L’Homme estropié

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La Renaissance du livre (pp. 1-37).

I

L’HOMME ESTROPIÉ


Un certain soir d’été, quelques mois après mon mariage, j’étais assis au coin du feu et je fumais une dernière pipe en somnolant sur un roman : j’avais eu une dure journée de travail. Ma femme venait de remonter, et déjà les domestiques avaient verrouillé les portes du vestibule. Au moment où, me levant de mon fauteuil, je secouais les cendres de ma pipe, j’entendis sonner à la porte ; la pendule marquait minuit moins un quart : ce ne pouvait être un visiteur, mais sans doute un client et j’entrevoyais déjà la perspective d’une nuit blanche. Ce fut donc avec un visage maussade que j’allai ouvrir la porte : à mon grand étonnement, je me trouvai en présence de Sherlock Holmes.

— Ah ! Watson, me dit-il. J’avais bien peur de ne pas vous trouver chez vous.

— Mon cher, entrez donc, je vous prie.

— Vous paraissez surpris : il y a, en effet, de quoi ! Ah ! ah ! vous fumez toujours le tabac d’Arcadie, comme au temps où vous étiez célibataire. La cendre floconneuse qui est là sur votre vêtement me le prouve assez ; puis on voit, à n’en pas douter, que vous avez porté l’uniforme et vous ne passerez jamais pour un vrai civil, tant que vous mettrez votre mouchoir dans votre manchette. Pouvez-vous me donner l’hospitalité cette nuit ?

— Avec grand plaisir.

— Vous m’avez dit que vous aviez une chambre d’ami, et je constate par votre porte-manteau que vous n’avez aucun invité en ce moment.

— Aussi serai-je ravi de vous garder.

— Merci ; alors je vais m’approprier un de ces crochets pour y déposer mon chapeau.

Mais je m’aperçois, à regret, que vous avez eu des ouvriers dans la maison. C’est de mauvais augure. J’espère que ce ne sont pas les conduites d’égouts qui ont eu besoin de réparations ?

— Non, ce sont celles du gaz.

— Ah ! tenez, ils ont laissé l’empreinte de leurs souliers ferrés sur le linoléum, juste à l’endroit le mieux éclairé.

— Voulez-vous prendre quelque chose ?

— Non, merci, j’ai soupé à Waterloo ; mais je fumerai volontiers une pipe avec vous.

Je lui tendis ma blague à tabac : il s’assit en face de moi, et lança quelques bouffées sans dire un mot. Je pensais bien que seul un motif sérieux avait pu l’amener chez moi à pareille heure, et je le laissai aborder de lui-même le sujet.

— Je vois que vous avez une nombreuse clientèle, dit-il, en jetant sur moi un regard inquisiteur.

— Oui, répondis-je ; ma journée a été bien remplie ; mais quitte à vous paraître idiot, je vous avouerai que je ne comprends pas comment vous le savez.

Holmes eut un sourire malin :

— Je connais bien vos habitudes, mon cher Watson. Quand votre journée est courte, vous vous contentez de vos jambes ; quand elle est plus longue, vous louez une voiture. Comme aujourd’hui vos chaussures, bien qu’usées, sont propres, j’en conclus que votre nombreuse clientèle vous a forcé à circuler en voiture.

— Partait ! m’écriai-je.

— Raisonnement bien simple pourtant, et avec lequel on stupéfie son interlocuteur, parce que celui-ci a négligé précisément le détail sur lequel s’appuie la déduction. J’en dirai autant, mon cher, de certaines de vos esquisses qui ne sont pas au point parce que vous avez omis de communiquer au lecteur un facteur essentiel du problème. Pour le moment, je suis dans la même position que ces lecteurs. Je tiens en main plusieurs fils de l’énigme la plus singulière qui ait jamais torturé cerveau humain ; et précisément il me manque un ou deux de ces fils pour parfaire ma démonstration ; mais je les trouverai, Watson, je les trouverai.

Ce disant, il reprit sa physionomie d’ordinaire si vive et si pénétrante. Ses yeux brillaient déjà, et une légère rougeur teintait ses joues décharnées. Ce ne fut que l’affaire d’un instant ; et, quand mes yeux se reportèrent sur lui, il avait retrouvé cette impassibilité d’Indien qui le faisait considérer souvent comme une machine.

— Le problème présente des particularités non seulement curieuses, mais je dirai exceptionnellement intéressantes : je l’ai bien étudié et suis, je crois, à deux doigts de la solution. Si vous voulez me prêter votre concours, vous me serez un aide puissant.

— J’en serai ravi.

— Pouvez-vous aller demain jusqu’à Aldershot ?

— Oui ; je suis persuadé que Jackson me remplacera auprès de mes clients.

— Partait ; nous partirons de Waterloo à 11 heures 10.

— Cela me donnera tout le temps nécessaire pour me retourner.

— Alors, si vous n’avez pas trop sommeil, je vais vous donner un aperçu de ce qui a été fait et de ce qui reste à faire.

— J’étais quelque peu somnolent lorsque vous êtes entré : maintenant, je n’ai plus aucune envie de dormir.

