La Jeunesse de Voltaire

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Voltaire et la société française au XVIIIe siècle.
Didier, 1871 (2e éd.) (T. 1 La jeunesse de Voltaire, pp. i-5).

PRÉFACE[modifier]



Il serait temps de dégager de toute haine comme de tout amour, mais non d’une admiration qui n’est que juste pour ce prestigieux et éblouissant esprit, et de dire la vérité sur la personne, son monde, son siècle et son œuvre. Les contemporains, qui n’avaient pas le calme, manquaient également des éléments indispensables à une semblable tâche. A qui se fussent-ils adressés, si ce n’est à Voltaire ? Et nous ne savons que trop le peu de sûreté qu’il y avait à l’interroger sur les événements de sa vie. Le document capital faisait défaut (et chaque jour nous démontre qu’on y peut ajouter ); nous voulons dire cette correspondance inimitable qui vivra autant que la langue. Faisceau merveilleux de faits, d’anecdotes, de jugements sur les hommes et sur les choses, de con- fidences aussi et d’aveux d’autant plus concluants que tout cela est écrit pour la seule intimité, nullement en vue de cette postérité devant laquelle on se serait bien gardé de se produire dans ce négligé et cette sincérité ! Nous nous étonnons qu’avec un tel ensemble, nul ne se soit avisé jusqu’ici de tenter ce que M. Walkenaer a su faire pour madame de Sévigné. Voltaire, c’est, a-t-on dit, tout le dix-huitième siècle. Avec lui, en effet, plus qu’avec le triste Louis XV, si parfaitement et si obstinément en dehors des événements de son règne et de son siècle, on est mêlé au mouvement des mœurs, au mouvement social, au mouvement littéraire et phi- losophique de cette époque qui était à la fin d’un monde. Voltaire paraît avec la Régence; il meurt en 1778, onze ans avant ce 89 qu’il a préparé plus qu’aucun autre. N’est-ce pas là tout le siècle ? Madame de Sévi- gné a bien vu les surfaces, en femme d’esprit et de bon sens qu’elle était; mais c’est là tout. Voltaire, lui, aura été partie agissante, moins pourtant qu’il ne l’eût voulu au point de vue des grandes affaires; mais, en re- vanche, il aura éveillé, il aura remué les esprits, il aura été le grand prêtre d’une petite Église de philosophes qui aspiraient à devenir hommes d’État, et qui por- tèrent au pouvoir quelques-uns des leurs. Si l’histoire de ces temps mémorables n’est pas dans la correspon- dance, où donc est-elle ?

Entraîné par les séductions de la matière, cédant à l’envie de voir réaliser, même par nous, une tâche dont après tout l’utilité nous semblait égaler les difficultés et les périls, nous nous sommes consacré exclusivement dès lors à grossir un dossier déjà si énorme de pièces et de documents de toute nature, et à compléter, si un pareil mot pouvait être applicable à un pareil travail. Mais comment y prétendre devant cette infinité effrayante de matériaux, la plus grande partie inédits et éparpillés à tous les coins du globe ; car, quelle collec- tion, quelle bibliothèque publique ne contient dans ses archives quelques lambeaux de la correspondance de Voltaire? La bibliothèque de l’Ermitage, à Saint-Pé- tersbourg, renferme des trésors. Le British-Museum a ses richesses aussi. "Tout cela n`est point inpéné- trable, et on y a pu fouiller. Mais les archives privées, mais les collections particulières, mais ces richesses d’amateurs avares connues de quelques amis ! Il faut un long temps pour les deviner, plus encore pour oh- tenir de ces gardiens jaloux des communications qui semblent en amoindrir à leurs yeux la possession. Nous avons été à même de nous glisser dans plus d’un sanc- tuaire, et nous avons eu, disons-le aussi, à nous louer de la complaisance parfaite de plus d’un détenteur. Il y avait une statistique à dresser de ces joyaux épars, et nous avons réussi, ici et là, à faire notre petite moisson. Mais, plus on découvre, plus on sent ce qui reste a chercher et Et trouver, plus on est effrayé de ce qui manque. Voltaire disait à Formont, à la date du 24 juillet 1734 : « Je n’irai pas plus loin, car voilà, mon cher ami, la trentième lettre que j’écris aujour- d’hui.» Et de ces trente lettres, nous n’en connaissons que deux! Quelque chose d’aussi important, de plus important peut-être au point de vue biographique, était de réunir tout ce que les contemporains ont dit et pensé de l’auteur d'Œdipe dans leurs lettres intimes. Ce n’est pas ce qui nous a le moins préoccupé et ce qui a été de notre part l’objet de moindres poursuites. Si nous n’avons pas tout (et le moyen de tout avoir !) nous sommes parvenu a grouper un assez respectable amas de renseignements dont il nous a fallu user avec circonspection; car, si la postérité n’a pas toujours l’équité qu’on est en droit d’en attendre, peut-on demander à des contemporains d’être plus désintéressés, plus judicieux, plus loyaux qu’elle ?

