Hypatie et Cyrille

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Alphonse Lemerre, éditeur, s.d. (après 1886 ou 1891) (pp. 275-281).
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Hypatie et Cyrille



Hypatie et Cyrille


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SCÈNE I
HYPATIE, LA NOURRICE.


La nourrice.


Ô mon enfant, un trouble immense est dans la ville.
De toute part, roulant comme une écume vile,
Sous leur barbe hideuse et leur robe en lambeaux,
Les hommes du désert sortent de leurs tombeaux.
Hachés de coups de fouet, saignants, fangeux, farouches,
Pleins de haine, ton nom, ma fille, est dans leurs bouches.
Reste ! ne quitte pas la tranquille maison
Où mes bras t’ont bercée en ta jeune saison,
Où mon lait bienheureux t’a sauvée et nourrie,
Où j’ai vu croître au jour ton enfance fleurie,

Où ton père, ô chère âme, éloquent et pieux,
Dans un dernier baiser t’a confiée aux Dieux !



HYPATIE.


Nourrice, calme-toi. Cette terreur est vaine :
Je n’ai point mérité la colère et la haine.
Quel mal ai-je donc fait ? Ma vie est sans remord.
Les Moines du désert, dis-tu, veulent ma mort ?
Je ne les connais point, ils m’ignorent de même,
Et de fausses rumeurs troublent ton cœur qui m’aime.



LA NOURRICE.


Non ! J’ai trop entendu leurs cris barbares ! Non,
Je ne m’abuse point. Tous maudissent ton nom.
Leur âme est furieuse, et leur face enflammée.
Ils te déchireront, ma fille bien aimée,
Ces monstres en haillons, pareils aux animaux
Impurs, qui vont toujours prophétisant les maux,
Qui, rongés de désirs et consumés d’envie,
Blasphèment la beauté, la lumière et la vie !
Demeure, saine et sauve, à l’ombre du foyer.



HYPATIE.


J’ai dans ma conscience un plus sûr bouclier.
Le peuple bienveillant m’attend sous le portique
Où ma voix le rappelle à la sagesse antique.
J’irai, chère nourrice ; et, bien avant le soir,
Tu reverras ta fille ayant fait son devoir.



LA NOURRICE.


Je te supplie, enfant, par ta vie et la mienne !



SCÈNE II
HYPATIE, LA NOURRICE, L’ACOLYTE.


L’ACOLYTE.


Femme, Cyrille, évêque, est sur ton seuil.



HYPATIE.


                                                                    Qu’il vienne !



SCÈNE III
LES MÊMES, CYRILLE.



CYRILLE.


J’ai voulu te parler, t’entendre sans témoins ;
Tes propres intérêts ne demandaient pas moins.
On vante tes vertus ; s’il en est dans les âmes
Que Dieu n’éclaire point encore de ses flammes !
J’y veux croire, et je viens, non comme un ennemi,
Dans un esprit de haine, à te nuire affermi,
Mais en père affligé qui conseille sa fille
Et la veut ramener au foyer de famille.
C’est un devoir, non moins qu’un droit ; et j’ai compté

Que tu me répondrais avec sincérité.
Par un siècle d’orage et par des temps funestes
Où le ciel ne rend plus ses signes manifestes,
J’ai vécu, j’ai blanchi sous mon fardeau sacré ;
Heureux si, près d’atteindre au terme désiré,
Je versais dans ton sein la lumière et la vie !
Ma fille, éveille-toi, le Seigneur te convie.
Tes Dieux sont morts, leur culte impur est rejeté :
Confesse enfin l’unique et sainte vérité.



HYPATIE.


Mon père a bien jugé du respect qui m’anime,
Et je révère en lui sa fonction sublime ;
Mais c’est me témoigner un intérêt trop grand,
Et ce discours me touche autant qu’il me surprend.
Par le seul souvenir des divines idées
Vers l’unique idéal les âmes sont guidées :
Je n’ai point oublié Timée et le Phédon ;
Jean n’a-t-il point parlé comme autrefois Platon ?
Les mots diffèrent peu, le sens est bien le même.
Nous confessons tous deux l’espérance suprême,
Et le Dieu de Cyrille, en mon cœur respecté,
Comme l’Abeille Attique, a dit la vérité.



CYRILLE.


