Les Propos du chirurgien

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Traduction par Albert Savine.
L’Édition française illustrée (pp. 239-253).

LES PROPOS DU CHIRURGIEN


I


— Les hommes meurent des maladies qu’ils ont le plus étudiées, remarqua le chirurgien en coupant le bout d’un cigare avec toute la netteté et l’art professionnels.

C’est comme si la maladie était une mauvaise créature qui, lorsqu’elle est poursuivie de trop près, saute à la gorge de son persécuteur.

Si vous tourmentez trop les microbes, ils peuvent vous tourmenter.

J’en ai vu des exemples, et pas nécessairement dans des maladies microbiennes.

Le cas de Lister et de l’anévrisme, et une douzaine d’autres que je pourrais mentionner, sont bien connus. Mais vous ne pourriez trouver un exemple plus clair que celui du pauvre vieux Walter de Saint Christophe.

Vous n’en avez pas entendu parler ? Il est vrai que ce n’était pas de votre temps, mais je serais surpris qu’il fut oublié.

Vous autres, jeunes gens, vous êtes tellement préoccupés d’être de votre temps, que vous négligez beaucoup de choses qui étaient intéressantes hier.

Walter était un des hommes les plus forts de l’Europe pour les maladies nerveuses. Vous devez avoir lu son petit livre sur la sclérose des colonnes postérieures. C’est aussi intéressant qu’un roman, et cela fit époque dans son genre.

Il travaillait comme un cheval, ce Walter : grande clientèle de consultations, heures passées chaque jour dans les cliniques, recherches originales constantes.

Et là, il s’amusait, de mortuis naturellement, mais c’est encore un secret parmi tous ceux qui l’ont connu.

S’il est mort à quarante-cinq ans, il a entassé quatre-vingt ans dans ces années.

Ce qui est étonnant, c’est qu’il ait pu durer si longtemps du pas dont il allait.

Quand vint la fin, il l’accueillit avec vaillance.

J’étais son aide de clinique à cette époque.

Walter faisait un cours sur l’ataxie locomotrice dans une salle pleine de jeunes gens.

Il expliquait que l’un des signes précurseurs de la maladie était que le malade ne pouvait joindre les talons, les yeux fermés, sans tituber.

Tout en parlant, il joignait l’action à la parole.

Je ne crois pas que les jeunes gens aient rien remarqué.

Je le vis, et lui aussi, quoiqu’il terminât son cours sans en donner signe.

Quand il eut fini, il vint dans ma chambre, et alluma une cigarette.

— Examinez mes réflexes, dit-il.

Il en restait à peine une trace.

Je frappai sur le tendon de son genou.

J’aurais pu aussi bien essayer de faire sursauter le coussin de ce sofa.

Il se tint debout et ferma les yeux. Il vacillait comme un arbrisseau sous le vent.

— Ainsi, dit-il, ce n’était pas une névralgie intercostale, somme toute.

Alors, il comprit qu’il avait eu les douleurs lancinantes, et que le cas était complet.

Il n’y avait rien à répliquer, de sorte que je restai à le regarder lançant des bouffées de sa cigarette… Il en était donc là : un homme dans toute la force de la vie, un des plus beaux hommes de Londres, avec l’argent, la réputation, les succès de société, toutes choses à ses pieds, et maintenant, sans un avertissement, il apprenait que la mort inévitable était devant lui, une mort avec les tortures les plus raffinées et les plus lentes, comme s’il était attaché au poteau des Peaux-Rouges.

Il était assis au milieu du nuage de fumée bleue de sa cigarette, les yeux baissés et les lèvres très légèrement contractées.

Puis il se leva, faisant un mouvement de bras, comme quelqu’un qui repousse de vieilles idées pour songer à de nouvelles.

— Mieux vaut régler les choses d’une fois, dit-il. Il faut que je prenne quelques dispositions nouvelles. Puis-je me servir de votre papier et de vos enveloppes ?

Il s’installa à mon bureau et écrivait une demi-douzaine de lettres.

Ce n’est pas commettre une indiscrétion de dire qu’elles n’étaient pas adressées à ses confrères.

Walter était célibataire, ce qui veut dire qu’il ne se contentait pas d’une seule femme.

Quand il eut fini, il sortit du ma petite chambre, laissant derrière lui toutes les espérances et toutes les ambitions de sa vie.

Et il aurait pu vivre une année de plus dans l’ignorance et la tranquillité, si ce n’avait été le hasard de son cours.


