors malade : il y fut atteint d’une attaque de paralysie qui le conduisit au tombeau (1180).

Les rares bienfaits de ce règne sont dus à l’abbé de Saint-Denis, Suger, qui fut tour à tour l’ami et le conseiller de Louis le Gros, et le ministre tout-puissant de l’indolent Louis VII. Pendant la seconde croisade, Suger, véritable vice-roi, fit respecter le pouvoir central, administra sévèrement les revenus du domaine, maintint énergiquement l’ordre public, et mérita par sa sagesse le surnom de Salomon du siècle, par ses services, celui de Père de la Patrie. Rentré dans la solitude de son abbaye, qu’il gouvernait depuis 1121 et où il commença peut-être la rédaction des grandes chroniques de Saint-Denis, Suger, comme saint Bernard, déplora la triste issue de la deuxième croisade, gémit sur les malheurs de la Terre-Sainte, et songea même à prendre le commandement d’une nouvelle expédition : la mort surprit l’ardent vieillard au milieu de ces nobles préoccupations (1152). On peut, avec le président Hénault, lui appliquer le mot de Tibère sur Curtius Rufus : Mihi videtur ex se natus.

Philippe II, que l’histoire a surnommé Philippe-Auguste, avait à peine quinze ans quand il succéda à son père. Son règne vit commencer la véritable monarchie française. Par son mariage avec la nièce du comte de Flandre, Philippe acquit le Vermandois, l’Amiénois, le Valois, dépouilla sa mère de ses châteaux, et, grâce à l’appui du roi d’Angleterre, réduisit à l’impuissance ses oncles et ses ennemis. En prenant possession du comté d’Amiens, il répondit à l’évêque, qui en était suzerain et qui réclamait l’hommage du nouveau titulaire : « Le roi de France ne rend hommage à personne (1185). »

Tels furent les premiers actes de ce prince, habile, entreprenant, peu scrupuleux sur le choix des moyens, plus pacifique que guerrier, que Guillaume le Breton, auteur d’une Philippide, calquée sur l’Énéide, et les romanciers du temps, ont si étrangement transformé en paladin chevaleresque et courtois. La légende qui fait de lui une sorte de roi ecclésiastique est-elle plus vraisemblable ? Des miracles s’opèrent en sa faveur, si nous en croyons le moine Rigord, son annaliste ; il tue 7,000 cotereaux dans le Berry, il brûle les Juifs, il persécute les hérétiques ; pourtant sa foi ne ressemble pas à la dévotion du roi Robert ; il se décide difficilement à partir pour la croisade, il résiste à l’Église intervenant dans sa vie privée ; il a peu de respect pour le pape et pour le concile ; en résumé, c’est un politique bien plus qu’un croyant.

Philippe-Auguste ne cessa d’exciter contre leur père les fils de Henry II, surtout Richard, Cœur-de-Lyon, devenu, par la mort de son frère, Henry Court-Mantel, héritier présomptif de l’Angleterre et de la Normandie.

Bien que ses armes fussent le plus souvent victorieuses, Henry II se montra toujours disposé à faire des concessions pour obtenir la paix domestique. Pourtant dans une dernière lutte contre Philippe et Richard, la fortune l’abandonna. Il dut rendre le Mans, Tours, Amboise et signer l’humiliant traité de la Colombière. Il apprit alors que Jean-sans-Terre, le plus cher de ses enfants, l’avait trahi pour embrasser la cause de ses ennemis. Cette preuve d’ingratitude le frappa douloureusement. Moins de huit jours après cette révélation, il mourut à Chinon, le 6 juillet 1189, dans la trente-cinquième année de son règne et la cinquante-septième de son âge.

Richard Cœur-de-Lion, qui succédait à son père en Normandie, en Aquitaine et en Angleterre, avait été jusqu’alors l’inséparable ami de Philippe-Auguste, mangeant à la même table, couchant dans le même lit. C’était un rude chevalier, intrépide et brutal, troubadour et bandit, amoureux d’or et de sang, aussi rapace que prodigue. Avant de partir pour l’expédition qu’il projetait en Terre-Sainte, il augmenta les trésors prodigieux qu’avait laissés son père, par la vente des châteaux, manoirs, parcs, forêts et bois royaux. Il mit aux enchères les plus hautes dignités, les offices les plus importants, céda pour dix mille marcs la suzeraineté sur le royaume d’Écosse, et finit par s’écrier : « Je vendrais Londres, si je pouvais trouver un acquéreur. » Lorsque Philippe-Auguste, qui avait également juré, sous l’orme de Gisors, de prendre la croix, eut terminé de son côté les préparatifs nécessaires à l’accomplissement de son vœu, les deux souverains eurent une entrevue à Gué-Saint-Rémi, au milieu de janvier (1190). Ils se jurèrent une amitié mutuelle, vouèrent celui qui se parjurerait aux anathèmes de l’Église, et arrêtèrent le rendez-vous général pour la Saint-Jean.

Ils allaient être précédés dans cette troisième croisade par un monarque plus illustre et plus puissant qu’eux et dont le nom retentissait depuis trente-huit ans déjà en Italie et en Allemagne.

Dès son avènement à l’Empire, Frédéric Barberousse s’était proposé de fonder, hors de l’Allemagne, en faveur de sa maison, une souveraineté absolue. Il fixa les yeux au delà des Alpes, sur ce magnifique pays, tant de fois ravagé et toujours fertile, qui renouvelait constamment ses richesses par un vaste commerce et dont les divisions intérieures favorisaient sans cesse les entreprises ambitieuses. L’Italie n’avait point cessé de former un royaume, réuni depuis Otton le Grand, à la couronne de Germanie. Quoique cette suprématie ne fût pas fictive, celui qui l’exerçait, vivant constamment au delà des monts, n’avait aucune action directe sur le gouvernement de la Péninsule. Ces villes si nombreuses, où le roi n’était représenté que par des comtes, privés eux-mêmes de relations et de liens d’unité, se développaient avec des caractères tranchés qui annulaient l’influence du pouvoir central. En outre, l’édit de 1037, rendu par Konrad le Salique, avaient profondément modifié l’organisation politique et sociale de l’Italie. Les possesseurs de domaines n’avaient plus ni suzeraineté, ni juridiction, et la dernière trace de la grande féodalité avait disparu avec la comtesse Mathilde. Sauf Venise, qui, n’ayant jamais été subjuguée, n’avait point à reconquérir son indépendance, les villes italiennes cherchèrent, dans leurs révolutions communales, moins un nouvel affranchissement que la restauration d’anciennes coutumes. Elles rêvaient de la vieille cité romaine dont elles admiraient la prospérité en confondant volontiers ses époques de grandeur et de décadence, et en mêlant leur amour de la liberté avec leur respect des Césars ou de l’autorité pontificale.

Pise, Amalfi, Naples formèrent des communautés libres quand le reste de l’Europe était courbé sur la glèbe. Les autres villes reconstituèrent leur existence indépendante avec les débris des anciennes constitutions municipales. À peine nées, elles engagèrent la lutte contre les barons voisins et rasèrent les donjons germaniques. Les bourgeois victorieux vécurent dans la cité avec les nobles humiliés, et la guerre entre les deux races s’éternisa sur la place publique. Si on relégua parfois hors des enceintes fortifiées le château menaçant du Teuton, la pensée ne vint à personne de secouer le joug de toute suzeraineté. Ces républiques naissantes voulurent avoir un maître ; les unes le cherchèrent dans l’Empereur, les autres dans l’Église ; elles furent Gibelines ou Guelfes, à l’exception de Venise à qui nul monarque allemand n’osa jamais demander un serment de fidélité. La plupart de ces communes libres, qui furent des États, donnèrent la magistrature suprême à un étranger, le Podestat, choisi généralement parmi les habitants d’une cité amie ; chacun redoutant un concitoyen pour maître.

À Rome, un disciple d’Abélard, le moine Arnaldo de Brescia, hardi, savant, éloquent, se faisait l’instigateur d’un soulèvement populaire contre le clergé. Il ne se contenta pas d’attaquer les mœurs dissolues des prêtres, il soutint qu’ils ne pouvaient posséder et que le temporel devait être séparé du spirituel. Le pape Innocent II, tout en condamnant, dans trente canons, les excès relevés par Arnaldo de Brescia, proscrivit sa doctrine et lança l’excommunication contre lui et ses adhérents. Le peuple, enflammé par les prédications du réformateur, s’assembla au Capitole, chassa le Pape et institua un Sénat de cinquante-six membres, à la tête duquel fut placé un patrice (1141). Le successeur d’Innocent, Lucius II, ayant voulu résister, fut précipité des escaliers du Capitole, et la révolution triompha.

Arnaldo abolit la préfecture, ne reconnut que le patriciat, et fit saisir les propriétés ecclésiastiques. Les actes publics reparurent avec la formule sacramentelle : Senatus populusque romanus. Le prestige des souvenirs était si puissant encore dans toute la Péninsule, sauf dans le royaume de Naples, qu’à l’exemple de Rome, la plus petite cité voulut avoir un gouvernement républicain.

Tels étaient les événements qui attiraient depuis longtemps l’attention de Frédéric Barberousse. Il mit promptement en ordre les affaires germaniques, termina le différend qui existait entre les fils du roi de Danemark, Kanut, Waldemar et Guénon, en décernant à ce dernier la couronne danoise à titre de fief relevant de l’Empire, et gagna Henry le Lion à ses intérêts, en reconnaissant la légitimité de ses droits sur la Bavière. En même temps, il renvoya les légats du saint-siége qui prétendaient intervenir dans l’élection des évêques ; puis, il leva une armée formidable pour se rendre de l’autre côté des Alpes où les villes lombardes s’étaient peu à peu affranchies de l’autorité impériale.

Elles se divisaient pourtant en deux partis rivaux, celui de Milan et celui de Pavie, le premier dévoué à la papauté, le second réclamant, par antagonisme la protection des Allemands. Frédéric s’empara d’Asti, brûla Chieri, rasa Tortone, se proclama à Pavie roi des Lombards et entra à Rome, où, le 18 juin 1155, le pape Adrien IV plaça la couronne impériale sur sa tête. Barberousse reconnaissant livra Arnaldo de Brescia au pontife. L’illustre défenseur des libertés publiques fut brûlé vif ; ses cendres furent jetées dans le Tibre, de peur que le peuple honorât ses reliques comme celles d’un martyr.

Revenu en Allemagne, Frédéric fit avec succès la guerre au roi de Pologne Boleslas, et érigea la Bohême en royaume (1157). La révolte de quelques villes le rappela en Lombardie (1158). Il s’empara d’abord de Brescia, contraignit Milan de lui ouvrir ses portes, de lui prêter serment de fidélité et de soumettre à son approbation l’élection des consuls. Il tint, pour la seconde fois, à Roncaglia, une grande diète, par laquelle il fit consacrer ses prétentions absolues (quidquid principi placeat suprema lex esto). Il s’adjugea tous les droits de douane et tous les revenus publics, et voulut imposer aux villes des podestats impériaux. Une nouvelle révolte éclata et se prolongea avec une courageuse opiniâtreté. La division gagna les cardinaux, à la mort d’Adrien IV. Les uns élurent un pape impérialiste, Victor IV ; les autres un pape patriote, Alexandre III. Ce dernier dut se réfugier en France, d’où il excommunia Frédéric Ier. L’Empereur, sans s’émouvoir, poursuivit ses opérations contre les révoltés. Il investit Milan, qui ne se rendit qu’après un siége de deux ans (1162). Elle fut détruite de fond en comble, et ses habitants n’eurent la vie sauve qu’à la condition de se disperser dans quatre bourgades éloignées. Victor IV était mort (1164). L’empereur fit élire un nouvel anti pape, Pascal III, au mépris des droits d’Alexandre, qui parvint cependant à rentrer à Rome en 1165.

Chassé de nouveau, en 1167, le propugnateur de la liberté italienne allait pourtant ravir à l’Empereur une victoire presque certaine ; par son ardent patriotisme, par ses grandes qualités politiques et son indomptable énergie, il allait faire triompher la ligue lombarde, née sous ses auspices.

Impatientées d’un joug devenu intolérable et pénétrées des conséquences funestes de leurs discordes intestines, les villes d’Italie tentèrent de s’unir et conclurent pour la défense de leurs droits la ligue, dite Lombarde, à laquelle adhérèrent successivement Crémone, Brescia, Vicence, Bergame, Trévise, Vérone, Padoue, Ferrare, Bologne, Mantoue, Reggio, Modène, Parme et Plaisance. Les confédérés commencèrent à réédifier Milan ; puis, rappelant Alexandre III, pour le mettre à leur tête contre la domination teutonique, fondèrent en son honneur, en 1168, la ville d’Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida.

Dès 1166 Frédéric Barberousse avait, pour la quatrième fois, envahi l’Italie et ramené Pascal III dans Rome. Une maladie pestilentielle qui décima ses troupes l’obligea de se retirer précipitamment. Il ne put revenir qu’en 1174. Abandonné au dernier moment par Henry le Lion, chef des Welfs, Frédéric assiégea vainement Alexandrie, et fut battu à la bataille de Legnano. Contraint de reconnaître Alexandre III, il conclut un armistice de six ans avec les villes lombardes, et donna son consentement à leur fédération (1176).

Dès son retour en Allemagne, il traduisit devant la diète de Wurtzbourg Henry le Lion, à la défection duquel il attribuait sa défaite. Celui-ci fut mis au ban de l’Empire et dépouillé de tous ses fiefs. La Bavière, sauf le Tyrol et la Styrie, paya les services d’Otton de Wittelsbach ; Ratisbonne et Lubeck furent érigées en villes libres impériales, comme l’était déjà Hambourg, ce qui amena plus tard la fondation de la Hanse. Réduit à ses biens patrimoniaux de Lunebourg et de Brunswick, Henry le Lion fut, en outre, condamné à trois années de bannissement en Angleterre (1182).

Résigné à laisser la paix à l’Italie, Frédéric conserva de bons rapports avec le pape Urbain III, successeur d’Alexandre (1181). En 1183, il conclut à Constance, avec les villes lombardes, un traité de paix définitif aux termes duquel elles acquirent le droit de se confédérer, de choisir leurs magistrats et de se fortifier, sous la suzeraineté de l’Empereur. Le Pape recouvra les allodiaux de la comtesse Mathilde, et l’émancipation de l’Italie termina la seconde phase de la lutte engagée entre le Sacerdoce et l’Empire.

Barberousse ne laissa cependant pas échapper l’occasion de rendre sa maison l’arbitre des destinées futures de la Péninsule. Il demanda pour son fils Henry la main de Constance, fille unique et seule héritière du normand Roger, roi de la Pouille et de la Sicile (1186). Malgré les obstacles suscités par le saint-siége, le mariage fut célébré à Milan, au milieu des fêtes,

Sur ces entrefaites, l’Europe terrifiée reçut la nouvelle de l’expulsion des chrétiens de la Palestine et de la prise de Jérusalem par le sultan Salâh-Ed-Din Yousef-Ebn-Ayoub (Saladin). Ce musulman avait renversé du trône d’Égypte, en 1171, la dynastie des Fatimites et s’était rendu indépendant du sultan d’Alep, Nourreddin. À la mort de ce dernier, il n’hésita pas à prendre les armes contre son nouveau souverain Al-Malek, et s’empara de Damas (1181). Son gouvernement, plein de sagesse et d’équité, lui valut peu à peu la soumission du pays entier, dont la capitale, Alep, ouvrit enfin ses portes. Salâh-Ed-Din, maître de l’Égypte et de la Syrie, régna de l’Euphrate au Nil, avec le titre de sultan, que lui confirma le khalyfe Nasser. Les chrétiens, en attaquant les pèlerins qui se rendaient à la Mekke, lui fournirent l’occasion de conquérir la Palestine. Une grande bataille se livra dans la plaine de Tibériade, où les chrétiens furent écrasés (1187). Le roi Guy de Lusignan, le grand maître des Templiers et une foule de chevaliers restèrent prisonniers des Sarrasins. Cette victoire eut pour conséquence immédiate la prise de Saint-Jean-d’Acre, de Saïd, de Beyrout et enfin de Jérusalem.

Ces événements produisirent en Europe une émotion universelle, et les monarques d’Allemagne, de France et d’Angleterre prirent la croix. Frédéric Barberousse partit le premier à la tête d’une armée de cent mille hommes. Par ses habiles dispositions, il surmonta les obstacles qu’avaient rencontrés jusqu’alors ces longues expéditions par terre, évita les embûches de l’empereur grec Isaac l’Ange et dirigea sa marche à travers l’Asie Mineure. Il avait déjà battu les Turks à Philomelium et à Iconium, lorsqu’il périt inopinément, le 10 juin 1190, près de Séleucie, en voulant traverser à la nage les eaux glaciales du Cydnus. Ainsi finit ce puissant Empereur ; s’il avait tous les défauts et toutes les qualités de son époque, par la rare culture de son esprit il était supérieur à la plupart de ses contemporains. Sa correspondance avec l’évêque de Freisingen Otton est un des plus intéressants monuments de l’histoire d’Allemagne. Ce long et glorieux règne de Barberousse laissa dans la mémoire des peuples un souvenir impérissable ; les Germains refusèrent longtemps de croire à cette mort inattendue, en des contrées aussi lointaines. La légende s’empara du vieil Empereur et le fit sommeiller dans une gorge inconnue des montagnes de Bohême, d’où il devait sortir un jour pour rendre l’âge d’or à la nouvelle Allemagne.

La mort de Barberousse produisit une telle panique, que son armée se débanda. Cinq mille hommes, à peine, ralliés par Frédéric de Souabe, atteignirent la Terre-Sainte. À cette expédition se rattache la fondation de l’Ordre Teutonique, institution à la fois monacale et chevaleresque, dont le premier grand maître fut Henry de Walpot.

Les croisés de France et d’Angleterre arrivèrent bientôt. Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-Lion, s’étaient embarqués, le premier à Gênes, le second à Marseille, emportant toutes leurs richesses, augmentées de la Dîme Saladine, qui représentait le dixième du revenu de tous les sujets restant dans leurs foyers. Ils abordèrent à Messine, dans la Sicile usurpée par Tancrède sur sa parente Constance, épouse de Henry VI, fils de Barberousse. Tancrède, qui craignait également les deux rois, parvint à les diviser. Le roi de France, s’autorisant de sa suprématie féodale, affecta d’exiger certaines marques de déférence que l’orgueil du roi d’Angleterre lui refusait. On les empêcha d’en venir aux mains, mais on n’étouffa pas les germes de rivalité qui les rendirent à jamais irréconciliables.

Philippe quitta brusquement Messine, et arriva le premier, le 13 avril 1191, à Ptolémaïs (Saint-Jean-d’Acre), dont Guy de Lusignan avait commencé le siége. On attendit l’arrivée de Richard, qui n’était parti que le 10 avril. En traversant la Méditerrannée, le monarque anglais fit la conquête de l’île de Chypre sur Isaac Comnène et enleva un butin considérable. Il débarqua en Palestine au mois de juin et imprima une nouvelle vigueur aux opérations des croisés, dont les forces réunies s’élevaient à deux cent mille hommes environ.

Ptolémaïs, défendue avec une énergie surhumaine, capitula par épuisement, après un siége de plus de deux ans, pendant lequel neuf grandes batailles avaient été livrées sous ses murs. Richard, qui chevauchait avec une guirlande de têtes sarrasines au poitrail de son cheval, ordonna le massacre de tous ses prisonniers ; deux mille sept cents furent égorgés le premier jour.

Dès la reddition de Saint-Jean-d’Acre, Philippe-Auguste se prépara au retour. Il jura de ne tenter aucune entreprise sur les domaines du roi d’Angleterre, et s’embarqua à Tyr avec sa suite, laissant au duc de Bourgogne dix mille fantassins et cinq cents chevaliers pour la défense de la Terre-Sainte. Il passa par Rome dans l’espoir de se faire délier de son serment par le pape Célestin III, et rentra à Paris le 27 décembre 1191.

Richard, resté seul en Palestine, se couvrit de gloire dans d’innombrables combats, où il déploya les qualités extraordinaires de force, d’adresse, d’intrépidité, qui faisaient de lui le héros de tous les tournois. Il trouva un digne adversaire dans le sultan Salâh-Ed-Din, guerrier chevaleresque, qui, pendant les trêves, envoyait aux princes chrétiens des fruits de Damas et des présents de toute espèce. Les places de Césarée, d’Ascalon, de Joppa tombèrent au pouvoir des croisés, et Richard continuait la série de ses brillantes prouesses, lorsque la nouvelle des complots tramés par son frère Jean-sans-Terre, le rappela en Angleterre. Il signa une trêve de trois ans avec Salâh-Ed-Din, qui resta maître de la Palestine, à l’exception des villes maritimes, depuis Tyr jusqu’à Jaffa, et permit aux pèlerins l’entrée de Jérusalem. L’île de Chypre, conquise sur un prince chrétien, et donnée en dédommagement à Guy de Lusignan, fut le seul fruit de la troisième croisade.

Richard quitta la Terre-Sainte sur un frêle vaisseau, suivi d’une vingtaine de compagnons. Il fut jeté par la tempête sur les côtes de Dalmatie et voulut continuer son voyage déguisé en pèlerin. Reconnu aux environs de Vienne, il fut arrêté par ordre de Léopold, duc d’Autriche, dont il avait fait jeter la bannière dans les fossés de Ptolémaïs. Le duc le livra, moyennant soixante mille livres, à l’empereur Henri VI, qui, frustré des droits de sa femme à la couronne de Sicile, voyait un ennemi dans le Roi anglais, allié de l’usurpateur Tancrède.

À cette nouvelle, le roi de France se hâta d’envahir le Vexin, de s’emparer des villes d’Évreux et de Gisors, et d’un grand nombre de châteaux en Normandie. Il excita Jean-sans-Terre à ravir le trône de son frère, et supplia l’Empereur de ne point relâcher le prisonnier. Néanmoins, sur les instances d’Éléonore et des principaux seigneurs anglais, Henri VI permit au royal captif de se justifier devant la diète de Haguenau des crimes qui lui étaient imputés. Son innocence ayant été proclamée, l’Empereur fixa sa rançon à l’énorme somme de cent cinquante mille marcs de pur argent. Les justiciers d’Angleterre prélevèrent des impositions extraordinaires pour réaliser cette somme, et tout le pays fut réduit à la plus extrême misère.

La rançon de Richard donna à l’Empereur les ressources qui lui étaient nécessaires pour renouveler une expédition contre le royaume normand de Sicile, où la mort récente de Tancrède favorisait ses projets. Il rétablit la paix entre les villes lombardes, apaisa les troubles intérieurs qui déchiraient toutes ces cités, entra dans le royaume de Naples et ne rencontra de résistance qu’à Salerne, qu’il fallut enlever d’assaut ; puis, il conquit la Sicile et signala cette facile conquête par des actes de férocité : le cadavre de Tancrède fut exhumé et décapité (1194) ; trois ans après, une révolte de la Sicile, soulevée tout entière à la voix du comte Giordano, fut réprimée avec la dernière cruauté, Catane et Syracuse furent noyées dans le sang ; Giordano, livré aux bourreaux, expira après d’affreuses tortures. On lui enfonça dans la tête, avec une lenteur calculée, une couronne hérissée de pointes de fer.

La possession de la couronne sicilienne suggéra à Henry VI l’idée de relever en Italie la féodalité si abaissée, mais la mort l’arrêta (1197) au milieu de ces combinaisons politiques, et la minorité de son fils, Frédéric de Sicile, âgé de cinq ans, livra l’Allemagne à de nouveaux troubles. Le parti gibelin de Hohenstaufen élut Philippe de Souabe ; le parti guelfe proclama Otton IV, second fils de Henry-le-Lyon, qui resta le maître après l’assassinat de son compétiteur par Otton de Wittelsbach.

Le 4 février 1191, Richard Cœur de Lion avait repris sa liberté, après quatorze mois de captivité et faisait à Londres une entrée triomphale. Instruit par Philippe-Auguste que le Diable était déchaîné, Jean-sans-Terre se réfugia en France. Richard ne tarda pas à franchir le détroit pour ressaisir ses possessions de Normandie. Jean, aussi lâche que perfide, acheta le pardon de son frère en faisant massacrer la garnison française de la ville d’Évreux. La guerre signalée par des combats peu importants à Fréteval, aux Andelys, à Beauvais, se poursuivit entre les deux rivaux avec une sauvage barbarie, après la défaite de Philippe-Auguste au combat de Gisors (1198). Les cruelles représailles exercées par les deux rois remplirent les villes et les campagnes d’une telle désolation, que le Saint-Siége s’en émut. Le Pape récemment élu, Innocent III, fit accepter sa médiation avec cette hauteur de langage qui allait bientôt en imposer à tous les rois de la chrétienté. La France et l’Angleterre obéirent, et les hostilités furent suspendues par une trêve de cinq ans (1199).

Deux mois après, Richard marcha contre le vicomte de Limoges, Vidomar, dans les terres duquel on venait de trouver un riche trésor composé de médailles et de pièces de monnaie antique. Le vassal avait offert la moitié de ces richesses à son suzerain ; Richard voulut avoir le tout. Il investit le château de Chalus, et fut percé, au moment de l’assaut, d’un carreau d’arbalète à l’épaule. La place ayant été emportée, tous ses défenseurs furent pendus, à l’exception de l’arbalétrier Gordon qui avait blessé le roi et qui fut écorché vif. Dix jours après, Richard Cœur de Lion mourut de sa blessure, sans laisser de postérité, dans sa quarante-deuxième année et la dixième de son règne (1199).

La couronne d’Angleterre, qui appartenait au jeune Arthur, duc de Bretagne, fut usurpée par le comte de Mortagne, Jean-sans-Terre. L’héritier dépossédé dut s’enfuir auprès du roi de France dont il réclama la protection. Philippe-Auguste saisit avec joie cette occasion d’imposer sa juridiction féodale au plus redoutable de ses vassaux. Il l’accusa de s’être mis en possession de ses domaines sans avoir préalablement reçu l’investiture de son suzerain. Les hostilités éclatèrent avec fureur. Néanmoins, grâce à l’intervention du légat romain, elles furent promptement suspendues et terminées par un traité de paix (1200). Philippe-Auguste, sans souci des intérêts d’Arthur, reconnut Jean-sans-Terre, dès qu’il eut obtenu la cession d’Évreux et de plusieurs fiefs considérables qui formèrent la dot de sa belle-fille, Blanche de Castille, nièce du roi d’Angleterre.

Philippe avait accepté momentanément la paix pour faire face aux difficultés que le Saint-Siége lui suscitait au sujet de son divorce avec Ingeburge de Danemark et de son mariage avec Agnès, fille de Berthold IV, duc de Méranie.

Sous le pontificat de Célestin, il était parvenu à endormir les scrupules de l’Église ; mais, à l’avénement d’Innocent III, héritier hautain des prétentions absolues d’Hildebrand, les foudres apostoliques ne tardèrent pas à éclater. Philippe tenta de résister, chassa de leurs siéges les prélats qui avaient confirmé l’excommunication, bannit une multitude de clercs, de chanoines, de curés, et confisqua leurs biens au profit du trésor royal. L’évêque de Paris dut s’éloigner à pied de la capitale. Mais l’interdit n’en pesait pas moins sur tout le royaume. Il n’y avait plus ni baptême, ni mariage, ni enterrement. Les cadavres restaient dans les maisons, dans les rues et sur les routes. Au bout de huit mois. Philippe céda. Il reprit Ingeburge, renvoya Agnès de Méranie qui mourut bientôt de chagrin, et le légat du Saint-Père leva l’interdit le 28 septembre 1200.

Tandis que les Croisés luttaient contre les royaumes islamites d’Asie, les rois chrétiens d’Espagne poursuivaient la lutte qu’ils avaient engagée contre les musulmans de Cordoue et d’Afrique. Battus sous les murs d’Uclès en 1108, à la bataille des sept Comtes, les Espagnols résistèrent victorieusement dans Tolède que défendait un vieux compagnon du Cid, Alvar Fañez (1110-1114). Peu après, Alphonse le Batailleur vainquit une armée d’Almorravides, s’empara de Sarragosse, transporta sa cour dans cette ville importante, soumit le reste de la province et se trouva maître de tout l’Aragon (1115-1120). Le puissant émyr de Maroc, Aly, fils et successeur du grand Yousef, amena des troupes pour défendre Cordoue, mais il dut retourner promptement en Afrique où les populations s’agitaient à la parole d’un Berber inspiré, Muhamad-ben-Abdallah, qui prenait le titre de Mahdy, ou prophète. De même que le fondateur de l’empire des Almorravides, le nouvel envoyé d’Allah descendit tout à coup des montagnes à la tête d’une troupe de sauvages fanatiques (1121). Trois corps d’armée, sous le commandement du frère d’Aly, furent exterminés par le Mahdy qui donna à ses soldats le nom d’Almohades (unitaires). Établis dès lors sur le revers des montagnes de Daren, où ils bâtirent, au sommet d’un roc inexpugnable, la ville de Tinmâl, les Almohades se levèrent, au bout de trois ans, au nombre de trente mille, et se dirigèrent vers Maroc. Cette fois ils furent repoussés (1125). Ayant rallié en peu d’années une foule de nouveaux prosélytes, ils recommencèrent la lutte sous la direction d’Abd-el-Moumen. À la suite de plusieurs défaites, l’émyr Taschfyn périt dans le fort de Ouahran (Oran). L’empire entier du Maghreb tomba au pouvoir des Berbères victorieux qui s’établirent en maîtres à Telemen, Fez, Salé, Tanger et Ceuta (1147). L’année suivante, les Almohades entrèrent de vive force dans Maroc dont toute la population fut exterminée.

Cette longue guerre, qui concentra en Afrique tous les efforts des musulmans, ouvrit aux attaques des chrétiens les provinces d’Espagne, affaiblies par les combats incessants que livraient aux Almorravides les anciens Arabes toujours impatients du joug africain. Tandis que le premier roi de Portugal, Alphonse Henriquèz, par la célèbre bataille d’Orique (1139), agrandissait ses États de tout le territoire d’Alentejo, le roi de Castille, Alphonse VIII, qui avait ressaisi la suprématie à la mort du Batailleur d’Aragon, traversait facilement toute la Péninsule et prenait la ville d’Alméria. Mais, sur l’invitation de Yousef, le conquérant Abd-el-Moumen envoya un de ses lieutenants pour conquérir l’Espagne. L’Andalousie fut promptement subjuguée, et les Almorravides, sous leur dernier chef, Ebn-Gania, refoulés dans l’île Mayorque, les Alpuxarres et Grenade, furent successivement exterminés. Les Almohades occupèrent en entier le vaste empire de Yousef (1157). Les Arabes, qui avaient survécu pendant la domination des Almorravides, dont les ancêtres au moins étaient de même origine, disparurent peu à peu dans la nation nouvelle, étouffés sous le joug avilissant de la race berbère. Les Africains purs furent les seuls maîtres de l’antique khalyfat d’Occident, où dès lors s’étendit absolument le règne exclusif des Maures.

L’organisation de la conquête berbère et les discordes des chrétiens produisirent une sorte de trêve entre les deux peuples. Ce ne fut qu’en présence d’une incursion hardie de l’archevêque de Tolède que le second successeur d’Abd-el-Moumen, l’émyr Yakoub ben Yousef, après avoir publié la Ghaziâ, ou croisade des Islamites, franchit le détroit avec d’innombrables bandes d’Africains. Le nouveau roi de Castille, Alphonse IX, vint à leur rencontre et engagea le combat malgré ses forces inférieures. La bataille ne fut pas longtemps douteuse. Les escadrons espagnols furent rompus, dispersés, taillés en pièces (1195). Les plus braves d’entre les combattants succombèrent, tels que les chevaliers des quatre nouveaux ordres religieux et militaires d’Évora, en Portugal, d’Alcantara, de Calatrava, de Saint-Jacques, en Castille et Léon. Cette victoire, la plus importante qu’eussent gagné les musulmans depuis Zalaca, ouvrit aux Maures la Manche, l’Estramadure et la Castille. À l’exemple des Arabes, qui ne profitèrent jamais de leurs triomphes pour procéder à l’extermination des Espagnols, les Almohades accordèrent aux rois chrétiens une trêve de douze ans (1197). Quant à l’émyr Yakoub, il revint à Maroc où il fit élever une splendide mosquée, en souvenir de sa victoire (1199.)

Sous la domination des Almohades, parut le plus célèbre d’entre les philosophes Arabes, Averrhoès, né à Cordoue en 1149, dont la réputation remplit le Moyen-Âge, et à qui l’Occident dut la connaissance directe de la plupart des livres d’Aristote. Son apologie du rationalisme philosophique lui valut la colère des musulmans orthodoxes, de même que ses idées panthéistes attirèrent, plus tard à ses disciples d’Europe les anathèmes de l’Église. Il mourut à Maroc en 1199.

Le XIIe siècle avait déjà retenti de la fameuse querelle des réalistes et des nominaux. Les premiers n’admettaient de réalité que dans ce qu’ils nommaient les universaux, c’est-à-dire les idées générales ; les seconds ne voyaient dans les universaux que des mots, des noms dépourvus de réalité. Roscelin de Compiègne professait avec éclat la doctrine des nominaux, tandis que son adversaire réaliste, Guillaume de Champeaux, dirigeait à Paris l’école du Cloître-Notre-Dame. Le breton Pierre Abélard proposa une opinion mixte, en refusant aux idées générales l’existence hors nous, mais en la leur accordant en nous comme concepts de l’esprit. Dialecticien remarquable, orateur entraînant, il osa soumettre à l’analyse les choses de la foi. L’abbé de Clairvaux, saint Bernard, s’éleva contre « cet audacieux qui ne craignait pas de fouiller les secrets de Dieu. »

Dans les lettres, comme dans la foi et la politique, le nom de saint Bernard éclipse tous ceux de ce siècle. Né en 1091 d’un simple chevalier châtelain de Fontaine, en Bourgogne, il frappe, jeune encore, à la porte du couvent de Cîteaux, récemment fondé par Robert de Molesmes ; ses deux frères, sa sœur, son père lui-même et vingt-huit jeunes gens, entraînés par son exemple et son ardente parole, ont renoncé à la vie du monde. À vingt-trois ans, il s’établit en pleine forêt au milieu des hêtres, « ses meilleurs maîtres en théologie », dans cette vallée d’absinthe, qui devient la vallée illustre, clara vallis, Clairvaux, d’où il devait dominer l’Europe chrétienne. Ascète, thaumaturge, théologien, orateur, Bernard a tous les dons, tous les talents populaires au XIIe siècle. Aussi quelle influence incontestée ! Rois, papes, empereurs, courbent la tête devant ce moine inspiré. Membre d’un ordre né d’hier, il reproche aux Bénédictins de Cluny leur luxe tout mondain ; il gourmande les évêques ; il fait rougir Suger de son train royal ; il compare Louis VI à Hérode ; il déclare l’honneur de l’Église amoindri sous le pontificat d’Honorius. Appelé au concile de Troyes en 1128, il rédige la règle des Templiers, ces moines-soldats « jamais peignés, rarement lavés, la figure inculte et hérissée, le visage souillé de poussière, » qui prolongèrent si longtemps la résistance de la Palestine chrétienne. Deux papes se disputent la tiare : Anaclet tout-puissant et en possession du Saint-Siége, Innocent II exilé et proscrit : à Étampes les évêques, incertains, laissent à Bernard le soin de décider ; il se prononce en faveur d’Innocent, il entraîne l’empereur Lothaire contre Anaclet, obtient le désistement d’un nouvel antipape, Victor III, force Innocent II, qui voulait dépouiller les partisans d’Anaclet, à renoncer à son projet, et défend, contre son protégé, les droits de l’Église gallicane. Ce rôle politique ne détourne pas Bernard de sa véritable mission : quand les esprits s’éveillent et veulent penser par eux-mêmes, quand Abélard, déjà condamné par le concile de Soissons (1122) pour un traité hérétique sur la Trinité, perce les mystères de la scolastique et fait tout comprendre, saint Bernard oppose la foi à la raison ; s’il accepte la controverse publique à Sens, il y paraît moins en contradicteur qu’en juge et fait condamner Abélard et son porte-étendard Arnauld de Brescia, à l’incarcération. Abélard, réconcilié avec l’Église, trouve à Cluny un asile plutôt qu’une prison ; Arnauld de Brescia va faire une révolution à Rome ; Innocent II en meurt de douleur ; Lucius II est chassé du Capitole à coups de pierres ; les cardinaux élisent alors un disciple de saint Bernard, Eugène III ; le nouveau pontife, deux fois exilé de Rome, revient dans son ancien couvent, se soumettre à la direction spirituelle de Bernard. Celui-ci, au milieu des démentis que les événements ont infligés à ses convictions ou à ses projets, a conservé son inaltérable sérénité ; dans son traité de la considération, il trace au pape les règles du gouvernement de l’Église, il limite la suprématie du Saint-Siége, refuse toute domination temporelle au successeur des apôtres, et veut que Rome soit une mère, non une maîtresse, mater non domina. Se séparant des Grégoire VII, des Thomas Becket, des Jean de Salisbury, qui considéraient la royauté comme l’œuvre d’une puissance inférieure, comme une invention de l’orgueil humain, Bernard respecte l’autorité temporelle, sauf à réprimer ses écarts. Cette vie si remplie, cette grande et dramatique existence se termine en 1153 ; un seul doute a assiégé Bernard à ses derniers instants : il se reproche son rôle trop laïque et ce long gouvernement de la chrétienté qu’il dut à son génie et à sa sainteté.

