Du Cran !/Le Fils de son père

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Traduction par Louis Fabulet.
Mercure de France, 1925 (pp. 233-276).


LE FILS DE SON PÈRE


I


« C’est un nom bizarre, concéda Mrs. Strickland, et personne de notre famille ne l’a jamais porté ; mais, vous comprenez, c’est le premier homme pour nous. »

De sorte qu’on lui donna le nom d’Adam, et pour cet ici-bas qui l’entourait ce fut le premier des hommes — un enfant mâle tout seul. Le Ciel ne lui envoya pas d’Ève pour compagne, mais toute la terre, à cheval comme à pied, fut à ses genoux. Dès qu’il fut en âge de paraître en public il tint un lever, et les soixante policemen de Strickland, aux soixante sabres cliquetants, mirent le front dans la poussière devant lui. Ses doigts s’étant refermés un peu sur la garde de sabre d’Imam Din, tous se relevèrent et rugirent au point qu’Adam rugit de même, et dut être retiré.

« Mais ce n’était pas un cri de peur, dit plus tard Imam Din, en causant avec son camarade dans les rangs de la Police. Il était en colère — et si jeune ! Frères, il fera un très puissant officier de Police.

— La Memsahib le nourrit-elle ? demanda une nouvelle recrue, l’odeur de la teinture pas encore partie de son uniforme de cotonnade jaune.

— Ho ! dit d’un air méprisant un Naïk de l’intérieur ; il n’y a pas plus de dix jours qu’on sait que c’est ma femme qui le nourrit. »

Il frisa sa moustache avec autant de hauteur qu’un Inspecteur se le put jamais permettre, car il savait que le mari de la nourrice du fils du Surintendant de Police de District était un homme considérable.

« Je suis content, dit Imam Din, en desserrant son ceinturon. Ceux qui boivent notre sang deviennent de notre propre sang, et je me suis aperçu, dans ces dernières années, que les fils de Sahibs une fois nés ici y reviennent quand ils sont allés à Belait (Europe).

— Et que font-ils à Belait ? demanda la recrue respectueusement.

— Ils acquièrent de l’instruction, ce qui n’est pas ton cas, repartit le Naïk. De plus ils boivent assez de belaitee-panee (eau de seltz) pour leur donner cette agitation du diable qui leur dure toute la vie. D’où nous autres de Hind tirons de l’ennui.

— Le père de mon oncle, dit Imam Din lentement, avec importance, était Ressaldar du Long Coat Horse[1], et l’Impératrice l’appela en Europe l’année qu’elle accomplit ses cinquante ans de règne. Il disait (et il y avait aussi d’autres témoins) que ces Sahibs là-bas ne boivent que de l’eau ordinaire tout comme nous faisons ; et que le belaitee-panee ne coule pas dans toutes leurs rivières.

— Il disait qu’il y avait un Shish Mahal — un palais de verre — d’un demi-mille de long, et que le train à rails courait sous les routes ; et qu’il y avait des bateaux plus gros qu’un village. C’est un grand vantard. »

Le Naïk parlait dédaigneusement. Il n’avait pas d’oncles bien nés.

« C’est au moins un homme de bonne naissance », dit Imam Din.

Et le Naïk garda le silence.

« Ho ! Ho ! (Imam Din étendit la main vers sa pipe, en riant tout bas au point que ses flancs gras tremblèrent derechef. La nourrice de Strickland Sahib était la femme d’un jardinier du district de Ferozepur. J’étais un jeune homme alors. Cet enfant de même sucera le lait ici et il aura double sagesse, et quand il sera officier de Police il sera très méchant pour les voleurs en cette partie du monde. Ho ! Ho ! »

Le majordome de Strickland Sahib a dit, poursuivit le Naïk, qu’on l’appellera Adam — et pas d’un nom anglais à-vous-fendre-la-mâchoire. Udaam. Le padre le nommera à leur église en temps voulu.

« Qui peut dire les idées des Sahibs ? Mais Strickland Sahib en sait plus sur la Foi que je n’ai jamais eu le temps d’en apprendre — prières, charmes, noms et histoires des Saints. Cependant ce n’est pas un Musulman, dit Imam Din pensivement.

— Pour la raison qu’il en sait tout autant sur tes dieux de l’Hindoustan ; aussi chevauche-t-il une rêne en chaque main. Rappelle-toi qu’il est demeuré soumis au Baba Atal, un faquir d’entre tes faquirs, durant dix jours ; grâce à quoi il arriva qu’un homme fut pendu pour l’assassinat d’une danseuse la nuit du grand tremblement de terre, répliqua le Naïk,

— Oui — c’est vrai. Et cependant, les Sahibs sont un jour si sages — et un autre si enfants. Mais il a bien nommé le petit ; Adam, Huzrut Adam. Ho ! Ho ! Père Adam devons-nous l’appeler.

— Et tous ceux qui assisteront l’enfant, dit le Naïk tranquillement, mais avec intention, arriveront à grand honneur. »

Adam prospéra, objet qu’il était de prières devant les dieux d’au moins trois croyances, en un jardin presque aussi beau qu’Éden. Il y avait de gigantesques bouquets de bambous qui ne cessaient de bavarder, et d’énormes bananiers, arbres sur la peau douce et pelliculaire desquels il pouvait gratter avec ses ongles, des dômes verts de manguiers aussi vastes que le dôme de Saint-Paul, pleins de perroquets aussi gros que des casoars et d’écureuils gris de la taille des renards. Au bout du jardin se dressait une haie de flamboyants poinsetties plus hauts que tout au monde, parce que, en sa qualité d’œil d’enfant, celui d’Adam ne pouvait atteindre à la cime des manguiers. Leur feuillage allait se perdre contre le ciel bleu, mais les poinsetties rouges, il pouvait bien les voir. Une bonne qui parlait continuellement de serpents et le tirait loin de l’ouverture d’un puits desséché des plus fascinants, et une mère qui croyait que le soleil faisait du mal aux petites têtes, étaient les seuls revers à pareil enchantement. Mais au sur et à mesure que ses jambes poussaient sous lui, il s’aperçut qu’en escaladant un énorme rempart — trois pieds de mur de torchis décrépit au fond du jardin — il pouvait pénétrer dans un royaume tout-fait où chacun était son esclave. Imam Din lui montra le chemin un soir, et les hommes de la Police Montée, en train de préparer leur souper, le reçurent avec ravissement, et lui donnèrent de fort indigeste, mais tout à fait délicieux, pain d’épices.

