L’École des mères

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L’École des mères
Comédie en un acte représentée pour la première fois par les Comédiens-Italiens le 25 juillet 1732


Sommaire

[modifier] Acteurs

MADAME ARGANTE.
ANGÉLIQUE, fille de Madame Argante.
LISETTE, suivante d’Angélique.
ÉRASTE, amant d’Angélique, sous le nom de La Ramée.
DAMIS, père d’Éraste, autre amant d’Angélique.
FRONTIN, valet de Madame Argante.
CHAMPAGNE, valet de Monsieur Damis.

La scène est dans l’appartement de Madame Argante.


[modifier] Scène première

ÉRASTE, sous le nom de La Ramée et avec une livrée, LISETTE


LISETTE

Oui, vous voilà fort bien déguisé, et avec cet habit-là, vous disant mon cousin, je crois que vous pouvez paraître ici en toute sûreté ; il n'y a que votre air qui n'est pas trop d'accord avec la livrée.

ÉRASTE

Il n'y a rien à craindre ; je n'ai pas même, en entrant, fait mention de notre parenté. J'ai dit que je voulais te parler, et l'on m'a répondu que je te trouverais ici, sans m'en demander davantage.

LISETTE

Je crois que vous devez être content du zèle avec lequel je vous sers : je m'expose à tout, et ce que je fais pour vous n'est pas trop dans l'ordre ; mais vous êtes un honnête homme ; vous aimez ma jeune maîtresse, elle vous aime ; je crois qu'elle sera plus heureuse avec vous qu'avec celui que sa mère lui destine, et cela calme un peu mes scrupules.

ÉRASTE

Elle m'aime, dis-tu ? Lisette, puis-je me flatter d'un si grand bonheur ? Moi qui ne l'ai vue qu'en passant dans nos promenades, qui ne lui ai prouvé mon amour que par mes regards, et qui n'ai pu lui parler que deux fois pendant que sa mère s'écartait avec d'autres dames ! elle m'aime ?

LISETTE

Très tendrement, mais voici un domestique de la maison qui vient ; c'est Frontin, qui ne me hait pas, faites bonne contenance.


[modifier] Scène II

FRONTIN, LISETTE, ÉRASTE


FRONTIN

Ah ! te voilà, Lisette. Avec qui es-tu donc là ?

LISETTE

Avec un de mes parents qui s'appelle La Ramée, et dont le maître, qui est ordinairement en province, est venu ici pour affaire ; et il profite du séjour qu'il y fait pour me voir.

FRONTIN

Un de tes parents, dis-tu ?

LISETTE

Oui.

FRONTIN

C'est-à-dire un cousin ?

LISETTE

Sans doute.

FRONTIN

Hum ! il a l'air d'un cousin de bien loin : il n'a point la tournure d'un parent, ce garçon-là.

LISETTE

Qu'est-ce que tu veux dire avec ta tournure ?

FRONTIN

Je veux dire que ce n'est, par ma foi, que de la fausse monnaie que tu me donnes, et que si le diable emportait ton cousin il ne t'en resterait pas un parent de moins.

ÉRASTE

Et pourquoi pensez-vous qu'elle vous trompe ?

FRONTIN

Hum ! quelle physionomie de fripon ! Mons de La Ramée, je vous avertis que j'aime Lisette, et que je veux l'épouser tout seul.

LISETTE

Il est pourtant nécessaire que je lui parle pour une affaire de famille qui ne te regarde pas.

FRONTIN

Oh ! parbleu ! que les secrets de ta famille s'accommodent, moi, je reste.

LISETTE

Il faut prendre son parti. Frontin…

FRONTIN

Après ?

LISETTE

Serais-tu capable de rendre service à un honnête homme, qui t'en récompenserait bien ?

FRONTIN

Honnête homme ou non, son honneur est de trop, dès qu'il récompense.

LISETTE

Tu sais à qui Madame marie Angélique, ma maîtresse ?

FRONTIN

Oui, je pense que c'est à peu près soixante ans qui en épousent dix-sept.

LISETTE

Tu vois bien que ce mariage-là ne convient point.

FRONTIN

Oui : il menace la stérilité, les héritiers en seront nuls, ou auxiliaires.

LISETTE

Ce n'est qu'à regret qu'Angélique obéit, d'autant plus que le hasard lui a fait connaître un aimable homme qui a touché son cœur.

FRONTIN

Le cousin La Ramée pourrait bien nous venir de là.

LISETTE

Tu l'as dit ; c'est cela même.

ÉRASTE

Oui, mon enfant, c'est moi.

FRONTIN

Eh ! que ne le disiez-vous ? En ce cas-là, je vous pardonne votre figure, et je suis tout à vous. Voyons, que faut-il faire ?

ÉRASTE

Rien que favoriser une entrevue que Lisette va me procurer ce soir, et tu seras content de moi.

FRONTIN

Je le crois, mais qu'espérez-vous de cette entrevue ? car on signe le contrat ce soir.

LISETTE

Eh bien, pendant que la compagnie, avant le souper, sera dans l'appartement de Madame, Monsieur nous attendra dans cette salle-ci, sans lumière pour n'être point vu, et nous y viendrons, Angélique et moi, pour examiner le parti qu'il y aura à prendre.

FRONTIN

Ce n'est pas de l'entretien dont je doute : mais à quoi aboutira-t-il ? Angélique est une Agnès1 élevée dans la plus sévère contrainte, et qui, malgré son penchant pour vous, n'aura que des regrets, des larmes et de la frayeur à vous donner : est-ce que vous avez dessein de l'enlever ?

ÉRASTE

Ce serait un parti bien extrême.

FRONTIN

Et dont l'extrémité ne vous ferait pas grand-peur, n'est-il pas vrai ?

LISETTE

Pour nous, Frontin, nous ne nous chargeons que de faciliter l'entretien, auquel je serai présente ; mais de ce qu'on y résoudra, nous n'y trempons point, cela ne nous regarde pas.

FRONTIN

Oh ! si fait, cela nous regarderait un peu, si cette petite conversation nocturne que nous leur ménageons dans la salle était découverte ; d'autant plus qu'une des portes de la salle aboutit au jardin, que du jardin on va à une petite porte qui rend dans la rue, et qu'à cause de la salle où nous les mettrons, nous répondrons de toutes ces petites portes-là, qui sont de notre connaissance. Mais tout coup vaille ; pour se mettre à son aise, il faut quelquefois risquer son honneur, il s'agit d'ailleurs d'une jeune victime qu'on veut sacrifier, et je crois qu'il est généreux d'avoir part à sa délivrance, sans s'embarrasser de quelle façon elle s'opérera : Monsieur payera bien, cela grossira ta dot, et nous ferons une action qui joindra l'utile au louable.

ÉRASTE

Ne vous inquiétez de rien, je n'ai point envie d'enlever Angélique, et je ne veux que l'exciter à refuser l'époux qu'on lui destine : mais la nuit s'approche, où me retirerai-je en attendant le moment où je verrai Angélique ?