Abélard l’a précédé de onze ans dans la tombe : après sa mort, arrivée en 1142, son corps fut porté à l’ermitage qu’il avait fondé près de Nogent-sur-Seine et dédié au Saint-Esprit sous le titre de Paraclet ou de Consolateur. Là vivait encore la touchante Héloïse, qu’il n’avait jamais cessé d’aimer, et dont l’instinct populaire a fait une de nos gloires nationales. Elle voulut être ensevelie dans le même tombeau que son mystique amant et son vœu fut exaucé. Les milliers d’écoliers qui s’étaient pressés autour d’Abélard formèrent le noyau de la future Université. En l’an 1200, l’Étude de Paris fut dotée de ses premiers priviléges, celui entre autres de ne relever que des tribunaux ecclésiastiques. Ce ne fut qu’un demi-siècle plus tard qu’elle prit le nom d’Université et reçut les surnoms de fille aînée des rois et de citadelle de la foi catholique.

La renaissance intellectuelle qui s’était surtout manifestée dans le midi de la Gaule avait produit des troubadours célèbres : Bernard de Ventadour, Bertram de Born, Richard Cœur de Lion lui-même ; par eux se perpétuait l’idiome roman, premier élément du français et des langues de l’Europe méridionale. C’est aussi dans le Midi que prirent naissance ces cours d’amour qui devaient exercer une si sérieuse influence du XIIe au XIVe siècle : elles réunissaient sous la présidence des dames, des poëtes, des chevaliers, des ménestrels, tous les adeptes de la « gaie science ; » elles firent fleurir cette littérature à la fois dévote, galante et guerrière qui convenait bien à une société chrétienne et chevaleresque. Le code des cours d’amour liber de arte amatorià et reprobatione amoris fut rédigé en 1170 par André, chapelain de Louis VII.

Si les troubadours et les jongleurs illustrent la langue d’oc, les chantres du Nord, bardes ou trouvères, dans une langue moins harmonieuse et moins châtiée, donnent à la poésie française proprement dite ses premiers monuments. Robert ou Richard Wace, né à Jersey, et qui mourut chanoine de Bayeux (1174), compose en vers de huit syllabes une histoire chevaleresque de la grande Bretagne, le Roman du Brut ou Brutus, et consacre son Roman de Rou ou Rollon à l’histoire des ducs normands depuis Rollon jusqu’à Henri Plantagenet. Chrestiens de Troyes, qui périt au siége de Ptolémaïs en 1195, l’un des plus féconds parmi les conteurs du XIIe siècle, célèbre les héros de la Table-Ronde dans des œuvres dont les idées raffinées et les longueurs descriptives dissimulent imparfaitement la sauvage énergie du monde féodal. Les passions sont ardentes comme les convictions et, sous une courtoisie toute de surface, subsiste la rudesse germanique ; elle va s’exalter dans une lutte impitoyable : les peuples de la langue d’oil vont noyer dans

le sang les arts, la littérature et l’hérésie des voluptueuses cités du Languedoc et de la Provence.

TREIZIÈME SIÈCLE.



Célestin III était mort en 1198. Deux jours après, Lothaire, comte de Segni, cardinal depuis 1189, montait sur la chaire de saint Pierre et jetait à l’Europe ces hautaines paroles :

« Le successeur de saint Pierre a été préposé par Dieu pour gouverner, non-seulement l’Église mais le monde. De même que le Créateur a placé au ciel deux grands luminaires, l’un pour présider au jour, l’autre à la nuit, il a établi sur la terre deux grandes puissances, la pontificale et la royale ; et ainsi que la lune reçoit sa lumière du soleil, la puissance royale emprunte sa splendeur de la puissance pontificale. »

C’était la théorie du régime théocratique qui entrait dans la pratique et qui menaçait de s’imposer à l’Europe chrétienne : Grégoire VII était dépassé. Comme il avait interdit le roi de France, Innocent III intimida ou frappa les souverains de Germanie, de Castille, de Hongrie, de Portugal, d’Angleterre et d’Aragon. Il régla en roi et en juge suprême les affaires temporelles de ses États, et pour rendre au Saint-Siége le prestige d’Urbain II, il envoya ses légats dans tous les royaumes pour exciter les princes et les peuples à une quatrième croisade. Le curé de Neuilly-sur-Marne, Foulques, en fut le prédicateur, et, si sa parole éloquente n’émut pas les rois, absorbés par les intérêts temporels, elle eut une action décisive sur les populations et sur les seigneurs qui tenaient le premier rang après les rois. Au nord de la France, les Montmorency, les Dampierre, Simon de Montfort suivirent le comte de Flandre, Baudouin IX, et le marquis de Montferrat, Boniface II, chefs de cette expédition, que dirigea en réalité le vieux Doge aveugle de Venise, Dandolo, âgé de quatre-vingt-dix ans (1201). Ce fut lui qui, pour indemniser la république des vaisseaux prêtés aux croisés, leur fit conquérir sur le roi chrétien de Hongrie l’importante ville de Zara, dont il prit possession. Libres désormais de tout engagement envers Venise, les croisés étaient impatients d’arriver à Jérusalem pour se racheter de l’excommunication. On passa l’hiver à Zara : on préparait les armes et on parlait des Lieux Saints. Le printemps venu, on avait oublié la Syrie et Jérusalem. Un jeune prince grec, Alexis, implorait le secours des Latins pour rétablir sur le trône Byzantin son père Isaac l’Ange. Il prodiguait les promesses : riches domaines, droits de commerce, villes, ports, munitions, soldats, les chrétiens devaient tout trouver dans le vieil Empire. Dandolo appuyait Alexis ; l’engagement que prit celui-ci de reconnaître la suprématie du Pape, leva les derniers scrupules ; la croisade fut encore une fois détournée de son but, et l’on fit voile vers Constantinople.

Le pape s’opposa vainement à cette conquête toute politique ; le Doge voulait humilier la capitale de l’Empire d’Orient, qui disputait à Venise la suprématie commerciale. La ville fut emportée le 18 juillet 1203, et l’empereur Isaac l’Ange remonta sur le trône. Le jeune Alexis, n’ayant pas su tenir les promesses qu’il avait faites, les croisés attaquèrent de nouveau la ville impériale, la prirent au bout de trois jours, la mirent à sac, l’incendièrent sur une lieue carrée et démembrèrent en fiefs l’empire Byzantin. Le comte de Flandre Baudouin fut élu empereur de Romanie, le marquis de Montferrat roi de Macédonie ; les provinces d’Asie furent données au comte de Blois, la Morée devint une principauté, les territoires d’Athènes et de Naxos des duchés féodaux. Les Vénitiens, déjà maîtres de Rhodes, de Scio, de Mitylène, de Samos, exigèrent pour leur part trois des huit quartiers de Constantinople, plusieurs des îles de l’archipel, les côtes du Bosphore et de la Propontide, et s’intitulèrent Seigneurs d’un quart et demi de l’empire grec. Le sénéchal de Champagne, Geoffroy de Villehardouin, l’historien de cette croisade, reçut le titre de maréchal de Romanie. Ainsi fut fondé l’empire Latin de Constantinople, qui dura cinquante-sept ans (1204-1261.)

Quelques années après il y eut une nouvelle tentative d’expédition en Terre-Sainte. Quelques prêtres du nord de l’Europe eurent le courage de prêcher une croisade d’enfants. « C’est à des mains innocentes, dirent-ils, c’est aux plus faibles de ses créatures que Dieu a réservé la miraculeuse conquête des Saints-Lieux, conquête refusée aux hommes puissants et forts, que leurs péchés ont rendus indignes de cette gloire. »

En Germanie, vingt mille petits croisés quittèrent le foyer paternel et périrent en route de faim, de soif, de fatigue dans les bois et par les chemins déserts. De Gaule il en partit plus de trente mille, sous la conduite de quelques clercs. Ils se réunirent à Marseille, où on les confia à des marchands qui s’engageaient à les transporter en Palestine. Des sept vaisseaux qui les emportèrent, deux furent engloutis par une tempête ; les cinq autres débarquèrent en Égypte, où les croisés furent, dit-on, vendus comme esclaves aux Musulmans.

Cette expédition peu connue, passa presque inaperçue : une croisade plus terrible, plus féconde en incidents dramatiques, plus triste aussi par l’exaltation de tous les fanatismes, commençait alors et tenait attentive toute la chrétienté.

Il existait dans le midi de la France de nombreuses sectes religieuses qui, sans répudier ouvertement le christianisme, professaient des principes peu conformes à l’orthodoxie romaine. La nécessité de profondes réformes était depuis longtemps proclamée, et plusieurs novateurs avaient déjà paru dans le siècle précédent, Pierre Valdo, Pierre de Bruys, Henry de Bruys et d’autres. Les sectes s’étaient rapidement multipliées, adoptant des doctrines plus ou moins imprégnées d’arianisme, de manichéisme ou d’opinions nouvelles. Mosaïstes, iconoclastes, ariens, manichéens nommés patarins, kathares, vaudois, arnaudistes et albigeois couvraient la Gaule méridionale. Les Vaudois proprement dits, répandus dans le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, croyaient que la pauvreté évangélique était nécessaire au salut, et faisaient dépendre la validité des sacrements de la sainteté du ministre. Ils attribuaient le ministère sacré aux laïques dont la vie était pure, et soutenaient que l’Église avait cessé d’être unie à Jésus-Christ, du jour où elle avait possédé des biens terrestres. Ils proscrivaient aussi le culte des saints et des images, le serment en justice, la guerre et la peine de mort, les prières pour les âmes du purgatoire, la loi du jeûne, la confession auriculaire et toutes les cérémonies sacerdotales.

Les Albigeois, ainsi nommés parce qu’Albi était leur centre, occupaient plus particulièrement le Languedoc et dominaient à Béziers, à Carcassone, à Toulouse, villes puissantes, industrieuses, surtout la dernière, et dont la civilisation était brillante, comparée à l’état du reste de la France. Leurs croyances se rattachaient au manichéisme primitif qu’ils avaient pourtant modifié. Ainsi, ils admettaient que Dieu avait produit le mauvais principe, Lucifer, qui n’était, il est vrai, devenu tel qu’après sa révolte. Dieu avait alors créé Jésus-Christ, pour combattre Lucifer, et la lutte entre eux devait être éternelle. Ce monde étant l’œuvre du mauvais principe, et les âmes étant des démons enfermés dans les corps, ils niaient la résurrection de la chair et condamnaient le mariage. Saint Bernard lui-même, bien qu’il eût peu réussi dans ces contrées, rendit justice aux Albigeois : « Leurs mœurs sont irréprochables ; ils ne font de mal à personne, ils ne mangent pas leur pain comme des paresseux et professent que l’homme doit vivre uniquement par le travail. »

Le comte de Toulouse, Raymond VI, et son neveu, Raymond Roger, vicomte de Béziers, l’un et l’autre relevant de la couronne d’Aragon, s’étaient montrés tolérants envers les sectateurs de ces subtiles doctrines, et, sans rompre avec la cour de Rome, avaient favorisé les Albigeois. Innocent III, craignant pour la catholicité la contagion de l’hérésie, redoutant pour l’unité chrétienne une séparation qui semblait imminente, résolut d’arrêter les progrès du mal. Il envoya dans les pays de la langue d’oc, deux commissaires apostoliques, munis de pleins pouvoirs, le frère Raynier et le frère Guy, religieux de Citeaux, auxquels s’adjoignit le célèbre Dominique, promoteur de l’inquisition. Il leur associa bientôt son légat Pierre de Castelnau, archidiacre de Maguelonne, porteur de l’anathème pontifical et chargé de livrer les biens des sectaires à ceux qui combattraient pour l’orthodoxie.

Raymond de Toulouse ayant refusé de seconder les envoyés du Saint-Siége, Pierre de Castelnau l’excommunia, le voua aux flammes éternelles, excita ses vassaux à la révolte et le brava publiquement, l’accusant de parjure, de lâcheté, de tyrannie et de sacrilège. Devant l’indifférence moqueuse et les dédains du peuple de Toulouse, les légats se retirèrent, pleins de menaces ; un gentilhomme inconnu les suivit pour venger son suzerain outragé et tua Pierre de Castelnau au passage du Rhône (1208).

Innocent III, imputant le crime au comte de Toulouse, le condamna, lui et les siens, ses vassaux et ses sujets, et invita tous les barons de la chrétienté à exécuter la sentence. « Sus donc, soldats du Christ ! s’écria le pontife, exterminez ces empestés provençaux, race perverse et abominable. Que l’universel gémissement de l’Église vous émeuve. Que les hérétiques disparaissent jusqu’au dernier et que des colonies de catholiques prennent la place de ces mécréants, pires que des Sarrasins ! »

Le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers, de Genève, d’Auxerre ; les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen ; une multitude d’évêques, de chevaliers, de routiers, de Lorrains, d’Anglais, de Germains accoururent à l’appel du Pape. Trois corps d’armée se formèrent à Lyon, au Puy, à Bordeaux, sous le commandement suprême de Simon de Montfort, petit châtelain de l’Île-de-France, et sous la direction spirituelle de l’abbé de Citeaux, Arnold, légat du Saint-Siége.

En présence du danger, Raymond VI, abattu par l’âge, s’humilia, fit amende honorable, se laissa battre de verges au pied de l’autel, consentit à participer en personne à l’extinction de l’hérésie et livra ses meilleurs châteaux. Cette soumission n’arrêta pas les croisés : ils marchèrent d’abord sur Béziers dont le vicomte, Raymond Roger, était alors à Carcassonne. La ville fut emportée, et les vainqueurs poursuivirent les habitants jusque dans les églises. Lorsqu’on demanda à quel signe on pourrait reconnaître les catholiques, afin de les épargner, le légat Arnold, ou Arnaud, fit une réponse tristement célèbre : « Tuez ! tuez toujours. Dieu saura bien reconnaître les siens ! »

Plus de trente mille personnes, sans distinction d’âge, de sexe, de religion, furent égorgées et le feu réduisit en cendres la cité saccagée de Béziers. De là les croisés allèrent investir Carcassonne, qui soutint héroïquement leurs attaques. Le manque d’eau et la certitude de n’être pas secouru déterminèrent le vicomte de Béziers à faire des offres de capitulation. On accordait la vie sauve, à lui et à douze de ses hommes, s’il consentait à livrer la ville. Il répondit qu’il se laisserait plutôt écorcher vif que de livrer le plus petit des siens. « Je mourrai, dit-il, en défendant mon droit et ma querelle. » Quelque temps après, attiré par le légat hors des murs, sous prétexte de renouer les négociations, Raymond Roger fut arrêté avec trois cents chevaliers de son escorte, malgré un sauf-conduit et la parole jurée. Tous les moyens semblaient légitimes contre des hérétiques et des infidèles. Le malheureux vicomte mourut en prison. La plupart des assiégés parvinrent à s’échapper par des souterrains secrets. Parmi les habitants trouvés dans la ville, quatre cent cinquante ayant obstinément refusé d’abjurer leurs croyances, furent livrés au feu des bûchers. Les croisés, chargés de butin, se retirèrent à l’expiration des quarante jours de service, et le légat donna l’investiture du pays conquis à Simon de Montfort.

Brave soldat, chrétien fanatique et sincère, Simon de Montfort signala sa prise de possession par une série de mesures aussi cruelles qu’impolitiques. La dame de Lavaur, qui avait tenté de défendre sa ville, fut précipitée toute vivante au fond d’un puits que l’on combla avec un monceau de pierres. Ses quatre-vingts chevaliers furent pendus à « de très-hauts gibets. »

Le comte de Toulouse, comprenant enfin que le sort de ses vassaux lui était réservé, tenta de fléchir le Saint-Siége en lui offrant la suzeraineté de ses possessions. L’inflexible volonté des légats prévalut sur les dispositions du pape qui s’était ému devant les flots de sang répandu. On offrit pourtant l’absolution à Raymond ; il devait livrer lui-même tous ceux que les inquisiteurs désigneraient, ne manger que deux sortes de viandes, obliger ses sujets à se vêtir en pénitents, dégrader ses vassaux en les forçant de vivre comme des vilains, renvoyer ses soldats, s’exiler en Terre Sainte.

Le vieux Raymond se souvint de l’héroïsme de son neveu, le vicomte de Béziers, et se prépara à la guerre. Il avait pour alliés les comtes de Foix, de Béarn et de Comminges qui se sentaient menacés comme lui (1211). Les moines de Cîteaux continuaient de prêcher la croisade contre les Albigeois du Languedoc, et les hommes d’armes du Nord venaient sans cesse se ranger sous la bannière de Simon de Montfort, dont le quartier général était à Carcassonne. De nouveaux renforts lui étant arrivés de Flandre, de l’Isle de France et de l’Allemagne, Simon se remit en campagne. Obligé de lever le siége de Toulouse, dont les habitants se défendirent avec courage, il se dirigea sur Foix et rencontra à Castelnaudary Raymond VI et ses alliés. Il les battit et les contraignit de se retrancher derrière les murs de Montauban (1212). À ce moment, le roi Pierre d’Aragon, libre d’agir après la victoire des Espagnols sur les Almohades, à la bataille de las Navas de Tolosa (1212), intervint auprès du Saint-Siége en faveur des seigneurs du Midi.

Sa médiation fut méprisée ; il se jeta ouvertement dans le parti des Albigeois, entraînant avec lui tous les seigneurs des Pyrénées. Il alla à la rencontre des croisés et leur livra une grande bataille sous les murs de Muret (1213). Il perdit près de vingt mille hommes et fut tué dans la mêlée. Les comtes de Toulouse, de Foix, de Comminges, ne trouvèrent de salut que dans une fuite précipitée. Simon de Montfort profita de cette victoire pour porter ses armes du côté du Nord. Quelques villes lui fermèrent leurs portes ; la plupart le reçurent dans leurs murs, et sa domination fut acceptée par le Périgord, le Rouergue et l’Agénois.

Le concile de Latran, deux ans après, régularisait la conquête. Simon ne reçut que les territoires s’étendant de Béziers à l’Océan, et de la Dordogne aux Pyrénées. Le marquisat de Provence fut mis sous séquestre, jusqu’à la majorité de Raymond VII, fils du comte dépossédé, le pape ne voulant pas qu’une puissance militaire trop redoutable s’établît dans la Gaule narbonnaise. Ces dispositions révélaient en outre un désir d’apaisement. Innocent III voulait diriger la répression qui jusqu’alors s’était exercée avec tant de violence. La mission donnée aux évêques par le concile de Vérone, à la fin du XIIe siècle, de rechercher (inquirere) les chrétiens suspects d’hérésie, contenait en germe l’établissement de la justice inquisitoriale. Les manichéens d’Italie avaient déjà éprouvé cette nouvelle jurisprudence, qui, transportée dans la Gaule albigeoise, avait soumis à l’épreuve du feu la plupart des malheureux échappés aux fureurs de la guerre. Innocent donna une forme et des règles à cette institution, il constitua le tribunal de l’Inquisition, dont le code particulier fut formulé par le quatrième concile de Latran, treizième œcuménique (1215).

Dominique de Guzman fut le premier revêtu du titre de grand inquisiteur.

Néanmoins, ce ne fut pas sans de nouvelles luttes que le midi de la Gaule subit le joug de ses vainqueurs. Pendant dix ans la guerre fut continuée par le jeune Raymond VII et par Amaury de Montfort, fils de Simon, tué devant Toulouse (1218). On prêcha d’autres croisades contre les Albigeois, et de plus grands désastres frappèrent encore ces contrées. Les villes furent détruites, les campagnes devinrent désertes, la langue, les arts, l’industrie de la Gaule méridionale disparurent et vers 1220 la paix se trouva rétablie au seul profit de la couronne de France.

Philippe Auguste ne prit aucune part à cette guerre d’extermination, pendant laquelle il fut absorbé par sa querelle avec l’Angleterre. Jean sans Terre avait assassiné son neveu, Arthur de Bretagne, en 1203. Philippe saisit avec empressement cette occasion : en sa qualité de suzerain il somma Jean de comparaître devant ses pairs, pour répondre sur ce meurtre. Sans décliner la juridiction, le roi d’Angleterre, redoutant la sentence, ne se présenta pas, et le tribunal le condamna, comme coupable de félonie et de trahison, à perdre toutes les terres qu’il tenait en hommage. Philippe envahit aussitôt la Normandie, s’empara d’Alençon, de Conches, des Andelys et du château Gaillard. Les villes d’Arques, de Verneuil, de Rouen, capitulèrent, et dès lors, le duché resta définitivement réuni à la couronne. Il en était séparé depuis 912.

La Bretagne qui relevait de la Normandie, devint fief immédiat du roi, et, par l’annexion du Maine, du Poitou, de la Touraine et de l’Anjou, le domaine royal prit tout à coup un accroissement extraordinaire (1206). Obligé de renoncer à ses possessions du continent, Jean-sans-Terre rechercha l’alliance de l’empereur d’Allemagne Otton IV, et, pour dominer sûrement le clergé de son royaume, nomma une de ses créatures à l’archevêché de Cantorbery (1208). Innocent III, qui avait donné ce siége au cardinal Étienne Langton, excommunia Jean et invita Philippe à faire une descente en Angleterre. Toujours prêt à l’humilité comme à l’insolence, Jean alarmé se soumit à l’Église et lui fit hommage de sa couronne. Le pape adouci prit la défense de l’excommunié, donna ordre à Philippe de renoncer à son expédition et d’utiliser ses préparatifs contre le comté de Flandre.

L’entreprise fort lucrative n’était pas sans difficultés ; la Flandre renfermait une population active et nombreuse enrichie par le commerce et l’industrie. Les villes avaient su conquérir des privilèges qui leur assuraient une sorte d’administration républicaine, et, plus d’une fois, elles avaient réprimé les tentatives de leurs seigneurs ou de leur comte.

Philippe prépara son attaque par terre et par mer, débarqua lui-même à Dam et compensa la perte de sa flotte que les Anglais incendièrent, par de fortes rançons imposées aux cités de Bruges, d’Ypres, de Gand, d’Oudenarde, de Courtray et de Gassel.

Un danger redoutable arrêta ses progrès. Une puissante coalition s’était formée pour envahir le royaume au nord et à l’ouest. L’empereur Otton IV, le comte Ferrand de Flandre, les ducs de Limbourg et de Brabant, les comtes de Boulogne et de Salisbury, beaucoup d’autres seigneurs des Pays-Bas et d’Allemagne, concentrèrent leurs forces dans le Hainaut, non loin de Valenciennes, pendant que Jean-sans-Terre, soutenu par les grands d’Aquitaine, opérait sur la Loire et occupait Angers.

Le fils du roi, Louis-le-Lion, arrêta promptement les progrès de l’Anglais, le battit à La Roche-aux-Moines et l’obligea à se retirer sur les côtes de l’Océan. Philippe Auguste marcha contre les coalisés du Nord avec ses chevaliers et les milices de quinze communes. L’action s’engagea le 27 juillet 1214, près du pont de Bouvines, sur la Marck, entre Lille et Tournay. L’armée des confédérés s’élevait à cent mille hommes ; celle de France n’en comptait pas cinquante mille. Les souverains, les princes, les chevaliers, les soldats des communes combattirent avec intrépidité, et Philippe Auguste remporta une éclatante victoire ; à Bouvines la dynastie capétienne reçut son baptême de gloire le jour même où la nationalité française prenait conscience d’elle-même dans une lutte contre l’étranger. Après cette grande bataille, l’empereur Otton vaincu perdit dans ses États presque toute son autorité, fort ébranlée déjà par l’excommunication dont il était frappé. Frédéric de Sicile, que le pape avait fait proclamer par les ducs d’Allemagne, n’eut qu’à paraître pour l’emporter sur son rival qui se soutint à peine sur ses terres patrimoniales, où il mourut au bout de quatre ans (1218).

De même qu’il s’était soumis, pour monter au trône, à toutes les exigences d’Innocent III, Frédéric II accabla de promesses le nouveau pontife Honorius III (1216), qui lui donna la couronne impériale. Quant à Jean-sans-Terre, battu partout et forcé de solliciter une trève de cinq ans, il retourna en Angleterre, où il trouva ses barons soulevés. Ceux-ci avaient formé une ligue pour obtenir la mise en vigueur de la Charte de Henry Ier et les lois de saint Edward. Accompagnés de leurs hommes d’armes, ils vinrent présenter leur supplique au roi, qui promit d’abord, gagna du temps, et, finalement refusa. Les barons marchèrent sur Londres avec une armée considérable, y entrèrent aux acclamations du peuple, ravagèrent les parcs et les palais royaux, et reçurent alors de sérieuses propositions d’arrangement.

Le 19 juin 1215, dans la plaine de Runny-Mead, entre Windsor et Staine, Jean-sans-Terre signa et scella une sorte de constitution rudimentaire, considérée comme la base fondamentale des libertés anglaises, et à laquelle on a donné le nom de Grande Charte. Par les stipulations les plus importantes de cet acte, qui n’était réellement favorable qu’au clergé, à la noblesse et à la bourgeoisie émancipée, le roi s’engageait à ne plus dépouiller les mineurs et les veuves placés sous sa tutelle, à ne plus rançonner, emprisonner, mutiler ou tuer les francs-tenanciers et les marchands sans le jugement de douze de leurs pairs, à ne plus lever de subsides sans l’approbation du Conseil commun du royaume. Une seule clause, en faveur des cultivateurs et surtout de leurs maîtres, statuait que nul vilain ne pourrait, pour l’acquit d’une amende, être dépossédé de son instrument de travail ; ses autres propriétés ne cessèrent pas de faire partie du domaine de l’État.

Le pape Innocent III, consulté par le roi d’Angleterre, déclara par un bref la grande charte intolérable, illicite et malséante, l’annula et délia le souverain de son serment. Retiré à l’île de Wight, Jean-sans-Terre leva des troupes de routiers et de Brabançons en France et leur abandonna les propriétés de ses barons. Ceux-ci, pris à l’improviste, appelèrent à leur aide Louis, fils de Philippe-Auguste et neveu du Plantagenet par sa femme Blanche de Castille. Malgré l’excommunication pontificale, Louis entra dans Londres le 30 mai 1216.

Les barons, les chevaliers et les bourgeois prononcèrent la déchéance de Jean, firent hommage au nouveau roi et lui abandonnèrent tout le sud de l’Angleterre.

La mort prématurée de Jean-sans-Terre, qui aurait dû servir les intérêts du roi français, refroidit la plupart de ses partisans. Les barons estimèrent qu’un souverain étranger, une fois bien assis, leur offrirait moins de garanties que le fils de Jean, âgé de dix ans. Ils finirent tous par reconnaître ce dernier sous le nom de Henry III. Les conquêtes de Louis lui échappèrent ; pour achever la ruine de son parti, on répandit le bruit qu’il se proposait de déposséder toute la noblesse anglaise au profit de ses compatriotes. À la suite de la défaite appelée la foire de Lincoln, le fils de Philippe-Auguste se trouva réduit à la ville de Londres. La pieuse Blanche de Castille encourut les censures de Rome en expédiant de Calais, à son mari, un corps de troupes avec une flotte considérable. Dans la traversée, les vaisseaux français furent attaqués par Hubert de Burgh et presque tous capturés. Ce dernier revers anéantit les espérances de Louis qui renonça à l’héritage du Plantagenet, obtint une capitulation qui garantissait la vie sauve à tous ses partisans et rentra paisiblement en France (1217).

La minorité de Henry III offrit une ample carrière aux intrigues des courtisans. Le pouvoir, convoité par d’innombrables ambitieux, passa successivement des mains du comte de Pembroke entre celles de Hubert de Burgh, puis de l’évêque de Winchester, Pierre des Roches, qui remplit la cour de Poitevins. Ceux-ci furent remplacés par une multitude de Provençaux et de Savoisiens amenés par Éléonore de Provence qu’avait épousée Henry III. L’oncle de la jeune reine, Pierre de Savoie, évêque de Valence, devint premier ministre et n’usa de son autorité que pour s’enrichir. Ces dilapidations conduisirent la royauté à user d’expédients qui étaient une violation permanente de la grande charte, et incitèrent les barons anglais à exiger de nouvelles garanties.

Philippe-Auguste s’était faiblement intéressé à l’expédition de son fils en Angleterre. Il avait gardé en apparence la même neutralité dans la croisade contre les Albigeois, attendant l’occasion d’en tirer profit. Deux fois, il est vrai, il autorisa Louis à soutenir les Croisés ; mais il parut ne le faire qu’à regret et afin de contenter la cour de Rome. Cette habile politique lui valut une demande de médiation du comte de Toulouse, qui affirma à cette occasion son entier vasselage, jusqu’alors fort douteux. En outre, lorsque Amaury de Montfort vit sa domination compromise, il fit cession de tous ses droits à la couronne de France.

Philippe-Auguste avait donné à la royauté une puissance matérielle qui garantissait désormais sa suprématie dans la société féodale. Il put donc négliger de prendre, de son vivant, la précaution de faire couronner son fils, suivant la coutume des Capétiens ses prédécesseurs. Il mourut à Mantes, le 14 juillet 1223, ayant passé quarante-trois ans sur le trône. Sous ce règne, le domaine royal s’accrut de la Normandie, du Vermandois, de l’Amiénois, de l’Artois, du Maine, de l’Anjou, de la Touraine, du Poitou et d’une partie de l’Auvergne et du Berry. Ce vaste territoire fut divisé en soixante-dix-huit prévôtés, placées sous la surveillance de baillis et de quatre prud’hommes dans chaque ville. Paris commença à être pavé et embelli ; il fut doté de halles, d’une enceinte de murailles, d’aqueducs et de fontaines. Les travaux de l’église Notre-Dame de Paris, dont la première pierre avait été posée en 1163, furent repris activement, et l’on travailla à la fondation des églises de Sainte-Geneviève, de Saint-Gervais, de Saint-Sulpice, de Saint-Thomas, de Saint-Nicolas du Louvre, de plusieurs couvents et hôpitaux et du cimetière des Innocents. La police de la capitale appartint au prévôt qui fut aussi le principal juge des contraventions et des contestations entre les habitants. Le souverain eut une garde particulière dont le chef, portant le titre de roi des Ribauds, jouit du privilége de juger les crimes commis dans les résidences royales. Le droit de guerre privée, cette plaie de la féodalité, fut restreint par l’établissement de la Quarantaine-le-roy, trève forcée de quarante jours avant qu’on pût tirer vengeance d’une injure reçue. Les archives du royaume furent fondées, l’Université fut constituée avec de grandes prérogatives, le Louvre fut commencé à côté de la grosse tour de ce nom ; un Conseil de douze hauts barons entoura la Couronne, et les ordonnances royales reprirent le caractère de généralité qu’elles n’avaient plus depuis Charles-le-Simple.

Le successeur de Philippe-Auguste, dont l’avénement fut fêté par de grandes réjouissances publiques, Louis VIII dit le Lion, ne régna que trois ans. Il conquit ce qui était resté aux Anglais du Poitou, de l’Aunis, du Périgord, du Limousin, et s’empara de La Rochelle. De concert avec les Montfort, il commanda la seconde croisade contre les Albigeois. Après la prise d’Avignon, les principales villes du Languedoc lui ouvrirent leurs portes, et le midi de la Gaule, moins la Guyenne et la Gascogne, reconnut son autorité. Il mourut à Montpensier, en Auvergne, d’une fièvre épidémique, laissant la couronne à son fils aîné Louis IX, âgé de onze ans, sous la tutelle de Blanche de Castille (1226).

La minorité de Louis IX et la régence d’une princesse étrangère parurent à quelques grands vassaux, irrités des récents empiétements de la royauté, deux circonstances propres à favoriser une révolte. Le comte de Champagne, Thibaut, le duc Richard d’Aquitaine, Pierre de Dreux, duc de Bretagne, Hugues de Lusignan, comte de la Marche et d’Angoulême, le comte de Toulouse Raymond VII, formèrent une coalition dont le chef fut Enguerrand, sire de Coucy. La défection de Thibaut, à qui la reine Blanche avait inspiré une vive passion, déconcerta les conjurés, et une trève, signée à Saint-Aubin du Cormier en 1229, amena la paix entre la régente, ses barons et son beau-frère Philippe Hurepel, fils de Philippe-Auguste et d’Agnès de Méranie.

Le comte de Toulouse avait profité de ces complications pour ressaisir une grande partie de ses anciennes possessions, malgré les troupes royales envoyées contre lui sous les ordres de Humbert de Beaujeu. Pourtant, on se lassa de part et d’autre des représailles sanglantes et des dévastations réciproques. Par le traité de Paris (1229), Raymond VII abandonna à la couronne de France tout le Bas-Languedoc qui fut érigé en sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne ; il conserva l’évêché de Toulouse, l’Agénois, le Rouergue et une partie du Quercy, à l’exception de Cahors ; mais ces domaines devaient former l’héritage, constitué en dot, de sa fille unique Jeanne, fiancée au troisième fils de la reine Blanche. Peu après, la couronne acquit encore les Comtés de Blois, de Chartres et de Sancerre, et la vicomté de Châteaudun que vendit Thibaut de Champagne devenu roi de Navarre par la mort de son beau-père (1234).

Louis IX, marié à dix-neuf ans à Marguerite de Provence, fut déclaré majeur le 25 avril 1236 et prit en mains les rênes du gouvernement. Toujours soumis à l’ascendant de sa mère, il n’introduisit aucun changement notable dans l’administration du royaume dont les grands n’avaient plus troublé la tranquillité depuis la trève de Saint-Aubin du Cormier. Lorsque l’ambition du comte de la Marche et les revendications du roi d’Angleterre produisirent une nouvelle coalition à laquelle se joignirent le comte de Toulouse, les rois d’Aragon et de Navarre (1241), Louis IX obtint des Communes soldats, armes, vivres, et pénétra dans le Poitou avec des troupes nombreuses et bien pourvues.

Henry III, qui avait passé le détroit, vint au devant de lui, pour lui fermer le passage de la Charente. Le roi de France engagea le combat, s’empara du pont de Taillebourg et remporta une victoire complète devant la ville de Saintes (1242), qu’il occupa avec une partie de la Saintonge. Les seigneurs révoltés firent leur soumission ; Henry d’Angleterre se réfugia dans ses possessions d’Aquitaine, d’où il sollicita une trève de cinq ans. Il l’obtint et alla s’embarquer à Calais pour rentrer dans son île (1243).

Le caractère loyal, austère, héroïque de Louis IX, lui avait acquis en Europe une considération si générale que son intervention fut réclamée dans la lutte toujours ravivée du sacerdoce et de l’Empire, de l’Italie et de l’Allemagne. Non-seulement Saint Louis refusa la couronne impériale que le Saint-Siége offrait à son frère Robert d’Artois, mais il reprocha au pape de « vouloir fouler, avec l’Empereur, tous les rois sous ses pieds. » De nouveaux anathèmes n’en vinrent pas moins frapper Frédéric II, l’ancien « roi des prêtres », toujours en lutte avec la papauté depuis le pontificat de Grégoire IX, l’irascible successeur d’Honorius III. Railleur fin, lettré, plein d’esprit et d’ambition, Frédéric s’était servi de la cour romaine pour arriver au trône germanique, promettant de consacrer sa vie à la délivrance de la Terre-Sainte dont l’oppression le touchait peu. Une cinquième croisade avait cependant ramené les armes chrétiennes dans la Palestine où les barons s’étaient donné pour roi en 1217, un chevalier aussi brave que pauvre, Jean de Brienne. Le roi de Hongrie, André II, s’était mis à la tête de l’expédition et avait même réussi à s’emparer des points fortifiés du mont Thabor. Irrité de la déloyauté constante de ses alliés, il reprit, dès 1218, le chemin de ses États, laissant au comte Guillaume de Hollande le soin de continuer la guerre contre les infidèles. Celui-ci débarqua en Égypte et prit Damiette d’assaut, le 5 novembre 1219. Les musulmans offraient de rendre Jérusalem et toute la Palestine ; ces propositions furent dédaigneusement repoussées par le légat qui voulait l’Égypte tout entière. À quelque temps de là, les chrétiens enveloppés par le Nil débordé, furent forcés de battre en retraite (1221).