— Je résumerai donc l’histoire sans omettre aucun des faits essentiels. Peut-être même avez-vous déjà lu un récit de l’événement. Il s’agit du meurtre du colonel Barclay, des Royal Mallows, à Aldershot.

— Je n’en ai pas entendu parler.

— Cela ne m’étonne pas ; le fait est tout récent : il ne remonte qu’à deux jours. Voici l’histoire en deux mots :

Le Royal Mallows est, comme vous le savez, un des plus célèbres régiments irlandais de l’armée anglaise ; il a fait des prodiges de valeur en Crimée et aux Indes lors de la révolte des Cipayes ; depuis, il n’a pas perdu une occasion de se distinguer. Jusqu’à lundi dernier le régiment était commandé par James Barclay, vaillant militaire qui débuta comme simple soldat et dut ses galons à sa bravoure aux Indes ; il arriva ainsi à commander le régiment, où jadis il avait débuté en portant le fusil sur l’épaule. Barclay épousa, comme sergent, Mlle Nancy Devoy, fille d’un porte-étendard de ce même régiment. Comme bien vous pensez, les débuts du jeune couple dans ce monde, nouveau pour eux, furent un peu difficiles. Mais ils se trouvèrent vite à la hauteur de la situation, et Mme Barclay ne tarda pas à être aussi appréciée des femmes d’officiers que son mari était estimé de ses frères d’armes. Je dois ajouter qu’elle était fort belle et que même aujourd’hui, après trente ans de mariage, elle fait encore sensation. La vie de famille du colonel Barclay semble avoir été calme et heureuse. Le major Murphy, de qui je tiens presque tous ces détails, m’assure qu’il n’y eut jamais, à sa connaissance, la moindre mésintelligence dans le ménage. Il croit cependant que l’attachement de Barclay pour sa femme était plus profond que l’affection de Mme Barclay pour son mari. Il ne pouvait se passer d’elle un seul jour ; tandis que sa femme, tout en étant fidèle et dévouée, était beaucoup moins démonstrative à son égard ; au régiment, ils étaient le modèle parfait du couple arrivé à l’âge mûr, et rien dans leurs relations conjugales ne faisait prévoir le fatal dénouement qui a suivi. Le colonel Barclay était un de ces types de vieux militaires, à l’esprit vif, à l’humeur gaie et joviale. Il avait pourtant ses faiblesses et il se laissait quelquefois aller à des accès d’emportement et même de vengeance, mais jamais vis-à-vis de sa femme. Un fait qui a beaucoup frappé le major Murphy et trois des cinq officiers que j’ai interrogés, est l’espèce d’abattement auquel il était sujet par moments. Le major Murphy raconte qu’au mess, au milieu des plaisanteries et de la gaieté de ses camarades, il semblait parfois qu’une main invisible eût glacé le sourire sur ses lèvres et il lui arrivait alors de rester plusieurs jours dans une espèce de torpeur. Ajoutez à cela une tendance à la superstition, et vous aurez les deux seules particularités de caractère que ses camarades aient observées chez lui. Cette superstition se manifestait par une profonde horreur de la solitude, surtout le soir ; et, chez un homme aussi viril que le colonel, cet enfantillage avait souvent fait l’objet des conversations de ses amis. Le 1er régiment des Royal Mallows (anciennement le 117e) est en garnison à Aldershot depuis plusieurs années. Les officiers mariés habitent en dehors de la caserne, et le colonel demeure à là villa Lachine, à environ un demi-mille du camp nord. Autour de la maison, un terrain qui n’est séparé de la route que par une trentaine de mètres. Un cocher et deux servantes composent tout le personnel de la maison et en sont avec leurs deux maîtres les seuls habitants. Les Barclay n’ont pas d’enfants et ne reçoivent jamais d’amis. Arrivons maintenant aux événements qui se sont passés à Lachine, lundi dernier, entre 9 et 10 heures du soir. Mme Barclay est, paraît-il, catholique et s’intéresse tout spécialement à la fondation de la Confrérie de Saint-Georges qui a son siège à la chapelle de la rue Watt. Cette œuvre a pour but de distribuer aux pauvres des vêtements usagés. Une assemblée de la confrérie s’était tenue le même soir à 8 heures et Mme Barclay avait dîné en hâte pour y assister ; en partant, le cocher avait entendu sa maîtresse faire à son mari des recommandations, insignifiantes du reste, et lui promettre de revenir vite. Puis elle avait passé prendre miss Morisson, qui habite la villa voisine, et toutes deux s’étaient rendues ensemble à la réunion. Celle-ci ne dura que quarante minutes et à 9 heures 1/4 Mme Barclay était de retour chez elle, après avoir déposé, en passant, miss Morisson.

