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[modifier] LXI. Des Polonais en général et de Steinbock en particulier
Il y a chez le Slave un côté enfant, comme chez tous les peuples primitivement sauvages, et qui ont plutôt fait irruption chez les nations civilisées qu’ils ne se sont réellement civilisés. Cette race s’est répandue comme une inondation, et a couvert une immense surface du globe. Elle y habite des déserts où les espaces sont si vastes, qu’elle s’y trouve à l’aise ; on ne s’y coudoie pas, comme en Europe, et la civilisation est impossible sans le frottement continuel des esprits et des intérêts. L’Ukraine, la Russie, les plaines du Danube, le peuple slave enfin, c’est un trait d’union entre l’Europe et l’Asie, entre la civilisation et la barbarie. Aussi le Polonais, la plus riche fraction du peuple slave, a-t-il dans le caractère les enfantillages et l’inconstance des nations imberbes. Il possède le courage, l’esprit et la force ; mais, frappés d’inconsistance, ce courage et cette force, cet esprit, n’ont ni méthode ni esprit, car le Polonais offre une mobilité semblable à celle du vent qui règne sur cette immense plaine coupée de marécages : s’il a l’impétuosité des chasse-neiges, qui tordent et emportent des maisons, de même que ces terribles avalanches aériennes, il va se perdre dans le premier étang venu, dissous en eau. L’homme prend toujours quelque chose des milieux où il vit. Sans cesse en lutte avec les Turcs, les Polonais en ont reçu le goût des magnificences orientales ; ils sacrifient souvent le nécessaire pour briller, ils se parent comme des femmes, et cependant le climat leur a donné la dure constitution des Arabes. Aussi, le Polonais, sublime dans la douleur, a-t-il fatigué les bras de ses oppresseurs à force de se faire assommer, en recommençant ainsi, au XIXe siècle, le spectacle qu’ont offert les premiers chrétiens. Introduisez dix pour cent de sournoiserie anglaise dans le caractère polonais, si franc, si ouvert, et le généreux aigle blanc régnerait aujourd’hui partout où se glisse l’aigle à deux têtes. Un peu de machiavélisme eût empêché la Pologne de sauver l’Autriche, qui l’a partagée ; d’emprunter à la Prusse, son usurière, qui l’a minée, et de se diviser au moment du premier partage. Au baptême de la Pologne, une fée Carabosse, oubliée par les génies qui dotaient cette séduisante nation des plus brillantes qualités, est sans doute venue dire : "Garde tous les dons que mes sœurs t’ont dispensés, mais tu ne sauras jamais ce que tu voudras ! " Si, dans son duel héroïque avec la Russie, la Pologne avait triomphé, les Polonais se battraient entre eux aujourd’hui comme autrefois dans leurs diètes pour s’empêcher les uns les autres d’être roi. Le jour où cette nation, uniquement composée de courages sanguins, aura le bon sens de chercher un Louis XI dans ses entrailles, d’en accepter la tyrannie et la dynastie, elle sera sauvée.
Ce que la Pologne fut en politique, la plupart des Polonais le sont dans leur vie privée, surtout lorsque les désastres arrivent. Ainsi, Wenceslas Steinbock, qui depuis trois ans adorait sa femme, et qui se savait un dieu pour elle, fut tellement piqué de se voir à peine remarqué par Mme Marneffe, qu’il se fit un point d’honneur en lui-même d’en obtenir quelque attention. En comparant Valérie à sa femme, il donna l’avantage à la première. Hortense était une belle chair, comme le disait Valérie à Lisbeth ; mais il y avait en Mme Marneffe l’esprit dans la forme et le piquant du vice. Le dévouement d’Hortense est un sentiment qui, pour un mari, lui semble dû ; la conscience de l’immense valeur d’un amour absolu se perd bientôt, comme le débiteur se figure, au bout de quelque temps, que le prêt est à lui. Cette loyauté sublime devient en quelque sorte le pain quotidien de l’âme, et l’infidélité séduit comme une friandise. La femme dédaigneuse, une femme dangereuse surtout, irrite la curiosité, comme les épices relèvent la bonne chère. Le mépris, si bien joué par Valérie, était d’ailleurs une nouveauté pour Wenceslas, après trois ans de plaisirs faciles. Hortense fut la femme et Valérie fut la maîtresse.
Beaucoup d’hommes veulent avoir ces deux éditions du même ouvrage, quoique ce soit une immense preuve d’infériorité chez un homme que de ne pas savoir faire de sa femme sa maîtresse. La variété dans ce genre est un signe d’impuissance. La constance sera toujours le génie de l’amour, l’indice d’une force immense, celle qui constitue le poète ! On doit avoir toutes les femmes dans la sienne, comme les poètes crottés du XVIIe siècle faisaient de leurs Manons des Iris et des Chloés !
— Eh bien, dit Lisbeth à son petit-cousin au moment où elle le vit fasciné, comment trouvez-vous Valérie ?
— Trop charmante ! répondit Wenceslas.
— Vous n’avez pas voulu m’écouter, repartit la cousine Bette. Ah ! mon petit Wenceslas, si nous étions restés ensemble, vous auriez été l’amant de cette sirène-là, vous l’auriez épousée dès qu’elle serait devenue veuve, et vous auriez eu les quarante mille livres de rente qu’elle a !
— Vraiment ?…
— Mais oui, répondit Lisbeth. Allons, prenez garde à vous, je vous ai bien prévenu du danger, ne vous brûlez pas à la bougie ! Donnez-moi le bras, on a servi.
Aucun discours n’était plus démoralisant que celui-là, car, montrez un précipice à un Polonais, il s’y jette aussitôt. Ce peuple a surtout le génie de la cavalerie, il croit pouvoir enfoncer tous les obstacles et en sortir victorieux. Ce coup d’éperon par lequel Lisbeth labourait la vanité de son cousin fut appuyé par le spectacle de la salle à manger, où brillait une magnifique argenterie, où Steinbock aperçut toutes les délicatesses et les recherches du luxe parisien.
— J’aurais mieux fait, se dit-il en lui-même, d’épouser Célimène.
[modifier] LXII. Commentaires sur l’histoire de Dalila
Pendant ce dîner, Hulot, content de voir là son gendre, et plus satisfait encore de la certitude d’un raccommodement avec Valérie, qu’il se flattait de rendre fidèle par la promesse de la succession Coquet, fut charmant. Stidmann répondit à l’amabilité du baron par les gerbes de la plaisanterie parisienne et par sa verve d’artiste. Steinbock ne voulut pas se laisser éclipser par son camarade, il déploya son esprit, il eut des saillies, il fit de l’effet, il fut content de lui ; Mme Marneffe lui sourit à plusieurs reprises en lui montrant qu’elle le comprenait bien. La bonne chère, les vins capiteux achevèrent de plonger Wenceslas dans ce qu’il faut appeler le bourbier du plaisir. Animé par une pointe de vin, il s’étendit, après le dîner, sur un divan, en proie à un bonheur à la fois physique et spirituel, que Mme Marneffe mit au comble en venant se poser près de lui, légère, parfumée, belle à damner les anges. Elle s’inclina vers Wenceslas, elle effleura presque son oreille pour lui parler tout bas.