À la nouvelle de cet échec, Honorius avait sommé Frédéric d’accomplir ses promesses. L’Empereur demanda délais sur délais afin de terminer l’organisation de ses États de Sicile. Moins patient que son prédécesseur, Grégoire IX menaça, et, n’étant pas obéi assez tôt, fulmina une sentence d’excommunication. Frédéric se décida à partir, mais négligea de se faire absoudre et ne fut soutenu ni par les légats du Saint-Siége ni par les ordres religieux et militaires. Après avoir débarqué à Saint-Jean d’Acre et fortifié Jaffa, l’Empereur se hâta de terminer cette sixième croisade par un traité avec Malek-Camel ou Meledin, neveu de Salâh-ed-Din, qui restitua aux chrétiens Bethléem, Nazareth, Sidon et la Ville Sainte. Il se couronna de ses propres mains roi de Jérusalem et repartit pour l’Europe en 1229.

Il dut se porter aussitôt dans le royaume de Naples que son beau-père, Jean de Brienne, venait d’envahir à l’instigation du Saint-Siége. Ayant promptement rétabli son autorité dans ses états héréditaires, il conclut une alliance avec Eccelino de Padoue, le plus redoutable seigneur de la Marche Trévisane (1231). Il put goûter alors un peu de repos dans ses palais d’Italie, entouré d’une cour brillante de savants et d’artistes, sur cette terre qui l’avait vu naître et où il avait puisé sa passion pour la poésie, l’art et la science. Son goût pour tous les plaisirs et pour toutes les pompes ne l’empêcha pas d’écrire plusieurs ouvrages sur l’histoire universelle et de composer d’assez beaux chants d’amour dans la langue italienne qu’il contribua, un des premiers, à élever au rang de langue écrite. Les ressentiments de la papauté ne tardèrent pas à le troubler dans ces occupations pacifiques.

La seconde ligue lombarde, reconstituée depuis 1226, s’était rendue maîtresse de tous les passages de l’Adige, et venait, par l’intermédiaire de Grégoire IX, de signer un traité d’alliance avec le roi des Romains, Henry, le propre fils de l’Empereur. Frédéric revint à l’improviste en Allemagne et réprima la révolte de son fils qui fut condamné à une réclusion perpétuelle (1235). Repassant les Alpes avec une armée formidable, l’Empereur gagna sur la ligue lombarde la brillante victoire de Corte-Nuova qui amena la soumission de la plupart des villes d’Italie (1237). Il nomma son second fils Enzio roi de Sardaigne, île récemment enlevée aux Sarrasins, et alla vainement assiéger Brescia qui avait refusé de subir les dures conditions qu’il lui imposait. Grégoire IX fulmina contre Frédéric une nouvelle excommunication, pour avoir osé dire que le monde était la dupe de trois imposteurs, Moïse, Jésus-Christ et Mahomet. Frappé d’interdiction et de déchéance, l’Empereur n’en continua pas moins à guerroyer en Italie. Il s’empara de Ravenne en 1241 et s’avança jusque sous les murs de Rome. Il fit attaquer par son fils Enzio les membres du concile convoqués à Saint-Jean-de-Latran, et sa flotte captura une foule de prélats, abbés, évêques, cardinaux, appelés à Rome pour un concile. L’âge et la colère tuèrent Grégoire IX, que suivit dans la tombe, au bout de seize jours, son successeur Célestin IV. Le saint-siége, inoccupé pendant vingt mois, échut enfin à Sinibaldi Fieschi, intronisé sous le nom d’Innocent IV. Cet ancien ami de Frédéric, ne se trouvant pas assez libre à Rome, fit demander asile aux rois d’Angleterre, d’Aragon et de France qui déclinèrent l’honneur de le recevoir. Innocent se rendit alors à Lyon et y réunit un concile qui déclara l’empereur hérétique, musulman, parjure, blasphémateur, délia ses sujets du serment de fidélité et disposa de sa couronne, malgré les protestations des chanceliers impériaux Thaddée de Suessa et Pierre des Vignes. Plusieurs princes ecclésiastiques de Germanie élurent Henry Raspe, Landgrave de Thuringe, à qui cet honneur coûta la vie dans une bataille contre Konrad IV, fils de Frédéric (1247). Le comte Guillaume de Hollande prit la place de Raspe et fut battu dans plusieurs rencontres, tandis qu’en Italie, Frédéric, suivi des Sarrasins qu’il avait à sa solde, continuait sa lutte impitoyable contre l’Église et les villes lombardes. Maître de la Toscane, il voulut chasser les Guelfes de la Romagne ; mais son fils Enzio ayant été battu et jeté en prison par les Bolonais, l’Empereur se sentit accablé (1249). La trahison de Pierre des Vignes, qui « tenait, selon le Dante, les deux clefs du cœur de Frédéric, pour le fermer et pour l’ouvrir, » acheva de le désespérer. Innocent IV, avec lequel il essaya de se réconcilier, se montra intraitable, malgré la médiation de Saint-Louis ; le Saint-Siége, implacable dans sa haine contre les Hohenstaufen, avait juré d’écraser « cette race de vipères. » Frédéric II, épuisé par tant d’efforts inutiles, alla mourir à Fiorentino, dans la Capitanate, entre les bras de son fils naturel, Manfred (1250).

La période de vingt-trois ans, appelée le grand interrègne (1250-1273), jeta l’Allemagne dans un tel état d’anarchie que le pouvoir impérial cessa d’exister en réalité et se fractionna à l’infini au profit des princes, des seigneurs et des villes. Konrad IV prit cependant le titre d’Empereur malgré les anathèmes d’Innocent IV, revenu à Rome grâce au triomphe des Guelfes d’Italie sur les Gibelins. La guerre se poursuivit entre le fils de Frédéric et le pape, et ne fut suspendue que par la mort de l’un et de l’autre, en 1254, bientôt suivie de celle de Guillaume de Hollande, compétiteur de Konrad (1256). La maison de Souabe ne fut plus représentée que par un enfant de deux ans, nommé Konradin, et par le vaillant Manfred qui se fit couronner roi de Sicile, malgré le pape Alexandre IV (1258).

Quant au trône d’Allemagne, il fut mis aux enchères publiques, et les quatre grands électeurs du Rhin le vendirent en même temps à Richard de Cornouailles, second fils de Jean-sans-Terre, et au roi de Castille, Alphonse X. Ce dernier ne vint jamais en Germanie ; Richard s’y montra plusieurs fois et reçut toujours de ses partisans un accueil dont l’enthousiasme était proportionné aux sommes d’argent qu’il apportait. Il mourut dans ses domaines d’Angleterre en 1271.

Pendant ce long interrègne, l’Allemagne prit véritablement le caractère d’une confédération dont l’Empereur n’était que le président. Le partage du domaine impérial entre les grands vassaux et le démembrement des duchés de Saxe, de Souabe et de Franconie engendrèrent peu à peu l’établissement de plus de cent cinquante petites souverainetés et l’affranchissement de la plupart des États dépendants de l’Empire, la Bourgogne, la Pologne, le Danemark, la Bohême et la Hongrie. Dès cette époque commencèrent à s’élever les familles qui ont donné naissance à plusieurs dynasties de l’Allemagne moderne : la maison de Ballenstaed, divisée en deux branches, celle de Brandebourg et celle d’Anhalt ; la maison de Wittelsbach, qui acquit le Palatinat du Rhin ; la maison de Schauenbourg qui s’établit dans le Holstein ; celle de Oldenbourg, investie du pays des Stedinges ; la maison de Hohenzollern, à qui échut une partie de la Franconie avec le Burgraviat héréditaire de Nuremberg, et la maison de Zaehringen, partagée en deux branches, celle de Bade et celle de Hochberg, souche des ducs de Teck.

Les arrière-vassaux conquirent la même indépendance à l’égard de leurs seigneurs et formèrent la classe moyenne des petits chevaliers ou hommes libres, dont le nombre s’accrut avec une extrême rapidité. Ces représentants de la noblesse inférieure en arrivèrent vite à régner absolument sur leurs possessions et se créèrent des revenus considérables en extorquant des péages et des droits d’escorte, ou en pillant les commerçants et les convois de marchandises. Aucune autorité n’étant assez forte pour réprimer le brigandage organisé dans chaque donjon, les habitants durent songer à y pourvoir eux-mêmes. Les villes, enrichies par le travail et soutenues par les faubourgs, s’organisèrent militairement et contractèrent entre elles des alliances auxquelles pouvaient adhérer les princes, afin de défendre à main armée le transport des richesses commerciales contre la rapacité des seigneurs féodaux.

En 1247, les villes de Mayence, de Cologne, de Trèves, s’allièrent avec les cités rhénanes et fondèrent la Ligue du Rhin, approuvée par Guillaume en 1255, qui eut pour objet principal d’abolir les taxes arbitraires et de détruire les repaires des nobles bandits. En opposition à cette ligue se formèrent les associations seigneuriales de la Chevalerie Souabe, de l’Union Léonine, du Bouclier de Saint-Georges. Dans le même temps, une alliance défensive, conclue entre les Frisons occidentaux et Hambourg, fut l’origine de la Hanse, à laquelle accédèrent Brunswick, Lubeck, Brême, Francfort-sur-le-Mein, et plus de soixante villes germaniques. La Ligue Hanséatique, qui tenait son assemblée fédérale à Lubeck, devint bientôt une puissance formidable, ayant des flottes, des armées et des droits souverains. Le grand mouvement des Croisades n’avait pas seulement contribué à améliorer le sort des hommes de poeste et à relâcher les liens vigoureux qui enchaînaient le serf à la glèbe, il avait ouvert au commerce des voies nouvelles et donné à l’échange mutuel des produits une activité féconde dont profitèrent amplement les classes laborieuses de la bourgeoisie. Les nombreux ports de la Méditerranée, ceux de la mer du Nord et de la Baltique se disputèrent les richesses de l’Orient d’où provenaient, parmi tant d’autres précieuses denrées, la soie, les épices, les parfums, les pierres fines, les plumes, la poudre d’or, l’ivoire, les armes de Damas, les bois de teinture, le sucre de Syrie et les tissus de l’Inde.

Les négociants allemands se firent les intermédiaires du commerce entre le Nord et le Midi, et, de Londres à Novogorod, le drapeau de la Hanse flotta sur tous les navires. Elle établit des comptoirs dans les pays étrangers et un des principaux à Bruges, qui devint l’entrepôt des produits orientaux dans cette Flandre opulente où chaque ville était un foyer puissant d’industrie et le rendez-vous des négociants de Venise, de Londres, de Marseille, de Gênes, de Rouen, d’Amiens, de Nîmes et de Bordeaux. Favorisé par l’émancipation des communes, protégé par les Ligues défensives et surtout par la Hanse, le commerce reçut une nouvelle impulsion par la création de la lettre de change, que les juifs employèrent les premiers, et qui supprima les dangers de la distance pour la translation des capitaux. Cette activité commerciale développa les goûts luxueux en propageant la richesse dans les classes libres. Les campagnes n’en retirèrent, il est vrai, que de médiocres avantages : tout se borna pour elles à une certaine diminution de servage, dont bénéficièrent surtout les nobles par le produit supérieur du travail plus libre.

Tant que durèrent les conditions d’insécurité que faisait au commerce l’organisation sociale de la féodalité, la grande association de la Hanse Teutonique conserva sa puissance et sa prospérité. Elle imposa parfois son autorité aux rois, et le grand interrègne ne fit que développer l’isolement et l’indépendance de divers centres d’activité de l’Empire. L’Allemagne cessa de tendre vers l’unité monarchique pour se constituer insensiblement sur des bases fédératives. Les coutumes particulières, nées de la diversité d’origine des peuples germaniques, avaient rendu inexécutable la rédaction d’un code allemand. L’influence croissante du droit romain, dont les définitions, favorables aux prétentions autoritaires, étaient propagées par l’Église, décida la plupart des villes importantes à faire des recueils d’usages indigènes et de Droit coutumier jusqu’au milieu du XIIIe siècle. Alors parut le code saxon d’Ecco de Repgov, intitulé le Miroir des Saxons, bientôt suivi du Miroir des Souabes, publié par un ecclésiastique inconnu. Le rachat de toute peine, connu sous le nom de composition ou wehrgeld, cessa de figurer dans les lois criminelles de ces recueils, qui acquirent une grande influence sur les arrêts judiciaires. Bien que Frédéric eût accordé aux seigneurs souverains le droit de rendre la justice, la juridiction royale conserva la suprématie et fut représentée par les siéges d’échevins dans les tribunaux inférieurs. Elle favorisa en outre l’institution judiciaire des Cours vehmiques ou Francs-tribunaux de la Westphalie, qui jugeaient d’après des lois approuvées par le roi, mais tenues secrètes. La procédure mystérieuse et sommaire de ces tribunaux, qui contribua au maintien de l’ordre à cette époque, ne tarda pas à devenir une source de tyrannie.

Sous le règne des Hohenstaufen, la société germanique s’ennoblit dans ses mœurs et manifesta son progrès intellectuel dans les poésies des Minnesaenger, ou chanteurs d’amour, écrites dans une langue populaire, riche et harmonieuse. Les disputes théologiques engendrèrent de nombreux ouvrages de philosophie scolastique, que l’Église toléra. Quelques docteurs furent même considérés comme des colonnes de la Papauté et les opinions d’Albert de Bollstaed, dit le Grand, le plus illustre savant de l’Allemagne à cette époque, eurent parfois autant d’autorité que les paroles de l’Écriture sainte.

L’influence exercée en Germanie par les Croisades fut tout à l’avantage de l’Ordre teutonique, dont le quatrième grand-maître, Herrmann de Salza, fut élevé par Frédéric au rang de prince de l’Empire. Cet Ordre, fondé d’abord pour donner des soins aux pèlerins malades et pour combattre les Sarrasins, reçut une autre destination dès qu’il eût abandonné la Terre-Sainte. Les chevaliers furent employés à la conquête et à la conversion des Prussiens, peuple idolâtre établi entre le Niémen et la Vistule, dont l’histoire est peu connue, quoiqu’il ait donné son nom à un État de l’Europe moderne. L’Ordre Teutonique entreprit d’envahir la Prusse vers 1230, et se trouva maître, au bout de sept ans, de tout le territoire qui s’étend sur les rives de la Vistule inférieure et sur la côte que baigne le Frische-Haff. Il s’assura la possession du pays conquis par la destruction d’une grande partie de la population et par l’érection de forteresses, telles que Thorn, Khulm et Kœnigsberg. Par sa réunion avec les chevaliers porte-glaives de Livonie, nommés aussi les Frères de l’épée, l’Ordre Teutonique, ayant doublé ses forces, étendit sa puissance jusque dans la Russie actuelle et fit de Marienbourg sa capitale. Ses grands-maîtres, dont l’autorité fut longtemps prépondérante dans le nord de l’Europe, régnèrent sur l’Esthonie, la Livonie, la Courlande et sur toute l’ancienne Prusse, presque entièrement repeuplée de Germains, et qui perdit jusqu’au souvenir de son origine.

La croisade des chevaliers Teutoniques avait atteint son but, comme la croisade contre les Albigeois, comme toutes les croisades entreprises en Occident. Celle que poursuivaient alors les chrétiens d’Espagne venait de se dénouer par la défaite de l’Islamisme.

La trêve de douze ans, qui suivit la bataille d’Alarcos (1195), avait permis aux Espagnols de reconstituer leurs forces. Après avoir momentanément suspendu leurs querelles personnelles, ils se coalisèrent pour recommencer la campagne. Les chevaliers de Calatrava l’ouvrirent par une irruption dans la province de Valence et par la dévastation de plusieurs cantons de l’Andalousie. À la nouvelle de cette agression, l’Émyr des Almohades, Muhamad, fils de Yakoub, quitta Maroc avec son vizir Ebn-Gamea, franchit le détroit, suivi d’une formidable armée d’Africains, qui, renforcée par les musulmans d’Andalousie, s’élevait à plus de quatre cent cinquante mille hommes. Le pape ordonna des prières publiques, un jeûne de trois jours dans toute l’Europe, et promit des indulgences extraordinaires à tous ceux qui partiraient pour la défense de la chrétienté menacée. Les cinq rois de la Péninsule choisirent Tolède pour rendez-vous général de leurs troupes. Les trois rois de Castille, de Navarre et d’Aragon s’y réunirent seuls avec leurs vassaux ; ceux de Portugal et de Léon se tinrent en observation sur leurs frontières. L’armée chrétienne, augmentée d’une foule d’aventuriers Français, attaqua, avec ses trente mille chevaux, la ville de Calatrava qui capitula après quelques mois de résistance. Pendant ce temps les Almohades épuisaient leurs forces contre la forteresse inexpugnable de Salvatierra qui ne se rendit qu’au bout de deux ans. Affaiblis par de longues privations, les Maures s’aliénèrent, en outre, les Andalous islamites que l’exécution des glorieux défenseurs de Calatrava indigna profondément. Ces musulmans qui avaient encore du sang arabe dans les veines, refusèrent de partager la responsabilité de l’aveugle férocité des hordes Africaines. Le 12 juillet 1212, les soldats chrétiens et ceux du Haran se rencontrèrent sur un plateau de la Sierra-Morena, nommé las Navas de Tolosa. L’action était à peine engagée que les Arabes Andalous tournèrent bride, jetant la panique dans les rangs mauresques. Le carré des Almohades, au milieu duquel se tenait l’Émyr Muhamad, opposa seul quelque résistance. Dès qu’il fut enfoncé, la déroute devint complète. Le carnage fut tel que les chroniqueurs du temps évaluèrent les pertes des musulmans à deux cent mille hommes, alors que les Espagnols n’en comptèrent que vingt-cinq tués. Cette bataille décisive porta un coup irrémédiable au pouvoir des Almohades en Espagne. Le trône de Maroc ne cessa d’être ensanglanté par les luttes anarchiques d’une foule de compétiteurs. Ce ne fut qu’après trente-huit ans de désordres et d’assassinats successifs que la famille des Beny-Merynys, descendue de l’Atlas, chassa les prétendants et commença une dynastie nouvelle. Plus sauvages encore que les Almorravides et les Almohades, les Mérynydes replongèrent à jamais l’Afrique dans l’état de barbarie familier aux Berbères primitifs, descendants des anciens Numides.

Loin de chercher à réunir leurs forces devant l’imminence du danger, les Musulmans de la Péninsule, débarrassés de la domination africaine, n’eurent d’autre souci que de se plonger en des dissensions interminables. Les rivalités personnelles mirent aux prises, non-seulement les trois derniers chefs importants de Valence, de Murcie et de Jaen, mais tous les walis, les kadys et les alcaydes, ambitieux de régner sur le plus misérable hameau. Ce fut dans ces circonstances favorables que les Espagnols commencèrent l’attaque générale des provinces musulmanes. La mort d’Alphonse IX venait d’amener la réunion désormais définitive de la couronne de Castille et de celle de Léon sur la tête de Ferdinand III (saint Ferdinand). En Aragon, Jacques Ier (Jayme el conquistador) avait enfin pris possession du trône et succédait à son père Pierre II tué dans la croisade Albigeoise. En 1236, le roi de Castille, ayant achevé la conquête de l’Estremadure, s’emparait de Cordoue et consacrait au culte chrétien la grande Mosquée de l’ancienne capitale des Khalyfes, tandis que le roi d’Aragon soumettait les Baléares et entrait triomphalement dans Valence (1238).

Les conquêtes des Espagnols dans la partie orientale de la Péninsule rendirent tellement critique la situation du wali de Grenade, Alahmar, qu’il mit son royaume sous la protection de saint Ferdinand dont il se reconnut le vassal (1246). Le roi de Castille reçut l’hommage du Maure avec la ville de Jaen, et, suivi de toutes ses forces, alla camper sous les murs de Séville, devenue la plus importante cité de l’Empire musulman, depuis la chute des Ommyades. Bloquée sur les deux rives du Guadalquivir par la flotte espagnole, qui avait forcé l’entrée du fleuve sous les ordres de l’amiral Ramon Bonifaz, enfermée dans ses murailles par les nombreuses troupes que commandait Alvaro Perez de Castro, Séville dut subir une dure capitulation après dix-huit mois de siège (1248). Les habitants, comme ceux de Cordoue, furent obligés d’abandonner le pays, n’ayant le droit d’emporter que leurs valeurs mobilières. Trois cent mille personnes sortirent ainsi de la ville conquise et se réfugièrent pour la plupart dans le royaume de Grenade. Saint Ferdinand partagea tout ce territoire entre ses chevaliers et ses moines et occupa rapidement les villes de Xeres, Arcos, Médina-Sidonia, San-Lucar et Cadiz (1250). Il mourut en 1252, et laissa la couronne à son fils Alphonse X, qui incorpora dans ses domaines le comté de Niebla (1259) et la province de Murcie (1266).

La réunion des Algarves donna en 1270 au Portugal les limites qu’il n’a jamais dépassées, et les musulmans se trouvèrent renfermés dans la province de Grenade, où Aben-Alahmar et ses successeurs surent se maintenir avec autant d’énergie que d’habileté. « Depuis saint Ferdinand et Jayme d’Aragon, dit Louis Viardot, l’histoire des royaumes Espagnols devint celle de la Péninsule, et l’histoire de Grenade n’en fut qu’un épisode. » Dès lors, les rois chrétiens semblèrent oublier la présence des Maures pour se mêler aux affaires générales de l’Europe. Pierre III, fils de Jayme le Conquérant, accepta la Sicile que lui offrirent Procida et ses conjurés, après les Vêpres Siciliennes. Son successeur Jayme ou Jacques II, renonça à cette possession par le traité d’Agnani, mais un prince de sa famille fut de nouveau choisi par les Siciliens en 1297. Quant au roi de Castille, Alphonse X, après avoir essayé vainement de reprendre la Gascogne aux Anglais, il répandit des sommes considérables pour obtenir la couronne impériale d’Allemagne, que les électeurs lui accordèrent en même temps qu’à Richard de Cornouailles. Il soutint ses prétentions à la cour de Rome, et, débouté de ce côté se ruina pour acheter l’alliance des chefs Gibelins. Ces prodigalités excitèrent un mécontentement si grave, que les principales familles de Castille, les Lara, les Castro, les Mendoza, les Haro, le menacèrent d’une insurrection. L’abandon de sa noblesse ne l’arrêta pas et il poursuivit sa chimère, bien que les Électeurs se fussent assemblés pour choisir un successeur à Richard de Cornouailles.

Sur la proposition de l’Archevêque de Mayence, la Diète élut Empereur Rodolphe de Habsbourg qui dut son élévation à l’obscurité même de sa famille, les princes Allemands voulant un chef et non un maître (1273). Alphonse de Castille ne se découragea pas et se rendit au Concile de Lyon pour y faire valoir ses prétentions à l’Empire, soutenu par son beau-père Jacques d’Aragon.

Les musulmans de Grenade profitèrent de l’absence des deux rois pour tenter de reconquérir l’Andalousie. Le chef des Beny-Merynys, Yousef, qui régnait sur le Mahgreb, leur offrit l’appui de sa cavalerie et pénétra avec eux dans la province de Jaen. Cette irruption des Maures ramena promptement Alphonse qui s’empressa de conclure une trêve de deux ans, renouvelée en 1279. L’échec qu’il éprouva au siége d’Algésiras détermina la révolte de ses sujets. Les Cortès de Valladolid le déposèrent et mirent à sa place son second fils Sancho. Appuyé par un corps de Mérynydes, Alphonse X se préparait à faire la guerre à ses vassaux, lorsqu’il mourut en 1284, emportant le titre de savant que justifiaient ses vastes connaissances en Droit, en Astronomie et dans la plupart des sciences connues des Arabes. Les enfants de son fils aîné, Ferdinand de la Cerda, mort avant lui, furent écartés du trône au profit de Sancho IV. Celui-ci eut à lutter sans cesse contre ses barons, soulevés tantôt par les Lara, tantôt par les Haro. Sa mort, en 1295, fut suivie de troubles encore plus violents, et ce ne fut qu’après dix ans d’une lutte soutenue contre les Infants de la Cerda, que Ferdinand IV, fils de Sancho, fut définitivement reconnu pour son successeur.

Ainsi, le triomphe des chrétiens espagnols sur les guerriers de l’Yémen et du Mahgrêb n’était plus douteux au treizième siècle. L’Espagne dut à cette victoire la perte de l’industrie, du commerce, des sciences et de la haute civilisation des Arabes ; elle y gagna la gloire de s’être reconquise en affirmant dans une lutte de six siècles, sa nationalité et sa foi.

Les Croisades entreprises en Orient ne devaient point réussir comme celles d’Occident. La sixième de ces expéditions, conduite par l’Empereur Frédéric II, avait été la moins infructueuse, puisque, sans répandre beaucoup de sang, elle avait abouti à la restitution de la Ville sainte. Dix ans ne s’étaient pas écoulés que ce résultat était à jamais compromis par une invasion de Barbares bien autrement redoutable à son début que celle qui jeta sur l’Europe, au cinquième siècle, les hordes Hunniques. Elle partit aussi des steppes de l’Asie septentrionale, où vivaient des tribus mongoliques, jusqu’alors tributaires de l’Empire des Tatars, qui comprenait la Tatarie orientale et la partie septentrionale de la Chine. Le chef de l’une d’elles, Temoudjyn, après avoir dompté tous ses vassaux, en faisant jeter les principaux dans soixante-dix chaudières d’eau bouillante, réunit sous son autorité une foule de tribus dispersées, subjugua les Mongols-Kéraïtes, puis les Mongols-Naïmans, soumit le Khan des Oïgours, celui du Tangout, les souverains du Karakhathaï, domina toute la Tatarie et régna sur le Mongolistan dont la capitale, Kara-Koroum, devint sa résidence.

En 1204, dans un Kouriltaï, ou cour plénière, il reçut le titre de Djinghis-Khân (chef suprême), et promulgua son code civil et militaire, écrit en caractères Oïgours et fondé sur un monothéisme absolu qui ne laisse entrevoir aucun culte précis. Il tourna ses armes, en 1211, contre les Nien-Tché, franchit la grande muraille et conquit le nord de la Chine dont il brûla la capitale Yen-King, aujourd’hui Péking (1215). Ses ambassadeurs ayant été maltraités par le sultan de Kharism, Djinghis-Khân, à la tête de sept cent mille combattants, envahit le Turkestan, les états occidentaux de l’Asie, soumit la Transoxiane et le Khoraçan, enleva d’assaut les villes fortifiées d’Otrar, de Ferganah, d’Ourkendj, saccagea les grandes cités de Balkh, de Mérou, de Bamian, pénétra dans l’Irak-Adjemi, l’Arménie, l’Adzerbaïdjan, et s’avança au sud dans le royaume de Ghaznah, vers les sources de l’Indus. Il chargea ses généraux d’occuper la Perse, envoya son fils aîné, Touschy-Khân, dans le Kaptchak, au nord du Caucase, dont la conquête fut assurée par Bâtou, fils de ce dernier (1224). Temoudjyn revint en personne combattre le roi de Tangout révolté, l’attaqua avec son innombrable cavalerie, lui tua trois cent mille hommes et le dépouilla de toutes ses possessions (1226). Il partit ensuite pour la province de Chensi, afin d’anéantir les dynasties Tatares de la Chine, entreprise qui ne fut terminée que par un de ses successeurs, et il mourut enfin le 24 août 1227, à l’âge de soixante-quatre ans.

Ce fondateur d’un empire qui s’étendait des sources du Tigre et de l’Euphrate aux côtes orientales de la Chine, désigna pour son principal héritier Oktaï-Khan, son troisième fils. Les Djinghis-Khanides poursuivirent l’extension et la consolidation de leurs conquêtes. Oktaï porta sa domination de l’Asie-Mineure à la mer Glaciale (1241). Manghou subjugua le Kachemyr et le Thibet, et son successeur Koublaï fonda en Chine la dynastie des Yuen. Batou-Khan, petit-fils de Djinghis, affermit son royaume de Kaptchak, au nord de la mer Caspienne et du Caucase, ainsi qu’à l’ouest et au nord de la mer Noire. Il attaqua les Russes, prit Moscou, Novogorod et Kaminiec (1237), et pendant deux siècles, la Russie entière subit le joug des Tatars de la Horde d’or. Elle s’affranchit sous Ivan III (1481), mais les khans de Sibérie, de Kasan, d’Astrakhan, issus de ceux du Kaptchak ne prirent fin qu’au dix-septième siècle et les khans de Crimée qu’en 1783.

Maîtres de la Russie, les Mongols enlevèrent la Tauride, la Bulgarie, la Pologne, la Silésie, la Moravie, la Hongrie, passèrent le Danube et semblèrent prêts à se ruer sur l’Europe occidentale ; mais ils suspendirent tout à coup leur irruption et se retirèrent sans motif connu. En Asie, le Djinghis-Khanide Houlagan, frère de Manghou, extermina les Ismaéliens de Perse, se jeta sur la Syrie, s’empara de Bagdad, détruisit le Khalyfat, fit tuer le khalyfe Motassem et étendit sa domination jusqu’aux frontières d’Égypte (1258). Dès le début de cette dernière invasion, les Turkomans du Kharism, refoulés par les Mongols, entrèrent dans la Palestine, avec le désir de s’y établir sous l’autorité du sultan du Kaire. Tous les chrétiens de la Terre-Sainte se réunirent pour repousser les envahisseurs. Plus de cinq cents chevaliers périrent héroïquement. Les grands-maîtres du Temple et de l’Ordre Teutonique restèrent sur le champ de bataille ; celui de saint Jean de Jérusalem et le comte de Jaffa, Gautier de Brienne, furent conduits enchaînés à Babylone (1244). La Ville Sainte retomba au pouvoir des Infidèles.

À la nouvelle du désastre de Gaza, le pape convoqua un concile général à Lyon pour décréter contre les Sarrazins une septième croisade. Les princes et les peuples restèrent sourds à l’appel de l’Église. Seul, le roi de France, saint Louis, en proie à une maladie dont il faillit mourir, fit vœu d’aller délivrer le tombeau du Christ et prit la croix. Les comtes d’Artois et d’Anjou, ses frères, la reine Marguerite sa femme, les ducs de Bretagne, de Bourgogne, d’Angoulême, de Saint-Pol, et tous les grands vassaux l’imitèrent. Avec le bourdon de pèlerin et l’oriflamme de saint Denys, le 12 juin 1248, Louis IX quitta Paris et alla s’embarquer à Aigues-mortes, suivi d’une puissante armée. Les Croisés passèrent l’hiver à Nicosie, capitale de l’île de Chypre, où régnait Henry de Lusignan, et se dirigèrent ensuite vers l’Égypte, persuadés que la conquête de ce royaume musulman pouvait seule assurer la possession de la Palestine. La flotte française jeta l’ancre devant la ville de Damiette, située à une demi-lieue de la mer, entre deux bras du Nil. Sur le rivage se développait l’armée musulmane commandée par le sultan Malek-Saleh. Les Croisés commencèrent aussitôt l’attaque au cri de Montjoie et Saint-Denys ! L’un des premiers, Louis se précipita de son vaisseau, ayant de l’eau jusqu’aux épaules, gagna la terre et s’élança en avant « l’écu au cou, le heaume en tête, le glaive au poing, et onques on ne vit si bel homme, car il paraissait par dessus tous, depuis les épaules en amont. »

Après une furieuse mêlée, les Égyptiens se replièrent sur la ville qu’ils incendièrent. On parvint cependant à se rendre maître des flammes ; le roi, les princes, les chevaliers traversèrent pieds nus la cité conquise et se rendirent à la mosquée pour remercier Dieu.

Il eut fallu marcher sans retard sur le Kaire, avant le débordement du Nil ; mais des lenteurs compromirent ce premier succès et les vainqueurs passèrent à Damiette plus de cinq mois dans l’inaction. Ils s’abandonnèrent à tous les excès. Le jeu, le vin, les femmes captives épuisèrent leur ferveur religieuse. L’arrivée du comte de Poitiers, qui amenait des renforts, mit fin, au mois de novembre 1249, à cette longue orgie. On se dirigea vers le Kaire et on perdit un mois à trouver un gué pour passer le canal d’Aschmoun. Le comte d’Artois, l’ayant traversé le premier, suivi d’un trop petit nombre de chevaliers, poursuivit imprudemment un gros d’Égyptiens jusque dans la ville de Mansourâh, où il se trouva tout à coup enfermé par une foule d’ennemis. Robert d’Artois périt avec toute sa troupe, et les musulmans revinrent sur l’armée royale. Deux jours de bataille les mirent en pleine déroute, mais la victoire avait coûté cher, et les Croisés déjà diminués de moitié, furent bientôt décimés par la disette, le scorbut et la peste. Il fallut reculer, repasser le Thanis et soutenir les continuelles attaques des Sarrasins, ramenés par le nouveau sultan Malek- el-Moadham. Trente mille Français périrent dans cette retraite sur Damiette, où la reine était enfermée avec une forte garnison. Les survivants furent enfin enveloppés par les Infidèles qui les firent prisonniers avec le roi. Beaucoup de soldats apostasièrent pour sauver leur vie ; mais ni les outrages, ni les menaces ne purent altérer l’héroïque sérénité de Louis. On se décida à lui parler de rançon, et, comme on taxait sa liberté à un million de besants d’or, il répondit : « Les rois ne se rachètent pas avec de l’or ; je donnerai Damiette pour ma rançon et le million pour celle des autres. »

Ce traité fut ratifié par le sultan Ibegh porté au pouvoir après l’assassinat de son prédécesseur par les Mameluks, esclaves formés dès l’enfance au métier des armes, et qui, chargés de la garde particulière des souverains du Kaire, depuis Salah-ed-Din, exercèrent leur domination prétorienne jusqu’à la fin du dix-huitième siècle.

Observateur fidèle des engagements contractés, Saint Louis, n’ayant plus avec lui que six mille hommes, se borna à relever quelques forteresses et passa quatre années encore dans la Palestine, occupé de racheter des captifs, de ramener la concorde entre les chrétiens d’Orient, de négocier pour les soustraire aux persécutions des Mongols, et surtout du Vieux de la Montagne chef sacré des Ismaélites orientaux, appelés dans les langues occidentales Assassins, à cause de leur surnom de Haschichins ou buveurs de haschich. Cette secte, dont le dogme secret était la négation de toute religion positive, se proposait de réaliser son rêve de puissance universelle, en renversant par le poignard les chefs d’empire indociles à son autorité. Afin de régner sur les profanes au moins par la terreur, les chefs de la secte avaient fait de l’assassinat une sorte d’épreuve mystique, d’acte de piété, dont la rémunération était inévitablement l’extase éternelle du Paradis. Le fondateur de l’ordre, Hassan-ben-Sabbah-el-Homaïri, né vers le milieu du onzième siècle, avait gagné par son indomptable volonté d’aveugles prosélytes et choisi, pour repaire, la forteresse d’Alamont (nid de vautours), sur un pic inaccessible de la montagne de Roudbar. Sous le maître suprême, nommé vulgairement le Vieux de la Montagne, trois Daïlkebirs ou grands-prieurs, commandaient avec le caractère sacré de médiateurs souverains, à Djebal, au sud de la mer Caspienne, dans le Kouhistan et dans les gorges de la Syrie. La hiérarchie se continuait par les Daïs, membres du sacerdoce ésotérique, par les Refiks, initiés ordinaires, par les Fedaïs, adeptes militants, par les Lassiks, néophytes ou novices. Les habitants des pays conquis appartenaient tous à la septième et dernière classe soumise dédaigneusement aux lois rigides de l’Islamisme, et dans laquelle les initiés supérieurs recrutaient parfois des catéchumènes.

Dans son palais aérien, le prince révéré, que les fidèles entrevoyaient à peine une fois par année, avait accumulé toutes les richesses magiques, toutes les séductions, toutes les tentations énervantes capables de provoquer le délire des sens et de l’imagination. Après avoir traversé ce lieu de délices, étourdi par les extases du harem, exalté par les inexprimables voluptés du breuvage céleste, le haschichin, armé du poignard, allait invinciblement au meurtre, désireux de la mort qui devait lui assurer à jamais les joies surnaturelles des élus. Des vizirs sédljoukides, des sultans, des khalyfes fatimites, furent punis pour avoir méconnu l’autorité du Vieux de la montagne, à qui plus d’un prince payait secrètement tribut. Seuls, les Templiers, dit-on, bravèrent toujours son pouvoir.

Des discordes intérieures affaiblirent la secte des Haschichins sous les successeurs de Hassan, et la décadence de l’ordre, hâtée par les excès d’Aladin III, devint irrémédiable à la mort de Rokn-Eddin Kharchah, septième et dernier Vieux de la montagne.

La mort de Blanche de Castille (1252) détermina saint Louis à quitter la Syrie : le 7 septembre 1254, il rentrait à Paris.