La pièce qui, à la villa Lachine, sert de petit salon, fait face à la route et a accès sur la pelouse par une large porte-fenêtre ; la pelouse s’étend sur environ trente mètres et est séparée de la route par un mur assez bas, surmonté d’une grille en fer. C’est dans cette pièce qu’entra Mme Barclay à son retour. Les volets n’étaient pas fermés, car on ne se tenait presque jamais là le soir. Mme Barclay alluma la lampe elle-même, sonna sa femme de chambre et commanda une tasse de thé, ce qui était contraire à ses habitudes. Le colonel était resté dans la salle à manger ; mais, en entendant sa femme, il était venu la rejoindre dans le petit salon. Le cocher l’y vit entrer après avoir traversé le vestibule ; il ne devait pas en ressortir vivant. Au bout de dix minutes, la femme de chambre apporta le thé ; mais, en approchant de la porte, elle entendit, à son grand étonnement, les éclats de voix d’une discussion. Elle frappa d’abord ; puis, n’obtenant pas de réponse, elle tourna le bouton et constata alors que le verrou était mis à l’intérieur. Elle courut chercher la cuisinière, et las deux femmes, ainsi que le cocher, restèrent dans le vestibule à écouter la dispute qui s’envenimait. Ils sont tous d’accord pour affirmer qu’il n’y avait que deux voix : celle du colonel et celle de sa femme. Les réponses de Barclay, brusques mais basses, s’étaient pas perceptibles ; le ton de Mme Barclay était plus aigre ; et, quand elle élevait la voix, on distinguait nettement ce qu’elle disait : « Lâche, répétait-elle sans cesse, lâche, que faire maintenant ? Lâche, rendez-moi ma liberté. Je ne veux plus respirer le même air que vous ! Lâche, lâche ! »

Ces phrases entrecoupées aboutirent à un terrible cri poussé par le colonel, puis on entendit un choc et une clameur perçante de la femme. Point de doute possible, il se passait là un drame. Tandis que les cris redoublaient à l’intérieur, le cocher se ruait sur la porte pour essayer de la forcer : mais ce fut en vain, et la terreur des deux femmes était telle qu’elles n’avaient même, pas la force de l’aider. Il eut alors l’idée de gagner par la pelouse la porte-fenêtre, dont un battant restait ouvert d’habitude en été, et il put ainsi pénétrer dans le salon. Sa maîtresse avait cessé de crier et était étendue évanouie sur un canapé, tandis que le malheureux officier gisait inanimé, baigné dans une mare de sang, la tête sur le sol près du chenet ; ses jambes reposaient encore sur un des bras du fauteuil. Le cocher, voyant qu’il ne pouvait plus rien pour son maître, se jeta sur la porte pour l’ouvrir, mais la clef n’était pas à la serrure et il la chercha vainement dans la pièce. Il ressortit donc par la fenêtre et revint bientôt accompagné d’un agent de police et d’un médecin qu’il était allé chercher. La femme du colonel, sur laquelle pesaient naturellement tous les soupçons, fut transportée évanouie dans sa chambre. On plaça le corps du défunt sur un canapé et on procéda à une enquête sur le drame. Le malheureux vétéran avait derrière la tête une blessure longue de deux doigts et les chairs déchiquetées prouvaient qu’un coup violent lui avait été porté avec un instrument contondant. On n’eut pas loin à aller, du reste, pour le trouver ; là par terre, à côté même du corps, se trouvait une étrange massue de bois dur sculpté munie d’un manche en os.

Le colonel possédait, en effet, une belle collection d’armes, qu’il avait rapportées des pays exotiques où il avait servi, et la police supposa immédiatement que cette arme faisait partie de ses trophées. Les domestiques déclarèrent ne pas connaître cette arme ; on pensa tout simplement qu’ils n’avaient pas dû la remarquer parmi les autres curiosités de la maison. On ne découvrit aucun autre indice sur le lieu du crime, si ce n’est toutefois que la clef demeura introuvable : en vain, la chercha-t-on dans les poches de Mme Barclay, dans celles de la victime, dans toute la villa. On dut avoir recours à un serrurier pour forcer la porte.

Les choses en étaient là, Watson, quand mardi matin le major Murphy me pria de me transporter à Aldershot pour venir en aide à la police. Vous êtes de mon avis, je pense ; le problème était digne d’intérêt ; mais en l’étudiant de plus près, j’acquis la certitude qu’il était plus intéressant encore qu’on ne l’avait supposé à première vue. Avant d’examiner la chambre en détail, je questionnai les domestiques qui ne m’apprirent rien de nouveau. La femme de chambre, Jane, appela cependant mon attention sur un fait. Vous vous souvenez qu’en entendant le bruit de la discussion elle était descendue à l’office, puis était remontée suivie des autres domestiques. Elle affirme que la première fois, alors qu’elle était seule, elle n’avait pu distinguer aucune parole, tant ses maîtres parlaient bas, et que si elle avait deviné une discussion, c’était par le son des voix et non par les mots échangés. En la pressant de questions, on lui fit avouer qu’elle avait entendu sa maîtresse prononcer deux fois le nom de David.

Ce détail est d’une grande importance pour déterminer le motif de cette querelle subite : vous devez, en effet, vous souvenir que le colonel s’appelait Jacques ! Mais la chose qui a tout particulièrement impressionné les domestiques et la police, c’est la face contractée du colonel. D’après eux, son visage avait une telle expression de terreur et d’effroi que plusieurs personnes en ont été émues au point de s’évanouir. Il est bien certain que le colonel, se voyant en danger de mort, en a ressenti une terreur que ses traits ont reflétée.