— Ce n’est pas ce soir que nous pouvons causer d’affaires, à moins que vous ne vouliez rester le dernier. Entre vous, Lisbeth et moi, nous arrangerions les choses à votre convenance…
— Ah ! vous êtes un ange, madame ! dit Wenceslas en lui répondant de la même manière. J’ai fait une fameuse sottise de ne point écouter Lisbeth…
— Que vous disait-elle ?
— Elle prétendait, rue du Doyenné, que vous m’aimiez !…
Mme Marneffe regarda Wenceslas, eut l’air d’être confuse et se leva brusquement. Une femme, jeune et jolie, n’a jamais impunément éveillé chez un homme l’idée d’un succès immédiat. Ce mouvement de femme vertueuse, réprimant une passion gardée au fond du cœur, était plus éloquent mille fois que la déclaration la plus passionnée.
Aussi le désir fut-il si vivement irrité chez Wenceslas, qu’il redoubla d’attentions pour Valérie. Femme en vue, femme souhaitée ! De là vient la terrible puissance des actrices. Mme Marneffe, se sachant étudiée, se comporta comme une actrice applaudie. Elle fut charmante et obtint un triomphe complet.
— Les folies de mon beau-père ne m’étonnent plus, dit Wenceslas à Lisbeth.
— Si vous parlez ainsi, Wenceslas, répondit la cousine, je me repentirai toute ma vie de vous avoir fait prêter ces dix mille francs. Seriez-vous donc comme eux tous, dit-elle en montrant les convives, amoureux fou de cette créature ? Songez donc que vous seriez le rival de votre beau-père. Enfin pensez à tout le chagrin que vous causeriez à Hortense.
— C’est vrai, dit Wenceslas, Hortense est un ange, je serais un monstre !
— Il y en a bien assez d’un dans la famille, répliqua Lisbeth.
— Les artistes ne devraient jamais se marier : s’écria Steinbock.
— Ah ! c’est ce que je vous disais rue du Doyenné. Vos enfants, à vous, ce sont vos groupes, vos statues, vos chefs-d’œuvre.
— Que dites-vous donc là ? vint demander Valérie en se joignant à Lisbeth. — Sers le thé, cousine.
Steinbock, par une forfanterie polonaise, voulut paraître familier avec cette fée du salon. Après avoir insulté Stidmann, Claude Vignon, Crevel, par un regard, il prit Valérie par la main et la força de s’asseoir à côté de lui sur le divan.
— Vous êtes par trop grand seigneur, comte Steinbock ! dit-elle en résistant un peu.
Et elle se mit à rire en tombant près de lui, non sans lui montrer le petit bouton de rose qui parait son corsage.
— Hélas ! si j’étais grand seigneur, dit-il, je ne viendrais pas ici en emprunteur.
— Pauvre enfant ! Je me souviens de vos nuits de travail à la rue du Doyenné. Vous avez été un peu bêta. Vous vous êtes marié, comme un affamé se jette sur du pain. Vous ne connaissez point Paris ! Voyez où vous en êtes ! Mais vous avez fait la sourde oreille au dévouement de la Bette comme à l’amour de la Parisienne, qui savait son Paris par cœur.
— Ne me dites plus rien, s’écria Steinbock, je suis bâté.
— Vous aurez vos dix mille francs, mon cher Wenceslas ; mais à une condition, dit-elle en jouant avec ses admirables rouleaux de cheveux.
— Laquelle ?
— Eh bien, je ne veux pas d’intérêts…
— Madame !…
— Oh ! ne vous fâchez pas ; vous me les remplacerez par un groupe en bronze. Vous avez commencé l’histoire de Samson, achevez-la… Faites Dalila coupant les cheveux à l’Hercule juif !… Mais vous qui serez, si vous voulez m’écouter, un grand artiste, j’espère que vous comprendrez le sujet. Il s’agit d’exprimer la puissance de la femme. Samson n’est rien, là. C’est le cadavre de la force. Dalila, c’est la passion qui ruine tout. Comme cette réplique… - Est-ce comme cela que vous dites ?… ajouta-t-elle finement en voyant Claude Vignon et Stidmann qui s’approchèrent d’eux en entendant qu’il s’agissait de sculpture ; comme cette réplique d’Hercule aux pieds d’Omphale est bien plus belle que le mythe grec ! Est-ce la Grèce qui a copié la Judée ? est-ce la Judée qui a pris à la Grèce ce symbole ?
— Ah ! vous soulevez là, madame, une grave question ! celle des époques auxquelles auraient été composés les différents livres de la Bible. Le grand et immortel Spinosa, si niaisement rangé parmi les athées, et qui a mathématiquement prouvé Dieu, prétendait que la Genèse et la partie politique, pour ainsi dire, de la Bible est du temps de Moïse, et il démontrait les interpolations par des preuves philologiques. Aussi a-t-il reçu trois coups de couteau à l’entrée de la synagogue.
— Je ne me savais pas si savante, dit Valérie ennuyée de voir son tête-à-tête interrompu.
— Les femmes savent tout par instinct, répliqua Claude Vignon.
— Eh bien, me promettez-vous ? dit-elle à Steinbock en lui prenant la main avec une précaution de jeune fille amoureuse.
— Vous êtes assez heureux, mon cher, s’écria Stidmann, pour que madame vous demande quelque chose ?…
— Qu’est-ce ? dit Claude Vignon.
— Un petit groupe en bronze, répondit Steinbock, Dalila coupant les cheveux à Samson.
— C’est difficile, fit observer Claude Vignon, à cause du lit…
— C’est au contraire excessivement facile, répliqua Valérie en souriant.
— Ah ! faites-nous de la sculpture !… dit Stidmann.
— Madame est la chose à sculpter ! répliqua Claude Vignon en jetant un regard fin à Valérie.
— Eh bien, reprit-elle, voici comment je comprends la composition. Samson s’est réveillé sans cheveux, comme beaucoup de dandys à faux toupet. Le héros est là sur le bord du lit ; vous n’avez donc qu’à en figurer la base, cachée par des linges, par des draperies. Il est là comme Marius sur les ruines de Carthage, les bras croisés, la tête rasée, Napoléon à Sainte-Hélène, quoi ! Dalila est à genoux, à peu près comme la Madeleine de Canova. Quand une fille a ruiné son homme, elle l’adore. Selon moi, la Juive a eu peur de Samson, terrible, puissant, mais elle a dû aimer Samson devenu petit garçon. Donc, Dalila déplore sa faute, elle voudrait rendre à son amant ses cheveux, elle n’ose pas le regarder, et elle le regarde en souriant, car elle aperçoit son pardon dans la faiblesse de Samson. Ce groupe et celui de la farouche Judith seraient la femme expliquée. La vertu coupe la tête, le Vice ne vous coupe que les cheveux. Prenez garde à vos toupets, messieurs !
Et elle laissa les deux artistes confondus, qui firent, avec le critique, un concert de louanges en son honneur.
— On n’est pas plus délicieuse ! s’écria Stidmann.
— Oh ! c’est, dit Claude Vignon, la femme la plus intelligente et la plus désirable que j’aie vue. Réunir l’esprit et la beauté, c’est si rare !
— Si vous, qui avez eu l’honneur de connaître intimement Camille Maupin, vous lancez de pareils arrêts, répondit Stidmann, que devons-nous penser ?
— Si vous voulez faire de Dalila, mon cher comte, un portrait de Valérie, dit Crevel, qui venait de quitter le jeu pour un moment et qui avait tout entendu, je vous paye un exemplaire de ce groupe mille écus. Oh ! oui, sapristi ! mille écus, je me fends !
