- Le Printemps
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[modifier] I — La Journée
[modifier] I
- Merl’ v’là l’ Printemps ! Ah ! salop’rie,
- V’là l’ monde enquier qu’est aux z’abois
- Et v’là t’y pas c’te putain d’ Vie
- Qu’a r’biffe au truc encore eun’ fois !
- La Natur’ s’achète eun’ jeunesse,
- A s’ déguise en vert et en bleu,
- A fait sa poire et sa princesse,
- A m’ fait tarter, moi, qui m’ fais vieux.
- Ohé ! ohé ! saison fleurie,
- Comme y doit fair’ neuf en forêt !
- V’là l’ mois d’ beauté, ohé Marie !
- V’là l’ temps d’aimer, à c’ qu’y paraît !
- Amour ! Lilas ! Cresson d’ fontaine,
- Les palpitants guinch’nt en pantins,
- Et d’ Montmertre à l’av’nue du Maine
- Ça trouillott’, du côté d’ Pantin !
- V’là les poèt’s qui pinc’nt leur lyre
- (Malgré qu’y n’aient rien dans l’ fusil),
- V’là les Parigots en délire
- Pass’ qu’y pouss’ trois branch’s de persil !
- L’est fini l’ temps des z’engelures,
- Des taup’s a sort’nt avec des p’lures
- Dans de l’arc en ciel agencées
- De tous les tons, de tous les styles ;
- Du bleu, du ros’, tout’s les couleurs ;
- Et ça fait croir’ qu’a sont des fleurs
- Dont la coroll’ s’rait renversée
- Et ballad’rait su’ ses pistils.
[modifier] II
- Pis v’là des z’éclairs, des z’orages
- Et d’ la puïe qui vous tombe à siaux,
- Rapport à d’ gros salauds d’ nuages
- Qu’ont pas pitié d’ mes godillots.
- Car c’t’ épatant, d’pis quéqu’s z’années,
- Les saisons a sont comm’ pourries ;
- Semb’ que l’ Bon Guieu pass’ qu’on l’oublie
- Pleur’ comm’ eun’ doche abandonnée ;
- Et c’est affreux et si tell’ment
- Malpropre, obscur et délétère,
- Qu’on s’ figur’rait qu’ les z’éléments
- Sont sous l’ régim’ parlementaire.
- Voui ! les cieux sont si dégueulas,
- Corrompus et vomitatoires
- Qu’on s’ dit : — C’est cor’ eun’ drôl’ d’histoire,
- Arton a dû passer par là.
[modifier] III
- Mais les salad’s, a sort’nt de terre
- Et les genss’ y sort’nt su’ l’ boul’vard.
- Les flics sort’nt de leur caractère :
- J’ vourais ben, moi, sortir d’ quéqu’ part !
- L’ rupin qu’a z’eu des aventures
- Regard’ c’ qui lui sort su’ la hure,
- Et l’ pauvre avec mélancolie
- Les punais’s sortir d’ son bois d’ lit.
- Les marrogniers sont comm’ des folles,
- Et dans leurs branch’s et sous les toits
- Ces vach’s de bécans batifolent
- En gueulant pus fort qu’ des putois.
- Les objets mêm’ les pus moraux,
- Les pus vioqu’s, n’ont quét’ chos’ qui jase
- Et gn’a pas jusqu’aux becs de gaz
- Qui n’ont envie d’ finir poireaux !
- V’là l’ Quatorz’ Juillet des z’asperges,
- Des p’tits z’ozeaux et des hann’tons,
- Et les bléchard’s, les veuv’s, les vierges
- A z’ont mal au bout des tétons.
- Voui, l’ v’là l’ Printemps, l’ marchand d’ rameaux ;
- Y vient, y trott’, quoiqu’ rien n’ le presse,
- « Par les sentiers remplis d’ivresse »,
- Le v’là qui radin’, le chameau !
[modifier] IV
- Ah ! nom de Dieu, v’là qu’ tout r’commence.
- L’Amour, y « gonfle tous les cœurs »,
- D’après l’ chi-chi des chroniqueurs,
- Quand c’est qu’y m’ gonflera... la panse ?
- Quand c’est qu’y m’ foutra eun’ pelure,
- Eun’ liquette, un tub’, des sorlots.