Confondre de tels noms est blasphème ou démence :
Mais tant d’aveuglement est digne de clémence.
Non ! le Dieu que j’adore et qui d’un sang divin
De l’antique Péché lava le genre humain,

Femme, n’a point parlé comme, aux siècles profanes,
Les sophistes païens couchés sous les platanes ;
Et si quelque clarté dans leur nuit sombre a lui,
L’immuable lumière éclate seule en lui !
Il est venu ; des voix l’annonçaient d’âge en âge ;
La sagesse et l’amour ont marqué son passage ;
Il a vaincu la mort, et, pour de nouveaux cieux,
Purifié le cœur d’un monde déjà vieux,
D’un souffle balayé des siècles de souillures,
Chassé de leurs autels les Puissances impures,
Et rendu sans retour par son oblation
La force avec la vie à toute nation !
Parle ! de l’œuvre humaine est-ce le caractère ?
Compare au Christ sauveur les sages de la terre
Et mesure leur gloire à son humilité.



HYPATIE.


Ce serait prendre un soin trop plein de vanité.
Toute vertu sans doute a droit à nos hommages,
Et c’est toujours un Dieu qui parle dans les sages.
Je rends ce que je dois au Prophète inspiré,
Et comme à toi, mon père, il m’est aussi sacré ;
Mais sache dispenser une justice égale,
Et de ton maître aux miens marque mieux l’intervalle.
Sois équitable enfin. Que nous reproches-tu ?
Ne veillons-nous pas seuls près d’un temple abattu,
Sur des tombeaux divins qu’on brise et qu’on insulte ?
Prêtres d’un ciel muet, naufragés d’un grand culte,

Héritiers incertains d’un antique trésor,
Sans force et dispersés, que te faut-il encor ?
Oui, les temps sont mauvais, non pas pour ton église,
Mon père, mais pour nous que ton orgueil méprise,
Pour nous qui n’enseignons, dans notre abaissement,
Que l’étude, la paix et le recueillement.
Tourne au passé tes yeux ; rappelle en ta mémoire
Les destins accomplis aux jours de notre gloire.
Nos Dieux n’étaient-ils donc qu’un rêve ? Ont-ils menti ?
Vois quel monde immortel de leurs mains est sorti,
Ce symbole vivant, harmonieux ouvrage
Marqué de leur génie et fait à leur image,
Vénérable à jamais, et qu’ils n’ont enfanté
Que pour s’épanouir dans l’ordre et la clarté !
Quoi ! ce passé si beau ne serait-il qu’un songe,
Un vrai spectre animé d’un esprit de mensonge,
Une erreur séculaire où nous nous complaisons ?
Mais vous en balbutiez la langue et les leçons,
Et j’entends, comme aux jours d’Homère et de Virgile,
Les sons qui m’ont bercée expliquer l’Évangile !
Ah ! dans l’écho qui vient du passé glorieux
Écoute-les, Cyrille, et tu comprendras mieux.
Écoute, au bord des mers, au sommet des collines,
Sonner les rythmes d’or sur des lèvres divines,
Et le marbre éloquent, dans les blancs Parthénons,
Des artistes pieux éterniser les noms.
Regarde, sous l’azur qu’un seul siècle illumine,
Des îles d’Ionie aux flots de Salamine,
L’amour de la patrie et de la liberté

Triompher sur l’autel de la sainte Beauté ;
Dans l’austère repos des foyers domestiques
Les grands législateurs régler les Républiques,
Et les sages, du Vrai frayant l’âpre chemin,
De sa propre grandeur saisir l’Esprit humain !
Tu peux nier nos Dieux ou leur jeter l’outrage,
Mais de leur livre écrit déchirer cette page,
Coucher notre soleil parmi les astres morts...
Va ! la tâche est sans terme et rit de tes efforts !
Non ! ô Dieux protecteurs, ô Dieux d’Hellas ma mère,
Que sur le Pavé d’or chanta le vieil Homère,
Vous qui vivez toujours, mais qui vous êtes tus,
Je ne vous maudis pas, ô Forces et Vertus,
Qui suffisiez jadis aux races magnanimes,
Et je vous reconnais à vos œuvres sublimes !



CYRILLE.


C’est bien ! Reconnais-les aux fruits qu’ils ont portés,
Ces Démons de l’Enfer sous d’autres noms chantés,
Qui, d’un poison secret infectant l’âme entière,
Ont voulu l’étouffer dans l’immonde matière,
Et sous la robe d’or d’une vaine beauté
Ont caché le néant de l’impudicité.
Quand les peuples nourris en de telles doctrines,
Comme des troncs séchés jusque dans leurs racines,
Florissants au dehors, mais la mort dans le cœur,
Tombent en cendre avant le coup du fer vengeur ;
Quand Rome, succédant à la Grèce asservie,