LISETTE

Comme on ne sait encore qui vous êtes, en cas qu'on vous fît quelques questions, au lieu d'être mon parent, soyez celui de Frontin, et retirez-vous dans sa chambre, qui est à côté de cette salle, et d'où Frontin pourra vous amener, quand il faudra.

FRONTIN

Oui-da, Monsieur, disposez de mon appartement.

LISETTE

Allez tout à l'heure ; car il faut que je prévienne Angélique, qui assurément sera charmée de vous voir, mais qui ne sait pas que vous êtes ici, et à qui je dirai d'abord qu'il y a un domestique dans la chambre de Frontin qui demande à lui parler de votre part : mais sortez, j'entends quelqu'un qui vient.

FRONTIN

Allons, cousin, sauvons-nous.

LISETTE

Non, restez : c'est la mère d'Angélique, elle vous verrait fuir, il vaut mieux que vous demeuriez.


[modifier] Scène III

LISETTE, FRONTIN, ÉRASTE, MADAME ARGANTE


MADAME ARGANTE

Où est ma fille, Lisette ?

LISETTE

Apparemment qu'elle est dans sa chambre, Madame.

MADAME ARGANTE

Qui est ce garçon-là ?

FRONTIN

Madame, c'est un garçon de condition, comme vous voyez, qui m'est venu voir, et à qui je m'intéresse parce que nous sommes fils des deux frères ; il n'est pas content de son maître, ils se sont brouillés ensemble, et il vient me demander si je ne sais pas quelque maison dont il pût s'accommoder…

MADAME ARGANTE

Sa physionomie est assez bonne ; chez qui avez-vous servi, mon enfant ?

ÉRASTE

Chez un officier du régiment du Roi, Madame.

MADAME ARGANTE

Eh bien, je parlerai de vous à Monsieur Damis, qui pourra vous donner à ma fille ; demeurez ici jusqu'à ce soir, et laissez-nous. Restez, Lisette.


[modifier] Scène IV

MADAME ARGANTE, LISETTE


MADAME ARGANTE

Ma fille vous dit assez volontiers ses sentiments, Lisette ; dans quelle disposition d'esprit est-elle pour le mariage que nous allons conclure ? Elle ne m'a marqué, du moins, aucune répugnance.

LISETTE

Ah ! Madame, elle n'oserait vous en marquer, quand elle en aurait ; c'est une jeune et timide personne, à qui jusqu'ici son éducation n'a rien appris qu'à obéir.

MADAME ARGANTE

C'est, je pense, ce qu'elle pouvait apprendre de mieux à son âge.

LISETTE

Je ne dis pas le contraire.

MADAME ARGANTE

Mais enfin, vous paraît-elle contente ?

LISETTE

Y peut-on rien connaître ? vous savez qu'à peine ose-t-elle lever les yeux, tant elle a peur de sortir de cette modestie sévère que vous voulez qu'elle ait ; tout ce que j'en sais, c'est qu'elle est triste.

MADAME ARGANTE

Oh ! je le crois, c'est une marque qu'elle a le cœur bon : elle va se marier, elle me quitte, elle m'aime, et notre séparation est douloureuse.

LISETTE

Eh ! eh ! ordinairement, pourtant, une fille qui va se marier est assez gaie.

MADAME ARGANTE

Oui, une fille dissipée, élevée dans un monde coquet, qui a plus entendu parler d'amour que de vertu, et que mille jeunes étourdis ont eu l'impertinente liberté d'entretenir de cajoleries ; mais une fille retirée, qui vit sous les yeux de sa mère, et dont rien n'a gâté ni le cœur ni l'esprit, ne laisse pas que d'être alarmée quand elle change d'état. Je connais Angélique et la simplicité de ses mœurs ; elle n'aime pas le monde, et je suis sûre qu'elle ne me quitterait jamais, si je l'en laissais la maîtresse.

LISETTE

Cela est singulier.

MADAME ARGANTE

Oh ! j'en suis sûre. À l'égard du mari que je lui donne, je ne doute pas qu'elle n'approuve mon choix ; c'est un homme très riche, très raisonnable.

LISETTE

Pour raisonnable, il a eu le temps de le devenir.

MADAME ARGANTE

Oui, un peu vieux, à la vérité, mais doux, mais complaisant, attentif, aimable.

LISETTE

Aimable ! Prenez donc garde, Madame, il a soixante ans, cet homme.

MADAME ARGANTE

Il est bien question de l'âge d'un mari avec une fille élevée comme la mienne !

LISETTE

Oh ! s'il n'en est pas question avec Mademoiselle votre fille, il n'y aura guère eu de prodige de cette force-là !

MADAME ARGANTE

Qu'entendez-vous avec votre prodige ?

LISETTE

J'entends qu'il faut, le plus qu'on peut, mettre la vertu des gens à son aise, et que celle d'Angélique ne sera pas sans fatigue.

MADAME ARGANTE

Vous avez de sottes idées, Lisette ; les inspirez-vous à ma fille ?

LISETTE

Oh ! que non, Madame, elle les trouvera bien sans que je m'en mêle.

MADAME ARGANTE

Et pourquoi, de l'humeur dont elle est, ne serait-elle pas heureuse ?

LISETTE

C'est qu'elle ne sera point de l'humeur dont vous dites, cette humeur-là n'existe nulle part.

MADAME ARGANTE

Il faudrait qu'elle l'eût bien difficile, si elle ne s'accommodait pas d'un homme qui l'adorera.

LISETTE

On adore mal à son âge.

MADAME ARGANTE

Qui ira au-devant de tous ses désirs.

LISETTE

Ils seront donc bien modestes.

MADAME ARGANTE

Taisez-vous ; je ne sais de quoi je m'avise de vous écouter.

LISETTE

Vous m'interrogez, et je vous réponds sincèrement.

MADAME ARGANTE

Allez dire à ma fille qu'elle vienne.

LISETTE

Il n'est pas besoin de l'aller chercher, Madame, la voilà qui passe, et je vous laisse.


[modifier] Scène V

ANGÉLIQUE, MADAME ARGANTE


MADAME ARGANTE

Venez, Angélique, j'ai à vous parler.

ANGÉLIQUE, modestement.

Que souhaitez-vous, ma mère ?

MADAME ARGANTE

Vous voyez, ma fille, ce que je fais aujourd'hui pour vous ; ne tenez-vous pas compte à ma tendresse du mariage avantageux que je vous procure ?

ANGÉLIQUE, faisant la révérence.

Je ferai tout ce qu'il vous plaira, ma mère.

MADAME ARGANTE

Je vous demande si vous me savez gré du parti que je vous donne ? Ne trouvez-vous pas qu'il est heureux pour vous d'épouser un homme comme Monsieur Damis, dont la fortune, dont le caractère sûr et plein de raison, vous assurent une vie douce et paisible, telle qu'il convient à vos mœurs et aux sentiments que je vous ai toujours inspirés ? Allons, répondez, ma fille !

ANGÉLIQUE

Vous me l'ordonnez donc ?

MADAME ARGANTE

Oui, sans doute. Voyez, n'êtes-vous pas satisfaite de votre sort ?