— Je me fends ! qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Beauvisage à Claude Vignon…
— Il faudrait que madame daignât poser… dit Steinbock en montrant Valérie à Crevel. Demandez-lui.
[modifier] LXIII. Jeune, artiste et Polonais que vouliez-vous qu’il fit ?
En ce moment, Valérie apportait elle-même à Steinbock une tasse de thé. C’était plus qu’une distinction, c’était une faveur. Il y a, dans la manière dont une femme s’acquitte de cette fonction, tout un langage ; mais les femmes le savent bien ; aussi est-ce une étude curieuse à faire que celle de leurs mouvements, de leurs gestes, de leurs regards, de leur ton, de leur accent, quand elles accomplissent cet acte de politesse en apparence si simple.
Depuis la demande : "Prenez-vous du thé ? — Voulez-vous du thé ? — Une tasse de thé ? " froidement formulée, et l’ordre d’en apporter donné à la nymphe qui tient l’urne, jusqu’à l’énorme poème de l’odalisque venant de la table à thé, la tasse à la main, jusqu’au pacha du cœur et la lui présentant d’un air soumis, l’offrant d’une voix caressante, avec un regard plein de promesses voluptueuses, un physiologiste peut observer tous les sentiments féminins, depuis l’aversion, depuis l’indifférence, jusqu’à la déclaration de Phèdre à Hippolyte. Les femmes peuvent là se faire, à volonté, méprisantes jusqu’à l’insulte, humbles jusqu’à l’esclavage de l’Orient. Valérie fut plus qu’une femme, elle fut le serpent fait femme, elle acheva son œuvre diabolique en marchant jusqu’à Steinbock, une tasse de thé à la main.
— Je prendrai, dit l’artiste à l’oreille de Valérie en se levant et effleurant de ses doigts les doigts de Valérie, autant de tasses de thé que vous voudrez m’en offrir, pour me les voir présenter ainsi !…
— Que parlez-vous de poser ? demanda-t-elle sans paraître avoir reçu en plein cœur cette explosion si rageusement attendue.
— Le père Crevel m’achète un exemplaire de votre groupe mille écus.
— Mille écus, lui, un groupe ?
— Oui, si vous voulez poser en Dalila, dit Steinbock.
— Il n’y sera pas, j’espère, reprit-elle ; le groupe vaudrait alors plus que sa fortune, car Dalila doit être un peu décolletée…
De même que Crevel se mettait en position, toutes les femmes ont une attitude victorieuse, une pose étudiée, où elles se font irrésistiblement admirer. On en voit qui, dans les salons, passent leur vie à regarder la dentelle de leurs chemisettes et à remettre en place les épaulettes de leurs robes, ou bien à faire jouer les brillants de leur prunelle en contemplant les corniches. Mme Marneffe, elle, ne triomphait pas en face comme toutes les autres. Elle se retourna brusquement pour aller à la table à thé retrouver Lisbeth. Ce mouvement de danseuse agitant sa robe, par lequel elle avait conquis Hulot, fascina Steinbock.
— Ta vengeance est complète, dit Valérie à l’oreille de Lisbeth. Hortense pleurera toutes ses larmes et maudira le jour où elle t’a pris Wenceslas.
— Tant que je ne serai pas Mme la maréchale, je n’aurai rien fait, répondit la Lorraine ; mais ils commencent à le vouloir tous… Ce matin, je suis allée chez Victorin. J’ai oublié de te raconter cela. Les Hulot jeunes ont racheté les lettres de change du baron à Vauvinet, ils souscrivent demain une obligation de soixante-douze mille francs à cinq pour cent d’intérêt, remboursables en trois ans, avec hypothèque sur leur maison. Voilà les Hulot jeunes dans la gêne pour trois ans, il leur serait impossible de trouver maintenant de l’argent sur cette propriété. Victorin est d’une tristesse affreuse, il a compris son père. Enfin Crevel est capable de ne plus voir ses enfants, tant il sera courroucé de ce dévouement.
— Le baron doit maintenant être sans ressources ? dit Valérie à l’oreille de Lisbeth en souriant à Hulot.
— Je ne lui vois plus rien ; mais il rentre dans son traitement au mois de septembre.
— Et il a sa police d’assurance, il l’a renouvelée ! Allons, il est temps qu’il fasse Marneffe chef de bureau, je vais l’assassiner ce soir.
— Mon petit cousin, alla dire Lisbeth à Wenceslas, retirez-vous, je vous en prie. Vous êtes ridicule, vous regardez Valérie de façon à la compromettre, et son mari est d’une jalousie effrénée. N’imitez pas votre beau-père, et retournez chez vous, je suis sûre qu’Hortense vous attend…
— Mme Marneffe m’a dit de rester le dernier, pour arranger notre petite affaire entre nous trois, répondit Wenceslas.
— Non, dit Lisbeth ; je vais vous remettre les dix mille francs, car son mari a les yeux sur vous, il serait imprudent à vous de rester. Demain, à neuf heures, apportez la lettre de change ; à cette heure-là, ce Chinois de Marneffe est à son bureau. Valérie est tranquille… Vous lui avez donc demandé de poser pour un groupe ?… Entrez d’abord chez moi… Ah ! je savais bien, dit Lisbeth en surprenant le regard par lequel Steinbock salua Valérie, que vous étiez un libertin en herbe. Valérie est bien belle, mais tâchez de ne pas faire de chagrin à Hortense ?
Rien n’irrite les gens mariés autant que de rencontrer, à tout propos, leur femme entre eux et un désir, fût-il passager.
[modifier] LXIV. Retour au logis
Wenceslas revint chez lui vers une heure du matin ; Hortense l’attendait depuis environ neuf heures et demie. De neuf heures et demie à dix heures, elle écouta le bruit des voitures, en se disant que jamais Wenceslas, quand il dînait sans elle chez Chanor et Florent, n’était rentré si tard. Elle cousait auprès du berceau de son fils, car elle commençait à épargner la journée d’une ouvrière en faisant elle-même certains raccommodages. De dix heures à dix heures et demie, elle eut une pensée de défiance, elle se demanda :
— Mais est-il allé dîner, comme il me l’a dit, chez Chanor et Florent ? Il a voulu, pour s’habiller, sa plus belle cravate, sa plus belle épingle. Il a mis à sa toilette autant de temps qu’une femme qui veut paraître encore mieux qu’elle n’est… Je suis folle ! il m’aime. Le voici d’ailleurs.
Au lieu d’arrêter, la voiture que la jeune femme entendait, passa. De onze heures à minuit, Hortense fut livrée à des terreurs inouïes, causées par la solitude de son quartier.
— S’il est revenu à pied, se dit-elle, il peut lui arriver quelque accident !… On se tue en rencontrant un bout de trottoir ou en ne s’attendant pas à des lacunes. Les artistes sont si distraits !… Si des voleurs l’avaient arrêté !… Voici la première fois qu’il me laisse seule ici, pendant six heures et demie… Pourquoi me tourmenter ? il n’aime que moi.
