Les Légions de Varus
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LES LÉGIONS DE VARUS
- Auguste regardait pensif couler le Tibre ;
- Il songeait aux Germains : ce peuple pur et libre
- L’étonnait ; ces gens-là lui causaient quelque effroi :
- Ils avaient de grands cœurs et n’avaient pas de roi.
- César trouvait mauvais qu’ils pussent se permettre
- D’être fiers, et de vivre insolemment sans maître.
- Puis le bon César prit pitié de leur erreur
- Au point de leur vouloir donner un empereur.
- Il crut d’un bon effet qu’aussi l’aigle romaine
- Se promenât un peu par la forêt germaine :
- Il n’est tel que son vol pour éblouir les sots ;
- Puis, l’or des chefs germains lui viendrait par boisseaux ;
- On s’ennuyait ; la guerre était utile en somme :
- On n’avait pas d’un an illuminé dans Rome.
- Auguste se souvint d’un homme de talent ;
- Varus s’était montré proconsul excellent :
- Maigre il était entré dans une place grasse,
- Et s’en était allé gras d’une maigre place.
- Donc Varus, que César aimait pour ses travaux,
- Ayant trois légions, trois ailes de chevaux,
- Et, pour arrière-garde, ayant quatre cohortes,
- De l’Empire romain les troupes les plus fortes,
- Mena ces braves gens à travers les forêts,
- Le front dans les taillis, les pieds dans les marais.
- Alors la forêt mère, inviolée et sainte,
- Etreignit les Romains dans son horrible enceinte,
- Les fit choir dans des trous, leur déroba les cieux ;
- Chaque arbre avait des doigts et leur crevait les yeux.
- Les soldats abattaient ces arbres pleins de haines ;
- Et les chevaux, oyant gémir l’âme des chênes,
- Se jetaient effarés dans la nuit des halliers,
- Et, contre les troncs durs, brisaient leurs cavaliers.
- Des flèches cependant venaient, inattendues,
- Aux arbres ébranlés, clouer les chairs tordues ;
- Et les soldats mouraient la javeline aux mains.
- Hermann était debout au milieu des Germains ;
- Le chef dormant s’était relevé pour leur cause,
- Hermann, gloire sans nom ! Hermann ! l’homme, la chose
- De l’antique patrie et de la liberté,
- Toujours beau, toujours jeune et toujours indompté !
- Le chef blond était là, dans sa force éternelle ;
- Pieuse, le gardait la forêt maternelle.
- Le chef au pavois rouge, autour du bois hurlant,
- Serrait un long cordon de Germains au corps blanc ;
- Et, trois jours et trois nuits, la sainte Valkyrie,
- Sur ces bois pleins de sang, fit planer sa furie :
- Son œil bleu souriait, — et ses neigeuses mains
- Tranchèrent le jarret aux enfants des Romains.
- Lorsque le courrier vint, poudreux, dire l’armée
- De l’empire romain dormant sous la ramée,
- L’empereur en conçut de si fortes douleurs
- Qu’il ôta de son front sa couronne de fleurs,
- Et renvoya la foule au milieu d’une fête ;
- Aux tapis de son lit il se cogna la tête,
- En s’écriant : « Varus, rends-moi mes légions ! »
- Bien quitte alors envers les expiations,
- Il allait s’endormir, quand, pleurante et meurtrie,
- Devant ses yeux mal clos, se dressa la Patrie.
- « César, rends-moi mes fils, lui dit-elle ; assassin,
- Rends-moi, rends-moi ma chair et le lait de mon sein !
- César, trois fois sacré, toi qui m’as violée,
- Et qui m’as enchaînée et qui m’a mutilée,
- Oui, la chair et le sang de mes plus beaux guerriers,
- N’est vraiment qu’un fumier à verdir tes lauriers !
- A leur cime, une sève épouvantable monte,
- Hélas ! et fait fleurir ma misère et ma honte.
- Et je n’ai plus mes fils, ceux qui dans mes beaux jours
- Me couronnaient d’épis, me couronnaient de tours.
- Rends-moi mes légions, ma force et ma couronne,
- Et dors sous tes lauriers, car leur ombre empoisonne !
- Autrefois, quand, aux jours de ma fécondité,
- J’enfantais dans la gloire et dans la liberté,
- Je riais à mes fils morts pour la cause sainte,
- Tombés en appelant ceux dont j’étais enceinte :
- Leurs frères étaient prêts, et mon œil radieux
- Les suivait citoyens, les perdait demi-dieux.
- Je sentais des guerriers frémir dans mes entrailles,
- Et mon lait refaisait du sang pour les batailles...
- Mais comme la lionne, en sa captivité,
- Je fais tout mon orgueil de ma stérilité.
- César ! vois mes beautés maternelles flétries ;
- Vois pendre tristement mes mamelles taries.
- Sur les fruits de ton viol mes flancs se sont fermés ;
- Je ne veux pas des fils que ton sang a formés.
- Rends-moi mes légions, ces dernières reliques
- De la force romaine et des vertus publiques !
- César ! rends-moi leur sang précieux et sacré ;
- Rends-moi mes légions !... mais non, non ; je croirai
- Le ciel assez clément et toi-même assez juste,
- Si seulement tu veux, divin César Auguste,
- De tout ce sang glacé que les lunes du nord
- Boivent, de tant de chairs que la dent des loups mord,
- Me rendre ce qu’il faut de nerfs, de chair et d’âme,
- Pour tirer de ton cou tordu ton souffle infâme ! »
- Ainsi, sur l’empereur roulant ses yeux ardents,
- Hurla la Louve, avec des grincements de dents.
- Puis Auguste entendit des murmures funèbres
- Tout remplis de son nom monter dans les ténèbres
- Formidables, et vit, par le ciel entr’ouvert,
- Des soldats défiler, blancs sous leur bronze vert ;
- Et Varus, qui menait la troupe pâle et lente,
- Leur montrait le César de sa droite sanglante.
- César ferma les yeux et sentit, tout tremblant,
- Ses lauriers d’or glacer son front humide et blanc.
- Tendant ses maigres bras au ciel de Germanie,
- Il cria, blême, avec un râle d’agonie :
- « Varus ! garde la troupe intrépide qui dort !
- Garde mes légions, ô ma complice ! ô Mort ! »
Anatole France