Les Stratagèmes/III

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Sommaire

[modifier] Préface

Si les deux premiers livres ont répondu à leurs titres et mérité jusqu’ici l’attention du lecteur, nous offrirons dans celui-ci, les stratagèmes qui intéressent l’attaque et la défense des villes ; et, sans nous arrêter à aucun avant-propos, nous indiquerons d’abord les exemples utiles aux assiégeants, puis ceux qui peuvent instruire les assiégés. Ayant laissé de côté les ouvrages et machines de siège[15], dont la découverte, depuis longtemps perfectionnée, n’offre plus à l’art une matière nouvelle, nous avons classé comme il suit les ruses qui regardent l’attaque :

[modifier] I. Des attaques soudaines.

1 Le consul T. Quinctius, ayant vaincu en bataille rangée les Èques et les Volsques, et voulant s’emparer de la ville d’Antium, appela ses troupes à l’assemblée, leur montra combien l’entreprise était nécessaire, et combien elle était facile si on ne la différait pas ; alors, profitant de l’enthousiasme qu’avait inspiré sa harangue, il donna l’assaut à la ville.

2 M. Caton, étant en Espagne, s’aperçut qu’une certaine ville pouvait tomber en son pouvoir s’il l’attaquait à l’improviste. Dans ce but, il fit en deux jours une marche de quatre journées, à travers des lieux difficiles et déserts, et surprit les ennemis, qui ne s’attendaient à rien de semblable. Après la victoire, ses soldats lui ayant demandé ce qui leur avait rendu cette conquête si facile, il leur répondit que le succès était acquis dès le moment où ils avaient franchi en deux jours la distance de quatre journées de marche[1].


[modifier] II. Tromper les assiégés.

1 Domitius Calvinus, assiégeant Lima, ville de Ligurie, défendue non seulement par sa position naturelle et par ses ouvrages de fortification, mais encore par une garnison excellente, menait souvent ses troupes autour des murs de la place, et les faisait ensuite rentrer au camp. Cette manœuvre habituelle fît croire aux assiégés que ce n’était, de la part des Romains, qu’un simple exercice, et leur ôta toute crainte d’une tentative. Mais, changeant tout à coup sa promenade en attaque, Domitius escalada les remparts et força les habitants à se rendre.

2 Le consul. C. Duilius, en conduisant souvent à la manœuvre ses soldats et ses rameurs, réussit à n’inspirer aux Carthaginois aucune méfiance à l’égard de ses exercices jusque-là inoffensifs ; et, s’approchant tout à coup avec sa flotte, il se rendit maître de la place.

3 Hannibal s’empara de plusieurs villes d’Italie après y avoir envoyé, sous le costume romain, quelques-uns des siens qui, pendant de longues guerres en ce pays, avaient appris la langue latine.

4 Les Arcadiens, assiégeant un château de Messénie, se fabriquèrent des armes semblables à celles des ennemis ; et, dans le temps où ils savaient que la garnison devait être changée, ils prirent le costume des troupes attendues, déguisement qui les fit admettre comme amis, et se rendirent maîtres de la place en exterminant la garnison.

5 Cimon, général athénien, voulant surprendre une ville de Carie, mit le feu pendant la nuit, lorsqu’on s’y attendait le moins, à un temple de Diane vénéré dans ce pays, ainsi qu’à un bois sacré situé hors des remparts ; et, quand les habitants furent sortis en foule pour éteindre l’incendie, Cimon prit la ville, restée sans défenseurs.

5 Alcibiade, général athénien, faisant le siège d’Agrigente, ville bien fortifiée, demanda aux habitants une assemblée générale, comme pour y traiter d’affaires qui intéressaient les deux parties belligérantes, et les harangua longtemps au théâtre, où, selon l’usage des Grecs, avaient lieu les réunions de ce genre. Tandis que, sous prétexte de délibération, il retenait la multitude, les Athéniens, apostés à cet effet, s’emparèrent de la ville, qui n’était point gardée.

6 Épaminondas, général thébain, ayant vu pendant un jour de fête, en Arcadie, les femmes d’une ville ennemie se répandre confusément hors des murs, envoya parmi elles un grand nombre de ses soldats qui avaient pris des habits de femmes, et qui, à l’aide de ce déguisement, entrèrent dans la ville à nuit tombante, s’en rendirent maîtres, et ouvrirent les portes à leurs compagnons.