Là il s’assit ou se traîna à quatre pattes dans le manger des chevaux où la police était en double ligne au piquet, et il leur donna des noms, hommes et bêtes ensemble, suivant ses idées et connaissances, comme son Premier Père avait fait avant lui. En ce temps-là tout avait un nom, depuis les mangeoires d’argile jusqu’aux entraves, car les choses étaient des gens pour Adam tout comme les gens sont des choses pour les humains en leur seconde enfance. À travers toutes les causeries — une main entortillée dans la barbe d’Imam Din, et l’autre posée sur sa boucle de ceinturon polie — il y avait deux autres gens qui allaient et venaient dans la conversation — la Mort et la Maladie — des gens plus grands qu’Imam Din et plus forts que les chevaux entravés. Il y avait Mata, la petite vérole, une femme ayant des attaches avec les cochons ; et Héza, le choléra, un homme noir, d’après Adam ; et Booka, la faim ; et Kismet, qui réglait toutes questions, depuis l’étouffement malencontreux d’une mangouste chérie dans le tuyau d’égout de la cuisine jusqu’à l’absence d’un jeune Policeman qui une fois manqua une parade et ne revint jamais. Tout cela était fort merveilleux pour Adam, mais sans valoir la peine qu’on y pensât beaucoup ; car l’esprit d’un enfant est limité par ses yeux tout comme la vue de la route pour un cheval est limitée par ses œillères. Entre lui et tous ces vagabonds aussi nébuleux que répréhensibles se tenait un cercle de visages bienveillants et de bras vigoureux, et Mata ni Héza jamais ne toucheraient à Adam, le premier des hommes. Kismet pourrait le faire, parce que — et c’était un mystère que nul regard dans son miroir n’éclaircirait — Kismet était écrit, comme les ordres de la Police pour la journée, dans ou sur la tête d’Adam. Imam Din ne pouvait pas expliquer comment ce pouvait être, et ce fut de ce gras et gris Mahométan qu’Adam apprit jusqu’à la moindre inflexion le Khuda jhanta (Dieu sait !) qui règle tout dans l’esprit de l’Asie.

Au delà du fait que « Khuda » (Dieu) était un bien brave homme et avait des lions, la théologie d’Adam n’allait pas loin. Mrs. Strickland essaya de lui apprendre un petit nombre de faits, mais il se révolta à l’histoire de la Genèse comme pas vraie. Une tortue, dit-il, soutenait le monde, et on n’avait jamais raconté la moitié des histoires de Huzrut Nu (Père Noé). Si maman voulait les entendre elle n’avait qu’à demander à Imam Din.

« C’est affreux, dit Mrs Strickland, presque en pleurant, de penser qu’il va grandir comme un petit mécréant. »

Mrs. Strickland, née et élevée en Angleterre, ne comprenait pas bien les choses de l’Orient.

« Laissez-le tranquille, dit Strickland. Il perdra tout cela en grandissant, ou cela ne lui reviendra qu’en rêves.

— Êtes-vous sûr ? dit sa femme.

— Tout à fait sûr. On m’a envoyé au pays à sept ans, et on m’en a débarrassé à coups de serviette mouillée à Harrow. »

Mrs. Strickland frissonna, car elle avait tâché jusque-là de ne pas penser à la séparation qui suit la maternité dans l’Inde, et y rend la vie, malgré tout ce qu’on écrit de contraire, pas tout à fait la chose la plus enviable du monde. Adam s’éloigna en trottant pour entendre encore parler de miracles, et sa bonne dut l’ennuyer passé la mesure, car elle revint en pleurs, disant qu’Adam courait le danger d’être dévoré tout vivant par des chevaux sauvages.

Pour dire la vérité, il s’était débarrassé de Juma en disparaissant entre deux chevaux au piquet, et en se couchant sous leurs ventres. Que ce fussent de vieux amis personnels à lui, Juma ne comprenait guère cela, pas plus que Strickland. Adam était installé à l’aise quand son père arriva, hors d’haleine et pâle, tandis que les étalons couchaient les oreilles et poussaient de longs cris aigus.

« Si vous venez ici, dit Adam, ils vont vous donner des coups de pied. Dites à Juma que j’ai mangé mon riz, et que je veux être seul.

— Sors de là tout de suite », dit Strickland.

Car les chevaux commençaient à frapper du pied.

« Pour quoi faire obéir à l’ordre de Juma ? Elle a peur des chevaux.

— Ce n’est pas l’ordre de Juma. C’est le mien. Obéis !

— Ho ! fit Adam. Juma ne m’a pas dit cela. »

Et il sortit en se traînant à quatre pattes parmi les sabots ferrés. Mrs. Strickland pleurait à chaudes larmes de peur et d’émotion, et comme un sacrifice aux dieux du foyer, il fallait qu’Adam reçût le fouet. Il dit en parfaite justice :

« Il n’y avait pas d’ordre que je ne m’assois pas avec les chevaux, et ce sont mes chevaux à moi. Pourquoi tout ce tamasha (tant d’histoires) ? »

Le visage de Strickland lui montra que la fessée arrivait, et l’enfant pâlit. En mère qu’elle était Mrs. Strickland quitta la pièce, mais Juma, la nourrice, resta pour voir.

« Faut-il que je reçoive le fouet ici ? dit-il d’une voix entrecoupée.

— Naturellement.

— Devant cette femme ? Père, je suis un homme, je n’ai pas peur. C’est mon izzat — mon honneur. »

Strickland se contenta de rire — (encore aujourd’hui je ne peux m’imaginer ce qui le prit), et donna à Adam le petit pan-pan avec une houssine, fessée suffisante pour son âge.

