[modifier] Prologue
Mesdames et messieurs, c'est une comédie,
Laquelle, en vérité, ne dure pas longtemps;
Seulement que nul bruit, nulle dame étourdie
Ne fasse aux beaux endroits tourner les assistants.
La pièce, à parler franc, est digne de Molière;
Qui le pourrait nier? Mon groom et ma portière,
Qui l'ont lue en entier, en ont été contents.
Le sujet vous plaira, seigneurs, si Dieu nous aide;
Deux beaux fils sont rivaux d'amour. La signora
Doit être jeune et belle, et si l'actrice est laide,
Veuillez bien l'excuser. - Or, il arrivera
Que les deux cavaliers, grands teneurs de rancune,
Vont ferrailler d'abord. - N'en ayez peur aucune;
Nous savons nous tuer, personne n'en mourra.
Mais ce que cette affaire amènera de suites,
C'est ce que vous saurez, si vous ne sifflez pas.
N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites
Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas.
Nous avons pour le mieux repeint les galeries. -
Surtout considérez, illustres seigneuries,
Comme l'auteur est jeune, et c'est son premier pas.
[modifier] Personnages
L'Abbé ANNIBAL DESIDERIO.
RAFAEL GARUCI.
PALFORIO, hôtelier.
Matelots.
Valets.
Musiciens.
Porteurs, etc.
LA CAMARGO, danseuse.
LAETITIA, sa camériste.
ROSE.
CYDALISE.
L'amour est la seule chose ici-bas qui ne veuille
d'autre acheteur que lui-même. -C'est le trésor
que je veux donner ou enfouir à jamais, tel que
ce marchand, qui dédaignant tout l'or du Rialto,
et se raillant des rois,jeta sa perle dans le mer,
plutôt que de la vendre moins qu'elle ne valait. (SCHILLER)
[modifier] Scène I : Le bord de la mer. Un orage.
UN MATELOT
Au secours! il se noie! au secours, monsieur l'hôte!
PALFORIO
Qu'est-ce? qu'est-ce?
LE MATELOT
Un bateau d'échoué sur la côte.
PALFORIO
Un bateau, juste ciel! Dieu l'ait en sa merci!
C'est celui du seigneur Rafael Garuci.
En dehors.
Au secours!
LE MATELOT
Ils sont trois; on les voit se débattre.
PALFORIO
Trois! Jésus! Courons vite, on nous paîra pour quatre
Si nous en tirons un. - Le seigneur Rafael!
Nul n'est plus magnifique! et plus grand sous le ciel!
(Exeunt.)
(Rafael est apporté, une guitare cassée à la main.)
RAFAEL
Ouf! - A-t-on pas trouvé là-bas une ou deux femmes
Dans la mer?
DEUXIÈME MATELOT
Oui, seigneur.
RAFAEL
Ce sont deux bonnes âmes.
Si vous les retirez, vous me ferez plaisir.
Ouf!
(Il s'évanouit.)
DEUXIÈME MATELOT
Sa main se raidit. - Il tremble. - Il va mourir.
Entrons-le là dedans.
(Ils le portent dans une maison.)
TROISIÈME MATELOT
Jean, sais-tu qui demeure
Là?
JEAN
C'est la Camargo, par ma barbe! ou je meure.
TROISIÈME MATELOT
La danseuse?
JEAN
Oui, vraiment, la même qui jouait
Dans le Palais d'Amour.
PALFORIO, rentrant.
Messeigneurs, s'il vous plaît,
Le seigneur Rafael est-il hors, je vous prie?
TROISIÈME MATELOT
Oui, monsieur.
PALFORIO
L'a-t-on mis dans mon hôtellerie,
Ce glorieux seigneur?
TROISIÈME MATELOT
Non; on l'a mis ici.
UN VALET, sortant de la maison.
De la part du seigneur Rafael Garuci,
Remerciements à tous, et voilà de quoi boire.
MATELOTS
Vive le Garuci!
PALFORIO
Que Dieu serve sa gloire!
Cet excellent seigneur a-t-il rouvert les yeux,
S'il vous plaît?
UN VALET
Grand merci, mon brave homme, il va mieux.
Holà! retirez-vous! Ma maîtresse vous prie
De laisser en repos dormir Sa Seigneurie.
[modifier] Scène II: Chez la Camargo.
Rafael,
couché sur une chaise longue, la Camargo, assise.
CAMARGO
Rafael, avouez que vous ne m'aimez plus.
RAFAEL
Pourquoi? - d'où vient cela? - Vous me voyez perclus,
Salé comme un hareng! - Suis-je, de grâce, un homme
À vous faire ma cour? - Quand nous étions à Rome,
L'an passé...
CAMARGO
Rafael, avouez, avouez
Que vous ne m'aimez plus.
RAFAEL
Bon, comme vous avez
L'esprit fait! - Pensez-vous, madame, que j'oublie
Vos bontés?
CAMARGO
C'est le vrai défaut de l'Italie,
Que ses soleils de juin font l'amour passager.
- Quel était près de vous ce visage étranger
Dans ce yacht?
RAFAEL
Dans ce yacht?
CAMARGO
Oui.
RAFAEL
C'était, je suppose,
Laure.
CAMARGO
Non.
RAFAEL
C'était donc la Cydalise, - ou Rose. -
Cela vous déplaît-il?
CAMARGO
Nullement. - La moitié
D'un violent amour, c'est presque une amitié,
N'est-ce pas?
RAFAEL
Je ne sais. D'où nous vient cette idée?
Philosopherons-nous?
CAMARGO
Je ne suis pas fâchée
De vous voir. - À propos, je voulais vous prier
De me permettre...
RAFAEL
À vous? - Quoi?
CAMARGO
De me marier.
RAFAEL
De vous marier?
CAMARGO
Oui.
RAFAEL
Tout de bon? - Sur mon âme,
Vous m'en voyez ravi. - Mariez-vous, madame!
CAMARGO
Vous n'en aurez nulle ombre, et nul déplaisir?
RAFEL
Non. -
Et du nouvel époux peut-on dire le nom?
Foscoli, je suppose?
CAMARGO
Oui, Foscoli lui-même.
RAFAEL
Parbleu! j'en suis charmé; c'est un garçon que j'aime,
Bonne lignée, et qui vous aime fort aussi.
CAMARGO
Et vous me pardonnez de vous quitter ainsi?
RAFAEL
De grand cœur! Ecoutez, votre amitié m'est chère;
Mais parlons franc. Deux ans! c'est un peu long. Qu'y faire?
C'est l'histoire du cœur. - Tout va si vite en lui!
Tout y meurt comme un son, tout, excepté l'ennui!
Moi qui vous dis ceci, que suis-je? une cervelle
Sans fond. - La tête court, et les pieds après elle;
Et quand viennent les pieds, la tête au plus souvent
Est déjà lasse, et tourne où la pousse le vent!