7 Aristippe de Lacédémone, un jour que les Tégéates étaient sortis en foule de leur ville pour célébrer une fête de Minerve, chargea des bêtes de somme de sacs à blé remplis de paille, et les fit conduire par des soldats qui, ayant l’air de marchands, entrèrent dans la ville sans être observés, et ouvrirent les portes[2] aux Lacédémoniens.

9 Antiochus, assiégeant le château de Suenda, en Cappadoce, s’empara des bêtes de charge sorties pour aller à la provision, tua les valets qui les conduisaient, et revêtit de leurs habits des soldats qu’il envoya à leur place comme ramenant du blé. Leur costume ayant trompé les gardes, ils pénétrèrent dans le château et y firent entrer l’armée d’Antiochus.

10 Les Thébains, ne pouvant s’emparer de vive force du port de Sicyone, remplirent de soldats armés un vaisseau sur lequel ils étalèrent des marchandises, comme sur un navire de commerce, afin de tromper l’ennemi ; puis ils apostèrent derrière les murs les plus éloignés du port, quelques hommes auxquels ils avaient donné l’ordre de simuler une rixe avec d’autres gens qu’ils faisaient débarquer sans armes. Les habitants de Sicyone étant accourus pour apaiser cette querelle, les vaisseaux thébains prirent le port resté sans défense, ainsi que la ville.

11 Timarque, général étolien, ayant tué Charmade, lieutenant du roi Ptolémée, se couvrit du manteau et du bonnet macédonien de ce chef[3]. À l’aide de ce déguisement, il fut reçu pour Charmade dans le port de Samos, dont il se rendit maître.


[modifier] III. Avoir des intelligences dans la place.

1 Le consul Papirius Cursor, faisant le siège de Tarente, que défendait Milon avec une garnison d’Épirotes, promit à ce chef la vie sauve, pour lui et pour ses compatriotes, s’il lui facilitait la prise de la ville. Séduit par cette offre, Milon se fit envoyer en mission par les Tarentins vers le consul ; d’après les promesses qu’il rapporta, scellées par un traité, les habitants s’abandonnèrent à une trop confiante sécurité, et la ville, dès lors mal gardée, fut livrée à Papirius Cursor.

2 Au siège de Syracuse, M. Marcellus, ayant gagné un certain Sosistrate, apprit de lui que la garde serait moins vigilante que de coutume pendant un jour de fête, où Épicyde devait faire au peuple des largesses de vin et de bonne chère. Ayant donc épié ce moment de plaisir et, par conséquent, de négligence, Marcellus franchit les remparts, égorgea les sentinelles, et ouvrit à l’armée romaine cette ville illustrée par d’éclatantes victoires.

3 Tarquin le Superbe, ne pouvant se rendre maître de Gabies, envoya dans cette ville son fils Sestus, après l’avoir fait battre de verges. Celui-ci, se plaignant de la cruauté de son père, engagea les Gabiens à tirer profit de son ressentiment ; et, quand il fut investi du commandement de leur armée, il livra la ville à son père.

4 Cyrus[4], roi de Perse, avait un courtisan d’une fidélité éprouvée, nommé Zopyre, qui, s’étant fait à dessein mutiler le visage, passa chez les ennemis. Il se plaignit des outrages dont il portait les marques, et on le crut irréconciliable ennemi de Cyrus, opinion qu’il confirma en se plaçant, dans toutes les rencontres, à la tête des combattants, et en dirigeant les décharges de traits contre Cyrus lui-même ; puis, lorsqu’on lui eut confié la défense de Babylone, il livra la ville à son roi.

5 Philippe, à qui les habitants de Sana refusaient l’entrée de leur ville, corrompit Apollonius, leur chef, et l’engagea à placer dans l’ouverture même de l’une des portes, une voiture chargée de pierres de taille Cet ordre exécuté, Philippe donna le signal de l’attaque, et défit par surprise les assiégés, qui étaient accourus en désordre pour fermer leur porte embarrassée.

