Les Amours (Jean de Sponde)

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Les Amours (Jean de Sponde)
1597


Sonnets d’Amour[modifier]

I. Si c’est dessus les eaux que la terre est pressee[modifier]

Si c’est dessus les eaux que la terre est presse
   Comment se soustient-elle encor si fermement ?
   Et si c’est sur les vents qu’elle a son fondement
   Qui la peut conserver sans estre renversee ?
Ces justes contrepoids qui nous l’ont balancee
   Ne panchent-ils jamais d’un divers branslement ?
   Et qui nous fait solide ainsi cet Element,
   Qui trouve autour de luy l’inconstance amassee ?
Il est ainsi, ce corps se va tout souslevant
   Sans jamais s’esbranler parmi l’onde et le vent,
   Miracle nompareil, si mon amour extreme
Voyant ces maux coulans, soufflans de tous costez
   Ne trouvoit tous les jours par exemple de mesme
   Sa constance au milieu de ces legeretez.

II. Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre[modifier]

Quand je voy les efforts de ce Grand Alexandre,
   D’un Cesar dont le sein comblé de passions
   Embraze tout de feu de ces ambitions,
   Et n’en laisse apres soy memoire qu’en la cendre.
Quand je voy que leur gloire est seulement de rendre,
   Apres l’orage enflé de tant d’afflictions,
   Calmes dessous leurs loix toutes les nations
   Qui voyent le Soleil et monter et descendre :
Encor que j’ay dequoy m’engueillir comme eux,
   Que mes lauriers ne soyent de leurs lauriers honteux,
   Je les condamne tous et ne les puis deffendre :
Ma belle c’est vers toy que tournent mes espris,
   Ces tirans-la faisoyent leur triomphe de prendre,
   Et je triompheroy de ce que tu m’as pris.

III. Qui seroit dans les Cieux, et baisseroit veuë[modifier]

Qui seroit dans les Cieux, et baisseroit veuë
   Sur le large pourpris de ce sec element,
   Il ne croiroit de tout, rien qu’un poinct seulement
   Un poinct encor caché du voile d’une nuë :
Mais s’il contemple apres ceste courtine blüe,
   Ce cercle de cristal, ce doré firmament,
   Il juge que son tour est grand infiniment,
   Et que ceste grandeur nous est toute incognuë.
Ainsi de ce grand ciel, où l’amour m’a guidé
   De ce grand ciel d’Amour où mon œil est bandé
   Si je relasche un peu la pointe aigue au reste,
Au reste des amours, je vois sous une nuict
   Du monde d’Epicure en atomes reduit,
   Leur amour tout de terre, et le mien tout celeste.

IV. En vain mille beautez à mes yeux se presentent[modifier]

En vain mille beautez à mes yeux se presentent,
   Mes yeux leur sont ouvers et mon courage clos,
   Une seule beauté s’enflamme dans mes os
   Et mes os de ce feu seulement se contentent :
Les vigueurs de ma vie et du temps qui m’absentent
   Du bien-heureux sejour où loge mon repos,
   Alterent moins mon ame, encor que mon propos
   Et mes discrets desirs jamais ne se repentent.
Chatouilleuses beautez, vous domptez doucement
   Tous ces esprits flotans, qui souillent aisement
   Des absentes amours la chaste souvenance :
Mais pour tous vos efforts je demeure indompté :
   Ainsi je veux servir d’un patron de constance,
   Comme ma belle fleur d’un patron de beauté.

V. Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre[modifier]

Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre
   Que me donne l’absence, et les jours, et les nuicts
   Font tant, qu’à tous momens je ne sçay que je suis
   Si j’empire du tout ou bien si je respire.
Un chagrin survenant mille chagrins m’attire
   Et me cuidant aider moy-mesme je me nuis,
   L’infini mouvement de mes roulans ennuis
   M’emporte et je le sens, mais je ne le puis dire.
Je suis cet Acteon de ces chiens déschiré !
   Et l’esclat de mon ame est si bien alteré
   Qu’elle qui me devroit faire vivre me tuë :
Deux Desses nous ont tramé tout nostre sort
   Mais pour divers sujets nous trouvons mesme mort
   Moy de ne la voir point, et luy de l’avoir veuë.

VI. Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive[modifier]

Mon Dieu, que je voudrois que ma main fust oisive,
   Quema bouche et mes yeux reprissent leur devoir.
   Escrire est peu : c’est plus de parler et de voir
   De ces deux œuvres l’une est morte et l’autre vive.
Quelque beau trait d’amour que nostre main escrive,
   Ce sont tesmoins muets qui n’ont pas le pouvoir
   Ni le semblable poix, que l’œil pourroit avoir
   Et de nos vives voix la vertu plus naïve.
Mais quoy : n’estoyent encor ces foibles estançons
   Et ces fruits mi rongez dont nous le nourrissons
   L’Amour mourroit de faim et cherroit en ruine :
Escrivons attendant de plus fermes plaisirs,
   Et si le temps domine encor sur nos desirs,
   Faisons que sur le temps la constance domine.

VII. Si j’avois comme vous mignardes colombelles[modifier]

Si j’avois comme vous mignardes colombelles
   Des plumages si beaux sur mon corps attacgez,
   On auroit beau tenir mes esprits empeschez
   De l’indomptable fer de cent chaines nouvelles :
Sur les aisles du vent je guiderois mes aisles
   J’irois jusqu’au sejour où mes biens sont cachez,
   Ainsi voyant de moy ces ennuis arrachez
   Je ne sentirois plus ces absences cruelles.
Colombelles hélas ! que j’ay bien souhaité
   Que mon corps vous semblast autant d’agilité
   Que mon ame d’amour à vostre ame ressemble :
Mais quoy, je le souhaite, et me trompe d’autant,
   Ferois-je bien voller un amour si constant
   D’un monde tout rempli de vos aisles ensemble ? 