Quand tout fut fini, Adam dit tranquillement :

« Je suis petit et vous êtes grand. Si j’étais resté dans mon monde de chevaux je n’aurais pas été fouetté. Vous avez peur, vous, d’y aller. »

Le plus pur hasard me conduisit chez Strickland cet après-midi-là. J’étais à mi-chemin de l’avenue quand Adam me croisa sans me reconnaître, courant à toutes jambes. J’aperçus son visage sous son grand chapeau, et c’était le visage de son père tel que je l’avais vu un matin dès l’aube penché sur un lépreux[2]. Je saisis l’enfant par l’épaule.

« Laissez-moi aller ! cria-t-il à tue-tête, quoique lui et moi fussions les meilleurs des amis, en règle générale. Laissez-moi aller !

— Où cela, Père Adam ? »

Il frémissait comme un poulain au licou.

« Au puits. J’ai été battu. J’ai été battu devant une femme. Laissez-moi aller ! »

Il essaya de me mordre la main.

« En voilà une affaire ! dis-je. Les hommes sont nés pour recevoir des coups.

Tu n’as jamais été battu, toi, dit-il sauvagement (nous causions en indigène).

— Oui ; je l’ai été ; un nombre incalculable de fois.

— Devant des femmes ?

— Ma mère et mon ayah ont vu. Par des femmes, en outre, je dois le dire. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Qu’est-ce que vous avez fait ? »

Il regarda par-dessus mon épaule le long de la longue avenue.

« C’est il y a longtemps, et j’ai oublié. J’étais plus âgé que tu n’es, mais j’ai oublié tout de même, et aujourd’hui ce n’est plus qu’un sujet de plaisanterie. »

Adam poussa un gros soupir et fondit en pleurs amers dans mes bras. Puis il leva la tête, et ses yeux étaient les yeux de Strickland lorsque Strickland donnait des ordres.

« Ho ! Imam Din ! »

La grosse ordonnance sembla jaillir de terre à nos pieds, les buissons tout bruissants encore, déjà là, au garde à vous.

— As-tu jamais été battu, toi ? demanda Adam.

— Assurément. Par mon père alors que j’avais trente ans. Il me battit avec un timon de charrue devant toutes les femmes du village.

— Pourquoi ?

— Parce que j’étais revenu au village en permission du service du Gouvernement, et avais dit aux aînés du village qu’ils n’avaient pas vu le monde. C’est pourquoi il me battit pour montrer qu’on a beau voir le monde, on reste toujours père et fils.

— Et toi ?

— Je supportai la correction. C’était mon père.

— Bien », dit Adam.

Et il retourna sur ses pas sans un mot de plus.

Imam Din le suivit des yeux.

« Un éléphant n’enfante qu’une fois en une vie, mais il enfante des éléphants. Toutefois, je suis content de ne pas être père de porteurs de défense, dit-il.

— Qu’est-ce que c’est que tout cela ? demandai-je.

— Son père l’a battu avec un fouet pas plus gros qu’un roseau. Mais l’enfant n’aurait pas pu faire ce qu’il voulait faire sans sauter à travers moi. Et je pèse pas mal de livres. Regardez ! »

Imam Din recula dans les buissons, et l’herbe foulée montrait qu’il était resté couché le corps enroulé autour de l’ouverture du puits tari.

« Quand on parla de correction, je savais que celui qui s’asseyait au milieu de chevaux comme les nôtres n’était pas quelqu’un à baiser la main de son père. Il aurait pu se détruire. Aussi je me suis couché à cet endroit. »

Nous restâmes là, à regarder en silence la margelle du puits.

Adam s’en vint le long du sentier du jardin vers nous.

« J’ai parlé à mon père, dit-il simplement. Imam Din, tu diras à ton Naïk que sa femme est renvoyée de mon service.

Huzour ! (Votre Hautesse !) dit Imam Din, en se courbant jusqu’à terre.

— Ce n’est pas sa faute.

— Protecteur du pauvre !

— Et aujourd’hui.

Khodawund ! (Fils du Ciel !)

— C’est un ordre. Va ! »

Encore le salut, et Imam Din se retira avec cette assiette du dos qu’il avait lorsqu’il venait de prendre un ordre de Strickland. Je pensai qu’il serait bon de m’en aller aussi, mais Strickland me fit signe de la verandah. Lorsque j’arrivai il était parfaitement pâle, et se balançait dans son rocking-chair.

« Savez-vous qu’il allait se jeter la tête la première dans le puits — parce que je viens de lui donner le fouet ? dit-il avec lassitude.

— J’aurais dû le savoir, répliquai-je. Il vient de renvoyer sa bonne, de sa propre autorité, je suppose ?

— Il m’a dit tout à l’heure qu’il n’en voulait plus pour bonne. Je n’ai pas pensé un instant que ce fût sérieux. J’imagine qu’il faudra qu’elle parte. »

Or Strickland, l’officier de Police, était du nord au sud et de l’est à l’ouest du Punjab redouté des assassins, des voleurs de chevaux et des voleurs de bétail.

Adam revint et fit halte à l’extérieur de la verandah.

« J’ai renvoyé Juma parce qu’elle a vu ce qui est arrivé. Jusqu’à ce qu’elle soit partie, je ne rentre pas dans la maison, dit-il.

— Mais renvoyer ta nourrice ! dit Strickland, d’un ton de reproche,

— Ce n’est pas moi qui la renvoie. C’est toi qui en es cause. (Et le petit index fut braqué sur Strickland.) Je ne lui obéirai pas. Je ne mangerai pas de sa main. Je ne coucherai pas avec elle. Renvoie-la ! »

Strickland s’avança et souleva l’enfant, qu’il fît passer dans la verandah.

« Cette comédie a trop duré, dit-il. Viens maintenant et sois sage.