Tenez, soyons amis, et plus de jalousie.
Mariez-vous. - Qui sait? s'il nous vient fantaisie
De nous reprendre, eh bien! nous nous reprendrons, -hein?
CAMARGO
Très bien.
RAFAEL
Par saint Joseph! je vous donne la main
Pour aller à l'église, et monter en carrosse!
Vive l'hymen! - Ceci, c'est mon présent de noce,
(Il l'embrasse.)
Et j'y joindrai ceci, pour souvenir de moi.
CAMARGO
Quoi! votre éventail?
RAFAEL
Oui. N'est-il pas beau, ma foi?
Il est large à peu près comme un quartier de lune, -
Cousu d'or comme un paon - frais et joyeux comme une
Aile de papillon, - incertain et changeant
Comme une femme. - Il a des paillettes d'argent
Comme Arlequin. - Gardez-le, il vous fera peut-être
Penser à moi; c'est tout le portrait de son maître.
CAMARGO
Le portrait en effet. - O malédiction!
Misère! - Oh! par le ciel, honte et dérision!...
Homme stupide, as-tu pu te prendre à ce piège
Que je t'avais tendu? - Dis! - Qui suis-je? Que fais-je?
Va, tu parles avec un front mal essuyé
De nos baisers d'hier. - Oh! c'est honte et pitié!
Va, tu n'es qu'une brute, et tu n'a qu'une joie
Insensée, en pensant que je lâche ma proie!
Quand je devrais aller, nu-pieds, t'attendre au coin
Des bornes, si caché que tu sois et si loin,
J'irai. - Crains mon amour, Garuci, il est immense
Comme la mer! - Ma fosse est ouverte, mais pense
Que je viendrai d'abord par le dos t'y pousser.
Qui peut lécher peut mordre, et qui peut embrasser
Peut étouffer. - Le front des taureaux en furie,
Dans un cirque, n'a pas la cinquième partie
De la force que Dieu met aux mains des mourants.
Oh! je te montrerai si c'est après deux ans,
Deux ans de grincements de dents et d'insomnie,
Qu'une femme pour vous s'est tachée et honnie,
Qu'elle n'a plus au monde, et pour n'en mourir pas,
Que vous, que votre col où pendre ses deux bras,
Qu'elle porte un amour à fond, comme une lame
Torse, qu'on ôte plus du cœur sans briser l'âme;
Si c'est alors qu'on peut la laisser, comme un vieux
Soulier qui n'est plus bon à rien.
RAFAEL
Ah! les beaux yeux!
Quand vous vous échauffez ainsi, comme vous êtes
Jolie!
CAMARGO
Oh! laissez-moi, monsieur, ou je me jette
Le front contre ce mur!
RAFAEL, l'attirant.
Là là, modérez-vous.
Ce mur vous ferait mal; ce fauteuil est plus doux.
Ne pleurez donc pas tant. - Ce que j'ai dit, mon ange,
Après votre demande, était-il donc étrange?
Je croyais vous complaire, en vous parlant ainsi;
Mais - je n'en pensais pas une parole.
CAMARGO
Oh! si!
Si, vous parliez franc.
RAFAEL
Non. L'avez-vous bien pu croire?
Vous me faisiez un conte, et j'ai fait une histoire.
Calmez-vous. - Je vous aime autant qu'au premier jour,
Ma belle! - mon bijou! - mon seul bien! - mon amour!
CAMARGO
Mon Dieu, pardonnez-lui s'il me trompe!
RAFAEL
Cruelle!
Doutez-vous de ma flamme, en vous voyant si belle?
(Il tourne la glace.)
Dis, l'amour, qui t'a fait l'oeil si noir, ayant fait
Le reste de ton corps d'une goutte de lait?
Parbleu! quand ce corps-là de sa prison s'échappe,
Gageons qu'il passerait par l'anneau d'or du pape!
CAMARGO
Allez voir s'il ne vient personne.
RAFAEL, à part.
Ah! quel ennui!
CAMARGO, seule un moment, le regardant s'éloigner.
Cela ne se peut pas. - Je suis trompée! Et lui
Se rit de moi. Son pas, son regard, sa parole,
Tout me le dit. Malheur! Oh! je suis une folle!
RAFAEL, revenant.
Tout se taît au dedans comme au dehors. - Ma foi,
Vous avez un jardin superbe.
CAMARGO
Ecoutez-moi;
J'attends de votre amour une marque certaine.
RAFAEL
On vous la donnera.
CAMARGO
Ce soir, je pars pour Vienne;
M'y suivrez-vous?
RAFAEL
Ce soir! - Etait-ce pour cela
Qu'il fallait regarder si l'on venait?
CAMARGO
Holà!
Laetitia! Lafleur! Pascariel!
LAETITIA, entrant.
Madame?
CAMARGO
Demandez des chevaux pour ce soir.
(Exit Laetitia.)
RAFAEL
Sur mon âme,
Vous avez des vapeurs, madame, assurément.
CAMARGO
Me suivrez-vous?
RADAEL
Ce soir! à Vienne? - Non vraiment,
Je ne puis.
CAMARGO
Adieu donc, Garuci. Je vous laisse. -
Je pars seule. - Soyez plus heureux en maîtresse.
RAFAEL
En maîtresse? heureux? moi? - Ma parole d'honneur,
Je n'en ai jamais eu.
CAMARGO, hors d'elle.
Qu'étais-je donc?
RAFAEL
Mon cœur,
Ne recommencez pas à vous fâcher.
CAMARGO
Et celle
De tantôt? Quels étaient ces gens? - Que faisait-elle,
Cette femme? - J'ai vu! - Voudrais-tu t'en cacher?
Quelque fille, à coup sûr. - J'irai lui cravacher
La figure!
RAFAEL
Ah! tout beau, ma belle Bradamante.
Tout à l'heure, voyez, vous étiez si charmante.
CAMARGO
Tout à l'heure j'étais insensée, - à présent
Je suis sage!
RAFAEL
Eh! mon Dieu! l'on vous fâche en faisant
Vos plaisirs! - J'étais là, près de vous. - Vous me dites
D'aller là regarder si l'on vient. - Je vous quitte,
Je reviens. - Vous partez pour Vienne! Par la croix
De Jésus, qui saurait comment faire?
CAMARGO
Autrefois,
Quand je te disais: "Va!" c'était à cette place!
(Montrant son lit.)
Tu t'y couchais - sans moi. - Tu m'appelais par grâce!
Moi, je ne venais pas. - Toi, tu priais. - Alors
J'approchais lentement, - et tes bras étaient forts
Pour me faire tomber sur ton cœur! - Mes caprices
Etaient suivis alors, - et tous étaient justices.