II


Il fallut à la maladie cinq ans pour le tuer, et il les supporta bien.

S’il avait été un peu libertin, il l’expia par ce long martyre.

Il fit un admirable mémoire sur les symptômes qu’il constatait en lui ; il étudia les changements causés par le mal chez le patient plus complètement qu’ils ne l’avaient jamais été.

Lorsque la ptose devint aiguë, il tenait sa paupière relevée avec sa main pendant qu’il écrivait.

Puis, lorsqu’il ne put plus commander à ses muscles pour écrire, il dicta à sa garde-malade.

C’est ainsi que mourut en odeur de science, James Walter à quarante-cinq ans.

Le pauvre vieux Walter était très amateur de chirurgie expérimentale, et il ouvrit des voies nouvelles en différentes directions.

Entre nous, on aurait pu en ouvrir quelques autres par la suite, mais il fit de son mieux pour ses malades.

Vous connaissez Mac Namara, n’est-ce pas ? Il porte toujours les cheveux longs. Il fait croire que cela vient de ses goûts artistiques, mais, en réalité, c’est pour cacher qu’il lui manque une oreille. Walker lui en a enlevé une, mais il ne faut pas dire à Mac que je vous l’ai dit.

Voici ce qui se passa.

Walker avait une idée sur la portio dura, le moteur de la face, comme vous savez, et il pensait que sa paralysie provenait d’un trouble dans la circulation du sang. Tout ce qui contrebalancerait ce trouble, pourrait, pensait-il, y remédier. Nous avions dans les salles un cas très rebelle de paralysie de Bell, et il avait essayé en vain tous les moyens possibles : cautérisation, toniques, extension des nerfs, galvanisme, aiguilles, mais sans résultat.

Walker se mit dans la tête qu’en enlevant l’oreille, il augmenterait l’afflux du sang dans cette partie, et obtint bientôt que le malade consentit à l’opération.

Nous la fîmes un soir.

Walker, naturellement, sentait que c’était une expérience et ne désirait pas beaucoup en parler jusqu’à ce qu’il en eût vu le succès.

Il y avait là une demi-douzaine d’entre nous, entre autres Mac Namara et moi.

La chambre était petite.

Au centre se trouvait une table étroite, une toile imperméable sur l’oreiller, et une couverture qui retombait des deux côtés presque jusqu’à terre.

Deux bougies sur une table à côté, près de l’oreiller, fournissaient tout l’éclairage.

Le malade arriva, un côté de la figure aussi lisse que celle d’en enfant, et l’autre tremblante de frayeur.

Il se coucha et la serviette à chloroforme fut placée sur son visage, tandis que Walker enfilait ses aiguilles à la lumière de la bougie.

Le chloroformiste se tenait à la tête de la table, et Mac Namara était debout à côté pour surveiller le patient. Nous autres vous nous empressions auprès du lit pour voir.

L’homme était à moitié endormi, lorsqu’il eût un de ces mouvements convulsifs qui surviennent dans la période de demi-conscience.

Il lança des coups de pied, s’élança et frappa de côté et d’autre des deux mains.

La petite table se renversa avec un craquement, entraînant les deux bougies, et nous restâmes dans l’obscurité profonde.

Vous pensez comme on se précipita, l’un pour ramasser la table, l’autre pour chercher des allumettes, et d’autres pour maintenir le patient qui s’agitait encore.

Il fut retenu par deux aides, on poussa le chloroforme, et pendant ce temps les bougies furent rallumées, ses cris incohérents à moitié étouffés, s’étaient changés en un ronflement sonore.

Sa tête fut retournée sur l’oreiller et on maintint la serviette sur son visage pendant que l’opération était exécutée.

Alors, on enleva la serviette, et vous pouvez supposer notre étonnement lorsque nous vîmes la figure de Mac Namara.

Très simplement.

Quand les bougies s’étaient éteintes, le chloroformiste s’était arrêté un moment, et avait essayé de les ramasser.

Le patient, juste au moment ou la lumière disparut, avait roulé sous la table.

Le pauvre Mac Namara, se cramponnant à lui, avait été allongé sur la table d’opération et le chloroformiste sentant un corps en position avait naturellement appliqué la serviette sur sa bouche et sur ses narines.

Les autres l’avaient maintenu.

Plus il criait, et se débattait, plus on lui faisait respirer de chloroforme.

