La Chine et les travaux d’Abel Rémusat

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La Chine et les travaux d'Abel Rémusat
Jean-Jacques Ampère

La Chine et les travaux d’Abel Rémusat



Sommaire

[modifier] I

[modifier] II

[modifier] II

[modifier] IV - Sciences naturelles et arts mécaniques

On raconte qu'un professeur de théologie fut, à raison de quelque proposition hétérodoxe, suspendu et mis en prison, où il resta un an. Quand il reparut dans sa chaire, il commença en ces termes « Messieurs, je vous disais dans ma dernière leçon... » Sans avoir une aussi bonne excuse à donner pour une interruption presque aussi longue, l'auteur de cet article se voit forcé de faire comme ce professeur de théologie. Je disais donc dans mon premier article ce que sont l'écriture et la langue des Chinois ; j'indiquais les principales branches de leur littérature, et, en particulier, celles dont la science habile de M. Rémusat nous a fait connaître quelques échantillons. Aujourd'hui, pour tenir une promesse dont j'ai regret d'avoir tant différé l'accomplissement, il me reste à suivre mon docte guide dans les applications les plus importantes qu'il a faites de son savoir sinologique, d'abord à tout ce qui pouvait jeter quelque jour sur les connaissances des Chinois dans les sciences naturelles et les arts mécaniques; secondement, aux recherches géographiques et historiques; enfin, à l'histoire de la philosophie et des religions.

Avant de savoir le chinois, M. Rémusat avait étudié la médecine, et par là il avait pris quelque teinture de toutes les connaissances qui s'y rattachent. Il faut avouer qu'un érudit naturaliste est presque aussi rare qu'un naturaliste érudit; M. Cuvier a donné presque seul un glorieux démenti à cette seconde assertion, et M. Rémusat à la première. Si quelqu'un avait le droit d'établir des relations entre l'érudition et les sciences qui s'attribuent chez nous, un peu exclusivement, le nom de positives, et même le nom de sciences, c'était celui qui portait dans toutes ses recherches une méthode si sûre, une si rigoureuse exactitude. Peut-être, au reste, le devait-il en partie aux habitudes sévères qu'imposent à l'esprit les sciences d'observation.

Bien qu'il fût docteur en médecine, M. Rémusat a peu fait pour éclaircir la médecine chinoise; sans doute elle l'avait rebuté par les pratiques bizarres et superstitieuses qu'elle mêle à ses recettes. Cette science du pouls, si vantée, au moyen de laquelle les médecins chinois croient discerner dans son mouvement des milliers de variations, et, par ce seul secours, reconnaître l'état des organes; tout cet appareil de diagnostique subtile et probablement chimérique, quoiqu'il ait séduit Bordeu, n'avait pas trouvé grace devant le scepticisme de M. Rémusat : aussi disait-il spirituellement, à propos d'un exposé des bases physiologiques de la médecine chinoise, qu'on en devait conclure que les Chinois sont ou de bien mauvais médecins, s'ils se conduisent d'après leurs principes, ou de bien mauvais raisonneurs, si, en partant de pareils principes, ils parviennent à guérir leurs malades.

La vogue de l'acupuncture lui fournit l'occasion de donner quelques détails sur ce procédé, usité à la Chine et au Japon, et peut-être trop vite abandonné parmi nous.

Dans ce siècle, les premiers qui vinrent dire à l'Académie que des pierres étaient tombées du ciel, c'est-à-dire de l'atmosphère, furent moqués pour leur crédulité : maintenant, nul savant ne doute du fait; mais il était curieux de le trouver constaté dans les annales du peuple qui offre la série d'annales la plus longue et la plus continue! C'est ce qu'a fait M. Rémusat en recueillant un grand nombre de faits de ce genre, attestés par des auteurs contemporains dont les plus anciens remontent à l'époque de la fondation de Rome.

M. Rémusat s'efforçait de pénétrer, au moyen de renseignemens écrits, cet empire fermé aux explorateurs européens, et, grâce à lui, la science sédentaire en a plus d'une fois devancé et préparé les découvertes.

Ainsi interrogé par M. Cordier, sur le lieu où les Calmucks recueillent le sel ammoniac qu'ils portent dans toute l'Asie, il lui indiqua, d'après, l'encyclopédie chinoise, deux volcans en ignition dans les régions centrales de l'Asie, à quatre cents lieues de la mer; fait géologique important, puisqu'on avait voulu expliquer les éruptions volcaniques par le voisinage de la mer, qu'en général leurs foyers semblent suivre. Il ajoutait qu'on ne pouvait mieux faire que de consulter les ouvrages composés à la Chine, sur l'histoire naturelle des climats qu'elle renferme, en attendant que le génie des sciences y conduisît les Pallas et les Humboldt. Le génie qu'invoquait M. Rémusat l'a entendu. M. de Humboldt est allé non loin de ces volcans de la Tartarie Chinoise; les relations que des témoins oculaires lui ont fournies, ont confirmé les assertions de l'encyclopédie, et l'illustre voyageur a rattaché avec reconnaissance les indications puisées aux sources chinoises par M. Rémusat et M. Klaproth, à ses importantes considérations sur les systèmes de montagnes qu'on réunit sous le nom vague, et, selon lui, très impropre, de plateau central de l'Asie.

J'ai parlé tout-à-l'heure d'encyclopédie, et on a pu s'étonner d'en trouver une à la Chine; il y en a plusieurs : la plus considérable est celle qui a été publiée au Japon, et dont M. Rémusat a donné une table analytique complète en traduisant les titres de tous les chapitres.

Il ne faut pas être trop surpris en trouvant une ressemblance de plus entre notre Europe et cette Chine qui semble avoir pris à tâche d'en offrir en tous points une reproduction, ou plutôt une contre-façon achevée. Les ouvrages encyclopédiques appartiennent à deux périodes de la vie des peuples, aux époques primitives et aux époques très avancées. Quand on sait peu, on éprouve le besoin de tout embrasser; quand on sait beaucoup, on sent la nécessité de tout résumer. Les premiers livres des peuples contiennent la masse entière de leurs connaissances, sous une enveloppe poétique ou religieuse, dans une vaste et confuse unité. Toujours on commence par une vue de l'ensemble, puis on va de l'universel au particulier; puis enfin, après avoir étudié en détail chaque partie du tout, on reconstruit ce tout qu'on avait décomposé, et ainsi, on finit comme on avait commencé, par des encyclopédies.

Là où la société est à la fois jeune et vieille, peu avancée et très arrêtée , ignorante de beaucoup de choses, érudite en quelques-unes, il y a double motif pour que les encyclopédies se produisent. C'est ce qui a eu lieu au moyen-âge. Le moyen-âge est un enfant né vieux; la caducité de la société ancienne est empreinte sur la naïveté de la société nouvelle; son berceau est un sépulcre. Aussi le moyen-âge est savant dans les langes, et encore au sein de sa nourrice morte, il balbutie confusément les choses passées. De cette science précoce et incomplète naquirent ces vastes recueils véritablement encyclopédiques, au moins dans l'intention de leurs auteurs, nommés trésors, images du monde, qui contenaient, sous une forme tantôt allégorique, tantôt purement didactique, la somme des connaissances de nos pères. Comme on croyait, dans Aristote, la Bible et quelques anciens, posséder tout savoir, on ne reculait pas devant un ouvrage complet, de omni scibili, et comme, en fait, le savoir était très limité, il était assez facile de l'y faire tenir tout entier. Il en est un peu de même à la Chine. La science y est renfermée dans des bornes étroites, mais elle a des prétentions à une générosité absolue, puisqu'il n'y a qu'un mot dans la langue pour désigner d'empire chinois et le monde. Cette science est dans l'enfance, mais c'est une enfance caduque comme celle de la nation elle-même, qui, aux erreurs du premier âge, associe souvent la pédanterie du dernier. La Chine est donc aussi dans cette situation doublement favorable aux encyclopédies, quand on ose les entreprendre parce qu'on croit tout savoir, et qu'on parvient à les achever parce qu'on ne sait pas grand'chose.

Je parle ainsi de l'encyclopédie japonaise par comparaison avec les lumières de l'Europe. Ce n'en est pas moins un ouvrage fort curieux, et duquel il y aurait beaucoup à tirer; dans ce vaste recueil qui n'a pas moins de quatre-vingts volumes in-8°, les objets ne peuvent être classés alphabétiquement, puisqu'il n'y a point d'alphabet en chinois; c'est donc une encyclopédie méthodique et les sujets de même nature se trouvent réunis. Chaque objet est figuré, et à côté de la figure est le nom en chinois et en japonais, et une synonymie offrant les mots étrangers. M. Rémusat, en faisant sur cet ouvrage le travail dont j'ai parlé plus haut, a eu soin d'indiquer la pagination d'après l'édition qui est à la Bibliothèque royale, de sorte qu'on peut y trouver ce qu'on y voudrait chercher, aussi facilement que dans notre encyclopédie méthodique.

Bien qu'à en juger par les titres des chapitres et par l'histoire du tapir asiatique que M. Rémusat en a extraite, les fables les plus ridicules tiennent une grande place dans cette volumineuse collection, on ne peut nier qu'elle ne doive fournir des documens utiles; un livre où il est traité de tous les genres de connaissances, depuis l'astronomie jusqu'à l'art de dévider la soie, de toutes les conditions sociales depuis l'empereur jusqu'aux vétérinaires, aux sage-femmes et aux femmes de chambre; un tel livre contient nécessairement bien des faits neufs et intéressans pour nous; le texte peut être éclairci par les figures qui l'accompagnent, sauf à l'article des supplices; là, par exception, la place où les objets décrits devaient être représentés, a été laissée en blanc; délicatesse assez étrange de l'éditeur qui, en sa qualité de Japonais, ne devait pas avoir une horreur excessive du sang. Malheureusement, la portion de l'encyclopédie relative à la géographie des peuples étrangers n'en mentionne pas un grand nombre. Il semblerait que la description du Japon devrait être la partie la plus complète de l'ouvrage, et c'est une des moins satisfaisantes; elle est envahie par une foule de légendes locales qui se rapportent à l'ancien culte national des esprits ou se rattachent à la religion d'origine indienne, qui, sous le nom de culte de Fo, s'est introduite au Japon comme à la Chine; à ce bouddhisme dont l'histoire, encore presque ignorée, a joué un si grand rôle dans les destinées du monde et dans les travaux de M. Rémusat. Nous en dirons quelque chose à l'article des religions, revenons à l'histoire naturelle.

Je ne parlerai de la notice sur le tapir de la Chine, tirée de l'encyclopédie japonaise, que parce qu'elle a fourni au docteur Moulin l'occasion de curieux rapprochemens entre le rôle merveilleux que joue dans les imaginations américaines le tapir des Cordillères qu'il a découvert, et les attributs fabuleux que la crédulité chinoise a prêtés au tapir asiatique. Dans le Nouveau-Monde, cet animal, très innocent et inoffensif de sa nature, a été transformé en un être monstrueux et terrible; il épouvante les Indiens des Andes, qui lui attribuent des dimensions gigantesques, et croient que sous cette forme l’ame d'un de leurs anciens héros apparaît, quand un malheur menace leur nation. Les Chinois ont donné des pieds de tigre à ce pachyderme, en cette qualité cousin germain du pourceau, et une queue de bœuf à un animal sans queue. On ne s'en serait pas tenu là, suivant M Moulin, et le tapir aurait eu les honneurs du mythe classique; les griffons d'Hérodote, gardiens de trésors, et en guerre avec les Arimaspes, seraient des tapirs défigurés par l'ignorance des populations scythiques, et transformés par l'imagination des Grecs en un composé merveilleux. Le bec crochu du griffon figurerait, dans cette hypothèse, la courte trompe du tapir, qui, lorsqu'elle est pendante, peut en effet ressembler à un bec recourbé. Le pied de tigre ou de lion que les Chinois lui ont donné lui serait resté, puis on aurait attaché les ailes d'un aigle à celui qui en avait déjà la tête; enfin, pour dernier ornement, on lui aurait fait présent d'une belle queue, enroulée et épanouie en feuilles d'acanthe. Cet ornement grec était du moins plus gracieux que la queue de bœuf des Chinois : le goût des peuples se peint jusque dans leurs plus grotesques fantaisies.

C'est toute une poésie populaire que cette création monstrueuse et fantastique qui se forme dans l'esprit des hommes d'après la création véritable; il se passe là quelque chose d'entièrement semblable à ce qui a lieu dans la formation spontanée des types héroïques; la tradition les compose ainsi de toutes pièces, attachant sur un corps, quelquefois assez difforme, ailes d'aigle, griffes de lion; dans cette opération, la fantaisie populaire est prompte, et fait faire rapidement bien du chemin à la donnée qu'elle travestit. Peu d'années lui suffisent pour rapetisser ce qui était grand, grandir ce qui était petit, transporter un personnage du monde réel dans le monde fabuleux. Quelque soixante ans après sa mort, Charlemagne est déjà, dans la Chronique du moine de Saint-Gall, une espèce de géant et de matamore tout-à-fait invraisemblable; il est, dans les romans de chevalerie, roi et père imbécile, tandis qu'un roitelet gallois y figure comme le plus puissant des monarques. Aujourd'hui, malgré l'invention de l'imprimerie et les révélations des mémoires; nous voyons se construire sous nos yeux la figure idéale, épique, pour ainsi dire, du héros de ce temps, et nous sommes tous plus ou moins dupes de cette construction à laquelle nous assistons. Déjà existe dans l'imagination des peuples un type convenu de Napoléon, qui commence à ne lui pas ressembler beaucoup, et lui ressemblera moins de jour en jour : dans soixante ans, ceux qui l'ont connu, s'ils vivaient alors, ne le reconnaîtraient plus. Ainsi va l'activité incessante de l'imagination humaine, défaisant, refaisant sans cesse, brodant le vieux, cousant le neuf; en vérité, à la voir procéder de la sorte, il n'est rien qu'on puisse refuser de croire, pas même qu'un tapir soit devenu un griffon.