Tu ne te plaignais pas; - c'était toi qui pleurais!
Toi qui devenais pâle, et toi qui me nommais
Ton inhumaine! - Alors, étais-je ta maîtresse?
RAFAEL, se jetant sur le lit.
Mon inhumaine, allons! Ma reine! ma déesse!
Je vous attends, voyons! Les champs clos sont rompus!
M'osez-vous tenir tête?
CAMARGO, dans ses bras.
Ah! tu ne m'aimes plus!
== ScèneIII : Devant la maison de la Camargo. - L'Abbé Annibal Desiderio, descendant de sa chaise; musiciens, porteurs.==
L'ABBÉ
Holà! dites, marauds, - est-ce pas là que loge
La Camargo?
UN PORTEUR
Seigneur, c'est là. - Proche l'horloge
Saint-Vincent, tout devant; ces rideaux que voici,
C'est sa chambre à coucher.
L'ABBÉ
Voilà pour toi, merci.
Parbleu! cette soirée est propice, et je pense
Que mes feux pourraient bien avoir leur récompense.
La lune ne va pas tarder à se lever;
La chose au premier coup peut ici s'achever.
Têtebleu! c'est le moins qu'un homme de ma sorte
Ne s'aille pas morfondre à garder une porte;
Je ne suis pas des gens qu'on laisse s'enrouer.
- Or, vous autres coquins, qu'allez-vous nous jouer?
- Piano, signor basson; - amoroso! la dame
Est une oreille fine! - Il faudrait à ma flamme
Quelque mi bémol, - hein? Je m'en vais me cacher
Sous ce contrevent-là; c'est sa chambre à coucher,
N'est-ce pas?
UN PORTEUR
Oui, Seigneur.
L'ABBÉ
Je ne puis trop vous dire
D'aller bien lentement. - C'est un cruel martyre
Que le mien! Têtebleu! je me suis ruiné
Presque à moitié, le tout pour avoir trop donné
À mes divinités de soupers et d'aubades.
MUSICIENS
Andantino, Seigneur!
(Musique.)
L'ABBÉ
Tous ces airs-là sont fades.
Chantez tout bonnement: "Belle Philis", ou bien:
"Ma Clymène".
MUSICIENS
Allegro, Seigneur!
(Musique.)
L'ABBÉ
Je ne vois rien
À cette fenêtre. - Hum!
(La musique continue.)
Point. - C'est une barbare.
- Rien ne bouge. - Allons, toi, donne-moi ta guitare.
(Il prend une guitare.)
Fi donc! pouah!
(Il en prend une autre.)
Hum! je vais chanter, moi. - Ces marauds
Se sont donné, je crois, le mot pour chanter faux.
(Il chante.)
Pour tant de peine et tant d'émoi...
Hum! mi, mi, la.
Pour tant de peine et tant d'émoi...
Mi, mi. - Bon.
Pour tant de peine et tant d'émoi,
Où vous m'avez jeté, Clymène,
Ne me soyez point inhumaine,
Et, s'il se peut, secourez-moi,
Pour tant de peine!
Quoi! rien ne remue!
Va-t-elle me laisser faire le pied de grue?
Têtebleu! nous verrons! (Il chante.)
De tant de peine mon amour...
RAFAEL, sortant de la maison et s'arrêtant sur le pas de la
porte.
Ah! ah! monsieur l'abbé
Desiderio! - Parbleu! vous êtes mal tombé.
L'ABBÉ
Mal tombé, monsieur! - Mais, pas si mal. Je vous chasse,
Peut-être?
RAFAEL
Point du tout; je vous laisse la place.
Sur ma parole, elle est bonne à prendre, et, de plus,
Toute chaude.
L'ABBÉ
Monsieur, monsieur, pour faire abus
Des oreilles d'un homme, il ne faut pas une heure; -
Il ne faut qu'un mot.
RAFAEL
Vrai? j'aurais cru, que je meure,
Les vôtres sur ce point moins promptes, aux façons
Dont les miennes d'abord avaient pris vos chansons.
L'ABBÉ
Tête et ventre! monsieur, faut-il qu'on vous les soupe?
RAFAEL
Là, tout beau, sire! Il faut d'abord, moi, que je soupe.
Je ne me suis jamais battu sans y voir clair,
Ni couché sans souper.
L'ABBÉ
Pour quelqu'un de bel air,
Vous sentez le mauvais soupeur, mon gentilhomme.
(Le touchant.)
Ce vieux surtout mouillé! Qu'est-ce donc qu'on vous nomme?
RAFAEL
On me nomme seigneur Vide-bourse, casseur
De pots; c'est, en anglais, Blockhead, maître tueur
D'abbés. - Pour le seigneur Garuci, c'est son père
Le plus communément qui couche avec ma mère.
L'ABBÉ
S'il y couche demain, il court, je lui prédis,
Risque d'avoir pour femme une mère sans fils.
Votre logis?
RAFAEL
Hôtel du Dauphin bleu. La porte
À droite, au petit Parc.
L'ABBÉ
Vos armes?
RAFAEL
Peu m'importe;
Fer ou plomb, balle ou pointe.
L'ABBÉ
Et votre heure?
RAFAEL
Midi.
(L'abbé le salue et retourne à sa chaise.)
Ce petit abbé-là m'a l'air bien dégourdi.
Parbleu! c'est un bon diable; il faut que je l'invite
À souper. - Hé, monsieur, n'allez donc pas si vite!
L'ABBÉ
Qu'est-ce, monsieur?
RAFAEL
Vos gens s'ensauvent, comme si
La fièvre à leurs talons les emportait d'ici.
Demeurez pour l'amour de Dieu, que je vous pose
Un problème d'algèbre. Est-ce pas une chose
Véritable, et que voit quiconque a l'esprit sain,
Que la table est au lit ce qu'est la poire au vin?
De plus, deux gens de bien, à s'aller mettre en face
Sans s'être jamais vu, ont plus mauvaise grâce,
Assurément, que, quand il pleut, une catin
À descendre de fiacre en souliers de satin.
Donc, si vous m'en croyez, nous souperons ensemble;
Nous nous connaîtrons mieux pour demain. Que t'en semble,
Abbé?
L'ABBÉ
Parbleu! marquis, je le veux, et j'y vais.
(Il sort de sa chaise.)
RAFAEL
Voilà les musiciens qui sont déjà trouvés;
Et pour la table, - holà, Palforio! l'auberge!
(Frappant.)
Cette porte est plus rude à forcer qu'une vierge.
Palforio, manant tripier, sac à boyaux!
Vous verrez qu'à cette heure ils dorment, les bourreaux!
(Il jette une pierre dans la vitre.)
PALFORIO, à la fenêtre.
Quel est le bon plaisir de votre courtoisie?