- Si qu’a fait peau neuv’ la Nature,
- Moi, j’ suis cor’ mis comme un salaud !
- Mes chaussett’s ? C’est pus qu’ des mitaines !
- Mes s’mell’s ? Des gueul’s d’alligators :
- Ma reguingote a fait d’ la peine
- Et mon phalzar, y m’ fait du tort !
- Quant à mon bloum, ah ! parlons-en,
- Rien qu’ d’y penser ça m’ fout la flemme,
- À côté d’ lui Mathusalem
- N’est qu’un cynique adolescent.
- C’te vach’-là m’ donn’ l’air ridicule,
- Y m’ tomb’ su’ les yeux, m’ les rabat :
- Si mes esgourd’s le sout’naient pas
- Y m’arriv’rait aux clavicules !
- Avec ça l’ Glorieux m’ roussit l’ crâne
- Et éclaire comm’ par calcul
- Mes nipp’s couleur de pissat d’âne,
- Les trous d’ mes coud’s et ceux d’ mon cul !
- Ah ! ben il est frais l’ mois d’Avril,
- Le v’là l’ temps des métamorphoses,
- Moi, j’ chang’ pas d’ peau comm’ les reptiles,
- J’ suis tous les Printemps la mêm’ chose.
- N’empêch’ ! Je m’ sens des goûts d’ richesse,
- J’ suis comm’ ça, moi, né élégant,
- J’am’rais ben, moi, fair’ mon Sagan
- Et mon étroit’ chez les duchesses !
- Et m’ les baigner dans des étoffes,
- Car pour moi, quand l’ turquois est gai,
- La pir’ de tout’s les catastrophes
- C’est d’êt’ mochard et mal fringué.
[modifier] V
- En attendant, les gas d’ la Haute,
- (Ceuss’ qui nous sont dévoués l’Hiver)
- Se caval’nt et vont s’ mett’ au vert ;
- Si gn’a d’ la dèch’, c’est-y d’ leur faute ?
- Sûr que non ! Y z’ont fait ripaille ;
- Mais, c’était pour les malheureux
- Et y sont quasi su’ la paille,
- À forc’ d’avoir carmé pour eux ;
- On a guinché chez les comtesses,
- On s’a empiffré aux buffets,
- On s’a décoll’té jusqu’aux fesses,
- Pour quêter comm’ Nini Buffet !
- — Maint’nant, qu’y dis’nt, la Vie est belle,
- Les pauvr’s y n’ont pus grand besoin
- (Et l’ fait est que d’pis qu’y sont loin,
- Gn’a pus qu’ du vent dans leurs poubelles !)
- (Tout c’ mond’-là, mêm’ quand c’est sincère,
- Y s’ figur’ pas qu’ la charité
- Entretient la mendicité
- Et fait qu’ perpétuer la misère.)
- Aussi, moi, j’ m’en fous d’ leur galette,
- Qu’y se l’enfonc’nt dans l’ troufignon,
- Et ceuss’ qui viv’nt de leur pognon,
- J’ les méprise ! – Y sont moins qu’ des bêtes !
[modifier] VI
- Tout’fois n’en rest’ des rigoleurs
- Qui prenn’nt jour, pour pas tomber meule
- Et s’ transmett’ des ros’s su’ la gueule :
- Y z’appell’nt ça « la Fêt’ des Fleurs » !
- Nom de d’là ! Si pourtant l’un d’ nous
- (Histoire ed’ venger la faiblesse)
- Leur éclaboussait leur noblesse
- D’eun’ vieill’ pomme ou d’un trognon d’ chou...
- (Ah ! ma chère ! Yaurait pas d’ police
- Assez fort’ pour cet attentat
- Et ça f’rait eune affair’ d’État.
- Malheur ! Ousqu’alle est la Justice ?)
- D’aut’s en pus d’ dix endroits d’ la Ville
- Vont voir pendr’ des fil’s de croûtons
- Par des peintr’s qui sont ben cent mille
- (Et su’ tout c’ tas, gn’en a trois d’ bons !)
- D’autr’s enquiquin’nt des canassons
- Su’ des pist’s, des concours z’hippiques,
- Auteuil-Lonchamps ! C’est là qu’y sont
- Tous les marlous d’ la République !