À la nouvelle de sa captivité, le peuple avait été profondément agité. Un cistercien hongrois, nommé Job ou Jacob, se mit à exhorter les bergers et pastoureaux de la chrétienté à se croiser pour la délivrance du roi et de la Terre Sainte. Ce moine éloquent, qui tonnait contre le luxe des prélats, l’arrogance des nobles et les vices de la Cour romaine, entraîna les villes et les campagnes. Son cortège de trente mille partisans à Amiens, se composait de plus de cent mille hommes à Paris. Cette multitude enthousiaste, frappée d’excommunication par le clergé, se vengea en tuant les prêtres, en dévastant les églises et les châteaux. La régente Blanche intervint et sut calmer l’effervescence de ces malheureux ; mais plusieurs corps de troupes attaquèrent leurs bandes séparées, et le massacre des Pastoureaux à Bourges et à Beaucaire, arrêta cette tentative de croisade.

Saint Louis, à peine de retour, s’occupa de la réforme de son royaume. Sans chercher à dominer impérieusement la société féodale, il voulut la soumettre à de nouveaux principes d’équité et de droit. Il confirma l’établissement de la quarantaine-le-roy, abolit dans ses domaines le duel judiciaire, où la victoire faisait le bon droit, puisque le vaincu subissait le supplice des criminels, bûcher ou potence. Il statua qu’à la preuve par bataille serait substituée celle par témoins ou par chartes, étendit la faculté d’appel à sa juridiction de suzerain supérieur et accrut considérablement le nombre des cas royaux, c’est-à-dire des contestations entre vilains et seigneurs, dont il se réservait le jugement. En 1257, il prohiba les guerres privées dans tout le royaume, et déclara justiciables du sénéchal du roi, comme violateurs de la paix publique, ceux qui entraveraient par leurs querelles la culture des champs.

La découverte récente du code des lois romaines, désigné sous le nom de Pandectes de Justinien, seconda ces efforts. Ce recueil juridique excita une telle admiration que partout on en réclama l’application. L’ignorance des Barons les rendait à peu près incapables d’exercer une magistrature, et la nécessité chaque jour plus impérieuse pour les juges de connaître le Droit écrit amena dans les tribunaux l’introduction des légistes qui, presque tous, sortirent de la bourgeoisie et gravirent promptement, malgré leur roture, tous les degrés de la hiérarchie judiciaire. Saint Louis, le premier, admit ces légistes dans son conseil constitué en cour de justice ou parlement. Ils furent appelés peu à peu à juger les affaires les plus importantes et leur ascendant devint considérable, tant auprès du souverain que dans les tribunaux féodaux présidés par les baillis du roi. Ils se trouvèrent investis d’une part de l’autorité suprême et, s’efforcèrent constamment d’accroître les prérogatives de la royauté, par la pratique du droit romain, aux dépens de la féodalité. Ils restaurèrent l’absolutisme impérial par la formule : Si veut le roy, si veut la loi.

La diversité infinie des monnaies (quatre-vingts seigneurs avaient encore le droit d’en frapper), était un fléau pour les commerçants, obligés de changer d’un fief à l’autre et toujours à perte. Louis IX régla la valeur de ces monnaies et ordonna que celles de la couronne, dont le titre fut fixé au chiffre déterminé de soixante-dix-neuf grains le sou d’argent, auraient cours forcé par tout le royaume, concurremment avec les monnaies seigneuriales.

Les Établissements de saint Louis combattirent la vénalité de la Justice, l’avidité des créanciers, les bénéfices usuraires, les détériorations ou falsifications des marchandises et servirent de base constitutive aux corporations des divers métiers de Paris, dont le nombre s’élevait déjà à plus de cent cinquante. Les règlements imposés à ces corporations et rédigés par Étienne Boileau, prévôt des marchands, assuraient à chacune d’elles le monopole d’une industrie après un long apprentissage. Elles étaient constituées sous l’invocation d’un saint considéré comme patron et avaient toutes des syndics ou jurés chargés de la police du corps et responsables des désordres commis. La protection royale fut assurée à la Hanse, association formée à Paris pour le commerce maritime et symbolisée par le vaisseau qui se trouve encore dans les armes de la ville. Citons enfin l’institution des « enquêteurs royaux » que mentionnent les historiens de saint Louis et qui rappellent les « missi dominici » de Charlemagne.

Saint Louis, malgré sa piété, voulut arrêter les empiétements de l’épiscopat. S’il n’est pas l’auteur de la première Pragmatique sanction, il fixa du moins les limites du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel fondant ainsi l’indépendance de la couronne et de l’Église nationale contre les prétentions du Saint-Siége. Dès lors les collateurs de bénéfices rentrèrent dans l’exercice de leurs droits antérieurs ; les cathédrales et les abbayes jouirent de l’entière liberté de leurs élections ; les impositions arbitraires de la cour de Rome furent restreintes aux nécessités urgentes (1248). D’autre part, les communes portaient ombrage au roi. Il abolit celles de Reims et de Beauvais, ne fonda que celle d’Aigues-mortes et en transforma plusieurs en villes royales. La tolérance, inconnue à son siècle, fut nécessairement étrangère au cœur de saint Louis. Les Juifs, les blasphémateurs, les hérétiques furent l’objet d’ordonnances terribles. La rigueur des lois frappait jusqu’à celui qui ne dénonçait pas le blasphémateur, et toute personne soupçonnée seulement d’incrédulité devait être livrée à la justice ecclésiastique, qui envoyait l’incrédule au bûcher. En 1264, à Narbonne, on déterra, pour brûler ses ossements, un certain vicomte de Fenouillade convaincu, trente ans après sa mort, d’avoir eu des relations avec quelques hérétiques. Ses enfants, frustrés de l’héritage, ne purent jamais parvenir à faire réformer cette sentence jugée équitable et régulière par toutes les juridictions.

Saint Louis créa, pour trois cents aveugles, l’hôtel des Quinze-Vingts, construisit la Sainte-Chapelle auprès du Palais de Justice, demeure du souverain à cette époque. Deux monuments législatifs, les Établissements selon l’usage de Paris et d’Orléans (1270), les Établissements des métiers de Paris (1258), furent rédigés par Geoffroy de Vilette, Étienne Boileau et Pierre de Fontaine. Enfin Robert de Sorbon fonda le Collége qui porte son nom déformé, la Sorbonne, où s’installa la Faculté de théologie de Paris qui, par ses jugements célèbres et respectés, conquit le titre de Concile perpétuel des Gaules.

Saint Louis montra toujours un grand zèle pour l’équité, défendit les faibles contre les forts et prononça parfois des arrêts sévères contre les membres mêmes de sa famille. Il se plaisait à rendre la justice en personne, et « maintes fois, dit Joinville, il advint qu’en esté il allait s’asseoir au bois de Vincennes après la messe ; et, s’appuyant à un chêne, il nous faisait asseoir autour de lui ; et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler librement, sans empêchement d’huissiers ni d’autres. »

Quelques traits empruntés au sire de Joinville achéveront le portrait de Saint Louis. « Je vous demande (dit le roi au sénéchal) lequel vous aimeriez mieux, ou d’estre lépreux, ou d’avoir fait un péché mortel ? — Et moi qui oncques ne mentis, je répondis que j’aimerois mieux avoir fait trente péchés mortels qu’être lépreux. Il me fit asseoir à ses pieds et me dit : — Comment m’avez-vous dit cela ? — Et je lui dis qu’encore je le disois ; et il reprit : — Vous parlez sans réflexion, comme un étourdi, car il n’y a si vilaine lèpre que d’être en péché mortel, parce que l’âme qui y est, est semblable au diable d’enfer. Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand jeudi (le jeudi saint). — Sire, lui dis-je, fy ! fy ! en molteu jamais les pieds de ces vilains ne laverai-je. — Vraiment, reprit-il ; c’est mal parlé, car vous ne devez avoir en dédain ce que Dieu a fait pour nostre enseignement : aussi je vous prie, pour l’amour de Dieu et pour l’amour de moi, que vous vous accoutumiez à les laver. »

Dans ses rapports avec les autres souverains, sa conscience était si délicate, ses scrupules étaient si vifs, que, plein de doutes sur la validité des biens acquis par ses ancêtres, il consentit à signer, avec Henry III, un traité par lequel il lui rendit, sous condition d’hommage lige, le Périgord, le Limousin, le Quercy, l’Agénois, la Saintonge et le duché de Guyenne. De son côté, Henry renonça aux droits de ses aïeux sur la Normandie, la Touraine, l’Anjou, le Maine et le Poitou (1259). Louis restitua de même au roi d’Aragon, la Catalogne et le Roussillon, en échange de l’abandon de prétentions surannées sur l’Auvergne et le Languedoc qui relevaient du roi espagnol. Respecté dans toute l’Europe, saint Louis fut choisi comme juge de la querelle qui divisait les barons anglais et leur souverain. Le conflit avait éclaté lors de la demande insolite d’une somme de cent cinquante mille marcs dépensée en vain par la cour romaine pour placer la couronne de Sicile sur la tête d’Edmond, second fils de Henry III, au détriment du jeune Konradin, petit-fils de Frédéric II, et de son oncle Manfred.

Les barons, indignés des prodigalités royales, résolurent d’intervenir dans le gouvernement du pays. Ils se réunirent en juin 1258, à Oxford, avec leurs vassaux en armes, et contraignirent le roi à subir les décisions de la première assemblée qui ait pris le nom de Parlement. Ils choisirent vingt-quatre délégués, investis d’une autorité souveraine, qui décrétèrent les statuts célèbres connus sous le nom de Provisions d’Oxford ; ils s’attribuaient le droit de nommer les grands fonctionnaires de la Couronne, les gouverneurs des châteaux, et de convoquer le Parlement trois fois par année. Henry en appela à l’arbitrage de saint Louis qui prononça en sa faveur. Les barons, décidés à ne pas se soumettre à cette sentence, se mirent en pleine révolte, prenant pour chef Simon de Montfort, comte de Leicester et petit-fils du vainqueur des Albigeois. À la bataille de Lewes, dans le Sussex, ils firent prisonniers le roi et son fils aîné Édouard, et le pouvoir se trouva aux mains de Leicester. Pour s’attacher la nation, celui-ci appela au Parlement deux chevaliers par comté et deux députés bourgeois par chaque bourg important d’Angleterre (1264). Ce fut l’origine de la future chambre basse, que les souverains devaient bientôt considérer comme nécessaire pour contrebalancer la prépondérance des seigneurs. Malgré ses talents politiques, Leicester irrita les barons par sa tyrannie. Le prince Édouard, s’étant évadé de prison, réunit aisément une armée. Il rencontra les rebelles à Evesham, dans le Worcester, et les défit dans une grande bataille qui coûta la vie au comte de Montfort (1265). Cette victoire, qui rétablit Henry III sur le trône, n’amena point la suppression des garanties publiques récemment conquises. Convaincu de la nécessité de ménager ses vassaux, le roi n’osa plus attenter aux libertés anglaises.

Peu de temps après son intervention dans les affaires intérieures de l’Angleterre, Louis IX refusa pour lui-même le royaume de Naples que lui offrait le pape Urbain IV. Le successeur de ce pontife, Clément IV, ayant renouvelé les mêmes instances, le frère du roi de France, Charles d’Anjou, accepta et reçut en fief du Saint-Siége, la souveraineté de Sicile (1263). Il partit avec une armée nombreuse que lui amena sa femme, Béatrix de Provence, et rencontra dans la plaine de Grandella, le fils naturel de Frédéric II, Manfred, qui fut tué dans la bataille (1266). Il lui fallut encore combattre le jeune Konradin qui arrivait d’Allemagne pour réclamer son héritage patrimonial. Vaincu et pris à la journée de Tagliacozzo, Konradin et son ami Frédéric d’Autriche, presque aussi jeune que lui, furent traduits devant une cour martiale, que présida le vainqueur lui-même, et condamnés à mort comme coupables de révolte contre le roi de Sicile. Les deux enfants portèrent héroïquement leur tête sur l’échafaud, et en eux s’éteignirent les deux derniers rejetons des illustres maisons de Hohenstaufen et de Bamberg (1268).

Charles d’Anjou signala son triomphe par des cruautés déshonorantes, par une tyrannie qui rappelait celle du « Cyclope » et conçut le projet de restaurer à son profit l’Empire latin de Constantinople. Cet empire avait cessé d’exister depuis 1261, et le trône était occupé par un prince grec, Michel Paléologue, fondateur de cette dynastie destinée à porter, la dernière, la couronne d’Orient. Vers la même époque, les chrétiens de la Palestine furent exposés à de nouveaux périls. Le sultan que s’étaient donné les Mameluks d’Égypte Bibars-Bondokar, après avoir repoussé une invasion de Mongols en Syrie, s’était emparé de Cesarée, Arzuf, Saphet, Jaffa et Antioche (1265-1268). Dans cette dernière ville dix-sept mille chrétiens avaient été massacrés et plus de cent mille vendus comme esclaves. Au récit de ce désastre, saint Louis fit vœu de se croiser une seconde fois. Il confia l’administration du royaume à Matthieu, abbé de Saint-Denys et au comte de Nesles, se rendit en pélerinage dans les principales églises de France et résolut de commencer l’expédition par l’attaque de Tunis, dont la conquête devait à la fois lui ouvrir le chemin de l’Égypte et lui permettre de rendre les côtes d’Afrique tributaires de son frère Charles d’Anjou, à qui il donna rendez-vous devant l’ancienne Carthage. Il s’embarqua à Aigues-Mortes, le 1er juillet 1270, accompagné des comtes de Poitiers, de Toulouse, d’Artois, de Vendôme, de la Marche, de Saint-Pol, de Soissons, de Thibaut II, roi de Navarre, d’Édouard d’Angleterre, fils aîné de Henry III, de Jean de Bretagne et d’une foule de seigneurs illustres.

L’ami et l’historien de Louis IX, le sire de Joinville, sénéchal de Champagne, refusa de faire partie de cette entreprise, qu’il estimait condamnée d’avance. Les croisés s’emparèrent de Carthage, dont il ne restait qu’un château fortifié, et allèrent mettre le siége devant Tunis. Sans abris sur une plage déserte, ils éprouvèrent bientôt tous les maux du climat africain : manque d’eau, chaleur intolérable, nourriture corrompue. La peste fit dans leurs rangs des ravages terribles, et le roi lui-même en fut atteint. Au bout de vingt-deux jours d’affreuses souffrances, sentant sa fin prochaine, il se fit étendre sur un lit de cendre, et, les bras en croix, adressa à son fils Philippe ces belles instructions pleines de simplicité, d’équité et de grandeur : « Aime ton honneur et hais le mal, quelque part qu’il soit ; sois loyal et roide pour rendre la justice à tes sujets, sans tourner ni à droite, ni à gauche ; mais aide et soutiens la querelle du pauvre jusqu’à ce que la vérité soit éclaircie. »

Le 25 août 1270, saint Louis expira, âgé de cinquante six ans, en murmurant : « Ô Jérusalem, Jérusalem ! » Philippe III, surnommé le Hardi, sans motif connu, reçut auprès du lit de son père, son oncle Charles d’Anjou qui arrivait avec des troupes levées en Sicile. Dans l’état de démoralisation où se trouvaient les croisés, le frère de Saint Louis, sourdement accusé d’avoir dirigé l’expédition sur Tunis dans son seul intérêt, comprit que la retraite ne devenait possible que par une victoire. Il attaqua le sultan Mohammed Mostanzer Billah, battit les Maures, les poursuivit jusqu’aux pieds des montagnes et conclut la paix, moyennant la reddition de tous les captifs et le payement des frais de la guerre évalués à deux cent mille onces d’or. L’armée des croisés revint en Europe, réduite de moitié. Elle perdit encore quatre ou cinq mille hommes dans une tempête qui engloutit une partie des vaisseaux, avec le riche tribut payé par le sultan de Tunis. Ainsi se termina la huitième et dernière croisade.

Philippe III rentra en France, suivi de cinq cercueils, ceux de son père, de sa femme, de son fils, de son frère, le comte de Nevers et de son beau-frère, le roi de Navarre, Thibaut II. Il hérita de leurs dépouilles, et, par la mort de son oncle Alphonse, réunit à la couronne le comté de Toulouse et le Rouergue. Sur les instances du pape Grégoire X, le Comtat-Venaissin devint l’apanage du Saint-Siège (1273) avec la moitié d’Avignon. Philippe s’empara de quelques domaines du comte de Foix, qui s’était révolté et qui fut contraint de se soumettre. Il maria son fils aîné, plus tard Philippe IV, avec l’héritière du roi de Navarre, préparant ainsi la réunion de ce royaume à la couronne, et prit immédiatement possession de la Champagne et de la Brie (1276). Il entreprit alors une campagne en Catalogne contre le roi d’Aragon, Pierre III, qui disputait la Sicile à Charles d’Anjou.

Ce dernier, depuis son retour de la croisade, n’avait cessé d’accabler ses sujets sous une impitoyable tyrannie. Le supplice du dernier des Hohenstaufen lui laissait le champ libre, et aucune intervention de l’Empereur d’Allemagne ne semblait devoir le troubler. Rodolphe de Habsbourg, en effet, s’était bien promis d’éviter toute querelle avec les papes et de renoncer à toute prétention sur l’Italie « la caverne du lion, » se bornant à maintenir un vicaire impérial en Lombardie. Il parvint, en Allemagne, à reprendre toutes les concessions faites depuis Frédéric II et à faire respecter les lois en rasant soixante-dix forteresses de chevaliers-brigands. Le roi de Bohême, Ottokar II, lui ayant refusé l’hommage, « il le vainquit et le tua à la bataille de Marchfeld (1278). Il laissa le royaume de Bohême au fils d’Ottokar, Venceslas, à qui il fiança une de ses filles, et se contenta de l’Autriche, de la Styrie et de la Carniole, dont il donna l’investiture à ses fils Albert et Rodolphe, fondant ainsi la grandeur territoriale de sa maison. Il céda la Carinthie à son fidèle allié le comte Mainhart de Tyrol, fit jurer la paix publique aux États de Germanie et de Bourgogne et provoqua une sorte de confédération pacifique à la Diète de Martigny, où furent admis, pour la première fois, les députés des villes (1290). Il espérait léguer la couronne à sa famille, mais les princes électeurs, toujours préoccupés d’écarter les maîtres trop puissants, lui donnèrent pour successeur Adolphe de Nassau (1291). Ce seigneur obscur songea uniquement à son intérêt personnel, et commença par vendre son alliance, moyennant trente mille marcs d’argent, à Édouard Ier, qui avait succédé à son père Henry III sur le trône d’Angleterre, en 1272. Les électeurs le déposèrent et proclamèrent à sa place Albert d’Autriche, fils de Rodolphe de Habsbourg, qui vainquit et tua Adolphe à la bataille de Rosenthal, près de Worms, en 1298.

La politique purement germanique du premier des Habsbourg avait favorisé les menées ambitieuses de Charles d’Anjou, Pacificateur, Vicaire impérial, Sénateur de Rome, dont la domination ne tarda pas à s’étendre sur presque toute l’Italie. S’il fut sourdement entravé dans ses projets par les papes Grégoire X et Nicolas, qui s’inquiétaient de sa puissance, il trouva dans leur successeur, Martin IV, un ami dévoué, et hâta dès-lors les préparatifs d’une expédition contre Constantinople. Rien ne semblait devoir arrêter cette entreprise, lorsque les Vêpres siciliennes éclatèrent.

Depuis quelque temps la vengeance couvait dans le royaume des Deux-Siciles. Un médecin, Jean de Procida, devenu l’âme de la conspiration, s’était assuré l’appui de Pierre III d’Aragon et de l’empereur d’Orient, Michel Paléologue, aussi effrayé des projets de la maison d’Anjou que son fils Andronic II allait bientôt l’être des progrès des Turks Ottomans. Une flotte aragonaise, commandée par Roger de Loria, croisait secrètement dans la Méditerranée, quand, tout à coup, le 30 mars 1282, lundi de Pâques, vers l’heure des vêpres, le peuple de Palerme, irrité par quelques insolences des soldats royaux, les assaillit au cri de : « Mort aux Français ! » Ceux-ci furent égorgés et le massacre se généralisa dans presque toute la Sicile. Charles d’Anjou fit attaquer Messine par sa flotte qui, surprise par l’amiral Roger de Loria, fut incendiée et détruite (1284). Ces revers jetèrent Charles dans une noire mélancolie qui l’enleva en quelques jours, tandis que le roi de France, Philippe III, obligé d’évacuer l’Aragon, allait mourir à Perpignan, laissant le trône à son fils Philippe IV, dit le Bel (1285).

La même année, les rois d’Aragon et de Castille et le pape Martin IV moururent aussi. Trois ans plus tard, un traité assurait le royaume de Naples à Charles-le-Boiteux, fils de Charles d’Anjou, et la Sicile à Jacques, successeur de Pierre d’Aragon.

La chute de la domination germanique et l’affaiblissement de la maison d’Anjou permirent aux petits États du nord de l’Italie, de consolider leurs institutions municipales, sans interrompre le cours de leurs révolutions intérieures. Aux partis Guelfe et Gibelin, aux agitations des familles rivales s’ajoutait l’antagonisme de la noblesse et du peuple. Les formes gouvernementales varièrent suivant l’esprit de chaque pays ; les régimes qui prévalurent furent les principats ou les tyrannies dans les régions lombardes, les républiques démocratiques dans la Toscane ou les républiques aristocratiques, comme à Venise, qui compléta sa constitution en 1297, et réserva aux familles patriciennes alors en charge, le droit de recruter le grand Conseil. Cette restriction fut sanctionnée, ultérieurement par l’inscription au Livre d’Or et par l’institution du Conseil des Dix. La ville de Milan, où le pouvoir appartenait à la maison della Torre, passa en 1277 sous la domination de Matteo Visconti. Les Bonacossi régnaient à Mantoue depuis 1275, les Polenta à Ravenne, les Scala à Vérone, les Montefeltri à Urbin, les Malatesta à Rimini. Les Orsini et les Colonna se partageaient la campagne de Rome. Restées libres, au milieu des ébranlements de la Péninsule, Venise, Gênes, Pise, Florence étaient devenues des États puissants : elles s’empressèrent de se déchirer à tour de rôle, soit par passion politique, soit par intérêt maritime et commercial. En bannissant complètement la noblesse de ses murs, Florence éleva en 1282, les Arts mineurs c’est-à-dire les métiers de forgerons, laveurs, maçons, teinturiers, cardeurs, etc., au même rang que les Arts majeurs, qui comprenaient les professions bourgeoises, de négociants, banquiers, magistrats, médecins, boutiquiers. etc. Un Conseil exécutif ou Seigneurie fut composé des prieurs de tous les arts, et les nobles furent déclarés inadmissibles aux emplois publics, à moins de se désennoblir. On vit alors les seigneurs déchirer eux-mêmes leurs titres, changer leurs noms et solliciter une inscription sur les registres de quelque corps d’état. Ce fut une faveur pour eux d’obtenir légalement leur propre dégradation, et les communes se montrèrent d’abord très-avares d’admissions, car les nobles spéculaient sur cette ostentation de roture pour ressaisir le pouvoir public.

À peine l’aristocratie fut-elle vaincue que la bourgeoisie se déchaîna contre les classes pauvres et que la lutte commença entre le peuple gras et le peuple maigre. La classe parvenue des popolani grassi s’unit à la noblesse par des mariages et travailla à l’anéantissement de la plèbe. Plus tard, la population florentine fut divisée par Giano della Bella en vingt compagnies qui eurent chacune pour chef un gonfalonier et se concentrèrent sous l’autorité d’un gonfalonier suprême. Cette organisation fut adoptée, avec quelques modifications, par beaucoup de cités libres telles que Pise, Lucques, Pistoie, Arezzo, etc. Les questions de suprématie pour la navigation furent la principale cause de guerre entre les républiques maritimes. Ce fut pour ce motif qu’en 1262 les Génois aidèrent l’empereur d’Orient à reprendre les possessions de Venise à Constantinople. Le même mobile les détermina à la guerre contre les Pisans, qu’ils écrasèrent à la bataille navale de Meloria (1284). La puissance de Pise fut d’autant plus affaiblie que la plupart des villes de la Toscane profitèrent de son malheur pour se partager ses dépouilles. Elle dut se résigner à la défaite, quand son défenseur, Ugolin, fut mort avec ses quatre enfants dans la Tour de la faim. La domination de Florence en fut consolidée et le triomphe du parti guelfe allait jeter dans l’exil le gibelin Dante, le poète immortel. Ce n’était point là la grandeur pacifique qu’il rêvait pour sa patrie florentine ; une nouvelle querelle, née dans la ville de Pistoie, venait de partager, vers l’an 1300, toute la Toscane et les Guelfes eux-mêmes en deux factions acharnées, les noirs et les blancs et le bannissement des blancs devait à peine apaiser ces discordes interminables.

Quant à la papauté, elle n’avait cessé de grandir dans le cours du XIIIe siècle. La suprématie spirituelle et temporelle de l’Église, dont les fondements, jetés par Grégoire VII, avaient été si fortement cimentés par Innocent III, ne semblait plus devoir être ébranlée depuis la mort de l’empereur Frédéric II (1250). Néanmoins, la ferveur catholique s’était sensiblement refroidie dès 1270, et les fréquents appels à la croisade formulés par les Conciles restaient sans écho dans les États européens absorbés par leur organisation intérieure. L’entrée des Infidèles à Saint-Jean-d’Acre, ce dernier boulevard des chrétiens en Palestine (1291), n’excita partout qu’une sorte d’émotion passagère et surprit moins que tout autre le petit-fils de Saint-Louis, Philippe IV, surnommé le Bel. Ce roi de France s’empressait précisément à cette époque de terminer la guerre contre l’Aragon par le traité de Tarascon (1291), confirmé plus tard par celui d’Anagni (1295). Avide, irascible et dur, il pilla les Juifs, falsifia la monnaie et pressura ses sujets sans trève, ni pitié. Pour légitimer ces violences, il s’appuya systématiquement sur les arrêts complaisants des légistes. Les hommes de loi, issus en général du Tiers-État, et à qui la bourgeoisie dut l’accroissement de son influence, s’autorisèrent des Pandectes pour ruiner l’ordre social créé par la féodalité. Tout en organisant la centralisation monarchique, ils furent les premiers fondateurs de l’ordre civil en France, et Philippe-le-Bel fit du parlement de Paris le siége de leur puissance. Ce roi, plus diplomate que chevalier, ne vit pourtant pas sans inquiétude les progrès dans la Grande-Bretagne de son vassal Édouard Ier. Le prince anglais venait de soumettre le pays de Galles, où les derniers enfants de la race Kimrique avaient jusqu’alors conservé leur indépendance. Sur le refus du chef gallois Llewelyn de lui prêter hommage, Édouard s’était jeté sur ses États avec des forces considérables. Il pénétra dans la Kambrie, s’empara de plusieurs forteresses et cerna de tous côtés les montagnards. La lutte fut acharnée et la résistance héroïque ; Llewelyn, surpris dans une grange, fut tué par mégarde, et sa tête, entourée d’une couronne d’argent, fut promenée dans les rues de Londres. Son frère, David, essaya vainement de continuer la lutte ; livré par des traîtres, il fut condamné au supplice dont la loi normande punissait les conspirateurs : on lui brûla les entrailles et on dispersa les quatre quartiers de son cadavre (1283). Les Gallois découragés, se soumirent, et leur pays incorporé reçut la même organisation politique que l’Angleterre. La reine Éléonore venait d’accoucher d’un fils, dans le château de Carnarvon, elle voulut qu’on lui donnât le titre de Prince de Galles, que porta depuis l’héritier présomptif de la couronne (1284). À la mort du roi d’Écosse, Alexandre III, et de la Vierge de Norwège, son héritière, Édouard choisi pour arbitre entre les deux prétendants Jean Baliol et Robert Bruce, prononça en faveur du premier et lui imposa sa suzeraineté (1292). Le poids en fut si lourd que l’Écossais se révolta et fit appel aux armes.

Le roi de France cherchait depuis longtemps une occasion de rupture, lorsque éclata en 1292, dans le port de Bayonne, une querelle entre quelques matelots de Guyenne et de Normandie. Cette rixe ayant dégénéré en combats fréquents dans d’autres villes maritimes, Philippe-le-Bel appela les délinquants devant sa juridiction supérieure, et, ceux-ci faisant défaut, cita le roi d’Angleterre lui-même à comparaître devant sa cour (1293). Édouard consentit à laisser séquestrer le duché de Guyenne pendant quarante jours, au bout desquels il demanda vainement la restitution de la province. Indigné de la mauvaise foi de son suzerain, il lui déclara la guerre. Les légistes français le convainquirent de forfaiture et prononcèrent la confiscation de toutes ses possessions en France. Philippe, fort de ce semblant de légalité, prit la Guyenne, promit son appui aux Écossais et aux Gallois, favorisa les prétentions d’Albert d’Autriche en Allemagne pour neutraliser l’hostilité d’Adolphe de Nassau, excita les Flamands à la révolte contre leur comte Guy de Dampierre, allié du roi d’Angleterre, et ramena à son parti le duc de Bretagne, qui ferma ses ports aux vaisseaux anglais.

Édouard se disposait à franchir le détroit, quand un mouvement offensif de Jean Baliol l’appela en Écosse. Vainqueur à Dunbar il réduisit les barons écossais à l’obéissance, tandis que Philippe-le-Bel envahissait la Flandre (1297), envoya Baliol à la tour de Londres, investit ses lieutenants de tous les grands offices du royaume subjugué et enleva la fameuse pierre de Scone qui servait de trône aux rois d’Écosse le jour de leur couronnement et qui était regardée par le peuple comme le symbole et le gage de son éternelle indépendance.

Pour punir la mauvaise foi de son suzerain, Édouard demanda à ses sujets de nouveaux subsides. Il convoqua les barons et les députés des bourgs, appelés simplement les Communes, dont la présence, devenue régulière au Parlement depuis 1275, fit de cette Assemblée la représentation véritable de la nation. Les députés bourgeois dont le mandat ne consistait encore qu’à voter des taxes levées sur le peuple, accordèrent tout ce que voulait le roi, dont les troupes de Guyenne étaient alors battues de tous côtés. Au milieu de ces complications, le plus jeune des fils d’un gentilhomme d’Écosse, William Wallace, appela ses compatriotes à l’insurrection. Il vainquit les Anglais dans plusieurs combats, extermina tout un corps d’armée sur les bords du Forth, et s’avança jusqu’à Durham. Édouard accourut avec des forces considérables, et, malgré leur intrépidité, les bandes écossaises furent anéanties à la bataille de Falkirk (1298). Livré par un de ses compagnons, William Wallace fut écartelé, et l’Écosse subit cruellement le joug des vainqueurs.

Dans l’impossibilité de faire face à tous ses ennemis, le roi d’Angleterre demanda à son suzerain une suspension d’armes qui fut bientôt suivie de la paix, sous la médiation du pape, Boniface III, élevé au trône apostolique le 24 décembre 1294. Le traité, conclu à Montreuil, en juin 1299, laissa au roi de France les conquêtes faites par ses lieutenants en Aquitaine. Sa sœur, Marguerite, épousa Édouard, et sa fille, Isabelle, fut fiancée au fils de ce prince. Cette union, destinée à cimenter la paix, devait engendrer la guerre de cent ans. Les deux rois se sacrifièrent mutuellement leurs alliés. Les Écossais furent abandonnés à la discrétion d’Édouard, et Philippe jeta en prison le comte Guy de Dampierre. Puis il s’empara de toute la Flandre, à laquelle il donna pour gouverneur Jacques de Châtillon (1300).

L’administration centralisée impliquait de telles dépenses que Philippe-le-Bel ne recula devant aucun moyen pour faire de l’argent. Il ne se borna pas à multiplier les taxes déjà exorbitantes, à généraliser les plus odieuses exactions, il désespéra le commerce et l’industrie par la falsification des monnaies, car il eut l’impudence, après leur émission, de refuser de les recevoir, à cause de l’altération même dont il était l’auteur. Personne n’échappait à cette tyrannie fiscale tour à tour violente et tracassière : Philippe ne respecta même pas les priviléges ecclésiastiques. À cette nouvelle, Boniface VIII fulmina sa bulle Clericis laïcos qui défendait, sous peine d’excommunication, à tout laïque, quel que fut son rang, de taxer le clergé, sans l’autorisation du Saint-Siége. La même peine était infligée aux ecclésiastiques de tout grade qui consentiraient à payer des subsides à un pouvoir séculier (1296). Cette bulle s’adressait à la fois au roi d’Angleterre et au monarque français. Philippe répondit à l’injonction pontificale en défendant toute exportation d’argent, d’or, de vivres, d’armes, de chevaux, de munitions, etc., sans la permission royale. Cet édit avait pour but d’intercepter les revenus que la Cour romaine tirait de France. Le pape et le roi échangèrent quelques plaintes et quelques regrets (Bulle lneffabilis amoris), où la douceur du langage tempérait la vivacité des récriminations. Puis, les deux adversaires se prêtèrent à un simulacre de réconciliation, et Boniface VIII accorda la canonisation de saint Louis. La lutte n’était que différée : la grande querelle du sacerdoce et de l’empire, épuisée entre l’Italie et l’Allemagne, venait de renaître entre le roi de France et la papauté.

Benoît Gaëtani, élevé à la chaire apostolique sous le nom de Boniface VIII, avait été nommé cardinal par Martin IV, après avoir appartenu au chapitre métropolitain de Paris et à celui de Lyon. Il était Catalan d’origine et s’était acquis très-jeune une réputation de science canonique qui lui valut d’être envoyé comme légat en France. De retour à Rome, vers 1293, il prit un tel ascendant sur le pieux Célestin V qu’il le détermina à abdiquer, et se fit élire à sa place. Dès qu’il fut investi du pouvoir, il se hâta d’enfermer son naïf prédécesseur dans un cachot. Célestin ne tarda pas à y mourir. Absolu et opiniâtre, Boniface adopta complétement les idées de Grégoire VII, et manifesta l’intention formelle de soumettre toutes les couronnes à la tiare. Il commença par exiger l’hommage lige de tous les souverains qui relevaient du Saint-Siége ; prétendit disposer des royaumes de Naples, d’Aragon, de Valence, d’Écosse, de Pologne, de Hongrie ; voulut imposer sa juridiction aux rois d’Angleterre, de Bohême, de France, de Danemark ; réclama le droit de désigner l’empereur lors du conflit entre Adolphe de Nassau et Albert d’Autriche, et refusa de reconnaître ce dernier comme roi des Romains, titre que portait le chef nommé par les électeurs de Germanie, tant qu’il n’avait pas reçu à Rome la couronne impériale. Pour détacher Albert de l’alliance du roi de France, Boniface le releva de l’excommunication, confirma son élection et lui promit même, dit-on, de le sacrer empereur d’Occident. Il expulsa de Rome la puissante famille Colonna, qui lui déniait le titre de pape, fomenta des troubles dans tous les pays et brava le mécontentement de l’Italie entière, en se montrant en public l’épée au côté et revêtu du costume d’un chef d’armée.

En l’an 1300 il institua ou régularisa le Jubilé centenaire, promettant rémission entière de leurs péchés à ceux qui visiteraient les églises de Rome pendant trente jours consécutifs. Dans ce jubilé, qu’il célébra avec une pompe extraordinaire, au milieu d’une foule de pèlerins accourus de toutes les parties de l’Europe, Boniface se montra avec les insignes impériaux, précédé d’un héraut qui, portant les deux glaives, l’acclamait à la fois comme pontife souverain et comme empereur de la terre. Toutes les richesses du monde s’étalèrent aux pieds du pontife qui, contemplant devant lui la chrétienté prosternée, put se croire réellement le roi suprême de l’univers.

Les représentants de tous les pays, princes, seigneurs, prélats, nobles et bourgeois, se heurtèrent à cette occasion dans la ville éternelle où affluèrent les moines mendiants, milice dévouée du Saint-Siége. Ces nouveaux ordres de religieux Carmes (1227), Augustins (1256), Franciscains (1215), Dominicains (1216), soustraits à la juridiction des évêques, s’étaient prodigieusement accrus et, malgré l’opposition opiniâtre du clergé séculier et de l’université de Paris, dont le docteur Guillaume de Saint-Amour se fit le champion, ils avaient obtenu des papes le privilège de prêcher, d’administrer les sacrements et d’enseigner dans les écoles. De leur sein sortirent un grand nombre d’hommes illustres : les Italiens, saint Bonaventure de Bagnoreggio et saint Thomas d’Aquin ; l’Écossais, Duns Scot ; l’Anglais, Roger Bacon ; l’Allemand, Albert le Grand ; l’Espagnol, Raymond Lulle ; le Français, Vincent de Beauvais, l’encyclopédiste de ce siècle.

Un ambassadeur de la république de Florence, près la cour de Rome, assista au jubilé du mois d’avril de l’an 1300. Ce Florentin, à jamais illustre, nommé Dante Alighieri, data de cette époque son poëme immortel de la Divine Comédie. Le siècle qui pouvait inspirer cette œuvre de génie, venait évidemment de triompher de la barbarie. Déjà de puissants efforts intellectuels avaient précédé le poëme de Dante. L’Italie, pouvait se glorifier d’avoir enfanté d’admirables savants et de remarquables écrivains.