ANGÉLIQUE

Mais…

MADAME ARGANTE

Quoi ! mais ! je veux qu'on me réponde raisonnablement ; je m'attends à votre reconnaissance, et non pas à des mais.

ANGÉLIQUE, saluant.

Je n'en dirai plus, ma mère.

MADAME ARGANTE

Je vous dispense des révérences ; dites-moi ce que vous pensez.

ANGÉLIQUE

Ce que je pense ?

MADAME ARGANTE

Oui : comment regardez-vous le mariage en question ?

ANGÉLIQUE

Mais…

MADAME ARGANTE

Toujours des mais !

ANGÉLIQUE

Je vous demande pardon ; je n'y songeais pas, ma mère.

MADAME ARGANTE

Eh bien, songez-y donc, et souvenez-vous qu'ils me déplaisent. Je vous demande quelles sont les dispositions de votre cœur dans cette conjoncture-ci. Ce n'est pas que je doute que vous soyez contente, mais je voudrais vous l'entendre dire vous-même.

ANGÉLIQUE

Les dispositions de mon cœur ! Je tremble de ne pas répondre à votre fantaisie.

MADAME ARGANTE

Et pourquoi ne répondriez-vous pas à ma fantaisie ?

ANGÉLIQUE

C'est que ce que je dirais vous fâcherait peut-être.

MADAME ARGANTE

Parlez bien, et je ne me fâcherai point. Est-ce que vous n'êtes point de mon sentiment ? Êtes-vous plus sage que moi ?

ANGÉLIQUE

C'est que je n'ai point de dispositions dans le cœur.

MADAME ARGANTE

Et qu'y avez-vous donc, Mademoiselle ?

ANGÉLIQUE

Rien du tout.

MADAME ARGANTE

Rien ! qu'est-ce que rien ? Ce mariage ne vous plaît donc pas ?

ANGÉLIQUE

Non.

MADAME ARGANTE, en colère.

Comment ! il vous déplaît ?

ANGÉLIQUE

Non, ma mère.

MADAME ARGANTE

Eh ! parlez donc ! car je commence à vous entendre : c'est-à-dire, ma fille, que vous n'avez point de volonté ?

ANGÉLIQUE

J'en aurai pourtant une, si vous le voulez.

MADAME ARGANTE

Il n'est pas nécessaire ; vous faites encore mieux d'être comme vous êtes ; de vous laisser conduire, et de vous en fier entièrement à moi. Oui, vous avez raison, ma fille ; et ces dispositions d'indifférence sont les meilleures. Aussi voyez-vous que vous en êtes récompensée ; je ne vous donne pas un jeune extravagant qui vous négligerait peut-être au bout de quinze jours, qui dissiperait son bien et le vôtre, pour courir après mille passions libertines ; je vous marie à un homme sage, à un homme dont le cœur est sûr, et qui saura tout le prix de la vertueuse innocence du vôtre.

ANGÉLIQUE

Pour innocente, je le suis.

MADAME ARGANTE

Oui, grâces à mes soins, je vous vois telle que j'ai toujours souhaité que vous fussiez ; comme il vous est familier de remplir vos devoirs, les vertus dont vous allez avoir besoin ne vous coûteront rien ; et voici les plus essentielles ; c'est, d'abord, de n'aimer que votre mari.

ANGÉLIQUE

Et si j'ai des amis, qu'en ferai-je ?

MADAME ARGANTE

Vous n'en devez point avoir d'autres que ceux de Monsieur Damis, aux volontés de qui vous vous conformerez toujours, ma fille ; nous sommes sur ce pied-là dans le mariage.

ANGÉLIQUE

Ses volontés ? Et que deviendront les miennes ?

MADAME ARGANTE

Je sais que cet article a quelque chose d'un peu mortifiant ; mais il faut s'y rendre, ma fille. C'est une espèce de loi qu'on nous a imposée ; et qui dans le fond nous fait honneur, car entre deux personnes qui vivent ensemble, c'est toujours la plus raisonnable qu'on charge d'être la plus docile, et cette docilité-là vous sera facile ; car vous n'avez jamais eu de volonté avec moi, vous ne connaissez que l'obéissance.

ANGÉLIQUE

Oui, mais mon mari ne sera pas ma mère.

MADAME ARGANTE

Vous lui devez encore plus qu'à moi, Angélique, et je suis sûre qu'on n'aura rien à vous reprocher là-dessus. Je vous laisse, songez à tout ce que je vous ai dit ; et surtout gardez ce goût de retraite, de solitude, de modestie, de pudeur qui me charme en vous ; ne plaisez qu'à votre mari, et restez dans cette simplicité qui ne vous laisse ignorer que le mal. Adieu, ma fille.


[modifier] Scène VI

ANGÉLIQUE, LISETTE


ANGÉLIQUE, un moment seule.

Qui ne me laisse ignorer que le mal ! Et qu'en sait-elle ? Elle l'a donc appris ? Eh bien, je veux l'apprendre aussi.

LISETTE survient.

Eh bien, Mademoiselle, à quoi en êtes-vous ?

ANGÉLIQUE

J'en suis à m'affliger, comme tu vois.

LISETTE

Qu'avez-vous dit à votre mère ?

ANGÉLIQUE

Eh ! tout ce qu'elle a voulu.

LISETTE

Vous épouserez donc Monsieur Damis ?

ANGÉLIQUE

Moi, l'épouser ! Je t'assure que non ; c'est bien assez qu'il m'épouse.

LISETTE

Oui, mais vous n'en serez pas moins sa femme.

ANGÉLIQUE

Eh bien, ma mère n'a qu'à l'aimer pour nous deux ; car pour moi je n'aimerai jamais qu'Éraste.

LISETTE

Il le mérite bien.

ANGÉLIQUE

Oh ! pour cela, oui. C'est lui qui est aimable, qui est complaisant, et non pas ce Monsieur Damis que ma mère a été prendre je ne sais où, qui ferait bien mieux d'être mon grand-père que mon mari, qui me glace quand il me parle, et qui m'appelle toujours ma belle personne ; comme si on s'embarrassait beaucoup d'être belle ou laide avec lui : au lieu que tout ce que me dit Éraste est si touchant ! on voit que c'est du fond du cœur qu'il parle ; et j'aimerais mieux être sa femme seulement huit jours, que de l'être toute ma vie de l'autre.

LISETTE

On dit qu'il est au désespoir, Éraste.

ANGÉLIQUE

Eh ! comment veut-il que je fasse ? Hélas ! je sais bien qu'il sera inconsolable : n'est-on pas bien à plaindre, quand on s'aime tant, de n'être pas ensemble ? Ma mère dit qu'on est obligé d'aimer son mari ; eh bien ! qu'on me donne Éraste ; je l'aimerai tant qu'on voudra, puisque je l'aime avant que d'y être obligée, je n'aurai garde d'y manquer quand il le faudra, cela me sera bien commode.

LISETTE

Mais avec ces sentiments-là, que ne refusez-vous courageusement Damis ? il est encore temps ; vous êtes d'une vivacité étonnante avec moi, et vous tremblez devant votre mère. Il faudrait lui dire ce soir : Cet homme-là est trop vieux pour moi ; je ne l'aime point, je le hais, je le haïrai, et je ne saurais l'épouser.