En faisant des élémens de l'écriture chinoise la belle analyse dont j'ai rappelé, dans mon premier article, les piquans résultats, M. Rémusat avait été frappé de voir la nomenclature employée par les Chinois pour désigner les objets naturels, se rapprocher, en plusieurs points, de la nomenclature si philosophique qu'a inventée Linnée, et qu'ont adoptée tous les naturalistes. On sait qu'elle consiste à désigner les individus d'un genre par un substantif commun, et à différencier les espèces par un nom, soit substantif, soit adjectif, joint au premier canis leo, canis vulpes, rosa canina, viola tricolor... Eh bien! les Chinois, guidés par cet instinct de classification systématique qui leur est naturel, ont rencontré, en inventant leur écriture, ces procédés de la terminologie linnéenne; ils ont formé les caractères destinés à désigner les espèces , comme Linnée formait ses appellations binaires, de deux parties, l'une commune à toutes les espèces du genre, l'autre variable dans le nom de chacune d'elles. Seulement, comme leur langue écrite ne s'adresse qu'aux yeux, ils ont dessiné par des figures ce que Linnée exprimait par des mots. Pour désigner le loup et le renard, par exemple, ils ont tracé deux caractères ayant chacun une partie variable, qui désigne l'espèce, et une partie commune, qui est le nom écrit du chien, type du genre. On voit, je le répète, que c'est une traduction, une transcription en signes figuratifs de l'appellation binaire de Linnée.

Ce qui fait le plus d'honneur à l'esprit d'observation et d'analogie des Chinois, c'est d'avoir reproduit souvent, dans leur classification, des rapports existant réellement entre les êtres, et avoués des naturalistes modernes. Ainsi, dit M. Rémusat, le loup, le renard, la belette et les autres carnassiers, furent rapportés au chien; les diverses espèces de chèvres et d'antilopes au mouton ; les daims, les chevreuils, l'animal qui porte le musc, au cerf; les autres ruminans au bœuf, les rongeurs au rat, les pachydermes au cochon, les solipèdes au cheval... Voilà des familles vraiment naturelles : ce n'est pas un petit honneur pour les Chinois de reproduire, en quelque chose, la nomenclature inventée par Linnée et les divisions adoptées par Cuvier.

La désignation des insectes par un mot qui veut dire : les animaux dont les os sont en dehors du corps, est remarquable. Des idées récentes sur l'anatomie comparée, particulièrement des crustacées, que les Chinois confondent avec les insectes, aboutissent précisément à justifier cette singulière expression.

Ces heureuses rencontres des Chinois, dans quelques parties de l'histoire naturelle, contribuèrent sans doute à diriger de ce côté les travaux de M. Rémusat. Ce qu'il avait entrepris était immense; il voulait faire un tableau complet des connaissances que les Chinois possèdent relativement aux animaux, aux végétaux et aux minéraux, donner pour chaque objet la synonymie en chinois, en japonais, en tonkinois, etc., dans les principales langues du haut Orient; y joindre la synonymie européenne établie d'après les descriptions et les figures, et des notices médicinales, usuelles, économiques, tirées des auteurs chinois. Tel est le vaste plan dont la mort a interrompu l'accomplissement, comme de tant d'autres du même auteur, encore plus regrettables. La partie botanique seule est très avancée; pour le reste, il n'existe que le cadre d'un travail, que M. Rémusat avait préparé sans doute, mais dont il ne paraît pas avoir commencé l'exécution.

L'utilité d'un pareil ouvrage serait d'établir des rapports certains entre les objets de la science orientale et ceux de la science européenne, et par là de mettre à notre portée les recettes et les procédés de la première. Peut-être ce résultat ne vaut-il pas toute la peine qu'il coûterait; on peut juger de la difficulté et des avantages qu'il peut y avoir à déterminer quel nom européen correspond au nom chinois d'une substance, par le travail de M. Rémusat sur la pierre Ju. Consacrer deux cents pages à préciser l'espèce minérale à laquelle ce nom doit se rapporter, et intéresser à une discussion si longue sur un sujet si restreint; rattacher naturellement cette question minéralogique à l'histoire du commerce antique de la Haute-Asie, à l'origine des noms de Cachemir et du Caucase; résoudre en passant la question des vases Murrhins; à propos des pierres précieuses qui formaient le pectoral du grand-prêtre, et des matériaux mystiques de la Jérusalem céleste, rencontrer en son chemin l'Exode et l'Apocalypse; c'est un tour de force : mais c'est aussi, ce me semble, une prodigalité d'érudition, de temps et d'esprit. En général, c'est faire un emploi assez vain de l'érudition que de lui donner pour matière de ses recherches les connaissances dont la nature est l'objet et doit être la source. Les naturalistes ne tiennent pas grand compte de ces travaux, ils estiment plus la découverte du moindre fait, que le labeur curieux par lequel on arrive à savoir à peu près quels faits ont été connus ou ignorés à telle ou telle époque, en tel ou tel pays. L'histoire des sciences naturelles ne se rattache que bien rarement à celle de l'homme; or, c'est l'homme qu'il faut chercher dans l'histoire, et la nature dans l'observation.

Quant aux arts mécaniques, on sait la supériorité des Chinois dans quelques-uns. Surpassés maintenant dans la fabrication de la soie, ils l'emportent encore sur nous pour la porcelaine et pour la composition de leur encre; seuls ils savent cultiver et préparer le thé, dont l'usage presque universel a fait de leur commerce un besoin pour le monde. La priorité de leur industrie dans certaines inventions d'une utilité capitale, est incontestable : nul doute que de temps immémorial on n’ait connu la boussole à la Chine; que l'imprimerie n'y date de l'an 952, et le papier-monnaie de 1154; qu'il n'y ait eu de l'artillerie au Xe siècle, et au commencement du XIIe des cartes à jouer, deux cents ans avant qu'on fasse mention en Europe de la gravure sur bois.

La question est de savoir si l'Occident a reçu de l'Orient ces diverses inventions, ou si, comme on le croit généralement, il y est arrivé par lui-même de son côté.

Cette question est importante; on ne peut dire qu'il soit indifférent pour l'histoire de la civilisation de connaître d'où sont venues des découvertes qui ont influé à tel point sur elle; et notre dédain pour les Chinois, qui nous semblent plutôt des magots que des hommes, serait un peu humilié, s'il se trouvait que nous leur devons ces trois choses : l'imprimerie, la boussole et la poudre à canon.

Cette grave question a occupé M. Rémusat, et s'il n'a pas cru pouvoir la trancher par une solution précise, on voit assez de quel côté il inclinait.

L'antériorité démontrée de ces inventions à la Chine et l'incertitude où l'on est en Europe touchant leur berceau et les auteurs qu'on leur a prêtés, forment, il faut l'avouer, un préjugé favorable pour l'opinion qui les fait venir de l'Orient.

La boussole a été apportée par les Arabes dont les embarcations commerciales allaient, comme on sait, rencontrer les jonques marchandes des Chinois dans les ports de l'Inde. La poudre à canon et l'imprimerie seraient venues par la voie de terre. Remarquez que ces deux découvertes sont réclamées par plusieurs pays, et que leur date n'est pas bien certaine. En outre, d'après toutes les vraisemblances, c'est en Allemagne qu'on les voit d'abord se produire; or, c'est en grande partie par l'Allemagne que s'établirent au moyen-âge, avec l'orient de l'Europe, et par suite avec toute l'Asie, ces communications prodigieusement multipliées, qu'une des gloires de M. Rémusat a été de mettre en lumière. Il n'y aurait rien d'impossible à ce que le moine allemand inconnu qu'on fait inventeur de la poudre à canon, à ce que ce mystérieux Fust, dont on a mêlé l'histoire à la légende fabuleuse du magicien Faust, à ce que ces hommes, ou d'autres, eussent reçu ces secrets de quelques-uns des nombreux voyageurs que l'esprit d'aventure, de prosélytisme ou de commerce poussait dans l'ombre aux extrémités de l'Asie.

Seulement il semble que ces connaissances auraient dû pénétrer plutôt en Occident, au temps des invasions mongoles, qui paraît avoir été celui des rapports les plus fréquens entre l'Orient et l'Europe. Il est singulier aussi que Marc-Pol qui passa plusieurs années au service d'un empereur de la Chine, qui fut envoyé par lui dans diverses parties de ses vastes états, pour y observer ce qui était digne de l'être, et qui, de ces observations faites pour le monarque tartare, a composé la relation si intéressante qu'il nous a laissée; il est singulier qu'un homme, qui avait tant vu et savait si bien voir, n'ait pas rapporté un secret qu'il devait connaître, puisqu'à l'époque où il se trouvait en Chine, la typographie y était employée depuis trois siècles. Quoi qu'il en soit, une gloire restera à l'Europe, bien supérieure à celle de l'invention première qui peut être due au hasard, la gloire du perfectionnement et de l'application où le hasard n'entre point. La poudre à canon ne servait pas aux Chinois, comme on l'a dit, seulement pour les feux d'artifice, puisqu'au dixième siècle ils avaient des chars à foudre, de véritables canons désignés par l'onomatopée assez expressive de pao. Plus tard ils sont mentionnés dans une expédition du général mongol Souboutai, et le petit-fils de celui-ci avait un corps d'artilleurs chinois dans son armée, en 1255, un siècle avant la bataille de Crecy, la première en Europe où cette arme ait figuré; mais depuis cette époque, l'artillerie chinoise n'a pas fait un progrès. Quelle distance au contraire d'un artilleur de Crecy à un artilleur de Waterloo !

L'imprimerie a débuté en Europe par le procédé où elle s'est arrêtée à la Chine, l'emploi des planches de bois mobiles, et cette analogie est une raison de plus de croire à une influence de la seconde sur la première. Mais l'imprimerie européenne, encore entre les mains de ses inventeurs, ou de ceux qui passent pour l'avoir été, entre les mains de Fust et de Guttemberg, s'est élevée à un degré supérieur de perfections, et dès lors les caractères mobiles ont été trouvés. Telle est en toute chose l'opposition constante de l'Orient et de l'Occident : l'Orient invente et conserve, l'Occident applique et perfectionne. Langues, religions, systèmes, sciences, arts, jeux, il n'est presque rien qui ne nous soit venu de l'Orient; mais il n'est rien que nous n'ayons amélioré et développé : le progrès, le perfectionnement, tel est le génie de l'Occident. L'Orient est une mer immense et immobile, l'Occident est un fleuve qui en découle et s'en nourrit, mais qui marche toujours de plus en plus large, clair et profond, et à travers mille détours, mille erreurs, de rive en rive, de cataracte en cataracte, aujourd'hui lent, demain rapide, s'achemine majestueusement vers des régions inconnues.


[modifier] V - Géographie, histoire

M. Rémusat s'est peu occupé de la géographie de la Chine proprement dite, et dans les livres chinois qui traitent de cette science, il a cherché de préférence ce qui concernait les peuples voisins plus mal connus et plus difficiles à connaître que les Chinois eux-mêmes. Cependant, sans parler de quelques découvertes que nous indiquerons, il faut citer un excellent résumé inséré dans les nouveaux Mélanges asiatiques sous ce titre, La Chine et ses habitans, qui en soixante-neuf pages contient les notions les plus exactes sur la géographie physique, la division administrative, l'organisation sociale, religieuse et littéraire de la Chine.

Voici un extrait de ce sommaire, qui pourra préciser les idées souvent si vagues qu'on se fait de l'empire chinois :

Cet empire, en y comprenant les pays qu'y ont réunis les empereurs de la dynastie régnante, n'a pas moins de cinq cent vingt-cinq lieues du nord au sud, et de six cents lieues de l'est à l'ouest en partant des points les plus éloignés, ou trois milles lieues carrées de superficie; deux fleuves immenses, le Kiang et le fleuve Jaune, traversent une partie de cette vaste étendue; le premier a 7 lieues à son embouchure. Le climat offre, comme on doit l'attendre de sa situation géographique, toutes les températures depuis les froids de la Sibérie jusqu'aux chaleurs de l'Hindoustan, et par suite les diverses espèces d'animaux qui leur appartiennent, depuis la zibeline et le renne jusqu'à l'éléphant et au chameau. Presque tous les végétaux utiles connus dans le reste du monde se trouvent à la Chine. De là un grand commerce intérieur qui se fait principalement au moyen des fleuves et des innombrables canaux dont elle est percée en tous sens. La Chine, est comme un monde, et pourrait presque se suffire à elle-même; cependant les Chinois font le commerce avec la Russie par Kiacta, avec l'Europe et l'Amérique par Canton. Autrefois leurs vaisseaux se sont avancés à l'Occident jusqu'en Arabie et en Egypte. Le trafic de la soie les avait fait connaître aux Romains sous un nom qui était le nom chinois de ce produit (1). M. Rémusat ne tranche pas la question de la population portée par les calculs les plus exagérés à trois cent trente-trois millions, et dont le minimum ne peut être au-dessous de cent quarante. Il n'y a point de caste à la Chine, ni rien qui y ressemble; le corps des lettrés, en possession de tous les emplois civils et militaires, se recrute uniquement par des concours littéraires ouverts à tous; le despotisme de l'empereur, illimité en principe, trouve en fait des bornes dans les préceptes souvent assez hardis de la morale de Confucius, qui est la morale de l'État, et forme comme une sorte de catéchisme politique, base de toute instruction, et par là de toute autorité. Outre cette doctrine fondée sur un déisme assez vague, unique religion des lettrés, et auquel se rattache le culte purement civil, rendu par l'empereur ou les magistrats aux astres, aux montagnes, aux ames des parens et des sages, il en est deux autres moins arides et moins épurés qui se partagent la masse de la nation. L'une est celle des tao-ssé ou sectateurs du verbe; le fond est la doctrine de Lao-tseu, qui vivait en même temps que Confucius, vers l'époque de Socrate. Elle est mêlée de beaucoup de fables et de superstitions, d'enchantemens, de miracles prétendus, d'impostures assez semblables aux rêveries du néo-platonisme corrompu. Enfin, la troisième religion de la Chine, celle qui dans le pays compte le plus grand nombre de croyans, est une religion étrangère, la religion de Bouddha, née dans l'Inde, dont on savait à peine le nom en Europe il y a un demi-siècle, qui compte près de trois mille ans d'antiquité, près de trois cents millions de sectateurs , et ne le cède peut-être qu'au christianisme pour la pureté de sa morale et l'étendue de son action bienfaisante sur la civilisation du genre humain.

Le système administratif est fort compliqué. Cette complication seule suffirait pour indiquer une civilisation très avancée, au moins très raffinée. Comme de semblables détails ne s'analysent point, laissons parler M. Rémusat.