Brunetto Latini avait résumé dans un livre encyclopédique, écrit en français, les connaissances de son temps ; Marino Sanuto enseignait à l’Europe que l’Afrique était entourée par la mer ; Léonard Fibonacci, dit Léonard de Pise, importait les chiffres arabes en Europe, après un voyage en Barbarie et constituait l’algèbre moderne ; Accurse, Jean André, Pierre des Vignes fondaient la jurisprudence, et la célébrité consacrait les noms de Guittone d’Arezzo, Bonnagiunta de Lucques, Jacques de Lentino, Cino de Pistoie, Guido Cavalcanti, l’ami et presque l’émule de Dante, Casella le musicien, Cecco Angiolieri, Oderisi l’enlumineur, Cimabué et Giotto, les restaurateurs de la peinture. En France, Guillaume de Lorris avait commencé le Roman de la Rose, continué par Jean de Meung ; le fabliau apparaissait, la poésie s’affranchissait avec Rutebœuf, la prose naissait avec Geoffroy de Villehardouin et le sire de Joinville, et les trouvères, au nord de la Loire, composaient encore des chansons de geste. En Allemagne, la poésie, honorée par les Hohenstaufen, était représentée par plus de cent Minnesinger. Les œuvres se succédaient : le Parcival de Wolfram d’Eschenbach, le Tristan de Gottfried, les Niebelungen, les fables de Bonerius, Gudrun et Biterolf. L’architecture ogivale, improprement nommée gothique, atteignit la perfection dans de nombreux monuments ; la miniature triompha dans les missels et les livres d’heures. On connut le papier de linge, inventé par les Arabes espagnols qui employèrent aussi la poudre à canon dès 1249. Les lunettes furent inventées en 1286, par le Florentin Salviato. On usa de la boussole dont se servaient les Provençaux au XIIe siècle ; on retraça sur des vitraux coloriés les faits de l’Histoire-Sainte et de la vie féodale. Enfin, un très-grand nombre

de découvertes ou d’importations utiles exercèrent dans ce siècle une influence considérable sur le commerce, l’industrie, les sciences et les arts.

QUATORZIÈME SIÈCLE.



Le triomphe spirituel de la papauté, aux fêtes du Jubilé (1300), avait rempli Boniface VIII de telles espérances, qu’il se hâta de députer à Paris l’évêque de Pamiers, Bernard Saisset, avec mission de réprimander le roi de France. Philippe-le-Bel fit arrêter le légat sur une accusation de complot et de simonie formulée par les légistes royaux Guillaume de Plasian, Enguerrand de Marigny, Guillaume de Nogaret et le chancelier Pierre Flotte. Indigné qu’on eût osé porter la main sur un prince de l’Église, le pape lança la bulle célèbre Ausculta fili ; il reprochait au roi d’accabler ses sujets d’exactions, d’altérer les monnaies, et le rappelait au sentiment du devoir en ces termes : — « Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour arracher, détruire, disperser, édifier et planter en son nom. Ne te laisse donc pas convaincre que tu n’as pas de supérieur et que tu n’es pas soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique ; celui qui pense ainsi n’étant qu’un insensé ou un infidèle. »

Philippe fit brûler la bulle par le bourreau, en 1302, et répondit au pape : — « Philippe, par la grâce de Dieu roi des Français, à Boniface se prétendant souverain pontife, peu ou point de salut. Sache votre très-grande fatuité que nous ne sommes sujet de personne pour le temporel ; que la collation des bénéfices et des prébendes nous appartient, etc. ; enfin que nous tenons pour faquin et fou quiconque pensera autrement. » Déterminé à braver les foudres du Saint-Siége, le roi de France convoqua dans l’église Notre-Dame, un parlement où les députés des villes furent appelés à côté des barons et des évêques, et qui est considéré comme la première assemblée des États-Généraux (avril 1302). Les trois ordres, après avoir entendu la lecture d’une bulle apocryphe, œuvre des légistes, prirent parti pour Philippe qu’ils supplièrent de ne reconnaître, au temporel, « souverain en terre, fors que Dieu. » Pourtant, trente-cinq évêques, cinq archevêques et six abbés se rendirent au concile, réuni à Rome par le pontife, malgré la défense royale ; leurs biens furent saisis et l’instruction de leur procès fut commencée. L’appui de ses sujets poussa le roi à ne garder aucun ménagement, bien qu’il fût menacé au nord par les Flamands que les vexations de Châtillon avaient jetés en pleine révolte. Le comte d’Artois partit à la tête de cinquante mille hommes pour châtier les milices de Flandre. Il les rencontra à Courtray et leur livra une grande bataille où il périt avec six mille des siens, parmi lesquels le connétable de Nesle, le duc de Brabant, Châtillon, Dreux, Aumale, Tancarville et le chancelier Pierre Flotte (juillet 1302). Philippe-le-Bel n’épargna aucun sacrifice pour réparer cette défaite. Il battit à son tour les Flamands à Mons-en-Puelle et se crut maître du pays ; mais bientôt soixante mille bourgeois de Gand, de Bruges, d’Ypres et d’ailleurs se levèrent de nouveau. Il eut alors la prudence de traiter. Il reconnut l’indépendance des Flamands, leur rendit leur comte Robert de Béthune et ne garda que la Flandre française, jusqu’à la Lys, avec les villes de Lille et de Douai (1304).

Boniface avait présidé le concile de Rome le 30 octobre 1302 et promulgué la célèbre bulle « Unam sanctam. » Elle portait que le pouvoir temporel, aussi bien que le spirituel, appartient à l’Église, que les souverains de la terre ne sont que ses lieutenants, et que penser autrement c’est tomber dans l’hérésie des Manichéens. Conformément à ces principes, le pape fulmina contre le roi de France l’excommunication, délia ses sujets du serment de fidélité et cassa tous les traités qui liaient à ce monarque les puissances étrangères.

Les États généraux, convoqués de nouveau au Louvre, répondirent à cet anathème avec une extrême violence, et en appelèrent au futur concile pour juger « l’indigne successeur de saint Pierre. » Les légistes Guillaume de Nogaret et Guillaume de Plasian articulèrent contre le pontife vingt-neuf chefs d’accusation, entre autres ceux d’hérésie, de simonie, d’impiété, d’assassinat, de sorcellerie, d’attentat aux mœurs, etc. (1303). Nogaret, chargé de pourvoir à l’exécution de la sentence, s’assura le concours des Gibelins de la Romagne. Sciarra Colonna, chef de cette famille que le pape avait si peu ménagée, alla rejoindre l’ambassadeur français au château de Staggia avec une escorte de cavaliers et de fantassins. Tous deux pénétrèrent la nuit avec leurs hommes dans la place d’Agnani, dont le gouverneur leur était dévoué et où Boniface s’était retiré. À peine entrés, les soldats se mirent à crier : Vive le roi de France ! meure le Pape ! et suivis d’une partie de la population, envahirent le palais pontifical. Boniface, dont on réclamait l’abdication, essaya de parlementer ; mais, n’ayant pu intéresser à sa défense le peuple de sa ville natale, il dit noblement : « Puisqu’on m’a pris par trahison et qu’on m’a lâchement vendu à mes ennemis comme le sauveur du monde, il faut au moins que je meure en Pape. » Il se fit revêtir du manteau de saint Pierre, plaça sur sa tête la couronne de Constantin, prit les clefs et la croix et monta sur son trône. Après avoir tout mis au pillage, les soldats forcèrent son appartement et s’arrêtèrent interdits à son aspect : mais Nogaret et Colonna lui notifièrent, s’il ne voulait abdiquer, qu’il serait appréhendé au corps pour être conduit devant ses juges. Au mot d’abdication, Boniface répondit : « J’y perdrai plutôt la vie ; voici mon cou, voici ma tête ; frappez, mais j’aurai la satisfaction de mourir pape. » Il maudit ensuite le roi de France jusqu’à la quatrième génération, et, s’adressant à Nogaret dont l’aïeul avait été brûlé comme albigeois, il s’écria : « D’ailleurs, je trouve une douce consolation à être condamné par des Patarins pour la cause de l’Église. » Alors, Sciarra l’arrachant de son trône, le frappa au visage de son gantelet de fer, suivant une tradition contestable ; Nogaret se contenta d’adresser à l’intrépide vieillard ces paroles plus ridicules encore qu’orgueilleuses : « Chétif pape que tu es, considère la bonté de mon Seigneur le roi de France qui, malgré son éloignement, te garde par moi et te défend. » (7 septembre 1303.)

Après cette scène odieuse, Nogaret, n’osant enlever violemment Boniface, le laissa sous la garde de Renaud de Suppino. Au bout de trois jours, les habitants d’Agnani se soulevèrent contre les étrangers et les chassèrent de la ville. À peine délivré, le pape voulut rentrer à Rome d’où on lui envoya quelques compagnies pour l’escorter. Les affronts qu’il avait subis l’avaient jeté dans une douloureuse prostration. Il mourut le 11 octobre 1303, à l’âge de quatre-vingt-six ans. Ses contemporains n’ont pas respecté sa mémoire et Dante l’a placé dans son enfer, entre Nicolas III et Clément V, parmi les Simoniaques.

Benoît XI lui succéda et mourut au bout d’un an, non sans avoir abrogé la plupart des actes de son prédécesseur, rétabli les Colonna dans leurs biens et donné l’absolution à tous les excommuniés de France, à l’exception de Guillaume de Nogaret. L’influence de Philippe le Bel fit tomber le choix du conclave sur l’archevêque de Bordeaux, Bertrand de Goth, qui prit le nom de Clément V (1305). Ce pontife avait acheté la tiare, en subissant toutes les conditions imposées par le roi. L’une d’elles stipulait la translation du saint-siége à Avignon. Cette translation s’effectua en 1309. La captivité de Babylone dura jusqu’en 1376 : pendant cette longue période les papes furent à la discrétion des rois de France et perdirent toute autorité sur les souverains temporels. La condamnation de la mémoire de Boniface, promise par Clément V, fut l’objet d’une longue procédure qui se termina par une sorte de désistement de la part de Philippe. Le roi de France obtint en échange l’adhésion du Pontife à la destruction de l’Ordre du Temple, assez puissant pour blesser l’orgueil du monarque, assez riche pour tenter sa cupidité.

Le vendredi, 13 octobre 1307, les Templiers furent arrêtés dans tout le royaume, sous l’accusation d’idolâtrie, d’impiété, de pratiques immorales et de profanations. Leurs richesses furent mises sous séquestre, et les bourreaux eurent mission d’arracher l’aveu de ces crimes. Plusieurs chevaliers, qui se renfermèrent dans un silence absolu, furent simplement condamnés à une détention perpétuelle, comme Templiers non réconciliés ; quelques-uns, ayant eu la lâcheté d’accuser leurs compagnons, reconquirent leur liberté comme Templiers réconciliés ; tous ceux qui soutinrent l’innocence de l’Ordre ou révoquèrent leurs aveux, furent condamnés au supplice du feu comme hérétiques relaps. La faculté de théologie, divers conciles provinciaux reconnurent la légalité de ces jugements et, vers la fin de 1309, on livra au bûcher, à Paris, cinquante-six victimes. Les États généraux convoqués pour la troisième fois à Tours, en 1308, avaient prononcé que les chevaliers étaient dignes de mort.

Au concile de Vienne, en 1311, Clément V abolit l’ordre entier, en consistoire secret, par provision et non par sentence. Malgré la violation de toutes les formes juridiques, la bulle d’abolition reçut son exécution dans les diverses contrées où les Templiers s’étaient répandus, en Angleterre, en Suède, en Italie, en Pologne et jusqu’en Asie. Le 11 mars 1314, le grand maître du Temple, Jacques Molay, et Guy, commandeur de Normandie, sortirent de prison, tellement broyés par les tortures que les os de leurs membres se détachaient en route. On les brûla à petit feu, à Paris, dans l’île dite aux Juifs. Le bruit se répandit que le grand maître, du haut de son bûcher, avait ajourné le pape à comparaître devant Dieu dans les quarante jours, et le roi à la fin de l’année. Clément V mourut en effet le 20 avril 1314, le quarantième jour de la prédiction, et Philippe-le-Bel le suivit dans la tombe le 29 novembre de la même année. Le règne de ce prince fut un des plus tyranniques de notre histoire. Les populations, épuisées d’impôt, rançonnées par les moyens les plus iniques, vécurent sous un joug de fer, et le mouvement communal, qui avait pris tant d’extension depuis près de deux cents ans, fut brusquement arrêté par le despotisme monarchique substitué à l’arbitraire féodal.

L’humiliation de la papauté dans la personne de Boniface VIII rendit aux souverains de l’Europe quelque liberté d’action. En Allemagne, l’empereur Albert Ier voulut faire passer dans sa maison la royauté de Bohême. Il reprit le projet d’agrandir ses biens patrimoniaux en Alsace et en Helvétie. Les trois cantons de Schwytz, Uri et Unterwalden se révoltèrent contre les prétentions autocratiques de l’ancien duc d’Autriche, et trois montagnards, Werner Stauffacher, Arnold de Melchtal et Walter Furst, se mirent à la tête de leurs concitoyens. Le 1er janvier 1308, la révolution éclata ; d’après la légende, les provocations du bailli Gessler et l’héroïque résistance de Guillaume Tell furent le signal de l’explosion. Les révoltés tuèrent ou chassèrent les prévôts d’Albert, prirent les châteaux fortifiés et les rasèrent pour la plupart. L’Empereur se disposait à marcher contre eux avec des forces considérables, lorsqu’il fut assassiné, en traversant la Reuss, par son neveu Jean de Souabe qu’il avait dépouillé d’une partie de ses domaines (1308). Le successeur d’Albert, dans le duché d’Autriche, Léopold, essaya de reconquérir les villes frontières. Il se jeta dans le canton de Schwytz, à la tête d’une nombreuse armée de chevaliers et fit attaquer Unterwalden par un de ses lieutenants. Sa pesante cavalerie fut écrasée dans les défilés de Mortgarten (1315), et l’Helvétie, cédée à l’Empire germanique depuis 1033 avec le royaume d’Arles, reconquit son indépendance. Elle prit le nom de Suisse, du canton de Schwytz, qui avait été le foyer de la révolte et le théâtre de la victoire. Aux trois cantons primitifs se joignirent ceux de Lucerne (1332), de Zurich, de Glaris, de Zug (1352) et de Berne en 1353. La confédération Suisse, composée alors de huit cantons, se trouva constituée. Elle s’affermit définitivement par la victoire de Sempach (1386) par celle de Nœfels en 1388, et n’eut plus à redouter la domination autrichienne.

La mort d’Albert avait été suivie d’un interrègne de sept mois. Les électeurs portèrent enfin leurs suffrages sur le comte de Luxembourg, seigneur peu puissant, qui fut couronné à Aix-la-Chapelle le 27 novembre 1308, sous le nom de Henry VII. Ce prince, après avoir donné, par un mariage, la Bohême à son fils Jean, descendit en Italie sur la demande de Matteo Visconti et de Tebaldo Brusciato, l’un expulsé de Milan par Martin della Torre, l’autre de Brescia par les Gibelins (1310). Il reçut à Rome la couronne impériale des mains de six légats, envoyés d’Avignon par le pape (1312), et tenta de rétablir les droits de l’Empire en Italie. Il se préparait à diriger une expédition contre le roi Robert de Naples, lorsqu’il mourut subitement à Buonconvento (1313). Deux empereurs furent élus à la fois pour lui succéder, Frédéric le Beau, duc d’Autriche, et Louis de Bavière. Les deux compétiteurs se firent la guerre pendant huit ans, et Frédéric, vaincu à la bataille de Mulhdorf, dans le pays de Salzbourg, tomba aux mains de son rival (1322). Malgré l’opposition des princes électeurs, Louis V conféra à Frédéric une partie du gouvernement et vécut avec lui dans l’intelligence la plus amicale. Mais il rencontra un ennemi violent dans le pape Jean XXII, successeur de Clément V, qui revendiqua le droit de disposer de l’Empire et nomma Robert de Naples vicaire impérial en Italie, malgré l’opposition des puissantes familles de la Lombardie et de la Toscane. Les Visconti à Milan, les della Scala à Vérone, les Este à Ferrare, les Castruccio à Lucques, réclamèrent l’appui de Louis V qui s’empressa de passer les Alpes. Il fut accueilli avec enthousiasme à Rome où il reçut la couronne impériale des mains d’un évêque destitué et du préfet de la ville (1328). Enivré de son succès il voulut soumettre à sa juridiction le pontife d’Avignon, déclara Jean XXII hérétique et criminel, prononça sa déposition et fit nommer à sa place un antipape, le franciscain Nicolas. De retour en Allemagne, il se montra inquiet de l’anathème qui pesait sur sa tête et sollicita vainement son absolution de Jean XXII et du successeur de celui-ci, Benoît XII (1334). Il était sur le point de se soumettre à toutes les humiliations, lorsque les électeurs, indignés des prétentions du saint-siége, se réunirent en 1338 et promulguèrent la Pragmatique Sanction de Francfort, dont ils firent une loi fondamentale et par laquelle ils établirent que le Pape n’avait aucun droit sur l’Empire et ne pouvait ni approuver, ni rejeter le choix des électeurs.

À la mort de Louis V (1347), Charles IV de Luxembourg, roi de Bohême, fut élu empereur. L’Allemagne dut au goût de ce prince pour les lettres et les arts la fondation de ses premières universités. Celle de Prague, ouverte le 7 avril 1347, inspira à la plupart des princes allemands le désir de créer des institutions semblables. Les ducs d’Autriche établirent l’université de Vienne en 1368, le comte Palatin Robert celle de Heidelberg en 1386 ; puis vinrent celles de Cologne et d’Erfurt (1389).

Pacifique et avide de richesses, Charles IV avait passé les Alpes en 1355 avec une petite escorte qui lui valut l’accueil le plus sympathique. Il vendit aux princes des titres et des prérogatives, aux villes les priviléges les plus importants, et, dès qu’il eût reçu la couronne impériale à Rome des mains d’un légat autorisé, il retourna dans ses États, chargé d’or et d’argent, à défaut de gloire. Charles IV se préoccupa pourtant de remédier aux désordres des élections impériales qui troublaient si fréquemment la paix publique. À cet effet, il convoqua une diète à Nuremberg d’où sortit la célèbre Bulle d’or, rédigée par Rodolphe de Friedberg et promulguée le 10 janvier 1356. La Bulle légalisa ce qui existait déjà : le nombre des électeurs resta fixé à sept, en l’honneur des sept chandeliers de l’apocalypse, la voix électorale fut attachée à la possession du pays électoral, déclaré indivisible ; l’électeur-archevêque de Mayence conserva la fonction d’archi-chancelier du royaume d’Allemagne ; celui de Trèves fut archi-chancelier du royaume d’Arles celui de Cologne resta archi-chancelier du royaume d’Italie ; l’électeur-comte Palatin fut grand sénéchal ; l’électeur-roi de Bohême grand échanson ; l’électeur-duc de Saxe grand maréchal, et l’électeur margrave de Brandebourg grand-chambellan. La ville de Francfort sur le Mein, fut désignée pour le lieu des élections ; le droit de sacre fut conféré à l’archevêque de Cologne qui devait accomplir la cérémonie à Aix-la-Chapelle. Enfin l’élu devait tenir à Nuremberg la première diète après sa nomination.

Dès que cette loi fondamentale eut été promulguée, Charles IV ne s’occupa plus que d’accroître les possessions de sa maison. Il réunit à ses États de Bohême le Brandebourg, la Silésie, la Basse Lusace, et enleva le Tyrol aux ducs de Bavière pour le donner aux ducs d’Autriche (1364). Sur les instances du pape Urbain V qu’inquiétait la domination, dans le Milanais, de Bernabo et de Gabazzo Visconti, Charles se résigna à faire une seconde expédition en Italie (1368). Il épuisa ses forces dans plusieurs siéges infructueux, se contenta de visiter Rome et revint en Allemagne. Il mourut à Prague, le 29 novembre 1378 et eut pour successeur son fils Wenceslas qu’il était parvenu à faire élire roi des Romains.

Wenceslas, surnommé l’Ivrogne, trafiqua sans retenue des faveurs impériales. Sous son règne, l’Allemagne fut ensanglantée par les guerres privées entre les seigneurs, les petits vassaux et les bourgeois des villes commerciales. Au milieu du désordre général, la nation se lassa du souverain honteux qui la déshonorait : il fut déposé et remplacé par Robert de Bavière (1400).

Si l’autorité suprême était avilie dans l’Empire germanique, la royauté capétienne, au contraire, grandissait chaque jour. En appelant le tiers-état à la vie politique, en créant la monarchie fiscale et administrative, Philippe-le-Bel porta une grave atteinte aux institutions féodales. Toutefois, dès l’avènement de son fils aîné Louis X, dit le Hutin (querelleur), la noblesse réagit vivement et tenta de recouvrer ses anciennes prérogatives. Pleine de ressentiment contre la politique des légistes, elle les poursuivit de sa haine implacable et obtint du roi la condamnation de Pierre de Latilly, de Raoul de Presle et d’Enguerrand de Marigny. Ce dernier, l’un des instigateurs du procès des Templiers, fut pendu au gibet de Montfaucon, qu’il avait fait élever lui-même (1315). L’exécution de ce ministre fut suivie du meurtre de Marguerite de Bourgogne accusée d’adultère, enfermée dans le château Gaillard, et étranglée avec le linceul de sa bière, par ordre du roi qui contracta un nouveau mariage avec Clémence de Hongrie. Louis X fit une obligation de l’affranchissement des serfs, moyennant rachat en numéraire ; et il sut donner à cette mesure financière un caractère d’humanité, en déclarant que la liberté appartient à tout homme par droit de nature.

Une maladie accidentelle enleva Louis X : il ne laissait qu’un fils de son premier mariage ; mais, comme sa deuxième femme, Clémence, était enceinte de quelques mois, le second fils de Philippe-le-Bel fut investi de la régence (1316). La reine ayant mis au monde un enfant qui ne vécut que cinq jours, Philippe V, dit le Long, déjà maître du Louvre et du trésor, alla se faire sacrer à Reims, malgré les protestations de plusieurs princes du sang. À son retour il convoqua à Paris une assemblée de prélats, de barons et de bourgeois, qui décréta que les femmes ne pouvaient hériter du trône de France. Ce principe nouveau de droit monarchique était une conséquence abusive de l’article 6 de la Loi salique, ainsi conçu : « Quant à la terre salique, aucune portion de l’héritage ne passe aux filles ; la succession appartient aux mâles dans sa totalité. »

Philippe V réglementa l’administration des eaux et forêts, l’office des receveurs, les milices, les chambres des comptes ; accorda aux roturiers le droit d’acquérir des fiefs, révoqua les donations immobilières de son père et de son frère, et proclama le principe de l’inaliénabilité des domaines de la Couronne (1318). Il donna aux tribunaux d’inquisition toute latitude pour séquestrer, écorcher ou brûler toutes personnes soupçonnées de sorcellerie ou d’hérésie. » Le Languedoc ayant été inondé par une nouvelle invasion de Pastoureaux, les sénéchaux de Carcassonne et de Beaucaire reçurent la mission de les exterminer et l’accomplirent à la lettre (1320). Ce massacre fut suivi d’une épouvantable proscription qui enveloppa les lépreux et les juifs, accusés d’avoir empoisonné les eaux du royaume. Une foule de malheureux expièrent sur les bûchers ce crime imaginaire. Une maladie de langueur emporta bientôt Philippe V qui ne laissait que des filles (1322).

Son frère, Charles IV, dit le Bel, lui succéda sans opposition. Il rendit des ordonnances pour adoucir le sort des lépreux et des juifs. Les premiers reçurent quelques secours qui leur permirent d’échapper quelquefois au supplice de la faim dans les maladreries où ils étaient séquestrés ; les seconds furent autorisés à quitter les prisons, depuis le matin jusqu’au soir, pour vaquer au recouvrement des sommes destinées à leur libération. Le baron de l’Île en Jourdain, coupable des crimes les plus odieux, fut condamné à mort, malgré les priviléges de son rang, par le parlement de Paris. Il fut pendu, après avoir été traîné à la queue d’un cheval, et son supplice servit d’avertissement à la noblesse qui lui avait fait cortége pendant le jugement. La souveraineté féodale était désormais atteinte, par la juridiction royale.

Le 1er mai 1324, sur le défi des sept Trobadors de Tolosa, tous les pontes de l’Occitanie se rendirent dans cette ville pour une joute poétique. Une violette d’or et le titre de docteur en la gaie science étaient le prix des vainqueurs. Telle fut l’origine de l’académie des Jeux Floraux.

À la suite de quelques démêlés avec le comte de Flandre, Charles-le-Bel conçut le projet de s’emparer de l’Aquitaine qui lui semblait une proie facile, par suite de l’épuisement des Anglais depuis leur dernière guerre avec l’Écosse. Ce pays avait de nouveau ressaisi les armes, entraîné par Robert Bruce, jadis compétiteur de Jean Baliol. Bien que battus encore, les barons écossais reprirent les hostilités à la mort d’Édouard Ier (1307). Édouard II, qui n’avait hérité d’aucune des qualités de son père, continua cependant la lutte qui dura plusieurs années. Enfin Robert Bruce remporta, à Bannock-burn, une victoire si éclatante, que l’indépendance de sa patrie fut assurée et qu’il put ceindre la couronne d’Écosse (1315). Il voulut alors soulever l’Irlande pour la rattacher à son royaume et débarqua dans ce pays avec une armée de six mille hommes. Il vainquit les Anglais à Renlys ; mais le froid et la disette l’obligèrent à se retirer (1317). Le roi d’Angleterre conclut avec l’Écosse une trève de trente années pour conjurer les dangers qui menaçaient sa couronne.

Livré aux caprices de ses familiers, Édouard II avait excité au plus haut point la colère de ses sujets. Son favori Gaveston, gentilhomme de Gascogne, assassins par les seigneurs, avait eu pour successeur Hugues Spencer. Les barons s’étant révoltés pour obtenir l’exil du nouveau favori, Spencer en fit décapiter vingt-deux, parmi lesquels Thomas de Lancastre, oncle du roi. Sur ces entrefaites, Charles-le-Bel somma son vassal de venir lui rendre hommage pour la Guyenne. Édouard lui envoya Isabelle, sa femme, fille de Philippe-le-Bel, et son fils qui fut plus tard Édouard III. Isabelle arriva en France, accompagnée de son amant Roger Mortimer, et obtint l’investiture du duché de Guyenne pour son fils. Sûre de l’appui de son frère, elle leva des troupes et revint en Angleterre avec l’intention de renverser son mari (1326). Les princes et les vassaux se joignirent à elle, les populations des villes et de la capitale la saluèrent comme une libératrice. Abandonné de tous, le roi fut arrêté dans le pays de Galles où il s’était caché. Les Spencer et le comte d’Arundel furent pendus comme des malfaiteurs. Isabelle convoqua alors l’assemblée de la nation, où la représentation des Communes prit définitivement rang comme élément constitutif du pouvoir. Ce parlement déposa le souverain et lui intima l’ordre de résigner la couronne à son fils (1327). Édouard II fut enfermé dans le château de Berkley où la reine sa femme et Mortimer le confièrent à deux hommes dévoués, Gournay et Maltravers. Ceux-ci pénétrèrent une nuit dans la chambre du captif et, pendant son sommeil, lui enfoncèrent un fer rouge dans les intestins, à travers un tuyau de corne. Édouard III, mis en possession du pouvoir, grâce au crime de sa mère et de Mortimer, ne tarda pas à se soustraire à leur influence. Mortimer, privé de ses dignités et condamné par le parlement, fut pendu aux ormes de Tyburn, et Isabelle, exilée de la cour, fut reléguée dans un château où elle vécut encore vingt-sept ans.

Peu après le meurtre d’Édouard II, le roi de France tomba gravement malade et expira le 1er février 1328, à l’âge de trente-quatre ans. La mort de Charles le Bel, décédé sans enfants mâles, ramena la question de successibilité des femmes. Les prétentions des sept filles des trois derniers rois et de leur sœur Isabelle, mère du roi d’Angleterre, furent repoussées par le parlement, suivant l’interprétation abusive donnée à la Loi Salique, et la couronne fut adjugée à Philippe VI de Valois, cousin germain de Charles-le-Bel. L’époux de la fille de Louis le Hutin, Philippe d’Évreux, reçut par compensation le royaume de Navarre, et, malgré les protestations d’Isabelle en faveur de son fils, celui-ci vint rendre au monarque français l’hommage féodal pour ses possessions d’Aquitaine.

Vain, belliqueux et vindicatif, plein de bravoure et d’adresse à tous les exercices du corps, Philippe VI commença par donner son appui au comte de Flandre, Louis de Nevers, dont la tyrannique insolence avait poussé à la révolte les principales villes flamandes. Une nombreuse armée française alla prendre position près de Cassel et remporta une victoire décisive sur les bourgeois de Flandre (1328). Plus de treize mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille, sans compter dix mille prisonniers que Louis de Nevers voua à la mort ou à la torture.

Les germes de discorde, qui existaient entre les rois de France et d’Angleterre, furent entretenus et développés par Robert d’Artois, beau-frère de Philippe, frustré de son comté au profit de sa tante Mahaut qu’il empoisonna. Sommé de comparaître devant la cour des Pairs, il chercha un refuge dans le Brabant, et, furieux d’avoir été mal servi par des assassins, se décida à faire un veult contre le roi, son spoliateur. Conformément au rituel de la magie noire, il sculpta une statuette de cire, d’une ressemblance parfaite avec le monarque, la fit baptiser par un prêtre sacrilége, et, pendant la cérémonie profanatrice d’une messe nocturne, devant la croix maudite et renversée, perça l’image au cœur à l’aide d’une aiguille, en prononçant les formules de réprobation. Cette œuvre d’envoûtement devait inévitablement causer la mort de l’envoûté, pourvu toutefois que l’envoûteur fut assez initié à la pratique des évocations occultes pour se concilier les esprits infernaux. Philippe de Valois, en apprenant qu’il était envoûté par son beau-frère, ne put échapper aux angoisses de la terreur. Il voulut se défaire à tout prix de Robert d’Artois qui venait de trouver un asile en Angleterre, et réclama avec hauteur son extradition à Édouard III qui refusa nettement (1335). L’année suivante, le sénéchal de l’Agénois expulsa par la force les lieutenants du roi d’Angleterre des possessions contestées qu’il plaça sous l’autorité immédiate de Philippe. Poussé par Robert à faire valoir ses droits à la couronne de France, Édouard conclut des alliances avec l’empereur d’Allemagne, Louis de Bavière, avec les ducs de Brabant et de Gueldres, le marquis de Juliers, les comtes de Hainaut et de Namur ; il envoya Édouard Baliol combattre le roi d’Écosse, David Bruce, dont l’armée contenait beaucoup de chevaliers français. Les ducs de Bretagne, de Bohême, d’Autriche, de Lorraine, embrassèrent le parti de Philippe de Valois qui obtint de Louis de Nevers l’expulsion des négociants anglais du comté de Flandre. Édouard se hâta alors d’interdire l’exportation, dans ce pays, des laines anglaises, et les Flamands, frappés dans la principale branche de leur industrie, se trouvèrent réduits à la plus affreuse misère. Les drapiers de Gand, de Bruges, d’Ypres, ne tardèrent pas à se soulever, sous la direction du brasseur Jacques Artevelt, et s’allièrent avec le roi d’Angleterre dont l’amitié était nécessaire à leur prospérité et leur permettait de résister aux usurpations de leur comte.

Édouard aborda sur les côtes de Flandre, en prenant la qualité de roi de France, que les Flamands s’empressèrent de lui reconnaître pour ne pas manquer à leurs devoirs féodaux (1337). Au printemps suivant, il débarqua à Anvers, dans l’espoir de soulever les Pays-Bas, et ne put engager aucune action générale. Après des dévastations inutiles, il surprit la flotte française, composée surtout de vaisseaux génois, et la détruisit presque complétement à la bataille de l’Écluse (1340). La médiation du pape Benoît XIII amena une trêve d’un an suivie d’une reprise des hostilités en Bretagne.

Depuis la mort de Jean III (1341), deux compétiteurs se disputaient ce duché, Charles de Blois, mari de Jeanne de Penthièvre, nièce au premier degré du défunt, et Jean de Montfort, frère cadet du duc trépassé. Le parlement, désireux de plaire au roi, prononça en faveur de Charles de Blois ; mais Jean de Montfort résolut de soutenir son droit par les armes, et, pour gagner l’appui du monarque anglais, le reconnut comme roi de France. La noblesse de Bretagne se partagea inégalement entre les deux rivaux, et cette guerre, qui dura vingt-quatre ans, couvrit de gloire deux femmes héroïques : Jeanne de Blois et Jeanne de Montfort. Ce fut au milieu de cette lutte terrible qu’eut lieu le combat des Trente, entre trente Bretons commandés par Jean de Beaumanoir, et trente Anglais ayant à leur tête Bemborough. Dans ce duel chevaleresque la victoire resta aux Bretons. Les prouesses accomplies de part et d’autre n’empêchèrent ni les cruautés, ni les perfidies qui étaient dans les mœurs du temps. Quinze gentilshommes du parti de Montfort s’étaient rendus à Paris pendant un armistice, pour prendre part à un tournoi, Philippe IV ordonna de les arrêter, et, sous prétexte d’intelligences avec l’Angleterre, les fit décapiter (1344). Au nombre de ces chevaliers égorgés se trouvait l’un des plus puissants seigneurs de Bretagne, Olivier de Clisson, que sa veuve vengea en faisant massacrer toute la garnison d’une forteresse royale dont elle s’était emparée.

Édouard, excité par Geoffroy d’Harcourt, parent de Clisson, jugea le moment opportun pour reprendre l’offensive, quoiqu’il eut perdu deux de ses plus utiles partisans, le comte de Hainaut, tué dans la Frise, et Jacques Artevelt, victime d’une insurrection populaire fomentée par quelques bourgeois de Gand, jaloux de la gloire que s’était acquise l’intègre et vaillant brasseur (1345).

Pendant que les Anglais, sous les ordres de Henry de Lancastre, comte de Derby, soumettaient le Périgord et s’avançaient jusqu’à Angoulême, Édouard débarqua en personne sur les côtes de Normandie, à la tête de trente-deux mille hommes, accompagné de son fils, âgé de quinze ans, le prince de Galles, et ravagea le royaume jusque sous les murs de Paris. Tandis qu’il revenait sur ses pas pour se ravitailler, Philippe, suivi de toute la noblesse de France, se mit à sa poursuite. Les Anglais se hâtèrent de passer la Somme, et, forcés d’accepter la bataille, se retranchèrent sur une colline, près de Crécy, dans le Ponthieu. Les Français, de beaucoup supérieurs par le nombre, se précipitèrent en aveugles sur l’ennemi qui s’était soigneusement fortifié. Ils se firent décimer par les archers anglais, soutenus par six bombardes, les premières qui figurèrent dans une bataille rangée. Philippe essaya vainement de rallier son armée, qui fut mise en plein déroute. Il perdit dans cette journée trente mille hommes, parmi lesquels onze princes, quatre-vingts barons et douze cents chevaliers (1346). Édouard alla mettre sur-le-champ le siége devant Calais, qui ne consentit à capituler qu’après onze mois de résistance.

Les habitants obtinrent la vie sauve, grâce au dévouement de six d’entre eux, ayant à leur tête Eustache de Saint Pierre, qui se livrèrent au vainqueur. Ils ne durent d’échapper à la mort qu’aux prières de la reine Philippa de Hainaut, venue au camp du roi d’Angleterre, son époux, pour lui annoncer la victoire qu’elle venait de remporter à Nevil’s-Cross, sur le roi d’Écosse. David Bruce avait été fait prisonnier, tandis qu’au Midi, Charles de Blois tombait aux mains du comte de Derby, au combat de la Roche-Derrien. Une trève de dix mois fut conclue et prolongée pendant six ans par la médiation du Saint-Siége. Les calamités de cette guerre étaient à peine suspendues qu’un nouveau fléau, la peste noire, ou peste de Florence, vint dévorer le tiers de la population de la France (1348). Le royaume fut encore désolé par les brigandages des soldats licenciés, réunis en compagnies qui dévastaient tout sur leur passage. Des fanatiques des deux sexes, convaincus que leurs souffrances étaient agréables à Dieu, commencèrent à parcourir les villes et les campagnes, maigres, hagards, demi-nus et déchirant leurs épaules à coups de fouet. Cette secte, qui reçut le nom de Flagellants, ne tarda pas à être exterminée par les ordres de l’Église.

Vers cette époque fut créé l’ordre de la Jarretière pour honorer la comtesse de Salisbury.

