La Vérité sur le cas de M. Valdemar

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères, 1869 (pp. 337-352).
LA VÉRITÉ
SUR LE CAS DE M. VALDEMAR


Que le cas extraordinaire de M. Valdemar ait excité une discussion, il n’y a certes pas lieu de s’en étonner. C’eût été un miracle qu’il n’en fût pas ainsi, — particulièrement dans de telles circonstances. Le désir de toutes les parties intéressées à tenir l’affaire secrète, au moins pour le présent ou en attendant l’opportunité d’une nouvelle investigation, et nos efforts pour y réussir ont laissé place à un récit tronqué ou exagéré qui s’est propagé dans le public, et qui, présentant l’affaire sous les couleurs les plus désagréablement fausses, est naturellement devenu la source d’un grand discrédit.

Il est maintenant devenu nécessaire que je donne les faits, autant du moins que je les comprends moi-même.

Succinctement les voici :

Mon attention, dans ces trois dernières années, avait été à plusieurs reprises attirée vers le magnétisme ; et, il y a environ neuf mois, cette pensée frappa presque soudainement mon esprit, que, dans la série des expériences faites jusqu’à présent, il y avait une très-remarquable et très-inexplicable lacune : — personne n’avait encore été magnétisé in articulo mortis. Restait à savoir, d’abord, si dans un pareil état existait chez le patient une réceptibilité quelconque de l’influx magnétique ; en second lieu, si, dans le cas de l’affirmative, elle était atténuée ou augmentée par la circonstance ; troisièmement, jusqu’à quel point et pour combien de temps les empiétements de la mort pouvaient être arrêtés par l’opération. Il y avait d’autres points à vérifier, mais ceux-ci excitaient le plus ma curiosité, — particulièrement le dernier, à cause du caractère immensément grave de ses conséquences.

En cherchant autour de moi un sujet au moyen duquel je pusse éclaircir ces points, je fus amené à jeter les yeux sur mon ami, M. Ernest Valdemar, le compilateur bien connu de la Bibliotheca forensica, et auteur (sous le pseudonyme d’Issachar Marx) des traductions polonaises de Wallenstein et de Gargantua. M. Valdemar, qui résidait généralement à Harlem (New-York) depuis l’année 1839, est ou était particulièrement remarquable par l’excessive maigreur de sa personne, — ses membres inférieurs ressemblant beaucoup à ceux de John Randolph, — et aussi par la blancheur de ses favoris qui faisait contraste avec sa chevelure noire, que chacun prenait conséquemment pour une perruque. Son tempérament était singulièrement nerveux et en faisait un excellent sujet pour les expériences magnétiques. Dans deux ou trois occasions, je l’avais amené à dormir sans grande difficulté ; mais je fus désappointé quant aux autres résultats que sa constitution particulière m’avait naturellement fait espérer. Sa volonté n’était jamais positivement ni entièrement soumise à mon influence, et relativement à la clairvoyance je ne réussis à faire avec lui rien sur quoi l’on pût faire fond. J’avais toujours attribué mon insuccès sur ces points au dérangement de sa santé. Quelques mois avant l’époque où je fis sa connaissance, les médecins l’avaient déclaré atteint d’une phtisie bien caractérisée. C’était à vrai dire sa coutume de parler de sa fin prochaine avec beaucoup de sang-froid, comme d’une chose qui ne pouvait être ni évitée ni regrettée.

Quand ces idées, que j’exprimais tout à l’heure, me vinrent pour la première fois, il était très-naturel que je pensasse à M. Valdemar. Je connaissais trop bien la solide philosophie de l’homme pour redouter quelques scrupules de sa part, et il n’avait point de parents en Amérique qui pussent plausiblement intervenir. Je lui parlai franchement de la chose ; et, à ma grande surprise, il parut y prendre un intérêt très-vif. Je dis à ma grande surprise, car, quoiqu’il eût toujours gracieusement livré sa personne à mes expériences, il n’avait jamais témoigné de sympathie pour mes études. Sa maladie était de celles qui admettent un calcul exact relativement à l’époque de leur dénoûment ; et il fut finalement convenu entre nous qu’il m’enverrait chercher vingt-quatre heures avant le terme marqué par les médecins pour sa mort.

Il y a maintenant sept mois passés que je reçus de M. Valdemar le billet suivant :


« Mon cher P…,


» Vous pouvez aussi bien venir maintenant. D… et F… s’accordent à dire que je n’irai pas, demain, au delà de minuit ; et je crois qu’ils ont calculé juste, ou bien peu s’en faut.