VIII. Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine[modifier]

Ce tresor que j’ay pris avecques tant de peine
   Je le veux avec peine encore conserver,
   Tardif a reposer, prompt a me relever,
   Et tant veiller qu’en fin on ne me le suprenne.
Encor que des mes yeux la garde plus certaine
   Aupres de son sejour ne te puisse trouver,
   Et qu’il me peut encor en l’absence arriver
   Qu’un autre plus prochain me l’empoigne et l’emmaine.
Je ne veux pas pourtant me travailler ainsi,
   la seule foy m’asseure et m’oste le soucy :
   Et ne chanera point pourveu que je ne change.
Il faut tenir bon œil et bon pied sur ce point, 
   A gaigner un beau bien on gaigne une loüange,
   Mais on en gaigne mille à ne le perdre point.

IX. Si tant de maux passez ne m’ont acquis ce Bien[modifier]

Si tant de maux passez ne m’ont acquis ce bien,
Que vous croyez au moins que je vous suis fidelle,
Ou si vous le croyez, qu’à la moindre querelle
Vous me faciez semblant de n’en plus croire rien ;
Belle, pour qui je meurs, belle, pensez vous bien
Que je ne sente point cette injure cruelle ?
Plus sanglante beaucoup, que la peine éternelle
Où malgré tout le monde encor je me retiens,
Il est vray toutesfois, vos beautez infinies,
Quand je vivrois encor cent mille et mille vies,
Ne se pourroyent jamais servir si dignement
Que je ne fusse à leur valeur parfaicte :
Mais croyez-le ou non, la preuve est toute faicte
Qu’au près de moy, l’amour aime imparfaitement.

X. Je ne bouge non plus qu’un escueil dedans l’onde[modifier]

XI. Tous mes propos jadis ne vous faisoyent instance[modifier]

XII. Mon cœur ne te rends point à ces ennuis d’absence[modifier]

XIII. Tu disois, Archimede, ainsi qu’on nous fait croire[modifier]

XIV. Quand le vaillant Hector, le grand rampart de Troye[modifier]

XV. Ceste brave Carthage, un des honneurs du monde[modifier]

XVI. Je prens exemple en toy, courageuse Numance[modifier]

XVII. Je sens dedans mon ame une guerre civile[modifier]

Je sens dedans mon ame une guerre civile
   D’un parti ma raison, mes sens d’autre parti,
   Dont le bruslant discord ne peut estre amorti
   Tant chacun son tranchant l’un contre l’autre affile.
Mais mes sens sont armez d’un verre si fragile
   Que si le cœur bientost ne s’en est departi
   Tout l’heur vers ma raison se verra converti,
   Comme au party plus fort plus juste et plus utile.
Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau
   Des ardeurs que me donne un esloigné flambeau,
   Au rebours la raison me renforce au martyre.
Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin
   De mes sens inconstans arrachons-les enfin,
   Et que notre raison y plante son Empire.

XVIII. Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe[modifier]

Ne vous estonnez point si mon esprit qui passe
  De travail en travail par tant de mouvemens,
  Depuis qu’il est banni dans ces esloignemens,
  Tout agile qu’il est ne change point de place.
Ce que vous en voyez, quelque chose qu’il face,
  Il s’est planté si bien sur si bons fondemens,
  Qu’il ne voudrait jamais souffrir de changemens
  Si ce n’est que le feu ne peust changer de place.  
Ces deux contraires sont en moy seul arrestez
  Les foibles mouvemens, les dures fermetez :
  Mais voulez vous avoir plus claire cognoissance
Que mon espoir se meurt et ne se change point ?
  Il tournoye à l’entour du poinct de la constance
  Comme le ciel tournoye à l’entour de son poinct.

XIX. Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve[modifier]

Je contemplois un jour le dormant de ce fleuve
   Qui traine lentement les ondes dans la mer,
   Sans que les Aquilons le façent escumer
   Ni bondir, ravageur, sur les bords qu’il abreuve.
Et contemplant le cours de ces maux que j’espreuve
   Ce fleuve dis-je alors ne sçait que c’est d’aimer,
   Si quelque flamme eust peu ses glaces allumer
   Il trouveroit l’amour ainsi que je le treuve.
S’il le sentoit si bien, il auroit plus de flots,
   L’Amour est de la peine et non point du repos,
   Mais ceste peine en fin est du repos suyvie
Si son esprit constant la deffend du trespas,
   Mais qui meurt en la peine il ne merite pas
   Que le repos jamais luy redonne la vie.

XX. Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome[modifier]

Les Toscans batailloyent donnant droit dedans Rome
   Les armes à la main, la fureur sur le front,
   Quand on veit un Horace avancé sur le pont,
   Et d’un coup arrester tant d’hommes par un homme.
Apres un long combat et brave qu’on renomme
   Vaincu non de valeur, mais d’un grand nombre il rompt
   De sa main le passage et s’eslance d’un bond
   Dans le Tybre, se sauve, et sauve tout en somme,
Mon amour n’est pas moindre, et quoy qu’il soit surpris
  De la foule d’ennuis qui troublent mes esprits,
  Il fait ferme et se bat avec tant de constance
Que pres des coups il est esloingné de danger,
   Et s’il se doit enfin dans ses larmes plonger,
   Le dernier desespoir sera son esperance.