Au milieu de tant de désastres, Philippe de Valois acheta la seigneurie de Montpellier au dernier roi de Majorque, Jacques II (1348) et acquit d’Humbert II, le Viennois, qui fut dès-lors donné en apanage avec le titre de Dauphin, au fils aîné des rois de France (1349). Quelques années auparavant, la Papauté était entrée en possession du comtat venaissin, en achetant à la comtesse Jeanne de Provence les faubourgs et le territoire d’Avignon pour la somme de quatre-vingt mille florins d’or.

Philippe VI, dont les goûts luxueux absorbaient d’énormes ressources, eut recours à de nombreux expédients financiers. Il établit la vénalité des charges, vendit aux enchères les prévôtés et les autres magistratures investies du droit d’imposer des amendes, altéra les monnaies, autorisa ses commissaires en Languedoc à gracier tous les crimes privés, à anoblir tous les vilains, à légitimer tous les bâtards, à prix d’argent. Il créa l’impôt du vingtième denier sur la vente des marchandises, établit la gabelle qui affectait au fisc le monopole du sel, et mourut à Nogent le 22 août 1350, âgé de cinquante-huit ans. Il eut pour successeur son fils Jean, dit le Bon, surnom qu’il faut entendre dans le sens de vaillant.

Celui-ci commença par faire décapiter, sans jugement, le connétable d’Eu, confisqua les créances des marchands juifs et lombards, rendit dix-huit ordonnances pour falsifier le marc d’or qui monta de quatre à dix-sept livres pour retomber à quatre, et combla de biens l’espagnol Charles de la Cerda, ennemi personnel de son gendre, le roi de Navarre, Charles-le-Mauvais. Ce dernier surprit un jour le favori du roi en Normandie et le fit assassiner.

L’état des finances avait nécessité en 1351 une convocation des États-Généraux ; les subsides accordés après de vifs débats furent promptement gaspillés, et en 1355 Pierre de Laforêt, chancelier de France, réunit à Paris, dans la grand’Chambre du Parlement, les trois ordres présidés par Jean de Craon, archevêque de Reims, Étienne Marcel, prévôt des marchands et Gauthier de Brienne, duc d’Athènes. Les États-Généraux s’engagèrent à fournir trente mille hommes d’armes, c’est-à-dire près de cent cinquante mille combattants, et cinq millions de livres parisis pour solde d’une année, qui devaient être obtenus par une gabelle sur le sel et par une aide de huit deniers par livre sur le prix de toute chose vendue. En échange de ces concessions, ils voulurent que le montant de ces impôts, applicables à tous les ordres, restât entre les mains de leurs percepteurs. De plus, ils demandèrent l’abolition des monopoles et du droit de prise, avec faculté de résister par la force à ceux qui tenteraient de l’exercer ; ils exigèrent enfin la stabilité des valeurs monétaires, et en dernier lieu leur propre convocation annuelle. Bien que jamais une assemblée de la nation n’eût élevé de pareilles prétentions, le roi, contraint par la nécessité, y souscrivit pleinement. Toutefois, le mécontentement excité chez les contribuables par la gabelle et la taxe de huit deniers détermina les États, réunis de nouveau en mars 1356, à remplacer ces subsides par un impôt de cinq pour cent sur les revenus de chaque citoyen sans distinction de caste et de classe.

La haine de Jean pour Charles-le-Mauvais, depuis le meurtre du constable de la Cerda, s’était accrue en raison de l’opposition du roi de Navarre à la perception des derniers impôts. Informé que ce dernier était convié à la table du dauphin Charles, à Écouen, avec plusieurs autres seigneurs, Jean se rendit au festin, bien accompagné pénétra dans la salle où les convives étaient réunis et donna l’ordre de saisir le roi de Navarre. Malgré les supplications de son fils qui le conjurait de ne pas le déshonorer, Jean frappa lui-même de sa masse d’armes le comte d’Harcourt, qu’il fit enlever par ses soldats, en compagnie de trois autres seigneurs. Quant à Charles de Navarre il fut jeté en prison. Ces exécutions sommaires excitèrent une indignation légitime chez les parents des victimes et valurent de nouveaux alliés au roi d’Angleterre.

Le prince de Galles, appelé le Prince noir, à cause de la couleur de son armure, partit de Bordeaux avec deux mille hommes d’armes et six mille archers, et porta le ravage dans les riches provinces du Quercy, du Limousin, de l’Auvergne, du Berry jusqu’à Tours. Le roi de France quitte aussitôt la Normandie où un corps Anglais tentait une diversion, et se dirige sur le Poitou, afin de couper la retraite à l’ennemi. Le prince Noir manquant de vivres, n’ayant qu’un nombre de troupes trois fois moindre, offrit d’abandonner ses conquêtes, son butin, ses captifs et de ne point porter les armes contre son suzerain pendant sept ans. On lui demanda de se constituer prisonnier de guerre avec cent de ses chevaliers. Cette proposition rendit la bataille inévitable. Les Anglais réduits à huit mille combattants, se fortifièrent sur le plateau de Maupertuis, à quelques lieues de Poitiers ; la disette régnait dans leur camp, et il eut suffi de ne point les attaquer pour les vaincre par la famine. Jean qui commandait à soixante mille hommes, certain de la victoire, voulut combattre.

Il commença l’attaque en lançant un corps de trois cents cavaliers qui durent battre en retraite sous une grêle de flèches. Ce mouvement en arrière suffit pour produire la plus affreuse panique dans les deux premières divisions de l’armée française. Le Dauphin, deux de ses frères et le duc d’Orléans donnèrent l’exemple de la fuite, suivis de huit cents gentilshommes qui marchaient sous leurs bannières. La déroute précéda la bataille. Seule, la troisième division, commandée par le roi, qui avait à ses côtés son plus jeune fils Philippe, soutint le choc des Anglais menés en avant par le prince de Galles et Chandos. Jean, après s’être battu héroïquement, atteint de trois blessures, dut se rendre avec son fils. Onze mille Français restèrent sur le champ de bataille de Poitiers et le nombre des prisonniers dépassa celui des vainqueurs (19 septembre 1356). Le roi captif fut conduit à Bordeaux et de là à Londres, où Édouard lui fit l’accueil le plus courtois.

Le 1er octobre, le comte d’Armagnac, lieutenant du roi en Languedoc, écrivit aux magistrats des villes de son gouvernement :

« Chers amis,

Avec la plus grand tristesse et douleur de cœur qui arriver nous pust, vous faut assavoir qu’il y a huit jours que le roi mon seigneur se combattit avec le prince de Galles, et ainsi comme à Dieu a plu à souffrir, le roi mon seigneur a esté déconfit et est pris comme le meilleur chevalier qui fust ceste journée en son party, et est navré au visage de deux blessures. Monseigneur Phelip (Philippe) son dernier fils est pris avec luy. Monseigneur le duc de Normandie et monseigneur d’Anjou et de Poictiers et monseigneur le duc d’Orlians du commandement du roy monseigneur se sont sauvés, et le roi est ou sera dans trois jours à Bordeaux. »

Le Dauphin, nommé par son père lieutenant général du royaume, prit les rênes du gouvernement. Il s’était empressé de convoquer les États-Généraux (octobre 1356), mais il s’émut bientôt des prétentions des députés et parvint à les congédier. Cependant, comme l’altération des monnaies n’offrait qu’une ressource insuffisante, il dut se résoudre à les réunir de nouveau le 5 février 1357. La nouvelle assemblée, moins nombreuse que la précédente, se montra plus ardente encore. L’évêque de Laon, Robert le Coq, porta la parole pour le clergé, Jean de Pecquigny pour la noblesse, Étienne Marcel pour le tiers État. Le prévôt des marchands de Paris s’était acquis une grande popularité par l’énergie de son caractère et par la sagesse de son administration. À la nouvelle des désastres de la guerre, il avait promptement ranimé le courage des Parisiens, relevé et complété les fortifications de la ville, organisé militairement les citoyens et établi partout des chaînes de fer pour barricader les rues. Il rédigea avec Robert le Coq un cahier de doléances, que le Dauphin dut approuver, pour obtenir les subsides et les troupes dont il avait besoin. Il fut forcé d’accepter l’éloignement de vingt-deux ministres ou serviteurs de la couronne, d’abandonner la levée des impôts aux délégués des États, de s’interdire toute falsification des monnaies, tout détournement du trésor, tout rachat de crimes ; de renoncer à la vente des offices, des judicatures, et d’autoriser la formation d’un conseil de la couronne, composé de trente-six membres élus par les députés des trois ordres.

Pendant que les États-Généraux cherchaient à obtenir pour la nation ces réformes importantes, les campagnes étaient dans la plus déplorable situation. Les seigneurs pris à la bataille de Poitiers, relâchés en général sur parole, employaient jusqu’à la torture pour arracher l’argent nécessaire à leur rançon. Écrasés sous les impôts et sans cesse pillés par les soldats débandés, les laboureurs ne pouvaient plus cultiver la terre et n’échappaient à l’oppression des barons que pour mourir de faim. Une trève de deux ans, conclue avec l’Angleterre, n’empêcha pas les aventuriers de porter la dévastation en tous lieux, et les paysans n’eurent plus d’autre ressource pour vivre que le vagabondage.

Fatigué du contrôle des trente-six commissaires, le Dauphin leur défendit de s’assembler et déclara qu’il entendait gouverner seul. Peu après, Charles-le-Mauvais, tiré de prison, fut investi du commandement militaire de Paris par le peuple charmé de ses harangues libérales. Dans l’impossibilité d’obtenir amiablement l’exécution des promesses faites aux États par le lieutenant général du royaume, Étienne Marcel se décida à user de procédés moins pacifiques. Après avoir donné aux bourgeois armés, pour signe de ralliement, un chaperon mi parti rouge et bleu, il envahit le palais du Dauphin qu’il coiffa des couleurs parisiennes, ordonna à ses hommes d’arrêter le maréchal de Champagne et celui de Normandie qu’il fit exécuter, et contraignit Charles de ratifier publiquement le meurtre de ces deux officiers.

Cet acte violent remplit la noblesse de colère et d’inquiétude, et l’influence considérable du prévôt des marchands suscita de jalouses inimitiés parmi les bourgeois eux-mêmes. Les députés des États consentirent à se transférer à Compiègne, sur la convocation du Dauphin qui, entouré de sept mille gentilshommes, se mit à ravager les environs de Paris. C’était plus qu’il n’en fallait pour mettre le comble aux maux du peuple des campagnes, que les nobles avaient coutume de désigner, par dérision, sous le nom de Jacques Bonhomme. Poussés au désespoir, les paysans se soulevèrent avec la volonté de tirer vengeance des outrages dont on les abreuvait depuis si longtemps.

La Jacquerie, ou la Révolte des paysans, commença par l’incendie et le pillage des châteaux et le meurtre des seigneurs de tout rang. Cette insurrection, qui ne dura que quinze jours, eut surtout pour théâtre l’Île-de-France et fut bientôt réprimée. De tous côtés on se rua sur les Jacques, et les nobles, presqu’invulnérables sous leurs armures de fer, n’eurent pas grand’peine à exterminer ces furieux mal armés et demi-nus (1358). Ce massacre auquel prit part le roi de Navarre, jeta la désunion dans la commune de Paris que le Dauphin venait d’investir avec une nombreuse armée. Étienne Marcel voulut rappeler Charles-le-Mauvais et le faire rentrer dans la ville. Au moment où il se disposait à lui ouvrir la porte Saint-Denis, dans la nuit du 31 juillet, l’échevin Maillard, ennemi personnel du prévôt des marchands, le tua d’un coup de hache d’armes. Le Dauphin revint en vainqueur et signala son retour par une énergique répression.

Cette guerre civile était à peine apaisée, que Jean, fatigué du séjour forcé de Windsor, traitait avec le roi d’Angleterre en lui cédant la moitié de la France avec quatre millions d’écus d’or pour rançon. Les États-Généraux de 1359 (mai et juin), convoqués par le régent, déclarèrent ce traité inadmissible et le rejetèrent à l’unanimité. Édouard III rentra en France par Calais et ravagea pendant six mois la Picardie, la Champagne et la Bourgogne, sans rencontrer aucun ennemi. Lorsque son armée fut décimée par la fatigue et la famine il consentit à faire la paix. Le traité de Brétigny lui accorda la souveraineté directe de ses possessions, et une somme de trois millions d’écus d’or, payables en six mois, pour la rançon du roi (1360). Jean, délivré, accorda, moyennant cent mille florins, sa fille à Galéas Visconti de Milan, et s’empressa d’aliéner, en faveur de son quatrième fils, Philippe-le-Hardi, le grand fief de Bourgogne, qui, par l’extinction de la première maison ducale, venait d’échoir à la couronne. Il méditait de s’unir au roi de Chypre dans une nouvelle croisade, lorsqu’il apprit que le duc d’Anjou, son troisième fils, s’était enfui d’Angleterre où il l’avait laissé comme otage. Jean ne voulut pas paraître complice d’un acte contraire à l’honneur et retourna se mettre au pouvoir d’Édouard III. Il mourut prisonnier en 1364.

Charles V, dit le Sage, gouvernait déjà la France depuis huit ans quand il fut sacré roi. Il maintint la paix avec les Anglais, et fit attaquer le roi de Navarre dans ses possessions de Normandie. Les villes de Mantes et de Meulan furent enlevées par Boucicault ; Bertrand du Guesclin battit à Cocherel les aventuriers à la solde du Navarrais et fit prisonnier le captal de Buch, célèbre capitaine gascon qui les commandait (1364). Le nouveau roi fut moins heureux en Bretagne et dut consentir au traité de Guérande par lequel Jean V de Montfort reçut l’investiture du duché, après la défaite et la prise de du Guesclin, à Auray. Les bandes de routiers, qu’on nomma les Grandes Compagnies, continuant à désoler le royaume, Charles V songea à s’en délivrer en les occupant ailleurs, et chargea du Guesclin, dont il avait payé la rançon, de les conduire en Espagne pour soutenir Henri de Transtamare, frère naturel de Pierre-le-Cruel, roi de Castille.

Ce royaume, profondément troublé pendant la régence de Marie de Molina, avait retrouvé quelque tranquillité intérieure à la majorité de Ferdinand IV, qui chercha dans la guerre contre les Maures un dérivatif aux discordes de ses barons. Il enleva Gibraltar au souverain de Grenade, Muhamad III, et reçut du successeur de ce dernier, Al Nasser (le défenseur), cinq mille doblas d’or pour abandonner le siége d’Algeziras (1309). La minorité d’Alphonse XI, le Justicier, qui avait succédé à Ferdinand IV (1312), permit aux Maures de se relever, sous Ismayl, et de reprendre aux Espagnols, sous Muhamad IV, la place de Gibraltar, qui tomba au pouvoir de l’émyr de Fez, Aboul-Hassau (1330). Celui-ci conçut alors le projet de reconstituer en Espagne l’ancien empire des Almorravides. Il fit prêcher la guerre sainte et débarqua dans la Péninsule, à la tête de quatre cent cinquante mille Berbères, suivant l’estimation hyperbolique des chroniqueurs chrétiens. Le danger de cette invasion Merynyde unit tous les monarques espagnols pour la défense commune. Alphonse IX de Castille et le roi de Portugal à la tête de soixante mille hommes, marchèrent au secours de Tarifa et rencontrèrent les Maures au passage du Guadacelito (El rio Salado). Les deux armées se heurtèrent le 30 octobre 1340, et les Musulmans promptement enfoncés laissèrent deux cent mille cadavres sur le champ de bataille. L’émyr d’Afrique, Aboul-Hassan, et celui de Grenade, Youzef, ne parvinrent que difficilement à regagner leurs États. Les Castillans s’emparèrent de l’Île Verte, et, après la capitulation d’Algeziras, Alphonse IX reçut de nouveau l’hommage de vassalité du roi Grenadin, à qui il accorda une trève de dix ans, sous condition d’un tribut annuel de douze mille doblas d’or (1343).

Youzef profita de la paix pour améliorer les lois et l’administration de son royaume, augmenter ou embellir les monuments publics et multiplier les écoles, dont il rendit l’enseignement uniforme. Les intrigues sanglantes qui ébranlaient le trône islamite d’Afrique poussèrent Alphonse XI à rompre la trêve convenue, pour attaquer Gibraltar (1349). Il mourut de la peste au siége de cette place ; et, quatre ans après, Youzef, assassiné par un fou, laissait le pouvoir à son fils, Muhamad V. Un usurpateur, Abou-Saïd, le chassa de l’Alhambrâ et du trône, et tous deux réclamèrent l’appui de leur suzerain, le nouveau roi de Castille, Pierre Ier, surnommé le Cruel par les nobles et le Justicier par le peuple. Abou-Saïd ayant eu l’imprudence de se présenter à Séville, couvert de pierreries et suivi d’un cortège magnifique, le roi l’accueillit pompeusement à l’Alcazar, et, au milieu de la nuit, le fit arrêter avec tous les siens. Cette perfidie lui livra toutes les richesses de ses hôtes, qui furent égorgés le lendemain (1362). La mort de l’usurpateur rendit à Muhamad la possession de Grenade.

Pierre le Cruel, aigri par les trahisons, croyait trouver la justification de toutes ses férocités dans les dangers que lui créaient ses grands vassaux, poussés à la révolte par leur propre ambition ou par les intrigues de Pierre IV d’Aragon. Celui-ci, qui avait déjà dépouillé le roi de Majorque, nourrissait le dessein de joindre une partie de la Castille à ses États de Barcelone, de Valence et d’Aragon. Il s’était fait le protecteur de Henri de Transtamare, fils naturel d’Alphonse XI, qui ne cessait de fomenter des révoltes dans le royaume de son frère. L’aristocratie, moins féodale en Castille qu’en Aragon, se prêtait volontiers à la rébellion, dans le but d’accroître ses prérogatives. En Castille les riches-hommes (ricos hombres), grands seigneurs terriens, entraînaient facilement les simples chevaliers nobles, caballeros ou hidalgos, de sorte que le suzerain ne trouvait d’appui que dans la classe des pecheros, citoyens des villes qui avaient l’honneur de payer l’impôt. Les riches-hommes d’Aragon avaient, au-dessous d’eux, une classe secondaire de vassaux nommés mesnadaires ; après ceux-ci venaient les infanzones, simples gentilshommes, et enfin les roturiers, bourgeois et vilains. Les priviléges municipaux existaient depuis le XIe siècle, et beaucoup de villes avaient successivement obtenu des fueros ou chartes de libertés, dont elles jouissaient sous l’active surveillance d’un regidor, représentant du pouvoir royal.

Les Cortès, assemblées du royaume, auxquelles participèrent, dès 1169, les mandataires des villes, votaient les impôts et exerçaient un certain contrôle sur l’administration de l’État. Sarragosse, Valence, Barcelone avaient des assemblées séparées, et le roi d’Aragon, dans certains cas juridiques, relevait d’un grand justicier (justiza). Les habitants de la Catalogne, dont l’intelligente activité, avait déjà réalisé une civilisation supérieure, possédaient depuis le XIIIe siècle un code de coutumes maritimes et commerciales (Consolato del mar), qui régissait toutes les transactions des contrées méridionales, et dont le plan servit de modèle aux lois d’Oleron et aux ordonnances de Wisby. Redevables de leur prospérité à leur goût pour la navigation, les Catalans, comme les Gênois, firent, des premiers, usage de la boussole apportée à l’Europe par les Arabes et déjà connue des Chinois.

La guerre qui durait entre la Castille et l’Aragon depuis 1358 se poursuivait avec des alternatives de succès et de revers, et n’était suspendue par des traités de paix perpétuelle que pour être reprise avec plus d’acharnement. Pierre le Cruel, trahi plusieurs fois par ses plus proches parents, était en proie à toutes les fureurs de la défiance. Terrible pour ceux de ses sujets qu’il soupçonnait, il fit massacrer en sa présence le grand-maître de Saint-Jacques, un de ses frères naturels, son cousin Juan, le grand-maître de Calatrava, et bon nombre de puissants seigneurs. Quelques-uns de ses vassaux rebelles s’étant réfugiés en Portugal, Pierre proposa au roi de ce pays, Pèdre, surnommé aussi le Cruel, d’échanger les proscrits castillans contre les assassins d’Inès de Castro, que ce prince avait épousée secrètement, et dont son père, Alphonse IV, avait autorisé le meurtre en 1355. Don Pèdre accepta joyeusement le marché et tint enfin entre ses mains Alvaro Gonsalvez et Pedro Coelho, assassins de la femme qu’il avait éperdûment aimée. Il soumit les coupables à de savantes tortures et on put leur arracher le cœur tandis qu’ils respiraient encore (1360). Leurs cadavres furent brûlés en place publique et leurs cendres jetées au vent par le bourreau. Don Pèdre ne se contenta pas de cet hommage sanglant à la mémoire d’Inès ; il la fit exhumer à Coïmbre, la plaça sur un trône, revêtue du costume royal et la tête ornée du diadème. À la suite de l’amant inconsolé, tous les grands du royaume durent s’incliner devant ce cadavre, baiser sa main glacée et rendre à cette reine morte les actes de respect dont on l’avait frustrée de son vivant. Le monastère d’Alcobaça, sépulture des rois portugais, reçut les restes de celle dont Camoëns a immortalisé le nom.

L’un des complices de l’assassinat d’Inès, Diego Lopez Pacheco, échappa aux recherches du roi de Castille qui n’en obtint pas moins les réfugiés redemandés au roi de Portugal. Enfin, Pierre le Cruel se débarrassa de la reine Blanche de Bourbon, sa femme, qu’il séquestrait depuis huit ans, et dont la place était remplie par Maria de Padilla. Ce fut ce meurtre qui servit de prétexte au roi de France pour donner son concours au comte Henri de Transtamare.

Duguesclin dirigea les grandes compagnies vers les Pyrénées. En passant devant Avignon, ces bandes s’arrêtèrent un instant pour recevoir l’absolution de leurs péchés et un secours de deux cent mille livres. À la tête de ces trente mille soldats, Duguesclin eut bientôt placé la couronne sur le front de Transtamare (1366). Obligé de fuir, Pierre demanda l’appui du prince Noir, qui accourut avec d’autres aventuriers. À la bataille de Najera ou de Navarette, le prince anglais vainquit le chef breton, le fit prisonnier et rendit la Castille à son protégé (1367). L’année suivante Henri de Transtamare recommença la lutte, soutenu par Duguesclin, dont la rançon de cent mille florins d’or avait été payée par Charles V. Battu le 14 mars 1368 et forcé de se jeter dans Montiel, Pierre le Cruel tomba dans un guet-apens en voulant quitter le château, et fut conduit dans la tente du général français. Henri survint tout à coup, et, après un échange de paroles outrageantes, les deux frères se jetèrent l’un sur l’autre et roulèrent à terre. Pierre avait le dessus et allait peut-être étouffer son rival, lorsqu’un page, ou Duguesclin lui-même, le tira violemment par la jambe, et permit ainsi à Transtamare de dégager son poignard et de lui trouer la poitrine. Le bâtard d’Alphonse XI monta sur le trône de Castille (1369).

Muhamad V profita de ces rivalités pour détruire Algeziras, et conclut avec le nouveau roi chrétien une trêve qui donna aux Musulmans une paix de plus de vingt années (1370). Ce fut l’époque la plus brillante du royaume de Grenade, enrichi par son immense commerce et son agriculture florissante. À la mort de Henri de Transtamare (1379), la trêve fut renouvelée avec son successeur, Jean Ier. Ce prince laissa les Maures tranquilles pour guerroyer contre le Portugal, où s’éteignit en 1383 la lignée légitime de la maison de Bourgogne. Le chef d’une branche bâtarde Juan d’Avis, mis en possession de la couronne, battit les Castillans à Aljubarotta (1385), et l’indépendance du royaume portugais n’eut plus de dangers à courir. Le successeur de Jean Ier de Castille, Henri III le Malade (El Enfermo), eut l’énergie d’arrêter les usurpations continuelles de ses vassaux (1390). La paix s’était maintenue avec les Maures sous Youzef, qui avait succédé à Muhamad V en 1391 ; mais une guerre assez vive se ralluma à l’avènement du second fils de Youzef, Muhamad VI (1396), sans donner lieu toutefois à aucun fait éclatant.

L’expédition contre la Castille avait délivré la France de la plupart des grandes compagnies. Cependant beaucoup de ces aventuriers étaient revenus en Guyenne, et le prince Noir, ne pouvant leur payer la solde promise, leur accorda en compensation le pillage des provinces voisines. Le luxe excessif du prince anglais l’avait contraint d’imposer lourdement ses sujets d’Aquitaine dont le mécontentement croissait chaque jour et gagnait la noblesse. Une taxe de vingt sols par feu porta le comble à l’irritation. Les seigneurs de Guyenne refusèrent de payer et en appelèrent au jugement du roi de France qui s’empressa d’embrasser leur cause. Cité devant le Parlement de Paris, le prince Noir répondit qu’il s’y rendrait à la tête de soixante mille hommes, et les hostilités recommencèrent. Dans la crainte de renouveler les désastres de Crécy et de Poitiers, Charles V interdit à ses généraux toute bataille rangée et leur ordonna de harceler l’ennemi, de jeter des garnisons dans les places menacées et d’occuper sans bruit les contrées traversées par les Anglais. Cette tactique fut si rigoureusement observée, que l’armée anglaise, commandée par le duc de Lancaster, put ravager la France, sans rencontrer d’ennemis, de Calais à Bordeaux, où elle arriva épuisée, débandée, presque détruite par les maladies, la fatigue et la disette (1373). Le prince Noir était également entré en campagne et avait repris Limoges, dont tous les habitants furent massacrés ; mais ce fut son dernier exploit ; atteint d’une maladie de langueur depuis son retour d’Espagne, il dut rentrer en Angleterre, où il mourut le 8 juin 1376. Son fils Richard, âgé de dix ans, fut acclamé comme héritier présomptif de la Couronne.

À la fin de l’année 1373, le roi de France se retrouvait en possession du Quercy, du Rouergue, de la Saintonge, de l’Angoumois et du Poitou. La conquête de cette dernière province avait suivi le combat de Chizey, où le connétable Du Guesclin, avec quatorze cents hommes culbuta sept mille Anglais. L’illustre Chandos, connétable de Guyenne, avait péri dans la bataille, et son successeur, le captal de Buch, était prisonnier dans la tour du Temple où il termina ses jours. Tandis que l’amiral castillan, Boccanegra, battait la flotte d’Édouard III devant la Rochelle, Du Guesclin poursuivait les bandes du routier Robert Knoll jusqu’en Bretagne, où le duc Jean de Montfort n’avait cessé de favoriser la cause de l’Angleterre. À l’arrivée du connétable et de son ami Olivier de Clisson, leurs compatriotes au service de Charles V, les Bretons embrassèrent la cause de leur suzerain, expulsèrent leur duc et ne laissèrent que Brest aux mains des Anglais.

Les résultats désastreux de ces expéditions déterminèrent Édouard III à demander une trêve qui se prolongea trois ans. Le 21 juin 1377, le vieux roi d’Angleterre expira au château de Sheney, laissant la couronne à son petit-fils, Richard II, dont la tutelle fut confiée à ses trois oncles, les ducs de Lancaster, d’York et de Glocester.

Sous le règne d’Édouard III, par un statut promulgué en 1362, la langue française, employée jusqu’alors dans les affaires officielles, fut remplacée par la langue anglaise formée du mélange de l’ancien idiome anglo-saxon et du franco-normand. Les premiers monuments de la nouvelle langue avaient déjà paru : la chronique du moine Robert de Glocester, les poèmes de Lawrence Minot, de Guillaume Langland, de Gower et enfin de Chaucer, l’ami du duc de Lancaster, oncle de Richard, et qui est regardé comme le père de la littérature anglaise. L’éloquence eut l’occasion de naître dans le Parlement, qui fut définitivement séparé en deux Chambres : la Chambre Haute ou des Lords, la Chambre Basse ou des Communes, dont le premier speaker (orateur), Pierre de la More, fut nommé en 1377.

La minorité du nouveau roi permit à Charles V de rompre la trêve et de profiter de son alliance avec les Écossais et les Castillans pour conquérir la Guyenne. Les Anglais n’essuyèrent que des revers et ne conservèrent de leurs conquêtes que Calais, Brest, Cherbourg, Bayonne et Bordeaux, à la fin de la première période de la guerre de cent ans, qui resta comme suspendue jusqu’en 1415. Le roi de France put alors se livrer à tous ses ressentiments contre le roi de Navarre, à qui il enleva Évreux et Montpellier. Il voulut aussi confisquer la Bretagne au profit de la couronne, mais toute la noblesse de cette province se confédéra à Rennes en 1379, rappela Jean V de Montfort et, avec le secours d’une armée anglaise commandée par le comte de Buckingham, sut maintenir son indépendance. Deux mois après la mort de Du Guesclin, Charles V expira à Vincennes le 16 septembre 1380. Sous son règne, les États généraux convoqués une seule fois (mai 1369), furent remplacés par des Assemblées de notables choisis par le roi. Il accorda au Parlement le droit de pourvoir lui-même aux places vacantes, institua les Lits de justice, régla les apanages des princes du sang et fixa à treize ans révolus la majorité des rois de France. Il fut le véritable fondateur de la Bibliothèque royale où il rassembla neuf cents volumes, et favorisa les lettres qu’illustrèrent Christine de Pisan et Jehan Froissart, le chroniqueur pittoresque et partial.

Peu de temps avant la mort de Charles V avait éclaté le grand schisme d’Occident (1378) qui divisa la papauté en deux tiares rivales et ébranla l’autorité de l’Église catholique. Depuis la translation du Saint-Siége à Avignon, les Souverains Pontifes étaient devenus les instruments des rois de France. Pendant la captivité de Babylone, la Papauté, obligée de renoncer à la domination universelle, crut qu’elle pouvait encore régner au moyen des richesses. Outre la vénalité des principales charges de l’Église, le trafic des indulgences servit à remplir le trésor apostolique. Jean XXII ne se contenta pas de ces ressources et voulut s’adjuger la première année du revenu des bénéfices vacants en créant les Annates. Son successeur Benoît XII trouva dans les caisses pontificales vingt-cinq millions de florins d’or et légua la tiare à Clément VI qui, en 1343, avança de cinquante ans le jubilé établi par Boniface VIII, afin d’en toucher plus tôt les énormes profits. Cette cour d’Avignon, bien éloignée des hautes visées d’un Grégoire VII et d’un Innocent III, était ainsi caractérisée par le poëte Pétrarque dans ses lettres sine titulo : « On trouve ici tout ce qu’on peut imaginer de confusion, de ténèbres et d’horreur ; c’est ici la demeure des Larves et des Lémures. » Il est juste pourtant de reconnaître que l’enseignement des universités, la jurisprudence canonique et civile, l’étude de la géographie et des langues favorisée par les missions asiatiques, doivent beaucoup à ces papes gascons et limousins, qui se succèdent dans leur ville pontificale d’Avignon. La longue confiscation de la papauté au profit d’une nation, ne fut point perdue pour l’avancement des connaissances humaines.

Comme Dante, mort en 1321, Pétrarque était convaincu que l’Empire romain pouvait renaître et donner la paix à l’Italie. Un jour il put croire que ce rêve était réalisé, car le monde apprenait qu’à la voix de Rienzi l’antique république venait de revivre. Ce Romain, en effet, nommé Gabrini, ou Cola di Rienzi, fils d’un cabaretier, voulut sauver son pays de l’oppression que la noblesse faisait peser sur le peuple. Député à Avignon par ses concitoyens, il alla supplier le pape Clément VI de revenir dans la Ville Éternelle pour mettre un terme à la tyrannie des seigneurs. Sur le refus du Pontife, il rentra à Rome, convoqua le peuple au Capitole, le 20 mai 1347, l’entraîna par sa parole ardente, chassa les nobles de la ville et se fit proclamer tribun du peuple pour rétablissement du buono stato. Il apporta dans ses actes tant de sagesse, de prévoyance, de justice, que le Pape le félicita de cette révolution, qu’acclamèrent avec enthousiasme les républiques de Toscane et de Romagne et les principautés de Lombardie. Pétrarque écrivit au tribun des lettres pleines d’admiration et salua dans ses vers l’affranchissement du monde. Bientôt cependant Rienzi mécontenta par son orgueil ses propres partisans et s’aliéna ceux du Saint-Siége, en les privant de toute participation aux affaires. Au bout de sept mois les nobles réussirent à opérer une contre-révolution et à expulser le libérateur plébéien, qui chercha un asile en Allemagne, d’où l’empereur Charles IV l’expédia à Clément VI.

Le proscrit, qui s’était intitulé chevalier du Saint-Esprit et Protecteur de l’Italie, fut épargné par le Pontife qui l’avait pourtant déclaré traître et hérétique. Innocent VI, successeur de Clément, irrité de l’insolence intolérable des nobles romains, leur renvoya Rienzi. Celui-ci parvint à les chasser de nouveau, en 1354, et se fit décerner le titre de sénateur. Par son faste et ses imprudences, il ne tarda pas à s’aliéner définitivement la classe populaire dont on n’excite jamais impunément les appétits. À l’instigation de l’aristocratie, le peuple oublieux s’insurgea contre son ancien favori qui lui paraissait un oppresseur. Rienzi parla près d’une heure à la foule furieuse, que son éloquence dominait et qui peut-être allait encore l’acclamer, lorsqu’un valet de la famille Colonna survint et plongea son épée dans la poitrine du tribun.

Cependant les États de l’Église rentrèrent, de 1354 à 1360, sous l’autorité d’Innocent VI ; mais la tyrannie des légats du Saint-Siége détacha peu à peu de la cause pontificale toutes les villes reconquises qui retombèrent sous le joug de leurs seigneurs. Les dernières apparitions des monarques allemands, Henry VII, Louis de Bavière, Jean de Bohême, Charles IV, marquèrent le déclin de la puissance impériale, et l’Italie tomba dans une désorganisation politique de plus en plus complète. De toutes parts les cités se débattaient pour rester indépendantes et ne secouaient la tyrannie d’une famille que pour subir celle d’une autre. À Pise s’intrônisaient, en 1314 les Uguccione della Faggiulo, à Lucques en 1316 les Castruccio Castracani, à Padoue en 1318 les Carrara, à Mantoue en 1328 les Gonzaga, à Ferrare en 1208 les d’Este, à Bologne en 1337 les Pepoli. La rivalité maritime et commerciale de Venise et de Gênes ne cessait d’entretenir entre les deux républiques des luttes acharnées qui aboutirent à la terrible guerre, dite de Chiozza (1370). D’abord vaincus et refoulés dans leurs lagunes, les Vénitiens, ayant à leur tête l’amiral Pisani, reprirent le dessus et détruisirent la flotte génoise commandée par Lucien Doria.

Dans la Lombardie les Visconti avaient étendu leur domination à Tortone, à Alexandrie, à Crémone, et, malgré de vives résistances, persistaient dans leurs plans de conquêtes. En 1395, Jean Galéas Visconti obtint de l’empereur Wenceslas l’investiture du duché de Milan, s’empara de Sienne, en 1399, et de Perugia en 1400.

À Florence, où le pouvoir était resté aux mains de la grosse bourgeoisie Guelfe, pendant la première moitié du XIVe siècle, les nobles avaient insensiblement réussi à se faire élire aux principales magistratures. Afin de détruire l’influence renaissante de l’aristocratie, les bourgeois, appuyés sur les arts mineurs, n’hésitèrent pas, dans l’été de 1378, à déchaîner une révolution qu’ils comptaient maîtriser à leur gré. Sylvestre de Médicis, alors gonfalonier de justice, provoqua le mouvement et groupa autour de lui tous les enrichis de sa catégorie, impatients de se soustraire à la domination restaurée de la noblesse. Le peuple, poussé à l’insurrection, incendia les maisons patriciennes, surtout celles des Albizzi, obtint l’abolition de l’éligibilité des nobles et imposa la déposition de tous les magistrats. Victorieuse jusque-là, la bourgeoisie fut tout à coup effrayée de ce triomphe, car elle s’aperçut que les hommes des petits métiers songeaient à en tirer profit pour eux-mêmes. Ces ouvriers, cardeurs, laveurs, peigneurs de laine, que par dérision les riches appelaient ciompi (compères), étaient tenus en dehors de la hiérarchie industrielle de Florence. Ils voulurent jouir des droits de leurs concitoyens, et, sur le refus des Guelfes parvenus, recommencèrent l’émeute. Ils assaillirent le palais de la seigneurie, l’emportèrent et proclamèrent leur chef, Michel Lando, ouvrier cardeur, gonfalonier de justice et podestat. Celui-ci composa un gouvernement de neuf membres dont trois furent choisis dans le petit peuple ; mais, voulant se concilier l’esprit des autres classes, il se montra opposé aux mesures financières réclamées par les Ciompi : suppression de toutes poursuites pour une dette moindre de cinquante florins, progression de l’impôt, abolition de la rente des fonds empruntés par l’État, et remboursement du capital en douze années. Convaincus que leur chef les trahissait pour faire cause commune avec leurs ennemis, les petits métiers reprirent bientôt les armes et coururent attaquer le palais de la Seigneurie. Michel Lando, à cheval, la bannière de la justice à la main, suivi de la plupart des bourgeois qui l’appelaient leur sauveur, favorisé d’ailleurs par les divisions des classes inférieures, attaqua les insurgés, ses amis de la veille, et les mit en pleine déroute. Les Ciompi qui ne purent s’enfuir de la ville furent exterminés et leurs adhérents condamnés à l’exil ou à la mort. Quand toute cause de danger eut disparu, les vainqueurs songèrent au Plébéien naïf à qui ils devaient la victoire et le récompensèrent par la proscription.