ANGÉLIQUE

Tu as raison : mais quand ma mère me parle, je n'ai plus d'esprit ; cependant je sens que j'en ai assurément ; et j'en aurais bien davantage, si elle avait voulu ; mais n'être jamais qu'avec elle, n'entendre que des préceptes qui me lassent, ne faire que des lectures qui m'ennuient, est-ce là le moyen d'avoir de l'esprit ? qu'est-ce que cela apprend ? Il y a des petites filles de sept ans qui sont plus avancées que moi. Cela n'est-il pas ridicule ? je n'ose pas seulement ouvrir ma fenêtre. Voyez, je vous prie, de quel air on m'habille ? suis-je vêtue comme une autre ? regardez comme me voilà faite : ma mère appelle cela un habit modeste : il n'y a donc de la modestie nulle part qu'ici ? car je ne vois que moi d'enveloppée comme cela ; aussi suis-je d'une enfance, d'une curiosité ! Je ne porte point de ruban, mais qu'est-ce que ma mère y gagne ? que j'ai des émotions quand j'en aperçois. Elle ne m'a laissé voir personne, et avant que je connusse Éraste, le cœur me battait quand j'étais regardée par un jeune homme. Voilà pourtant ce qui m'est arrivé.

LISETTE

Votre naïveté me fait rire.

ANGÉLIQUE

Mais est-ce que je n'ai pas raison ? Serais-je de même si j'avais joui d'une liberté honnête ? En vérité, si je n'avais pas le cœur bon, tiens, je crois que je haïrais ma mère, d'être cause que j'ai des émotions pour des choses dont je suis sûre que je ne me soucierais pas si je les avais. Aussi, quand je serai ma maîtresse ! laisse-moi faire, va… je veux savoir tout ce que les autres savent.

LISETTE

Je m'en fie bien à vous.

ANGÉLIQUE

Moi qui suis naturellement vertueuse, sais-tu bien que je m'endors quand j'entends parler de sagesse ? Sais-tu bien que je serai fort heureuse de n'être pas coquette ? Je ne la serai pourtant pas ; mais ma mère mériterait bien que je la devinsse.

LISETTE

Ah ! si elle pouvait vous entendre et jouir du fruit de sa sévérité ! Mais parlons d'autre chose. Vous aimez Éraste ?

ANGÉLIQUE

Vraiment oui, je l'aime, pourvu qu'il n'y ait point de mal à avouer cela ; car je suis si ignorante ! Je ne sais point ce qui est permis ou non, au moins.

LISETTE

C'est un aveu sans conséquence avec moi.

ANGÉLIQUE

Oh ! sur ce pied-là je l'aime beaucoup, et je ne puis me résoudre à le perdre.

LISETTE

Prenez donc une bonne résolution de n'être pas à un autre. Il y a ici un domestique à lui qui a une lettre à vous rendre de sa part.

ANGÉLIQUE, charmée.

Une lettre de sa part, et tu ne m'en disais rien ! Où est-elle ? Oh ! que j'aurai de plaisir à la lire ! donne-moi-la donc ! Où est ce domestique ?

LISETTE

Doucement ! modérez cet empressement-là ; cachez-en du moins une partie à Éraste : si par hasard vous lui parliez, il y aurait du trop.

ANGÉLIQUE

Oh ! dame, c'est encore ma mère qui en est cause. Mais est-ce que je pourrai le voir ? Tu me parles de lui et de sa lettre, et je ne vois ni l'un ni l'autre.

[modifier] Scène VII

LISETTE, ANGÉLIQUE, FRONTIN, ÉRASTE


LISETTE, à Angélique.

Tenez, voici ce domestique que Frontin nous amène.

ANGÉLIQUE

Frontin ne dira-t-il rien à ma mère ?

LISETTE

Ne craignez rien, il est dans vos intérêts, et ce domestique passe pour son parent.

FRONTIN, tenant une lettre.

Le valet de Monsieur Éraste vous apporte une lettre que voici, Madame.


ANGÉLIQUE, gravement.

Donnez. (À Lisette.) Suis-je assez sérieuse ?

LISETTE

Fort bien.

ANGÉLIQUE lit.

Que viens-je d'apprendre ! on dit que vous vous mariez ce soir. Si vous concluez sans me permettre de vous voir, je ne me soucie plus de la vie. (Et en s'interrompant.) Il ne se soucie plus de la vie, Lisette ! (Elle achève de lire.) Adieu ; j'attends votre réponse, et je me meurs. (Après qu'elle a lu.) Cette lettre-là me pénètre ; il n'y a point de modération qui tienne, Lisette ; il faut que je lui parle, et je ne veux pas qu'il meure. Allez lui dire qu'il vienne ; on le fera entrer comme on pourra.

ÉRASTE, se jetant à ses genoux.

Vous ne voulez point que je meure, et vous vous mariez, Angélique !

ANGÉLIQUE

Ah ! c'est vous, Éraste ?

ÉRASTE

À quoi vous déterminez-vous donc ?

ANGÉLIQUE

Je ne sais ; je suis trop émue pour vous répondre. Levez-vous.

ÉRASTE, se levant.

Mon désespoir vous touchera-t-il ?

ANGÉLIQUE

Est-ce que vous n'avez pas entendu ce que j'ai dit ?

ÉRASTE

Il m'a paru que vous m'aimiez un peu.

ANGÉLIQUE

Non, non, il vous a paru mieux que cela ; car j'ai dit bien franchement que je vous aime : mais il faut m'excuser, Éraste, car je ne savais pas que vous étiez là.

ÉRASTE

Est-ce que vous seriez fâchée de ce qui vous est échappé ?

ANGÉLIQUE

Moi, fâchée ? au contraire, je suis bien aise que vous l'ayez appris sans qu'il y ait de ma faute ; je n'aurai plus la peine de vous le cacher.

FRONTIN

Prenez garde qu'on ne vous surprenne.

LISETTE

Il a raison ; je crois que quelqu'un vient ; retirez-vous, Madame.

ANGÉLIQUE

Mais je crois que vous n'avez pas eu le temps de me dire tout.

ÉRASTE

Hélas ! Madame, je n'ai encore fait que vous voir et j'ai besoin d'un entretien pour vous résoudre à me sauver la vie.

ANGÉLIQUE, en s'en allant.

Ne lui donneras-tu pas le temps de me résoudre, Lisette ?

LISETTE

Oui, Frontin et moi nous aurons soin de tout : vous allez vous revoir bientôt ; mais retirez-vous.


[modifier] Scène VIII

LISETTE, FRONTIN, ÉRASTE, CHAMPAGNE


LISETTE

Qui est-ce qui entre là ? c'est le valet de Monsieur Damis.

ÉRASTE, vite.

Eh ! d'où le connaissez-vous ? c'est le valet de mon père, et non pas de Monsieur Damis qui m'est inconnu.

LISETTE

Vous vous trompez ; ne vous déconcertez pas.

