La Barrique d’amontillado

La bibliothèque libre.
 
Aller à : navigation, rechercher

Traduction par Charles Baudelaire.
A. Quantin, 1884 (pp. 143-151).
LA
BARRIQUE D’AMONTILLADO
_____


J’avais supporté du mieux que j’avais pu les mille injustices de Fortunato ; mais, quand il en vint à l’insulte, je jurai de me venger. Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon âme, vous ne supposerez pas que j’aie articulé une seule menace. À la longue, je devais être vengé ; c’était un point définitivement arrêté ; — mais la perfection même de ma résolution excluait toute idée de péril. Je devais non seulement punir, mais punir impunément. Une injure n’est pas redressée quand le châtiment atteint le redresseur ; elle n’est pas non plus redressée quand le vengeur n’a soin de se faire connaître à celui qui a commis l’injure.

Il faut qu’on sache que je n’avais donné à Fortunato aucune raison de douter de ma bienveillance, ni par mes paroles ni par mes actions. Je continuai, selon mon habitude, à lui sourire en face, et il ne devinait pas que mon sourire désormais ne traduisait que la pensée de son immolation.

Il avait un côté faible, — ce Fortunato, — bien qu’il fût à tous égards un homme à respecter, et même à craindre. Il se faisait gloire d’être connaisseur en vins. Peu d’Italiens ont le véritable esprit de connaisseur ; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunté, accommodé au temps et à l’occasion ; c’est un charlatanisme pour agir sur les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de pierres précieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, était un charlatan ; mais, en matière de vieux vins, il était sincère. À cet égard, je ne différais pas essentiellement de lui ; j’étais moi-même très entendu dans les crus italiens, et j’en achetais considérablement toutes les fois que je le pouvais.

Un soir, à la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon ami. Il m’accosta avec une très chaude cordialité, car il avait beaucoup bu. Mon homme était déguisé. Il portait un vêtement collant et mi-parti, et sa tête était surmontée d’un bonnet conique avec des sonnettes. J’étais si heureux de le voir, que je crus que je ne finirais jamais de lui pétrir la main. Je lui dis :

« Mon cher Fortunato, je vous rencontre à propos. Quelle excellente mine vous avez aujourd’hui !… — Mais j’ai reçu une pipe d’amontillado, ou du moins d’un vin qu’on me donne pour tel, et j’ai des doutes.

— Comment, dit-il, de l’amontillado ? Une pipe ? Pas possible ! — Et au milieu du carnaval !

— J’ai des doutes, répliquai-je, et j’ai été assez bête pour payer le prix total de l’amontillado sans vous consulter. On n’a pas pu vous trouver, et je tremblais de manquer une occasion.

— De l’amontillado !

— J’ai des doutes.

— De l’amontillado !

— Et je veux les tirer au clair.

— De l’amontillado !

— Puisque vous êtes invité quelque part, je vais chercher Luchesi. Si quelqu’un a le sens critique, c’est lui. Il me dira…

— Luchesi est incapable de distinguer l’amontillado du xérès.

— Et cependant, il y a des imbéciles qui tiennent que son goût est égal au vôtre.

— Venez, allons !

— Où ?

— À vos caves.

— Mon ami, non ; je ne veux pas abuser de votre bonté. Je vois que vous êtes invité. Luchesi…

— Je ne suis pas invité ; — partons !

— Mon ami, non. Ce n’est pas la question de l’invitation, mais c’est le cruel froid dont je m’aperçois que vous souffrez. Les caves sont insupportablement humides ; elles sont tapissées de nitre.

— N’importe, allons ! Le froid n’est absolument rien. De l’amontillado ! On vous en a imposé. — Et, quant à Luchesi, il est incapable de distinguer le xérès de l’amontillado. »

En parlant ainsi, Fortunato s’empara de mon bras. Je mis un masque de soie noire, et, m’enveloppant soigneusement d’un manteau, je me laissai traîner par lui jusqu’à mon palais.

Il n’y avait pas de domestiques à la maison ; ils s’étaient cachés pour faire ripaille en l’honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donné l’ordre formel de ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour qu’ils décampassent en toute hâte, tous, jusqu’au dernier, aussitôt que j’aurais tourné le dos.

Je pris deux flambeaux à la glace, j’en donnai un à Fortunato, et je le dirigeai complaisamment, à travers une enfilade de pièces, jusqu’au vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien garde. Nous atteignîmes enfin les derniers degrés, et nous nous trouvâmes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montrésors.

La démarche de mon ami était chancelante, et les clochettes de son bonnet cliquetaient à chacune de ses enjambées.

« La pipe d’amontillado ? dit-il.

— C’est plus loin, dis-je ; mais observez cette broderie blanche qui étincelle sur les murs de ce caveau. »

Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes vitreux qui distillaient les larmes de l’ivresse.

« Le nitre ? demanda-t-il à la fin.

— Le nitre, répliquai-je.

— Depuis combien de temps avez-vous attrapé cette toux ?