— Je suis petit et vous êtes grand, dit Adam entre ses dents serrées. Vous pouvez me battre devant cet homme et me couper en morceaux. Mais je ne veux plus de Juma pour mon ayah. Elle m’a vu battre. Je ne mangerai pas tant qu’elle ne sera pas partie. Je le jure par — par la tête de mon père. »

Strickland l’envoya à l’intérieur auprès de sa mère, et nous pûmes entendre des bruits de pleurs et la voix d’Adam ne disant rien d’autre que : « Renvoyez Juma ! » Bientôt Juma entra et pleura aussi, et Adam répéta : « Ce n’est pas ta faute, mais va-t’en. »

Et pour finir Juma partit avec toutes ses frusques, et Adam fit ce qu’il put pour enfiler tout seul ses petits vêtements jusqu’à l’arrivée de la nouvelle ayah. Son adresse de bienvenue fut plutôt stupéfiante. En quelques mots, la voici : a Si je fais mal, envoyez-moi à mon père. Si vous me frappez, j’essaierai de vous tuer. Je ne veux pas que mon ayah joue avec moi. Allez manger votre riz ! »

Des ce moment Adam abjura la société des ayahs et des petits garçons indigènes autant que le peut un petit garçon, pour s’en tenir à Imam Din et à ses amis de la Police. Le Naïk, mari de Juma, n’avait pas fait peu de fond sur sa position, et quand la faveur d’Adam fut retirée à sa femme il pensa que le mieux était de solliciter un changement de poste. Il y avait trop de camarades soucieux de rapporter ses négligences à Strickland.

Vis-à-vis de son père Adam garda une stricte neutralité. Il n’y avait pas ombre de bouderie là dedans, car le caractère de l’enfant était clair comme une cloche. Mais la déférence et la politesse fatiguaient Strickland.

Si les Policemen avaient chéri Adam avant l’affaire du puits, ils lui vouaient maintenant un véritable culte.

« Il sait ce que c’est que l’honneur, dit Imam Din. Il s’est prouvé lui-même sur un point à cet égard. Il a mené à bonne fin un ordre dans la maison de son père tout comme un enfant du Sang l’eût pu faire. Donc ce n’est plus tout à fait un enfant. Ouah ! C’est un petit de tigre. »

Lorsque Adam fit sa petite inspection officieuse des lignes la fois suivante, Imam Din, et en conséquence tous les autres, se tinrent droits sur les pieds, les mains au côté, au lieu de crier d’où ils étaient : « Salaam, Babajee », et autres irrespectueuses choses.

Mais Strickland s’étant consulté avec sa femme, et celle-ci avec le carnet de chèques et leur maigre compte de banque, il fut décidé qu’Adam devait aller « au pays » chez ses tantes. Or, l’Angleterre n’est pas le « pays » pour un enfant qui a été élevé dans l’Inde, et elle ne devient jamais le « pays » à moins qu’il n’y passe toute sa jeunesse. Leur carnet de banque leur montra que s’ils économisaient tout l’été en allant dans une station de montagne à bon marché au lieu de Simla (où habitaient les parents de Mrs. Strickland, et où Strickland pouvait se faire remarquer du Gouvernement) ils seraient en mesure d’envoyer Adam « au pays » le printemps suivant. Ce serait une dure privation, mais c’était chose possible.

Dalhousie fut choisie comme étant la meilleur marché des stations de montagne ; — Dalhousie et un petit cottage de cinq pièces sentant le moisi, perdu dans les rhododendrons.

Adam était allé à Simla trois ou quatre fois, et connaissait par leur nom la plupart des voituriers sur la route qui y conduit, mais ce nouvel endroit l’inquiéta. Il vint aux renseignements près de moi, les mains tout au fond des poches de ses culottes courtes, marchant pas à pas comme marchait son père.

« Il n’y en aura pas un de ma bhai-bund (confrérie) là-haut, dit-il d’un air désolé, et on prétend qu’il me faut rester couché tranquille dans un doolie (palanquin) pendant tout un jour et une nuit, porté comme un mouton. Je veux emmener à Dalhousie quelques-uns de mes hommes montés. »

Je lui racontai qu’il y avait un petit garçon, appelé Victor, à Dalhousie, qui avait un veau pour animal favori, et était autorisé à jouer avec sur les grand’routes. Après cela Adam n’eut de cesse que les malles ne fussent faites.

« D’abord, dit-il, je demanderai à ce Victor de me laisser jouer avec l’enfant de vache. S’il est muggra (de mauvaise mine), je dirai à mes Policemen de l’emmener.

— Mais c’est injuste, dit Strickland, et il n’y a pas d’ordres pour que la Police commette une injustice.

— Quand la solde du Gouvernement n’est pas suffisante, et qu’on favorise les hommes de basse caste, qu’est-ce qu’un honnête homme peut faire ? » répliqua Adam avec le ton et l’accent mêmes d’Imam Din.

Et les sourcils de Strickland se haussèrent.

« Tu causes trop avec la Police, mon fils, dit-il.

— Toujours. De tout, dit Adam promptement. Ils prétendent que quand je serai officier, j’en saurai autant que mon père.

— Dieu t’en préserve, mon petit !

— Ils disent, de plus, que vous êtes aussi habile que Shaitan (le Malin), pour savoir les choses.

— Ils le disent, vraiment ? »

Et Strickland parut content. Si sa solde était mince, il avait sa réputation, qui lui était chère.

« Ils disent encore — pas à moi, mais à un autre, quand ils mangent le riz derrière le mur — qu’au fond de vous-même vous vous estimez aussi sage que Suleiman (Salomon) qui a été mis dedans par Shaitan. »

Cette fois Strickland ne parut pas aussi content. Adam, en toute innocence, se lança dans une longue histoire touchant Suleiman-bin-Daoud, qui jadis, par vanité, mit aux prises ses esprits avec Shaitan, et comme Dieu n’était pas de son côté Shaitan envoya « un petit diable de basse caste », suivant l’expression d’Adam, qui le mit entièrement dedans et l’exposa à la honte devant « tous les autres Rois ».

« Dieu vivant ! » dit Strickland lorsque le conte fut fini, et il s’en alla, pendant qu’Adam m’entreprenait pour me faire rire aux histoires d’Imam Din. Je ne fus guère surpris qu’on l’appelât Huzrut Adam, car il paraissait, en sa grave enfance, aussi vieux que le temps, assis les jambes croisées, son petit casque bossué tout à l’arrière de la tête, l’index voyageant de haut en bas, à la façon indigène, et la sagesse des serpents sur ses lèvres inconscientes.

Ce mai-là, il monta à Dalhousie avec sa mère, et en ce temps le voyage aboutissait à cinquante ou soixante milles de grimpée en doolie ou palanquin le long d’une route serpentant à travers les Himalayas. Adam s’assit dans le doolie avec sa mère, et Strickland alla à cheval et s’attacha à moi, un doolie disponible suivant. La marche commença après notre descente du train à Pathankot, par une nuit chaude et humide au milieu des champs de riz et de pavots.