Les hommes devraient être fidèles aux femmes qui les aiment, ne fût-ce qu’à cause des miracles perpétuels produits par le véritable amour dans le monde sublime appelé le monde spirituel. Une femme aimante est, par rapport à l’homme aimé, dans la situation d’une somnambule à qui le magnétiseur donnerait le triste pouvoir, en cessant d’être le miroir du monde, d’avoir conscience, comme femme, de ce qu’elle aperçoit comme somnambule. La passion fait arriver les forces nerveuses de la femme à cet état extatique où le pressentiment équivaut à la vision des voyants. Une femme se sait trahie, elle ne s’écoute pas, elle doute, tant elle aime ! et elle dément le cri de sa puissance de pythonisse. Ce paroxysme de l’amour devrait obtenir un culte. Chez les esprits nobles, l’admiration de ce divin phénomène sera toujours une barrière qui les séparera de l’infidélité. Comment ne pas adorer une belle, une spirituelle créature dont l’âme arrive à de pareilles manifestations ?… A une heure du matin, Hortense avait atteint à un tel degré d’angoisse, qu’elle se précipita vers la porte en reconnaissant Wenceslas à sa manière de sonner ; elle le prit dans ses bras, en l’y serrant maternellement.
— Enfin, te voilà !… dit-elle en recouvrant l’usage de la parole. Mon ami, désormais j’irai partout où tu iras, car je ne veux pas éprouver une seconde fois la torture d’une pareille attente… Je t’ai vu heurtant contre un trottoir et la tête fracassée ! tué par des voleurs !… Non, une autre fois je sens que je deviendrais folle… Tu t’es donc bien amusé… sans moi ? vilain !
— Que veux-tu, mon petit bon ange ! il y avait là Bixiou, qui nous a fait de nouvelles charges ; Léon de Lora, dont l’esprit n’a pas tari ; Claude Vignon, à qui je dois le seul article consolant qu’on ait écrit sur le monument du maréchal Montcornet. Il y avait…
— Il n’y avait pas de femmes ?… demanda vivement Hortense.
— La respectable Mme Florent…
— Tu m’avais dit que c’était au Rocher de Cancale…, c’était donc chez eux ?
— Oui, chez eux, je me suis trompé…
— Tu n’es pas revenu en voiture ?
— Non.
— Et tu arrives à pied de la rue des Tournelles ?
— Stidmann et Bixiou m’ont reconduit par les boulevards jusqu’à la Madeleine, tout en causant.
— Il fait donc bien sec sur les boulevards, sur la place de la Concorde et la rue de Bourgogne, tu n’es pas crotté, dit Hortense en examinant les bottes vernies de son mari.
Il avait plu ; mais de la rue Vanneau à la rue Saint-Dominique, Wenceslas n’avait pu souiller ses bottes.
— Tiens, voilà cinq mille francs que Chanor m’a généreusement prêtés, dit Wenceslas pour couper court à ses interrogations quasi judiciaires.
Il avait fait deux paquets de ses dix billets de mille francs, un pour Hortense et un pour lui-même, car il avait pour cinq mille francs de dettes ignorées d’Hortense. Il devait à son praticien et à ses ouvriers.
— Te voilà sans inquiétude, ma chère, dit-il en embrassant sa femme. Je vais, dès demain, me mettre à l’ouvrage ! Oh ! demain, je décampe à huit heures et demie, et je vais à l’atelier. Ainsi, je me couche tout de suite pour être levé de bonne heure, tu me le permets, ma minette ?
Le soupçon entré dans le cœur d’Hortense disparut ; elle fut à mille lieues de la vérité. Mme Marneffe ! elle n’y pensait pas. Elle craignait pour son Wenceslas la société des lorettes. Les noms de Bixiou, de Léon de Lora, deux artistes connus pour leur vie effrénée, l’avaient inquiétée.
Le lendemain, elle vit partir Wenceslas à neuf heures, entièrement rassurée.
— Le voilà maintenant à l’ouvrage, se disait-elle en procédant à l’habillement de son enfant. Oh ! je le vois, il est en train ! Eh bien, si nous n’avons pas la gloire de Michel-Ange, nous aurons celle de Benvenuto Cellini !
[modifier] LXV. Le premier coup de poignard
Bercée elle-même par ses propres espérances, Hortense croyait à un heureux avenir ; et elle parlait à son fils, âgé de vingt mois, ce langage tout en onomatopées qui fait sourire les enfants, quand, vers onze heures, la cuisinière, qui n’avait pas vu sortir Wenceslas, introduisit Stidmann.
— Pardon, madame, dit l’artiste. Comment, Wenceslas est déjà parti ?
— Il est à son atelier.
— Je venais m’entendre avec lui pour nos travaux.
— Je vais l’envoyer chercher, dit Hortense en faisant signe à Stidmann de s’asseoir.
La jeune femme, rendant grâces en elle-même au ciel de ce hasard, voulut garder Stidmann afin d’avoir des détails sur la soirée de la veille. Stidmann s’inclina pour remercier la comtesse de cette faveur. Mme Steinbock sonna, la cuisinière vint, elle lui donna l’ordre d’aller chercher monsieur à l’atelier.
— Vous êtes-vous bien amusé hier ? dit Hortense, car Wenceslas n’est revenu qu’après une heure du matin.
— Amusé ?… Pas précisément, répondit l’artiste, qui, la veille, avait voulu faire Mme Marneffe. On ne s’amuse dans le monde que lorsqu’on y a des intérêts. Cette petite Mme Marneffe est excessivement spirituelle, mais elle est coquette…
— Et comment Wenceslas l’a-t-il trouvée ?… demanda la pauvre Hortense en essayant de rester calme. Il ne m’en a rien dit.
— Je ne vous en dirai qu’une seule chose, répondit Stidmann, c’est que je la crois bien dangereuse.
Hortense devint pâle comme une accouchée.
— Ainsi, c’est bien… chez Mme Marneffe… et non pas… chez Chanor que vous avez dîné…, dit-elle, hier… avec Wenceslas, et il… ?
Stidmann, sans savoir quel malheur il faisait, devina qu’il en causait un. La comtesse n’acheva pas sa phrase, elle s’évanouit complètement. L’artiste sonna, la femme de chambre vint. Quand Louise essaya d’emporter la comtesse Steinbock dans sa chambre, une attaque nerveuse de la plus grande gravité se déclara par d’horribles convulsions. Stidmann, comme tous ceux dont une involontaire indiscrétion détruit l’échafaudage élevé par le mensonge d’un mari dans son intérieur, ne pouvait croire à sa parole une pareille portée ; il pensa que la comtesse se trouvait dans cet état maladif où la plus légère contrariété devient un danger. La cuisinière vint annoncer malheureusement, à haute voix, que monsieur n’était pas à son atelier. Au milieu de sa crise, la comtesse entendit cette réponse, les convulsions recommencèrent.
— Allez chercher la mère de madame !… dit Louise à la cuisinière ; courez !
— Si je savais où se trouve Wenceslas, j’irais l’avertir, dit Stidmann au désespoir.
— Il est chez cette femme !… cria la pauvre Hortense. Il s’est habillé bien autrement que pour aller à son atelier.
Stidmann courut chez Mme Marneffe en reconnaissant la vérité de cet aperçu, dû à la seconde vue des passions. En ce moment, Valérie posait en Dalila. Trop fin pour demander Mme Marneffe, Stidmann passa raide devant la loge, monta rapidement au second, en se faisant ce raisonnement : "Si je demande Mme Marneffe, elle n’y sera pas. Si je demande bêtement Steinbock, on me rira au nez… Cassons les vitres ! " Au coup de sonnette, Reine arriva.