CHAMPAGNE

Bonsoir, la jolie fille, bonsoir, Messieurs ; je viens attendre ici mon maître qui m'envoie dire qu'il va venir ; et je suis charmé d'une rencontre… (En regardant Éraste.) Mais comment appelez-vous Monsieur ?

ÉRASTE

Vous importe-t-il de savoir que je m'appelle La Ramée ?

CHAMPAGNE

La Ramée ? Et pourquoi est-ce que vous portez ce visage-là ?

ÉRASTE

Pourquoi ? la belle question ! parce que je n'en ai pas reçu d'autre. Adieu, Lisette ; le début de ce butor-là m'ennuie.


[modifier] Scène IX

CHAMPAGNE, FRONTIN, LISETTE


FRONTIN

Je voudrais bien savoir à qui tu en as ! Est-ce qu'il n'est pas permis à mon cousin La Ramée d'avoir son visage ?

CHAMPAGNE

Je veux bien que Monsieur La Ramée en ait un ; mais il ne lui est pas permis de se servir de celui d'un autre.

LISETTE

Comment, celui d'un autre ! qu'est-ce que cette folie-là ?

CHAMPAGNE

Oui, celui d'un autre : en un mot, cette mine-là ne lui appartient point ; elle n'est point à sa place ordinaire, ou bien j'ai vu la pareille à quelqu'un que je connais.

FRONTIN, riant.

C'est peut-être une physionomie à la mode, et La Ramée en aura pris une.

LISETTE, riant.

Voilà bien, en effet, des discours d'un butor comme toi, Champagne : est-ce qu'il n'y a pas mille gens qui se ressemblent ?

CHAMPAGNE

Cela est vrai ; mais qu'il appartienne à ce qu'il voudra, je ne m'en soucie guère ; chacun a le sien ; il n'y a que vous, Mademoiselle Lisette, qui n'avez celui de personne, car vous êtes plus jolie que tout le monde : il n'y a rien de si aimable que vous.

FRONTIN

Halte-là ! laisse ce minois-là en repos ; ton éloge le déshonore.

CHAMPAGNE

Ah ! Monsieur Frontin, ce que j'en dis, c'est en cas que vous n'aimiez pas Lisette, comme cela peut arriver ; car chacun n'est pas du même goût.

FRONTIN

Paix ! vous dis-je ; car je l'aime.

CHAMPAGNE

Et vous, Mademoiselle Lisette ?

LISETTE

Tu joues de malheur, car je l'aime.

CHAMPAGNE

Je l'aime, partout je l'aime ! Il n'y aura donc rien pour moi ?

LISETTE, en s'en allant.

Une révérence de ma part.

FRONTIN, en s'en allant.

Des injures de la mienne, et quelques coups de poing, si tu veux.

CHAMPAGNE

Ah ! n'ai-je pas fait là une belle fortune ?


[modifier] Scène X

MONSIEUR DAMIS, CHAMPAGNE


MONSIEUR DAMIS

Ah ! te voilà !

CHAMPAGNE

Oui, Monsieur ; on vient de m'apprendre qu'il n'y a rien pour moi, et ma part ne me donne pas une bonne opinion de la vôtre.

MONSIEUR DAMIS

Qu'entends-tu par là ?

CHAMPAGNE

C'est que Lisette ne veut point de moi, et outre cela j'ai vu la physionomie de Monsieur votre fils sur le visage d'un valet.

MONSIEUR DAMIS

Je n'y comprends rien. Laisse-nous ; voici Madame Argante et Angélique.


[modifier] Scène XI

MADAME ARGANTE, ANGÉLIQUE, MONSIEUR DAMIS


MADAME ARGANTE

Vous venez sans doute d'arriver, Monsieur ?

MONSIEUR DAMIS

Oui, Madame, en ce moment.

MADAME ARGANTE

Il y a déjà bonne compagnie assemblée chez moi, c'est-à-dire, une partie de ma famille, avec quelques-uns de nos amis, car pour les vôtres, vous n'avez pas voulu leur confier votre mariage.

MONSIEUR DAMIS

Non, Madame, j'ai craint qu'on n'enviât mon bonheur et j'ai voulu me l'assurer en secret. Mon fils même ne sait rien de mon dessein : et c'est à cause de cela que je vous ai prié de vouloir bien me donner le nom de Damis, au lieu de celui d'Orgon, qu'on mettra dans le contrat.

MADAME ARGANTE

Vous êtes le maître, Monsieur ; au reste, il n'appartient point à une mère de vanter sa fille ; mais je crois vous faire un présent digne d'un honnête homme comme vous. Il est vrai que les avantages que vous lui faites…

MONSIEUR DAMIS

Oh ! Madame, n'en parlons point, je vous prie ; c'est à moi à vous remercier toutes deux, et je n'ai pas dû espérer que cette belle personne fît grâce au peu que je vaux.

ANGÉLIQUE, à part.

Belle personne !

MONSIEUR DAMIS

Tous les trésors du monde ne sont rien au prix de la beauté et de la vertu qu'elle m'apporte en mariage.

MADAME ARGANTE

Pour de la vertu, vous lui rendez justice. Mais, Monsieur, on vous attend ; vous savez que j'ai permis que nos amis se déguisassent, et fissent une espèce de petit bal tantôt ; le voulez-vous bien ? C'est le premier que ma fille aura vu.

MONSIEUR DAMIS

Comme il vous plaira, Madame.

MADAME ARGANTE

Allons donc joindre la compagnie.

MONSIEUR DAMIS

Oserais-je auparavant vous prier d'une chose, Madame ? Daignez, à la faveur de notre union prochaine, m'accorder un petit moment d'entretien avec Angélique ; c'est une satisfaction que je n'ai pas eu jusqu'ici.

MADAME ARGANTE

J'y consens, Monsieur, on ne peut vous le refuser dans la conjoncture présente ; et ce n'est pas apparemment pour éprouver le cœur de ma fille ? il n'est pas encore temps qu'il se déclare tout à fait ; il doit vous suffire qu'elle obéit sans répugnance ; et c'est ce que vous pouvez dire à Monsieur, Angélique ; je vous le permets, entendez-vous ?

ANGÉLIQUE

J'entends, ma mère.


[modifier] Scène XII

ANGÉLIQUE, MONSIEUR DAMIS


MONSIEUR DAMIS

Enfin, charmante Angélique, je puis donc sans témoins vous jurer une tendresse éternelle : il est vrai que mon âge ne répond pas au vôtre.

ANGÉLIQUE

Oui, il y a bien de la différence.

MONSIEUR DAMIS

Cependant on me flatte que vous acceptez ma main sans répugnance.

ANGÉLIQUE

Ma mère le dit.

MONSIEUR DAMIS

Et elle vous a permis de me le confirmer vous-même.

ANGÉLIQUE

Oui, mais on n'est pas obligé d'user des permissions qu'on a.

MONSIEUR DAMIS

Est-ce par modestie, est-ce par dégoût que vous me refusez l'aveu que je demande ?

ANGÉLIQUE

Non, ce n'est pas par modestie.

MONSIEUR DAMIS

Que me dites-vous là ! C'est donc par dégoût ?… Vous ne me répondez rien ?