II


C’était tout du nouveau pour Adam, et il avait des opinions à émettre — par exemple à propos d’un poisson qui sauta dans une mare au bord de la route.

« Maintenant, je sais, nous cria-t-il, comment le Bon Dieu les met là ! D’abord Il les fabrique là-haut et puis Il les laisse tomber. Celui-là en était un nouveau. (Puis, levant la tête aux étoiles :) Oh, Dieu, refais-le, mais lentement, afin que moi, Adam, je puisse voir. »

Mais il n’arriva rien, et les porteurs de doolie allumèrent les torches de chiffons infectes et ruisselantes, et les yeux d’Adam brillèrent tout grands à la lumière dansante, et nous sentîmes la poussière sèche des plaines que nous quittions après onze mois de dur labeur.

À heures réglées les hommes cessaient leurs chants endormis et grognants, et s’asseyaient pour fumer. Entre les gargouillements de leurs pipes à eau on entendait les cris des bêtes de la nuit, et le vent souffler dans les replis de la montagne devant nous. Aux relais la voix d’Adam, le Premier des Hommes, s’élevait pour réveiller les dormeurs dans les huttes jusqu’à ce l’équipe fraîche de porteurs sortît de ses cadres la jambe traînante et le poney de relais avec eux.

Puis nous nous reformions et remettions en marche, et vers le temps où la lune se leva Adam était endormi, et nul bruit ne troublait la nuit, à part le grognement des hommes, le murmure enroué de quelque rivière à mille pieds plus bas dans la vallée, et le cri de la selle de Strickland. C’est ainsi que nous montâmes du dattier au déodar, jusqu’au moment où le vent de l’aube s’en vint tout frais des neiges à un tournant, et où nous le humâmes. J’entendis Strickland dire : « Ma femme, mon pardessus, s’il vous plaît », et Adam, d’un ton maussade : « Où est Dalhousie et l’enfant de vache ? » Puis je dormis jusqu’au moment où Strickland m’expulsant du chaud doolie à sept heures je mis le pied dans la splendeur d’un jour frais des montagnes, tandis que les plaines fumaient à vingt milles en arrière et quatre mille pieds au-dessous. Adam s’éveilla et nécessairement dut prendre place sur le devant de ma selle pour poser un million de questions et accueillir les singes par des clameurs et battre des mains quand les faisans rutilants de couleurs traversaient comme flèche notre route, et héler tous les bûcherons, bouviers et pèlerins en vue, jusqu’au moment où nous fîmes halte pour prendre notre petit déjeuner dans une auberge. Après quoi, en sa qualité d’enfant, il sortit pour jouer avec un convoi de conducteurs de bœuf arrêté au bord de la route, et il nous fallut le chasser de chez un bistro indigène, où il était en train de faire marché avec un indigène de sept ans au sujet d’un perroquet dans une cage de bambou.

Tout en gigotant sur mon pommeau, comme nous nous remettions en route, il dit :

« Il y avait quatre hommes behosh (inconscients) derrière la maison. Pourquoi les hommes deviennent-ils behosh d’avoir bu ?

— C’est la nature des eaux, répondis-je. (Et, parlant derrière moi :) Strick, qu’est-ce que ce cabaret fait là si près de la route ? C’est une tentation pour les serviteurs de chacun.

— Sais pas, dit une voix endormie dans le doolie. C’est le District de Kennedy. Il n’était pas là de mon temps à moi.

,

— C’est vrai, les eaux sentent mauvais, poursuivit Adam, Je les ai senties, mais je n’ai pas eu le perroquet même pour six annas. La femme de la maison m’a donné une offrande d’amour, que j’ai trouvée en jouant près de la verandah.

— Et en quoi consistait cette offrande, Père Adam ?

— Un anneau de nez pour mon ayah. Ohé ! Ohé ! Regardez ce chameau avec la muselière sur son nez à lui ! »

Une file de chameaux chargés s’en venait en croisant par le coin comme une flotte double un cap.

« Ho, Malik ! Pourquoi un chameau ne fait-il pas salaam comme un éléphant ? Son cou est assez long, cria Adam.

— L’Ange Jibrail a fait de lui un sot au commencement », dit le conducteur, tout en allant balancé au sommet de l’animal de tête.

Et le rire courut sur toute la ligne des hommes à barbe rouge.

« C’est vrai », dit Adam d’un ton solennel.

Et eux de rire de nouveau.

Enfin, tard dans l’après-midi, nous arrivâmes à Dalhousie, la plus charmante des stations de montagne, et nous nous séparâmes, Adam difficile à empêcher de se mettre aussitôt en quête de Victor et de l’ « enfant de vache ». Je les trouvai l’un et l’autre, en me donnant quelque peine, le lendemain matin. Les deux jeunes chenapans, qui avaient un veau attaché à une courte corde juste à un tournant brusque du Mail, feignaient que ce fût un éléphant de rajah devenu enragé et ils poussaient des cris de joie. Alors nous nous mîmes à causer, et Adam, avec l’idée d’écraser les rappels de Victor à moi répétés que lui et non « cet autre » était le possesseur du veau, dit :

« C’est vrai, » je n’ai pas d’enfant de vache ; mais on a fait un très grand dacoïty (vol) à mon père.

— Nous sommes arrivés hier ensemble. Il n’a pu rien se passer, repartis-je.