» Valdemar. »


Je recevais ce billet une demi-heure après qu’il m’était écrit, et, en quinze minutes au plus, j’étais dans la chambre du mourant. Je ne l’avais pas vu depuis dix jours, et je fus effrayé de la terrible altération que ce court intervalle avait produite en lui. Sa face était d’une couleur de plomb ; ses yeux étaient entièrement éteints, et l’amaigrissement était si remarquable, que les pommettes avaient crevé la peau. L’expectoration était excessive ; le pouls à peine sensible. Il conservait néanmoins d’une manière fort singulière toutes ses facultés spirituelles et une certaine quantité de force physique. Il parlait distinctement, — prenait sans aide quelques drogues palliatives, — et, quand j’entrai dans la chambre, il était occupé à écrire quelques notes sur un agenda. Il était soutenu dans son lit par des oreillers. Les docteurs D… et F… lui donnaient leurs soins.

Après avoir serré la main de Valdemar, je pris ces messieurs à part et j’obtins un compte rendu minutieux de l’état du malade. Le poumon gauche était depuis dix-huit mois dans un état semi-osseux ou cartilagineux, et conséquemment tout à fait impropre à toute fonction vitale. Le droit, dans sa partie supérieure, s’était aussi ossifié, sinon en totalité, du moins partiellement, pendant que la partie inférieure n’était plus qu’une masse de tubercules purulents, se pénétrant les uns les autres. Il existait plusieurs perforations profondes, et en un certain point il y avait adhérence permanente des côtes. Ces phénomènes du lobe droit étaient de date comparativement récente. L’ossification avait marché avec une rapidité très-insolite, — un mois auparavant on n’en découvrait encore aucun symptôme, — et l’adhérence n’avait été remarquée que dans ces trois derniers jours. Indépendamment de la phtisie, on soupçonnait un anévrisme de l’aorte, mais sur ce point les symptômes d’ossification rendaient impossible tout diagnostic exact. L’opinion des deux médecins était que M. Valdemar mourrait le lendemain dimanche vers minuit. Nous étions au samedi, et il était sept heures du soir.

En quittant le chevet du moribond pour causer avec moi, les docteurs D… et F… lui avaient dit un suprême adieu. Ils n’avaient pas l’intention de revenir ; mais, à ma requête, ils consentirent à venir voir le patient vers dix heures de la nuit.

Quand ils furent partis, je causai librement avec M. Valdemar de sa mort prochaine, et plus particulièrement de l’expérience que nous nous étions proposée. Il se montra toujours plein de bon vouloir ; il témoigna même un vif désir de cette expérience et me pressa de commencer tout de suite. Deux domestiques, un homme et une femme, étaient là pour donner leurs soins ; mais je ne me sentis pas tout à fait libre de m’engager dans une tâche d’une telle gravité sans autres témoignages plus rassurants que ceux que pourraient produire ces gens-là en cas d’accident soudain. Je renvoyais donc l’opération à huit heures, quand l’arrivée d’un étudiant en médecine, avec lequel j’étais un peu lié, M. Théodore L…, me tira définitivement d’embarras. Primitivement j’avais résolu d’attendre les médecins ; mais je fus induit à commencer tout de suite, d’abord par les sollicitations de M. Valdemar, en second lieu par la conviction que je n’avais pas un instant à perdre, car il s’en allait évidemment.

M. L… fut assez bon pour accéder au désir que j’exprimai qu’il prît des notes de tout ce qui surviendrait ; et c’est d’après son procès-verbal que je décalque pour ainsi dire mon récit. Quand je n’ai pas condensé, j’ai copié mot pour mot.

Il était environ huit heures moins cinq, quand, prenant la main du patient, je le priai de confirmer à M. L…, aussi distinctement qu’il le pourrait, que c’était son formel désir, à lui Valdemar, que je fisse une expérience magnétique sur lui, dans de telles conditions.

Il répliqua faiblement, mais très-distinctement : « Oui, je désire être magnétisé ; » ajoutant immédiatement après : « Je crains bien que vous n’ayez différé trop longtemps. »

Pendant qu’il parlait, j’avais commencé les passes que j’avais déjà reconnues les plus efficaces pour l’endormir. Il fut évidemment influencé par le premier mouvement de ma main qui traversa son front ; mais, quoique je déployasse toute ma puissance, aucun autre effet sensible ne se manifesta jusqu’à dix heures dix minutes, quand les médecins D… et F… arrivèrent au rendez-vous. Je leur expliquai en peu de mots mon dessein ; et, comme ils n’y faisaient aucune objection, disant que le patient était déjà sans sa période d’agonie, je continuai sans hésitation, changeant toutefois les passes latérales en passes longitudinales, et concentrant tout mon regard juste dans l’œil du moribond.