Ceci cadre assez bien avec l’opinion émise par la justice et d’après laquelle le colonel aurait été menacé par sa femme. Il est vrai qu’il était blessé derrière la tête ; mais on pouvait supposer à la rigueur qu’il s’était retourné pour éviter le coup. Quant à Mme Barclay, elle avait un accès de fièvre cérébrale qui la faisait divaguer ; on ne pouvait donc avoir par elle aucun renseignement. La police m’avait appris que Mlle Morisson, qui, vous vous le rappelez, était sortie le soir même du crime avec Mme Barclay, affirmait que rien, à sa connaissance, n’avait pu provoquer la colère de son amie.

Muni de ces renseignements, entre plusieurs pipes, je m’appliquai, mon cher Watson, à dégager les faits décisifs de ceux qui n’étaient que secondaires. Sans aucun doute le point le plus énigmatique était l’étrange disparition de la clef. Malgré toutes les recherches on n’avait pu la découvrir dans le salon. Il fallait que quelqu’un l’eût emportée, et ce ne pouvait être ni le colonel ni sa femme. Aucun doute là-dessus. Donc une troisième personne avait pénétré dans la pièce et cette personne n’avait pu entrer que par la fenêtre. Je pensai alors qu’une minutieuse inspection de la chambre et de la pelouse devait me révéler les traces de ce mystérieux individu. Vous connaissez mes procédés en pareil cas. Je les appliquai minutieusement et finis par découvrir des traces ; mais combien elles différaient de celles que je m’attendais à trouver. Un homme était entré dans la chambre, il avait traversé le gazon du côté de la route ; j’en avais pour preuve cinq empreintes bien distinctes : une sur la route même, à l’endroit où il avait escaladé le mur, deux sur la pelouse, deux enfin plus légères sur le bord de la fenêtre par laquelle il était entré. Il avait dû traverser la pelouse en courant, car la pointe du pied était plus marquée que les talons. Mais, voyez-vous, ce n’est pas l’homme qui m’intrigue, c’est son compagnon.

— Son compagnon ?

Holmes tira de sa poche une large feuille de papier de soie, et la déploya soigneusement sur ses genoux.

— Que pensez-vous de cela ? demanda-t-il.

Le papier était couvert d’empreintes qui semblaient provenir d’un petit animal ; cinq de ces empreintes étaient faites par des ongles très longs ; l’empreinte entière aurait pu tenir dans une cuillère à dessert.

— C’est un chien ? dis-je.

— Avez-vous jamais vu un chien grimper le long des rideaux ? Or, j’ai la preuve que cet animal l’a fait.

— C’est un singe alors ?

— Ce n’est pas l’empreinte d’un singe.

— Quoi alors ?

— Ni chien, ni chat, ni singe, ni créature qui nous soit familière. J’ai tenté de la reconstituer en prenant ses mesures. Voici quatre traces de pas de cet animal quand il était au repos. Il n’y a pas moins de quinze pouces entre la patte de devant et celle de derrière. Ajoutez à cela la longueur du cou et de la tête et vous aurez un animal d’à peu près deux pieds de long, même un peu plus s’il a une queue. Regardez maintenant cette autre dimension : ici l’animal a bougé, et nous avons la longueur d’une de ses enjambées : elle atteint environ trois pouces. Cela dénote un corps très long muni de pattes très courtes. L’animal n’a malheureusement pas eu la bonne idée de laisser quelques-uns de ses poils sur son passage ; mais l’ensemble de sa structure est bien celle que je vous indique. Il est carnivore et peut grimper le long d’une tenture.

— D’où avez-vous tiré cette déduction ?

— Parce qu’il a couru le long du rideau sans doute pour attraper le canari dont la cage était suspendue à la fenêtre.

— Alors, quel est cet animal ?

— Ah ! si je pouvais déterminer son nom, ce serait un grand pas vers la solution de ce problème. Pour moi, c’est un animal de la famille de la fouine ou de la belette, mais pourtant plus grand que toutes celles que je connais.

— Quel rapport cela peut-il avoir avec le crime ?

— C’est encore impossible à définir ; cependant nous voici un peu plus avancés que tout à l’heure. Nous savons qu’il se trouvait sur la route un homme, que cet homme a été spectateur de la querelle des Barclay, puisque les volets étaient ouverts et la chambre éclairée. Nous savons aussi qu’il a traversé la pelouse et qu’il a pénétré dans la pièce accompagné d’un étrange animal : c’est lui qui a dû frapper le colonel ; ou, ce qui est également admissible, le colonel, terrifié par sa présence, serait tombé à la renverse et se serait fendu le crâne contre l’angle de la cheminée. Enfin nous constatons que l’intrus a emporté la clef dans sa fuite.

— Votre découverte me semble avoir encore compliqué les faits, répondis-je !