« Le système de la subdivision des fonctions a prévalu depuis long-temps. L'administration des provinces est partagée entre plusieurs officiers qui n'ont pas de contrôle les uns sur les autres, et qui doivent porter à la cour les affaires sur lesquelles ils ne peuvent pas s'accorder; le gouverneur-général, que les Européens nomment vice-roi, a ordinairement deux provinces sous son administration. Il y a en outre un intendant de la province, un surintendant des lettres, un directeur des finances, un juge criminel et deux intendans : l'un pour les salines, l'autre pour les greniers publics. Chaque département, chaque arrondissement et chaque district ont en outre des magistrats particuliers qui exercent concurremment des fonctions administratives et judiciaires. Le nombre des officiers subalternes est très considérable, leurs titres et leurs noms sont rapportés dans l'almanach impérial. Tous les trois mois tous les officiers de l'empire sont distribués en neuf classes, partagées en deux divisions, et auxquelles sont assignées des prérogatives et des marques distinctives particulières. Le souverain nomme à tous les emplois d'après une présentation triple du conseil personnel. »

Pour comprendre ce que c'est que ce conseil du personnel, il faut savoir qu'à la Chine il n'y a point de ministres; mais chaque département est administré par un conseil, et ce sont ces conseils qui répondent à nos ministères ; le département des finances est administré par le conseil des revenus; le département des cultes, par le conseil des rits; le département de la justice, par le conseil des peines et supplices. Supplice et justice sont naturellement synonymes chez un peuple où le caractère qui exprime l'idée de gouvernement, a pour signe radical l'image d'un bâton. Au ministère des travaux publics correspond le conseil qui porte le même nom il en est de même du ministère de la guerre; enfin il y a un sixième conseil des emplois, chargé du personnel de toutes les autres administrations. C'est ce conseil dont je parlais plus haut. En outre, il y a une académie qui est en même temps une sorte de conseil d'état. La dignité d'académicien est en Chine la plus éminente de toutes, car l'autorité politique y marche toujours de pair avec l'élévation littéraire.

On a peut-être été surpris d'y trouver un almanach impérial, on le sera plus encore d'apprendre qu'il y existe un Moniteur. On peut donner ce titre à la Gazette impériale, journal officiel et unique. En ce qui est opinion purement spéculative, la liberté de la presse est complète, toutes les doctrines philosophiques peuvent se produire et se sont produites librement, depuis le mysticisme le plus extravagant jusqu'au plus grossier matérialisme. Mais si l'on effleure la personne ou la famille de l'empereur, si l'on a le malheur de tracer le caractère qui a l'honneur de servir à écrire son nom, sans le placer hors de ligne en haut de la page, et mettre au devant l'épithète honorifique de rigueur, on s'expose soi et les siens à être coupé en morceaux.

Comme je l'ai dit, à l'exception de la notice sur la Chine et ses habitans, dont je viens de présenter les principaux traits, M. Rémusat a plutôt cherché, dans les auteurs chinois, des lumières sur la géographie des pays environnans que sur celle de la Chine elle-même.

C'est ainsi qu'il a traduit une description du royaume de Camboge, dans la presqu'île orientale de l'Inde, rédigée par un officier chinois qui, à la fin du XIIIe siècle, remplit une mission dans ces contrées encore aujourd'hui peu connues des Européens. L'année de ce voyage, 1295, est précisément celle où Marc-Pol revint en Europe; lui aussi avait reçu des missions semblables dans les mêmes régions. M. Rémusat ne jugeait pas impossible que les voyageurs se fussent rencontrés ; singulier rapport entre deux destinées rapprochées de si loin ! Puis ils se seraient quittés, l'un pour aller en Chine imprimer son voyage, traduit de nos jours, l'autre pour venir dans la prison de Gênes dicter cette relation, dont la véracité a été long-temps contestée par l'ignorance, et n'a été reconnue que quand les récits de Messer Milione ont pu être vérifiés par le témoignage que les monumens chinois lui ont rendu.

Le voyageur chinois parle avec admiration de plusieurs monumens d'or, c'est-à-dire dorés. On reconnaît là le goût de ces peuples pour couvrir d'or ou d'argent leurs édifices et leurs statues, goût qui ne leur a point passé : au contraire, il paraît que depuis la découverte de l'Amérique une assez grande partie des métaux précieux du Nouveau-Monde s'écoule dans l'Inde orientale, où ils sont employés avec profusion à dorer ou à argenter des ponts, des tours, des statues colossales de Bouddha; singulier emploi de ces richesses qui, tirées d'Amérique, après avoir circulé dans toute l'Europe, et presque achevé le tour du monde, vont s'engloutir au-delà du Gange, dans des contrées presque inconnues, pour y faire resplendir des idoles et des pagodes.

Du reste, les observations que renferme ce voyage, quelquefois étranges au point de n'avoir pu être traduites qu'en latin, d'autres fois provoquant un sourire par leur naïveté, sont détaillées et offrent le caractère de la plus stricte véracité. Cet échantillon montre ce qu'on peut puiser de connaissances géographiques dans les écrivains chinois, sur des pays qu'il est plus facile pour eux que pour nous de visiter.

Outre ce que j'ai dit des volcans de l'Asie centrale, ce que M. Rémusat a fait de plus remarquable en ce genre , c'est d'avoir déterminé de son cabinet l'existence douteuse pour les navigateurs d'un groupe d'îles dans la mer du Japon.

M. Rémusat traita l'histoire comme la géographie; il s'occupa beaucoup moins de l'histoire chinoise que de celle des peuples voisins, encore plus ignorée. C'est surtout celle des nations tartares qu'il s'est efforcé de retrouver, s'aidant tantôt de la comparaison de leurs langues, tantôt de textes chinois. Ces peuples n'ont presque point de monumens un peu anciens; leurs destinées nomades n'ont pas laissé plus de traces dans l'histoire que n'en laissent leurs tentes voyageuses aux lieux où elles passent. La Chine au contraire, en possession depuis tant de siècles d'une organisation régulière, la Chine, centre fixe de ce monde errant, a sauvé de leurs annales ce qu'elle en a gardé dans les siennes. La Chine est un flambeau lointain levé sur les ténèbres de la Haute-Asie; et il ne faut pas croire que ce monde tartare soit entièrement étranger au nôtre. - On a long-temps trop séparé l'Orient de l'Occident. - Sur la foi de quelques chroniqueurs très mauvais géographes, on faisait venir du Nord presque tous les barbares, comme s'il contenait des espaces assez vastes et assez féconds pour enfanter tant de peuples. On est assuré maintenant que leur mouvement n'a point eu lieu dans cette direction, mais s'est fait d'Orient en Occident comme le tour du soleil, que semble suivre autour du globe la rotation du genre humain. On commence à entrevoir au centre de l'Asie quelques-unes des secousses qui ont jeté sur l'Europe ce flot de populations conquérantes. Déjà de Guignes avait prouvé qu'on pouvait tirer parti des sources chinoises pour compléter certaines portions de l'histoire des invasions barbares. Il avait fait voir les Huns menaçant la Chine et roulant le long de la grande muraille avant de déborder sur l'empire romain. Enfin les auteurs chinois ont montré à M. Rémusat et à M. Klaproth, comme échelonnés sur divers points de l'Asie centrale et septentrionale, des Gètes, des Alains, des Ases, débris des nations gothiques, restés çà et là sur les plateaux de l'Asie comme ces flaques d'eau qui demeurent sur les sommets après qu'une inondation s'est retirée. Ainsi, une lumière partie de l'Orient a éclairé l'évènement capital de l'histoire moderne. Sans elle, nous le verrions mal parce que nous ne le verrions que d'un côté, nous ne verrions que la tête de la grande colonne des peuples, non son point de départ. Sans les précieux avertissemens de l'histoire orientale, nous aurions pu, dans notre Europe, remuer long-temps les cendres de l'incendie et ne pas connaître quel vent l'avait allumé et poussé sur nous.

La plupart de ces faits sont consignés dans un beau Mémoire de M. Rémusat sur l'extension de l'empire chinois du côté de l'Occident. Dans le même Mémoire, il a suivi avec une sagacité merveilleuse, depuis le premier siècle avant Jésus-Christ jusqu'à nos jours, les variations de limites qu'a subies cet empire. Il a montré qu'à plusieurs reprises ces limites s'étaient considérablement déplacées. Rien de plus flexible que les frontières de cette Chine, qu'on croit immobile : tantôt pressée, entamée au nord par les Ki-Tans, confinée au sud du fleuve Hoëi; tantôt s'étendant à l'ouest jusqu'à la Sogdiane et la Transoxane, et poussant des émigrations jusqu'en Arménie.

Ce fut sous la dynastie des Han, quatre-vingt-sept ans avant Jésus-Christ, qu'on commença, disent les historiens chinois cités par M. Rémusat, à entretenir des rapports avec les pays situés vers l'Oxus. La politique chinoise allait y chercher des adversaires aux Hioung-Nou (les Huns suivant de Guignes), dont le redoutable voisinage la faisait trembler. On possède une relation fort curieuse d'une mission donnée à cette époque à un général chinois qui a écrit son voyage. On l'avait envoyé dans la Transoxane engager une nation qui avait fui à l'ouest devant les Hioung-Nou, et par sa fuite avait dégarni les frontières de la Chine, qu'elle matelassait, pour ainsi dire, contre l'ennemi commun, à reprendre son poste, pour défendre l'empire chinois. En route l'envoyé fut pris par les Hioung-Nou, qui le gardèrent captif dix ans; enfin il s'évada et arriva chez les You-Tchi, c'était le nom de la nation qu'il fallait décider à revenir dans les déserts de la Tartarie rendre au peuple chinois un rempart dont il avait grand besoin. Les You-Tchi ne l'écoutèrent point, comme on peut croire. - Pour retourner en Chine, il voulut prendre un autre chemin, afin d'éviter les Hioung-Nou; mais l'invasion avait marché pendant qu'il était en pourparler avec les You-Tchi, et il fut pris une seconde fois. On conçoit que de semblables ambassades devaient instruire les Chinois sur les pays occidentaux : la guerre et la conquête leur ouvrirent de ce côté d'autres communications. Environ cent ans après notre ère, une armée chinoise arriva jusqu'auprès de la mer Caspienne et manqua envahir l'empire romain, sans bien savoir ce qu'elle faisait. Ce fut vers le même temps qu'un souverain de cet empire, appelé par les Chinois An-Thun, probablement un des Antonins, envoya, disent-ils, au fils du ciel, des ambassadeurs qui se rendirent près de lui par le Ton-King. Ainsi quelques rapports ont existé entre la Chine et Rome. Si chacun de ces puissans états joue un si petit rôle dans les annales de l'autre, c'est que, ne sachant que vaguement leur existence, ils ignoraient leur mutuelle grandeur. C'était un événement assez peu important à Rome que quelques députés passassent chez les barbares Transgangétiques; peut-être quelques marchands, car tous les marchands étrangers sont transformés à la Chine en ambassadeurs qui apportent les tributs de leur souverain au maître du monde. C'était peu de chose pour le maître du monde de joindre à son immense empire un état de plus du côté de l'Occident. Ainsi les deux monarchies qui se partageaient le plus grand nombre des peuples de la terre, se touchaient et ont pensé se heurter à leur insu, comme deux géans qui passeraient à côté, l'un et l'autre s'effleurant dans la nuit.

Mais ce fut surtout aux VIIe, et VIIIe siècles, sous la glorieuse dynastie des Thang, que l'empire de la Chine acquit une grande extension à l'ouest; ce fut alors que les rois de Bokhara, de Karisme, de Samarcande, que les peuples des bords de l'Oxus jusque vers la mer Caspienne, furent compris dans l'enceinte démesurément élargie des frontières de la Chine. Sans doute, tout le pays intermédiaire ne formait pas un état régulier et constamment soumis il y avait bien des insurrections locales, bien des chefs qui reconnaissaient l'empire de la Chine plutôt de nom que de fait; mais, enfin, il en résultait des relations, au moins, passagère, entre elle et ces peuples sédentaires et nomades, qui la considéraient comme un centre de civilisation d'où ils recevaient quelques lumières, et auxquels elle étendait sa suzeraineté et son nom (Thsin). On voit les princes dépossédés se réfugier près du grand empereur; le fils du dernier des rois Sassanides de la Perse y fut chercher un asile, fuyant, disent les auteurs chinois, un vassal révolté; c'est ainsi que dans leur récit l'insurrection conquérante de l'islamisme s'est transformée en un simple soulèvement contre le souverain légitime.

Ensuite la Chine commença d'être envahie par les populations du nord, et démembrée de ce côté en plusieurs royaumes dont les plus célèbres furent les Ki-Tans, d'où lui vint par extension le nom de Cathai, et lesTangutains. Les pays occidentaux qui avaient reconnu sa suzeraineté y échappèrent, et cet état de morcellement fut couronné par les conquêtes des Mongols.

Maîtres de la Chine, les Mongols portèrent à leur tour le renom et l'influence de leur pouvoir bien loin vers l'Occident; de proche en proche, ils vinrent de la Corée en Silésie. Un petit-fils de Gengis s'appela le vainqueur des Francs, tandis que le roi de Perse était le vassal du grand Khan de Tartarie, empereur de la Chine.

C'est le moment de la plus grande poussée vers l'ouest; c'est une dernière irruption des peuples du centre de l'Asie dans le nord de l'Europe, qui montra comment s'étaient faites les premières. Ce fut le dernier acte de la grande tragédie des invasions barbares.

Bientôt l'empire fut divisé entre les descendans de Gengis-Khan, et la Chine fut par là ramenée à des limites comparativement très restreintes, sous la dynastie suivante, celle des Ming. Par un hasard singulier, c'est précisément sous cette dynastie que la Chine a commencé d'être connue et fréquentée des voyageurs européens: de là les idées fausses qu'on s'est formées sur son étendue à l'ouest dans les époques antérieures. Du reste, ces anciennes limites si habilement retrouvées par M. Rémusat ont été atteintes de nouveau par la dynastie actuelle, celle des Mantchoux. Aujourd'hui elles enclavent des sources qui vont se verser dans la mer Caspienne. Une ligne de postes militaires et de fortifications traverse toute l'étendue de l'empire, depuis l'extrémité orientale de l'Asie jusqu'au-delà de Kashgar, situé à moitié route environ entre Peking et Vienne.