Pendant ce temps, son pouls devint imperceptible, et sa respiration obstruée et marquant un intervalle d’une demi-minute.

Cet état dura un quart d’heure, presque sans changement. À l’expiration de cette période, néanmoins, un soupir naturel, quoique horriblement profond, s’échappa du sein du moribond, et la respiration ronflante cessa, c’est-à-dire que son ronflement ne fut plus sensible ; les intervalles n’étaient pas diminués. Les extrémités du patient étaient d’un froid de glace.

À onze heures moins cinq minutes, j’aperçus des symptômes non équivoques de l’influence magnétique. Le vacillement vitreux de l’œil s’était changé en cette expression pénible de regard en dedans qui ne se voit jamais que dans les cas de somnambulisme, et à laquelle il est impossible de se méprendre ; avec quelques passes latérales rapides, je fis palpiter les paupières, comme quand le sommeil nous prend, et, en insistant un peu, je les fermai tout à fait. Ce n’était pas assez pour moi, et continuai mes exercices vigoureusement et avec la plus intense projection de volonté, jusqu’à ce que j’eusse complètement paralysé les membres du dormeur, après les avoir placés dans une position en apparence commode. Les jambes étaient tout à fait allongées ; les bras à peu près étendus, et reposant sur le lit à une distance médiocre des reins. La tête était très-légèrement élevée.

Quand j’eus fait tout cela, il était minuit sonné, et je priai ces messieurs d’examiner la situation de M. Valdemar. Après quelques expériences, ils reconnurent qu’il était dans un état de catalepsie magnétique extraordinairement parfaite. La curiosité des deux médecins était grandement excitée. Le docteur D… résolut tout à coup de passer toute la nuit auprès du patient, pendant que le docteur F… prit congé de nous en promettant de revenir au petit jour ; M. L… et les gardes-malades restèrent.

Nous laissâmes M. Valdemar absolument tranquille jusqu’à trois heures du matin ; alors, je m’approchai de lui et le trouvai exactement dans le même état que quand le docteur F… était parti, — c’est-à-dire qu’il était étendu dans la même position ; que le pouls était imperceptible, la respiration douce, à peine sensible, — excepté par l’application d’un miroir aux lèvres ; les yeux fermés naturellement, et les membres aussi rigides et aussi froids que du marbre. Toutefois, l’apparence générale n’était certainement pas celle de la mort.

En approchant de M. Valdemar, je fis une espèce de demi-effort pour déterminer son bras droit à suivre le mien dans les mouvements que je décrivais doucement çà et là au-dessus de sa personne. Autrefois, quand j’avais tenté ces expériences avec le patient, elles n’avaient jamais pleinement réussi, et assurément je n’espérais guère mieux réussir cette fois ; mais, à mon grand étonnement, son bras suivit très-doucement, quoique les indiquant faiblement, toutes les directions que le mien lui assigna. Je me déterminai à essayer quelques mots de conversation.

— Monsieur Valdemar, dis-je, dormez-vous ?

Il ne répondit pas, mais j’aperçus un tremblement sur ses lèvres, et je fus obligé de répéter ma question une seconde et une troisième fois. À la troisième, tout son être fut agité d’un léger frémissement ; les paupières se soulevèrent d’elles-mêmes comme pour dévoiler une ligne blanche du globe ; les lèvres remuèrent paresseusement et laissèrent échapper ces mots dans un murmure à peine intelligible :

— Oui ; je dors maintenant. Ne m’éveillez pas ! — Laissez-moi mourir ainsi !

Je tâtai les membres et les trouvai toujours aussi rigides. Le bras droit, comme tout à l’heure, obéissait à la direction de ma main. Je questionnai de nouveau le somnambule.

— Vous sentez-vous toujours mal à la poitrine, monsieur Valdemar ?

La réponse ne fut pas immédiate ; elle fut encore moins accentuée que le première :

— Mal ? — non, — je meurs.

Je ne jugeai pas convenable de le tourmenter davantage pour le moment, et il ne se dit, il ne se fit rien de nouveau jusqu’à l’arrivée du docteur F…, qui précéda un peu le lever du soleil, et éprouva un étonnement sans bornes en trouvant le patient encore vivant. Après avoir tâté le pouls du somnambule et lui avoir appliqué un miroir sur les lèvres, il me pria de lui parler encore.