Walker agit très bien en la circonstance.

Il fit à Mac Namara les plus complètes excuses, lui offrit de lui mettre un postiche, et de lui faire une oreille du mieux qu’il pourrait, mais Mac Namara en avait assez.

Quant au patient, nous le trouvâmes dormant tranquillement sous la table, les bouts de la couverture le cachaient parfaitement, formant écran des deux côtés.

Walker envoya à Mac Namara son oreille le lendemain dans un bocal d’alcool méthylique, mais la femme de Mac Namara en fut très irritée et cela entraîna beaucoup d’inimitiés.

Certaines personnes disent que plus on a affaire à la nature humaine, plus on se met en contact intime avec elle, et moins on en pense de bien.

Je ne crois pas que ceux qui la connaissent le mieux soutiennent cette opinion.

Ma propre expérience s’élève contre elle.

J’ai été élevé à l’école théologique qui fait de l’homme une argile méprisable et mortelle, et cependant, me voici, après trente années de connaissance intime de l’humanité, rempli de respect pour elle.

Le mal se trouve communément à la surface.

Les couches inférieures sont bonnes.

Une centaine de fois j’ai vu des gens condamnés à mort aussi soudainement que le pauvre Walker.

Quelquefois, c’était à la cécité ou a des mutilations qui sont pires que la mort. Hommes et femmes ont presque tous bien accepté la chose, et quelques-uns avec un si charmant désintéressement, avec une préoccupation si complète de la façon dont leur destinée affecterait les autres, que l’homme de la rue, la femme habillée du costume le plus frivole, se sont changées en anges à mes yeux.

J’ai vu au lit de mort tous les âges, toutes les croyances ou l’absence de croyance.

Je n’ai jamais vu un seul homme trembler sauf un, un pauvre jeune homme à l’imagination exaltée, qui avait passé une vie sans reproche dans la plus stricte des sectes.

Certes, un corps épuisé est incapable de crainte, de même que celui qui est en proie au mal de mer et à qui l’on dit que le navire va couler.

C’est pourquoi j’estime le courage, en face de la mutilation, au-dessus du courage, lorsqu’une maladie qui épuise se termine par la mort.


III


Maintenant, j’évoque un cas que j’ai eu mercredi dernier, dans ma propre clientèle.

Une dame vint me consulter.

C’était la femme d’un baronnet très connu dans le sport.

Son mari l’avait accompagnée, mais, à sa demande, il resta dans la salle d’attente.

Je n’ai pas besoin d’entrer dans des détails.

Le fait est que je constatai un cas particulièrement grave de cancer.

— Je le savais, dit-elle. Combien de temps me reste-t-il à vivre ?

— Je crains que le mal n’épuise vos forces en peu de mois, répondis-je.

— Pauvre vieux Jack, dit-elle. Je vais lui dire que ce n’est pas dangereux.

— Pourquoi le tromper ? lui demandai-je.

— Il en est très préoccupé, et en ce moment, il frissonne dans la salle d’attente. Il doit recevoir à dîner ce soir deux vieux amis, et je n’ai pas le courage de lui gâter sa soirée. Il sera temps, demain, de lui dire la vérité.

La brave petite femme sortit, et un instant après, le mari, avec sa grosse figure rouge où éclatait la joie, se précipita dans ma chambre pour me serrer la main.

Je respectai la volonté de la malade et je ne le détrompai pas.

Je parie que cette soirée fut une des plus joyeuses, et le matin suivant un des plus sombres de sa vie.

Il est merveilleux de voir comment une femme peut bravement et gaiement supporter un coup écrasant.

Il en est autrement des hommes.

Un homme peut le supporter sans se plaindre, mais il en est tout de même ébloui, ahuri.

La femme, elle, ne perd pas la tête, pas plus qu’elle ne perd courage.

J’ai eu un cas dans ma clientèle, il y a quelques semaines, qui vous montrera ce que je veux dire.

Un monsieur me consulte sur sa femme, une très belle femme.

Elle avait un petit nodule tuberculeux à la partie haute du bras, d’après lui.

Il était certain que cela n’avait pas d’importance, mais il voulait savoir lequel du Devonshire ou de la Riviera, lui conviendrait le mieux.

Je l’examinai et trouvai un effroyable sarcome de l’os qui se montrait à peine à la surface, mais qui enveloppait l’omoplate, la clavicule et l’humérus.