- Oh ! là, ça pue bon l’écurie,
- La sueur d’ jockeys et d’ bookmakers,
- Là gn’a tous les Robert-Macaire
- Qu’est la richess’ de ma Patrie !
- Oh ! là gn’a d’ la gonzess’ dorée,
- Du gibier d’ joie à peau nouvelle
- Qui sent si bon et qu’est si belle
- Qu’on s’en a des envies d’ pleurer.
- (Car ça c’est pas pour nos rognons.)
- Mais v’là quéqu’ chose en fil’s pressées
- Qui vous r’pos’ l’œil des maquignons :
- Ça c’est crémeux, frais et mignon,
- C’est d’ la blancheur su’ la chaussée :
- (Les v’là, les preumièr’s commugnions.)
- Avec leurs petits compagnons,
- A pass’nt les petit’s fiancées...
- Oh ! c’ que c’est doux, c’ qu’y sont mignons !
- (Et moi, j’ m’ennuie à la pensée
- Qu’ la Vie n’ leur servira qu’ des gnons.)
[modifier] VII
- C’ qu’y a cor’ dans la Capitale ?
- Des cravailleurs... des enfermés,
- Des genss qui n’ont pas l’ droit d’aimer,
- Et qu’ des clebs qui font du scandale !
- Car à Paris quand r’vient l’ Printemps
- Si l’Amour y tourn’ tout’s les têtes
- Et si qu’y saoule un peu les gens
- Y tracasse encor pus les Bêtes.
- Les cadors d’ordinair’ si dignes
- Tournent soudain pires que pires
- C’est des boucs, des faun’s, des vampires
- Qui z’ont l’ mépris d’ la feuill’ de figne.
- Oh ! ceuss’-là minc’ de rigolade,
- On s’en paye eun’ tranch’ chez les chiens :
- Museaux dans l’ cul en enfilade,
- Y fil’nt, y trott’nt, y connaiss’nt rien...
- Leurs affair’s ? A sont leurs affaires :
- Y prenn’nt tous la joie au sérieux,
- C’est à croir’ qu’ dans la Vill’ Lumière
- Le Printemps y soit fait qu’ pour eux !
- Ah ! les maqu’reaux y sont pas d’ bois,
- Et par meut’s entières aux z’abois,
- En chapelets d’ chipolata,
- Y s’ tord’nt, y gueul’nt, y s’ font du plat
- Et jouent un jeu qui les enflamme.
- (Caricoco, caricoco,
- Et en avant les p’tits bécots
- « À-qui-qui-p’lot’ra-vit’-sa-femme. »)
- Leur mariag’s sont pas spirituels
- Bien qu’y s’ consomm’nt dans un coup d’ vent ;
- C’est des « steeple-chas’s » émouvants
- Gn’a d’ quoi faire un Pari Mutuel !
- Comment qu’ leurs patt’s sont pas usées !
- Y font la pige aux canassons
- Et aux meut’s de Madam’ d’Uzès
- Voire à cell’s de Baudry d’Asson.
- Des fois, y stopp’nt... et pouf, les r’v’là
- Qui se recavall’nt ventre à terre.
- — Azor ! par-ci, Toto ! par-là,
- S’égosill’nt leurs propiétaires :
- Ah ! oui, j’ t’en fous ! Y montr’nt leurs s’melles,
- Y sont quinze après eun’ fumelle,
- La langu’ dehors depis l’ matin,
- Comm’ des vieux après un trottin !
- D’autr’s, rigolards et phizolofs,
- Revenus des joies d’ici-bas
- Et s’ gobant pus dans l’ célibat,
- Prenn’nt le pavé en guis’ de schloff.
- Les patt’s en l’air et l’ blair aux anges,
- Y s’ usent eul’ râb’ su’ des cacas ;
- Quant eun’ môm’ passe et qu’a voit ça
- A dit : Mon Guieu ! Qué mœurs étranges !
- (Mais quoi qu’on dise et quoi qu’on gronde,
- Le Printemps pour tous, c’est l’ Printemps,
- Et j’ connais pus d’eun’ fill’ du monde
- Qui n’am’rait ben d’en faire autant.)
- Pourtant, vrai ! les clebs, y m’ dépass’nt :
- Chez eux, ça coûte rien la « passe » !