— Monsieur Valdemar, dormez-vous toujours ?

Comme précédemment, quelques minutes s’écoulèrent avant la réponse ; et, durant l’intervalle, le moribond sembla rallier toute son énergie pour parler. À ma question répétée pour la quatrième fois, il répondit très-faiblement, presque inintelligiblement :

— Oui, toujours ; — je dors, — je meurs.

C’était alors l’opinion, ou plutôt le désir des médecins, qu’on permit à M. Valdemar de rester sans être troublé dans cet état actuel de calme apparent, jusqu’à ce que la mort survînt ; et cela devait avoir lieu, — on fut unanime là-dessus, — dans un délai de cinq minutes. Je résolus cependant de lui parler encore une fois, et je répétai simplement ma question précédente.

Pendant que je parlais, il se fit un changement marqué dans la physionomie du somnambule. Les yeux roulèrent dans leurs orbites, lentement découverts par les paupières qui remontaient ; la peau prit un ton général cadavéreux, ressemblant moins à du parchemin qu’à du papier blanc ; et les deux taches hectiques circulaires, qui jusque-là étaient vigoureusement fixées dans le centre de chaque joue, s’éteignirent tout d’un coup. Je me sers de cette expression, parce que la soudaineté de leur disparition me fait penser à une bougie soufflée plutôt qu’à toute autre chose. La lèvre supérieure, en même temps, se tordit en remontant au dessus des dents que tout à l’heure elle couvrait entièrement, pendant que la mâchoire inférieure tombait avec une saccade qui put être entendue, laissant la bouche toute grande ouverte, et découvrant en plein la langue noire et boursouflée. Je présume que tous les témoins étaient familiarisés avec les horreurs d’un lit de mort ; mais l’aspect de M. Valdemar en ce moment était tellement hideux, hideux au delà de toute conception, que ce fut une reculade générale loin de la région du lit.

Je sens maintenant que je suis arrivé à un point de mon récit où le lecteur révolté me refusera toute croyance. Cependant, mon devoir est de continuer.


Il n’y avait plus dans M. Valdemar le plus faible symptôme de vitalité ; et, concluant qu’il était mort, nous le laissions aux soins des gardes-malades, quand un fort mouvement de vibration se manifesta dans la langue. Cela dura pendant une minute peut-être. À l’expiration de cette période, des mâchoires distendues et immobiles jaillit une voix, — une voix telle que ce serait folie d’essayer de la décrire. Il y a cependant deux ou trois épithètes qui pourraient lui être appliquées comme des à-peu-près : ainsi, je puis dire que le son était âpre, déchiré, caverneux ; mais le hideux total n’est pas définissable, par la raison que de pareils sons n’ont jamais hurlé dans l’oreille de l’humanité. Il y avait cependant deux particularités qui — je le pensai alors, et je le pense encore, — peuvent être justement prises comme caractéristiques de l’intonation, et qui sont propres à donner quelque idée de son étrangeté extra-terrestre. En premier lieu, la voix semblait parvenir à nos oreilles, — aux miennes du moins, — comme d’une très-lointaine distance ou de quelque abîme souterrain. En second lieu, elle m’impressionna (je crains, en vérité, qu’il ne me soit impossible de me faire comprendre), de la même manière que les matières glutineuses ou gélatineuses affectent le sens du toucher.

J’ai parlé à la fois de son et de voix. Je veux dire que le son était d’une syllabisation distincte, et même terriblement, effroyablement distincte. M. Valdemar parlait, évidemment pour répondre à la question que je lui avais adressée quelques minutes auparavant. Je lui avais demandé, on s’en souvient, s’il dormait toujours. Il disait maintenant :

— Oui, — non, — j’ai dormi, — et maintenant, — maintenant, je suis mort.

Aucune des personnes présentes n’essaya de nier ni même de réprimer l’indescriptible, la frissonnante horreur que ces quelques mots ainsi prononcés étaient si bien faits pour créer. M. L…, l’étudiant, s’évanouit. Les gardes-malades s’enfuirent immédiatement de la chambre, et il fut impossible de les y ramener. Quant à mes propres impressions, je ne prétends pas les rendre intelligibles pour le lecteur. Pendant près d’une heure, nous nous occupâmes en silence (pas un mot ne fut prononcé) à rappeler M. L… à la vie. Quand il fut revenu à lui, nous reprîmes nos investigations sur l’état de M. Valdemar.