A l'histoire des variations qu'a subies de siècle en siècle l'étendue de l'empire chinois, se rattache celle des communications religieuses et commerciales de la Chine avec les contrées plus occidentales de l'Asie, entre autres avec la ville de Kothan, dans la petite Bucharie. Cette ville n'était guère connue que par les allusions des poètes arabes, à propos du musc qu'on tire de son territoire, et qui joue un si grand rôle dans les lieux communs érotiques de ces poètes. M. Rémusat a détaché l'histoire de la ville de Kothan d'une vaste collection où l'on a réuni tous les faits relatifs aux nations étrangères et aux rapports qu'ont eus les Chinois avec elles sous les différentes dynasties. Il se proposait d'en faire autant pour plusieurs autres parties de la même collection. Quant à Kothan dont l'importance est principalement d'avoir été la métropole du bouddhisme dans la Tartarie, nous y reviendrons lorsque nous esquisserons l'histoire de cette religion.

A l'occasion des langues tartares, j'ai déjà parlé des efforts qu'a faits M. Rémusat pour débrouiller ce chaos mobile de peuples dispersés sur une immense étendue de pays où ils se croisent en tous sens., se mêlent ou se remplacent perpétuellement. Si, malgré ses travaux et ceux de M. Klaproth, il reste encore bien des obscurités dans l'histoire des nations tartares, du moins quelques points essentiels ont été éclaircis. On a démêlé la différence des races sous la confusion de cette dénomination de Tartares, dont la vogue en Occident paraît avoir été causée en grande partie par la ressemblance du nom de quelques hordes avec le nom latin des enfers : les Tartares vrais enfans du Tartare, Tartari gens tartarea; ce jeu de mot qui se rencontre fréquemment chez les écrivains du moyen âge exprime assez vivement l'épouvante qu'inspiraient à l'Europe ces démons déchaînés. Quoi qu'il en soit, M. Rémusat voulait qu'on se gardât de substituer par une pédanterie malavisée à ce mot de Tartare celui de Tatar qui ne s'applique qu'à une petite partie de ces populations, et ne peut sans confusion s'étendre à une masse si considérable de tribus distinctes ; tandis que le nom de Tartare établi par l'usage, n'étant celui d'aucune d'elles en particulier, peut sans inconvénient servir à les désigner collectivement..

Ce nom pris dans cette acception générale comprend quatre familles de peuples, les Tongous, les Mongols, les Mantchoux et les Thibétains.

Les Tongous, situés le plus à l'orient, qui habitent sans les occuper cent mille lieues carrées, ont à plusieurs reprises fourni des maîtres à la Chine; dès le Xe siècle, ils en ont occupé la partie septentrionale, donné à leur khan le nom d'empereur, et réclamé à ce titre la soumission des autres nations tartares. Ce fut un empereur tongou de la dynastie des Kin qui envoya demander le tribut à celui qui en 1210 était khan des Mongols, et lui prescrire d'écouter à genoux les ordres de son souverain. Mais le khan se tourna du côté du midi. cracha en l'air, et dit : « Celui qui t'envoie passe pour le fils du ciel et n'est pas même un homme. » Ce khan était Gengis, qui allait détruire la puissance des Tongous et fonder celle des Mongols.

Cependant les destinées conquérantes de la race tongouse ne devaient pas s'arrêter là, car cette race a produit les Mantchoux, qui possèdent aujourd'hui la Chine, soumise par eux après qu'elle eut secoué le joug des Mongols.

Pour les Mongols, leurs conquêtes surpassent en étendue et en rapidité tout ce que l'Occident a connu de plus merveilleux. Partie des bords du lac Baikal, cette nation, jusque-là ignorée du monde, roulant, suivant l'expression des écrivains tartares, comme une boule de neige et se grossissant de toutes les populations que l'avalanche entraînait, soumit la Chine, puis à travers la Cochinchine et le Japon atteignit l'île de Java, tandis que d'un autre côté elle traversait la Perse, les pays caucasiens, établissait en Russie le vasselage des grands ducs, qui a duré jusqu'au XVIe siècle, et venait en Pologne gagner la bataille de Lignitz, où les Tartares remplirent neuf grands sacs d'oreilles coupées.

Gengis-khan, à lui seul, a conquis presque autant de pays qu'Alexandre, et le mouvement conquérant s'est continué après lui. C'est un Alexandre dont les fils et les généraux furent aussi des Alexandre. Je ne parle que de la diffusion de la conquête, et non de son caractère. Si elle était prompte comme telle d'Alexandre, elle était destructive comme celle d'Attila. Alexandre alla planter un germe de la civilisation grecque au cœur de l'Asie; les Gengis-khanides se ruaient sur la civilisation de la Perse et de la Chine, et menaçaient la civilisation de l'Europe. Le Macédonien fondait Alexandrie, le Tartare incendiait Samarcande et Bokhara.

On connaît beaucoup mieux les ravages de la race mongole que ses origines. Les historiens chinois que nous avons en Europe, n'ont pas fourni sur ce point des documens bien positifs à leur habile investigateur; une histoire originale des Mongols, publiée par M. Schmidt, depuis les Recherches sur les langues tartares, et sur laquelle M. Rémusat a donné dans le Journal Asiatique plusieurs articles d'une critique, comme toujours, fine et substantielle, n'a pas contribué, autant qu'on l'eût pu croire, à remplir cette lacune; l'auteur de l'histoire est un prince mongol, de la race de Gengis-khan, zélé bouddhiste, et qui, en cette qualité, s'est plu à combler toute l'époque antérieure au moment où les Mongols paraissent sur la scène du monde, par des légendes empruntées au bouddhisme que ces peuples n'avaient pas alors adopté. La dévotion et l'amour-propre combinés ont conduit l'auteur à rattacher la ligne de Gengis à cette suite fabuleuse de rois indiens, au moyen desquels on remonte facilement à l'origine du monde : c'est comme nos vieilles chroniques qui font descendre les Francs d'Hector et les Bretons de Brutus, greffant ainsi sur un passé célèbre et mensonger l'origine des nations modernes. Introduire des légendes bouddhiques dans l'histoire primitive du Mongol, c'est faire une confusion pareille à celle de cette Italienne qui croyait que Romulus était le nom du premier pape.

Dans cette obscurité où le laissaient sur l'ancienne extension de la race mongole et les sources nationales et les sources chinoises, M. Rémusat, à force de sagacité, est parvenu à constater que cette race habitait de toute antiquité à peu près le pays qu'elle occupe maintenant. Ainsi, après s'être répandue sur le monde, elle s'est renfermée dans son lit naturel, d'où M. Rémusat tire cette conclusion très importante pour l'histoire étudiée en grand, c'est que « les races ne sont pas sujettes au changement; qu'on doit en général chercher la patrie primitive des nations dans la contrée où on les retrouve de nos jours, et qu'à l'exception d'un petit nombre de déplacemens et de mélanges évidemment causés par la violence, et survenus bien plus rarement qu'on ne l'imagine, les peuples qui sortent de races différentes, les langues qui les tiennent séparés, les localités auxquelles ils sont attachés, résistent aux plus grandes révolutions, et subsistent de nos jours à peu près dans les mêmes rapports que l'antiquité nous fait connaître. »

Les deux autres familles tartares sont les Turcs et les Thibétains.

La race turque a joué un grand rôle dans les conquêtes tartares. Le nom Mongol a tout couvert de son éclat plus grand. Il n'en est pas moins vrai qu'il se trouvait beaucoup de populations turques dans ces multitudes diverses par la langue et par le sang, que les khans mongols appelaient leur armée. En outre, les populations turques ont ravagé pour leur propre compte, et conquis en leur propre nom. La plus brillante de ces conquêtes est celle qui s'est terminée par la prise de Constantinople; celle-là a été un grand évènement pour l'Europe. Il en est résulté que les autres portions de la race sont restées dans l'ombre, et qu'on n'a vu des Turcs que dans les Osmanlis. Mais ce serait se faire une idée bien fausse de l'étendue de cette famille de peuples que de la restreindre à ce seul rameau, elle qui est disséminée dans presque toute l'Asie, elle placée, comme dit M. Rémusat, entre le golfe Adriatique et le lac Baikal, entre les Samoyèdes et les Indous. Je ne puis le suivre dans ses recherches ingénieuses de désert en désert, de tribu en tribu, poursuivant partout les analogies certaines du langage, rejetant sans hésiter les analogies trompeuses, démêlant les confusions qu'introduit la ressemblance ou l'altération des noms; car les jeux de mots, et si j'osais le dire, les calembourgs involontaires, tiennent une grande place dans la partie erronée des systèmes historiques. Il faudrait entrer dans des détails que ne comporte pas cette notice; et peut-être serait-il indifférent au lecteur d'apprendre à la fin que les Hioung-Nou sont la tige des nations turques. Cependant cela est de quelque importance; car si les Hioung-Nou sont les Huns, comme il est probable, n'est-il pas curieux de savoir s'ils sont Finnois ou Turcs; en d’autres termes, si Attila était de la famille des Lapons et des Hongrois, ou cousin de Bajazet et de Mahmoud.

Pour les Thibétains, ils forment une population à part. Renfermés dans leurs montagnes, ils ne furent jamais conquérans, excepté une fois, au IXe siècle, quand ils s'avancèrent jusqu'au golfe du Bengale, qui porta le nom de mer du Thibet. Leur histoire, peu en rapport avec celle du reste du monde, est en conséquence peu connue. Son principal intérêt se rattache aux destinées du bouddhisme qui y a été apporté d'ailleurs, et y a pris la forme particulière du lamisme, espèce de papauté dont nous aurons occasion de reparler.

Mais s'il faut quelque effort pour s'intéresser aux découvertes même les plus essentielles, quand elles portent sur des pays éloignés, sur des évènemens obscurs et isolés, il est naturel au contraire d'être vivement frappé de résultats qui intéressent notre histoire. Il est piquant de trouver la Tartane et la France en relation diplomatique, et ce fut une bonne fortune pour M. Rémusat de rencontrer dans les archives du royaume des pièces de la chancellerie mongole; de lire pour la première fois ces lettres du petit-fils de Gengis-khan à Philippe-le-Bel, six cents ans après qu'elles avaient été écrites. Les deux beaux mémoires qu'il a consacrés à ce sujet entièrement neuf, contiennent les plus curieux détails sur ces négociations, que la légèreté sceptique de quelques historiens avait niées. Entamées par les papes et les rois de France, elles eurent d'abord un succès médiocre auprès des chefs tartares; puis quand ils comprirent que les intérêts de leur conquête étaient d'accord avec les plans de croisade que l'Europe chrétienne commençait à abandonner, ce furent eux, chose étrange, qui tentèrent par leurs messages de ranimer cet enthousiasme. Alors ils prirent l'initiative des ambassades, écrivant en termes courtois, et ne menaçant plus comme auparavant les missionnaires d'envoyer au pape leur peau empaillée, mais offrant au roi de France le secours de leur cavalerie pour conquérir le Saint-Sépulcre. M. Rémusat a rattaché à l'histoire de ces singulières ambassades, des vues ingénieuses sur les relations, beaucoup plus nombreuses qu'on ne le suppose souvent, qui liaient et rapprochaient au moyen âge l'Orient et l'Occident. Dans le morceau suivant, il a groupé un grand nombre de faits, dont le simple exposé frappe vivement l'imagination. Les vues qui suivent sont pleines d'élévation et de nouveauté. Je ne puis résister à transcrire le morceau tout entier; je ne crains point qu'il paraisse trop long à mes lecteurs, et nul autre ne me semble plus propre à leur donner idée du talent d'écrire de M. Rémusat, qu'une notice consacrée à sa mémoire doit faire aussi connaître.

« Beaucoup de religieux italiens, français, flamands furent chargés de missions diplomatiques auprès du grand Khan. Des Mongols de distinction vinrent à Rome, à Barcelone, à Valence, à Lyon, à Paris, à Londres , à Northampton , et un franciscain du royaume de Naples fut archevêque de Pékin. Son successeur fut un professeur de la faculté de théologie de Paris. Mais combien d'autres personnages moins connus furent entraînés à la suite de ceux-là, ou comme esclaves, ou attirés par l'appât du gain, ou guidés par la curiosité dans des contrées jusque-là inconnues! Le hasard a conservé le nom de quelques-uns; le premier envoyé qui vint trouver le roi de Hongrie de la part des Tartares, était un Anglais banni de son pays pour certains crimes, et qui, après avoir erré dans toute l'Asie, avait fini par prendre du service chez les Mongols. Un cordonnier flamand rencontra dans le fond de la Tartane une femme nommée Paquette, qui avait été enlevée en Hongrie; un orfèvre parisien dont le frère était établi sur le grand pont; et un jeune homme des environs de Rouen, qui s'était trouvé à la prise de Belgrade. Il y vit aussi des Russes, des Hongrois et des Flamands. Un chantre nommé Robert, après avoir parcouru l'Asie orientale, revint mourir dans la cathédrale de Chartres. Un Tartare était fournisseur de casques dans les armées de Philippe-le-Bel. Jean de Plan-Carpin trouva près de Gayouc un gentilhomme nommé Temer, qui servait d'interprète; plusieurs marchands de Breslaw, de Pologne, d'Autriche, l'accompagnèrent dans son voyage en Tartarie; d'autres revinrent avec lui par la Russie, c'étaient des Génois, des Pisans, des Vénitiens… Des voyages de ce genre ne furent pas moins fréquens dans le siècle suivant.... On peut bien croire que ceux dont la mémoire s'est conservée, ne sont que la moindre partie de ceux qui furent entrepris, et qu'il y eut dans le temps plus de gens en état d'exécuter des courses lointaines, que d'en écrire la relation. Beaucoup de ces aventuriers durent se fixer et mourir dans la contrée qu'ils étaient allés visiter; d'autres revinrent dans leur patrie, aussi obscurs qu'auparavant, mais l'imagination remplie de ce qu'ils avaient vu, le racontant à leur famille, l'exagérant sans doute, mais laissant autour d'eux, au milieu de fables ridicules, des souvenirs utiles et des traditions capables de fructifier. Ainsi furent déposées en Allemagne, en Italie, en France, dans les monastères, chez les seigneurs, et jusque dans les derniers rangs de la société, des semences précieuses destinées à germer un peu plus tard. Tous ces voyageurs ignorés, portant les arts de leur patrie dans des contrées lointaines, en rapportaient d'autres connaissances non moins précieuses, et faisaient, sans s'en apercevoir, des échanges plus avantageux que tous ceux du commerce. Par là, non-seulement le trafic des soieries, des porcelaines, des denrées de l'Indoustan s'étendait et devenait plus praticable; il s'ouvrait de nouvelles routes à l'industrie et à l'activité commerciale; mais ce qui valait mieux encore, des mœurs étrangères, des nations inconnues, des productions extraordinaires venaient s'offrir en foule à l'esprit des Européens, resserré, depuis la chute de l'empire romain, dans un cercle trop étroit. On commença à compter pour quelque chose la plus belle, la plus peuplée et la plus anciennement civilisée des quatre parties du monde. On songea à étudier les arts, les croyances, les idiomes des peuples qui l'habitaient; et il fut aussi question d'établir une chaire de langue tartare dans l'Université de Paris. Des relations romanesques bientôt discutées et approfondies répandirent de toutes parts des notions plus justes et plus variées. Le monde sembla s'ouvrir du côté de l'Orient, la géographie fit un pas immense; l'ardeur pour les découvertes devint la forme nouvelle que revêtit l'esprit aventureux des Européens; l'idée d'un autre hémisphère cessa, quand le nôtre fut mieux connu, de se présenter à l'esprit comme un paradoxe dépourvu de toute vraisemblance; et ce fut en allant à la recherche du Zipangri de Marc-Pol, que Christophe-Colomb découvrit le Nouveau-Monde.


xxxxxxxxxx
(1) , prononcé ser dans les provinces du nord, d'où seres, serica tellus.