ANGÉLIQUE

C'est que je suis polie.

MONSIEUR DAMIS

Vous n'auriez donc rien de favorable à me répondre ?

ANGÉLIQUE

Il faut que je me taise encore.

MONSIEUR DAMIS

Toujours par politesse ?

ANGÉLIQUE

Oh ! toujours.

MONSIEUR DAMIS

Parlez-moi franchement : est-ce que vous me haïssez ?

ANGÉLIQUE

Vous embarrassez encore mon savoir-vivre. Seriez-vous bien aise, si je vous disais oui ?

MONSIEUR DAMIS

Vous pourriez dire non.

ANGÉLIQUE

Encore moins, car je mentirais.

MONSIEUR DAMIS

Quoi ! vos sentiments vont jusqu'à la haine, Angélique ! J'aurais cru que vous vous contentiez de ne pas m'aimer.

ANGÉLIQUE

Si vous vous en contentez, et moi aussi, et s'il n'est pas malhonnête d'avouer aux gens qu'on ne les aime point, je ne serai plus embarrassée.

MONSIEUR DAMIS

Et vous me l'avoueriez !

ANGÉLIQUE

Tant qu'il vous plaira.

MONSIEUR DAMIS

C'est une répétition dont je ne suis point curieux ; et ce n'était pas là ce que votre mère m'avait fait entendre.

ANGÉLIQUE

Oh ! vous pouvez vous en fier à moi ; je sais mieux cela que ma mère, elle a pu se tromper ; mais, pour moi, je vous dis la vérité.

MONSIEUR DAMIS

Qui est que vous ne m'aimez point ?

ANGÉLIQUE

Oh ! du tout ; je ne saurais ; et ce n'est pas par malice, c'est naturellement : et vous, qui êtes, à ce qu'on dit, un si honnête homme, si, en faveur de ma sincérité, vous vouliez ne me plus aimer et me laisser là, car aussi bien je ne suis pas si belle que vous le croyez, tenez, vous en trouverez cent qui vaudront mieux que moi.

MONSIEUR DAMIS, les premiers mots à part.

Voyons si elle aime ailleurs. Mon intention, assurément, n'est pas qu'on vous contraigne.

ANGÉLIQUE

Ce que vous dites là est bien raisonnable, et je ferai grand cas de vous si vous continuez.

MONSIEUR DAMIS

Je suis même fâché de ne l'avoir pas su plus tôt.

ANGÉLIQUE

Hélas ! si vous me l'aviez demandé, je vous l'aurais dit.

MONSIEUR DAMIS

Et il faut y mettre ordre.

ANGÉLIQUE

Que vous êtes bon et obligeant ! N'allez pourtant pas dire à ma mère que je vous ai confié que je ne vous aime point, parce qu'elle se mettrait en colère contre moi ; mais faites mieux ; dites-lui seulement que vous ne me trouvez pas assez d'esprit pour vous, que je n'ai pas tant de mérite que vous l'aviez cru, comme c'est la vérité ; enfin, que vous avez encore besoin de vous consulter : ma mère, qui est fort fière, ne manquera pas de se choquer, elle rompra tout, notre mariage ne se fera point, et je vous aurai, je vous jure, une obligation infinie.

MONSIEUR DAMIS

Non, Angélique, non, vous êtes trop aimable ; elle se douterait que c'est vous qui ne voulez pas, et tous ces prétextes-là ne valent rien ; il n'y en a qu'un bon ; aimez-vous ailleurs ?

ANGÉLIQUE

Moi ! non ; n'allez pas le croire.

MONSIEUR DAMIS

Sur ce pied-là, je n'ai point d'excuse ; j'ai promis de vous épouser, et il faut que je tienne parole ; au lieu que, si vous aimiez quelqu'un, je ne lui dirais pas que vous me l'avez avoué ; mais seulement que je m'en doute.

ANGÉLIQUE

Eh bien ! doutez-vous-en donc.

MONSIEUR DAMIS

Mais il n'est pas possible que je m'en doute si cela n'est pas vrai ; autrement ce serait être de mauvaise foi ; et, malgré toute l'envie que j'ai de vous obliger, je ne saurais dire une imposture.

ANGÉLIQUE

Allez, allez, n'ayez point de scrupule, vous parlerez en homme d'honneur.

MONSIEUR DAMIS

Vous aimez donc ?

ANGÉLIQUE

Mais ne me trahissez-vous point, Monsieur Damis ?

MONSIEUR DAMIS

Je n'ai que vos véritables intérêts en vue.

ANGÉLIQUE

Quel bon caractère ! Oh ! que je vous aimerais, si vous n'aviez que vingt ans !

MONSIEUR DAMIS

Eh bien ?

ANGÉLIQUE

Vraiment, oui, il y a quelqu'un qui me plaît…

FRONTIN arrive.

Monsieur, je viens de la part de Madame vous dire qu'on vous attend avec Mademoiselle.

MONSIEUR DAMIS

Nous y allons. Et (à Angélique) où avez-vous connu celui qui vous plaît ?

ANGÉLIQUE

Ah ! ne m'en demandez pas davantage ; puisque vous ne voulez que vous douter que j'aime, en voilà plus qu'il n'en faut pour votre probité, et je vais vous annoncer là-haut.


[modifier] Scène XIII

MONSIEUR DAMIS, FRONTIN


MONSIEUR DAMIS, les premiers mots à part.

Ceci me chagrine, mais je l'aime trop pour la céder à personne. Frontin ! Frontin ! approche, je voudrais te dire un mot.

FRONTIN

Volontiers, Monsieur ; mais on est impatient de vous voir.

MONSIEUR DAMIS

Je ne tarderai qu'un moment viens, j'ai remarqué que tu es un garçon d'esprit.

FRONTIN

Eh ! j'ai des jours où je n'en manque pas,

MONSIEUR DAMIS

Veux-tu me rendre un service dont je te promets que personne ne sera jamais instruit ?

FRONTIN

Vous marchandez ma fidélité ; mais je suis dans mon jour d'esprit, il n'y a rien à faire, je sens combien il faut être discret.

MONSIEUR DAMIS

Je te payerai bien.

FRONTIN

Arrêtez donc, Monsieur, ces débuts-là m'attendrissent toujours.

MONSIEUR DAMIS

Voilà ma bourse.

FRONTIN

Quel embonpoint séduisant ! Qu'il a l'air vainqueur !

MONSIEUR DAMIS

Elle est à toi, si tu veux me confier ce que tu sais sur le chapitre d'Angélique. Je viens adroitement de lui faire avouer qu'elle a un amant ; et observée comme elle est par sa mère, elle ne peut ni l'avoir vu ni avoir de ses nouvelles que par le moyen des domestiques : tu t'en es peut-être mêlé toi-même, ou tu sais qui s'en mêle, et je voudrais écarter cet homme-là ; quel est-il ? où se sont-ils vus ? Je te garderai le secret.

FRONTIN, prenant la bourse.

Je résisterais à ce que vous dites, mais ce que vous tenez m'entraîne, et je me rends.

MONSIEUR DAMIS

Parle.