— Euh ! euh ! euh ! — euh ! euh ! euh ! — euh ! euh ! euh ! — euh !… »

Il fut impossible à mon pauvre ami de répondre avant quelques minutes.

« Ce n’est rien, dit-il enfin.

— Venez, dis-je avec fermeté, — allons-nous-en ; votre santé est précieuse. Vous êtes riche, respecté, admiré, aimé ; vous êtes heureux, comme je le fus autrefois ; vous êtes un homme qui laisserait un vide. Pour moi, ce n’est pas la même chose. Allons-nous-en ; vous vous rendrez malade. D’ailleurs, il y a Luchesi…

— Assez, dit-il ; la toux, ce n’est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne mourrai pas d’un rhume.

— C’est vrai, c’est vrai, répliquai-je, et, en vérité, je n’avais pas l’intention de vous alarmer inutilement ; — mais vous devriez prendre des précautions. Un coup de ce médoc vous défendra contre l’humidité. »

Ici, j’enlevai une bouteille à une longue rangée de ses compagnes qui étaient couchées par terre, et je fis sauter le goulot.

« Buvez, » dis-je, en lui présentant le vin.

Il porta la bouteille à ses lèvres, en me regardant du coin de l’œil. Il fit une pause, me salua familièrement (les grelots sonnèrent), et dit :

« Je bois aux défunts qui reposent autour de nous !

— Et moi, à votre longue vie ! »

Il reprit mon bras, et nous nous remîmes en route.

« Ces caveaux, dit-il, sont très vastes.

— Les Montrésors, répliquai-je, étaient une grande et nombreuse famille.

— J’ai oublié vos armes.

— Un grand pied d’or sur champ d’azur ; le pied écrase un serpent rampant dont les dents s’enfoncent dans le talon.

— Et la devise ?

Nemo me impune lacessit.

— Fort beau ! » dit-il.

Le vin étincelait dans ses yeux, et les sonnettes tintaient. Le médoc m’avait aussi échauffé les idées. Nous étions arrivés, à travers des murailles d’ossements empilés, entremêlés de barriques et de pièces de vin, aux dernières profondeurs des catacombes. Je m’arrêtai de nouveau, et, cette fois, je pris la liberté de saisir Fortunato par un bras, au-dessus du coude.

« Le nitre ! dis-je ; voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse le long des voûtes. Nous sommes sous le lit de la rivière. Les gouttes d’humidité filtrent à travers les ossements. Venez, partons, avant qu’il soit trop tard. Votre toux…

— Ce n’est rien, dit-il, continuons. Mais, d’abord, encore un coup de ce médoc. »

Je cassai un flacon de vin de Grave, et je le lui tendis. Il le vida d’un trait. Ses yeux brillèrent d’un feu ardent. Il se mit à rire, et jeta la bouteille en l’air avec un geste que je ne pus pas comprendre.

Je le regardai avec surprise. Il répéta le mouvement, un mouvement grotesque.

« Vous ne comprenez pas ? dit-il.

— Non, répliquai-je.

— Alors, vous n’êtes pas de la loge ?

— Comment ?

— Vous n’êtes pas maçon ?

— Si ! si ! dis-je, si ! si !

— Vous ? impossible ! vous maçon ?

— Oui, maçon, répondis-je.

— Un signe ! dit-il.

— Voici, répliquai-je en tirant une truelle de dessous les plis de mon manteau.

Vous voulez rire, s’écria-t-il, en reculant de quelques pas. Mais allons à l’amontillado.

— Soit, » dis-je en replaçant l’outil sous ma roquelaure et lui offrant de nouveau mon bras.

Il s’appuya lourdement dessus. Nous continuâmes notre route à la recherche de l’amontillado. Nous passâmes sous une rangée d’arceaux fort bas ; nous descendîmes ; nous fîmes quelques pas, et, descendant encore, nous arrivâmes à une crypte profonde, où l’impureté de l’air faisait rougir plutôt que briller nos flambeaux.

Tout au fond de cette crypte, on en découvrait une autre moins spacieuse. Ses murs avaient été revêtus avec les débris humains empilés dans les caves au-dessus de nous, à la manière des grandes catacombes de Paris. Trois côtés de cette seconde crypte étaient encore décorés de cette façon. Du quatrième, les os avaient été arrachés et gisaient confusément sur le sol, formant en un point un rempart d’une certaine hauteur. Dans le mur, ainsi mis à nu par le déplacement des os, nous apercevions encore une autre niche, profonde de quatre pieds environ, large de trois, haute de six ou sept. Elle ne semblait pas avoir été construite pour un usage spécial, mais formait simplement l’intervalle entre deux des piliers énormes qui supportaient la voûte des catacombes, et s’appuyait à l’un des murs de granit massif qui délimitaient l’ensemble.

Ce fut en vain que Fortunato, élevant sa torche malade, s’efforça de scruter la profondeur de la niche. La lumière affaiblie ne nous permettait pas d’en apercevoir l’extrémité.