[modifier] VI. Philosophie et religion

J'ai eu déjà occasion de le dire, entre les grands systèmes de philosophie que l'Orient et l'Occident ont enfantés, il n'en est pas un qui n'ait eu cours à la Chine. Ce que nous connaissons de ses métaphysiciens suffit à nous en convaincre, et cependant nous sommes loin de les connaître tous. La collection des quarante tseu ou philosophes que possède la Bibliothèque du Roi attend encore des lecteurs et des interprètes. Les missionnaires jésuites, qui ont tant fait pour la science, ne lui ont pas rendu, en ce point, tous les services qu'elle pouvait espérer. A leurs préjugés religieux, ils ont joint souvent les préjugés' philosophiques des lettrés. Les lettrés sont en possession de la doctrine de Confucius; cette doctrine contient la morale canonique et la politique officielle qui mène à tout. On conçoit qu'ils dédaignent parfaitement les systèmes par lesquels on n'arrive à rien. Donner les places est en tout pays un grand avantage pour une opinion, et qui lui concilie beaucoup de bons esprits, surtout parmi ceux qui les obtiennent; les lettrés, qui les ont toutes, ne forment aucun doute sur la sagesse de Confucius à qui ils les doivent; et leur mépris pour les penseurs dissidens et sans pouvoir est à la fois celui de l'orthodoxe pour l'hérésiarque et du fonctionnaire pour l'administré. Or les jésuites, d'ailleurs hommes de beaucoup de sens, de courage et de talent, par leur principe de l'autorité en matière de politique et de religion, étaient naturellement attirés vers les doctrines dominantes, et, comme on dit aujourd'hui, gouvernementales. Aussi, bien que les lettrés, fussent leurs adversaires les plus acharnés et les plus dangereux, en voyant comme ils avaient réussi à s'emparer de tout le pouvoir, et comme ils étaient habiles à le conserver, les jésuites se prirent d'une grande admiration pour une théorie qui produisait dans la pratique de si beaux effets. Ils se sentirent au contraire, fort peu d'estime pour les quarante ou cinquante systèmes qui n'étaient bons, comme le jansénisme ou le calvinisme, qu'à troubler l'obéissance et la soumission des esprits : c'est ce qui les a portés à négliger ce qu'on pourrait appeler la philosophie hétérodoxe de la Chine, avec d'autant plus de raison que l'orthodoxie y est philosophique, plutôt que religieuse. En outre, ils ont accueilli trop facilement les calomnies que toute opinion régnante épargne rarement aux opinions indépendantes. Ils ont répété avec assez de complaisance les imputations d'athéisme et de matérialisme, parfois fondées, mais parfois aussi un peu légèrement alléguées par le théisme dévot et hypocrite des mandarins. Cependant, pour être juste, il faut dire que les missionnaires sont encore ceux qui nous ont le plus appris sur les divers systèmes de la philosophie chinoise, et que les matériaux qu'ils nous ont transmis, quelques imparfaits qu'ils soient, ont suffi pour intéresser et exciter vivement l'active pensée de Leibnitz.

Des deux grandes divisions de cette philosophie envisageons d'abord celle qui a le plus d'importance en Chine et de renommée en Europe, l'école du docteur Koung (Koung-Fou-Tseu), que par égard pour l'usage et pour les oreilles de mes compatriotes j'appellerai de son nom latinisé, nom assez étrange pour un personnage chinois, Confucius.

M. Rémusat, sauf la publication d'un des livres classiques du .second ordre, s'est peu occupé de l'école de Confucius, pour laquelle il ne partageait point l'enthousiasme de certains jésuites. Je suis cependant obligé de m'y arrêter un peu. La portion de cette notice, consacrée à la philosophie chinoise, serait trop incomplète, si Confucius n'y figurait point.

Entre Confucius et Socrate, il y a plusieurs analogies qu'on a remarquées. Nés vers le même temps (1), ils ont eu même tendance pratique, même éloignement pour la spéculation. Cicéron a dit que Socrate fit descendre la philosophie du ciel, et la tradition rapporte que Confucius n'aimait pas à parler du ciel et de la nature. La célèbre inscription du temple de Delphes, connais-toi toi-même, fut le point de départ de la morale socratique. Le perfectionnement du moi est le fondement de toute la doctrine de Confucius. Confucius posa en termes très précis la nécessité absolue de la morale, indépendamment de tout intérêt personnel; la loi, disait-il, si elle variait de l'épaisseur d'un cheveu, ne serait plus la loi. Pourquoi parler de l'intérêt? ajoutait un de ses disciples; il y a la justice et l'humanité, et rien de plus. Le stoïcisme est là tout entier.

Tantôt ce sont de vagues éloges de la vertu, tantôt des préceptes froidement compassés. Le caractère abstrait de la langue, les formes presque mathématiques du style ancien, sont singulièrement favorables, chez Confucius et ses disciples, à l'expression nue et tranchée de l'obligation morale, proclamée dans sa rigueur impérative ou apodictique, pour parler le langage de Kant. Des sentences brèves et roides prescrivent une vertu inflexible, par quelques signes inflexibles aussi qui peignent à l'esprit des idées générales de devoir juxta-posées, sans liaison grammaticale, comme des chiffres, et se balançant comme des nombres.

Sans doute cette morale est ferme et pure, mais elle manque entièrement d'enthousiasme et d'onction, et par là elle est inférieure à la morale antique et plus encore à la morale chrétienne, Elle commande sèchement les devoirs de la famille et de la cité, comme s'il s'agissait d'agencer des pierres et non d'harmoniser des hommes. Elle subordonne le jeune au vieux, le fils au père, le frère cadet au frère aîné, le sujet au magistrat, le magistrat au prince; et quand elle a bien assis la base de sa pyramide sociale, qu'elle en a bien mesuré les pans et les angles, elle est satisfaite et ne s'inquiète pas si cette pyramide est composée d'êtres vivans, ou bâtie d'ossemens arides; si au centre est un temple, ou, comme dans les pyramides d'Égypte, un sépulcre et une momie. En tête de toutes les vertus, elle place la justice et l'humanité; mais cette justice est toute négative, et cette humanité n'a pas d'entrailles. Le nom de celle-ci est admirable, on l'écrit en unissant au signe qui veut dire homme, le signe qui veut dire deux; c'est le lien de l'homme avec l'homme, la charité; et on trouve dans la morale chinoise ce divin précepte : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qui te soit fait. » Mais voyez ici combien la lettre est stérile, quand l'esprit défaut. L'idée de la charité est un accident dans le système, et ne s'y fait sentir que çà et là, comme par hasard. Dans le christianisme au contraire, la charité n'est pas une idée morte énoncée en passant, un devoir froidement prescrit par le législateur, comme une convenance sociale que l'étiquette impose, comme un régime bon à suivre, qu'un médecin recommande négligemment. Dans le christianisme, la charité est l'ame et la vie; c'est un sentiment immense et pénétrant, qui remplit tout le cœur de l'homme et contient toute la loi de Dieu.

La sécheresse de la morale de Confucius, l'absence de toute vita¬lité dans le sein de cette doctrine, ont porté leurs fruits. Certes, on ne peut nier qu'elle n'offre un appareil très imposant d'excel¬lens préceptes, liés entre eux par un enchaînement dont la rigueur n'a jamais été surpassée, et disposés suivant les règles de la plus parfaite symétrie. Depuis bien des siècles, la principale étude des lettrés a été de les approfondir et de les retourner en tous sens. Chacun d'eux doit en être imbu dès l'enfance, et il n'y a peut-être pas un autre exemple d'une morale qui soit à la fois l'objet constant de la science et la base officielle de la politique. Avec tout cela, nous ne voyons pas qu'un grand perfectionnement en soit résulté pour la classe des lettrés; les romans que nous connaissons font foi au contraire, dans les rapports où ils nous les montrent, d'une immoralité assez naïve et assez nue, et on ne trouve pas beaucoup à s'édifier sur leur compte dans les relations les plus récentes. Le commandant du vaisseau le Amherst, qui vient de parcourir leurs côtes, abordant et débarquant malgré eux où bon lui semblait, nous les fait voir aussi pusillanimes, aussi menteurs, aussi méprisables que possible. Eh bien! ces mandarins, qui affectaient le dédain le plus stupide pour les barbares jusqu'au moment où ils commençaient à les craindre, qui employaient d'ignobles artifices pour déterminer le vaisseau anglais s'éloigner volontairement, puis le faisaient poursuivre de loin à coups de canon, et proclamaient qu'il avait fui devant la flotte impériale, quand la veille quatre matelots, allant couper un câble, s'étaient trouvés, sans le vouloir, maîtres du vaisseau amiral; ces mandarins, qui revenaient sans pudeur sur leur décision, sitôt qu'on faisait mine de leur vouloir résister, qui, dans une ville de quatre cent mille ames, présidaient, par peur d'un équipage marchand, à son trafic avec les habitans, après l'avoir solennellement interdit; ces mandarins avaient tous gagné leurs postes en argumentant sur la morale de Confucius. Je crains que tout ceci ne prévienne médiocrement en faveur de ce philosophe, ou ne semble bien sévère à son égard. Je ne voudrais pas aller au-delà de ma pensée et sembler injuste envers Confucius. Confucius fut un sage; s'il lui manqua un élan et une flamme refusés peut-être à sa race, sa tentative fut élevée et son but honorable. Tombé dans des temps d'anarchie et de désordre, où l'unité de l'empire avait péri, brisée en une foule de petits états qui se faisaient la guerre, Confucius conçut la double pensée de retremper l'énergie personnelle des individus et de refaire l'unité de l'empire. Pour cela, il imagina, ou plutôt renouvela, en le régularisant, l'échafaudage moral et politique auquel il a attaché son nom, et qui étage, pour ainsi dire, la famille sur l'individu et l'état sur la famille. Il équilibra si habilement toutes les parties de son édifice, et, avec d'anciens matériaux, le construisit si bien dans le goût du pays, qu'il a duré jusqu'à nos jours, quoique assez creux, solide, et debout, malgré deux invasions. Son rêve de l'unité de la monarchie chinoise s'est réalisé. Si le succès de sa morale n'a pas égalé le triomphe de sa politique, c'est qu'il est plus difficile, comme il est plus beau, d'améliorer les hommes que de les gouverner. Mais sur ce point encore il ne faut pas être injuste, et l'on doit reconnaître que celui qui a mis la paix à la place de la guerre, et l'emploi de l'intelligence, sous une forme quelconque, à la tête de la société, a bien mérité de la civilisation. Ce n'est pas entièrement sa faute, si son système a dégénéré en un pur formalisme. Il ne serait pas plus raisonnable de l'en rendre responsable, que d'imputer aux catégories d'Aristote tous les vices de la scolastique.

Comme je l'insinuais tout à l'heure, Confucius fut plutôt un arrangeur qu'un inventeur; il ne commença point, il continua et rétablit. C'est une grande différence, sans parler des autres, entre Socrate et Confucius. Socrate est nouveau comme la Grèce, il invente, il donne une impulsion inconnue. Confucius est comme l'Orient, il se rattache au passé et s'y appuie. Né à la Chine, pays de traditions et d'habitudes, comment serait-il novateur? Il s'en garde; et, faisant profession, en toutes choses, de restaurer l'ordre antique, il invoque sans cesse les anciens usages, les anciennes mœurs, l'ancienne sagesse, à l'ombre de laquelle il produit la sienne en la cachant. Telle est constamment la marche de Confucius. Son école fait pour lui ce qu'il avait prétendu faire pour les Vieux sages, elle le répète, elle transmet la tradition qu'elle a reçue. Ceux même qui en altéreront le plus l'esprit en conserveront fidèlement la lettre. Tout s'engendre là sans interruption ; c'est un déroulement et, pour ainsi dire, un désemboîtement continu. Confucius y figure à son point, entre ce qui le précède et ce qui le suit, tenant à tous deux. Aussi des cinq kings, ou livres classiques du premier ordre, un seul est composé, les autres seulement compilés ou commentés par lui, et les quatre chou, ou livres moraux du second ordre, ne sont point son ouvrage, mais renferment sa doctrine recueillie par ses disciples.

Un mot sur ces livres qui contiennent à peu près toutes les idées et presque toutes les expressions qu'on peut rencontrer chez les écrivains orthodoxes de la Chine.