— Dites à M. le comte Steinbock de venir, sa femme se meurt !…
Reine, aussi spirituelle que Stidmann, le regarda d’un air passablement stupide.
— Mais, monsieur, je ne sais pas… ce que vous…
— Je vous dis que mon ami Steinbock est ici, sa femme se meurt, la chose vaut bien la peine que vous dérangiez votre maîtresse.
Et Stidmann s’en alla.
— Oh ! il y est, se dit-il.
En effet, Stidmann, qui resta quelques instants rue Vanneau, vit sortir Wenceslas, et lui fit signe de venir promptement. Après avoir raconté la tragédie qui se jouait rue Saint-Dominique, Stidmann gronda Steinbock de ne l’avoir pas prévenu de garder le secret sur le dîner de la veille.
— Je suis perdu, lui répondit Wenceslas, mais je te pardonne. J’ai tout à fait oublié notre rendez-vous ce matin, et j’ai commis la faute de ne pas te dire que nous devions avoir dîné chez Florent. Que veux-tu ! cette Valérie m’a rendu fou ; mais, mon cher, elle vaut la gloire, elle vaut le malheur… Ah ! c’est… Mon Dieu ! me voilà dans un terrible embarras ! Conseille-moi. Que dire ? comment me justifier ?
— Te conseiller ? Je ne sais rien, répondit Stidmann. Mais tu es aimé de ta femme, n’est-ce pas ? Eh bien, elle croira tout. Dis-lui surtout que tu venais chez moi, pendant que j’allais chez toi ; tu sauveras toujours ainsi ta pose de ce matin. Adieu !
Au coin de la rue Hillerin-Bertin, Lisbeth, avertie par Reine et qui courait après Steinbock, le rejoignit ; car elle craignait sa naïveté polonaise. Ne voulant pas être compromise, elle dit quelques mots à Wenceslas, qui, dans sa joie, l’embrassa en pleine rue. Elle avait tendu sans doute à l’artiste une planche pour passer ce détroit de la vie conjugale.
[modifier] LXVI. La première querelle de la vie conjugale
A la vue de sa mère, arrivée en toute hâte, Hortense avait versé des torrents de larmes. Aussi, la crise nerveuse changea fort heureusement d’aspect.
— Trahie, ma chère maman ! lui dit-elle. Wenceslas, après m’avoir donné sa parole d’honneur de ne pas aller chez Mme Marneffe, y a dîné hier, et n’est rentré qu’à une heure un quart du matin !… Si tu savais, la veille, nous avions eu, non pas une querelle, mais une explication. Je lui avais dit des choses si touchantes : "J’étais jalouse, une infidélité me ferait mourir ; j’étais ombrageuse, il devait respecter mes faiblesses, puisqu’elles venaient de mon amour pour lui ; j’avais dans les veines autant du sang de mon père que du tien ; dans le premier moment d’une trahison, je serais folle à faire des folies, à me venger, à nous déshonorer tous, lui, son fils et moi ; qu’enfin je pourrais le tuer et me tuer après ! " etc. Et il y est allé, et il y est ! Cette femme a entrepris de nous désoler tous ! Hier, mon frère et Célestin se sont engagés pour retirer soixante-douze mille francs de lettres de change souscrites pour cette vaurienne… Oui, maman, on allait poursuivre mon père et le mettre en prison. Cette horrible femme n’a-t-elle pas assez de mon père et de tes larmes ? Pourquoi me prendre Wenceslas ?… J’irai chez elle, je la poignarderai !
Mme Hulot, atteinte au cœur par l’affreuse confidence que dans sa rage Hortense lui faisait sans le savoir, dompta sa douleur par un de ces héroïques efforts dont sont capables les grandes mères, et elle prit la tête de sa fille sur son sein pour la couvrir de baisers.
— Attends Wenceslas, mon enfant, et tout s’expliquera. Le mal ne doit pas être aussi grand que tu le penses ! J’ai été trahie aussi, moi, ma chère Hortense. Tu me trouves belle, je suis vertueuse, et je suis cependant abandonnée depuis vingt-trois ans, pour des Jenny Cadine, des Josépha, des Marneffe !… le savais-tu ?…
— Toi, maman, toi !… tu souffres cela depuis vingt ?…
Elle s’arrêta devant ses propres idées.
— Imite-moi, mon enfant, reprit la mère. Sois douce et bonne, et tu auras la conscience paisible. Au lit de mort, un homme se dit : "Ma femme ne m’a jamais causé la moindre peine !…" Et Dieu, qui entend ces derniers soupirs-là, nous les compte. Si je m’étais livrée à des fureurs, comme toi, que serait-il arrivé ?… Ton père se serait aigri, peut-être m’aurait-il quittée, et il n’aurait pas été retenu par la crainte de m’affliger ; notre ruine, aujourd’hui consommée, l’eût été de dix ans plus tôt, nous aurions offert le spectacle d’un mari et d’une femme vivant chacun de son côté, scandale affreux, désolant, car c’est la mort de la famille. Ni ton frère ni toi, vous n’eussiez pu vous établir… Je me suis sacrifiée, et si courageusement, que, sans cette dernière liaison de ton père, le monde me croirait encore heureuse. Mon officieux et bien courageux mensonge a jusqu’à présent protégé Hector ; il est encore considéré ; seulement, cette passion de vieillard l’entraîne trop loin, je le vois. Sa folie, je le crains, crèvera le paravent que je mettais entre le monde et nous… Mais je l’ai tenu pendant vingt-trois ans, ce rideau derrière lequel je pleurais, sans mère, sans confident, sans autre secours que celui de la religion, et j’ai procuré vingt-trois ans d’honneur à la famille…
Hortense écoutait sa mère, les yeux fixes. La voix calme et la résignation de cette suprême douleur firent taire l’irritation de la première blessure chez la jeune femme ; les larmes la gagnèrent, elles revinrent à torrents. Dans un accès de piété filiale, écrasée par la sublimité de sa mère, elle se mit à genoux devant elle, saisit le bas de sa robe et la baisa, comme de pieux catholiques baisent les saintes reliques d’un martyr.
— Lève-toi, mon Hortense, dit la baronne ; un pareil témoignage de ma fille efface de bien mauvais souvenirs ! Viens sur mon cœur, oppressé de ton chagrin seulement. Le désespoir de ma pauvre petite fille, dont la joie était ma seule joie, a brisé le cachet sépulcral que rien ne devait lever de ma lèvre. Oui, je voulais emporter mes douleurs au tombeau, comme un suaire de plus. Pour calmer ta fureur, j’ai parlé… Dieu me pardonnera ! Oh ! si ma vie devait être ta vie, que ne ferais-je pas !… Les hommes, le monde, le hasard, la nature, Dieu, je crois, nous vendent l’amour au prix des plus cruelles tortures. Je payerai de vingt-quatre années de désespoir, de chagrins incessants, d’amertumes, dix années heureuses…
— Tu as eu dix ans, chère maman, et moi trois ans seulement !… dit l’égoïste amoureuse.
— Rien n’est perdu, ma petite, attends Wenceslas.
— Ma mère, dit-elle, il a menti ! il m’a trompée… il m’a dit : "Je n’irai pas," et il est allé. Et cela, devant le berceau de son enfant !…
— Pour leur plaisir, les hommes, mon ange, commettent les plus grandes lâchetés, des infamies, des crimes ; c’est, à ce qu’il paraît, dans leur nature. Nous autres femmes, nous sommes vouées au sacrifice. Je croyais mes malheurs achevés, et ils commencent, car je ne m’attendais pas à souffrir doublement en souffrant dans ma fille. Courage et silence !… Mon Hortense, jure-moi de ne parler qu’à moi de tes chagrins, de n’en rien laisser voir devant des tiers… Oh ! sois aussi fière que ta mère !