- « Saluez ! c’est l’Amour qui passe ! ».
- Y s’ fout’nt de tout, ces salauds-là !
- Hé, M’am’ Pudeur, voilez vot’ face,
- Vertu ! Moral’ ! Ç’ s’rait-y qu’ des mots ?
- M’sieur Bérenger ! Faurait qu’on fasse
- Des claqu’-dents pour les animaux !
[modifier] II — Le Furtif et le Mystérieux
[modifier] VIII
- À présent rappliqu’ le Furtif
- Mossieu l’ Rêveur, dit Crépuscule,
- Les cravailleurs rentr’nt et s’ bousculent
- C’est l’heure de l’apéritif !
- Les pense-à-rien, les crache-impôts
- Rumin’nt par tas noirs aux terrasses,
- Eun’ bris’ d’amour leur fait la grâce
- Ed’ fraîchir un peu leurs tronch’s de veaux.
- Les bras ballants et la voix rêche,
- Par group’s, au coin des carrefours
- Populo gouale ses amours
- Et l’ plaisir d’aimer... dans la dèche !
- (Enfin tant pis — deux ronds d’ perlo,
- Trois sous d’ liqueur, deux sous d’ mensonge,
- Deux ronds d’ musique et un sou d’ songe...
- Y s’ content’ de rien, Populo !)
- (Et ses Dimanch’s, donc, quelle affaire !)
- C’est là qu’ faut voir l’ lion populaire
- Ballader ses vieux testicules
- (Qu’auraient ben besoin d’un coup d’ fion),
- Et s’ tasser dans des véhicules
- Mal foutus, étroits, mal crépis
- Sous l’œil de simili-troufions
- Qu’y z’ont des galons au képi !
- Malheur ! lui qu’ a pris la Bastille,
- Y n’ prend pus que l’ tram du mêm’ nom,
- Et y n’ prend pus d’ nombreux canons
- Que chez l’ bistrot où qu’y croustille.
- L’ Dimanche, y va à la campagne
- Chercher des trous et des p’tits coins
- Pour contenter ses p’tits besoins
- Et engrosser ses pauv’s compagnes
- Loin des yeux de l’autorité !
- (Tout’s ses audac’s ont l’ mêm’ calibre,
- C’est sa magnère à c’ peuple libre
- De faire acte de liberté !)
[modifier] IX
- Mais v’là qu’arrive l’heur’ de s’en j’ter :
- Dehors, aux tables des gargotes,
- L’ Fauv’ Souverain s’empiffre et rote
- Avec force et tranquillité,
- Tandis qu’ les tram’s jouent d’ la trompette
- (Quand c’est qu’y joueront du hautbois !)
- Et qu’ dans leurs costum’s de lopettes
- Les bicycliss’s y vont au Bois.
[modifier] X
- J’ vas vous en foutr’, moi, des romances,
- Du vague à l’âme et des primeurs,
- Tout l’ monde est pas heureux en France,
- Gn’en a qui sont d’ mauvaise humeur.
- Avant d’ sombrer au coin d’eun’ rue,
- (Mézigue, un quasi-bachelier !!!)
- L’ bonheur partout et, la nuit v’nue,
- Sûr que j’ vas m’ mett’ à aboyer...
[modifier] XI
- Bon ! à présent quoi c’est qu’embaume ?
- C’est l’ Mystérieux, c’est l’ Consolant,
- L’ Soir endormeur des pauv’s tits mômes,
- Qui s’ traîne en douce et à la flan.
- L’ Flamboyant flanche et va s’ plumer,
- Et la preumière Étoile a brille
- Comme un regard de pauvre fille
- Dont l’amour s’rait pas estimé.
- J’ vas pas pus loin, mon tas chancelle,
- Mes paturons y sont trop las,
- C’pendant tout vit, éclat’, ruisselle,
- Ça sent la vierge et les lilas !
- V’là la Négress’, les lamp’s s’allument,
- Tous les bécans sont au pagnier,
- Sûr que j’ vas m’ planquer su’ l’ bitume,
- (Gn’a qu’eun’ façon d’êt’ printanier).
- L’Existence est comm’ démanchée,
- Tout vous a un air innocent
- Et y gn’a pas jusqu’au croissant
- Qui ne vous prenn’ des airs penchés !