Le plus respectable par son ancienneté et son obscurité est le Y-King. Ce livre a pour base deux signes symboliques fort simples, une ligne continue et une ligne brisée, qui, combinées trois à trois de diverses manières, forment soixante-quatre figures. Selon les traditions des Chinois, ces trigrammes furent inventés par leur premier législateur, Fo-Hi, trente siècles avant Jésus-Christ. Il n'est pas facile d'en pénétrer le sens primitif, et il serait long d'énumérer toutes les significations qu’on leur a données. Ceci est un exemple frappant de la disposition qu'ont les Chinois à rattacher toutes leurs idées à une donnée traditionnelle. Vingt systèmes différens, et souvent opposés, se sont présentés depuis quatre mille ans, comme offrant la véritable interprétation des mystérieux emblèmes de Fo-Hi. Il paraît que d'abord tombés aux mains du vulgaire, ils étaient pris pour des figures cabalistiques et servaient à tirer les sorts, quand au XIIe siècle avant notre ère les princes qui fondèrent la troisième dynastie sur les ruines de la seconde, imaginèrent d'en tirer parti pour colorer leur usurpation. Ouen-Ouang, le nouvel empereur, et son fils Tcheou-Kong, ajoutèrent à chacun de ces soixante-quatre signes quelques caractères formant un sens vague et presque aussi énigmatique que les signes eux-mêmes, mais qui semblent avoir contenu des allusions à leur politique, faisant ainsi parler en leur faveur ces symboles que le peuple était accoutumé à respecter. L'obscurité du commentaire fut loin de lui nuire, et peut-être à cause de cette obscurité même il fut révéré à l'égal des figures qu'il accompagnait. Six cents ans après, quand vint Confucius, qui avait aussi ses vues politiques, il ne trouva rien de mieux, au lieu de les énoncer comme le fruit de ses réflexions, ce qui les aurait immanquablement discréditées, que de les donner pour une explication des figures de Fo-Hi, et des courtes phrases de Ouen-Ouang ou des Tcheou-Kong, avec lesquelles elles n'avaient probablement pas grand rapport. Les mots sans liaison dont ces phrases étaient formées, bizarrement enchâssés dans les axiomes de sa morale et de sa politique, leur prêtèrent une autorité qu'ils n'auraient pu avoir par eux-mêmes. Ainsi fut formé le Y-King.

Il en fut de lui comme d'un arbre, sur lequel on grefferait successivement diverses espèces de fruits, comme d'un vieil habit de famille, que se passeraient, le taillant à leur mode, plusieurs générations. Mais les choses n'en sont pas restées là; des hérétiques de la secte de Lao-Tseu ont trouvé leur doctrine écrite dans les phrases où Confucius avait reconnu la sienne. Le peuple a continué à y chercher des horoscopes, et un célèbre matérialiste du XIIIe siècle a montré clairement que la ligne continue est évidemment le principe actif de la nature, la ligne brisée le principe passif; et sans ménagement pour Confucius, partout où celui-ci avait vu de la morale et de la politique, il a vu de la physique et de la physiologie.

Ainsi se groupent ces divers systèmes autour de l'antique énigme que chacun d'eux a la prétention d'expliquer; ainsi s'enroulent, pour ainsi dire, comme le fil sur le fuseau, tous ces commentaires ingénieux d'un texte inintelligible.

Quoique l'origine du second des livres classiques, nommé Chou-King, ne soit pas aussi curieuse, ce livre, qui contient l'histoire de la Chine pendant les premiers siècles, a eu aussi ses aventures : brûlé par Hoang-Ti avec un soin tout particulier, parce qu'il contenait, très développés, les enseignemens moraux et politiques que le tyran voulait abolir, une portion seulement a survécu à ce désastre. D'abord, on n'avait sauvé que ce qu'avait pu retenir la mémoire d'un vieillard; puis on joignit à ces débris vingt-cinq chapitres de plus, au moyen d'un exemplaire qu'on trouva, tout altéré par l'humidité et les ans, dans une muraille de la maison de Confucius.

Confucius n'était point l'auteur du Chou-King; il en tira la substance de livres plus anciens, d'où son but ne fut pas tant d'extraire des documens pour l'histoire que des enseignemens pour la morale et des exemples pour la politique. Aussi, les harangues des princes, les remontrances des ministres, y tiennent-elles une grande place. On désirerait parfois quelques faits de plus et quelques sentences de moins, surtout quand on songe que c'est peut-être le monument historique le plus ancien qui existe. Le père Régis, homme de sens, qui, dans ses Lettres à Fréret, se moquait fort judicieusement de ceux qui voyaient les patriarches dans les anciens souverains de la Chine, et dans le roi Ouen-Ouang une figure du Messie; le père Régis reconnaît dans le Chou-King des parties beaucoup plus anciennes que les ouvrages de Moise (2). M. Rémusat, qui n'est point suspect de témérité en ce genre, pensait que le premier chapitre du Chou-King date à peu près de l'époque qu'il raconte, de deux mille trois cents ans environ avant Jésus-Christ. Dans ce chapitre, des étoiles sont indiquées dans une position qu'en raison de la précession des équinoxes elles n'ont pu occuper depuis. En outre, tout y porte le cachet d'une civilisation primitive, et rien n'y sort de la vraisemblance. Là, point d'incidens ou de personnages merveilleux : ce qu'on trouve au début de cette histoire, ce sont des hommes occupés à dessécher et assainir les terrains qu'ils habitent, et que des inondations ont submergés. C'est ainsi qu'on a dû commencer, en effet, après ces déluges locaux dont on trouve partout des traces. Le style est d'une grande simplicité, et contient des caractères qu'on ne rencontre pas dans les monumens plus récens. Rien donc ne s'oppose à ce que certains endroits du Chou-King aient véritablement l'antiquité qu'on leur attribue. S'il en est ainsi, en voyant les lieux communs de la morale chinoise déjà débités par le roi Yao et le roi Chun, plus anciens que Moïse, on ne pourra s'empêcher d'admirer combien la pédanterie a été précoce dans le royaume du milieu. Il n'y aurait pas sujet de s'en trop étonner chez un peuple qui a connu l'écriture et l'histoire, à l'époque où les autres en sont encore à la poésie et au chant; mais peut-être doit-on à Confucius une partie de cette morale du Chou-King, peut-être a-t-il placé ses maximes dans la bouche de Yao, comme il a mis ses opinions dans les trigrammes de Fo-Hi.

Le livre des vers (Chi-King) est encore une compilation de Confucius. Cherchant partout dans le passé des appuis à ses principes, il fit un choix parmi les anciennes chansons, qu'on était, long-temps avant lui, dans l'usage de recueillir. Bien que toutes ne soient pas très édifiantes, Confucius n'hésita pas à y trouver ses maximes de morale et de gouvernement. Et sur la parole du maître, toute l'école a commenté en ce sens de mille manières les trois cent onze petites pièces lyriques dont se compose le livre des vers.

Indépendamment de ces interprétations forcées, ce livre est curieux en lui-même il contient une poésie populaire, une poésie de cour et de circonstance, du XIIe siècle avant J.-C., du troisième avant Homère. Certains morceaux étaient déjà anciens à cette époque. Il ne se peut rien trouver qui peigne plus fidèlement l'état des mœurs antiques et des esprits neufs encore et déjà civilisés. Louanges d'un prince, épigrammes contre un ministre, lamentations sur les malheurs de l'empire, conseils pour l'en tirer, tels sont les sujets ordinaires de ces chansons inspirées, il y a trois mille ans ou plus, par l'évènement du jour. Quelquefois aussi, on y trouve l'expression touchante des sentimens domestiques dans leur primitive simplicité, parmi des traits d'une délicatesse étrange et d'une grace bizarre.

Les deux derniers kings n'ont pas été traduits : l'un est le livre des rites (li-ki ), l'autre est un ouvrage historique, le seul des kings dont Confucius soit l'auteur. Ce sont les annales d'un de ces royaumes indépendans, dont les guerres déchiraient l'empire. Cette histoire n'a point pour but de raconter le passé comme un fait, mais de le présenter comme une leçon. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que le récit paraît être fort sec et dénué de réflexions générales. M. Rémusat disait l'intention pratique de Confucius lui échapper complètement; il soupçonnait que les allusions morales et pratiques que ce livre renferme tenaient uniquement à la valeur convenue et au choix significatif des expressions. Les artifices et les mystères du style chinois sont sans nombre; ici le titre lui-même, Printemps et Automne, n'est probablement pas sans quelque secrète intention et quelque finesse cachée. A prendre la chose simplement, le nom des deux saisons principales désigne l'année, c'est comme qui dirait les années ou les annales; mais il y a tout un cortège d'idées morales, et par suite, d'idées politiques, attaché au printemps, et l'automne a aussi en ce genre un accompagnement sous-entendu. De sorte que ce titre en dit plus qu'il ne semble d'abord. S'il en est de chaque phrase comme de ces deux mots, on sent qu'il y a dans ce livre de la pâture pour les commentateurs : aussi ne s'y sont-ils pas épargnés.

Immédiatement après les cinq kings viennent les quatre livres moraux : l'un, appelé la grande Étude (3), contient un chapitre attribué à Confucius et dix chapitres commentaires du premier, dont l'auteur est un disciple, nommé Thseng-Tseu; un second porte le nom d'un autre disciple, Meng-Tseu ou Mencius (4) ; un troisième se compose de discours et d'apophthegmes recueillis de la bouche de Confucius lui-même; enfin le quatrième, rédigé par son petit-fils, a été publié et traduit par M. Abel Rémusat; il a rendu par invariable milieu les deux caractères dont se compose le titre, et qui, d'après les règles de sa grammaire et le commentateur chinois Tching-Tseu, qu'il cite (p. 8), devraient plutôt, ce me semble, signifier la fixité dans le milieu. Le milieu idéal, auquel tend la philosophie de Confucius, est un de ces termes abstraits et vagues dans le fond, qu'elle détermine avec une précision et combine avec une rigueur apparentes. Ce serait ici le lieu de chercher à indiquer les singulières corrélations d'idées et de signes qui jouent un si considérable et si curieux rôle dans la manière de raisonner, de raconter et d'écrire, que les Chinois ont adoptée. Mais je ne sais en vérité où trouver des expressions pour rendre ma pensée, ou plutôt pour traduire celle qui se loge dans l'étrange cerveau des Chinois. Je vais cependant m'efforcer d'en venir à bout et de dévoiler quelques-uns des secrets de leur esprit et de leur style. Personne que je sache n'a essayé de dire en français ce que je vais tâcher d'exprimer. C'est véritablement essayer l'impossible, car pour saisir quelque chose de tellement chinois, il faudrait se faire Chinois soi-même, penser et écrire en chinois. Or, c'est ce que le lecteur, pas plus que moi, n'est en état ni tenté de faire.

Le jeu des nombres tient une grande place dans les combinaisons de la pensée chinoise; exacte et minutieuse, elle a tout compté : les élémens, les vertus, les vices, les qualités physiques et morales. Chacune de ces classes d'objets a son chiffre, son numéro, pour ainsi dire. Toutes les dualités, par exemple, forment une catégorie. Tels sont les deux principes de la nature, le ciel et la terre, le vide et le plein, etc. De même pour le nombre trois. Il y a des triades de divers genres; une triade est formée par les trois vertus principales, une autre par les trois vices qui leur répondent, une autre par les trois plus anciens rois, une autre par le ciel, la terre et l'homme, etc. Au nombre quatre appartiennent les quatre mers, les quatre montagnes, les quatre saisons, les quatre peuples barbares. Au nombre cinq se rapportent les cinq relations sociales, les cinq élémens, les cinq couleurs, les cinq planètes, les cinq rangs, les cinq espèces de grains, les cinq viscères. On place sous le nombre six les six ministères ou conseils et les six sortes de calamités; ainsi de suite, jusqu'au nombre cent qui est celui des familles chinoises, et au nombre dix mille qui désigne l'universalité des choses. D'abord on voit là une fixité immuable qui tient au caractère du peuple. Pour rien au monde, il ne changerait le nombre attribué une fois à une classe d'objets. Présentez-lui un troisième principe, il n'y croira pas; une quatrième vertu, il ne l'admettra pas : le compte y est. Découvrez un sixième élément, un viscère, une couleur, une planète de plus ; c'est en vain, il dira toujours les cinq viscères, les cinq couleurs, les cinq planètes. Il se gardera, de changer sa hiérarchie et d'y introduire un rang de plus, car il en faut cinq; ou si le temps et le cours des choses le forcent à changer, ce changement opéré dans la réalité, le langage ne l'avouera pas. Les Chinois savent très bien qu'il y a plus de quatre peuples barbares, et leur histoire en fait foi; ils ne continuent pas moins de se servir de cette expression, et ils désignent les trois ou quatre cents millions d'habitans dont se compose la Chine actuelle, par cette locution primitive : les cent familles, qui a pu lui convenir il y a quatre mille ans. Ne voyez-vous pas dans cette persistance d'un langage de convention, un exemple frappant de la ténacité chinoise? Mais cette classification arbitraire et opiniâtre produit dans leur littérature des effets auxquels rien ne ressemble ailleurs , et qu'il me reste à exposer.

Par une singulière disposition de leur esprit, il s'établit une correspondance et comme une équation entre les objets, notions, êtres ou attributs, qui sont compris sous la même catégorie numérale. Ainsi, comme il y a deux principes, l'un mâle et l'autre femelle, l'un actif et l'autre passif, dans toute dualité, quelle qu'elle soit, l'un des termes sera mâle et actif, l'autre passif et femelle ; chacun des trois anciens rois représentera la pratique d'une des trois vertus et la répression d'un des trois vices, ce qui exposera l'histoire des premiers temps à être plutôt un symbolisme moral que le tableau de la réalité. On pressent déjà qu'il s'établira une harmonie, qui pourra tourner en confusion, entre les cinq élémens, les cinq couleurs, les cinq planètes, les cinq relations sociales. Chaque élément, je suppose, aura sa couleur, et voilà une physique à priori; chaque relation sociale dépendra de sa planète, et l'on aura un système d'astrologie, et cette physique et cette astrologie se tiendront. Tout se pénétrera, se mêlera. A chaque idée morale correspondront plusieurs autres idées de l'ordre politique, astronomique, physique, physiologique; toutes ces idées seront rangées dans des compartimens bizarres et réguliers. On pourrait presque dessiner comme une figure de géométrie une pensée qui se projette ainsi; et le style qui l'exprimera sera lui-même symétrique, géométrique. Toute période sera mesurable comme une ligne, calculable comme un angle.

