La Veille de la Sainte-Agnès

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John KeatsPoésies

La Veille de la Sainte-Agnès
Traduit par E. de Clermont-Tonnerre


 
I

La veille de la Sainte-Agnès, ah ! comme le froid était âpre !
Le hibou, malgré toutes ses plumes, était perclus.
Le lièvre boitait, tout tremblant, par l’herbe glacée
Et silencieux était le troupeau dans son bercail laineux.
Gourds étaient les doigts du diseur de chapelets
Tandis qu’il égrenait son rosaire et que son souffle glacé
Comme pieux encens montant d’un encensoir antique
Semblait, avant la mort, s’envoler vers le ciel,
Et passait devant l’image de la douce Vierge cependant qu’il disait sa prière.


II

Il dit sa prière, ce patient, ce saint homme
Puis prend sa lampe, se lève de sur ses genoux
Et s’en vient, maigre, pieds nus, hâve,
A petits pas au long des bas-côtés de la chapelle.
De chaque côté les gisants sculptés semblaient transis
Emprisonnés de sombres grilles de purgatoire ;
Chevaliers, dames, mains jointes, priant en muettes oraisons
Défilaient près de lui ; et son faible esprit défaille à songer
Combien ils doivent souffrir sous ces casques et ces cottes de maille glacées.


III

Il se tourne vers le nord, prit une petite porte
A peine a-t-il fait trois pas que la langue d’or de la musique
Alanguit jusqu’aux larmes sa pauvre vieillesse ;
Mais non, déjà son glas de mort avait sonné.
Les joies de toute sa vie étaient dites et chantées
Il n’avait, lui, que la dure pénitence en la veille de Sainte-Agnès.
Il prit un autre chemin et bientôt parmi
Des cendres grises il s’assit pour le rachat de son âme
Et toute la nuit veilla, pleurant pour la grâce des pécheurs.


IV

Ce vieux diseur de chapelets entendit les suaves préludes
Car plus d’une porte était grande ouverte
Pour laisser passer la foule qui se hâtait. Bientôt d’en haut
Tombèrent les rauques grondements des trompettes d’argent,
Les vastes pièces déjà toutes glorieuses
Etaient ardentes pour recevoir un millier de convives ;
Les anges sculptés aux yeux éternellement guetteurs
Épiaient sous les corniches que soutenaient leurs fronts,
Les cheveux soulevés comme par le vent, les ailes croisées sur la poitrine.


V

À la fin déborda la claire fête éblouissante
En plumes, en diadèmes, et son riche déploiement
Nombreux comme les féeriques visions qui hantent
Les cervelles juvéniles et les peuplent du gai triomphe
Des vieilles légendes. Mais oublions ceux-là
Et que notre seule pensée soit pour une dame
Dont le cœur tout ce long jour d’hiver
S’est repu d’amour et du saint culte de sainte Agnès ailée ;
Maintes fois elle avait entendu les vieilles dames en parler.


VI

Elles lui avaient dit comment la veille de Sainte-Agnès
Les jeunes vierges pouvaient avoir des visions délicieuses
Et recevoir la douce adoration de leurs amoureux
Vers l’heure de miel du milieu de la nuit
Si elles savaient accomplir les rites propices !
Sans souper elles devaient reposer leurs beautés,
S’allonger la face au ciel, tels des lys immaculés
Nul regard en arrière ; ni autour d’elles, mais requérir
Du ciel les yeux levés, tous leurs désirs.


VII

Toute à cette fantaisie était la pensive Madeleine
En vain la musique gémissait ;
Comme un dieu supplicié d’amour ses divins yeux de vierge
Fixés à terre voyaient bien plus d’une traînée bruissante
Passer sans y prêter attention ; en vain
S’approche à pas légers quelque bel amoureux
Qui bientôt s’en va découragé mais non par un froid dédain,
Car ses yeux ne voyaient point ; son cœur était ailleurs
Et soupirait après les songes d’Agnès, les plus doux de l’année.


VIII

Elle tournoyait les yeux vagues, sans pensées,
La bouche tourmentée, la respiration rapide et oppressée,
A l’approche de l’heure sainte, elle soupirait
En entendant les tambourins, et parmi l’affluence serrée
Des chuchotteurs mécontents ou joyeux.
Et sous tous ses regards amoureux, défiants, envieux, méprisants
Aveuglée par l’attente féerique, et comme morte
A tout ce qui n’était pas sainte Agnès et ses agneaux aux blanches toisons
Et toute cette joie qui serait sienne avant le jour.