- Oh ! que c’est mignon les lueurs
- Qu’on voit partout superposées
- À chaque étage, à tout’s croisées,
- (Sûr, que ce soir gn’a qu’ du bonheur !)
- C’est des abat-jour transparents,
- Cœurs en fafiots brûlants d’ tendresse,
- (Oh ! les ceuss qui, ce soir d’ivresse,
- Ont pas d’ chérie et pas d’ parents !)
- V’là des insecqu’s par tourbillons,
- Qui, dès qu’y sont nés, lâch’nt la rampe,
- Pis des phalèn’s, des papillons
- Qui vont s’ rôtir à tout’s les lampes,
- Et j’ me figur’ qu’ c’est mes désirs
- (Lesquels n’ont guère eu l’ temps d’ moisir)
- Qui vont itou se griller l’aile
- Aux clartés roides du Réel.
- Des Enlacés pass’nt deux par deux
- (Comm’ la Mort toujours près d’ la Vie)
- Y m’ frôl’nt, y vont — je m’ fais des ch’veux
- Car moi j’ suis seul et ça m’ennuie,
- Mais l’ ciel s’ met eun’ si bell’ liquette,
- L’ensemble il a l’air si joyeux,
- Y fait si doux, y fait si chouette
- Qu’ ça s’rait p’-têt’ vrai qu’y a un Bon Guieu !
[modifier] III — Prière
[modifier] XII
- Oh ! mon Guieu, si vous existez,
- Fait’s moi vot’ pus gracieux sourire,
- J’en ai gros su’ l’ cœur à vous dire,
- J’ suis en vein’ de sincérité !
- J’ai été l’ môme el’ l’ pauvr’ clampin,
- L’ loupiot d’ Paris qu’ la purée berce
- Et qu’a trimé dur dans « l’ Commerce »,
- Pour eune apparenc’ de bout d’ pain !
- (Aussi vrai, c’ que j’ les ai dans l’ nez,
- Ces muffs qui, sous le nom d’ « concurrence »,
- Ont créé eun’ sourc’ de souffrances
- Un genr’ légal d’assassiner !)
- Or, sous c’te garc’ de République,
- L’ printemps d’ ma vie y fut raté,
- Car l’ Pauvre y n’a d’aut’ liberté,
- Qu’y masse ou pas, d’ crever phtisique.
- Seigneur ! Rendez-moi mes vingt sous,
- Car j’ai passé ma bell’ jeunesse
- À m’ voir pousser des dents d’ sagesse
- Quand j’avais rien à m’ fout’ dessous.
- Des gras m’ont dit : — Toi, t’as d’ la veine,
- T’ es jeun’, t’ es fort, ça s’ra ardu,
- Mais tu r’prendras l’Alsace-Lorraine
- (Comm’ si c’tait moi qui l’a perdue !)
- (D’jà ma daronn’ m’avait battu,
- L’est donc venu l’ tour d’ la Patrie
- Qui m’a r’passé aux poings d’ la Vie ;
- Ces trois femm’s-là s’ sont entendu.)
- J’ai fait tous les méquiers d’esclave,
- C’pendant j’ai jamais pu gagner
- Ma boustifaille et mon loyer,
- À présent, m’ v’là, j’ suis eune épave.
- J’ai l’ poil tern’ des bêt’s mal nourries,
- La dèch’ m’a fait la gueul’ flétrie,
- Ma jeuness’ reste étiolée...
- J’ pourrai jamais m’en consoler,
- Mêm’ si qu’un jour j’ tournais au riche,
- Par un effet de vot’ bonté,
- Ce jour-là, j’ f’rai mett’ eun’ affiche :
- « On cherche à vendre un cœur gâté. »
- Mes poteaux ? Combien m’ont trahi !
- Pourtant m’en rest’ quéqu’s-uns d’ fidèles,
- Mais pour la mouïse y m’ gag’nt la belle,
- C’est comme un syndicat d’ faillis.
- Et l’ meilleur ? Il a peur d’ comprendre.
- Aucun avec moi n’ veut descendre
- Au fond d’ l’égout d’ mon désespoir
- Où d’jà mon propre pas y glisse.