6 Hannibal, assiégeant Tarente, alors défendue par une garnison romaine, sous le commandement de Livius, gagna un Tarentin nommé Cononée, qui, pour tromper les habitants, sortait la nuit sous prétexte d’aller à la chasse, ce que la présence de l’ennemi rendait impossible pendant le jour. Quand il était hors des murs, les Carthaginois lui fournissaient secrètement des sangliers, qu’il présentait ensuite à Livius comme provenant, de sa chasse. Ces sorties, souvent renouvelées, éveillant de moins en moins l’attention, Hannibal, une certaine nuit, déguisa des Carthaginois en chasseurs, et les mêla à ceux qui accompagnaient Cononée. Ils entrèrent dans la ville chargés de gibier, se jetèrent aussitôt sur les gardes et les égorgèrent ; ensuite ils brisèrent la porte, et introduisirent Hannibal avec ses troupes, qui firent main basse sur tous les Romains, à l’exception de ceux qui s’étaient réfugiés dans la citadelle.

7 Lysimaque, roi de Macédoine, faisait le siège d’Éphèse, et cette ville était secourue par Mandron, chef de pirates. Comme celui-ci amenait souvent au port ses vaisseaux chargés de butin, Lysimaque parvint à le gagner, et envoya avec lui les plus braves de ses soldats, que le pirate fit entrer dans Éphèse les mains liées, comme des prisonniers. Quelque temps après, ces mêmes hommes prirent des armes dans la citadelle, et livrèrent la ville à leur roi.


[modifier] IV. Des moyens de réduire l’ennemi par famine.

1 Fabius Maximus, ayant ravagé le territoire de Capoue, et voulant ôter à cette ville tout espoir de soutenir un siège, se retira au moment des semailles, afin de laisser les habitants répandre dans leurs champs le blé qui leur restait ; puis il revint sur ses pas, fit fouler aux pieds les semences, qui déjà étaient en herbe, et la famine le rendit maître du pays[5].

2 Antigone en fit autant aux Athéniens.

3 Denys voulant, après s’être emparé de plusieurs villes, attaquer celle de Rhegium, qui avait une garnison nombreuse, feignit de vouloir maintenir la paix avec elle, et lui demanda des vivres pour son armée. Aussitôt qu’il en eut obtenu, et qu’il eut ainsi épuisé les greniers des habitants, il profita de leur disette pour les attaquer, et la ville tomba en son pouvoir.

4 On dit qu’il agit de même à l’égard des Athéniens.

5 Alexandre, ayant le projet d’assiéger Leucadie, où les vivres étaient en abondance, s’empara d’abord des châteaux situés au voisinage, et permit à toutes leurs garnisons de se réfugier dans cette ville, afin que les provisions fussent plus tôt consommées par un plus grand nombre de personnes.

6 Phalaris, tyran d’Agrigente, après avoir mis le siège devant quelques places de Sicile bien fortifiées, feignit d’entrer en accommodement avec elles, et se retira en leur laissant en dépôt des blés qu’il disait avoir de reste ; ensuite il eut soin de faire percer les toits des magasins où il les avait placés, afin que la pluie les corrompît ; et, lorsque les habitants, qui comptaient sur cet approvisionnement, eurent consommé leurs propres blés, il revint les attaquer au commencement de l’été, et les contraignit par famine à se rendre.


[modifier] V. Comment on fait croire que l’on continuera le siège.

1 Cléarque, général lacédémonien, étant informé que les Thraces avaient transporté sur des montagnes leurs provisions de bouche, et qu’ils ne tenaient contre lui que dans l’espérance de le voir forcé par la disette à se retirer, ordonna, dans le moment où il s’attendait à l’arrivée de leurs députés, qu’on tuât sous leurs yeux un prisonnier, dont la chair serait distribuée par morceaux dans les tentes, comme pour servir de nourriture aux soldats. Les Thraces, persuadés que rien ne triompherait jamais de la persévérance d’un homme qui pouvait recourir à de si horribles aliments, lui firent leur soumission.

2 Les Lusitaniens ayant dit à Tiberius Gracchus qu’ils avaient des vivres pour dix ans, et qu’ils ne redoutaient pas un siège, il leur répondit : « Je vous prendrai la onzième année. » Ce mot les effraya tellement, qu’ils se rendirent aussitôt, quoiqu’ils fussent bien approvisionnés.

3 Pendant que A. Torquatus assiégeait une ville de la Grèce, on lui dit que les jeunes gens de ce lieu étaient fort habiles à lancer le javelot et les flèches : « Je ne les vendrai que plus cher dans quelques jours, » répondit-il.


[modifier] VI. Ruiner les garnisons ennemies[6].