IX


Ainsi voulant à chaque moment partir
Elle s’attarde encore. Cependant à travers la lande s’avance
Le jeune Porphyre, le cœur brûlant pour Madeline. Près du porche d’entrée
Dans l’ombre massive portée par la lune il s’accoude et il implore
Tous les saints de lui donner la vue de Madeline
Pour un instant seulement pendant ces heures interminables,
Et qu’invisible il puisse en la contemplant l’adorer
Et peut-être lui parler à genoux, l’effleurer de la main, des lèvres,
En vérité il advient parfois de pareilles choses !


X

Il s’aventure — qu’aucun bruit chuchotteur ne le dénonce
Que les yeux soient voilés ; ou bien cent lames
Vont assaillir son cœur, citadelle du fiévreux amour,
Ces salles regorgent pour lui de hordes barbares
D’hyènes ennemies, de lords au sang trop chaud
Dont les chiens eux-mêmes hurleraient exécration
Sur toute sa lignée ; aucune poitrine ne lui accorderait pitié
Dans toute cette maison impure
Sinon une vieille, faible de corps et d’âme.


XI

Oh ! favorable chance ! la vieille tremblotante
S’appuyant sur sa baguette à tête d’ivoire
Se traîne jusqu’à lui qu’abritait contre la flamme des torches
Un vaste pilier, très loin
Des rumeurs joyeuses, et des chants suaves :
Elle tressaille à sa vue ; mais en reconnaissant son visage
Elle saisit ses doigts de sa main tremblante
Et dit : Par pitié, Porphyro, enfuis-toi d’ici
Ce soir elle est ici tout entière, la bande assoiffée de sang.


XII

Hors d’ici, hors d’ici ! Ne vois-tu pas Hildebrand le nain ;
Pendant ses fièvres dernièrement il jetait ses malédictions
Sur toi, les tiens, ta maison, tes biens,
Puis il y a Maurice ce vieux lord, que ses cheveux gris
N’ont pu refroidir. Malheur sur moi ! Va-t’en !
Fuis comme un fantôme ! — Ah ! chère commère,
Ne sommes-nous pas en sûreté ici ? dans ce fauteuil laisse-moi choir
Et dis-moi comment... « Saints du Ciel, pas ici,
Suis-moi, mon enfant, ou, tu le verras, ces pierres deviendront ta tombe...


XIII

Il suivit un chemin aux voûtes abaissées,
Balayant les toiles d’araignées de ses hautes plumes
Et tandis qu’elle murmurait encore :Ah malheur ! ah malheur !
Il se trouva dans une petite chambre toute pleine de lune
Blanche, lambrissée, froide et muette comme une tombe,
— Et maintenant dites-moi où est Madeline, dit-il,
O dites-moi, Angèle, par le saint métier
Que nul ne peut voir, sauf les initiées du fraternel secret,
Quand par elles la laine de sainte Agnès est tissée pieusement.


XIV

Sainte Agnès ! ah ! c’est la veille de la Sainte-Agnès,
Et cependant les hommes restent meurtriers même en ces jours sacrés,
Il faudrait pouvoir retenir l’eau dans le tamis des sorcières
Et être le tout-puissant seigneur des Elfes et des Fées,
Pour t’aventurer ainsi ! Cela me remplit de stupeur
De te voir, Porphyro, la veille de la Sainte-Agnès.
Dieu m’aide ! ma dame jolie fait la magicienne,
Ce soir — que les bons anges la déçoivent !
Mais laisse-moi rire en ce moment — j’ai moult temps de pleurer.


XV

Faiblement elle rit sous la lune alanguie,
Pendant que Porphyro regarde fixement,
Comme l’enfant perplexe regarde une vieille grand’mère
Qui tient fermé le beau livre des merveilleuses énigmes,
Tandis que ses besicles sur le nez elle siège au recoin de l’âtre,
Mais ses yeux se mettent bientôt à briller, pendant qu’elle raconte,
Le projet de sa dame, et il peut à peine l’entendre
Sans larmes, à la pensée de ces froids maléfices,
Et de Madeleine assoupie au sein de légendes vieilles.