— C’est la jument de ma mère. On l’a dacoïtée à force de la battre, et maintenant elle est maigre comme ça. (Il mit ses mains à un pouce l’une de l’autre.) Mon père est à la maison du télégraphe en train d’envoyer des dépêches. Imam Din leur coupera toutes leurs têtes. Je voudrais votre trousse de selle pour servir de howdah à mon éléphant. Donnez-la-moi ! »

C’était passionnant, mais peu clair. Je me rendis au bureau du télégraphe, où je trouvai Strickland de fort méchante humeur au milieu d’un tas de formules télégraphiques. Un palefrenier borgne, échevelé, pleurnichait dans un coin par saccades. C’était un homme auquel Adam s’adressait invariablement par be-shakl, be-ukl, be-ank (laid, stupide, aveugle). À ce que je crus comprendre, Strickland avait envoyé le cheval de sa femme à Dalhousie par la route, une marche de quinze jours, sous la conduite du palefrenier. C’est la coutume dans l’Inde Supérieure. Au milieu des contreforts, près de Dhunnera ou Dhar, cheval et homme avaient été violemment attaqués la nuit par quatre individus qui avaient frappé le palefrenier (la preuve, sa jambe bandée du genou à la cheville), incidemment frappé le cheval, et dépouillé le palefrenier du seau et de la couverture, et de tout son argent — onze roupies, neuf annas. En dernier lieu ils l’avaient laissé pour mort sur le bord de la route, où les bûcherons l’avaient trouvé et soigné. Puis le palefrenier borgne hurlait d’angoisse à la pensée de ses meurtrissures.

« Ils m’ont demandé si j’étais le serviteur de Strickland Sahib, et moi, croyant que la Protection du Nom serait suffisante, j’ai dit la vérité. Alors ils m’ont cruellement battu.

— H’m ! fit Strickland. Je croyais qu’on ne dacoïtait pas sous forme de commerce sur la route de Dalhousie. Cela s’adresse à moi personnellement — pur badmashi (impudence). Fort bien. »

Pour rendre justice à une classe très laborieuse il faut dire que les voleurs de l’Inde Supérieure ont le sens le plus aiguisé de l’humour. Le plus grand compliment qu’ils puissent faire à un officier de Police est de le voler, et si, comme ils l’ont fait une fois, ils peuvent dépouiller un Inspecteur Général de Police Adjoint, à la veille de sa retraite, de tout sauf les vêtements qu’il a sur le dos leur joie est à son comble. Ils font adresser à la victime lettres de moquerie et télégrammes de condoléance ; car les voleurs sont de tous les hommes les plus forcés de marcher de pair avec le progrès.

Strickland était un homme peu prodigue de mots la où sa profession était en jeu. Je n’avais jamais encore vu un officier de Police volé, et je m’attendais à quelque agitation, mais Strickland garda le silence. Il prit la déposition du palefrenier, après quoi s’absorba un moment. Puis il envoya à Kennedy, du District de Pathankot, une lettre officielle et un billet non officiel. La réponse de Kennedy fut purement non officielle ; en voici la teneur : « Cela m’a tout l’air d’un compliment à votre seule intention. Ma surprise est que vous n’en ayez pas été l’objet plus tôt. Les gens sont probablement de retour dans votre district à l’heure qu’il est. Mon monde de Dhunnera et des contreforts se compose de cultivateurs on ne peut plus respectables, et, étant donné que mon Auxiliaire est un ours mal léché, et que je ne peux me fier à mon Inspecteur hors ma présence, je ne vais pas aller mettre sens dessus dessous leur moisson par des perquisitions de Police. Le travail de Police de vaccination m’a rompu les jambes. Vous feriez mieux de voir chez vous. La bande de Shubkudder est passée par ici, il y a de cela quinze jours. Ils ont pris gîte au Serail d’Amritzar, puis se sont livrés à leurs opérations. Pas de cas contre eux dans mon service ; mais, rappelez-le-vous, vous avez mis en prison leur chef pour avoir recelé des marchandises volées dans le « burglary »[3] de Prub Dyal. Ils vous doivent un chien de leur chienne. »

« Précisément ce que je pensais, dit Strickland. J’avais idée dès le commencement que c’était la bande de Shubkudder. Il faut que nous la leur fassions gaie à Peshawer, et dans mon District, en outre. C’est juste l’espèce qui devrait reposer à l’ombre d’Imam Din. »

À partir de ce moment les fils télégraphiques fonctionnèrent activement. Strickland avait une fort belle connaissance de la bande de Shubkudder, cueillie de première main.

C’était ce syndicat qui avait jadis volé la vache d’un « Commissionner » Suppléant, lui avait mis des fers à cheval et lui avait fait faire quarante milles dans la jungle avant de perdre intérêt à la plaisanterie. Ils ajoutèrent l’insulte à l’insulte en écrivant que les vaches et les chevaux du « Commissionner » se ressemblaient tellement qu’il leur fallut deux jours pour s’apercevoir de la différence et qu’ils ne pilleraient plus rien de semblable à pareil bétail.

Le Surintendant de District de Peshawer répondit à Strickland qu’il attendait la bande, et l’Adjoint de Strickland, dans son propre district, jeune qu’il était et plein de zèle, envoya les tuyaux les plus stupéfiants.

« Or, c’est justement ce que je veux que ce jeune fou ne fasse pas, dit Strickland. C’est un garçon anglais, de naissance et d’éducation, et son père l’était avant lui. Il a autant de tact à peu près qu’un taureau, et il ne veut pas travailler tranquillement sous les ordres de mon Inspecteur. Je souhaiterais que le Gouvernement réservât notre service à des hommes nés dans le pays. Ces cinq ou six premières années dans l’Inde donnent à un homme une impulsion qui lui dure toute la vie. Adam, si seulement tu avais rage d’être mon Adjoint ! »

Il abaissa les yeux sur le petit type qui était dans la verandah. Adam s’intéressait profondément au « dacoïty », et, chose rare chez un enfant, ne perdit rien de cet intérêt une fois passée la première semaine. Au contraire, il demandait à son père chaque soir ce que l’on avait fait, et Strickland lui avait dessiné une carte sur le mur blanc de la verandah, montrant les différentes villes dans lesquelles les policemen avaient l’œil sur les voleurs. C’étaient Amritzar, Jullunder, Phillour, Gurgaon, Rawal, Pindi, Peshawer et Multan. Adam leva les yeux dessus en répondant —

« Il y a eu beaucoup de dikh (ennui) dans cette affaire-ci ?

— Oui, beaucoup. Que n’es-tu un jeune homme et mon Adjoint pour m’aider !

— As-tu besoin qu’on t’aide, mon père ? demanda Adam sur un ton étrange, la tête penchée de côté.

— Grand besoin.

— Laisse tout cela tranquille. C’est mauvais. Laisse aller tout.