En même temps la valeur de ces notions abstraites si rigoureusement alignées, balancées, équilibrées, cette valeur est très peu précise, c'est la symétrie dans le vague, à tel point, que les opinions les plus diverses les adoptent, sauf à exploiter diversement les mêmes formules. Toujours en vertu de cette horreur de l'innovation dont j'ai déjà parlé, une école ou une secte nouvelle se garde bien d'employer un langage à elle, elle prend le fonds d'expressions communes à toutes, les catégories en circulation, et se contente de leur donner un autre sens : spiritualistes, matérialistes, panthéistes, sectateurs de Bouddha, de Lao-Tseu ou de Confucius, se servent des mêmes dénominations pour exprimer les idées les plus différentes; et chacun fait jouer ces dénominations et ces idées selon leurs analogies reçues, d'après son point de vue particulier. De là, au premier coup d'oeil, quelque chose d'uniforme et d'indéterminé. Une des plus grandes difficultés qu'on ait à vaincre pour comprendre à fond les livres chinois, c'est de démêler le mouvement de la pensée sous ce réseau impalpable qui l'emmaillotte, c'est d'atteindre la réalité et la vie à travers ce laborieux artifice de puérils rapprochemens, d'énumérations incomplètes et de mensongères identités.

Il y aurait un travail à faire, difficile, mais d'une grande utilité; il faudrait dresser un tableau de toutes ces catégories, établir la correspondance des divers objets et des diverses notions qu'elles comprennent; on prendrait d'abord celles-ci dans le sens orthodoxe de Confucius, puis on passerait aux autres doctrines qui se servent des mêmes termes, classés de la même manière, et se bornent à les interpréter différemment. On posséderait ainsi la base de tout le système intellectuel des Chinois, on aurait la clef de leur logique et de leur style.

M. Rémusat, qui partageait cette manière de voir et approuvait ce plan, n'a rien fait pour l'exécuter. Plus curieux des points plus entièrement ignorés, après avoir donné un des quatre livres moraux, moins pour aider à approfondir la philosophie de Confucius que pour faciliter l'étude de sa langue, il s'est tenu quitte envers cette école, qui avait exclusivement absorbé et usurpé, selon lui, l'intérêt des missionnaires, et il s'est occupé surtout des opinions indépendantes qu'on avait trop négligées.

Le premier il a fait connaître un peu de la vie et des opinions du philosophe Lao-Tseu. Tel est le nom du principal rival de Confucius, du chef de la secte des Tao-Tsé, secte assez nombreuse pour avoir mérité d'être appelée une des trois religions de l'empire. Ce que M. Rémusat a traduit du livre de ce philosophe ne suffit pas pour faire connaître à fond son système, où l'on entrevoit une grande subtilité ; mais on en peut conclure qu'il a de nombreux rapports avec les idées platoniciennes ou pythagoriciennes, surtout comme les entendait l'école d’Alexandrie. Il parle du verbe (tao) qui a tout produit par les nombres : un a produit deux, dit-il, deux a produit trois, et trois a produit tout le reste. En même temps il semble tenir par certains côtés aux doctrines indiennes, qui placent le principe des êtres dans la négation de toute substance, et la fin de l'homme dans l'anéantissement de toute action; doctrines sur lesquelles le bouddhisme nous forcera bientôt de revenir. M. Rémusat a entièrement négligé ces derniers rapprochemens, qui, je pense, ne tarderont pas à être démontrés; quant au rapport des opinions de Lao-Tseu avec les opinions néoplatoniciennes, il l'a suffisamment établi, mais il l'a singulièrement expliqué. Partant d'une tradition assez vague et assez mêlée de fables, qui veut que Lao-Tseu ait voyagé du côté de l'occident, il a supposé qu'il était venu chercher sa philosophie chez les Grecs. Un Chinois à Athènes! certes la rencontre eût été piquante ! Mais rien n'autorise à la supposer; l'on sait que le mouvement philosophique s'est toujours opéré d'orient en occident; les opinions néo-platoniciennes sont particulièrement empreintes des influences orientales. Ce qui fait leur caractère propre, c'est précisément le mélange des idées de la Grèce et des religions de l'Orient. Rien donc ne s'explique mieux que la ressemblance de doctrines qui se trouvent dans l'Orient, avec des doctrines qui en sont sorties.

Mais il ne faut pas faire remonter le courant vers sa source, il ne faut pas faire rétrograder le soleil.

Un rapprochement que tout annonce être fortuit entre le nom de la triade de Lao-Tseu et le Jehovah des Hébreux, avait achevé, on peut le dire, d'égarer M. Rémusat; le dieu de Moïse n'a rien à démêler avec ces systèmes, qui, par leur essence, lui sont entièrement étrangers. - Et j'aimerais encore mieux faire voyager Lao-Tseu jusqu'en Italie, s'il le fallait, pour écouter Pythagore, que d'admettre aucune participation des Juifs, avant ou après la captivité, dans un système que le peu que nous en connaissons nous montre si différent de toutes leurs idées.

Jusqu'ici nous n'avons eu à citer aucun travail bien remarquable de M. Rémusat, touchant l'histoire philosophique et religieuse de la Chine; c'est pourtant à un point de cette histoire que se rapportaient ses études les plus chères et ses travaux les plus intéressans. On voit que je veux parler de ses recherches sur le bouddhisme, que dans le cours de ce travail j'ai eu souvent l'occasion d'annoncer, et auxquelles nous arrivons, après tout le reste, comme au terme le plus élevé de la carrière scientifique de M. Rémusat, terme qu'il est sans doute loin d'avoir atteint, mais vers lequel il a fait quelques pas immortels; car là il s'agit d'un des épisodes les plus importans et les plus ignorés de l'histoire de la civilisation. - Et s'il n'a pas eu le temps de l'embrasser dans son ensemble, il lui restera le mérite et l'honneur d'en avoir saisi quelques parties entièrement inconnues. Malheureux capitaine, il est tombé au pied du rempart qu'il commençait à gravir; mais il avait montré du doigt le point par où il fallait attaquer la forteresse, et quand de plus heureux soldats l'auront emportée, ils devront, pour être justes, y graver son nom avant le leur.

Qu'est-ce donc que cette religion de Bouddha? Quel a été son rôle dans l'histoire du monde? Je tirerai ma réponse sommaire à la première question des documens les plus récens que les savans de l'Inde britannique nous ont transmis, principalement des Mémoires de M. Hogdson, et de trois Mémoires de M. Rémusat, qui ont paru dans le Journal des Savans de l'année 1831. Je répondrai à la seconde, surtout en rapprochant les diverses indications éparses dans les ouvrages de ce dernier, de manière à en former un précis des vicissitudes que le bouddhisme a traversées depuis trois mille ans. Comme toute autre religion, le bouddhisme a sa métaphysique et sa mythologie; il a aussi une morale et une organisation qui lui sont propres. Etudions successivement ces divers points en commençant par la partie métaphysique de la doctrine.

Le panthéisme est l'idée fondamentale de la doctrine de Bouddha, mais c'est un panthéisme raffiné. Or, le panthéisme, quand, on le raffine, mène loin : s'il n'y a qu'une substance absolue dont toutes les existences particulières sont des manifestations, on sera facilement conduit à nier que ces existences soient autre chose que de purs phénomènes, c'est-à-dire des apparences, et c'est ainsi qu'on arrive à la théorie de l'illusion, célèbre aux Indes sous, le nom de maya. Dans ce point de vue, l'univers visible n'a nulle réalité, il n'est pas véritablement, il paraît être; mais d'autre part l'essence absolue, qui produit les apparences en se manifestant par elles, on ne peut dire qu'elle soit, car, prise en elle-même, elle n'a ni forme ni attribut, rien de ce qui caractérise un être en particulier et fait qu'il est ceci plutôt que cela; ainsi sous cette analyse subtile l'être échappe et se dissout. La source même de l'être échappe aussi; ce qui reste n'est pas un pur néant, mais c'est quelque chose d'insaisissable à la pensée, d'ineffable à la langue, quelque chose de négatif, de vide, dont on peut dire qu'il est et n'est pas, ou plutôt dont on ne peut dire ni l'un ni l'autre. Toutes les fois qu'on partira du panthéisme, on arrivera, si l'on est logicien, à cet abîme. Alexandrie et l'Allemagne n'ont pu l'éviter, le bouddhisme y est tombé.

Mais la pensée orientale a bâti tout un système du mode sur cet abîme qu'elle a creusé.

Partant de l'idée d'émanation selon laquelle la substance absolue produit, en se répandant hors d'elle-même, cette grande illusion qui est l'univers, le bouddhisme a établi une infinité de degrés dans l'échelle de l'existence, depuis l'être pur, sans forme, sans qualité, sans nom, jusqu'à ses dernières dégradations. L'être pur, c'est Bouddha, l'intelligence suprême et incompréhensible. Il produit tous les mondes par une irradiation éternelle. Cette lumière, qui sort de lui et de qui tout provient, va défaillant toujours de plus en plus, à mesure qu'elle s'éloigne de sa source et se disperse dans l'espace et la durée; de là tout un édifice cosmogonique, le plus gigantesque sans doute que l'imagination humaine ait jamais élevé. Il semble que son énergie se déploie plus puissante dans ce système où le néant la presse de toute part. Rien n'atteste mieux sa fécondité sans bornes que la construction idéale de ce fantastique univers qui est pour les bouddhistes, comme l'homme chez Pindare, le rêve d'une ombre.

Notre terre est partagée en un certain nombre d'îles ou montagnes : au centre est le mont Merou, autour duquel circulent les astres. Ses flancs sont de cristal, de saphir, d'or, d'argent; il est entouré de sept montagnes d'or, et de sept mers, dont les eaux sont parfumées. A la moitié de sa hauteur sont les six cieux des désirs. Les êtres qui les habitent, supérieurs à l'homme, sont encore soumis cependant à se multiplier par la volupté ; mais c'est la volupté d'un regard ou d'un sourire. On voit qu'à mesure qu'on s'élève, tout va se purifiant. Dès le quatrième ciel des désirs, les sens n'ont plus d'influence, et au cinquième, les plaisirs sensibles sont convertis en joie intellectuelle; là pourtant, subsiste l'attache du plaisir, si épuré qu'il soit. Au-dessus du monde des désirs est le monde des formes; les êtres qui l'habitent sont élevés au-dessus de tout plaisir, mais ils sont encore soumis aux conditions d'existence et de matière, la forme et la couleur. On distingue dans le monde des formes dix-huit étages superposés, et les êtres qui les habitent se distinguent par des degrés correspondans de perfection morale et intellectuelle auxquels on s'élève par les quatre degrés de la contemplation.

Toutes ces régions, accessibles à l'homme dans ses diverses existences, forment le monde de l'homme, qui s'appelle aussi le monde de la patience.

Mais le monde, ainsi subdivisé, n'est qu'un point dans l'infinie multitude de mondes qu'entasse l'imagination extravagante des bouddhistes. Pour se faire une idée de cette arithmétique vraiment monstrueuse, il faut écouter M. Rémusat nous dévoilant quelques-uns de leurs systèmes de numération; car ils en ont plusieurs qu'ils emploient selon le besoin. « Dans le système supérieur les nombres se multiplient par eux-mêmes; c'est ce qu'on nomme la méthode des dix grands nombres, méthode que Bouddha seul avait pu entendre, et qu'il expliqua dans la vue de donner une idée de ce qui est de sa nature inépuisable et sans bornes, les mérites pleins de pureté des Bouddhas, les périodes d'existence qui composent la destinée des Bouddhisatouas ou intelligences modifiées, et l'océan de vœux qu'ils forment pour le bonheur des êtres vivans, ainsi que l'enchaînement des lois qui constituent le développement infini des mondes. Le premier de ces dix grands nombres est l'asankya (l'innombrable, cent quadrilions), multiplié par lui-même. Ce nombre fait un asankya élevé à la seconde puissance (l'unité suivie de trente-quatre zéros ), lequel à son tour, multiplié par lui-même, produit le second des dix nombres ( l'unité suivie de soixante-huit zéros ). On répète cette double opération sur celui-ci, puis sur chacun des suivans jusqu'au dixième qu'on nomme indiciblement indicible et qui ne pourrait être exprimé que par l'unité suivie de 4,456,448 zéros, ce qui en typographie ordinaire ferait une ligne de près de 44,000 pieds de longueur. »

Une fois en possession de ces procédés de numération, nous pourrons comprendre comment les bouddhistes opèrent des supputations de cieux et de mondes qui effraient la pensée.

Nous avons vu combien d'étages, tous habités par des êtres innombrables, formaient le monde de l'homme. Eh bien ! il y a, disent les bouddhistes, des univers qui contiennent mille millions de ces mondes; d'autres prennent cent quintilions de ces univers, ils en forment un étage, et vingt de ces étages font une graine de mondes.

L'étage inférieur repose sur une fleur de lotus. Cette fleur n'est pas la seule. Le nombre de ces lotus, chargé chacun d'un système d'univers, est exprimé par des myriades de myriades. « Les auteurs de ces légendes, dit M. Rémusat, semblent ne pouvoir se lasser d'entasser les plus folles exagérations, en faisant tour à tour reposer ces graines de mondes sur une mer parfumée, et celle-ci sur une terre qui fait partie d'un plus vaste système. » En lisant tout cela, on est pris de vertige. C'est comme si les profondeurs de l'espace s'ouvraient, et que l'on vît tous les mondes, immense essaim de lueurs, tournoyer en bourdonnant dans l'infini.

Sans doute la fixation de ces nombres est une chose absurde en elle-même; mais, comme le remarquait très bien M. Rémusat, ils servent à faire entrer l'idée de l'immensité dans des esprits grossiers, à qui un mot abstrait ne dirait rien, et où elle s'insinue à la faveur de cette prodigalité de millions et de milliards qui nous semble ridicule.

Il se passe dans le temps l'équivalent de ce que nous avons trouvé dans l'espace. Le temps est divisé par les bouddhistes en périodes qui se suivent, comme l'espace en mondes qui se touchent.

Ces périodes ou kalpas sont composées d'un grand nombre d'années dont, comme on peut croire, ils savent le compte. Un kalpa, ou la vie d'un monde, contient quatre époques. Dans la première, le monde se forme et s'établit. Les êtres sont alors dans la région des formes ; mais à mesure que le temps s'écoule, la vertu de Bouddha, de l'essence suprême, qui, en se communiquant, donna l'être ou au moins cette apparence d'être, qui est l'existence, la vertu de Bouddha s'affaiblit dans ses manifestations, et tout commence à décliner; les êtres descendent du monde des formes dans le monde des désirs. D'abord parfaitement purs, la sensualité s'éveille en eux, dès qu'ils ont goûté une eau qui jaillit, douce comme le miel et la crème ; bien que cette sensualité soit encore délicate, leur splendeur commence à pâlir; ensuite ils mangent un aliment plus grossier, et avec les sexes se développent en eux toutes les dispositions violentes et passionnées; ils sont précipités dans la servitude et le trouble des sens.