FRONTIN

Vous me demandez un détail que j'ignore ; il n'y a que Lisette qui soit parfaitement instruite dans cette intrigue-là.

MONSIEUR DAMIS

La fourbe !

FRONTIN

Prenez garde, vous ne sauriez la condamner sans me faire mon procès. Je viens de céder à un trait d'éloquence qu'on aura peut-être employé contre elle ; au reste je ne connais le jeune homme en question que depuis une heure ; il est actuellement dans ma chambre ; Lisette en a fait mon parent, et dans quelques moments, elle doit l'introduire ici même où je suis chargé d'éteindre les bougies, et où elle doit arriver avec Angélique pour y traiter ensemble des moyens de rompre votre mariage.

MONSIEUR DAMIS

Il ne tiendra donc qu'à toi que je sois pleinement instruit de tout.

FRONTIN

Comment ?

MONSIEUR DAMIS

Tu n'as qu'à souffrir que je me cache ici ; on ne m'y verra pas, puisque tu vas en ôter les lumières, et j'écouterai tout ce qu'ils diront.

FRONTIN

Vous avez raison ; attendez, quelques amis de la maison qui sont là-haut, et qui veulent se déguiser après souper pour se divertir, ont fait apporter des dominos qu'on a mis dans le petit cabinet à côté de la salle, voulez-vous que je vous en donne un ?

MONSIEUR DAMIS

Tu me feras plaisir.

FRONTIN

Je cours vous le chercher, car l'heure approche.

MONSIEUR DAMIS

Va.


[modifier] Scène XIV

MONSIEUR DAMIS, FRONTIN


MONSIEUR DAMIS, un moment seul.

Je ne saurais mieux m'y prendre pour savoir de quoi il est question. Si je vois que l'amour d'Angélique aille à un certain point, il ne s'agit plus de mariage ; cependant je tremble. Qu'on est malheureux d'aimer à mon âge !

FRONTIN revient.

Tenez, Monsieur, voilà tout votre attirail, jusqu'à un masque : c'est un visage qui ne vous donnera que dix-huit ans, vous ne perdrez rien au change ; ajustez-vous vite ; bon ! mettez-vous là et ne remuez pas ; voilà les lumières éteintes, bonsoir.

MONSIEUR DAMIS

Écoute ; le jeune homme va venir, et je rêve à une chose ; quand Lisette et Angélique seront entrées, dis à la mère, de ma part, que je la prie de se rendre ici sans bruit, cela ne te compromet point, et tu y gagneras.

FRONTIN

Mais vous prenez donc cette commission-là à crédit ?

MONSIEUR DAMIS

Va, ne t'embarrasse point.

FRONTIN, il tâtonne.

Soit. Je sors… J'ai de la peine à trouver mon chemin ; mais j'entends quelqu'un…


[modifier] Scène XV

LISETTE, ÉRASTE, FRONTIN, MONSIEUR DAMIS


Lisette est à la porte avec Éraste pour entrer.

FRONTIN

Est-ce toi, Lisette ?

LISETTE

Oui, à qui parles-tu donc là ?

FRONTIN

À la nuit, qui m'empêchait de retrouver la porte. Avec qui es-tu, toi ?

LISETTE

Parle bas ; avec Éraste que je fais entrer dans la salle.

MONSIEUR DAMIS, à part.

Éraste !

FRONTIN

Bon ! où est-il ? (Il appelle.) La Ramée !

ÉRASTE

Me voilà.

FRONTIN, le prenant par le bras.

Tenez, Monsieur, marchez et promenez-vous du mieux que vous pourrez en attendant.

LISETTE

Adieu ; dans un moment je reviens avec ma maîtresse.


[modifier] Scène XVI

ÉRASTE, MONSIEUR DAMIS, caché.


ÉRASTE

Je ne saurais douter qu'Angélique ne m'aime ; mais sa timidité m'inquiète, et je crains de ne pouvoir l'enhardir à dédire sa mère.

MONSIEUR DAMIS, à part.

Est-ce que je me trompe ? c'est la voix de mon fils, écoutons.

ÉRASTE

Tâchons de ne pas faire de bruit.

Il marche en tâtonnant.

MONSIEUR DAMIS

Je crois qu'il vient à moi ; changeons de place.

ÉRASTE

J'entends remuer du taffetas ; est-ce vous, Angélique, est-ce vous ?

En disant cela, il attrape Monsieur Damis par le domino.

MONSIEUR DAMIS, retenu.

Doucement !…

ÉRASTE

Ah ! c'est vous-même.

MONSIEUR DAMIS, à part.

C'est mon fils.

ÉRASTE

Eh bien ! Angélique, me condamnerez-vous à mourir de douleur ? Vous m'avez dit tantôt que vous m'aimiez ; vos beaux yeux me l'ont confirmé par les regards les plus aimables et les plus tendres ; mais de quoi me servira d'être aimé, si je vous perds ? Au nom de notre amour, Angélique, puisque vous m'avez permis de me flatter du vôtre, gardez-vous à ma tendresse, je vous en conjure par ces charmes que le ciel semble n'avoir destinés que pour moi ; par cette main adorable sur qui je vous jure un amour éternel. (Monsieur Damis veut retirer sa main.) Ne la retirez pas, Angélique, et dédommagez Éraste du plaisir qu'il n'a point de voir vos beaux yeux, par l'assurance de n'être jamais qu'à lui ; parlez, Angélique.

MONSIEUR DAMIS, à part, le premier mot.

J'entends du bruit. Taisez-vous, petit sot.

Et il se retire d'Éraste.

ÉRASTE

Juste ciel ! qu'entends-je ? Vous me fuyez ! Ah ! Lisette, n'es-tu pas là ?


[modifier] Scène XVII

ANGÉLIQUE et LISETTE qui entrent, MONSIEUR DAMIS, ÉRASTE


LISETTE

Nous voici, Monsieur.

ÉRASTE

Je suis au désespoir, ta maîtresse me fuit.

ANGÉLIQUE

Moi, Éraste ? Je ne vous fuis point, me voilà.

ÉRASTE

Eh quoi ! ne venez-vous pas de me dire tout ce qu'il y a de plus cruel ?

ANGÉLIQUE

Eh ! je n'ai encore dit qu'un mot.

ÉRASTE

Il est vrai, mais il m'a marqué le dernier mépris.

ANGÉLIQUE

Il faut que vous ayez mal entendu, Éraste : est-ce qu'on méprise les gens qu'on aime ?

LISETTE

En effet, rêvez-vous, Monsieur ?

ÉRASTE

Je n'y comprends donc rien ; mais vous me rassurez, puisque vous me dites que vous m'aimez ; daignez me le répéter encore.


[modifier] Scène XVIII

MADAME ARGANTE, introduite par FRONTIN, LISETTE, ÉRASTE, ANGÉLIQUE, MONSIEUR DAMIS


ANGÉLIQUE

Vraiment, ce n'est pas là l'embarras, et je vous le répéterais avec plaisir, mais vous le savez bien assez.

MADAME ARGANTE, à part.

Qu'entends-je ?

ANGÉLIQUE

Et d'ailleurs on m'a dit qu'il fallait être plus retenue dans les discours qu'on tient à son amant.