En ce moment, Hortense tressaillit, elle entendit le pas de son mari.
— Il paraît, dit Wenceslas en entrant, que Stidmann est venu pendant que j’étais allé chez lui.
— Vraiment ?… s’écria la pauvre Hortense avec la sauvage ironie d’une femme offensée qui se sert de la parole comme d’un poignard.
— Mais oui, nous venons de nous rencontrer, répondit Wenceslas en jouant l’étonnement.
— Mais hier ?… reprit Hortense.
— Eh bien, je t’ai trompée, mon cher amour, et ta mère va nous juger…
Cette franchise desserra le cœur d’Hortense. Toutes les femmes vraiment nobles préfèrent la vérité au mensonge. Elles ne veulent pas voir leur idole dégradée, elles veulent être fières de la domination qu’elles acceptent.
Il y a de ce sentiment chez les Russes, à propos de leur czar.
— Ecoutez, chère mère,… dit Wenceslas, j’aime tant ma bonne et douce Hortense, que je lui ai caché l’étendue de notre détresse. Que voulez-vous ! elle nourrissait encore, et des chagrins lui auraient fait bien du mal. Vous savez tout ce que risque alors une femme. Sa beauté, sa fraîcheur, sa santé, sont en danger. Est-ce un tort ?… Elle croit que nous ne devons que cinq mille francs, mais j’en dois cinq mille autres… Avant-hier, nous étions au désespoir !… Personne au monde ne prête aux artistes. On se défie de nos talents tout autant que de nos fantaisies. J’ai frappé vainement à toutes les portes. Lisbeth nous a offert ses économies.
— Pauvre fille, dit Hortense.
— Pauvre fille ! dit la baronne.
— Mais les deux mille francs de Lisbeth, qu’est-ce ? tout pour elle, rien pour nous. Alors, la cousine nous a parlé, tu sais, Hortense, de Mme Marneffe, qui, par amour-propre, devant tant au baron, ne prendrait pas le moindre intérêt… Hortense a voulu mettre ses diamants au mont-de-piété. Nous aurions eu quelques milliers de francs, et il nous en fallait dix mille. Ces dix mille francs se trouvaient là, sans intérêts, pour un an !… Je me suis dit : "Hortense n’en saura rien, allons les prendre." Cette femme m’a fait inviter par mon beau-père à dîner hier, en me donnant à entendre que Lisbeth avait parlé, que j’aurais de l’argent. Entre le désespoir d’Hortense et ce dîner, je n’ai pas hésité. Voilà tout. Comment, Hortense, à vingt-quatre ans, fraîche, pure et vertueuse, elle qui est tout mon bonheur et ma gloire, que je n’ai pas quittée depuis notre mariage, peut-elle imaginer que je lui préférerai, quoi ?… une femme tannée, fanée, panée, dit-il en employant une atroce expression de l’argot des ateliers pour faire croire à son mépris par une de ces exagérations qui plaisent aux femmes.
— Ah ! si ton père m’avait parlé comme cela ! s’écria la baronne.
Hortense se jeta gracieusement au cou de son mari.
— Oui, voilà ce que j’aurais fait, dit Adeline. — Wenceslas, mon ami, votre femme a failli mourir, reprit-elle gravement. Vous voyez combien elle vous aime. Elle est à vous, hélas !
Et elle soupira profondément.
— Il peut en faire une martyre ou une femme heureuse, se dit-elle à elle-même en pensant ce que pensent toutes les mères lors du mariage de leurs filles. — Il me semble, ajouta-t-elle à haute voix, que je souffre assez pour voir mes enfants heureux.
— Soyez tranquille, chère maman, dit Wenceslas au comble du bonheur de voir cette crise heureusement terminée. Dans deux mois, j’aurai rendu l’argent à cette horrible femme. Que voulez-vous ! reprit-il en répétant ce mot essentiellement polonais avec la grâce polonaise, il y a des moments où l’on emprunterait au diable. C’est, après tout, l’argent de la famille. Et, une fois invité, l’aurais-je eu, cet argent qui nous coûte si cher, si j’avais répondu par des grossièretés à une politesse ?
— Oh ! maman, quel mal nous fait papa ! s’écria Hortense.
La baronne mit un doigt sur ses lèvres, et Hortense regretta cette plainte, le premier blâme qu’elle laissait échapper sur un père si héroïquement protégé par un sublime silence.
— Adieu, mes enfants, dit Mme Hulot, voilà le beau temps revenu. Mais ne vous fâchez plus.
[modifier] LXVII. Un soupçon suit toujours le premier coup de poignard
Quand, après avoir reconduit la baronne, Wenceslas et sa femme furent revenus dans leur chambre, Hortense dit à son mari :
— Raconte-moi ta soirée !
Et elle épia le visage de Wenceslas pendant ce récit, entrecoupé de ces questions qui se pressent sur les lèvres d’une femme en pareil cas. Ce récit rendit Hortense songeuse, elle entrevoyait les diaboliques amusements que des artistes devaient trouver dans cette vicieuse société.
— Sois franc, mon Wenceslas !… il y avait là Stidmann, Claude Vignon, Vernisset, qui encore ?… Enfin tu t’es amusé !…
— Moi ?… je ne pensais qu’à nos dix mille francs, et je me disais : "Mon Hortense sera sans inquiétude ! "
Cet interrogatoire fatiguait énormément le Livonien, et il saisit un moment de gaieté pour dire à Hortense :
— Et toi, mon ange, qu’aurais-tu fait si ton artiste s’était trouvé coupable ?…
— Moi, dit-elle d’un petit air décidé, j’aurais pris Stidmann, mais sans l’aimer, bien entendu !
— Hortense ! s’écria Steinbock en se levant avec brusquerie et par un mouvement théâtral, tu n’en aurais pas eu le temps, je t’aurais tuée.
Hortense se jeta sur son mari, l’embrassa à l’étouffer, le couvrit de caresses et lui dit :
— Ah ! tu m’aimes, Wenceslas ! va, je ne crains rien ! Mais plus de Marneffe. Ne te plonge plus jamais dans de semblables bourbiers…
— Je te jure, ma chère Hortense, que je n’y retournerai que pour retirer mon billet….
Elle bouda, mais comme boudent les femmes aimantes qui veulent les bénéfices d’une bouderie. Wenceslas, fatigué d’une pareille matinée, laissa bouder sa femme et partit pour son atelier y faire la maquette du groupe de Samson et Dalila, dont le dessin était dans sa poche. Hortense, inquiète de sa bouderie et croyant Wenceslas fâché, vint à l’atelier au moment où son mari finissait de fouiller sa glaise avec cette rage qui pousse les artistes en puissance de fantaisie. A l’aspect de sa femme, il jeta vivement un linge mouillé sur le groupe ébauché, et prit Hortense dans ses deux bras en lui disant :
— Ah ! nous ne sommes pas fâchés, n’est-ce pas, ma minette ?
Hortense avait vu le groupe, le linge jeté dessus, elle ne dit rien ; mais, avant de quitter l’atelier, elle se retourna, saisit le chiffon, regarda l’esquisse et demanda :
— Qu’est-ce que cela ?