Puis la chute est suspendue, l'univers est dans un état stationnaire qui dure un certain temps.

Mais bientôt il recommence à déchoir; sa destruction approche, elle est annoncée par des ouragans, des incendies, des cataclysmes qui atteignent, en montant, un étage du monde, et puis l'autre; enfin, le bien tarissant de jour en jour davantage, et le mal gagnant toujours, arrive le grand incendie, et en sept jours, toutes les mauvaises conditions sont détruites, c'est-à-dire les brutes, les hommes et les génies pervers; alors le monde est remplacé par le vide, il n'y a ni jour, ni nuit, ni soleil : les ténèbres règnent.

Tout cela forme un kalpa. Les êtres qui habitent les étages célestes supérieurs, où ne s'étendent pas ces catastrophes, ont une existence dont la durée dépasse de beaucoup une de ces révolutions : il en est dont la vie est égale à 80,000 kalpas.

On voit que les siècles ne coûtent pas plus aux bouddhistes que les mondes.

A divers points de cette série de siècles, à divers degrés de cette échelle de mondes, apparaissent çà et là des manifestations spéciales de la substance absolue d'où tout émane; ces incarnations du suprême Bouddha s'appellent comme lui. Les bouddhas viennent, quand un âge est accompli, présider à l'âge qui va suivre; ils paraissent dans notre univers pour redresser la voie et restaurer la doctrine. Le dernier qui ait paru est Sakya-Moui, le fondateur, le messie du bouddhisme, né aussi d'une vierge. Bouddha avait deux corps, l'un sujet à la naissance, à la mort, aux transformations; l'autre était la loi elle-même, éternelle et immuable. La vie de ce dieu fait homme a fourni un thème inépuisable aux fables et aux légendes, d'autant plus qu'on ajoute à l'histoire de son existence terrestre le récit de ses incarnations antérieures dans toute l'étendue des siècles; on fait de même pour les autres saints personnages, qui sont aussi des bouddhas, dont on raconte les transformations, les renaissances, les prodiges de pénitence, de charité ou de contemplation.

Ces légendes forment la partie populaire du bouddhisme : venons à sa partie morale.

C'est le beau côté du bouddhisme. A ceux qu'auraient repoussés les abstractions de sa métaphysique, ou les extravagances de sa mythologie, on pourrait dire : Cette religion, que vous méprisez , a proclamé la première l'égalité des hommes devant Dieu. Née dans l'Inde, pays de caste et d'exclusion, elle a foulé aux pieds la distinction des castes, elle a dit que tous les peuples étaient appelés; persécuté par les brahmes, le bouddhisme a eu la gloire du martyre; il a scellé sa foi à l'humanité de son sang. A peine est-il une vertu chrétienne qu’il n’ait prêchée : le détachement des sens, l’humilité, la mortification, la charité. Sa morale a des accens tendres et pénétrans, où l'on croit reconnaître la douceur de la parole évangélique. Cet amour qui déborde s'étend même plus loin que l'humanité, et s'épanche jusque sur les animaux et les plantes en une rosée suave de tendre pitié (5). Mais au fond de cette morale, qu'un sublime instinct a révélée au bouddhisme, sa métaphysique a déposé un germe mortel. Le bouddhisme est panthéistique, et tout panthéisme conduit à l'indifférence. Si le panthéisme est grossier, l'homme qui ne voit dans l'univers d'autre mode d'existence que la vie matérielle, s'y abandonne et s'y endort. Si le panthéisme, plus subtil, s'élève, comme chez les bouddhistes, à l'idée de la substance absolue, sans attribut, sans forme, dont l'univers est la manifestation apparente, l'homme, ne trouvant dans cet univers nulle réalité où se prendre, ne s'y arrêtera pas; il tendra même à s'en dégager, et de là un déploiement d'énergie morale assez puissant. Mais par delà cette illusion qu'il aura traversée, que trouvera-t-il? Une unité si haute et tellement inaccessible, que la distinction du bien et du mal n'y atteint point. C'est dans le monde des formes, des apparences, des changemens, qu'il y a du bien et du mal, selon qu'on participe plus ou moins à l'essence des choses ; mais si on l'a une fois atteinte, il n'y en a plus; car l'essence des choses en elle-même est insondable, inqualifiable, et flotte entre le bien et le mal, comme entre l'être et le néant.


De là résulte cette opinion des bouddhistes, que le degré suprême de la perfection morale est l'anéantissement de toutes les facultés absorbées dans la contemplation de Bouddha. Cesser d'agir, de sentir, de penser, c'est sortir du monde des changemens et des apparences, c'est s'unir à la substance absolue, c'est s'identifier avec le principe de l'être, en se faisant aussi semblable au néant que lui.

Tel est l'état de la plus haute sainteté, le nirvriti, opposé à l'état dans lequel on participe à la vie du monde, et qui s'appelle sansara : mais cette distinction même est encore une imperfection, parce qu'elle s'oppose à l'unification complète de toutes les pensées avec Bouddha. Aussi faut-il arriver à ce point où l'on reconnaît que le nirvriti et le sansara ne font qu'un.

La souveraine perfection consistant dans la souveraine unité, tout ce qui s'en éloigne, tout ce qui tend à la multiplicité, à la pluralité , est une chute et une souillure. Or, la multiplicité, la pluralité, c'est la vie. La vie est donc entachée et viciée dans son fonds. La pensée, l'action, sont la source du mal; et ce mal est la cause immédiate des êtres. Cette opinion, inhérente au bouddhisme, a influé d'une manière bizarre, même sur sa cosmogonie. On y voit que l'ignorance (avydia), avec les erreurs et les passions qu'elle entraîne, est ce qui donne au monde sensible son apparence, et aux intelligences leur individualité; existence apparente, existence individuelle : ce sont deux dégradations de l'unité suprême, où tout est enveloppé et confondu.

Ces conséquences funestes à l'activité morale de l'homme sont inévitables, quand on part du panthéisme. Il n'y a de moral que le théisme, qui conçoit Dieu, non comme l'essence, mais comme la cause du monde; non comme une négation indéterminée, une abstraction dont on ne peut dire qu'elle est bonne ou mauvaise , qu'elle est ou n'est pas; mais comme une volonté vivante et aimante, une intelligence libre et infinie qui est identique au bien et essentiellement contraire au mal. L'union de l'homme avec un tel Dieu ne se fait pas par l'anéantissement de ses facultés, mais par l'harmonie de ce qui est en tous deux, l'harmonie de la volonté, de l'intelligence, de l'amour de l'homme, avec la volonté, l'intelligence et l'amour de Dieu. Dans ce Dieu, le bien moral a sa sanction : car il y a son principe; devant lui, la pensée, l'action, la vie, sont saintes, ou peuvent être sanctifiées ; il n'éteint point l'homme, il le développe; il ne l'écrase pas, il le relève.

Ce Dieu, qui est celui des chrétiens et de Platon, le bouddhisme ne l'a pas connu : de là cet abîme où, malgré de beaux commencemens, sa morale vient s'engloutir. Mais après avoir reconnu cette infériorité radicale et en avoir proclamé la cause, il faut, pour être juste, ajouter qu'avant d'approcher ce terme funeste de l'activité morale que le bouddhisme s'efforce d'atteindre, il parcourt glorieusement un vaste champ de mérite et de vertu. Si le but est faux, la route est belle. Heureusement aussi elle est longue, et ce qui est déplorable dans la doctrine est difficile. Heureusement tout le monde ne peut prétendre à cette perfection qui est un anéantissement. C'est le partage de quelques saints, Dieu merci, assez rares. Mais ce qui est à la portée de tous, ce sont des devoirs, inférieurs selon le bouddhisme, très supérieurs en réalité. Pour arriver au nirvriti, il faut commencer par être bienfaisant, charitable, humble, chaste, patient. - Ce n'est, il est vrai, qu'une préparation, mais elle doit prendre quelque temps, et ce temps au moins est employé à un perfectionnement véritable. - C'est un immense service rendu au monde que d'avoir enseigné efficacement ces vertus, et des prétentions même funestes à des vertus supérieures ne le peuvent effacer. D'ailleurs, ce qui dans le bouddhisme est un vice en théorie, a été quelquefois utile. Prêché à des races violentes et grossières, les races tartares par exemple, l'excès de son exaltation contemplative était pour elles sans danger, et a pu contribuer à les adoucir. Parmi des populations dominées par les intérêts matériels comme les Chinois, il était peut-être besoin, pour combattre cette tendance trop positive, d’une tendance exagérée à l'abstraction et au détachement des sens. Ce qui est certain, c'est que partout où l'on a pu observer son effet, on l'a trouvé très salutaire; et je crois avoir fait en faveur du christianisme des réserves assez décidées pour pouvoir conclure en disant que, sous le rapport de la morale, le bouddhisme est le christianisme de l'Orient. Christianisme imparfait, christianisme informe, si l'on veut; c'est encore beaucoup. La chose est si vraie que nulle part le christianisme n'a trouvé plus de facilité à s'établir que dans les pays où le bouddhisme avait été son précurseur. Le bouddhisme lui prépare le terrain et le féconde, tandis que le brahmanisme ou l'islamisme le sèche et le brûle.

Par cela même que le bouddhisme rejetait les castes, il devait tendre à avoir un chef et une hiérarchie. - Aussi dès l'origine, voyons-nous à sa tête un patriarche qui est le représentant de Bouddha, et plus que son représentant. Dans une doctrine qui admet des existences successives, il était naturel d'en venir à supposer que chacun des chefs de la religion est une incarnation du même Bouddha. Ici ce n'est pas seulement la doctrine qui le transmet, c'est la divinité. On conçoit quelle autorité cette croyance peut donner au prêtre-souverain, en qui elle voit une personnification toujours renaissante de son dieu. - De là sans doute est née en partie la possibilité de discipliner régulièrement le clergé bouddhiste; et cette discipline n'a pas été étrangère au succès de la doctrine. Les rangs de ce clergé sont d'ailleurs ouverts à tous; le poste suprême est vacant à la mort de chaque titulaire, et tout enfant peut prétendre à être nommé dieu. Il y a là un principe de vie qui n'est pas dans l'organisation immobile et fermée des castes : c'est un rapport de l'église bouddhiste avec l'église chrétienne. Du reste elles se ressemblent à plusieurs égards, car toutes deux ont des moines, des religieuses et un pape.

Telle est cette religion, dont l'histoire, encore à faire, serait l'histoire de la civilisation dans une grande portion du monde. Je vais suivre, comme je l'ai dit, les principales phases et migrations du culte de Bouddha, à travers la nuit qui les couvre, et où brillent çà et là quelques traces lumineuses; ce sont en général les points par où M. Rémusat a passé.

On est maintenant unanime à penser que la religion de Bouddha est née dans le centre de l'Inde, dans la province appelée autrefois Magadah, maintenant Béhar. Une hypothèse étrange avait prétendu faire de Bouddha un nègre, arguant d'une disposition bizarre de la chevelure que présentent fréquemment les statues de Bouddha, comme si la race nègre avait jamais donné quelque chose à une race supérieure! Le détail de coiffure, pour lequel on renversait aussi lestement, et contre toute analogie, l'ordre des familles humaines, a été expliqué par un usage singulier de certains sectaires bouddhistes. Cette explication d'un fait sans autre importance par lui-même que celle que l'esprit de système avait voulu lui donner, a été accompagnée par M. Rémusat de curieux renseignemens sur les trente-deux qualités visibles et les quatre-vingts sortes de beautés que les textes chinois et mongols prêtent au législateur-dieu Bouddha. L'imagination minutieusement descriptive de ses sectaires a fait de lui un signalement fantastique, il est vrai, mais où la tradition a conservé les traits dominans de la race à laquelle appartenait le promulgateur du bouddhisme. Il y est dit positivement que Bouddha avait les cheveux bouclés, et point crépus, les lèvres roses, le nez proéminent; en un mot, s'il y a un Bouddha humain, il était beau, comme l'ont été tous les fondateurs de religion; il n'était pas plus un nègre que la vierge Marie n'était une négresse, quoiqu'elle soit représentée noire comme une Africaine dans les anciens tableaux, dont les auteurs la confondaient avec sainte-Marie l'Égyptienne ; il appartenait à la race à laquelle appartiennent les Brahmes, race que la conformité de sa langue et de ses traits rapproche des populations grecques et germaniques, ainsi que des autres branches de cette grande famille de peuples à laquelle nous tenons, qu'on appelle Caucasique, et qu'on pourrait appeler Himalayenne.

L'époque de la naissance du bouddhisme est plus difficile à fixer que le lieu de son origine; aussi les opinions ont-elles varié considérablement sur ce point. Pallas hésite entre deux dates séparées par une distance de mille ans. M. Langlès, par une distraction inexplicable, fait naître Bouddha vers quatre cents ans avant Jésus-Christ, et mourir en 542, cent quarante-deux ans avant sa naissance, âgé de quarante-neuf ans, confusion assez plaisante, que M. Rémusat n'a eu garde de laisser passer sans la remarquer.

Pour lui, il a donné à la chronologie du bouddhisme une base nouvelle, par la découverte qu'il a faite, dans l'encyclopédie japonaise, d'une liste des trente-trois premiers patriarches bouddhises, avec la date de la naissance et de la mort du plus grand nombre d'entre eux rapportée à la chronologie chinoise. D'après ces documens, la mort de Bouddha aurait eu lieu en 950 avant Jésus-Christ, qu'il aurait ainsi précédé de près de dix siè- cles. Sakya-Mouni (c'est le nom terrestre de Bouddha) meurt à soixante-dix-neuf ans. Le premier des patriarches, celui qui reçut immédiatement de lui sa doctrine, fut un brahmane : au brahmane succèdent, l'un après l'autre, trois patriarches pris dans chacune des autres castes, un kchatrya, un vaysia, un soudra; signe évident, dès l'origine de la communauté de priviléges religieux établie entre tous les hommes.

Le document dont nous parlons dit peu de chose sur chacun des patriarches; il les peint menant une vie austère et mortifiée qu'ils terminent d'ordinaire en se précipitant volontairement dans les flammes, comme les anciens le racontent de plusieurs bouddhistes que, sous le nom indien de Samanéen