RAFAEL
Fais-nous faire à souper. Certes, l'heure est choisie
Pour nous laisser ainsi casser tous tes carreaux!
Dépêche, sac à vin! - Pardieu! si j'étais gros
Comme un muid, comme toi, je dirais qu'on me porte
En guise d'écriteau sur le pas de ma porte;
On saurait où me prendre au moins.
PALFORIO
Excusez-moi,Très excellent seigneur.
RAFAEL
Allons, démène-toi.
Vite! va mettre en l'air ta marmitonnerie.
Donne-nous ton meilleur vin et ta plus jolie
Servante; embroche tout: tes oisons, tes poulets,
Tes veaux, tes chiens, tes chats, ta femme et tes valets!
- Toi, l'abbé, passe donc; en joie! et pour nous battre
Après, nous taperons, vive Dieu! comme quatre.
[modifier] Scène IV : La loge de la Camargo. On la chausse.
CAMARGO
Il ira. - Laissez-moi seul, et ne manquez pas
Qu'on me vienne avertir quand ce sera mon pas.
- C'est la règle, ô mon cœur! - Il est sûr qu'une femme
Met dans une âme aimée une part de son âme.
Sinon, d'où pourrait-elle et pourquoi concevoir
La soif d'y revenir, et l'horreur d'en déchoir?
Au contraire un cœur d'homme est comme une marée
Fuyarde des endroits qui l'ont mieux attirée.
Voyez qu'en tout lien, l'amour à l'un grandit
Et par le temps empire, à l'autre refroidit.
L'un, ainsi qu'un cheval qu'on pique à la poitrine,
En insensé toujours contre la javeline
Avance, et se la pousse au cœur jusqu'à mourir.
L'autre, dès que ses flancs commencent à s'ouvrir,
Qu'il sent le froid du fer, et l'aride morsure
Aller chercher le cœur au fond de la blessure,
Il prend la fuite en lâche, et se sauve d'aimer.
Ah! que puissent mes yeux quelque part allumer
Une plaie à la mienne en misère semblable,
Et je serai plus dure et plus inexorable
Qu'un pauvre pour son chien, après qu'un jour entier
Il a dit: "Pour l'amour de Dieu!" sans un denier.
- Suis-je pas belle encor? - Pour trois nuits mal dormies,
Ma joue est-elle creuse? ou mes lèvres blêmies?
Vrai Dieu! ne suis-je plus la Camargo? - Sait-on
Sous mon rouge, d'ailleurs, si je suis pâle ou non?
Va, je suis belle encor! C'est ton amour, perfide
Garuci, que déjà le temps efface et ride,
Non mon visage. - Un nain contrefait et boiteux,
Voulant jouer Phoebus, lui ressemblerait mieux,
Qu'aux façons d'une amour fidèle et bien gardée
L'allure d'une amour défaillante et fardée.
Ah! c'est de ce matin que ton cœur m'est connu,
Car en le déguisant tu me l'as mis à nu.
Certes, c'est un loisir magnifique et commode
Que la paisible ardeur d'une intrigue à la mode!
- Qu'est-ce alors? - C'est un flot qui nous berce rêvant!
C'est l'ombre qui s'enfuit d'une fumée au vent!
Mais que l'ombre devienne un spectre, et que les ondes
S'enfoncent sous les pieds, vivantes et profondes,
Le mal aimant recule, et le bon reste seul.
Oh! que dans sa douleur ainsi qu'en un linceul
Il se couche à cette heure et dorme! La pensée
D'un homme est de plaisirs et d'oublis traversée;
Une femme ne vit et ne meurt que d'amour;
Elle songe une année à quoi lui pense un jour!
LARTITIA, entrant.
Madame, on vous attend à la troisième scène.
CAMARGO
Est-ce la Monanteuil, ce soir, qui fait la reine?
LAETITIA
Oui, madame, et monsieur de Monanteuil, Sylvain.
CAMARGO
Fais porter cette lettre à l'hôtel du Dauphin.
[modifier] Scène V
Une salle à manger très riche. - Garuci, à table avec l'Abbé
Annibal; Musiciens.
Rafael
Oui, mon abbé, voilà comme, une après-dînée,
Je vis, pris, et vainquis la Camargo, l'année
Dix-sept cent soixante-un de la nativité
De Notre-Seigneur.
L'Abbé
- Triste, oh! triste, en vérité!
Rafael
Triste, abbé? - Vous avez le vin triste? - Italie,
Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie.
Quant à mélancolie, elle sent trop les trous
Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous.
On dit qu'elle a des gens qui se noient pour elle.
- Moi, je la noie. (Il boit.)
L'Abbé
Et quand vous eûtes cette belle
Camargo, vous l'aimiez fort?
Rafael
Oh! très fort; - et puis
À vous dire le vrai, je m'y suis très bien pris.
Contre un doublon d'argent un cœur de fer s'émousse.
Ce fut, le premier mois, l'amitié la plus douce
Qui se puisse inventer. Je m'en allais la voir,
Comme ça, tout au saut du lit, - ou bien le soir
Après le spectacle. - Oh! c'était une folie,
Dans ce temps-là! - Pauvre ange! - Elle était bien jolie.
Si bien, qu'après un mois, je cessai d'y venir.
Elle de remuer terre et ciel, - moi de fuir. -
Pourtant je fus trouvé; - reproches, pleurs, injure,
Le reste à l'avenant. - On me nomma parjure,
C'est le moins. - Je rompis tout net. - Bon. - Cependant
Nous nous allions fuyant et l'un l'autre oubliant. -
Un beau soir, je ne sais comment se fit l'affaire,
La lune se levait cette nuit-là si claire,
Le vent était si doux, l'air de Rome est si pur: -
C'était un petit bois qui côtoyait un mur,
Un petit sentier vert, - je le pris, - et, Jean comme
Devant, je m'en allai l'éveiller dans son somme.
L'Abbé
Et vous l'avez reprise?
Rafael, cassant son verre.
Aussi vrai que voilà
Un verre de cassé. - Mon amour s'en alla
Bientôt. - Que voulez-vous? moi, j'ai donné ma vie
À ce dieu fainéant qu'on nomme fantaisie.
C'est lui qui, triste ou fou, de face ou de profil,
Comme un polichinel me traîne au bout d'un fil;
Lui qui tient les cordons de ma bourse, et la guide
De mon cheval; jaloux, badaud, constant, perfide,
En chasse au point du jour dimanche, et vendredi
Cloué sur l'oreiller jusque et passé midi.
Ainsi je vais en tout, - plus vain que la fumée
De ma pipe, - accrochant tous les pavés. - L'année
Dernière, j'étais fou de chiens d'abord, et puis
De femmes. - Maintenant, ma foi, je ne le suis
De rien. - J'en ai bien vu, des petites princesses!