« Avancez, dis-je, c’est là qu’est l’amontillado. Quant à Luchesi…

— C’est un être ignare ! interrompit mon ami, prenant les devants et marchant tout de travers, pendant que je suivais sur ses talons. »

En un instant, il avait atteint l’extrémité de la niche, et, trouvant sa marche arrêtée par le roc, il s’arrêta stupidement ébahi. Un moment après, je l’avais enchaîné au granit. Sur la paroi il y avait deux crampons de fer, à la distance d’environ deux pieds l’un de l’autre dans le sens horizontal. À l’un des deux était suspendue une courte chaîne, à l’autre un cadenas. Ayant jeté la chaîne autour de sa taille, l’assujettir fut une besogne de quelques secondes. Il était trop étonné pour résister. Je retirai la clef, et reculai de quelques pas hors de la niche.

« Passez votre main sur le mur, dis-je ; vous ne pouvez pas ne pas sentir le nitre. Vraiment, il est très humide. Laissez-moi vous supplier une fois encore de vous en aller. — Non ? — Alors, il faut positivement que je vous quitte. Mais je vous rendrai d’abord tous les petits soins qui sont en mon pouvoir.

— L’amontillado ! s’écria mon ami, qui n’était pas encore revenu de son étonnement.

— C’est vrai, répliquai-je, l’amontillado. »

Tout en prononçant ces mots, j’attaquais la pile d’ossements dont j’ai déjà parlé. Je les jetai de côté, et je découvris bientôt une bonne quantité de moellons et de mortier. Avec ces matériaux, et à l’aide de ma truelle, je commençai activement à murer l’entrée de la niche.

J’avais à peine établi la première assise de ma maçonnerie, que je découvris que l’ivresse de Fortunato était en grande partie dissipée. Le premier indice que j’en eus fut un cri sourd, un gémissement, qui sortit du fond de la niche. Ce n’était pas le cri d’un homme ivre ! Puis il y eut un long et obstiné silence. Je posai la seconde rangée, puis la troisième, puis la quatrième ; et alors j’entendis les furieuses vibrations de la chaîne. Le bruit dura quelques minutes, pendant lesquelles, pour m’en délecter plus à l’aise, j’interrompis ma besogne et m’accroupis sur les ossements. À la fin, quand le tapage s’apaisa, je repris ma truelle et j’achevai sans interruption la cinquième, la sixième et la septième rangée. Le mur était alors presque à la hauteur de ma poitrine. Je fis une nouvelle pause, et, élevant les flambeaux au-dessus de la maçonnerie, je jetai quelques faibles rayons sur le personnage inclus.

Une suite de grands cris, de cris aigus, fit soudainement explosion du gosier de la figure enchaînée, et me rejeta pour ainsi dire violemment en arrière. Pendant un instant, j’hésitai, — je tremblai. Je tirai mon épée, et je commençai à fourrager à travers la niche ; mais un instant de réflexion suffit à me tranquilliser. Je posai la main sur la maçonnerie massive du caveau, et je fus tout à fait rassuré. Je me rapprochai du mur. Je répondis aux hurlements de mon homme. Je leur fis écho et accompagnement, — je les surpassai en volume et en force. Voilà comme je fis, et le braillard se tint tranquille.

Il était alors minuit, et ma tâche tirait à sa fin. J’avais complété ma huitième, ma neuvième et ma dixième rangée. J’avais achevé une partie de la onzième et dernière ; il ne restait plus qu’une seule pierre à ajuster et à plâtrer. Je la remuai avec effort ; je la plaçai à peu près dans la position voulue. Mais alors s’échappa de la niche un rire étouffé qui me fit dresser les cheveux sur la tête. À ce rire succéda une voix triste que je reconnus difficilement pour celle du noble Fortunato. La voix disait :

« Ah ! Ah ! Ah ! — Eh ! eh ! — Une très bonne plaisanterie, en vérité ! — une excellente farce ! Nous en rirons de bon cœur au palais, — he ! he ! — de notre bon vin ! — he ! he ! he !

— De l’amontillado ? dis-je.

— Eh ! eh ! — eh ! eh ! — oui, de l’amontillado. Mais ne se fait-il pas tard ? Ne nous attendront-ils pas au palais, la signora Fortunato et les autres ? Allons-nous-en.

— Oui, dis-je, allons-nous-en.

Pour l’amour de Dieu, Montrésor !

— Oui, dis-je, pour l’amour de Dieu ! »

Mais à ces mots point de réponse ; je tendis l’oreille en vain. Je m’impatientai. J’appelai très haut :

« Fortunato ! »

Pas de réponse. J’appelai de nouveau :

« Fortunato ! »

Rien. — J’introduisis une torche à travers l’ouverture qui restait et la laissai tomber en dedans. Je ne reçus en manière de réplique qu’un cliquetis de sonnettes. Je me sentis mal au cœur, — sans doute par suite de l’humidité des catacombes. Je me hâtai de mettre fin à ma besogne. Je fis un effort, et j’ajustai la dernière pierre ; je la recouvris de mortier. Contre la nouvelle maçonnerie je rétablis l’ancien rempart d’ossements. Depuis un demi-siècle aucun mortel ne les a dérangés. In pace requiescat !