Le Fils de son père

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Traduction par Louis Fabulet.
Mercure de France, 1925 (pp. 233-276).
LE FILS DE SON PÈRE





LE FILS DE SON PÈRE


I

« C’est un nom bizarre, concéda Mrs. Strickland, et personne de notre famille ne l’a jamais porté ; mais, vous comprenez, c’est le premier homme pour nous. »

De sorte qu’on lui donna le nom d’Adam, et pour cet ici-bas qui l’entourait ce fut le premier des hommes — un enfant mâle tout seul. Le Ciel ne lui envoya pas d’Eve pour compagne, mais toute la terre, à cheval comme à pied, fut à ses genoux. Dès qu’il fut en âge de paraître en public il tint un lever, et les soixante policemen de Strickland, aux soixante sabres cliquetants, mirent le front dans la poussière devant lui. Ses doigts s’étant refermés un peu sur la garde de sabre d’Imam Din, tous se relevèrent et rugirent au point qu’Adam rugit de même, et dut être retiré.

« Mais ce n’était pas un cri de peur, dit plus tard Imam Din, en causant avec son camarade dans les rangs de la Police. Il était en colère — et si jeune ! Frères, il fera un très puissant officier de Police.

— La Memsahib le nourrit-elle ? demanda une nouvelle recrue, l’odeur de la teinture pas encore partie de son uniforme de cotonnade jaune.

— Ho ! dit d’un air méprisant un Naïk de l’intérieur ; il n’y a pas plus de dix jours qu’on sait que c’est ma femme qui le nourrit. »

Il frisa sa moustache avec autant de hauteur qu’un Inspecteur se le put jamais permettre, car il savait que le mari de la nourrice du fils du Surintendant de Police de District était un homme considérable.

« Je suis content, dit Imam Din, en desserrant son ceinturon. Ceux qui boivent notre sang deviennent de notre propre sang, et je me suis aperçu, dans ces dernières années, que les fils de Sahibs une fois nés ici y reviennent quand ils sont allés à Belait (Europe).

— Et que font-ils à Belait ? demanda la recrue respectueusement.

— Ils acquièrent de l’instruction, ce qui n’est pas ton cas, repartit le Naïk. De plus ils boivent assez de belaitee-panee (eau de seltz) pour leur donner cette agitation du diable qui leur dure toute la vie. D’où nous autres de Hind tirons de l’ennui.

— Le père de mon oncle, dit Imam Din lentement, avec importance, était Ressaldar du Long Coat Horse[1], et l’Impératrice l’appela en Europe l’année qu’elle accomplit ses cinquante ans de règne. Il disait (et il y avait aussi d’autres témoins) que ces Sahibs là-bas ne boivent que de l’eau ordinaire tout comme nous faisons ; et que le belaitee-panee ne coule pas dans toutes leurs rivières.

— Il disait qu’il y avait un Shish Mahal — un palais de verre — d’un demi-mille de long, et que le train à rails courait sous les routes ; et qu’il y avait des bateaux plus gros qu’un village. C’est un grand vantard. »

Le Naïk parlait dédaigneusement. Il n’avait pas d’oncles bien nés.

« C’est au moins un homme de bonne naissance », dit Imam Din.

Et le Naïk garda le silence.

« Ho ! Ho ! (Imam Din étendit la main vers sa pipe, en riant tout bas au point que ses flancs gras tremblèrent derechef. La nourrice de Strickland Sahib était la femme d*un jardinier du district de Ferozepur. J’étais un jeune homme alors. Cet enfant de même sucera le lait ici et il aura double sagesse, et quand il sera officier de Police il sera très méchant pour les voleurs en cette partie du monde. Ho ! Ho ! »

Le majordome de Strickland Sahib a dit, poursuivit le Naïk, qu’on l’appellera Adam — et pas d’un nom anglais à-vous-fendre-la-mâchoire. Udaam. Le padre le nommera à leur église en temps voulu.

« Qui peut dire les idées des Sahibs ? Mais Strickland Sahib en sait plus sur la Foi que je n’ai jamais eu le temps d’en apprendre — prières, charmes, noms et histoires des Saints. Cependant ce n’est pas un Musulman, dit Imam Din pensivement. Page:Kipling - Du cran.djvu/239 Page:Kipling - Du cran.djvu/240 Page:Kipling - Du cran.djvu/241 Page:Kipling - Du cran.djvu/242 Page:Kipling - Du cran.djvu/243 Page:Kipling - Du cran.djvu/244 Page:Kipling - Du cran.djvu/245 Page:Kipling - Du cran.djvu/246 Page:Kipling - Du cran.djvu/247 Page:Kipling - Du cran.djvu/248 Page:Kipling - Du cran.djvu/249 Page:Kipling - Du cran.djvu/250 Page:Kipling - Du cran.djvu/251 Page:Kipling - Du cran.djvu/252 Page:Kipling - Du cran.djvu/253 Page:Kipling - Du cran.djvu/254 Page:Kipling - Du cran.djvu/255 Page:Kipling - Du cran.djvu/256 Page:Kipling - Du cran.djvu/257 Page:Kipling - Du cran.djvu/258 Page:Kipling - Du cran.djvu/259 Page:Kipling - Du cran.djvu/260 Page:Kipling - Du cran.djvu/261 Page:Kipling - Du cran.djvu/262 Page:Kipling - Du cran.djvu/263 Page:Kipling - Du cran.djvu/264 Page:Kipling - Du cran.djvu/265 Page:Kipling - Du cran.djvu/266 Page:Kipling - Du cran.djvu/267 Page:Kipling - Du cran.djvu/268 Page:Kipling - Du cran.djvu/269 Page:Kipling - Du cran.djvu/270 Page:Kipling - Du cran.djvu/271 Page:Kipling - Du cran.djvu/272 Page:Kipling - Du cran.djvu/273 Page:Kipling - Du cran.djvu/274 Page:Kipling - Du cran.djvu/275 Page:Kipling - Du cran.djvu/276

— Oh, rien. Quelques chameliers seulement, Là, ont été…

— Et une tribu de chameliers à Multan !

Tout cela pour une gourmette perdue. Oh, ma Mère !

— Et de qui ta mère était-elle la memsahib (la femme) ? » dit Adam, le noyau de mangue dans le poing.

Nous partîmes à rire de nouveau.

« Mais voici, dit Strickland, en prenant un air sévère, un très méchant enfant qui a fait perdre à son père son honneur devant tous les Policemen du Punjab.

— Oh, eux, ils savent, dit Adam. C’est seulement pour faire semblant qu’ils ont pris des gens. Bien sûr tous savaient que c’était benowti (monté).

— Et depuis quand le sais-tu ? demanda le premier policeman de l’Inde à son fils.

— Quatre jours après notre arrivée ici, après que le bûcheron a eu demandé à Beshakl des nouvelles de sa tête. Beshakl en a presque égorgé un à la maison de la mauvaise eau.

— Si tu avais parlé alors, il y eût eu du temps, de l’argent et de l’ennui épargnés pour moi et pour d’autres. Baba, tu as fait plus de mal que tu ne peux savoir, et tu m’as couvert de honte, et m’as fait partir sur des paroles trompeuses, et m’as perdu d’honneur. Tu as fait beaucoup de mal. Mais peut-être ne le croyais-tu pas ?

— Bien mieux, je le croyais. Mon père, mon honneur à moi a été perdu quand cette correction m’est arrivée en présence de Juma. Maintenant tout est bien de nouveau. »

Et avec le sourire le plus enchanteur du monde Adam grimpa et se blottit au giron de son père.

  1. Régiment indigène de cavalerie.