Au milieu de cette décadence politique, les lettres, les arts, les sciences, l’industrie s’élevaient au-dessus de toutes les querelles et plaçaient l’Italie du moyen-âge à la tête de la civilisation européenne. Après avoir eu la gloire de donner au monde l’incomparable poëte de la Divine Comédie, l’Italie produisit l’auteur idéaliste et passionné des Canzoni, Pétrarque d’Arrezzo (1304-1374), et le Florentin Boccace (1313-1375), le père de la prose italienne. Autour de ces trois hommes illustres, la poésie fut encore dignement représentée par Guido Cavalcanti, Antonio de Ferrara, Sennuccio de Bene, Antonio Pulci ; la prose par Franco Sacchetti, Ser Giovanni, Bosone da Gubbio, Jacopo Passavanti, Domenico Cavalca, Angelo Pandolfini ; l’histoire par Matteo Spinelli, Francesco Malespini, Donato Velluti, Coppo Stefani, Monaldi, et particulièrement Villani, son frère Matteo et son neveu Filippo ; l’architecture par fra Giocondo, Battista Alberti, Arnoldo di Lapo et le grand Filippo Brunelleschi, né en 1375 ; la peinture par Giotto, élève de Cimabuë, par Franco Bolognese, Avanzo, Orcagna, Simone de Martino, le mystique fra Angelico de Fiesole, la sculpture et la plastique par Giovanni Pisano, Andrea Pisano, Giovanni Balduccio, Can della Scala, Bonino da Campione ; l’érudition par Bracciolini, Barthole, Leonardo Bruni, Marco Polo et cent autres. La plupart des souverains de la Péninsule favorisèrent le développement des lettres et des arts, et plusieurs eurent l’honneur de vivre dans l’intimité des poëtes et des savants. Les princes si éclairés de la famille des Hohenstaufen avaient créé les premiers dans leur royaume de Naples une véritable cour de lettrés, et leurs successeurs de la maison de France, en s’emparant de ce pays, héritèrent du même goût pour les œuvres de l’esprit. Robert Ier, petit-fils de Charles d’Anjou, employa les instances les plus amicales pour déterminer Pétrarque à venir habiter Naples. Peu désireux de troubler son long règne pacifique (1309-1343), ce roi refusa la possession de la Sicile que les souverains d’Aragon continuèrent de gouverner et à laquelle ils ajoutèrent la conquête de la Sardaigne. À Robert succéda sa petite fille, Jeanne Ire, mariée à son cousin André de Hongrie, issu d’une branche collatérale de sa famille dont le chef, Charobert, avait été récemment le fondateur de la dynastie angevine qui régna quelque temps sur la nation des Magyares.

Amoureuse d’art et d’aventures, la reine Jeanne dut à la légèreté de ses mœurs d’être accusée, plutôt que convaincue de toutes sortes de débordements et de crimes. Après l’assassinat de son premier mari, qu’on lui attribua, elle épousa Louis de Tarente, et, à la mort de ce dernier (1352), le comte de Roussillon et de Cerdagne, Jacques d’Aragon. Veuve une quatrième fois, elle célébra de nouvelles noces avec un condottiere de la famille d’Este, Otton de Brunswick (1376), union qui mécontenta gravement son cousin Charles de Duras, fils du roi de Hongrie, qu’elle avait adopté pour son héritier. À la fin du pontificat de Grégoire XI, qui était rentré à Rome en 1376, mettant fin, à la prière de Catherine de Sienne, à la captivité de Babylone, Jeanne prit sous sa protection les cardinaux français et italiens réunis à Fondi pour protester contre l’élection de l’archevêque de Bari qui avait adopté le nom d’Urbain VI. Ce nouveau conclave élut un pape français, le cardinal de Genève, sous le nom de Clément VII, dont le siége fut réinstallé à Avignon, et le grand schisme d’Occident commença (1378). L’Angleterre, la Hongrie, l’Allemagne, la Hollande, la Bohême, l’Italie, moins Naples, reconnurent Urbain, tandis que Clément recevait la soumission de la France, de l’Espagne, de l’Écosse, de la Savoie et de la Lorraine. Urbain VI excommunia Jeanne de Naples et chargea Charles de Duras de la dépouiller de la couronne. La reine chercha l’appui de la France, en choisissant pour héritier Louis, duc d’Anjou, frère de Charles V et oncle du nouveau roi Charles VI. Cette mesure provoqua la révolte de ses sujets, et Charles de Duras, vainqueur d’Otton de Brunswick, s’empara de Naples et de sa souveraine. À la nouvelle de l’arrivée de Louis d’Anjou, il résolut de se débarrasser de Jeanne et la fit étouffer entre deux matelas, au château de Muso, dans la Basilicate (1382). Maître du trône par ce meurtre, il exerça promptement une grande influence dans la Péninsule et eut pour successeur en 1386, son fils Ladislas, dont le règne prépara la complète désorganisation du royaume napolitain. Charles de Duras n’avait pas eu à combattre Louis d’Anjou qui, parvenu dans la Capitanate avec soixante mille hommes, vit son armée entièrement détruite par une épidémie et mourut lui-même à Bari (1384).

La triste fin de ce prince n’excita que de médiocres regrets chez les populations françaises que les deux autres oncles du roi, le duc de Berry, le duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi, et lui-même, avaient frappées de taxes exorbitantes. Des révoltes avaient éclaté dans le Poitou, le Languedoc, le Limousin, l’Auvergne, ainsi que dans les grandes communes de Flandre et du nord de la France. Les habitants de Paris, à bout de patience, coururent à l’hôtel de ville où ils ne trouvèrent pour armes que des maillets de plomb, d’où le nom de Maillotins, massacrèrent les collecteurs de l’impôt et s’organisèrent pour une longue résistance. En Flandre, le comte Louis, chassé par ses sujets, obtint l’appui de son jeune souverain qui venait d’être émancipé. Charles VI, suivi du connétable Olivier de Clisson et d’une grande partie de sa noblesse, marcha contre les milices flamandes et les extermina à la bataille de Roosebeke (1382). Leur chef, Philippe Artevelt, fils du fameux Jacques, fut trouvé parmi les morts et pendu à un arbre. Les villes de Flandre furent livrées au pillage et aux flammes, à l’exception de Gand qui résista suffisamment pour ranimer l’insurrection. Le secours d’une armée anglaise, qui nécessita le retour du roi de France ralluma la guerre, qui se termina par la mort du comte Louis de Male. La succession de ce dernier passa aux mains du duc de Bourgogne, Philippe-le-Hardi, par suite de son mariage avec Marguerite, héritière du comte (1384). Le fils du duc, Jean-sans-Peur, fut marié à la princesse de Hainaut, et Charles VI, âgé de dix-sept ans, épousa la fille du duc de Bavière, Isabeau, à peine âgée de quatorze ans.

Les communes rebelles de France, qui pour la première fois avaient agi avec ensemble, subirent le contrecoup de la défaite des Flamands. Les insurrections de Rouen, de Châlons, d’Orléans, de Reims, de Troyes, furent étouffées dans le sang. Les Parisiens, convaincus de l’inutilité de toute résistance, allèrent au devant du roi pour faire leur soumission. Rien ne put apaiser Charles VI qui entra en vainqueur dans la ville, fit dresser partout des échafauds et envoya au supplice un grand nombre des plus notables habitants, parmi lesquels l’avocat général Jean Desmarets. On rétablit les impôts les plus vexatoires, on confisqua les richesses de la bourgeoisie, on procéda au désarmement général des citoyens et à la dissolution des corporations. Comme les principales cités du royaume, la capitale perdit ses franchises municipales avec le droit d’élire son prévôt et ses échevins. Le mouvement communal, dont la décadence s’accentuait depuis le commencement du XIVe siècle, s’arrêta définitivement. Les exécutions nocturnes, commencées sous ce règne, furent continuées avec plus de régularité. « Les corps, dit Chateaubriand, étaient jetés dans la Seine avec cet écriteau : Laissez passer la justice du roi. Les assassinats juridiques datent du gouvernement des Valois : on marchait vers la monarchie absolue. »

Les dilapidations de la cour firent avorter, en 1386, les préparatifs ruineux d’une descente en Angleterre ; et une expédition dirigée en Allemagne contre le duc de Gueldre n’aboutit qu’à un accroissement de charges pour le pays. Pour calmer le mécontentement du peuple, le roi consentit à renvoyer ses oncles et déclara qu’il gouvernerait seul (1389). La réforme de quelques abus ne tarda pas à être suivie d’excès nouveaux. En 1391 le connétable de Clisson faillit être assassiné par Pierre de Craon qui se réfugia chez le duc de Bretagne. Celui-ci ayant refusé de livrer le meurtrier, Charles VI marcha contre le vassal rebelle et fut atteint, en traversant la forêt du Mans, d’une attaque de folie furieuse (1392).

La démence du roi livra le gouvernement aux plus déplorables intrigues de palais. Deux partis se disputèrent le pouvoir. Celui du duc d’Orléans, frère de Charles VI, et celui du duc de Bourgogne. Chacun des compétiteurs se hâtait de profiter des instants de lucidité qu’avait le roi pour obtenir la sanction des usurpations les plus odieuses, et la reine Isabeau de Bavière donnait les plus funestes exemples de désordre et de prodigalité.

Le schisme divisait toujours la chrétienté. Afin de rétablir l’unité, l’Université de Paris présenta des conclusions que Charles VI accueillit favorablement en 1394 et qui ne pouvaient qu’échouer devant l’obstination des deux prétendants à la tiare. L’Espagnol, Pierre de Luna, qui avait remplacé Clément VII, sous le nom de Benoît XIII, résista dans son palais d’Avignon à toutes les prières et à toutes les menaces avec un entêtement égal à celui de son rival de Rome, Boniface IX. Les deux papes s’excommuniaient sans relâche. Ce conflit passionné agitait profondément l’Europe et ébranlait chaque jour l’autorité de l’Église. Déjà les idées de réformation pénétraient dans les esprits et quelques voix parlaient hautement de résistance au Saint-Siége. Dès 1322, l’Inquisition avait envoyé au bûcher un certain Lollard de Cologne dont les adeptes commençaient à se multiplier en Angleterre, lorsque parut Jean de Wiclef, recteur du collége d’Oxford. La défense des intérêts de la couronne permit au savant ecclésiastique de propager sa doctrine qui peut se réduire à ces termes : « Tout arrive par nécessité. Dieu lui-même y est soumis. La liberté morale et intellectuelle est pure illusion. Il y a des prédestinés et des réprouvés. La confession est inutile et dangereuse ; la hiérarchie est un mensonge. Les bénédictions prononcées sur le vin, le pain, l’eau, l’huile, etc., sont des actes qui appartiennent plutôt à la nécromancie qu’à la religion. Le pape n’est pas vicaire de Jésus-Christ, et l’Église romaine est la synagogue de Satan. »

Le concile de Londres, réuni en 1382, condamna les principales propositions de Wiclef, qui mourut pendant les délibérations. Mais le docteur d’Oxford avait traduit la Bible en anglais et laissait quelques disciples zélés, dont les deux plus célèbres, Jack Straw et John Ball, appliquèrent ses principes à la politique. Ils se mirent à la tête des Lollards et protestèrent à la fois contre les vices du clergé et les exactions des officiers de la couronne. L’explosion du mécontentement populaire fut hâtée par l’insolence d’un collecteur d’impôt qui outragea la fille d’un forgeron de Dartford, dans le comté de Kent. Le père de l’enfant, Wat-Tyler, survint et terrassa l’officier du fisc d’un coup de marteau. Les paysans prirent sa défense. Bientôt tous les vilains des autres comtés marchèrent en armes sous la conduite du forgeron, de Jack Straw et de John Ball. Ils arrivèrent devant les portes de Londres, au nombre de quatre-vingt mille, demandant l’abolition du servage, la réduction de la rente des terres à quatre pence par acre (36 centimes), la franchise d’achat et de vente aux foires et marchés et une amnistie générale pour tous les délits passés (1381). Ils entrèrent dans la capitale, s’emparèrent de la tour, tuèrent l’archevêque, le fermier des impôts et quelques autres personnages. Le lendemain, en traversant Smithfield, Richard II rencontra Wat-Tyler, suivi de vingt mille plébéiens. Le forgeron fit arrêter sa troupe et s’avança seul au-devant du roi avec lequel il entra en conférence. Le lord maire se mêla à la conversation et tout à coup plongea son épée dans le corps de Wat-Tyler, qui avait saisi par la bride le cheval du souverain. Les insurgés étaient déconcertés par l’assassinat de leur chef ; Richard, poussant son cheval au milieu d’eux, leur cria : « Pourquoi ce tumulte, cher peuple ? Tyler n’est plus, c’est moi qui serai votre chef et qui vous soulagerai. » Les vilains tombèrent aux genoux du roi qui leur accorda des charges. Mais peu de jours après, entouré de sa noblesse et de toutes ses troupes, il annula ses actes, révoqua ses promesses, poursuivit les paysans dispersés dans toutes les provinces, les extermina en détail, fit pendre quinze cents des principaux chefs et décapiter Jack Straw et John Ball.

Ainsi finit cette jacquerie anglaise. Après une expédition contre les Écossais que soutenait un corps français commandé par Jean de Vienne (1385), Richard se livra à de folles prodigalités pour quelques favoris compagnons de ses débauches fastueuses. Il les éleva aux plus hautes dignités, nomma l’un, Michel de la Pole, chancelier, conféra à un autre, Robert de Vère, les lettres de marquis de Dublin et de duc d’Irlande avec la donation en viager des revenus de l’île. Leur insolence avait déjà provoqué une vive irritation, lorsque la couronne convoqua le Parlement pour obtenir de nouveaux subsides (1386). Les Lords et les Communes, poussés par le duc de Glocester, répondirent à cette demande par la révocation du chancelier, l’exil des favoris, le supplice de plusieurs ministres, et par l’institution d’une commission gouvernementale qui servît de tutelle au monarque. Obligé de subir ces dures conditions, Richard patienta pendant un an ; mais en 1389, s’étant assuré le concours de dix mille archers, il cassa son conseil de surveillance et gouverna seul, sans plus de sagesse que par le passé. Au bout de quelques années, informé que son oncle conspirait avec plusieurs barons puissants, il fit arrêter tous les seigneurs suspects. Le comte d’Arundel fut décapité, le comte de Warwick exilé, l’archevêque de Cantorbery banni à perpétuité et le duc de Glocester, emprisonné au château de Calais, fut étouffé entre deux matelas (1397). Richard se débarrassa de son dernier souci en exilant le duc Henry de Lancastre, son cousin germain, qu’il frustra en outre de l’héritage de son père, et partit pour diriger une expédition contre l’Irlande.

Henry de Lancastre profita de cette absence pour revenir en Angleterre sur trois embarcations que lui procura le duc de Bretagne. Il débarqua à Ravenspurn, et, suivi par les comtes de Northumberland et de Westmoreland, grossissant partout son cortége d’une foule de partisans, il entra dans Londres avec une armée de cinquante mille hommes. Le duc d’York lui-même, régent du royaume, épousa la cause de son neveu, et, quand Richard revint pour punir les rebelles, il fut abandonné de tout le monde et conduit devant le Parlement pour entendre prononcer sa déchéance. Dans l’espoir de sauver ses jours, il consentit à se déclarer indigne de porter la couronne que le Parlement adjugea au duc de Lancastre, proclamé sous le nom de Henry IV (1399). Cette usurpation votée par l’Assemblée de la nation au mépris des droits de primogéniture de Roger de March, petit-fils de Lionel, duc de Clarence, second fils d’Édouard III, devait provoquer un demi-siècle plus tard la guerre des deux Roses.

L’usurpateur chercha à affermir sa dynastie en s’appuyant sur le Parlement et en augmentant les prérogatives des Communes. Dès son avénement, il eut pourtant à combattre une révolte fomentée par plusieurs barons qui voulaient rétablir le roi déposé. Ils furent promptement punis, et Richard, à la suite de cette tentative, périt assassiné dans le château de Pontefract, où il était emprisonné (1400).

Une insurrection plus redoutable éclata bientôt dans le pays de Galles, dirigée par un descendant des anciens princes de ce pays, Owen Glendower. Henri IV de Lancastre eut besoin de toutes ses forces pour triompher des rebelles et dut se féliciter de la trêve qui suspendait les hostilités avec la France. Cette trêve, prolongée de vingt-cinq ans, avait été conclue à l’occasion du mariage de la fille de Charles VI avec Richard II, célébré le 27 octobre 1396.

Cette même année l’élite de la noblesse de France, ayant à sa tête le comte de Nevers, Jean-sans-Peur, fils du duc de Bourgogne, courut se joindre à la croisade entreprise contre les Turks par Sigismund d’Allemagne, devenu roi de Hongrie, grâce à son mariage avec la fille de Louis-le-Grand (1342-1385), Marie, dernière héritière de la dynastie Angevine. La chevalerie française se fit écraser à la bataille de Nicopolis et l’empire d’Orient parut à la merci des guerriers barbares du sultan Bayézid. Ces Turks, déjà si puissants, étaient encore, au XIIIe siècle, après leur émigration du Khoraçan, dispersés en Asie-Mineure, en Arménie et en Syrie. Une peuplade principale, ayant bravement repoussé les Mongols, avait obtenu du sultan Seldjoucide Aladin les districts de Phrygie enlevés aux Byzantins qui furent le berceau de l’empire Ottoman. Après la chute de l’empire d’Iconium, en 1294, le territoire de ces Turks s’accrut du Karahissar, conquis par leur chef Othmân ou Osmàn, d’où la tribu reçut la qualification d’Osmanlis. Ce chef partagea entre ses guerriers le gouvernement des contrées environnant le mont Olympe, combattit les Grecs avec succès, et en 1325 s’établit à Brousse en Bithynie. Son fils Orkhân, qui fut le véritable fondateur de la puissance des Osmanlis, conquit Nicomédie en 1327, Nicée en 1330, et, bientôt maître de l’Asie-Mineure, domina le Bosphore, la Propontide et l’Hellespont. Il sut consolider son pouvoir par l’habileté de son administration et assurer la durée de ses conquêtes par l’organisation qu’il donna à son armée. Il fut le créateur des corps de cavalerie des spahis, des znaïms, et de la milice des janissaires, infanterie redoutable qui se recruta surtout d’enfants chrétiens à qui on inculquait de bonne heure les principes fanatiques de l’Islamisme. Orkhân nomma un gouverneur ou pacha dans chacune de ses provinces et donna à l’entrée de son palais le nom de Sublime-Porte, qui servit ensuite à désigner son gouvernement. Il profita, pour s’agrandir, de la guerre civile qui continuait à ruiner l’empire de Constantinople, où la couronne venait d’être arrachée à Andronic II par son petit-fils Andronic III (1332). Celui-ci confia le soin d’arrêter les Turks à son général Jean Kantacuzène, à qui ses succès militaires valurent de nombreuses inimitiés.

À la mort d’Andronic III, l’impératrice montra au général une telle hostilité qu’elle ne lui laissa d’autre chance de salut que la révolte (1341). Kantacuzène chercha à assurer son usurpation en s’alliant avec Orkhân qui s’empressa de saisir cette occasion de s’implanter en Europe. Victorieux au bout de six années de combats, l’usurpateur, fatigué du pouvoir, se retira dans un monastère du Mont Athos, où il passa le reste de sa vie à écrire les annales de son temps. Il avait donné sa fille en mariage à Orkhân et vit le fils de ce dernier, Soliman (Suleyman) s’emparer par surprise de la ville de Tzympe et de l’importante place de Gallipoli, la clef de Constantinople, à la suite d’un tremblement de terre qui en renversa les murailles (1356). Les Turks se fortifièrent ainsi dans la Chersonèse, dominant le détroit des Dardanelles, sans éprouver de résistance de la part de l’Empereur Jean V Paléologue, dont le règne qui dura jusqu’en 1391 fut aussi long que malheureux. Orkhân, le premier Padichâh, était mort en 1360, précédé par Suleyman. Il eut pour successeur son second fils Amurath (Mourad Ier), qui en 1362 prit Andrinople et en fit, en Europe, le siége de l’empire des Osmanlis. Il perfectionna la milice des Janissaires et reçut le tribut de vassalité du faible empereur grec qui implorait en vain les secours des princes chrétiens.

Les progrès si rapides des Turkomans inquiétaient les états Slaves de la vallée du Danube, les vaillants peuples de la Bulgarie, de la Servie, de la Bosnie et de l’Albanie. Bien que battus, en 1363, sur les bords de la Maritza, ils continuèrent la lutte contre les envahisseurs. Amurath les harcela sans relâche, s’empara sur les Bulgares de la grande ville de Sophia, en 1382, et gagna enfin sur les Slaves coalisés la bataille décisive de Cassovie, qui lui coûta la vie (1389). Un Servien, Milosch Kobilovich, parvint jusqu’à lui et le tua d’un coup de poignard. Son successeur et son fils, Bajazet Ilderim (l’Éclair) recueillit les fruits de la victoire, soumit la Macédoine, la Bulgarie, la Valachie et acheva la conquête des dernières villes d’Asie-Mineure. En 1391, Manuel II Paléologue, qui servait d’otage à la Sublime-Porte, s’étant échappé pour succéder à son père Jean V, Bajazet alla mettre le siège devant Constantinople, et ne se retira qu’après avoir obtenu la construction d’une mosquée dans cette ville. Vainqueur à Nicopolis, en Bulgarie, des Croisés commandés par Sigismund de Hongrie, il ravagea la Thessalie, la Morée et remplit d’effroi les chrétiens d’Occident (1397).

L’empereur Manuel tenta un nouvel effort pour sauver sa couronne et vint lui-même, en 1400, à Paris et à Londres, mendier les secours des souverains occidentaux. De retour à Constantinople sans être parvenu à émouvoir l’Europe, il se décida à demander la protection d’un descendant de Djinghis-Khân, dont le nom remplissait déjà de terreur toute l’Asie.

Ce conquérant farouche, Timour-Lenk, c’est-à-dire Fer-le-Boiteux, vulgairement Tamerlan, était né vers 1336. Chef d’une peuplade Mongole établie à Samarkande, il avait profité du démembrement de l’empire de Djaggathaï (Turkestan) pour s’emparer de l’autorité suprême. Intrépide, intelligent et féroce, Timour renversa tous les obstacles qui gênaient sa domination et se fit promptement une réputation extraordinaire. Il conquit successivement le Kharism, le Kachgar, la Perse, toute l’Asie centrale jusqu’à la muraille de la Chine, et, en 1398, tout l’Hindou-Stân, depuis l’Indus jusqu’à l’embouchure du Gange. Partout, sur son passage, la dévastation et le carnage prirent des proportions inconnues jusqu’alors. De Delhi, saccagée, revenu en Géorgie, il accueillit favorablement les supplications des ambassadeurs de Byzance et de quelques princes Seldjoucides. Après avoir dévasté Bagdad, incendié Damas, enlevé la Syrie aux Mameluks, il se jeta sur les États de Bajazet avec une armée formidable (1400).

Dans sa course triomphante à travers la Russie méridionale, Timour avait infligé de terribles défaites aux Mongols de la Horde d’Or, et bien que la rigueur du climat ne lui eût pas permis de renverser leur domination, il l’ébranla suffisamment pour qu’on pût pressentir l’affranchissement prochain du peuple russe.

Déjà Dimitri IV, vainqueur des Tatars sur le Don, avait conquis le surnom de Donski en 1380. Il transporta sa résidence de Kiew à Moscou, devenue la capitale du pays, et remporta de nombreux succès sur les princes de Twer et de Rjesan. Les Russes n’en retombèrent pas moins sous le joug de la Horde d’Or et perdirent même la Podolie et la Wolhynie, que leur enleva le roi de Pologne, Kasimir III, dit le Grand. Ce prince donna le premier une organisation sociale régulière aux États polonais, dont son père, Ladislas Lokjetek, avait préparé l’homogénéité. Avec Kasimir s’éteignit, en 1370, la race mâle des Piast, et c’est alors que pour élire son neveu, Louis de Hongrie, les nobles commencèrent à vendre leurs voix aux successeurs des rois défunts, moyennant certains priviléges personnels qui furent l’origine des Pacta conventa. La réunion de la Pologne avec la Lithuanie s’effectua à partir de 1386, lorsque Hedwige, fille de Louis, fut obligée d’épouser le grand duc de Lithuanie, Jagellon, resté païen jusqu’alors, et qui, en recevant le baptême, prit le nom de Ladislas. Avec lui la famille des Jagellons monta sur le trône de Pologne. Les Lithuaniens et les Polonais, fondus peu à peu en une seule nation, furent assez forts pour combattre leur ennemi commun l’Ordre Teutonique. Cet Ordre était devenu un État prépondérant dans le nord de l’Europe, et ses possessions s’étendaient depuis l’Oder jusqu’au golfe de Finlande. Le grand maître Siegfried de Fruchtwangen avait transféré le siége de la cour à Marienbourg, en 1309, et son successeur Weinrich de Knipode fit de cette capitale un centre remarquable d’instruction et de richesse. Sous son long règne (1351-1382) l’Ordre atteignit l’apogée de sa puissance dont le déclin ne commença qu’au XVe siècle. Maîtres de la Pomerellie et de la ville de Dantzik, enlevées aux Polonais, les chevaliers teutoniques conquirent également l’Esthonie sur les Danois. Le Danemark perdit cette province sous le règne de Valdemar III, qui donna pourtant quelque tranquillité intérieure à son royaume, et, tout en confirmant les prérogatives de l’aristocratie, conféra aux villes plusieurs droits politiques (1373). La descendance mâle des Estrisides s’éteignit en la personne de Valdemar III et les Danois élurent pour roi le fils de sa fille Marguerite, nommé Claf, et de son gendre, Hakon VIII, roi de Norwége. Quand ce dernier mourut, les Norwégiens choisirent pour souverain le Danois Claf, et les deux royaumes furent gouvernés, avec le titre de régente, par Marguerite, qui conserva le pouvoir à la mort de son fils décédé sans postérité (1387). Elle continua avec succès la guerre dans laquelle le Danemark était engagé depuis longtemps contre la Suède, où régnait la dynastie des Folkangs, issue du Jarl Birger. Les Suédois, livrés aux discordes intérieures les plus acharnées, avaient déposé leur roi, Magnus II, pour appeler au trône Albert de Mecklembourg. Ils ne tardèrent pas à s’irriter de l’influence germanique que subissait ce nouveau monarque, et demandèrent, pour s’en débarrasser, l’appui du Danemark. Marguerite mena la guerre avec énergie et habileté. À la bataille décisive de Falkæping (1389), elle vainquit Albert, le fit prisonnier et reçut la couronne de Suède. Elle convoqua ensuite les États des trois royaumes à Calmar, où, le 13 juillet 1397, fut rendue la loi qui du Danemark, de la Norvége et de la Suède faisait une seule et même monarchie. Aux termes de cette loi connue sous le nom d’Union de Calmar, la couronne demeurait élective, le souverain était astreint à résider alternativement dans chacun des trois royaumes, et chaque État conservait sa législation, son sénat et ses coutumes. Par la prompte violation de ce contrat, exploité dans l’intérêt purement danois, ainsi que par les plus rigoureux moyens de compression employés contre les Suédois, Marguerite compromit les résultats de cette union et ne sut qu’en

hâter l’inévitable dissolution.

QUINZIÈME SIÈCLE.



Pendant que la royauté française, par son alliance avec la bourgeoisie, triomphait de la féodalité et marchait vers la monarchie absolue, le pouvoir royal, en Angleterre, ne cessait d’être maîtrisé par la coalition presque permanente du peuple et de l’aristocratie. Les troubles qui suivirent l’usurpation de la maison de Lancastre vinrent encore favoriser l’établissement du gouvernement constitutionnel. Grâce à l’appui que lui prêta le parlement, Henry IV affermit sa dynastie par la victoire éclatante qu’il remporta à Shrewsbury sur les Gallois d’Owen Glendower, que soutenaient les Écossais et le comte de Northumberland, chef de la famille Percy (1403). Durant ce règne agité, les communes surent profiter des discordes intérieures pour étendre leurs prérogatives. Elles obtinrent la révocation de certains offices de la couronne, la nomination des trésoriers publics, la vérification des encaissements budgétaires, le droit de légaliser les impôts, et réclamèrent l’application des revenus de l’Église aux besoins de l’État. Abreuvé de chagrins domestiques, épuisé par de continuelles attaques d’épilepsie, Henry IV mourut le 20 mars 1413, à l’âge de quarante-six ans.

Son fils aîné lui succéda sous le nom d’Henry V. Ce prince arrivait au trône avec une déplorable réputation. Il n’avait mené jusqu’alors qu’une vie de débauches, en compagnie de voleurs et de libertins dont le plus célèbre, John Falstaff, devait être immortalisé par Shakspeare. Dès qu’il fut monté sur le trône, il réforma sa conduite, congédia ses anciens amis de taverne et garda les ministres de son père qui avaient énergiquement blâmé son existence déréglée. Il reçut à la cour et traita avec distinction le comte de March, héritier légitime de la couronne, réintégra les Percy dans leurs biens et dignités et combla d’honneurs le grand juge Robert Gascoigne qui, jadis, l’avait fait jeter en prison. Lorsqu’il eut ainsi gagné la sympathie publique, Henry V, suivant la recommandation de son père mourant, se décida à faire valoir ses droits à la couronne de France. La situation de ce pays garantissait le succès de la tentative.

La rivalité des deux partis qui convoitaient le pouvoir, pendant la démence de Charles VI, avait éclaté violemment à l’avénement du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, fils de Philippe-le-Hardi (1404), venu de Flandre à Paris avec une armée. Le duc d’Orléans avait également rassemblé des troupes, et les deux compétiteurs allaient en venir aux mains quand on les réconcilia. Ils se jurèrent dans le conseil du roi une amitié inviolable, et, après avoir pris les épices et bu du vin, s’embrassèrent et communièrent ensemble. Avant la fin du troisième jour, le duc d’Orléans, en sortant de l’hôtel du roi, était assassiné par une troupe de sicaires aux gages du Bourguignon (1407). Jean-sans-Peur nia d’abord son crime, puis il s’en glorifia et choisit un docteur en Sorbonne, nommé Jean Petit, pour en faire l’apologie devant toute la cour. On fit approuver l’assassinat par le roi lui-même, et seule Valentine de Milan demanda, sans l’obtenir, justice du meurtre. Le nouveau duc, Charles d’Orléans, résolut de venger son père et trouva des alliés dans le Midi, en épousant la fille du comte Bernard d’Armagnac, qui devint le chef du parti (1410).

Plus puissant que jamais par la victoire de Hasbain sur les Liégeois révoltés, le duc de Bourgogne rentra dans Paris, qu’il domina et où il arma un corps d’élite de cinq cents bouchers écorcheurs qui, de Jean Caboche, leur chef, reçurent le nom de Cabochiens. Ces hommes traquèrent et massacrèrent partout les gens du parti d’Armagnac, qui, de leur côté, se mirent à dévaster les environs de la capitale, Les bouchers, maîtres de Paris, forcèrent le Conseil du roi à rendre à leur ville ses anciens priviléges et obtinrent de l’Université l’ordonnance dite Cabochienne, qui opérait dans l’administration du royaume des réformes remarquables. Les Cabochiens furent enfin désavoués par la bourgeoisie, qui les chassa et donna le pouvoir aux Armagnacs (1413). Ceux-ci rejetèrent la capitale sous le joug le plus tyrannique et conduisirent le roi insensé contre le duc de Bourgogne qui fit sa soumission en signant la paix d’Arras (1414). Ce fut à la suite de ces événements que le roi d’Angleterre, ayant en vain réclamé l’exécution rigoureuse du traité de Brétigny, débarqua à l’embouchure de la Seine entre Honfleur et Harfleur. Après la prise de cette dernière ville, il conduisait vers Calais son armée très-affaiblie par une épidémie et réduite au plus à vingt mille combattants, lorsqu’il rencontra sur les bords de la rivière de Blangy les troupes françaises s’élevant à quatre-vingt mille hommes et occupant une position aussi défavorable qu’à Crécy. La bataille s’engagea près du village d’Azincourt, au milieu d’un champ argileux, nouvellement labouré, où les chevaux enfonçaient jusqu’à mi-jambe. Les deux premières lignes de l’armée française furent promptement enfoncées par les Anglais et la troisième prit la fuite sans combattre. Dix mille Français périrent dans cette journée, parmi lesquels huit mille gentilshommes, sept princes et cent vingt-cinq seigneurs portant bannière (1415). Ce désastre, dont on rejeta la responsabilité sur le gouvernement des Armagnacs, rouvrit aux Bourguignons les portes de Paris, que les bouchers inondèrent du sang de leurs ennemis (1418). Les Anglais poursuivirent leur marche victorieuse, conquirent toute la Normandie, et s’emparèrent de Rouen (1419). Le dauphin Charles, devenu chef du parti d’Orléans, feignit alors de désirer une réconciliation. Jean-sans-Peur consentit à une entrevue, se rendit sur le pont de Montereau, et fut assassiné par Tanneguy Duchatel, premier officier du Dauphin. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, pour venger son père, embrassa ouvertement le parti de Henry V à qui la reine Isabeau donna sa fille Catherine en mariage. Après la cérémonie nuptiale, les rois d’Angleterre et de France signèrent le fameux traité de Troyes par lequel Henry V fut substitué au Dauphin comme héritier de Charles VI (1420). Les États généraux approuvèrent cette convention, presque toute la France l’accepta, et le parlement la sanctionna en bannissant du royaume le Dauphin du Viennois. Les deux souverains moururent en l’an 1422, à quelques mois d’intervalle. Henry V eut pour successeur son fils Henry VI, âgé d’un an, qui fut couronné à Paris comme roi de France et d’Angleterre. Le duc de Bedford gouverna les deux royaumes au nom de son neveu et s’attacha les deux plus grands feudataires de la couronne, le duc Jean VI de Bretagne et le duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon.

Le Dauphin prit également le titre de roi de France, sous le nom de Charles VII et résida à Bourges avec sa femme, Marie d’Anjou. Les forces dont il disposait, bien que grossies par des auxiliaires écossais et lombards, étaient hors d’état de résister aux armes anglaises. D’ailleurs, la petite cour du roi de Bourges songeait beaucoup moins à triompher des envahisseurs qu’à se livrer aux intrigues et aux plaisirs. Par les victoires de Crevant-sur-Yonne (1423) et de Verneuil (1424) les Anglais occupèrent la Bourgogne, la Normandie, enlevèrent Chartres, le Mans et, maîtres successivement de Pithiviers, Beaugency, Jargeau, vinrent camper devant Orléans en septembre 1428. Les plus vaillants capitaines de France, Dunois, Xaintrailles, La Hire, Villars, s’étaient jetés dans cette place dont le siége était prévu depuis longtemps. Bien que repoussés plusieurs fois par de vigoureuses sorties, les assiégeants s’emparèrent de la tête du pont et des ouvrages extérieurs, et la ville put se considérer comme perdue après la défaite des Français et des Écossais à la journée des Harengs (1429). Réduits à la dernière extrémité, les défenseurs d’Orléans offrirent à Bedford de remettre la place entre les mains du duc de Bourgogne. Irrité du refus de l’Anglais, Philippe retira immédiatement ses troupes qui servaient au siége. À Chinon, la terreur régnait toujours dans le conseil de Charles VII, qui parlait de se réfugier dans le Languedoc et le Dauphiné. Malgré le sentiment national qui commençait à se manifester énergiquement contre l’orgueilleuse et brutale domination des Anglais, la France était sur le point de subir le joug étranger, lorsqu’une paysanne de dix-neuf ans, née au village de Domrémy, sur les frontières de Lorraine, rendit la victoire à son pays, en jetant dans l’âme des vaincus la première étincelle de patriotisme.