La première surtout m'a mangé de caresses:
Elle m'a tant baisé, pommadé, ballotté!
C'est fini, voyez-vous, celle-là m'a gâté.
Quant à la Camargo, vous la pouvez bien prendre
Si le cœur vous en dit; mais je me veux voir pendre
Plutôt que si ma main de sa nuque approchait.
L'Abbé
Triste!
Rafael
Encor triste, abbé? (Aux musiciens.)
Hé! messieurs de l'archet,
En ut! égayez donc un peu sa courtoisie.
(Musique.)
Ma foi! voilà deux airs très beaux.
(Il parle en se promenant, pendant que l'orchestre joue
piano.)
La poésie,
Voyez-vous, c'est bien. - Mais la musique, c'est mieux,
Pardieu! voilà deux airs qui sont délicieux;
La langue sans gosier n'est rien. - Voyez le Dante;
Son Séraphin doré ne parle pas, - il chante!
C'est la musique, moi, qui m'a fait croire en Dieu.
- Hardi, ferme, poussez; crescendo!
Mais, parbleu!
L'abbé s'est endormi. - Le voilà sous la table.
C'est vrai qu'il a le vin mélancolique en diable.
O doux, ô doux sommeil! ô baume des esprits!
Reste sur lui, sommeil! dormir quand on est gris,
C'est, après le souper, le premier bien du monde.
Palforio, entrant.
Une lettre, seigneur.
Rafael, après avoir lu.
Que le ciel la confonde!
Dites que je n'irai, certes, pas. - Attendez!
Si - c'est cela - parbleu! - je - non - si fait, restez.
Dites que l'on m'attende. (Exit Palforio.)
Hé, l'abbé! Sur mon âme,
Il ronfle en enragé.
L'Abbé
Pardonnez-moi, madame;
Est-ce que je dormais?
Rafael
Hé! voulez-vous avoir
La Camargo, l'ami?
L'Abbé, se levant.
Tête et ventre! ce soir?
Rafael
Ce soir même. - Ecoutez bien: - elle doit m'attendre
Avant minuit. - Il est onze heures, - il faut prendre
Mon habit. (L'abbé se déboutonne.)
Me donner le vôtre. (L'abbé ôte son manteau.)
Vous irez
À la petite porte, et là vous tousserez
Deux fois; toussez un peu.
L'Abbé
Hum! hum!
Rafael
C'est à merveille.
Nous sommes à peu près de stature pareille.
Changeons d'habit. (Ils changent.)
Parbleu! cet habit de cafard
Me donne l'encolure et l'air d'un Escobard.
Le marquis Annibal! l'abbé Garuci! - Certe,
Le tour est des meilleurs. Or donc, la porte ouverte,
On vous introduira piano. - Mais n'allez pas
Perdre la tête là. - Prenez-la dans vos bras,
Et tout d'abord du poing renversez la chandelle. -
L'alcôve est à main droite en entrant. - Pour la belle,
Elle ne dira mot, ne réponds rien. -
L'Abbé
J'y vais.
Marquis, c'est à la vie, à la mort. - Si jamais
Ma maîtresse te plaît, à tel jour, à telle heure
Que ce soit, écris-moi trois mots, et que je meure
Si tu ne l'as le soir! (Il sort.)
Rafael lui crie par la fenêtre.
L'abbé, si vous voulez
Qu'on vous prenne pour moi tout à fait, embrassez
La servante en entrant. - Holà! marauds, qu'on dise
À quelqu'un de m'aller chercher la Cydalise!
[modifier] Scène VI
Chez la Camargo.
Camargo, entrant.
Déchausse-moi. - J'étouffe. - A-t-on mis mon billet?
Laetitia
Oui, madame.
Camargo
Et qu'a-t-on répondu?
Laetitia
Qu'il viendrait.
Camargo
Etait-il seul?
Laetitia
Avec un abbé.
Camargo
Qui se nomme...
Laetitia
Je ne sais pas. - Un gros joufflu, court, petit homme.
Camargo
Laetitia?
Laetitia
Madame?
Camargo
Approchez un peu. - J'ai,
Depuis le mois dernier, bien pâli, bien changé,
N'est-ce pas? Je fais peur. - Je ne suis pas coiffée;
Et vous me serrez tant, je suis tout étouffée.
Laetitia
Madame a le plus beau teint du monde ce soir.
Camargo
Vous croyez? - Relevez ce rideau. - Viens t'asseoir
Près de moi. - Penses-tu, toi, que, pour une femme,
C'est un malheur d'aimer, - dans le fond de ton âme?
Laetitia
Un malheur, quand on est riche!
L'Abbé, dans la rue.
Hum!
Camargo
N'entends-tu pas
Qu'on a toussé? - Pourtant ce n'était point son pas.
Laetitia
Madame, c'est sa voix. - Je vais ouvrir la porte.
Camargo
Versez-moi ce flacon sur l'épaule.
(La Camargo reste un moment seule, en silence. Laetitia
rentre, accompagnée de l'abbé sous le manteau de Garuci,
puis se retire aussitôt. Le coin du manteau accroche en
passant la lampe et la renverse.)
L'Abbé, se jetant à son cou.
Oh!
(La Camargo est assise; elle se lève et va à son alcôve.
L'abbé la suit dans l'obscurité. Elle se retourne et lui tend la
main; il la saisit.)
Camargo
Main-forte!
Au secours! Ce n'est pas lui!
(Tous deux restent immobiles un instant.)
L'Abbé
Madame, en pensant...
Camargo
Au guet! - Mais quel est donc cet homme?
L'Abbé, lui mettant son mouchoir sur la bouche.
Ah! tête et sang!
Ma belle dame, un mot. - Je vous tiens, quoi qu'on fasse.
Criez si vous voulez; mais il faut qu'on en passe
Par mes volontés.
Camargo, étouffant.
Heuh!
L'Abbé
Ecoute! - Si tu veux
Que nous passions une heure à nous prendre aux cheveux,
À ton gré, je le veux aussi, mais je te jure
Que tu n'y peux gagner beaucoup, - et sois bien sûre
Que tu n'y perdras rien. - Madame, au nom du ciel,
Vous allez vous blesser. - Si mon regret mortel
De vous offenser, si...
Camargo, arrachant la boucle de sa ceinture et l'en frappant
au visage.
Tu n'es qu'un misérable
Assassin. - Au secours!
L'Abbé
Soyez donc raisonnable.
Madame! calmez-vous. - Voulez-vous que vos gens
Fassent jaser le peuple, ou venir les sergents?
Nous sommes seuls, la nuit, - et vous êtes trompée
Si vous pensez qu'on sort à minuit sans épée.
Lorsque vous m'aurez fait éventrer un valet
Ou deux, m'en croira-t-on moins heureux, s'il vous plaît?
