La Belle Dame sans Merci
Émile-Paul frères, éditeurs, 1922 (1923?) (3e éd. ; nouv. éd.) (p. 47).
La Belle Dame sans Merci
Oh ! de quoi souffres-tu malheureux,
- Errant solitaire et pâle ?
Les joncs de l’étang sont flétris,
- Et aucun oiseau ne chante.
Oh ! de quoi te plains-tu malheureux,
- Si hagard et si accablé ?
Le grenier de l’écureuil est plein,
- Et la moisson est rentrée.
Je vois un lis à ton front
- Moite d’une rosée d’angoisse et de fièvre,
Et, sur ta joue, une rose mi-flétrie
- Achève de mourir.
Je vis une Dame par la prairie,
- Elle était belle — une fille des fées,
Ses cheveux étaient longs, ses pas légers,
- Et ses yeux étaient fous.
Je la mis sur mon coursier paisible,
- Et ne vis qu’elle tout le long du jour,
Car elle se penchait sans cesse de côté, et disait
- Un refrain enchanté.
Je tressai une couronne pour ses cheveux,
- Et des bracelets, et une ceinture embaumée ;
Elle me regarda comme si elle m’aimait,
- Et fit entendre une très douce plainte.
Elle me découvrit des racines savoureuses
- Et du miel sauvage, et de la rosée de manne,
Et sûrement son étrange langage
- Disait : « Je t’aime fidèlement. »
Elle m’amena dans sa grotte féerique,
- Et là me regarda en soupirant,
Et là je baisai ses yeux fous et tristes,
- Jusqu’au sommeil.
Et là nous sommeillâmes sur les mousses,
- Et là je rêvai. — Oh ! malheur à moi,
Le dernier rêve que je rêvai
- Sur le flanc de la froide colline.
Je vis des rois pâles, et des princes pâles,
- Des guerriers pâles, tous pâles comme la mort ;
— Ils me criaient : « La Belle Dame sans merci
- T’a pris dans ses rets. »
Je vis dans l’ombre leurs lèvres décharnées
- Ouvertes dans un affreux avertissement ;
Je m’éveillai et me trouvai ici
- Sur le flanc de la froide colline.
Et c’est pourquoi je languis ici
- Errant solitaire et pâle,
Bien que les joncs de l’étang soient flétris
- Et qu’aucun oiseau ne chante.