— C’est vrai. Cependant elle a révélé une affaire beaucoup plus complexe qu’on ne l’avait supposé tout d’abord. J’ai réfléchi longuement et je me suis convaincu qu’il fallait envisager le problème d’une toute autre manière. Mais je vous tiens là éveillé, mon cher Watson, et j’aurais aussi bien pu vous conter tout ceci demain, en allant à Aldershot.

— Non, non, vous m’en avez trop dit pour vous arrêter en si bon chemin.

— Il est bien certain que, lorsque Mme Barclay quitta la maison à 7 heures 1/2, l’accord régnait dans le ménage : comme je vous le disais, elle n’était jamais très expansive vis-à-vis de son mari, mais le cocher affirme qu’il l’a vue, avant son départ, causer amicalement avec le colonel. D’autre part, il est sûr qu’à son retour elle est allée directement dans la pièce où elle s’attendait le moins à trouver son mari, et que, les nerfs surexcités, elle s’est empressée de commander une tasse de thé, puis elle a éclaté en violentes récriminations lorsque le colonel est entré. Donc entre 7 heures 30 et 9 heures, il serait survenu un incident capable de changer complètement ses sentiments vis-à-vis de lui. Mais Mlle Morisson a passé tout ce temps avec elle et, en dépit de ses dénégations, je reste persuadé qu’elle sait à quoi s’en tenir sur cette aventure. J’avais d’abord supposé qu’entre la jeune fille et le colonel il y avait peut-être une intrigue que Mlle Morisson aurait avouée à Mme Barclay. Ceci eût cadré avec l’irritation de celle-ci à son retour et l’affirmation de Mlle Morisson que rien ne s’était passé. Cette supposition n’aurait pas été entièrement incompatible avec la plupart des paroles surprises au cours de la discussion. Mais comment expliquer alors ce nom de David ? Puis l’affection bien connue du colonel pour sa femme constituait un argument à décharge, sans parler de la tragique intrusion de cet autre homme, bien que celle-ci ait pu n’avoir aucun rapport avec les événements précédents.

La solution n’était pas simple, mais je me sentais disposé à renoncer à l’idée d’intrigue entre le colonel et Mlle Morisson ; je restais toutefois convaincu que la jeune fille connaissait la cause de la haine subite de Mme Barclay pour son mari.

J’allai donc droit au fait et me rendis chez Mlle Morisson ; je lui affirmai ma conviction qu’elle savait tous les détails et l’assurai que son amie, Mme Barclay, serait certainement inculpée du crime tant que l’affaire n’aurait pas été éclaircie. Mlle Morisson est une petite jeune fille, plutôt éthérée ; elle a des yeux timides et des cheveux blonds, mais ne manque ni de clairvoyance ni de bon sens. Elle écouta mes paroles en silence, puis, se tournant vers moi d’un air tout à la fois dégagé et résolu, elle me fit l’extraordinaire récit que je vais vous résumer :

« J’ai promis à mon amie, dit-elle, de ne pas parler ; une promesse est une promesse. Pourtant si je puis lui venir en aide, au moment où une si terrible accusation pèse sur elle et où sa maladie l’a réduite au silence, je crois que je ne suis plus tenue à rien. Je vais donc vous raconter ce qui s’est passé lundi soir :

« Nous revenions de la réunion de Watt Street à 9 heures moins un quart en passant par Hudson Street, qui est une rue très calme, éclairée à main gauche par un unique réverbère dont nous n’étions plus bien loin, lorsque je vis venir au-devant de nous un homme au dos voûté ; il portait en bandoulière quelque chose qui ressemblait à une boîte. Il paraissait tout contourné, et marchait la tête basse en fléchissant les genoux. Nous venions de le dépasser, lorsqu’il leva les yeux sur nous, juste au moment où la lumière nous éclairait en plein ; il s’arrêta net et s’écria d’une voix terrible : « Mon Dieu ! c’est Nancy. » Mme Barclay devint pâle comme une morte, et se serait affaissée, si l’horrible créature ne l’avait retenue dans ses bras. J’allais requérir la police, quand, à ma grande surprise, j’entendis mon amie parler à cet homme avec la plus grande douceur.

« — Je vous croyais mort depuis trente ans, Henri, dit-elle d’une voix tremblante.

« — C’est vrai », répondit-il sur un ton qui faisait tressaillir ; son visage noir et farouche, l’éclat de ses yeux me poursuivent encore dans mes rêves. Il avait des cheveux et des favoris grisonnants, une figure ridée et ratatinée comme une pomme sèche.

« — Voulez-vous marcher un peu en avant, ma chère, dit Mme Barclay ; il faut que je parle à cet homme. N’ayez pas peur.

« Elle essayait d’assurer sa voix, mais son visage était encore très pâle et ses lèvres tremblantes articulaient les mots avec peine. Je fis ce qu’elle me demandait et les laissai causer ensemble quelques minutes. Puis elle me rejoignit et je remarquai que ses yeux étaient très brillants ; je vis à ce moment, sous le réverbère, le vieil estropié serrer ses poings convulsivement et les agiter au-dessus de sa tête comme s’il était fou de rage. Mme Barclay garda le silence jusqu’à notre arrivée ; mais devant la porte elle me saisit la main et me supplia de ne dire à personne ce qui venait de se passer. « C’est un de mes vieux amis, dit-elle, maintenant tombé bien bas. » Quand je lui eus promis le secret, elle m’embrassa ; depuis je ne l’ai plus revue.