— Un groupe dont l’idée m’est venue.
— Et pourquoi me l’as-tu caché ?
— Je voulais ne te le montrer que fini.
— La femme est bien jolie ! dit Hortense.
Et mille soupçons poussèrent dans son âme comme poussent, dans les Indes, ces végétations, grandes et touffues, du jour au lendemain.
[modifier] LXVIII. Un enfant trouvé
Au bout de trois semaines environ, Mme Marneffe fut profondément irritée contre Hortense. Les femmes de cette espèce ont leur amour-propre, elles veulent qu’on baise l’ergot du diable, elles ne pardonnent jamais à la vertu qui ne redoute pas leur puissance ou qui lutte avec elles. Or, Wenceslas n’avait pas fait une seule visite rue Vanneau, pas même celle qu’exigeait la politesse après la pose d’une femme en Dalila.
Chaque fois que Lisbeth était allée chez les Steinbock, elle n’avait trouvé personne au logis. Monsieur et Madame vivaient à l’atelier. Lisbeth, qui relança les deux tourtereaux jusque dans leur nid du Gros-Caillou, vit Wenceslas travaillant avec ardeur, et apprit par la cuisinière que Madame ne quittait jamais Monsieur. Wenceslas subissait le despotisme de l’amour. Valérie épousa donc pour son compte la haine de Lisbeth envers Hortense. Les femmes tiennent autant aux amants qu’on leur dispute que les hommes tiennent aux femmes qui sont désirées par plusieurs fats. Aussi, les réflexions faites à propos de Mme Marneffe s’appliquent-elles parfaitement aux hommes à bonnes fortunes, qui sont des espèces de courtisanes-hommes. Le caprice de Valérie fut une rage, elle voulait avoir surtout son groupe ; et elle se proposait, un matin, d’aller à l’atelier voir Wenceslas, quand survint un de ces événements graves qui peuvent s’appeler, pour ces sortes de femmes, fructus belli. Voici comment Valérie donna la nouvelle de ce fait, entièrement personnel. Elle déjeunait avec Lisbeth et M. Marneffe.
— Dis donc, Marneffe, te doutes-tu d’être père pour la seconde fois ?
— Vraiment, tu serais grosse ?… Oh ! laisse-moi t’embrasser…
Il se leva, fit le tour de la table, et sa femme lui tendit le front de manière que le baiser glissât sur les cheveux.
— De ce coup-là, reprit-il, je suis chef de bureau et officier de la Légion d’honneur ! Ah çà ! ma petite, je ne veux pas que Stanislas soit ruiné ! Pauvre petit !…
— Pauvre petit ?… s’écria Lisbeth. Il y a sept mois que vous ne l’avez vu ; je passe à la pension pour être sa mère, car je suis la seule de la maison qui s’occupe de lui !…
— Un enfant qui nous coûte cent écus tous les trois mois !… dit Valérie. D’ailleurs, c’est ton enfant, celui-là, Marneffe ! tu devrais bien payer sa pension sur tes appointements… Le nouveau, loin de produire des mémoires de marchands de soupe, nous sauvera de la misère…
— Valérie, répondit Marneffe, en imitant Crevel en position, j’espère que M. le baron Hulot aura soin de son fils, et qu’il n’en chargera pas un pauvre employé ; je compte me montrer très exigeant avec lui. Aussi, prenez vos sûretés, Madame ! tâchez d’avoir de lui des lettres où il vous parle de son bonheur, car il se fait un peu trop tirer l’oreille pour ma nomination…
Et Marneffe partit pour le ministère, où la précieuse amitié de son directeur lui permettait d’aller à son bureau vers onze heures ; il y faisait d’ailleurs peu de besogne, vu son incapacité notoire et son aversion pour le travail.
Une fois seules, Lisbeth et Valérie se regardèrent pendant un moment comme des augures, et partirent ensemble d’un immense éclat de rire.
— Voyons, Valérie, est-ce vrai ? dit Lisbeth, ou n’est-ce qu’une comédie ?
— C’est une vérité physique ! répondit Valérie. Hortense m’embête ! Et, cette nuit, je pensais à lancer cet enfant comme une bombe dans le ménage de Wenceslas.
Valérie rentra dans sa chambre, suivie de Lisbeth, et lui montra tout écrite la lettre suivante :
"Wenceslas, mon ami, je crois encore à ton amour, quoique je ne t’aie pas vu depuis bientôt vingt jours. Est-ce du dédain ? Dalila ne le saurait penser. N’est-ce pas plutôt un effet de la tyrannie d’une femme que tu m’as dit ne pouvoir plus aimer ? Wenceslas, tu es un trop grand artiste pour te laisser ainsi dominer. Le ménage est le tombeau de la gloire… Vois si tu ressembles au Wenceslas de la rue du Doyenné ? Tu as raté le monument de mon père ; mais chez toi l’amant est bien supérieur à l’artiste, tu es plus heureux avec la fille : tu es père, mon adoré Wenceslas. Si tu ne venais pas me voir dans l’état où je suis, tu passerais pour un bien mauvais homme aux yeux de tes amis ; mais, je le sens, je t’aime si follement, que je n’aurais jamais la force de te maudire. Puis-je me dire toujours
"Ta Valérie"
— Que dis-tu de mon projet d’envoyer cette lettre à l’atelier au moment où notre chère Hortense y sera seule ? demanda Valérie à Lisbeth. Hier au soir, j’ai su par Stidmann que Wenceslas doit l’aller prendre à onze heures pour une affaire chez Chanor ; ainsi cette gaupe d’Hortense sera seule.
— Après un tour semblable, répondit Lisbeth, je ne pourrai plus rester ostensiblement ton amie, et il faudra que je te donne congé, que je sois censée ne plus te voir, ni même te parler.
— Evidemment, dit Valérie ; mais…
— Oh ! sois tranquille, interrompit Lisbeth. Nous nous reverrons quand je serai madame la maréchale ; ils le veulent maintenant tous ; le baron seul ignore ce projet, mais tu le décideras.
— Mais, répondit Valérie, il est possible que je sois bientôt en délicatesse avec le baron.
— Mme Olivier est la seule qui puisse se faire bien surprendre la lettre par Hortense, dit Lisbeth ; il faut l’envoyer d’abord rue Saint-Dominique avant d’aller à l’atelier.
— Oh ! notre petite bellotte sera chez elle, répondit Mme Marneffe en sonnant Reine pour faire demander Mme Olivier.
[modifier] LXIX. Second père de la chambre Marneffe
Dix minutes après l’envoi de cette fatale lettre, le baron Hulot vint. Mme Marneffe s’élança, par un mouvement de chatte, au cou du vieillard.
— Hector, tu es père ! lui dit-elle à l’oreille. Voilà ce que c’est que de se brouiller et de se raccommoder…
En voyant un certain étonnement que le baron ne dissimula pas assez promptement, Valérie prit un air froid qui désespéra le conseiller d’État. Elle se fit arracher les preuves les plus décisives, une à une. Lorsque la conviction, que la vanité prit doucement par la main, fut entrée dans l’esprit du vieillard, elle lui parla de la fureur de M. Marneffe.