Et n'en prendra-t-on pas le soupçon légitime
Qu'étant si criminel, j'ai commis tout le crime?
Camargo
Et qui donc es-tu, toi, qui me parles ainsi?
L'Abbé
Ma foi! je n'en sais rien. - J'étais le Garuci
Tout à l'heure; à présent...
Camargo, le menant à l'endroit de la fenêtre où donne la
lune.
Viens ici. - Sur ta vie
Et le sang de tes os, réponds. - Que signifie
Ce chiffre?
L'Abbé
Ah! pardonnez, madame, je suis fou
D'amour de vous. - Je suis venu sans savoir où.
Ah! ne me faites pas cette mortelle injure,
Que de me croire un cœur fait à cette imposture.
Je n'étais plus moi-même, et le ciel m'est témoin
Que de vous mériter nul n'a pris plus de soin.
Camargo
Je te crois volontiers en effet la cervelle
Troublée. - Et cette plaque enfin, d'où te vient-elle?
L'Abbé
De lui.
Camargo
Lui! - L'as-tu donc égorgé?
L'Abbé
Moi? Non point;
Je l'ai laissé très vif, une bouteille au poing.
Camargo
Quel jeu jouons-nous donc?
L'Abbé
Eh! madame, lui-même
Ne pouvait-il pas seul trouver ce stratagème?
Et ne voyez-vous point que lui seul m'a donné
Ce dont je devais voir mon amour couronné?
Et quel autre que lui m'eût dit votre demeure?
M'eût prêté ces habits? m'eût si bien marqué l'heure?
Camargo
Rafael! Rafael! le jour que de mon front
Mes cheveux sur mes pieds un à un tomberont,
Que ma joue et mes mains bleuiront comme celles
D'un noyé, que mes yeux laisseront mes prunelles
Tomber avec mes pleurs, alors tu penseras
Que c'est assez souffert, et tu t'arrêteras!
Mais...
Camargo
Et quel homme encor me met-il à sa place?
De quelle fange est l'eau qu'il me jette à la face?
Viens, toi. - Voyons, lequel est écrit dans tes yeux,
Du stupide, ou du lâche, ou si c'est tous les deux?
L'Abbé
Madame!
Camargo
Je t'ai vu quelque part.
L'Abbé
Chez le comte
Foscoli.
Camargo
C'est cela. - Si ce n'était de honte,
Ce serait de pitié qu'à te voir ainsi fait
Comme un bouffon manqué, le cœur me lèverait!
Voyons, qu'avais-tu bu? dans cette violence,
Pour combien est l'ivresse, et combien l'impudence?
Va, je te crois sans peine, et lui seul sûrement
Est le joueur ici qui t'a fait l'instrument.
Mais, écoute. - Ceci vous sera profitable. -
Va-t-en le retrouver, s'il est encore à table;
Dis-lui bien ton succès, et que lorsqu'il voudra
Prêter à ses amis des filles d'Opéra...
L'Abbé
D'Opéra! - Hé parbleu! vous seriez bien surprise
Si vous saviez qu'il soupe avec la Cydalise.
Camargo
Quoi!
Cydalise!
L'Abbé
Hé oui! Gageons que l'on entend
D'ici les musiciens, s'il fait un peu de vent.
(Tous deux prêtent l'oreille à la fenêtre. On entend une
symphonie lente dans l'éloignement.)
Camargo
Ciel et terre! c'est vrai!
L'Abbé
C'est ainsi qu'il oublie
Auprès d'elle, qui n'est ni jeune ni jolie,
La perle de nos jours! Ah! madame, songez
Que vos attraits surtout par là sont outragés;
Songez au temps, à l'heure, à l'insulte, à ma flamme;
Croyez que vos bontés...
Camargo
Cydalise!
L'Abbé
Eh! madame,
Ne daignerez-vous pas baisser vos yeux sur moi?
Si le plus absolu dévouement...
Camargo
Lève-toi.
As-tu le poignet ferme?
L'Abbé
Hai...
Camargo
Voyons ton épée.
L'Abbé
Madame, en vérité, vous vous êtes coupée.
Camargo
Hé quoi! pâle avant l'heure, et déjà faiblissant?
L'Abbé
Non pas, mais têtebleu! voulez-vous donc du sang?
Camargo
Abbé, je veux du sang! J'en suis plus altérée
Qu'une corneille au vent d'un cadavre attirée.
Il est là-bas, dis-tu? cours-y donc, - coupe-lui
La gorge, et tire-le par les pieds jusqu'ici.
Tords-lui le cœur, abbé, de peur qu'il n'en réchappe.
Coupe-le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe;
Tu me l'apporteras, et puisse m'écraser
La foudre, si tu n'as par blessure un baiser!
Tu tressailles, Romain? C'est une faute étrange
Si tu te crois ici conduit par ton bon ange!
Le sang te fait-il peur? Pour t'en faire un manteau
De cardinal, il faut la pointe d'un couteau.
Me jugeais-tu le cœur si large, que j'y porte
Deux amours à la fois, et que pas un n'en sorte?
C'est une faute encor; mon cœur n'est pas si grand,
Et le dernier venu ronge l'autre en entrant.
L'Abbé
Mais, madame, vraiment, c'est... Est-ce que?... Sans doute
C'est un assassinat. - Et la justice?
Camargo
Ecoute.
Je t'en supplie à deux genoux.
L'Abbé
Mais je me bats
Avec lui demain, moi. Cela ne se peut pas;
Attendez à demain, madame.
Camargo
Et s'il te tue? -
Demain! et si j'en meurs? - Si je suis devenue
Folle? - Si le soleil, se prenant à pâlir,
De ce sombre horizon ne pouvait pas sortir?
On a vu quelquefois de telles nuits au monde. -
Demain! le vais-je attendre à compter par seconde
Les heures sur mes doigts, ou sur les battements
De mon cœur, comme un juif qui calcule le temps
D'un prêt? - Demain ensuite, irai-je pour te plaire
Jouer à croix ou pile, et mettre ma colère
Au bout d'un pistolet qui tremble avec ta main?
Non pas. - Non! Aujourd'hui est à nous, mais demain
Est à Dieu!
L'Abbé
Songez donc...
Camargo
Annibal, je t'adore!
Embrasse-moi! (Il se jette à son cou.)
L'Abbé
Démons!!!
Camargo
Mon cher amour, j'implore
Votre protection. - Voyez qu'il se fait tard. -
Me refuserez-vous? - Tiens, tiens, prends ce poignard.
Qui te verra passer? Il fait si noir!
L'Abbé
Qu'il meure,
Et vous êtes à moi?
Camargo
Cette nuit.
L'Abbé
Dans une heure.