« Je vous ai dit maintenant tout ce que je savais, et, si j’ai refusé cette déposition à la police, c’est qu’à ce moment-là je ne comprenais pas le danger que court mon amie. Je sens bien que la révélation de la vérité ne peut que tourner à son avantage. »

— Comme vous pouvez le penser, mon cher Watson, ce fut pour moi un trait de lumière. Les faits, qui ne concordaient pas auparavant, se groupèrent aussitôt de telle sorte que j’entrevis immédiatement où ils nous menaient. Il me fallait maintenant découvrir l’homme, qui avait si fortement impressionné Mme Barclay : chose facile s’il se trouvait encore à Aldershot ; le nombre des habitants n’y est pas assez considérable pour qu’un estropié puisse passer inaperçu. Je consacrai un jour entier à sa recherche, et vers le soir, ce soir même, Watson, j’avais mis la main sur lui. Cet homme s’appelle Henri Wood ; il habite un garni dans la rue même où les deux dames l’ont rencontré. Il n’y est fixé que depuis cinq jours. M’étant fait passer pour un agent du recensement, j’eus avec la propriétaire de la maison une conversation des plus intéressantes. Cet homme exerce le métier de comédien ambulant et de prestidigitateur ; il fait le tour des cantines à la tombée de la nuit et y donne des représentations. Il porte sur lui, dans une boîte, un certain animal dont la propriétaire a très peur ; elle raconte qu’il s’en sert pour faire des tours.

Voilà tous les renseignements que put me donner cette femme. Elle ajouta que c’était un prodige qu’un homme aussi contrefait et défiguré pût vivre ; il parlait, paraît-il, à certains moments une langue extraordinaire, et les deux dernières nuits on l’avait entendu gémir et pleurer dans sa chambre. Il ne semblait pas manquer d’argent, mais il lui avait donné en dépôt une pièce qui lui avait tout l’air d’un faux florin. Elle me la montra : c’était une roupie de l’Inde.

Maintenant, mon cher, vous voyez où nous en sommes et pourquoi j’ai besoin de vous. Il est évident que cet homme suivit à distance les deux dames, après sa rencontre avec elles ; qu’il vit par la fenêtre la dispute entre le colonel et sa femme, qu’à ce moment-là il se précipita dans la pièce et que l’animal qu’il portait s’échappa. Tout cela est positif. Mais lui est le seul être au monde qui puisse nous dire ce qui s’est passé ensuite.

— Et vous comptez le lui demander ?

— Certainement, mais en présence d’un témoin.

— Et c’est moi qui serai ce témoin ?

— Ce serait un vrai service à me rendre. Si cet homme consent à parler, c’est parfait ; s’il refuse, notre seule ressource sera de lui faire envoyer un mandat d’arrêt.

— Êtes-vous sûr qu’il sera encore là, quand nous arriverons ?

— Rassurez-vous, j’ai pris mes précautions. Un de mes agents de Baker Street le surveille et ne le quitte pas d’une semelle. Nous le trouverons donc demain dans Hudson Street. Et maintenant, Watson, ce serait un crime que de vous empêcher plus longtemps de dormir.

Il était midi, le lendemain, lorsque nous nous acheminâmes vers le théâtre du drame, dans Hudson Street. Malgré sa faculté toute particulière de dissimuler ses émotions, Holmes était très surexcité. Quant à moi, je ressentais ce frisson que me donne toujours ce plaisir demi-sportif, demi-intellectuel d’être associé à une enquête de ce policier amateur.

— Voici la rue, dit Sherlock Holmes en s’engageant dans un passage bordé de maisons modestes et à deux étages ; et je vois Simpson qui va me renseigner !

— Tout va bien, monsieur Holmes, cria un petit vagabond en courant vers nous.

— Brave Simpson, dit Holmes en lui tapant amicalement sur la tête. Venez, Watson ! voici la maison.

Il fit passer sa carte à l’individu, en spécifiant qu’il s’agissait d’une affaire importante, et un instant après nous nous trouvions face à face avec l’homme même que nous cherchions.

Malgré la température élevée, il était accroupi devant le feu et sa petite chambre était un vrai four. Tordu sur sa chaise, il donnait une navrante impression de difformité. Mais ses traits, quoique flétris et basanés, avaient dû être fort beaux dans sa jeunesse.

Ses yeux d’un jaune bilieux lancèrent un regard méfiant et, sans même parler ou se lever, il nous poussa deux chaises.

— Monsieur Henri Wood, récemment arrivé des Indes, je crois ? dit Holmes avec affabilité. Je viens vous voir au sujet de la mort du colonel Barclay.

— Que voulez-vous que j’en sache ?

— C’est ce que je désire établir. Vous n’ignorez pas, sans doute, que jusqu’à ce que cette affaire soit tirée au clair, Mme Barclay, une de vos anciennes amies, reste accusée du crime ?