XVI

Une idée soudaine lui vint comme une rose épanouie,
Empourprant tout son front, et dans son cœur endolori
Fit un rouge tumulte, alors il proposa
Un stratagème à la vieille qui la fit sursauter :
« Tu es un homme impie et cruel :
— La jolie dame, laisse-la prier, sommeiller et rêver
Seule avec les bons anges, bien loin
Des mauvais hommes de ta sorte. Va — va — je ne te crois plus,
Celui que tu me semblais être.


XVII

« Je ne lui ferai pas de mal, par les saints je le jure »,
S’écria Porphyro : « O puissé-je ne plus trouver grâce,
Quand ma faible voix murmurera sa prière dernière,
Si je déplace une de ses douces boucles,
Si je regarde avec une passion brutale son visage,
Bonne Angèle, croyez-moi, par ces larmes,
Ou bien je vais dans l’espace d’un moment
Éveiller, d’un horrible cri, les oreilles de mes ennemis,
Et les défier, eussent-ils plus de crocs que des loups et des ours. »


XVIII

— Ah ! pourquoi veux-tu effrayer une âme faible,
Pauvre, dolente, frappée de paralysie, proche du cimetière,
Dont le glas peut sonner avant minuit ;
Dont les prières pour toi, chaque matin et soir,
N’ont jamais été oubliées. — Gémissant ainsi elle inspire
De plus douces paroles au brûlant Porphyro,
Si malheureux, si profondément affligé,
Qu’Angèle promet qu’elle fera
Tout ce qu’il désire, qu’il en advienne bien ou mal pour elle.


XIX

Et elle lui promet de l’amener, en profond secret,
A la chambre même de Madeline, et de l’y cacher
Dans un cabinet si privé
Qu’il pût voir sa beauté sans être espionné
Et gagner peut-être cette nuit une fiancée incomparable
Pendant que les fées en légion dansent sur la courtepointe
Et qu’un pâle enchantement tient ses paupières closes.
Jamais en une nuit pareille ne se rencontrèrent des amants
Depuis que Merlin paya à son démon toute la monstrueuse dette.


XX

« Ce sera comme tu le désires, dit la vieille,
Des mets délicats, des friandises seront réunis là
Vivement pour cette fête de nuit
Tu verras son propre luth près du métier à broder.
Nul temps à perdre, car je suis lente et faible,
Osant à peine confier cette mission à ma tête étourdie.
Attends ici, mon enfant, avec patience, agenouille-toi en prière
Pendant ce temps — ah ! il faudra bien que tu épouses la dame,
Ou puissé-je ne jamais quitter ma tombe d’entre les morts.


XXI

Ce disant, elle s’en alla en clopinant, tremblante de hâte et de peur,
Les minutes interminables de l’amant s’écoulent avec lenteur.
La bonne dame revient, et lui murmure à l’oreille
De la suivre, ses yeux de vieille rendus hagards
Par la crainte devoir luire des yeux dans les ténèbres.
Par de sombres galeries, ils passent saufs, et atteignent enfin
La chambre de la demoiselle, soyeuse, silencieuse et chaste de fièvre.
Et Porphyro s’y blottit, tout joyeux.
Son pauvre guide s’éloigne avec hâte, le cerveau frissonnant.


XXII

La main hésitante sur la rampe,
La vieille Angèle cherchait des pieds les marches
Quand Madeline, vierge charmée de sainte Agnès,
Surgit comme un esprit annonciateur
A la lumière d’un flambeau d’argent. Avec un soin pieux
Elle revient, et conduit la vieille commère
Jusqu’à un palier natté et sûr.
Maintenant prépare, jeune Porphyro, tes regards pour cette couche.
Elle vient, elle revient, telle une colombe effrayée qui s’enfuit.


XXIII

Le flambeau s’éteint comme elle rentre avec hâte
Sa légère fumée meurt dans le pâle clair de lune
Elle clôt la porte, elle palpite, sœur
Des esprits de l’air, et des visions éperdues.
Qu’aucune syllabe ne s’exhale, ou malheur à elle :
Mais à son cœur, son cœur parlait profusément
Endolorissant de son éloquence son flanc embaumé
Tel un rossignol privé de voix enfle
Son gosier en vain, et meurt dans un vallon étouffé par son cœur !