Ah! je ne puis marcher. - Mes pieds tremblent. - Je sens,
Je - je vois...
Camargo
Annibal, je suis prête, et j'attends.
[modifier] Scène VII
À l'auberge. - Rafael est assis avec Rose et Cydalise.
Rafael, chantant.
Trivelin ou Scaramouche,
Remplis ton verre à moitié,
Si tu le bois tout entier,
Je dirai que tu te mouches
Du pied.
Je ne sais pas au fond de quelle pyramide
De bouteilles de vin, au cœur de quel broc vide
S'est caché le démon qui doit me griser, mais
Je désespère encor de le trouver jamais.
Cydalise
À toi, mon prince!
Rafael
À toi! Buvons à mort, déesse!
Ma foi, vive l'amour! Au diable ma maîtresse!
La vie est à descendre un rude grand chemin;
Gai donc, la voyageuse, au coup du pèlerin!
Cydalise
Chante, je vais danser.
Rafael
Bien dit. - Ah! la jolie
Jambe! (Il se couche aux pieds de Rose et prélude.)
Je suis Hamlet aux genoux d'Ophélie.
Mais, reine, ma folie est plus douce, et mes yeux
Sous vos longs sourcils noirs invoquent d'autres dieux.
(Il chante.)
Si, dans les antres de Gnide
Au bras de Vénus porté,
Le vieux Jupiter, que ride
Sa vieille immortalité,
Dans la céleste furie
Me laissait finir sa vie,
Qui jamais ne finira;
Dieux immortels, que je meure!
J'aimerais mieux un quart d'heure
Chez la Blanche Lydia.
Que j'aime ces beaux seins qui battent la campagne!
Au menuet, danseuse! - et vous, du vin d'Espagne!
(À Rose.)
Et laissez vos regards avec le vin couler.
Dieu merci, ma raison commence à s'en aller!
Cydalise
Tu me laisses danser toute seule?
Rafael
Ma reine,
Cela n'est pas bien dit. (Il se lève.)
Cette table nous gêne.
(Il la renverse du pied.)
Palforio, entrant.
Seigneur, je ne puis dire autre chose, sinon
Que de vous déranger je demande pardon;
Mais vous faites un bruit bien fort, et qui fait mettre
Autour de ma maison le monde à la fenêtre.
Veuillez crier moins haut.
Rafael
Ah! parbleu! je crierai,
Maître porte-bedaine, autant que je voudrai.
Holà! hé! ohé! ho!
Palforio
Seigneur, je vous supplie
D'observer qu'il est tard.
Rafael
Allons, paix, vieille truie.
Je suis abbé, d'abord. - Si vous dites un mot,
Je vous excommunie. - Arrière, toi, pied-bot!
(Il danse en chantant.)
Monsieur l'abbé, où courez-vous?
Vous allez vous casser le cou.
Palforio
Seigneur, si vous chez, j'irai chercher la garde;
J'en demande pardon à votre honneur.
Rafael
Prends garde,
Que mon pied n'aille voir tes chausses.
Palforio
Aïe! à moi!
Je suis mort.
Rafael
Ventrebleu! je suis ici chez toi;
J'y suis pour mon plaisir, et n'en sortirai mie.
Palforio
Seigneur, excusez-moi; c'est mon hôtellerie,
Et vous en sortirez. - À la garde!
Rafael, lui jetant une bouteille à la tête.
Tiens.
Palforio
Ah!
(Il tombe.)
Cydalise
Vous l'avez tué!
Rafael
Non.
Cydalise
Si fait.
Rafael
Non.
Rose
Si fait.
Rafael
Bah!
(Il le secoue.)
Hé! Palforio, vieux porc! Il sait mieux que personne
Où vont après leur mort les gredins. - Je m'étonne
Que Satan ou Pluton, dès la première fois,
Dans cette nuque chauve ait enfoncé les doigts.
Ma foi, bonsoir; le drôle a soufflé sa chandelle.
Adieu, ventre sans tête. - Il faut partir, ma belle.
Les sergents nous feraient payer les pots. - Allons.
C'est dur de nous quitter si tôt. - Allons, partons.
Je le croyais plus ferme, et que les vieilles âmes
Se rouillaient à l'étui comme les vieilles lames.
Cydalise
Paix! on vient.
Voix
Au guet!
Rafael
Hein! Je crois que les bourreaux
Sont gens, Dieu me pardonne, à quérir les prévôts.
Ne les attendons pas, mon ange. - Cette issue
Secrète nous conduit, par la petite rue,
À mon hôtel.
Voix
C'est là.
Cydalise
Mon Dieu! si l'on entrait!
Rafael
Allons, le mantelet, le loup et le bonnet;
Par ici, par ici! bonsoir, mes Cydalises.
Cydalise
Bonsoir, mon prince.
Un sergent, entrant.
Arrête! En voilà deux de prises.
Cydalise
Mon prince, sauvez-vous.
Le sergent
Qu'on le retienne.
Rafael
Il pleut
Un peu, mais c'est égal. - Ma foi, sauve qui peut!
(Il saute par la fenêtre.)
Un soldat
Sergent, nous n'avons rien. - Votre homme est passé
maître
Dans le saut périlleux. - Il a pris la fenêtre.
Le sergent
Oh! oh! tenez-le bien. - Que vois-je? L'hôtelier
Est mort. Courez tous vite, et sus le meurtrier!
[modifier] Scène VIII
Une rue au bord de la mer. - Rafael descend le long d'un
treillis; Annibal passe dans le fond.
Rafael
Peste soit des barreaux! Hé, rendez-moi ma veste,
Mon camarade! Où donc vous sauvez-vous si preste?
Eh bien! et vos amours, - que font-ils?
L'Abbé
Le voilà!
Rafael
On me poursuit, mon cher. - Je vous dirai cela;
Mais rendez-moi l'habit.
L'Abbé
On crie. - On vous appelle!
Têtebleu! qu'est-ce donc?
Rafael
Bon! une bagatelle.
Je crois que j'ai tué quelqu'un là-bas.
L'Abbé
Vraiment!
Rafael
Je vous dirai cela; mais l'habit seulement.
L'Abbé
L'habit? non de par Dieu! Je ne veux pas du vôtre.
Les sergents me prendraient pour vous.
Rafael
Le bon apôtre!
(Plusieurs gens traversent le théâtre.)
Attendez. - Donnez-moi ce manteau. - Bon. - Je vais
Dire à ces gredins-là deux petits mots.
L'Abbé
Jamais
Je n'oserai tuer cet homme. (Il s'assoit sur une pierre.)
Le sergent
Holà! je cherche
Le seigneur Rafael.
Rafael
À moins qu'il ne se perche
Sur quelque cheminée en manière d'oiseau,
Qu'il n'entre dans la terre, ou qu'il ne saute à l'eau;
Vous l'aurez à coup sûr. Le connaissez-vous?