Il était resté à tous égards tel que je l’ai décrit en dernier lieu, à l’exception que le miroir ne donnait plus aucun vestige de respiration. Une tentative de saignée au bras resta sans succès. Je dois mentionner aussi que ce membre n’était plus soumis à ma volonté. Je m’efforçai en vain de lui faire suivre la direction de ma main. La seule indication réelle de l’influence magnétique se manifestait maintenant dans le mouvement vibratoire de la langue. Chaque fois que j’adressais une question à M. Valdemar, il semblait qu’il fît un effort pour répondre, mais que sa volition ne fût pas suffisamment durable. Aux questions faites par une autre personne que moi il paraissait absolument insensible, — quoique j’eusse tenté de mettre chaque membre de la société en rapport magnétique avec lui. Je crois que j’ai maintenant relaté tout ce qui est nécessaire pour faire comprendre l’état du somnambule dans cette période. Nous nous procurâmes d’autres infirmiers, et, à dix heures, je sortis de la maison, en compagnie des deux médecins et de M. L…

Dans l’après midi, nous revînmes tous voir le patient. Son état état absolument le même. Nous eûmes alors une discussion sur l’opportunité et la possibilité de l’éveiller ; mais nous fûmes bientôt d’accord en ceci qu’il n’en pouvait résulter aucune utilité. Il était évident que jusque-là, la mort, ou ce que l’on définit habituellement par le mot mort, avait été arrêtée par l’opération magnétique. Il nous semblait clair à tous qu’éveiller M. Valdemar, c’eût été simplement assurer sa minute suprême, ou au moins accélérer sa désorganisation.

Depuis lors jusqu’à la fin de la semaine dernière, — un intervalle de sept mois à peu près, — nous nous réunîmes journellement dans la maison de M. Valdemar, accompagnés de médecins et d’autres amis. Pendant tout ce temps, le somnambule resta exactement tel que je l’ai décrit. La surveillance des infirmiers était continuelle.

Ce fut vendredi dernier que nous résolûmes finalement de faire l’expérience du réveil, ou du moins d’essayer de l’éveiller ; et c’est le résultat, déplorable peut-être, de cette dernière tentative, qui a donné naissance à tant de discussions dans les cercles privés, à tant de bruits dans lesquels je ne puis m’empêcher de voir le résultat d’une crédulité populaire injustifiable.

Pour arracher M. Valdemar à la catalepsie magnétique, je fis usage des passes accoutumées. Pendant quelque temps, elles furent sans résultat. Le premier symptôme de retour à la vie fut un abaissement partiel de l’iris. Nous observâmes comme un fait très-remarquable que cette descente de l’iris était accompagnée du flux très-abondant d’une liqueur jaunâtre (de dessous les paupières) d’une odeur âcre et fortement désagréable.

On me suggéra alors d’essayer d’influencer le bras du patient, comme par le passé. J’essayai, je ne pus. Le docteur F… exprima le désir que je lui adressasse une question. Je le fis de la manière suivante :

— Monsieur Valdemar, pouvez-vous nous expliquer quels sont maintenant vos sensations ou vos désirs ?

Il y eut un retour immédiat des cercles hectiques sur les joues ; la langue trembla ou plutôt roula violemment dans la bouche (quoique les mâchoires et les lèvres demeurassent toujours immobiles), et à la longue la même horrible voix que j’ai décrite fit éruption :

— Pour l’amour de Dieu ! — vite ! — vite ! — faites-moi dormir, — ou bien, vite ! éveillez-moi ! — vite ! Je vous dis que je suis mort !

J’étais totalement énervé, et pendant une minute je restai indécis sur ce que j’avais à faire. Je fis d’abord un effort pour calmer le patient ; mais, cette totale vacance de ma volonté ne me permettant pas d’y réussir, je fis l’inverse et m’efforçai aussi vivement que possible de le réveiller. Je vis bientôt que cette tentative aurait un plein succès, — ou du moins je me figurai bientôt que mon succès serait complet, — et je suis sûr que chacun dans la chambre s’attendait au réveil du somnambule.

Quant à ce qui arriva en réalité, aucun être humain n’aurait jamais pu s’y attendre ; c’est au delà de toute possibilité.

Comme je faisais rapidement les passes magnétiques à travers les cris de « Mort ! mort ! » qui faisaient littéralement explosion sur la langue et non sur les lèvres du sujet, — tout son corps, — d’un seul coup, — dans l’espace d’une minute, et même moins, — se déroba, — s’émietta, — se pourrit absolument sous mes mains. Sur le lit, devant tous les témoins, gisait une masse dégoûtante et quasi liquide, — une abominable putréfaction.