XXIV

Une haute fenêtre dressait là ses trois arceaux
Toute enguirlandée de sculptures,
De fruits, de fleurs et de gerbes de renouée
Et losangée de vitres aux bizarres dessins,
Aux nuances, aux taches splendides innombrables
Comme les ailes d’une phalène tigrée de pourpre sombre
Et au centre parmi cent emblèmes héraldiques
Les saints crépusculaires, le blason pénombreux.
Un bouclier armorié rougissait du sang de reines et de rois.


XXV

Sur la croisée brillait en plein la lune d’hiver,
Jetant de chaudes gueules sur le sein de Madeline
Comme elle s’agenouillait pour demander au ciel grâce et bénédiction.
Une rose lueur tombait sur ses mains unies en prière
Et sur sa croix d’argent, une douceur d’améthyste,
Et sur ses cheveux une auréole comme aux saintes :
Elle semblait un ange resplendissant, nouvellement paré
Auquel seules manquent des ailes pour le ciel : Porphyro se sentit défaillir,
Elle était agenouillée, si pure, si dégagée de souillures mortelles.


XXVI

Mais le cœur de Porphyro renaît ; ses prières du soir dites,
De toutes ses perles tressées elle délivre ses cheveux,
Détache un à un ses bijoux, tièdes de sa chair,
Délace son corsage parfumé ; peu à peu
Ses riches vêtements glissent en bruissant jusqu’aux genoux :
La voilant à demi telle une sirène dans les algues,
Pensive, un instant elle rêve tout éveillée, et imagine
Qu’elle voit, la belle sainte Agnès sur son lit
Mais n’ose pas se retourner ou le charme va s’envoler.


XXVII

Bientôt tremblante de la douceur frileuse du nid
Comme en une sorte d’évanouissement conscient, elle repose, perplexe,
Jusqu’à ce que les chauds pavots du sommeil accablent
Ses membres épuisés et son âme emportée de fatigue :
Envolée comme une pensée jusqu’au jour prochain
Délicieusement abrité dans ce port contre les joies et les douleurs,
Close comme un missel où prient des païens basanés,
Défendus autant contre le soleil que la pluie
Comme si une rose se refermait, et bouton redevenait.


XXVIII

Entré furtivement dans ce paradis et tout extasié
Porphyro regarde longuement les vêtements vides de Madeline,
Écoute son souffle pour voir s’il ne devait pas
Se transformer dans la tendre et profonde respiration du sommeil.
Il respire alors lui-même : et du réduit il se glisse
Aussi silencieusement qu’un homme terrifié dans une vaste solitude
Et sur le tapis sourd en silence il se glisse
Et à travers les rideaux regarde : oh ! comme profondément elle dort !


XXIX

Alors près du lit où la lune déclinante
Fait un terne crépuscule d’argent, doucement il pose
Une table et encore anxieux y jette
Une étoffe tissée de pourpre, d’or, et de jais.
O qui lui donnerait quelqu’endormeuse amulette de Morphée !
Le bruyant et joyeux clairon de ce minuit festoyant,
Les timbales, et les lointaines clarinettes
Vont effrayer son oreille, bien que les sons aillent en se mourant ;
La porte de l’entrée se ferme de nouveau : tout bruit cesse.


XXX

Et elle dormait toujours, d’un sommeil aux paupières azurées
Dans le lin blanc, et doux et fleurant la lavande
Pendant que de sa cachette il rapporte un monceau
De pommes candies, de coings, de prunes, et de melons
Avec des gelées plus douces que la crème caillée
Et de radieux sirops au parfum de cannelle,
Du miel et des dattes apportés par des galions,
De Fez, et des friandises épicées venant toutes
De la soyeuse Samarcande ou du Liban riche en cèdres.


XXXI

Et toutes ces délices il les entasse d’une main ardente
Sur des plats d’or, et dans des corbeilles brillantes
D’argent tressé, elles s’élèvent somptueuses
Dans la retraite calme de la nuit,
Emplissant la chambre fraîche de parfums légers.
Et maintenant mon amour, mon clair chérubin, éveille-toi,
Toi, tu es mon Ciel et moi ton ermite.
Ouvre tes yeux de grâce, pour la douce sainte Agnès
Ou près de toi, je vais m’assoupir tant mon âme est chargée de souffrance.