À ces mots l’homme sursauta.

— Je ne vous connais pas, cria-t-il ; je ne sais pas d’où vous tenez ce que vous avancez. Jurez-vous que vous me dites la vérité ?

— Oui, certes ! On attend, pour l’arrêter, qu’elle ait repris connaissance.

— Mon Dieu ! seriez-vous de la police ?

— Non.

— En quoi cela vous regarde-t-il, alors ?

— Chacun a le droit de veiller à ce que justice soit faite.

— Croyez-moi sur l’honneur ; elle est innocente.

— Alors vous êtes coupable ?

— Non.

— Qui donc a tué le colonel Barclay ?

— C’est une Providence incroyable qui l’a tué ! mais rappelez-vous ceci : si je lui avais fait sauter la cervelle, comme c’était mon intention, il n’aurait eu de ma main que ce qu’il méritait. Le remords seul l’a tué ; sans cela j’aurais peut-être sa mort sur la conscience. Vous voulez que je vous conte cette histoire ? Au fait, je ne sais pas pourquoi je vous la cacherais ; je n’ai pas lieu d’en rougir. Voici les faits :

Vous me voyez aujourd’hui avec une bosse de chameau et les côtes de travers, eh bien ! il fut un temps où le caporal Henri Wood tenait le record de la beauté au 117e de ligne ! Nous étions alors aux Indes, cantonnés à un endroit appelé Bhurtee. Barclay, qui vient de mourir, était sergent à la même compagnie que moi, et la belle du régiment (la plus belle fille du monde, certes) était Nancy Devoy, la fille du porte-étendard indigène. Deux hommes l’aimaient éperdument ; elle n’en aimait qu’un : c’était moi. Vous pouvez rire en voyant, au coin du feu, le pauvre ratatiné que je suis devenu, et pourtant si elle m’aimait c’était à cause de mon extérieur séduisant ! Bien que j’eusse conquis son cœur, son père voulait qu’elle épousât Barclay. Je n’étais qu’un pauvre écervelé, un insouciant ; lui, avait reçu une éducation complète et se voyait déjà désigné pour l’épée. La jeune fille, cependant, me restait fidèle, et j’étais sur le point de triompher, quand éclata la révolte des Cipayes. C’était à croire que l’enfer s’était déchaîné sur le pays. Nous fûmes assiégés dans Bhurtee, nous et notre régiment, avec une demi-batterie d’artillerie, une compagnie de Sitchs et un tas de civils et de femmes. Il n’y avait pas moins de dix mille rebelles, aussi ardents qu’une meute de fox-terriers, autour d’une cage pleine de rats.

Vers la deuxième semaine, l’eau vint à manquer et nous dûmes tenter de communiquer avec la colonne du général Neill, qui opérait dans la montagne. C’était là notre seule chance de salut, ne pouvant risquer une sortie à cause des femmes et des enfants. Je me proposai alors pour aller avertir le général Neill du danger. On accepta mon offre ; je consultai le sergent Barclay, qui, mieux que tout autre, devait connaître le terrain, et qui me traça la route à suivre pour traverser les lignes ennemies. À 10 heures, le même soir, je partais pour ma mission ; il s’agissait de délivrer mille hommes, mais c’était à une seule vie, précieuse entre toutes, que je songeais ce soir-là en sautant par-dessus le rempart. Je suivis d’abord le lit desséché d’un ruisseau qui devait me dérober aux yeux des sentinelles ; hélas ! quand j’en sortis tout en rampant, je tombai sur six d’entre elles qui me guettaient dans l’obscurité. En un instant je fus assommé par un coup violent et garrotté solidement. Le soir même, par ce que je pus saisir de la conversation, j’acquis la certitude d’avoir été trahi par le camarade qui m’avait si bien tracé ma route, et qui s’était servi pour cela d’un boy indigène au service de l’ennemi. J’en eus le cœur brisé. Inutile d’insister davantage ; vous voyez de quoi était capable James Barclay. Bhurtee fut délivrée le lendemain par le général Neill, et les rebelles m’emmenèrent avec aux dans leur retraite ; je restai ainsi plusieurs années sans revoir un visage blanc. On me faisait subir des mauvais traitements, et je tentai de m’échapper ; mais je fus repris et traité plus mal encore. Vous pouvez voir d’ailleurs dans quel état ils m’ont mis. Quelques-uns ayant fui au Népal m’emmenèrent avec eux et je me trouvai ainsi au delà de Darjeeling. Les montagnards de ce pays massacrèrent les rebelles qui me retenaient prisonnier et je devins leur esclave, jusqu’au moment où, ayant réussi à m’enfuir, je me dirigeai vers le Nord, où je tombai au milieu des Afghans. Je voyageai une année entière dans ce pays-là et je revins enfin au Punjab où je vécus surtout parmi les indigènes, gagnant ma vie en faisant les tours que j’avais appris. Pauvre, estropié, quel avantage aurais-je eu à regagner l’Angleterre ou à me faire reconnaître de mes anciens camarades ? Et ce sentiment de ma difformité l’emportait sur ma soif de vengeance. Je préférais passer pour mort aux yeux de Nancy et des amis de l’ancien temps qui se souvenaient d’un Henri Wood droit et bien bâti, plutôt que de me montrer à eux vivant, mais infirme et appuyé sur une canne. Ils me croyaient donc bien mort et je ne pensais pas les jamais détromper. J’appris que Barclay avait épousé Nancy et qu’il avançait rapidement dans sa carrière ; néanmoins je gardai le silence. Mais en vieillissant, l’amour du pays vous ressaisit. Depuis des années je voyais en rêve les prairies verdoyantes et les haies d’Angleterre. À la fin je n’y tins plus et me décidai à aller les revoir une dernière fois avant de mourir. J’économisai le prix de mon voyage et je vins ici m’installer dans cette garnison, où je puis gagner ma vie, car j’ai le talent de savoir amuser les militaires.