L’ouvrage a ses divisions naturelles, indiquées d’avance; le cadre était donc tout lait, nous n’avions qu’à le remplir. Ce voyage de quatre-vingt-quatre ans avait ses étapes qu’il fallait maintenir. La première époque, la jeunesse de Voltaire, nous mènera jusqu’en,l733, moment ou madame du Châtelet, en entrant dans sa vie, la modifiera souverainement. L’histoire de ces quinze années passées il Cirey, dans le commerce d’une femme aimable, éclairée, éprise de toutes les curiosités, ne sera ni la moins attachante, ni la moins féconde. Mais la marquise meurt a Lunéville; Voltaire. revient à Paris, la cour lui est ouverte, la Favorite lui sourit. Malheureusement trop de gens avaient intérêt à l’évincer pour ne pas y travailler et y réussir: il sera vite rebuté, malgré quelques faveurs passagères, et c’est alors, qu’il ira chercher a la cour de Sans-Souci des,égards et une considération qu’on lui marchandait dans son propre pays. Ce séjour on Prusse, près de Frédéric, qui est encore à éclairer dans bien des points, offre tout le charme, tout le mouvement, toutes les péripéties, tout le pathétique d’une conception dramatique. Mais c’est aussi la page la plus délicate, la plus difficile in aborder de cette vie si fertile en aspects attachants et scabreux. La leçon a été rude pour le philosophe, qui va demander asile et repos aux cantons helvétiques. Le repos, c’est ce qu’il devait le moins rencontrer en ce monde, par une raison, hélas! qui lui est trop propre. En effet, bien des ennuis, des écarts de plume signaleront son passage dans cette Suisse qu’il veut civiliser à sa façon et que Rousseau l’accuse de vouloir corrompre. L’émotion, la passionne feront pas défaut là non plus, et ce ne sera point la monotonie, l’absence d’imprévu qui feront tomber le livre des mains. Cette Genève, qui le trouve trop remuant, trop mondain, il faudra bien l’abandonner à elle-même, à son génie dogmatique, austère, revêche presque, comme il convient à la ville de Calvin, mais ce ne sera pas sans lancer plus d’un javelot, plus d’un trait acéré. Nous touchons à la dernière étape. L’auteur de la Henriade, de Mérope, ne s’appelle plus que le patriarche de Ferney. C’est encore une carrière de vingt années, d’une activité qui ne s’éteindra qu’avec le souffle de ce vieillard plus qu’octogénaire. Et jusqu’au dernier jour, l’intérêt ne faiblit pas, il se soutient, nous dirons presque qu’il redouble, comme cela a lieu dans toute comédie bien faite. Mais quelle comédie ! quel roman ! quel drame tout ensemble ! Car là tout se rencontre, se coudoie, se choque ! C'est un mélange de grandes choses et de puérilités, dont le contraste ne se décrit point, dont rien n'est à retrancher, ni à adoucir.

Ce livre n'est pas un livre d'à-propos, et de parti pas davantage. Grâce à Dieu, rien ne nous lie à telle ou telle coterie, nous nous appartenons pleinement. Le duc de Bourgogne disait a l'abbé de Choisy qui écrivait une histoire de Charles VI: « - Comment vous y prendrez-vous pour dire qu'il était fou ? - Monseigneur, je dirai qu'il était fou. » Nous aussi, nous avons cru devoir tout raconter, tout dire, sans nous exagérer notre héroïsme, mais sans ignorer non plus le petit péril de ne s'appuyer sur personne et de n'avoir pour soi que la vérité. M. Sainte-Beuve compare l'auteur du Dictionnaire philosophique à ces arbres dont il faut savoir choisir et savourer les fruits, mais à l'ombre desquels il n'est pas prudent de séjourner. Nous conviendrons sans embarras que l'ivraie ne se mêle que trop au bon grain dans son œuvre, et nous ne ferons pas difficulté, le cas échéant, d’indiquer les fragilités de cette nature passionnée, sensible à l'excès, d'une vanité trop irritable pour n’avoir pas ses moments regrettables, ses oublis attristants. Pareille impartialité ne sera pas du goût de tout le monde, nous le savons; elle sera mal appréciée des amis aveugles qui ne veulent pas de taches dans le soleil. Quant aux ennemis, ceux-là, quoi que nous fassions, nous accuseront de n'avoir pas tout dit ou d’avoir cherché à pallier, à excuser; lorsque nous avons la conscience de nous être borné scrupuleusement à présenter en toute équité des faits qu’il ne faut jamais isoler des circonstances, des milieux, des mœurs, des caractères : expliquer n’est pas atténuer, c’est purement et simplement empêcher de tirer des conséquences erronées. Nous nageons clone entre deux écueils inévitables. Qu’y faire, si ce n’est se résigner en protestant , encore un coup, contre toute accusation de tendance, et s’abriter sous la belle devise qu’un sage d’un autre temps mettait en tête de son œuvre « Ceci est un livre de bonne foi ? »

Paris, mars 1867.