— C’est impossible. Quand on entreprend une affaire, on va jusqu’au bout.

— Tu iras jusqu’au bout ? Tu ne sais donc pas qui a fait le dacoïty ? »

Strickland secoua la tête. Adam se tourna vers moi pour me poser la même question, et je répondis de la même façon :

« Quels enfants ! » dit-il, et nous tourna le dos.

Il laissa voir clairement dans tous nos faits et gestes ultérieurs à quel point nous avions baissé dans son opinion. Strickland me raconta qu’il s’asseyait à la porte du cabinet de son père les yeux grands ouverts sur lui des demi-heures entières tandis qu’il parcourait ses papiers. Strickland semblait travailler plus dur sur l’affaire que s’il eût été au bureau dans les Plaines.

« Et s’il m’arrive de lever les yeux je m’imagine que le petit gaillard est entrain de se moquer de moi. C’est une chose terrible que d’avoir un fils. Vous comprenez, il est à vous et vous êtes à lui, et entre les deux vous ne savez trop comment le manier, dit Strickland. Je me demande ce que diable il peut ruminer. »

Je le demandai à Adam plus tard, tranquillement. Il pencha la tête de côté un moment et répondit :

« Pour l’instant je pense à de grandes choses. Je ne joue plus avec Victor et l’enfant de vache. Victor n’est qu’un baba. »

À la fin de la troisième semaine du congé de Strickland, le résultat des travaux de Strickland — travaux qui avaient fait se courroucer Mrs. Strickland contre les dacoïts plus que quiconque — arriva. La Police de Peshawer déclara que la moitié de la bande de Shubkudder était retenue à Peshawer pour s’expliquer sur la possession de quelques couvertures et d’un seau d’écurie. L’Adjoint de Strickland avait aussi quatre hommes en surveillance dans son service ; et Imam Din devait avoir poussé l’Inspecteur de Strickland à des perquisitions pour son propre compte, car toute une kyrielle de télégrammes incohérents arrivèrent du Secrétaire du Club, dans lesquels il suppliait, exhortait, et requérait Strickland de retirer ses « pouilleux de Policemen » des dépendances du Club. « Vos hommes, dans quartiers serviteurs ici, en train d’interroger cuisinier. Marqueur-billard indigné. Maître d’hôtel menace démission. Membres furieux. Palefreniers arrêtés sur routes. Coupez court, ou ma démission va au Comité. »

« Or, cela ne me surprendrait pas le moins du monde, dit Strickland à sa femme d’un air songeur, que le Club fut précisément l’endroit où les hommes ont pris gîte. Billy Watson n’est pas du tout content, en tout cas. Je crois qu’il me faudra écourter mon congé d’une semaine pour descendre reprendre mon service. S’il y a quelque chose à raconter, les hommes me le raconteront. »

Les yeux de Mrs. Strickland se remplirent de larmes.

« Je tâcherai de filouter dix jours si je peux en automne, dit-il en manière de consolation, mais pour le moment il me faut m’en aller. Cela ne vaudra jamais rien de laisser croire à la bande qu’elle peut me barboter mes affaires à moi. »

C’était dans l’après-midi, et Strickland me pria à déjeuner pour me laisser quelques instructions à propos de sa grande chienne, avec pleins pouvoirs pour réprimander ceux qui n’en prendraient pas soin. Tietjens se faisait trop vieille et trop grasse pour vivre dans les plaines en été. Lorsque j’arrivai, Adam avait grimpé dans sa chaise haute à table, et Mrs. Strickland semblait prête à pleurer à tout moment sur la misère générale des choses.

« Je descends aux Plaines demain, mon fils, dit Strickland.

— Pour quoi faire ? dit Adam, en atteignant une mangue mûre et s’ensevelissant la tête dedans.

— Imam Din a pris les hommes qui ont fait le dacoïty, et il y en a encore d’autres à Peshawer en surveillance. Il faut que j’aille voir.

Bus ! (assez), dit Adam entre deux sucées à sa mangue, tandis que Mrs. Strickland lui retroussait sa serviette autour du cou. Imam Din raconte des mensonges. N’y va pas.

— C’est nécessaire. Il y a eu grand dikhdari (trouble). »

Adam sortit du fruit un instant et se mit à rire. Puis, y retournant, il parla entre des bouchées lentes et délibérées.

« Les dacoïts habitent dans la tête de Beshakl. On ne les prendra jamais. Tout le monde le sait. Le cuisinier sait, et le marmiton, et Rahim Baksh qui est ici.

— Non, se hâta de dire derrière sa chaise le sommelier. Que saurais-je, moi ? Rien du tout ne sait le Serviteur de la Présence.

Accha (bon), dit Adam, qui se remit à sucer. Seulement on le sait.

— Parle, alors, mon fils, lui dit Strickland. Que sais-tu ? Rappelle-toi qu’on a battu mon palefrenier au point de lui faire perdre les sens.

— C’était dans la boutique de mauvaise eau, où j’ai joué quand nous sommes montés ici. Le garçon qui ne voulait pas me vendre le perroquet pour six annas m’a dit qu’un homme borgne était venu là boire les mauvaises eaux et était devenu fou. Il brisait les couchettes. On l’a frappé avec un bambou jusqu’à ce qu’il soit sans connaissance, et comme on avait peur qu’il soit mort, on lui a fait téter du lait comme à un petit baba. La première fois que je jouais avec l’enfant de vache, j’ai demandé à Beshakl s’il était cet homme-là, et il a dit non. Mais moi je savais, parce que beaucoup de bûcherons de Dalhousie lui demandaient si sa tête allait bien maintenant.

— Mais pourquoi, interrompis-je, Beshakl a-t-il raconté des mensonges ?

— Oh ! c’est un homme de basse caste, et il désirait obtenir de la considération. Maintenant il est témoin dans un grand procès, et des hommes iront en prison à cause de lui. C’est pour causer de l’ennui et faire qu’on s’occupe de lui qu’il a fait cela.

— Était-ce tout mensonges ? dit Strickland.

— Demande-lui », dit Adam, à travers la pulpe de la mangue.