Belle, forte, courageuse, en proie à la plus vive exaltation religieuse, Jeanne Darc annonça qu’elle avait reçu de Dieu la mission de délivrer Orléans et d’aller à Reims faire sacrer le roi. Elle assura qu’elle avait entendu des voix, qu’elle avait vu saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, et que la volonté céleste lui avait été ainsi révélée. Elle communiqua son enthousiasme à deux gentilshommes qui s’offrirent à l’accompagner, et, sous un vêtement d’homme, elle se rendit des bords de la Meuse jusqu’à Chinon. « Gentil Dauphin, dit-elle au roi, si vous me baillez gens, je lèverai le siége d’Orléans et vous mènerai sacrer à Reims, car c’est le plaisir de Dieu. » Charles consentit à envoyer la jeune fille au camp qui se formait à Blois. L’idée qu’une envoyée de Dieu allait présider aux futures mêlées inspira aux Français un enthousiasme indescriptible et remplit d’effroi le cœur des Anglais. Le 29 avril 1429, Jeanne Darc, revêtue d’une armure complète, un étendard blanc à la main, entra dans Orléans dont le siège fut levé le 8 mai suivant. Elle s’empara alors de Jargeau, gagna la bataille de Patay le 18 juin et fit prisonniers Suffolk et Talbot.

De toutes parts des guerriers accouraient pour suivre la bannière de l’héroïne inspirée qu’on nommait avec admiration la Pucelle d’Orléans. Sur les instances de ses capitaines, Charles VII daigna enfin quitter les jardins de Chinon et passa la Loire le 28 juin. Il prit la direction d’Auxerre, traversa Saint-Florentin, Châlons, Troyes qui se rendit au bout de deux jours, et arriva devant Reims dont les portes s’ouvrirent sans que le roi eût donné un seul coup de lance. Il fut sacré le 17 juillet, ayant auprès de lui la Pucelle, debout et tenant déployé au-dessus de lui son étendard blanc.

Après le sacre, Jeanne, jugeant sa mission accomplie, voulut retourner en Lorraine pour garder les troupeaux de son père. Ses compagnons d’armes insistèrent pour qu’elle restât, surtout le duc d’Alençon et le bâtard d’Orléans, Dunois. Elle céda, reparut dans les combats, prit part à l’attaque infructueuse de Paris et fut assez grièvement blessée, non loin de la porte Saint-Honoré, le 29 août. Avec un peu plus de persistance, Charles aurait pu dès ce jour rentrer dans sa capitale. Il préféra quitter l’armée avec son favori la Trémouille, pour recommencer la vie facile de Chinon. Beaucoup de grands seigneurs l’imitèrent, et Jeanne, dont le prestige s’était amoindri, n’eut bientôt plus autour d’elle que quelques bandes d’aventuriers qui la conduisirent à la défense de Compiègne assiégée par les Bourguignons. Dans une sortie vigoureuse à la tête de la garnison, elle fut lâchement abandonnée par les siens au delà d’une barrière et trouva refermées les portes de la ville. Elle tomba entre les mains du bâtard de Vendôme qui la vendit au sire de Luxembourg ; celui-ci la livra pour dix mille livres à la vengeance des Anglais. Le duc de Bedford, pour célébrer ce triomphe, ordonna de chanter un Te Deum, et se crut maître de la France. On transporta la prisonnière à Rouen dans une cage de fer, on l’emprisonna dans la grosse tour du château, et l’on commença son procès sous la direction de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais. On la condamna à être brûlée vive comme sorcière et l’exécution de la sentence fut fixée au 31 mai 1431. Personne ne fit un effort pour la sauver, ni ses anciens compagnons de guerre, ni ce roi de Bourges qu’elle avait rendu victorieux. « Un bûcher avait été élevé sur la place du vieux Marché, en face de deux échafauds où se tenaient des juges séculiers et ecclésiastiques. Jeanne était vêtue d’un habit de femme, coiffée d’une mitre où étaient écrits ces mots : Apostate, relapse, idolâtre, hérétique. Jeanne n’avait pourtant servi que les autels de son pays. Deux dominicains la soutenaient ; elle était garrottée. Comme on avait voulu la donner en spectacle au peuple, le bûcher était très-élevé, ce qui rendit le supplice plus long et plus douloureux. La souffrance arracha quelques cris à cette pauvre, jeune et glorieuse fille… Quand on présuma que la Pucelle était expirée, on écarta les tisons ardents, afin que chacun la vît : tout était consumé, hors le cœur qui se trouva entier[1]. »

Le supplice de Jeanne Darc, de la vierge héroïque en qui le peuple venait instinctivement d’entrevoir la première incarnation de l’amour de la patrie, provoqua l’explosion d’une haine irrémissible contre l’Angleterre. Quoique plus lents à se passionner, le monarque et ses courtisans finirent par obéir au sentiment populaire. Le couronnement de Henry VI à Paris (1431) ne releva pas la cause des Anglais ; Dunois et Richemont leur infligèrent de graves revers (1433). Délié par la mort de Bedford qui, pour se l’attacher, l’avait nommé régent de France, le duc de Bourgogne se montra disposé à sacrifier ses longs ressentiments et à se rapprocher du roi. La réconciliation fut consacrée par le traité d’Arras, fort avantageux pour Philippe le Bon, mais qui eut pour résultat de réunir toutes les forces nationales contre l’étranger (1433). Paris ouvrit ses portes en 1436 au maréchal de l’Isle-Adam et reçut l’année suivante la visite de son souverain. Vers cette époque, un heureux changement se manifesta dans les habitudes de Charles VII. Son indolence fit place à la plus grande activité. Cette transformation inespérée fut attribuée par les chroniqueurs à l’influence de la Dame de Beauté, Agnès Sorel, et le gracieux récit de Brantôme a presque donné à la légende l’autorité de l’histoire. Entouré de quelques conseillers de mérite tels que Jean de Brézé, sénéchal de Normandie, le chancelier Juvénal, l’argentier Jacques Cœur, les frères Bureau qui donnèrent à l’artillerie une organisation supérieure, Charles obtint des États généraux (1439) une taille de douze cent mille livres pour la solde de quinze compagnies d’ordonnance, de cent lances chacune, chaque lance suivie de cinq hommes à cheval, un page, un coutillier et trois archers. L’institution de cette armée permanente que compléta la création des Francs-Archers, un par paroisse, excita une violente irritation parmi les seigneurs qui voyaient dans cette mesure la ruine du régime féodal. Le soulèvement de la noblesse, connu sous le nom de Praguerie, fut énergiquement comprimé. Le dauphin Louis, qui s’y était associé, s’exila dans ses terres, et dès lors une sourde inimitié régna entre le roi et son fils. On n’en continuait pas moins à enlever fréquemment de nouvelles places aux Anglais avec lesquels on conclut cependant une trêve de vingt-deux mois (1441). Charles profita de cette suspension des hostilités pour se débarrasser des routiers qui infestaient ses provinces. Il envoya les uns en Lorraine soutenir les droits de René d’Anjou et dirigea les autres, à la demande de l’Autriche, contre l’Helvétie. Seize cents Suisses, au combat de Saint-Jacques, soutinrent le choc de vingt mille aventuriers commandés par le dauphin Louis et ne succombèrent qu’après en avoir tué près de dix mille (1445). À l’expiration des trêves, prolongées successivement jusqu’en 1449, Charles VII recommença la guerre. La victoire de Formigny (1450) lui rendit la Normandie, celle de Castillon (1453), où périt Talbot, assura la conquête de la Guyenne et mit fin à la guerre de cent ans. De toutes ses anciennes possessions sur le continent, l’Angleterre ne conservait que Calais, et déjà commençait pour ce royaume, avec Henry VI, une longue période de discordes civiles qui suspendirent pendant cent cinquante ans toutes les libertés publiques. Charles VII n’essaya pas d’enlever aux Anglais la ville de Calais, parce qu’elle appartenait au duc de Bourgogne qu’il jugeait déjà suffisamment puissant.

Les derniers jours du monarque français furent troublés par les intrigues et les révoltes de son fils, et l’on dit que, pour éviter de périr par le poison, il se laissa mourir de faim à Mehun-sur-Yèvre en juillet 1461. Sous ce règne, la royauté fit un nouvel effort pour centraliser entre ses mains tout le gouvernement du pays, et s’abstint systématiquement de convoquer les États généraux dont elle redoutait l’influence. La cour des Aides, instituée pour juger l’appel des plaignants dans la répartition des impôts, reçut une organisation régulière. Le Parlement, qui n’était qu’une cour de justice à l’origine, commença à délibérer sur les ordonnances que les ministres du roi portaient à son enregistrement. Quand il trouva les lois contradictoires ou préjudiciables, il soumit d’abord au souverain ses observations critiques, d’où naquit l’usage des remontrances, et finit par s’arroger le droit de refuser l’enregistrement. Pour imposer sa volonté, le monarque usait alors des lettres de jussion et des lits de justice qui rendirent à peu près illusoire l’opposition permise aux parlements. L’université avait acquis une influence si considérable qu’elle put intervenir politiquement dans les troubles civils dont Paris fut le théâtre. Elle élargit le cadre de ses études et autorisa Tifernas en 1455 à faire le premier cours de langue grecque. Les lettres françaises reçurent quelque illustration et prirent un caractère plus national. Antoine Lasale publia le roman du Petit Jehan de Saintré, Monstrelet une Chronique, Rasse de Brinchamel l’histoire de Floridan et de la belle Ellinde, plusieurs seigneurs écrivirent les Cent Nouvelles nouvelles, Juvénal des Ursins la Vie de Charles VI, Alain Chartier une Histoire de Charles VII. La poésie fut représentée par le duc Charles d’Orléans, fils de Valentine de Milan, par Michault, auteur du Doctrinal de la Cour et de la Danse des Aveugles, enfin par François Villon qui rima en 1461 son Grand Testament, le dernier de ses ouvrages. Le drame religieux était né avec les Mystères et les Miracles, la comédie laïque avec les Moralités, dont les auteurs étaient les clercs du palais formant la corporation de la Basoche (Basilica) ; puis vinrent les Farces, dont la plus célèbre, l’Avocat Pathelin, attira la foule dès 1459.

La Pragmatique sanction, promulguée devant le clergé français rassemblé à Bourges en 1438, fut un acte important de l’administration de Charles VII. Cette ordonnance proclama la suprématie des conciles généraux sur le Saint-Siége, restreignit à un petit nombre de cas les droits d’appel à Rome, priva la cour pontificale des gros revenus qu’elle tirait des Réserves, des Expectatives et des Annales, et réserva aux chapitres des églises l’élection des évêques et des grands bénéficiers. Cette affirmation des libertés de l’Église gallicane, éloquemment soutenue par le savant Gerson, semblait toute naturelle après le scandale du grand schisme d’Occident. La subordination de l’autorité pontificale aux décisions des assemblées générales de l’Église avait déjà été proclamée au concile de Pise, réuni en 1409 pour mettre un terme aux divisions de la chaire apostolique. Les papes Benoît VIII et Grégoire XII furent déposés et remplacés par Alexandre V, à qui succéda, l’année suivante, Balthazar Cossa, sous le nom de Jean XXIII. Mais les deux premiers ayant refusé d’abdiquer, la chrétienté posséda à la fois trois papes au lieu de deux.

Avant d’occuper la chaire de Saint-Pierre, Jean XXIII, déjà revêtu des dignités ecclésiastiques, avait joué un rôle actif dans les troubles de l’Italie. Boniface IX l’avait renvoyé à Bologne ; il y arriva en conquérant, à la tête d’une armée recrutée parmi les Condottières qui parcouraient alors l’Italie, vendant leur épée au plus offrant, et dont les plus célèbres étaient Braccio de Mantoue et Sforza Attendolo. Le futur pontife battit les troupes de Jean Galéas, duc de Milan, et ravagea quelque temps ce pays. La puissance milanaise se releva avec Philippe Marie Visconti qui, secondé par Carmagnola, soumit Gênes à son autorité. Philippe maria sa fille au fameux condottière François Sforza qui, à la mort de son beau-père, s’empara de ses États en 1450 et parvint à s’asseoir solidement sur le trône ducal de Milan. Les Vénitiens s’étant ligués contre lui avec divers princes, il trouva des alliés dans les Médicis, Cosme et Laurent, qui gouvernaient Florence.

Jean XXIII, élu en 1400 sous l’influence de Sigismond de Hongrie, devenu empereur d’Allemagne après Robert de Bavière, fut reconnu par la France et s’empressa de soutenir les prétentions de Louis d’Anjou au trône de Naples contre Ladislas, successeur de Charles de Duras. Victorieux sur les bords du Garillan, Louis d’Anjou fut définitivement vaincu par Ladislas qui poursuivit le pape jusque dans Rome. Jean prit la fuite et se retira à Bologne d’où il sollicita les secours de l’Empereur contre le roi napolitain. Celui-ci mourut en 1414, laissant la couronne à sa sœur Jeanne II, aussi déréglée dans ses mœurs que la première reine de ce nom (1414-1435). Menacée par les Sforza, elle crut trouver un défenseur en adoptant Alphonse V, roi d’Aragon ; mais bientôt elle révoqua cette adoption au profit de Louis III d’Anjou, et confirma cette décision, quand Louis mourut, en faveur du frère de ce dernier, René d’Anjou. Après une longue lutte, l’Aragonais finit par l’emporter et transmit le trône de Naples à son fils Ferdinand en 1458.

Désireux de rendre la paix à l’Église, Sigismond avait profité des craintes de Jean XXIII pour lui arracher la convocation du concile de Constance (1414). Les Pères destituèrent Benoit XIII et Jean XXIII, et élurent le cardinal Colonna sous le nom de Martin V. L’abdication de Grégoire XII fit momentanément cesser le schisme. Le concile procéda ensuite au jugement de Jean Huss, recteur de l’Université de Prague, qui avait rapporté d’Oxford les livres de Wiclef, et s’était rendu très-populaire par ses prédications contre l’orthodoxie catholique. Fort de la renommée qu’il s’était acquise par la pureté de ses mœurs, et confiant dans la protection de la reine Sophie dont il était le confesseur, Jean Huss dirigeait les plus vives attaques contre les pratiques du saint-siége et la corruption du clergé. Encouragé par l’enthousiasme qu’excitaient ses discours, il publia en 1413 son Traité de l’Église où étaient exposés les points les plus importants de sa doctrine : elle annonçait déjà celle de Luther et des réformateurs du XVIe siècle.

Arrivé à Constance le 3 novembre 1414, Jean Huss fut emprisonné le 28, malgré le sauf-conduit de l’empereur Sigismond. Le concile jugea sa doctrine hérétique, subversive, abominable, et le condamna à être brûlé vif le 6 juillet 1415. Son disciple Jérôme de Prague subit héroïquement le même supplice en 1416. Les partisans des deux victimes, qui reçurent le nom de Hussites, se soulevèrent sous la conduite de Jean de Trosnow, surnommé Zisca, ou le Borgne. À travers la Bohême entière, monastères et moines, églises et prêtres, villes et populations, tout s’abîma dans le sang et dans les flammes. Le pape fit prêcher une croisade, et Sigismond leva contre les Hussites toutes les forces de l’Empire. Jean Zisca battit onze fois les armées impériales, et, devenu aveugle, n’en continua pas moins à diriger victorieusement cette guerre. Il mourut de la peste en 1424 et ordonna qu’on fît de sa peau un tambour. Procope Raze, ou le rasé, lui succéda dans le commandement des Taborites, nom que prirent les Hussites les plus rigoureux, de Tabor, qui signifie tente en bohémien, ainsi qu’ils appelaient la forteresse dont ils avaient fait leur place d’armes. Procope remporta des victoires signalées sur les Croisés mercenaires d’Allemagne et fut jusqu’à la fin de 1432 la terreur des contrées voisines. Réuni depuis l’année précédente par le pape Eugène IV, successeur de Martin V, le concile de Bâle entra en négociation avec les révoltés en 1433, par l’intermédiaire de l’empereur Sigismond. Une transaction, connue sous le nom de Compactata de Prague, confirmée en 1436 à Iglau, arrêta cette lutte terrible, en accordant aux Hussites la communion sous les deux espèces, d’où le nom d’Ulraquistes qui leur a été donné. L’esprit d’indépendance qui animait les Pères de Bâle détermina Eugène IV à dissoudre ce concile, puis à le transférer à Ferrare et de là à Florence. Les évêques refusèrent en général d’accepter ces translations, d’obéir à toute dissolution arbitraire, et, devant les menaces du pontife, ceux de Bâle le déposèrent, proclamant à sa place le duc de Savoie sous le nom de Félix V (1439). À la mort d’Eugène en 1447, on lui donna pour successeur Nicolas V, et le nouveau schisme ne cessa que par l’abdication de Félix à la fin de 1448.

Cette même année fut rompue complétement la fameuse Union de Calmar, déjà fort ébranlée sous Éric le Poméranien, depuis 1412, époque de la mort de la reine Marguerite. La Norwége et le Danemark, demeurés unis, prirent pour roi Christian Ier d’Oldenbourg, qui fut également choisi comme souverain, en 1459, par les États de Schleswig-Holstein. La Suède, détachée alors de l’Union scandinave, donna la couronne à Charles Canutson qui régna sous le nom de Charles VIII.

À la mort de Sigismond de Luxembourg (1438), le trône impérial échut à son gendre Albert d’Autriche et fut occupé par la maison d’Autriche jusqu’à la fin de l’Empire germanique en 1806. Le successeur d’Albert, tué en 1439, Frédéric III, de la branche de Styrie, fut le dernier empereur couronné à Rome (1452). Il fut sacré par le pape Nicolas V, dont le pouvoir était enfin reconnu par toute la chrétienté. Ce pontife sut déjouer un complot de restauration républicaine que tramaient quelques hommes exaltés par le souvenir d’Arnaldo de Brescia et de Cola de Rienzi. Le chef de ces conspirateurs encore épris de liberté, Stephano Porcaro, périt sur l’échafaud, et l’Italie rentra dans le silence de la servitude (1453). Les foudres du saint-siége ne réussirent pas en 1454 à intimider les Prussiens révoltés contre la domination de l’Ordre Teutonique. La puissance de ces chevaliers était fort ébranlée depuis la réunion de la Pologne et de la Lithuanie sous le sceptre de Jagellon. Vaincus en 1410 à la grande bataille de Tanneberg, ils durent abandonner peu à peu la Sudavie et la Samogitie (1436). Enfin, par le traité de Thorn (1466), la Pologne victorieuse réduisit l’Ordre Teutonique à la possession de la Prusse orientale.

En Espagne, la puissance musulmane subsistait encore, bien que resserrée dans les étroites limites du royaume de Grenade. Youzef III y gouvernait depuis 1408, et son règne fut aussi brillant et prospère que celui de Muhamad V. Il maintint la paix avec les chrétiens, pendant la minorité de Jean II de Castille, héritier de Henri III le Malade. La maison royale d’Aragon du rameau de Catalogne s’étant éteinte en 1410, les Cortès choisirent pour roi un prince de Castille, Ferdinand le Juste, qui donna une nouvelle extension aux prérogatives de la représentation nationale. De ses deux fils, l’un, Alphonse V, conquit Naples sur la seconde maison d’Anjou ; l’autre, Jean II, réunit momentanément à l’Aragon le royaume de Navarre, destiné à passer bientôt aux maisons de Foix et d’Albret. Jean Ier de Portugal, victorieux dans sa lutte contre la Castille, commençait à étendre sa puissance à l’extérieur. Il conquit Ceuta en 1415, fonda en 1418 les premières colonies portugaises, Puerto-Santo et Madère. L’un de ses fils, Henri le Navigateur, donna la première impulsion aux expéditions aventureuses qui firent plus tard la grandeur commerciale de son pays. À Jean Ier succédèrent son fils Édouard en 1433, puis son petit-fils Alphonse V (1438-1481). Sous ces deux règnes, le cap Bojador fut franchi ; on doubla le cap Blanc, le cap Vert (1450) ; les Açores furent reconnues ; la politique de découvertes et de colonisation prit enfin le sérieux développement qui devait conduire les hardis marins de Portugal sur la route du cap de Bonne-Espérance.

Le fils de Youzef III, monté sur le trône de Grenade vers 1425 sous le nom de Al-Hayzari, eut à réprimer à l’intérieur plusieurs révoltes et dut reprendre la guerre contre Jean II de Castille à qui il avait refusé l’hommage de vassalité, profitant des embarras que suscitaient à ce prince ses complaisances pour son favori don Alvaro de Luna. Le souverain musulman, en butte à d’incessantes conspirations, finit par être renversé par ses deux neveux A-ben-Ismayl et Aben-Ozmin, qui se disputèrent le pouvoir par les armes (1445). Le supplice du favori Alvaro de Luna ayant apaisé la rébellion des seigneurs de Castille (1453), le roi Jean II envoya une armée au secours d’A-ben-Ismayl qui vainquit son compétiteur. Le nouveau souverain de Grenade reprit les hostilités contre Henri IV, fils et successeur de Jean II (1454). Après la prise de Gibraltar par les Espagnols, il demanda la paix qui dura de 1463 à 1470. Pendant cette période de repos, les Cortès d’Avila prononcèrent la déchéance de Henri IV l’impuissant et donnèrent sa place à Isabelle, sa sœur (1465). Cette princesse épousa deux ans après l’héritier d’Aragon, Ferdinand. La mort de Henri de Castille en 1474 et celle de Jean II d’Aragon en 1479, réunirent ces deux royaumes entre les mains d’Isabelle et de Ferdinand, surnommés les rois catholiques. Cette réunion devait déterminer en peu de temps la chute de la domination musulmane en Espagne. La guerre entre les Espagnols et les Maures se ralluma violemment vers 1482, sous le règne d’Aboul-Hacem qui avait succédé en 1466 à A-ben-Ismayl. Les succès des rois catholiques furent encore favorisés par les discordes civiles qui portèrent au pouvoir deux princes rivaux, Al-Zagal, maître de l’Alhamrâ, et Al-Zaquir (A-bou Abd-Allah) que les chroniques chrétiennes appellent Boabdil, maître de l’Albaycin. Après un long siége, Ferdinand et Isabelle, suivis de toute leur armée, entrèrent triomphalement à Grenade le 6 janvier 1492. « Les rois catholiques allèrent prendre possession du palais de l’Alhamrâ, où fut arboré l’Étendard royal de Castille. C’est là qu’ils reçurent, peu de jours après, le génois Christophe Colomb qui allait, dans la même année, donner à l’Espagne un nouveau monde. On dit que les Espagnols luttèrent huit cents ans contre les Maures ; il faudrait dire que les Maures luttèrent huit cents ans contre les Espagnols. Les Arabes avaient fait la conquête de l’Espagne en deux années ; il fallut huit siècles pour la leur reprendre[2]. »

Si la défaite de l’Islamisme dans le midi de l’Europe était devenue inévitable, depuis le commencement du XVe siècle, le triomphe des musulmans d’Asie sur les chrétiens ne pouvait rester longtemps douteux. En demandant la protection du Mongol contre le Turk, l’empire d’Orient n’appelait en réalité qu’un autre envahisseur, plus barbare et non moins redoutable. Sans doute il espérait que l’effroyable conflit de ses ennemis donnerait le temps à l’Occident d’organiser une suprême croisade, et c’est pourquoi il avait invoqué l’appui du descendant de Djinghis-Khân. Timour le Boiteux était arrivé, traînant après lui huit cent mille Mongols, consacrant sur sa route, en souvenir de ses victoires, deux ou trois cent mille crânes d’hommes à l’érection de tours et d’obélisques immenses. Bajazet (Bayézid) mena contre lui quatre cent mille combattants, avec ses janissaires. Les Tatars et les Turks se heurtèrent, le 28 juillet 1402, dans les plaines d’Ancyre (Angora). Le vieux Timour et Bayézid combattirent tous deux au premier rang. Les Osmanlis furent vaincus et leur sultan, prisonnier, assista à l’incendie de Pruse, à la soumission de l’Asie-Mineure et à la chute de Smyrne. Bajazet traversa l’Asie dans une litière grillée et mourut au bout de neuf mois en Pisidie, sur la route de Samarkande, où Timour le conduisait pour célébrer son triomphe. Le conquérant Mongol fut lui-même saisi par la mort, au moment où il précipitait ses hordes contre la Chine. Son vaste empire, aussitôt morcelé, s’écroula rapidement.

L’un des fils de Bayézid, Mahommed Ier, eut à lutter dix ans contre ses frères Solyman et Moussa, et finit par rester seul maître de l’héritage paternel (1413). Il fut l’allié de l’empereur grec, Manuel II, dont il était le gendre, et il eut pour successeur son fils Amurath (Mourad II, 1421). Celui-ci se vit disputer le trône par un prétendu fils de Bayézid, nommé Mustapha, et soutenu par Constantinople. Vainqueur de ce prétendant, Mourad tourna ses armes contre l’empire d’Orient et attaqua d’abord les Vénitiens et les petits souverains qui se partageaient la Grèce. Il s’empara de Thessalonique en 1429 et imposa sa suzeraineté au seigneur d’Albanie, qui lui remit comme otage un de ses fils appelé improprement Scanderberg, du mot Iskenderbeg, surnom que lui méritèrent plus tard ses exploits et qui signifie Prince Alexandre ; il se nommait en réalité Georges Kastriota. Poursuivant ses conquêtes sur le Danube, Mourad II subjugua les Serviens et ne fut arrêté que par le voïvode de Transylvanie, Jean Hunyad, le héros que Commines nomme le Chevalier blanc de Valachie. Hunyad contraignit les Turks de reculer et de conclure une première trêve (1440-1442). À la mort de la reine Elisabeth, il se prononça en faveur du roi Ladislas de Pologne et le fit reconnaître par la plus grande partie de la Hongrie (1443). Comme général des armées de Ladislas, il organisa contre la domination musulmane une sorte de croisade, sous la direction spirituelle d’un légat du pape. Ce fut là tout l’effort que put obtenir de la catholicité l’empereur Jean VI Paléologue, qui avait cependant consenti à l’union des églises d’Orient et d’Occident. Cette soumission à l’orthodoxie romaine, résolue au concile de Florence, avait été hautement repoussée par le clergé byzantin, moins hostile à l’Islamisme qu’au Saint-Siége. Sur ces entrefaites, Scanderberg, s’étant enfui du camp turk, venait de s’emparer de la grande place de Kroja, et, soutenu par ses vaillants compatriotes des montagnes, se trouvait maître en trente jours de toute l’Albanie. Troublé par cette levée de boucliers, Mourad demanda la paix qui fut conclue le 13 juin 1444 à des conditions fort avantageuses pour la Hongrie. À l’instigation du représentant de la papauté, Ladislas viola le traité au bout de quelques mois et traversa la Bulgarie à la tête d’une forte armée. Il attaqua les Turks à Varna, fut écrasé par eux et périt en combattant corps à corps contre Mourad qu’il avait rencontré dans la mêlée (1444). Jean Hunyad fut proclamé régent du royaume de Hongrie jusqu’à la majorité de Ladislas II, fils de la reine Elisabeth. Il voulut prendre sa revanche de la défaite de Varna et chercha de nouveaux combats contre les Musulmans dans les plaines de la Servie (1448). Vaincu dans la vallée du Drino, à Cassovie (1449), sur un champ de bataille déjà illustré par une victoire des Turks, il continua néanmoins à guerroyer, défendit héroïquement Belgrade et lutta jusqu’en 1456, époque de sa mort.

Après avoir abdiqué en 1445, Mourad II dut reprendre le pouvoir pour comprimer une révolte des Janissaires. Puis, il marcha en personne, à la tête de cent mille hommes, contre Georges Kastriota qui avait battu successivement quatre armées ottomanes. Il mit le siége devant Kroja en 1449, l’investit de nouveau l’année suivante et fut chaque fois obligé de se retirer. Quoique affaibli plus tard par des revers et des défections, l’Iskenderbeg, jusqu’à la fin de sa vie (1466), resta en possession de l’Albanie.

Mohammed II (Mahomet) surnommé Boujouk ou le Grand, avait succédé à son père Mourad II, mort à Andrinople en 1451. Plein d’admiration pour la gloire guerrière d’Alexandre le Grand, Mohammed résolut de commencer sa carrière de conquérant par la destruction de l’Empire Grec, réduit à ce moment à quelques villes de la Morée et au territoire dépendant de sa capitale. Il réunit près de trois cent mille hommes, cinq ou six cents navires, et vint assiéger Constantinople où régnait, depuis 1440, Constantin Dracosès, successeur de son frère Jean Paléologue. Huit à neuf mille hommes, parmi lesquels deux mille Génois commandés par le vaillant Justiniani, composaient toute l’armée de la ville assiégée. Mohammed offrit à Constantin, pour prix de sa capitulation, de lui laisser la Morée en toute souveraineté. L’Empereur préféra combattre avec la certitude de la défaite et refusa toute lâche transaction. Il se pourvut de vivres et de munitions, et se prépara à une défense désespérée. Avec cette poignée de combattants, il repoussa pendant cinquante jours tous les efforts des Turks dont l’artillerie formidable écrasait la capitale. Le sultan, informé de l’arrivée prochaine de Jean Hunyad, commençait à se décourager, lorsqu’il s’avisa d’introduire sa flotte dans le port qui sépare les deux faubourgs de Constantinople, Péra et Galata, en faisant transporter ses vaisseaux à force de bras sur un pont volant de planches graissées, allant du Bosphore au fond du golfe de la Corne d’or. Placé ainsi au milieu des défenses des Byzantins, Mohammed ordonna, dans la nuit du 29 mai 1453, un dernier et furieux assaut. À la tête de leurs soldats électrisés, Constantin et Justiniani défendirent les remparts avec un courage héroïque. Ils durent céder au nombre et ne purent empêcher les Janissaires d’arborer sur les murs l’Étendard du Prophète. Les assiégés se replièrent dans la seconde enceinte, n’ayant plus de chefs : car Justiniani était mortellement blessé et l’Empereur avait péri en se précipitant au milieu des rangs ennemis. Constantinople, prise quartier par quartier, fut livrée pendant trois jours au pillage et jonchée de cadavres. Soixante mille survivants furent vendus par les vainqueurs et le Croissant remplaça la Croix sur l’église Sainte-Sophie.

La chute de l’empire d’Orient est généralement considérée comme le dénoûment de l’histoire du Moyen-Âge. Dans la même année 1453, les trois Mayençais Gutenberg, Fust et Schœffer imprimaient une édition de la Vulgate, dite Bible aux quarante-deux lignes, et les Lettres d’indulgence du pape Nicolas V. L’imprimerie, précédée par la gravure en relief et en creux, ne date véritablement que de la mobilisation des caractères : cette grande invention ouvre l’ère des temps modernes.


TABLEAU CHRONOLOGIQUE

DES PAPES, DES EMPEREURS D’OCCIDENT, D’ORIENT

ET DU SAINT EMPIRE, DES ROIS DE FRANCE

D’ANGLETERRE ET D’ITALIE AU MOYEN-ÂGE.

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PAPES :


Avénement.
Saint Innocent Ier 
 401
Saint Zozime 
 417
Saint Boniface Ier 
 418
Saint Célestin Ier 
 422
Saint Sixte III 
 432
Saint Léon le Grand 
 440
Saint Hilaire 
 461
Saint Simplicius 
 468
Saint Félix II ou III 
 483
Saint Gélase 
 492
Saint Anastase II 
 496
Symmaque 
 498
Hormisdas 
 514
Saint Jean Ier 
 523
Félix III ou IV 
 526
Boniface II 
 530
Jean II 
 533
Saint Agapet Ier 
 535
Saint Silvère 
 536
Vigile 
 537
Pélage Ier 
 555
Jean III 
 560
Benoit Ier ou Bonose 
 574
Pélage II 
 578
Saint Grégoire Ier le Grand 
 590
Sabinien 
 604
Boniface III 
 607
Boniface IV 
 608
Saint Deusdedit 
 615
Boniface V 
 618
Honorius Ier 
 625
Sévérin 
 640
Jean IV 
 640
Théodore Ier 
 642
Saint Martin Ier 
 649
Saint Eugène Ier 
 654
Vitalien 
 657
Adéodat 
 672
Donus ou Domnus Ier 
 676
Agathon 
 678
Saint Léon II 
 682
Benoit II 
 684
Jean V 
 685
Conon 
 686
Sergius Ier 
 687
Jean VI 
 701
Jean VII 
 705
Sisinnius 
 708
Constantin 
 708
Saint Grégoire II 
 715
Grégoire III 
 731
Zacharie 
 741
Étienne Ier 
 752
Étienne II 
 752
Saint Paul Ier 
 757
Étienne III 
 768
Adrien Ier 
 772
Saint Léon III 
 795
Étienne IV 
 816
Saint Pascal Ier 
 817
Eugène II 
 824
Valentin 
 827
Grégoire IV 
 827
Sergius II 
 844
Saint Léon IV 
 847
Benoît III 
 855
Saint Nicolas Ier 
 858
Adrien II 
 867
Jean VIII 
 872
Martin II ou Marin 
 881
Adrien III 
 884
Étienne V 
 885
Formose 
 891
Boniface VI 
 896
Étienne VI 
 896
Romain 
 897
Théodore II 
 898
Jean IX 
 898
Benoît IV 
 900
Léon V 
 903
Christophe 
 903
Sergius III 
 903
Anastase III 
 911
Landon 
 913
Jean X 
 914
Léon VI 
 928
Étienne VII 
 929
Jean XI 
 931
Léon VII 
 936
Étienne VIII 
 939
Martin III 
 942
Agapet II 
 946
Jean XII 
 956
Léon VIII 
 963
Benoît V 
 964
Jean XIII 
 965
Benoît VI 
 972
Donus II 
 974
Benoît VII 
 975
Jean XIV 
 983
Jean XV 
 984
Jean XVI 
 985
Grégoire V 
 996
Silvestre II 
 999
Jean XVII 
 1003
Jean XVIII 
 1003
Sergius IV 
 1009
Benoît VIII 
 1012
Jean XIX 
 1024
Benoît IX 
 1033
Grégoire VI 
 1044
Clément II 
 1046
Damase II 
 1048
Saint Léon IX 
 1049
Victor II 
 1055
Étienne IX 
 1057
Nicolas II 
 1058
Alexandre II 
 1061
Saint Grégoire VII 
 1073
Victor III 
 1086
Urbain II 
 1088
Pascal II 
 1099
Gélase II 
 1118
Calixte II 
 1119
Honorius II 
 1124
Innocent II 
 1130
Célestin II 
 1143
Lucius II 
 1144
Eugène III 
 1145
Anastase IV 
 1153
Adrien IV 
 1154
Alexandre III 
 1159
Lucius III 
 1181
Urbain III 
 1185
Grégoire VIII 
 1187
Clément III 
 1187
Célestin III 
 1191
Innocent III 
 1198
Honorius III 
 1216
Grégoire IX 
 1227
Célestin IV 
 1241
Innocent IV 
 1243
Alexandre IV 
 1254
Urbain IV 
 1261
Clément IV 
 1265
Grégoire X 
 1271
Innocent V 
 1276
Adrien V 
 1276
Jean XXI 
 1276
Nicolas III 
 1277
Martin IV 
 1281
Honorius IV 
 1285
Nicolas IV 
 1288
Saint Célestin V 
 1294
Boniface VIII 
 1294
Saint Benoît XI 
 1303
Clément V 
 1305
Jean XXII 
 1316
Benoît XII 
 1334
Clément VI 
 1342
Innocent VI 
 1352
Urbain V 
 1362
Grégoire XI 
 1370
Urbain VI 
 1378
Boniface IX 
 1389
Innocent VII 
 1404
Grégoire XII 
 1406
Alexandre V 
 1409
Jean XXIII 
 1410
Martin V 
 1417
Eugène IV 
 1431
Nicolas V 
 1447


EMPEREURS ROMAINS D’OCCIDENT.



Avénement.
Honorius 
 395
Jean le Secrétaire 
 423
Valentinien III 
 425
Petronius Maximus 
 455
Avitus 
 455
Majorien 
 457
Libius Sévère III 
 461
(Interrègne.)
Anthémius 
 467
Olybrius 
 472
Glycerius 
 472
Julius Nepos 
 474
Romulus Augustulus 
 475



EMPEREURS D’ORIENT.





Maison de Théodose :


Avènement.
Arcadius 
 395
Théodose II 
 408
Pulchérie 
 450
Marcien 
 450


Ire Maison thrace :


Léon Ier 
 457
Léon II 
 474
Zénon l’Isaurien 
 474
Basilisque 
 475
Zénon (de nouveau) 
 477
Anastase 
 491


2e Maison thrace :


Justin Ier 
 518
Justinien Ier 
 527
Justin II 
 565
Tibère 
 578
Maurice 
 582
Phocas 
 602


Maison des Héraclides :


Heraclius 
 610
Heraclius Constantin 
 641
Heracleonas Constantin 
 641
Constant II 
 641
Constantin III Pogonat 
 668
Justinien II 
 685
(Anarchie de 695 à 717).


Maison isaurienne :


Léon III Iconoclaste 
 717
Constantin IV Copronyme 
 741
Léon IV Chazare 
 775
Constantin V Porphyrogénète Ier 
 780
Irène 
 797
Nicéphore Ier 
 802
Michel Ier le Curopolate