LA JEUNESSE[modifier]

DE VOLTAIRE[modifier]

I
NAISSANCE DE VOLTAIRE. - SA FAMILLE. - AROUET
AU COLLÉGE.
[modifier]

Voltaire est-il né sur la paroisse de Saint-André- des-Arts ou dans le joli village de Châtenay, que le voisinage de Sceaux et les fêtes de Malézieu à la duchesse du Maine allaient rendre si fameux ? Les biographes ne s’accordent pas plus sur l’époque précise que sur le lieu de la naissance du poète; Voltaire lui-même, selon les temps, donne des dates différentes. Lorsqu’il vint au monde, il était si languissant, si chétif, si peu viable, que, chaque matin, la nourrice descendait chez la mère lui annoncer qu’il n’en avait pas pour une heure à vivre1. Dans l’impossibilité de le mener à l’église, on l’eût ondoyé : pareille chose était arrivée pour Fontenelle. « Il est assez singulier, remarque Condorcet, que les deux hommes célèbres de ce siècle, dont la carrière a été la plus



1. Duvernet, la Vie de Voltaire (Genève, 1786), p. 9.
ACTE DE NAISSANCE D’AROUET.
longue et dont l’esprit s’est conservé tout entier le plus longtemps, soient nés tous deux dans un état de faiblesse et de langueur. » L’acte ne fait, toutefois, nulle mention de la cérémonie; cette omission donne d’au-tant plus à penser qu’elle n’était pas fréquente alors en semblable cas, et qu’Armand s’étant exactement trouvé dans des conditions analogues , l’on n’ avait eu garde de ne le pas consigner sur son acte baptistaire :« Né le 22 mars dernier, et ondoyé à la maison à cause du péril de mort où il s’est trouvé1. »

L’acte de baptême de l’auteur de Mérope, daté du 22 novembre 1694, le déclare « né le jour précédent. » Mais on a voulu que ce fût là un véritable faux machiné sans grand besoin, convenons-en, par un ancien notaire qui devait en sentir la gravité. M. Berriat Saint-Prix, pour sa part, répugnait à admettre une fraude de cette nature et estimait plus simple de croire à la sincérité d’un acte authentique, en dépit d’une tradition inacceptable2. Récemment, un éditeur de Voltaire, M. Clogenson, est revenu sur cette question, et, toutes les pièces du procès en main, il demeure persuadé que François-Marie naquit à Châtenay, le 20 février, neuf mois plus tôt que ne l’indique l’acte officiel3." Voltaire dit bien, dans le Commentaire historique, qu’il fut ondoyé et le baptême reculé de plusieurs mois, ce qui dément formellement le texte de

1. Archives de la ville, Registre des Baptêmes de la paroisse de Saint-Germain-le-Vieil, du 5 avril 1685, p. 26.
2. Boileau, Œuvres complètes (Paris, 1830), t. I, p. XI-XVI. Digression sur l’époque et le lieu de la naissance de Voltaire.
3. Clogenson, Lettre à M. le Rédacteur du Nouvelliste de Rouen, 28 février 1860, p. 1 et 2.
l’acte. Mais Voltaire n’eut pas varié mainte et mainte fois sur la date précise de sa venue au monde, que son assertion ne saurait seule infirmer une pièce aussi décisive. Et, à chaque instant, dans sa correspondance, c’est une date nouvelle forgée pour les besoins de la cause ; car il veut se vieillir à tout prix, plus il sera vieux, moins on osera le persécuter : neuf mois ne sont rien, mais font enjamber d’une année sur l’autre et ne manquent pas d’avoir leur effet. « Ne dites pas, je vous en prie, écrivait-il à d’Argental, le 1er janvier 1777, que je n’ai que quatre-vingt-deux ans ; c’est une calomnie cruelle. Quand il serait vrai, selon un maudit extrait baptistaire que je fusse né en 1694, au mois de novembre, il faudrait toujours m’accorder que je suis dans ma quatre-vingt-troisième année. »