— Mon vieux grognard, lui dit-elle, il t’est bien difficile de ne pas faire nommer ton éditeur responsable, notre gérant, si tu veux, chef de bureau et officier de la Légion d’honneur, car tu l’as ruiné, cet homme ; il adore son Stanislas, ce petit monstrico qui tient de lui, et que je ne puis souffrir. A moins que tu ne préfères donner une rente de douze cents francs à Stanislas, en nue propriété, bien entendu, l’usufruit en mon nom.
— Mais si je fais des rentes, je préfère que ce soit au nom de mon fils, et non au monstrico ! dit le baron.
Cette phrase imprudente, où le mot mon fils passa gros comme un fleuve débordant, fut transformée, au bout d’une heure de conversation, en une promesse formelle de faire douze cents francs de rente à l’enfant à venir. Puis cette promesse fut, sur la langue et la physionomie de Valérie, ce qu’est un tambour entre les mains d’un marmot, elle devait en jouer pendant vingt jours.
[modifier] LXX. Différence entre la mère et la fille
Au moment où le baron Hulot, heureux comme le marié d’un an qui désire un héritier, sortait de la rue Vanneau, Mme Olivier s’était fait arracher, par Hortense, la lettre qu’elle devait remettre à M. le comte en main propre. La jeune femme paya cette lettre d’une pièce de vingt francs. Le suicide paye son opium, son pistolet, son charbon. Hortense lut la lettre, elle la relut ; elle ne voyait que ce papier blanc bariolé de lignes noires, il n’y avait que ce papier dans la nature, tout était noir autour d’elle. La lueur de l’incendie qui dévorait l’édifice de son bonheur éclairait le papier, car la nuit la plus profonde régnait autour d’elle. Les cris de son petit Wenceslas, qui jouait, parvenaient à son oreille comme s’il eût été dans le fond d’un vallon et qu’elle eût été sur un sommet. Outragée à vingt-quatre ans, dans tout l’éclat de la beauté, parée d’un amour pur et dévoué, c’était non pas un coup de poignard, mais la mort. La première attaque avait été purement nerveuse, le corps s’était tordu sous l’étreinte de la jalousie ; mais la certitude attaqua l’âme, le corps fut anéanti. Hortense demeura pendant dix minutes environ sous cette oppression. Le fantôme de sa mère lui apparut et lui fit une révolution ; elle devint calme et froide, elle recouvra sa raison. Elle sonna.
— Que Louise, ma chère, dit-elle à la cuisinière, vous aide. Vous allez faire, le plus tôt possible, des paquets de tout ce qui est à moi ici, et de tout ce qui regarde mon fils. Je vous donne une heure. Quand tout sera prêt, allez chercher sur la place une voiture, et prévenez-moi. Pas d’observations ! Je quitte la maison et j’emmène Louise. Vous resterez, vous, avec monsieur ; ayez bien soin de lui…
Elle passa dans sa chambre, se mit à sa table et écrivit la lettre suivante :
"Monsieur le comte,
La lettre jointe à la mienne vous expliquera la cause de la résolution que j’ai prise.
Quand vous lirez ces lignes, j’aurai quitté votre maison, et je me serai retirée auprès de ma mère, avec notre enfant.
Ne comptez pas que je revienne jamais sur ce parti. Ne croyez pas à l’emportement de la jeunesse, à son irréflexion, à la vivacité de l’amour jeune offensé, vous vous tromperiez étrangement.
J’ai prodigieusement pensé, depuis quinze jours, à la vie, à l’amour, à notre union, à nos devoirs mutuels. J’ai connu dans son entier le dévouement de ma mère, elle m’a dit ses douleurs ! Elle est héroïque tous les jours, depuis vingt-trois ans ; mais je ne me sens pas la force de l’imiter, non que je vous aie aimé moins qu’elle aime mon père, mais par des raisons tirées de mon caractère. Notre intérieur deviendrait un enfer, et je pourrais perdre la tête au point de vous déshonorer, de déshonorer notre enfant. Je ne veux pas être une Mme Marneffe ; et, dans cette carrière, une femme de ma trempe ne s’arrêterait peut-être pas. Je suis, malheureusement pour moi, une Hulot et non pas une Fischer.
Seule et loin du spectacle de vos désordres, je réponds de moi, surtout occupée de notre enfant, près de ma forte et sublime mère, dont la vie agira sur les mouvements tumultueux de mon cœur. Là, je puis être une bonne mère, bien élever notre fils et vivre. Chez vous, la femme tuerait la mère, et des querelles incessantes aigriraient mon caractère.
J’accepterais la mort d’un coup ; mais je ne veux pas être malade pendant vingt-cinq ans, comme ma mère. Si vous m’avez trahie après trois ans d’un amour absolu, continu, pour la maîtresse de votre beau-père, quelles rivales ne me donneriez-vous pas plus tard ? Ah ! monsieur, vous commencez bien plus tôt que mon père cette carrière de libertinage, de prodigalité qui déshonore un père de famille, qui diminue le respect des enfants, et au bout de laquelle se trouvent la honte et le désespoir.
Je ne suis point implacable. Des sentiments inflexibles ne conviennent point à des êtres faibles qui vivent sous l’œil de Dieu. Si vous conquérez gloire et fortune par des travaux soutenus, si vous renoncez aux courtisanes, aux sentiers ignobles et bourbeux, vous retrouverez une femme digne de vous.
Je vous crois trop gentilhomme pour recourir à la loi. Vous respecterez ma volonté, monsieur le comte, en me laissant chez ma mère ; et, surtout, ne vous y présentez jamais. Je vous ai laissé tout l’argent que vous a prêté cette odieuse femme. Adieu !
"Hortense Hulot."
Cette lettre fut péniblement écrite, Hortense s’abandonnait aux pleurs, aux cris de la passion égorgée. Elle quittait et reprenait la plume pour exprimer simplement ce que l’amour déclame ordinairement dans ces lettres testamentaires. Le cœur s’exhalait en interjections, en plaintes, en pleurs ; mais la raison dictait.
La jeune femme, avertie par Louise que tout était prêt, parcourut lentement le jardinet, la chambre, le salon, y regarda tout pour la dernière fois. Puis elle fit à la cuisinière les recommandations les plus vives pour qu’elle veillât au bien-être de monsieur, en lui promettant de la récompenser si elle voulait être honnête. Enfin, elle monta dans la voiture pour se rendre chez sa mère, le cœur brisé, pleurant à faire peine à sa femme de chambre, et couvrant le petit Wenceslas de baisers avec une joie délirante qui trahissait encore bien de l’amour pour le père.
La baronne savait déjà par Lisbeth que le beau-père était pour beaucoup dans la faute de son gendre, elle ne fut pas surprise de voir arriver sa fille, elle l’approuva et consentit à la garder près d’elle. Adeline, en voyant que la douceur et le dévouement n’avaient jamais arrêté son Hector, pour qui son estime commençait à diminuer, trouva que sa fille avait raison de prendre une autre voie.
En vingt jours, la pauvre mère venait de recevoir deux blessures dont les souffrances surpassaient toutes ses tortures passées. Le baron avait mis Victorin et sa femme dans la gêne ; puis il était la cause, suivant Lisbeth, du dérangement de Wenceslas, il avait dépravé son gendre. La majesté de ce père de famille, maintenue pendant si longtemps par des sacrifices insensés, était dégradée. Sans regretter leur argent, les Hulot jeunes concevaient à la fois de la défiance et des inquiétudes à l’égard du baron. Ce sentiment assez visible affligeait profondément Adeline, elle pressentait la dissolution de la famille.