- Pour s’en r’venir d’ chercher la gloire,
- La Vérité et la Justice,
- La palme, le glaive et le miroir
- Et la scionnée du sacrifice,
- Des Amours mignons m’ont pâli
- Et la Vie les a massacrés,
- Mes mains les ont ensevelis,
- Mes yeux les ont beaucoup pleurés.
- Comm’ j’ pouvais pas m’ faire à la haine,
- J’en ai longtemps hurlé ma peine,
- Comm’ le soir hurle su’ la Seine
- La tristesse d’un remorqueur :
- Et j’en saigne à ce point encore
- Qu’y m’ sembl’ que quand j’ me remémore
- Tout c’ pauvre tas de petits morts
- (Mon cimetière d’innocents),
- Y m’ sembl’ qu’y m’ vient un gros flot d’ sang
- Qui m’ prend l’ gaviot, m’emplit la bouche
- Et m’ fait l’ jacqu’ter rouge et farouche
- Et ce sang-là m’ jaillit du cœur !
[modifier] XIII
- Seigneur, mon Guieu ! j’suis près d’ périr
- Et v’là ma peine elle est ben vraie,
- Quand un malade il a eun’ plaie
- Faut-y rien faire ou la guérir ?
- Et j’ me vois comme à l’ambulance
- Du champ d’ bataill’ de mes douleurs.
- Faut-y toujours téter ses pleurs
- Et bouffer l’ pain d’ l’obéissance ?
- Seigneur ! au respect que j’ vous dois,
- Le vent y m’ souff’ dans la braguette
- Et mes sorlots sont en goguette,
- Au point qu’y découvr’nt mes dix doigts !
- L’homm’ qui vous parle a ben souffert,
- Son blair baladait sa roupie,
- Tout en grelottant cet hiver ;
- Y se r’biffe à la fin des fins :
- Lui suffisait pas d’ crever d’ faim
- (Bien qu’ beaucoup bouff’nt dans l’Univers),
- V’là-t-y pas qu’il a la pépie,
- Et v’là-t’y pas qu’a geint sa chair !
- Ce soir l’ Printemps m’ soûle à son tour
- (Mon sang ça n’est pus d’ l’eau d’ lessive),
- J’ai des bécots plein les gencives,
- Et j’ai les rognons pleins d’amour !
[modifier] XIV
- Hélas ! je l’ sais ben qu’ c’est la fête
- Et que l’ temps d’aimer il est v’nu,
- Qu’y f’rait mêm’ bon d’aller tout nu
- Avec au bras eun’ gigolette,
- Pour fair’ la culbut’ dans les foins
- Sans culbutants et sans témoins !
- Mais outr’ que j’ suis trop mal frusqué
- J’ai pas d’ pèze pour en embarquer,
- Aucune a vourait d’ ma tristesse :
- Seigneur ! Vous avez d’ l’instruction
- Porquoi qu’y en a qu’ ont des maîtresses
- Malgré qu’y n’aient pas d’ position ?
- J’am’rais ben moi aussi mon Guieu,
- Avec les gas qui sont au sac
- (Sans pour ça m’ fair’ mignonne ou mac)
- Vivre en donzelle et en joyeux !
- Et m’ les traîner dans des bagnoles
- Pour m’ foutre avec euss des torgnoles
- À coup d’ bouquets d’ fleurs su’ l’ citron
- (Mais v’là ! y s’ trouv’ que j’ai pas l’ rond !)
- J’ suis l’ fils des vill’s, non d’ mon village,
- Si j’ai des envies, des besoins,
- C’est la faute aux grands magasins,
- À leurs ménifiqu’s étalages.
[modifier] XV
- Mais la nuit s’ fait d’ pus en pus douce,
- Seigneur ! guettez pour l’ vagabond
- Qu’est forcé d’ouvrir l’œil et l’ bon,
- Rapport aux mectons de la Rousse.
- On entend geindr’ le boulanger
- Comm’ si qu’y s’rait près d’ son trépas
- Et ses soupirs me font songer
- Qu’y fait du pain où j’ mordrai pas.
- (Quoi y faut dir’ ? Quoi y faut faire ?
- J’ai mêm’ pus la force de pleurer.
- J’ sais pas porquoi j’ suis su’ la Terre
- Et j’ sais pas porquoi j’ m’en irai !)