Strickland franchit la porte. Il y eut un hurlement de désespoir dans les quartiers des serviteurs en haut de la montagne, et il revint avec le palefrenier borgne.

« Maintenant, dit Strickland, on sait. Avoue !

— Beshakl, dit Adam, tandis que l’homme haletait. Imam Din a pris quatre hommes, et il y en a d’autres encore à Peshawer. Bus ! Bus ! Bus ! (Assez.)

— Tu t’es enivré sur le bord de la route et tu as inventé une fausse affaire pour le cacher. Parle ! »

Comme pas mal d’autres hommes, Strickland, en possession de quelques faits, était irrésistible. Le palefrenier gémit.

« Je — je ne me suis pas enivré jusqu’à — jusqu’à ce que — Protecteur du Pauvre, la jument se roule.

Tous les chevaux se roulent à Dhunnera. La route est trop étroite avant cela, et ils sentent où les chevaux se sont roulés. C’est ce que le conducteur de bœufs m’a dit quand nous sommes montés ici, dit Adam.

— Elle s’est roulée. Aussi sa selle était coupée et la gourmette perdue.

— Regardez ! dit Adam, en tiraillant de sa poche une gourmette. Cette femme de la boutique me l’a donnée comme offrande d’amour. Beshakl a dit que ce n’était pas la sienne quand je l’ai montrée. Mais moi, je savais.

— Alors ceux du cabaret, sachant que j’étais le Serviteur de la Présence, ont dit que si je ne buvais pas et ne dépensais pas d’argent ils le diraient.

— Mensonge ! Mensonge ! dit Strickland. Fils de hibou, dis la vérité maintenant, au moins.

— Alors, j’ai eu peur parce que j’avais perdu la gourmette, aussi j’ai coupé la selle de long en large.

— La jument ne s’est pas roulée, alors ? dit Strickland confondu et colère.

— C’était seulement la gourmette qui était perdue. Alors, j’ai coupé la selle et suis allé boire dans le cabaret. J’ai bu et il y a eu une bagarre. Le reste, je l’ai oublié jusqu’à ce que j’aie repris mes sens.

— Et la jument, pendant ce temps là ? Qu’est devenue la jument ? »

L’homme regarda Strickland et perdit contenance.

« Elle a porté des fagots pendant une semaine, dit-il.

— Oh ! pauvre Étoile ! dit Mrs. Strickland.

— Et Beshakl a été payé quatre annas pour sa location il y a trois jours par le frère du bûcheron, qui est l’homme de gauche de nos hommes de rickshaw ici, dit Adam à haute et joyeuse voix. Nous le savions tous. Moi et les serviteurs. »

Strickland garda le silence. Sa femme ouvrit de grands yeux impuissants sur l’enfant : l’âme sortie de Nulle Part qui suivait sa voie toute seule.

« Personne ne t’a donc aidé pour les mensonges ? demandai-je au palefrenier.

— Personne, Protecteur du Pauvre — pas âme qui vive.

— Ils ont grossi d’eux-mêmes, alors ?

— Comme une histoire grossit en la racontant. Hélas ! Je suis un très mauvais homme ! »

Et il cligna piteusement de son œil unique.

« Or il y a quatre hommes retenus à mon poste de Police à cause de toi, et Dieu sait combien encore à Peshawer, sans parler de tortures à Multan, et mon honneur est perdu, et ma jument a servi de poney de bât à un bûcheron. Fils des Démons, que comptes-tu faire en réparation de cela ? »

La voix de Strickland imperceptiblement fléchit, et l’homme s’en aperçut. Se courbant jusqu’à terre, il répondit sur le ton d’abjecte pleurnicherie flatteuse qui confond le bien et le mal plus sûrement que la plupart des croyances modernes :

« Protecteur du Pauvre, est-ce que le service de la Police est fermé à — un honnête homme !

— Hors d’ici ! » s’écria Strickland.

Et le palefrenier à peine parti dut entendre nos explosions de rire derrière lui.

« Si vous renvoyez cet homme, Strick, je l’engage. C’est un génie, dis-je. Il vous faudra des mois pour remettre de l’ordre dans ce gâchis, et Billy Watson ne vous laissera pas en paix une minute.

— Vous n’allez pas lui raconter cela ? dit Strickland suppliant.

— Je serais incapable de le garder pour moi, fussiez-vous mon propre frère. Quatre hommes arrêtés par vous — quatre ou quarante à Peshawer — et qu’est-ce que vous disiez à propos de Multan ?

— Oh, rien. Quelques chameliers seulement, là, ont été…

— Et une tribu de chameliers à Multan ! Tout cela pour une gourmette perdue. Oh, ma Mère !

— Et de qui ta mère était-elle la memsahib (la femme) ? » dit Adam, le noyau de mangue dans le poing.

Nous partîmes à rire de nouveau.

« Mais voici, dit Strickland, en prenant un air sévère, un très méchant enfant qui a fait perdre à son père son honneur devant tous les Policemen du Punjab.

— Oh, eux, ils savent, dit Adam. C’est seulement pour faire semblant qu’ils ont pris des gens. Bien sûr tous savaient que c’était benowti (monté).

— Et depuis quand le sais-tu ? demanda le premier policeman de l’Inde à son fils.

— Quatre jours après notre arrivée ici, après que le bûcheron a eu demandé à Beshakl des nouvelles de sa tête. Beshakl en a presque égorgé un à la maison de la mauvaise eau.

— Si tu avais parlé alors, il y eût eu du temps, de l’argent et de l’ennui épargnés pour moi et pour d’autres. Baba, tu as fait plus de mal que tu ne peux savoir, et tu m’as couvert de honte, et m’as fait partir sur des paroles trompeuses, et m’as perdu d’honneur. Tu as fait beaucoup de mal. Mais peut-être ne le croyais-tu pas ?

— Bien mieux, je le croyais. Mon père, mon honneur à moi a été perdu quand cette correction m’est arrivée en présence de Juma. Maintenant tout est bien de nouveau. »

Et avec le sourire le plus enchanteur du monde Adam grimpa et se blottit au giron de son père.



  1. Régiment indigène de cavalerie.
  2. Voir la Marque de la Bête dans l’Homme qui Voulut Être Roi.
  3. Vol de nuit avec effraction.