Ces deux questions, la date et le lieu de sa naissance, sont tellement liées l’une à l’autre, qu’elles se résolvent ensemble. Le premier historien qui parle de Châtenay, est Condorcet ; ses renseignements, on nous dit qu’il les tenait de Vomtaire, nous le voulons bien ; madame Arouet eût pu sans doute songer à faire ses couches dans ce charmant village où son mari avait une belle et grande maison. « On laissa ignorer, raconte Duvernet, au prêtre de l’église Saint-André-des-Arts, auquel on présenta l’enfant, qu’il était né depuis neuf mois sur une autre paroisse, et qu’il avait été ondoyé. C’eût été un scandale et un crime grave d’avoir gardé un enfant aussi longtemps sans avertir le curé[1]. » Soit encore ; cela eût expliqué pourquoi l’acte de naissance ne faisait pas mention de cette indispensable cérémonie. Mais le moyen d’accepter qu’on ait pu donner le change au prêtre, et lui faire prendre pour un enfant de deux jours un nourrisson de neuf mois ? Ce petit roman, épluché d’un peu près, croule de lui-même. Il manque d’autorité et de logique, et, s’il a trouvé crédit auprès de quelques-uns des historiens de Voltaire, c’est sans doute par la difficulté de pénétrer quel intérêt on pouvait avoir à le fabriquer. Il est plaisant, en effet, que Voltaire se soit donné tant de mal pour se vieillir de quelques mois, et qu’il ait cru que pour si peu il assurait la tranquillité de ses derniers jours.

Disons que, grâce à un chercheur qui a eu le hasard de rencontrer tout un dossier relatif aux origines de la famille du poëte, la question se trouve désormais résolue au profit de la vraisemblance et du bon sens. Un cousin de Poitou, mais qui avait été élevé chez ses parents de Paris, Pierre Bailly, écrivait à son père, à la date du 24 novembre : « Mon père, nos cousins ont un autre fils, né d’il y a trois jours ; madame Arouet me donnera pour vous et la famille les dragées du baptême. Elle a esté très-malade ; mais on espère qu’elle va mieux. L’enfant n’a pas grosse mine, s’étant senti de la cheute de la mère[2]. » Cette lettre, dont le moindre mérite est de nous donner le secret de cette santé si délicate et jusqu’à la fin si chancelante, est décisive ; elle coupe pied à toutes les hypothèses et décharge victorieusement l’ancien notaire de l’inculpation d’une supercherie aussi condamnable, qu’elle eût été médiocrement commandée par les circonstances.

On a fait naître le père de Voltaire dans une ferme où lui était dévolu le soin de la bergerie ; puis, arrivé à Paris, stationner à la porte d’un notaire à titre de commissionnaire des clercs et des clients de l’étude[3]. D’autres en firent un porte-clefs du parlement, ce qui n’était pas moins absurde[4]. Mais il fallait chagriner cet orgueil si facile d’ailleurs à érailler, et tous les moyens semblaient bons. Le vrai, c’est que la famille Arouet était une ancienne et honorable famille du Poitou. L’on a dit qu’un de ses membres fut massacré à la Saint-Barthélemy[5]. L’on a dit encore que l’auteur de la Henriade n’était que le second poëte de sa maison ; et l’on cite un fragment du journal d’Étienne Rousseau, enquêteur au bailliage de Loudun[6], qui ne vante pas moins la modestie que le génie de René Arouet. Un compatriote, Antoine Dumoustier, également poëte, eût fait, en 1499, sur la mort de ce dernier, des vers conservés par l’un de ses descendants, M. Dumoustier de la Fonds, et dans lesquels René est célébré à la fois comme un Caton et un Virgile. Ce M. de la Fonds, officier d’artillerie et auteur d’une Histoire de Loudun, s’était empressé de faire part de sa découverte au patriarche de Ferney, qui répondit par une lettre polie

  1. Duvernet, la Vie de Voltaire (Genève, 1780), p. 10.
  2. Benjamin Fillon, Lettres écrites de la Vendée à M. Anatole de Montaiglon (Paris, 1861) p. 113.
  3. Duvernet, la Vie de Voltaire (Genève, 1786), p. 8.
  4. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 70. À un membre de l’Académie de Berlin ; Postdam, le 15 avril 1752, t. XLIII, p. 370, la Défense de mon oncle.
  5. L’Artiste, 15 avril 1861, p. 190. Extrait d’une lettre de M. Clogenson, conseiller honoraire à la cour de Rouen ; Rouen, le 27 juin 1858.
  6. Marquis de Luchet, Histoire littéraire de M. de Voltaire (Cassel, 1781], t. I, p. 2.