Le Devisement du monde - Epistre
gneur de sainct Germain le Vieil, Viconte de
sainct Silvain, Notaire & Secretaire
du Roy F.G.L. S.
Encores n’ay je pas mis en oubly la promesse que Vous feis de la traduction presente, lors que si avant entrasmes en propos, sur les choses admirables du pays de Tartarie, mesmement qu’il vous sembloit incroyable, ce que Munster descrivant en sa cosmographie la province de Mangi, disoit qu’en la ville de Quinsai, entre autres singularitez y avoit douze mil pontz de pierre si hault eslevez que soubz iceulx passoient facilement grans navires leurs mastz dressez a voilles tendues & desployées. A quoy vous feis respondre qu’il n’en parloit que soubz l’asseurance de Marc Paule Venetien, qui ainsi long temps auparavant l’avoit descript, pour l’avoir veu, & demouré sur le lieu plusieurs années estant bien receu & favorisé du grand Cham Empereur des Tartares, soubz laquelle faveur continuee par dixsept ans entiers, il avoit eu le moien de recongnoistre grande partie des regions & provinces orientales, ensemble les meurs & coustumes des habitans, natures & proprietéz des bestes, qualité & condition de la terre, & autres choses memorables que luy mesmes asseuroit avoir curieusement recherchees & descouvertes pour nous en faire participans. Ce qui vous causa une affection bien grande (encores que la langue Latine vous soit assez congneue) de veoir reduict en nostre vulgaire François ce qu’en avoit descrit icelluy M. Paule, affin que par sa lecture vostre esperit desireux, & affectionné en la congnoissance de telles choses fust aucunement rassasié, comme aussi par raison la vraye source donne plus de contentement que les ruisseaux qui en derivent : & de faict vous tournant vers moy, donnastes assez a congnoistre le desir qu’aviez de m’en faire entreprendre la charge. Laquelle je receuz de vous aussi affectueusement, comme j’aurois bien le vouloir en plusgrande chose m’employer : & toutesfois premier que vous en faire si promptement la promesse, je devois esprouver mes forces, & considerer que nostre langue Françoise est pour le jourdhuy si superbement illustrée & enrichie par tant de nobles esperitz, que le mien foible & imbecille n’y pourroit non seulement attaindre, mais en approcher : encores craindrois beaucoup par ceste peu advisee entreprise leur avoir osté l’occasion & moien d’y mettre la main, & d’en encourir blasme, n’estoit que le bon vouloir que j’ay de faire chose qui vous soit agreable me faict croyre que facilement ilz excuseront & mon insuffisance, & mes affaires qui n’ont permis d’y pouvoir vacquer si exactament & avec telle diligence que l’œuvre le requiert. J’auray en oultre a respondre a la censure de plusieurs nouveaulx esperitz curieux de termes innovez ou empruntez des langues estrangeres, pour rendre la nostre plus fertile & copieuse, qui me taxeront d’avoir usé de langaige trop vulgaire & trivial : mesmes de n’avoir observé l’orthographe des modernes. Ce que de propos deliberé j’ay voulu faire : me voulant plustost accommoder a la commune usance de parler & escrire, pour a tous indefferemment satisfaire : qu’a telles nouvelles traditions & curieuses ceremonies qui ne peuvent donner contentement sinon a ceulx a qui elles plaisent. Non que je vueille blasmer leur invention, que plustost je l’estime digne de louange immortelle, comme chose qui redonde grandement a la decoration de la langue Françoise. Or en advienne ce qui pourra advenir : car ce me sera assez, si ce peu de mon labeur vous est agreable, & me sert en vostre endroict pour acquict de ma foy & promesse. De Paris ce xviii. jour d’Aoust 1556.