Le sergent
Certe,
J'ai son signalement. - C'est une plume verte
Avec des bas orange.
Rafael
En vérité! - Parbleu!
Vous n'aurez point de peine, et vous jouez beau jeu.
Combien vous donne-t-on?
Le sergent
Hai...
Rafael
Trouvez-vous qu'en somme
Votre prévôt vous ait assez payé votre homme?
Le bon sire est-il doux ou dur sur les écus?
Le sergent
Mais, il n'en mourrait pas pour donner un peu plus.
Mais je n'y pense pas. - Le ventre à la besogne,
Et non le dos. - Mieux vaut la hart que la vergogne,
Et puis, l'homme pendu, nous avons le pourpoint.
Rafael
Sans compter les revers, s'il met l'épée au poing.
Le sergent
J'ai de bons pistolets.
Rafael
Voyons. - Et puis?
Le sergent
Ma canne
De sergent.
Rafael
Bon. - Et puis?
Le sergent
Ce poignard de Toscane.
Rafael
Très excellent. - Et puis?
Le sergent
J'ai cette épée.
Rafael.
Et puis?
Le sergent
Et puis! je n'ai plus rien.
Rafael, le rossant.
Tiens, voilà pour tes cris,
Et pour tes pistolets.
Le sergent
Aïe! aïe!
Rafael
Et pour ta canne,
Et pour ton fin poignard en acier de Toscane.
Le sergent
Aïe! aïe! je suis mort!
Rafael
Le seigneur Garuci
Est sans doute au logis. - On y va par ici.
(Il le chasse.)
C'est du don Juan, ceci. (Revenant.)
Que dis-tu du bonhomme,
Sauvons-nous maintenant. - Moi, je retourne à Rome.
(L'abbé va à lui, et lui met son poignard dans la gorge.)
Etes-vous fou, l'abbé? - L'abbé?
(Il tombe.)
Je n'y suis pas.
Ah! malédiction! Mais tu me le paieras.
(Il veut se relever.)
Mon coup de grâce, abbé! Je suffoque! Ah! misère!
Mon coup, mon dernier coup, mon cher abbé. La terre
Se roule autour de moi! - miserere! - Le ciel
Tourne. Ah, chien d'abbé, va! par le Père éternel!...
Qu'attends-tu donc là, toi, fantôme, qui demeures
Avec ces yeux ouverts?
L'Abbé
Moi? J'attends que tu meures.
Rafael
Damnation! Tu vas me laisser là crever
Comme un païen, gredin, et ne pas m'achever!
Je ne te ferai rien; viens m'achever. - Un verre
D'eau pour l'amour de Dieu! - Tu diras à ma mère
Que je donne mes biens à mon bouffon Pippo.
(Il meurt.)
L'Abbé
Va, ta mort est ma vie, insensé! - Ton tombeau
Est le lit nuptial où va ma fiancée
S'étendre sous le dais de cette nuit glacée!
Maintenant le hibou tourne autour des falots.
L'esturgeon monstrueux soulève de son dos
Le manteau bleu des mers, et regarde en silence
Passer l'astre des nuits sur leur miroir immense.
La sorcière, accroupie et murmurant tout bas
Des paroles de sang, lave pour les sabbats
La jeune fille nue; Hécate aux trois visages
Froisse sa robe blanche aux joncs des marécages;
Ecoutez. - L'heure sonne! et par elle est compté
Chaque pas que le temps fait vers l'éternité.
Va dormir dans la mer, cendre; et que ta mémoire
S'enfonce avec ta vie au cœur de cette eau noire;
(Il jette le cadavre dans la mer.)
Vous, nuages, crevez! essuyez ce chemin!
Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain.
[modifier] Scène IX
Chez la Camargo. - La Camargo est à son clavecin, en
silence; on entend frapper à petits coups.
Camargo
Entrez. (L'abbé entre. Il lui présente son poignard.)
(La Camargo le considère quelque temps, puis se lève.)
A-t-il souffert beaucoup?
L'Abbé
Bon! c'est l'affaire
D'un moment.
Camargo
Qu'a-t-il dit?
L'Abbé
Il a dit que la terre
Tournait.
Camargo
Quoi! rien de plus?
L'Abbé
Ah! qu'il donnait son bien
À son bouffon Pippo.
Camargo
Quoi! rien de plus?
L'Abbé
Non, rien.
Camargo
Il porte au petit doigt un diamant. De grâce,
Allez me le chercher.
L'Abbé
Je ne le puis.
Camargo
La place
Où vous l'avez laissé n'est pas si loin.
L'Abbé
Non, mais
Je ne le puis.
Camargo
Abbé, tout ce que je promets;
Je le tiens.
L'Abbé
Pas ce soir.
Camargo
Pourquoi?
L'Abbé
Mais...
Camargo
Misérable!
Tu ne l'as pas tué.
L'Abbé
Moi! que le ciel m'accable
Si je ne l'ai pas fait, madame, en vérité!
Camargo
En ce cas, pourquoi non?
L'Abbé
Ma foi! je l'ai jeté
Dans la mer.
Camargo
Quoi! ce soir, dans la mer?
L'Abbé
Oui, madame.
Camargo
Alors, c'est un malheur pour vous; car, sur mon âme,
Je voulais cet anneau.
L'Abbé
Si vous me l'aviez dit,
Au moins...
Camargo
Et sur quoi donc t'en croirai-je, maudit?
Sur quel honneur vas-tu me jurer? Sur laquelle
De tes deux mains de sang? Où la marque en est-elle?
La chose n'est pas sûre, et tu te peux vanter. -
Il fallait lui couper la main, et l'apporter.
L'Abbé
Madame, il faisait nuit... La mer était prochaine.
Je l'ai jeté dedans.
Camargo
Je n'en suis pas certaine.
L'Abbé.
Mais, madame, ce fer est chaud, et saigne encor.
Camargo
Ni le sang ni le feu ne sont rares.
L'Abbé
Son corps
N'est pas si loin, madame, il se peut qu'on se charge...
Camargo
La nuit est trop épaisse, et l'Océan trop large.
L'Abbé
Mais je suis pâle, moi! tenez.
Camargo
Mon cher abbé,
L'étais-je pas ce soir, quand j'ai joué Thisbé
Dans l'opéra?
L'Abbé
Madame, au nom du ciel!
Camargo
Peut-être
Qu'en y regardant bien, vous l'aurez. - Ma fenêtre
Donne sur la mer. (Elle sort.)
L'Abbé
Mais... - Elle est partie, ô Dieu!
J'ai tué mon ami, j'ai mérité le feu,
J'ai taché mon pourpoint, et l'on me congédie.
C'est la moralité de cette comédie.