XXXII

Murmurant ainsi, il glisse son bras chaud et fébrile
Sous les coussins. Le rêve de Madeline était abrité
Par la nuit des rideaux : c’était un philtre nocturne
Plus difficile à rompre qu’un torrent gelé.
Les étincelants plateaux reluisent sous la lune,
Les larges franges dorées traînent sur les tapis,
Jamais, jamais, lui semblait-il, il ne pourrait libérer
D’un aussi magique emprisonnement les yeux de sa dame.
Et ainsi rêva-t-il longtemps, emprisonné dans le réseau que tissait sa fantaisie.


XXXIII

Mais enfin, il sortit de sa torpeur, et saisit le luth creux
Et fiévreusement sur la tendre chanterelle
Il joue une ancienne chanson, depuis longtemps oubliée,
Appelée en Provence : la Belle Dame sans Mercy.
Et près de son oreille il joue la mélodie,
Qui la trouble, et doucement elle gémit.
Il cesse, elle soupire plus fort et soudain
Ses yeux bleus agrandis d’effroi brillent largement ouverts.
Il tombe à genoux pâle comme la lisse pierre sculptée.


XXXIV

Ses yeux étaient ouverts, mais elle gardait encore
Bien que tout éveillée la vision de ses songes,
Douloureux changement ! qui chassait ainsi
Les délices profondes et pures de son rêve.
La charmante Madeline commence à pleurer
En balbutiant des mots dénués de sens avec tant de soupirs
Et cependant son regard resta fixé sur Porphyro ;
À genoux, mains jointes et les yeux pitoyables
Il retient ses paroles et ses gestes tant elle avait l’air d’une qui rêve.


XXXV

Ah ! Porphyro ! dit-elle, il n’y a qu’un instant
Ta voix résonnait délicieusement à mon oreille
Faisant une tremblante harmonie de chacun de tes serments
Tes tristes yeux étaient vivants, pleins de douceur et clairs !
Quel changement t’advint ? comme tu es pâle, glacial et morne.
Je suis un pèlerin affamé et sauvé par miracle.
L’ayant trouvé, je ne saurai rien dérober de ton nid
Si ce n’est toi-même, ô douceur ! ne veux-tu pas te confier.
Belle Madeline, à des mains fidèles et qui ignorent la violence ?


XXXIX

Écoute ! cette tempête enchantée nous vient du pays féerique !
Elle semble folle de haine, elle n’est que bienfaisante ;
Lève-toi — lève-toi—le matin est proche.
Les buveurs gonflés de vin ne prêteront nulle attention.
Viens, mon amour ! que nous partions avec une hâte heureuse,
Il n’y a point d’oreilles pour entendre, point d’yeux pour voir ;
Ils sont tous noyés dans les vins Rhénois et les boissons assoupissantes.
Éveille-toi ! lève-toi ! mon amour, et sois sans crainte,
Car vers le sud au delà des Landes, ta demeure t’attend !


XL

Elle se hâte à ces mots, assaillie par mille terreurs,
Car il y avait des dragons dormants autour d’elle
Ou peut-être aux aguets, les yeux étincelants, les lances en avant.
En bas des grands escaliers ils trouvent un chemin enténébré.
Dans toute la maison, nul bruit humain ne s’entend.
Au bout d’une chaîne une lampe se balance devant chaque porte.
Les tapisseries riches de cavaliers, de faucons et de meutes
Tremblent assiégées par les hurlements du vent.
Et les longs tapis se soulèvent sur les parquets venteux...


XLI

Ils glissent, tels des fantômes, dans le vaste hall,
Tels des fantômes, sous le porche de fer ils se glissent.
 Là où le portier gît étendu plein de malaise,
Près d’un profond pichet vidé,
Le vigilant chien de garde se redresse, le cuir hérissé,
Mais son œil sagace a reconnu une habitante.
Un par un, les verrous avec facilité cèdent,
Les chaînes tombent silencieuses sur les pierres usagées.
Les clés tournent, et la porte grince sur ses charnières.


XLII

Et ils sont partis — oui, il y a bien longtemps
Que ces amants s’enfuirent dans la tempête.
Cette nuit-là, le baron rêva de malheurs sans nombre
Et ses hôtes, les guerriers, torturés par des ombres et des formes
De sorciers, de démons, de grandes larves de cimetières
Se débattirent dans des cauchemars. Angèle, la vieille,
Mourut tordue par une attaque, sa maigre face déformée.
Le diseur de chapelets, après son millième Ave
Pour toujours oublié s’endormit dans ses cendres glacées.