- À travers l’air, par des persiennes,
- N’y vient des voix d’ musiciennes,
- Qu’on croirait sortir d’ mon Sensible
- Quand j’ vous réclam’ mon essentiel,
- Ou ben c’est putôt d’ vos Archanges
- Qu’ont p’têt’ perdu leur fleur d’orange
- Et qui s’ désol’nt dans l’Invisible
- D’avoir été sacqués d’ vot’ ciel !
- Oh ! Seigneur, sans vous commander,
- V’là qu’ ça m’ reprend, gn’a pas d’offense,
- J’ vourais comm’ dans ma p’tite enfance
- Coller mon cib su’ deux nénés !
- Oh ! deux bras frais qui m’am’raient bien
- Et ça n’ s’rait-y qu’ dans un boxon,
- La pus moche, la pus chausson
- (Mais y faurait qu’ ça m’ coûte rien !)
[modifier] XVI
- Seigneur mon Guieu, sans qu’ ça vous froisse,
- J’ vous tends mon cœur, comm’ la Pucelle,
- Et pis mes bras chargés d’angoisse,
- Lourds du malheur universel !
- Car si j’étais seul à la dure
- Je n’ vous pos’rais pas tant d’ porquois,
- Mais l’ pus affreux de l’aventure,
- C’est qu’y sont des meillons comm’ moi !
- L’Homme est pas fait pour la misère
- Et contrarier ses Beaux Désirs,
- Ni pour qu’ ses frangins l’ forc’nt à faire
- Des cravails noirs et sans plaisir.
- Car y s’enferm’ dans des usines
- Des quarante et des cinquante ans,
- Dans des bureaux, des officines,
- Alors qu’ les cieux sont miroitants.
- Oh ! mon Guieu ! Si vous existez,
- Donnez-nous la moell’ d’être libres
- Et d’ remett’ tout en équilibre,
- Suivant la grâce et la bonté !
- La liberté... la liberté !
- Faites-nous comme aux hirondelles
- Donnez-nous du pain et des ailes,
- La liberté... la liberté !
[modifier] XVII
- Et quant à moi pour le présent
- J’ vourais qu’ mes faims soy’nt assouvies
- J’ veux pus marner, j’ veux viv’ ma vie
- Et tout d’ suite et pas dans dix ans !
- Car c’ soir j’ai comme un r’gain d’ jeunesse
- Un tout petit, oh ! bien petit,
- Et si ce soir j’ sens ma détresse
- Demain je r’tomb’rai abruti !
- V’là Lazare qui veut s’couer sa cendre
- Et flauper l’ Monde à coups d’ linceul !
- La liberté où j’ vais la prendre !
- J’ vas êt’ mon Bon Guieu moi tout seul !
- J’ suis su’ la Terr’, c’est pour y vivre,
- J’ai des poumons pour respirer,
- Des yeux pour voir, non pour pleurer,
- Un cerveau pour lir’ tous les livres,
- Un estomac pour l’ satisfaire,
- Un cœur pour aimer, non haïr,
- Des mains pour cueillir le plaisir
- Et pas turbiner pour mes frères !
- Soupé des faiseurs de systèmes,
- Des économiss’s « distingués »,
- Des f’seurs de lois qui batt’nt la flemme
- (Tout’ loi étrangle eun’ liberté !)
- Soupé des Rois, soupé des Maîtres,
- Des Parlements, des Pap’s, des Prêtres.
- (Et comm’ j’ai pas d’aut’ bien qu’ ma peau,
- Il est tout choisi mon drapeau !)
- Soupé des vill’s, des royaumes
- Où la Misèr’ fait ses monômes,
- Soupé de c’ qu’est civilisé
- Car c’est l’ malheur organisé !
- Nos pèr’s ont assez cravaillé
- Et bien assez égorgillé !
- L’Homm’ de not’ temps faut qu’y s’ arr’pose
- Et qu’ l’Existence lui tourne en rose.
- Oh ! mon Guieu, si vous existez,
- Donnez-nous la forc’ d’être libres
- Et que mes souhaits s’accomplissent,
- Car au Printemps, saison qu’ vous faites
- Alorss que la Vie est en fête,
- Y s’rait p’-têt ben bon d’être eun’ bête
- Ou riche et surtout bien aimé.
- (Ça s’rait ben bon, si c’ n’est justice !)