ÉRASTE

Quelle aimable franchise !

ANGÉLIQUE

Mais je vais comme le cœur me mène, sans y entendre plus de finesse ; j'ai du plaisir à vous voir, et je vous vois, et s'il y a de ma faute à vous avouer si souvent que je vous aime, je la mets sur votre compte, et je ne veux point y avoir part.

ÉRASTE

Que vous me charmez !

ANGÉLIQUE

Si ma mère m'avait donné plus d'expérience ; si j'avais été un peu dans le monde, je vous aimerais peut-être sans vous le dire ; je vous ferais languir pour le savoir ; je retiendrais mon cœur, cela n'irait pas si vite, et vous m'auriez déjà dit que je suis une ingrate ; mais je ne saurais la contrefaire. Mettez-vous à ma place ; j'ai tant souffert de contrainte, ma mère m'a rendu la vie si triste ! j'ai eu si peu de satisfaction, elle a tant mortifié mes sentiments ! Je suis si lasse de les cacher, que, lorsque je suis contente, et que je le puis dire, je l'ai déjà dit avant que de savoir que j'ai parlé ; c'est comme quelqu'un qui respire, et imaginez-vous à présent ce que c'est qu'une fille qui a toujours été gênée, qui est avec vous, que vous aimez, qui ne vous hait pas, qui vous aime, qui est franche, qui n'a jamais eu le plaisir de dire ce qu'elle pense, qui ne pensera jamais rien de si touchant, et voyez si je puis résister à tout cela.

ÉRASTE

Oui, ma joie, à ce que j'entends là, va jusqu'au transport ! Mais il s'agit de nos affaires : j'ai le bonheur d'avoir un père raisonnable, à qui je suis aussi cher qu'il me l'est à moi-même, et qui, j'espère, entrera volontiers dans nos vues.

ANGÉLIQUE

Pour moi, je n'ai pas le bonheur d'avoir une mère qui lui ressemble ; je ne l'en aime pourtant pas moins…

MADAME ARGANTE, éclatant.

Ah ! c'en est trop, fille indigne de ma tendresse !

ANGÉLIQUE

Ah ! je suis perdue !

Ils s'écartent tous trois.

MADAME ARGANTE

Vite, Frontin, qu'on éclaire, qu'on vienne ! (En disant cela, elle avance et rencontre Monsieur Damis, qu'elle saisit par le domino, et continue.) Ingrate ! est-ce là le fruit des soins que je me suis donné pour vous former à la vertu ? Ménager des intrigues à mon insu ! Vous plaindre d'une éducation qui m'occupait tout entière ! Eh bien, jeune extravagante, un couvent, plus austère que moi, me répondra des égarements de votre cœur.


[modifier] Scène XIX et dernière

La lumière arrive avec FRONTIN et autres domestiques avec des bougies.


MONSIEUR DAMIS, démasqué, à Madame Argante, et en riant.

Vous voyez bien qu'on ne me recevrait pas au couvent.

MADAME ARGANTE

Quoi ! c'est vous, Monsieur ? (Et puis voyant Éraste avec sa livrée.) Et ce fripon-là, que fait-il ici ?

MONSIEUR DAMIS

Ce fripon-là, c'est mon fils, à qui, tout bien examiné, je vous conseille de donner votre fille.

MADAME ARGANTE

Votre fils ?

MONSIEUR DAMIS

Lui-même. Approchez, Éraste ; tout ce que j'ai entendu vient de m'ouvrir les yeux sur l'imprudence de mes desseins ; conjurez Madame de vous être favorable, il ne tiendra pas à moi qu'Angélique ne soit votre épouse.

'ÉRASTE, se jetant aux genoux de son père.

Que je vous ai d'obligation, mon père ! Nous pardonnerez-vous, Madame, tout ce qui vient de se passer ?

ANGÉLIQUE, embrassant les genoux de Madame Argante.

Puis-je espérer d'obtenir grâce ?

MONSIEUR DAMIS

Votre fille a tort, mais elle est vertueuse, et à votre place je croirais devoir oublier tout, et me rendre.

MADAME ARGANTE

Allons, Monsieur, je suivrai vos conseils, et me conduirai comme il vous plaira.

MONSIEUR DAMIS

Sur ce pied-là, le divertissement dont je prétendais vous amuser, servira pour mon fils.

Angélique embrasse Madame Argante de joie.


[modifier] Divertissement 2

AIR

Vous qui sans cesse à vos fillettes
Tenez de sévères discours ''(bis),''
Mamans, de l'erreur où vous êtes
Le dieu d'amour se rit et se rira toujours ''(bis)''.
Vos avis sont prudents, vos maximes sont sages ;
Mais malgré tant de soins, malgré tant de rigueur,
Vous ne pouvez d'un jeune cœur
Si bien fermer tous les passages,
Qu'il n'en reste toujours quelqu'un pour le vainqueur.

Vous qui sans cesse, etc.

VAUDEVILLE

Mère qui tient un jeune objet
Dans une ignorance profonde,
Loin du monde,
Souvent se trompe en son projet.
Elle croit que l'amour s'envole
Dès qu'il aperçoit un Argus.
Quel abus !
Il faut l'envoyer à l'école.

COUPLETS

La beauté qui charme Damon
Se rit des tourments qu'il endure,
Il murmure.
Moi, je trouve qu'elle a raison :
C'est un conteur de fariboles,
Qui n'ouvre point son coffre-fort.
Le butor !
Il faut l'envoyer à l'école.

Si mes soins pouvaient t'engager,
Me dit un jour le beau Sylvandre,
D'un air tendre,
Que ferais-tu ? dis-je au berger.
Il demeura comme une idole,
Et ne répondit pas un mot.
Le grand sot !
Il faut l'envoyer à l'école.

Claudine un jour dit à Lucas :
J'irai ce soir à la prairie,
Je vous prie
De ne point y suivre mes pas.
Il le promit, et tint parole.
Ah ! qu'il entend peu ce que c'est !
Le benêt !
Il faut l'envoyer à l'école.

L'autre jour à Nicole il prit
Une vapeur auprès de Blaise ;
Sur sa chaise
La pauvre enfant s'évanouit.
Blaise, pour secourir Nicole,
Fut chercher du monde aussitôt,
Le nigaud !
Il faut l'envoyer à l'école.

L'amant de la jeune Philis
Étant près de s'éloigner d'elle,
Chez la belle
Il envoie un de ses amis.
Vas-y, dit-il, et la console.
Il se fie à son confident.
L'imprudent !
Il faut l'envoyer à l'école.

Aminte, aux yeux de son barbon,
À son grand neveu cherche noise ;
La matoise
Veut le chasser de la maison.
L'époux la flatte et la cajole,
Pour faire rester son parent
L'ignorant !
Il faut l'envoyer à l'école.



[modifier] Notes

1. Agnès : « jeune fille innocente », Dictionnaire portatif de la langue française. Extrait du Grand Dictionnaire de Richelet par M. de Wailly, Lyon, 1780.

2. Le vaudeville du divertissement est de Pannard.