C’était le cas le plus grave que j’eusse jamais vu.

Je la fis sortir de la chambre, et je lui dis la vérité.

Que fit-il ?

Il marcha lentement autour de la chambre, les mains derrière le dos, regardant avec le plus grand intérêt les tableaux. Je le voyais, mettant son pince-nez d’or et les examinant d’un regard parfaitement absent, qui me montrait qu’il ne voyait ni eux, ni le mur derrière eux.

— Amputation du bras ? demanda-t-il enfin.

— Oui, de la clavicule et de l’omoplate, dis-je.

— C’est cela, la clavicule et l’omoplate, répéta-t-il en regardant autour de lui avec des yeux éteints.

Cela le fixa.

Je ne crois pas qu’il redevienne jamais le même homme, mais la femme prit cela aussi bravement que possible, et a continué depuis lors.

Le mal était si avancé que le bras se brisa lorsque nous voulûmes le lui tirer de sa chemise de nuit… Non, je ne crois pas que le mal reparaisse et j’ai bonne espérance qu’elle se rétablira.


IV


Le premier malade est une chose que l’on n’oublie jamais dans le reste de la vie.

Le mien fut banal, et les détails n’ont pas d’intérêt.

J’eus cependant une singulière visite, dans les premiers mois après que j’eus placé ma plaque.

C’était une femme d’un certain âge, richement habillée, portant à la main un panier d’osier à pique-nique.

Elle l’ouvrit, tandis que des larmes inondaient son visage ; il en sortit, en se balançant, le plus gras, le plus vilain, le plus galeux des roquets, que j’aie jamais vus.

— Je désire, docteur, que vous le supprimiez de ce monde, sans souffrance, s’écria-t-elle. Vite, vite, sans quoi ma résolution va m’abandonner…

Elle s’écroula sur le sofa, en sanglotant.

Moins un médecin a d’expérience, plus il a une haute idée de sa dignité professionnelle, comme je n’ai pas besoin de vous le rappeler, mes jeunes amis.

J’étais donc sur le point de refuser avec indignation, lorsque je songeai qu’en dehors de la médecine, nous étions un monsieur et une dame, et qu’elle m’avait demandé de faire pour elle une chose qui, à ses yeux, avait la plus grande importance. J’emportai donc le pauvre petit animal, et, à l’aide d’une soucoupe de lait et de quelques gouttes d’acide prussique, son sort fut réglé, aussi rapidement et sans souffrance qu’elle pouvait le désirer.

— C’est fini, s’écria-t-elle, quand j’entrai.

Il était réellement tragique de voir comment tout l’amour qui avait dû aller à un mari ou à des enfants, s’était, à défaut de ceux-ci, concentré sur cet affreux petit animal.

Elle s’en alla le cœur brisé, dans sa voiture, et ce ne fut qu’après son départ que je vis une enveloppe scellée d’un grand cachet rouge sur le sous-main de mon bureau.

À l’extérieur était écrit au crayon :

« Je ne doute pas que vous auriez volontiers fait cela sans honoraires, mais j’insiste pour que vous acceptiez le contenu.

Je l’ouvris avec la pensée vague d’une millionnaire excentrique et d’un billet de cinquante livres.

Mais je ne trouvai qu’un mandat-poste de quatre livres six pence.

Cet incident me frappa comme si bizarre, que j’en ris de tout mon cœur.

Vous trouverez qu’il y a tant de tragédie dans la vie d’un médecin, mes amis, qu’il ne pourrait la supporter sans les traits comiques qui viennent de temps à autre s’y mêler.

Et il y a aussi bien des choses pour lesquelles un médecin doit être reconnaissant. Ne l’oubliez jamais.

Il y a tant de plaisir à faire un peu de bien, qu’un homme devrait payer ce privilège, au lieu d’être payé.

Sans doute, il doit entretenir son intérieur, sa femme, ses enfants. Mais ses malades sont ses amis, ou ils devraient l’être.

Il va de maison en maison ; son pas, sa voix sont aimés et bien accueillis partout. Qu’est-ce qu’un homme peut demander de plus ?

En outre, il est forcé d’être un homme bon.

Il lui est impossible d’être autrement.

Comment un homme peut-il passer sa vie à voir la souffrance bravement supportée et demeurer un homme dur et vicieux ?

C’est une noble, généreuse et bonne profession, et vous, jeunes gens, vous devez veiller à ce qu’elle le demeure.