— Votre récit est des plus poignants, dit Sherlock Holmes. Je savais déjà votre rencontre avec Mme Barclay et votre reconnaissance réciproque. Maintenant, je crois comprendre que vous l’avez suivie jusqu’à sa demeure, et que vous avez vu, par la fenêtre, la violente altercation qu’elle a eue avec son mari, alors qu’elle lui reprochait, sans doute, sa conduite envers vous. Vous n’avez plus été maître de vous, et, traversant la pelouse, vous êtes entré chez eux.

— C’est vrai, monsieur ! À ma vue, la figure de cet homme a pris une expression que je ne puis décrire et il s’est affaissé contre le garde-feu. Mais il était mort avant de tomber ! J’ai lu sa sentence sur son visage, aussi clairement que je peux lire ce texte à la lueur du feu. Mon apparition subite avait produit l’effet d’une balle qui aurait frappé ce cœur coupable.

— Et puis alors ?

— Nancy s’évanouit ; je pris la clef de ses mains et je sortis avec l’intention de ramener du secours. Puis, chemin faisant, je réfléchis qu’il était peut-être préférable de la laisser seule et de m’enfuir, car cette mort pouvait m’être imputée et, si j’étais arrêté, je me voyais forcé de divulguer mon secret. À la hâte j’enfonçai la clef dans ma poche et laissai tomber mon bâton en cherchant à rattraper Teddy qui avait grimpé le long des rideaux. Je le remis dans sa boîte et me sauvai aussi vite que possible.

— Mais qui est Teddy ? demanda Holmes.

L’homme se pencha et ouvrit la porte d’une espèce de ratière, placée dans un coin de la chambre, il en sortit en rampant un petit animal rougeâtre, très souple, avec des pattes de fouine, un long museau rose et une paire de jolis yeux rouges, comme je n’en ai vu chez aucun autre animal.

— C’est une mangouste ! m’écriai-je.

— Oui, certains lui donnent ce nom ; d’autres le nomment ichneumon ; moi, je l’appelle « attrapeur de serpents » et Teddy est merveilleux contre les cobras. J’ai là un serpent privé de ses crocs, et tous les soirs Teddy lutte avec lui dans les cantines pour amuser les spectateurs. Que voulez-vous savoir de plus, monsieur ?

— Rien ; mais peut-être aurons-nous encore recours à vous, si la situation de Mme Barclay ne s’éclaircit pas. Dans ce cas je viendrai certainement. Sinon, je ne vois pas la nécessité de faire du scandale autour d’un homme mort, quelque coupable qu’il ait été vis-à-vis de vous. Vous avez du moins la satisfaction de savoir que pendant trente ans de sa vie sa conscience a été rongée par le remords de son crime. Ah ! mais voici le major Murphy de l’autre côté de la rue. Adieu, Wood ; je vais savoir s’il y a du nouveau depuis hier.

Nous rejoignîmes le major au tournant de la rue.

— Ah ! Holmes, dit-il ; vous savez, je suppose, que de toutes ces histoires il ne reste plus rien debout ?

— Et comment cela ?

— L’enquête est terminée et les médecins concluent à une attaque d’apoplexie. Vous le voyez, c’était, en somme, un cas bien simple.

— Ah ! très banal en effet, dit Holmes en souriant. Venez, Watson, nous n’avons plus rien à faire à Aldershot.

— Il y a pourtant une chose qui m’échappe, dis-je en descendant vers la gare. Si le mari s’appelait James et si l’autre s’appelait Henri, que venait faire ce nom de David ?

— Ce seul mot, mon cher Watson, aurait dû me révéler toute l’histoire, si vraiment j’étais le logicien idéal que vous aimez à vanter. Ce nom représentait un terme de reproche.

— De reproche ?

— Oui, David, vous le savez, s’écarta parfois du droit chemin et, dans une certaine occasion, le roi David a commis le même crime que le sergent Barclay. Rappelez-vous la petite histoire d’Urie et de Bethsabée ? Mes souvenirs bibliques sont un peu rouillés, je n’en doute pas ; mais vous en trouverez le récit tout au long, au Ier ou au IIe livre de Samuel.



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