1 Lorsque Hannibal eut repassé en Afrique, Scipion, sachant que plusieurs villes, dont ses plans exigeaient qu’il se rendît maître, étaient défendues par de fortes garnisons, envoyait de temps en temps quelques troupes pour les inquiéter. Il se présenta enfin lui-même comme pour les enlever de vive force ; puis il feignit d’avoir peur, et fit un mouvement de retraite. Hannibal, persuadé que son ennemi avait réellement pris l’épouvante, appela de toutes parts les garnisons, afin d’engager une affaire décisive, et se mit à sa poursuite. Scipion obtint par là ce qu’il désirait : les villes étant restées sans défense, il envoya les Numides, sous les ordres de Masinissa, pour s’en emparer.

2 P. Cornélius Scipion, ayant senti la difficulté de prendre Delminium, parce que toutes les troupes du pays s’étaient réunies pour défendre cette ville, alla se présenter devant d’autres places. Ces troupes étant par là forcées de courir à la défense de leurs villes respectives, Delminium se trouva dépourvue de secours[7], et Scipion s’en empara.

3 Pyrrhus, roi d’Épire, voulant se rendre maître de la capitale des Illyriens, mais ne pouvant compter sur le succès, mit le siège devant quelques autres de leurs villes. Il en résulta que les ennemis, ayant la con fiance que leur capitale était assez en sûreté par ses fortifications, se séparèrent pour aller secourir les places attaquées : alors Pyrrhus, rassemblant de nouveau toutes ses troupes, s’empara de la ville, que ses défenseurs avaient abandonnée.

4 Le consul Cornélius Rufinus, ayant assiégé pendant quelque temps, mais en vain, la ville de Crotone, que rendait imprenable une garnison auxiliaire de Lucanie, feignit de renoncer à son dessein. Un prisonnier, qu’il avait gagné à force d’argent, se rendit à Crotone, comme s’il se fût évadé de sa prison, et assura que les Romains étaient en pleine retraite. Les Crotoniates, dans cette croyance, congédièrent leurs alliés, et, réduits à leurs propres forces, furent pris au moment où ils s’y attendaient le moins.

5 Magon, général des Carthaginois, tenant Cn. Pison assiégé dans un fort, après l’avoir vaincu, et soupçonnant que des troupes venaient le secourir, envoya à leur rencontre un faux transfuge, qui leur annonça que Pison était déjà pris. Cet artifice les ayant fait retirer, Magon acheva sa victoire.

6 Alcibiade, faisant la guerre en Sicile[8], et voulant prendre Syracuse, choisit à Catane, où il était alors cantonné avec ses troupes, un homme d’une adresse éprouvée, et l’envoya secrètement près des Syracusains. Admis dans l’assemblée du peuple, cet émissaire fit entendre que les habitants de Catane nourrissaient la plus grande haine contre les Athéniens, et que, s’ils étaient secondés, ils auraient bientôt anéanti Alcibiade et son armée. Les Syracusains, se laissant persuader, marchèrent sur Catane avec toutes leurs forces, abandonnant leur propre ville. Alcibiade alors, l’attaquant du côté opposé, et la trouvant dégarnie de troupes, comme il l’avait espéré, la prît et la saccagea.

7 Cléonyime, général athénien, assiégeant Trézène, qui était gardée par des troupes de Cratère, lança dans la place des flèches sur lesquelles il avait écrit aux habitants qu’il n’était venu que pour délivrer leur république ; et en même temps il renvoya quelques prisonniers, après les avoir mis dans ses intérêts, afin qu’ils décriassent Cratère. Ayant, par ce moyen, semé la division chez les assiégés, il en profita pour faire approcher son armée, et se rendit maître de la ville.


[modifier] VII. Détourner les rivières, et corrompre les eaux.

1 P. Servilius, ayant détourné une rivière qui donnait l’eau à la ville d’Isaure, força, par la soif, les habitants à se rendre.

2 C. César, assiégeant Cadurcum[9], ville des Gaules, qui était entourée d’une rivière, et abondamment pourvue de fontaines, la fit manquer d’eau en détournant les sources par des conduits souterrains, et en plaçant sur le bord de la rivière des archers qui en défendaient l’approche.

3 Dans l’Espagne Citérieure, Q. Metellus dirigea sur un camp ennemi, situé dans un lieu bas, les eaux d’une rivière qu’il détourna d’un terrain plus élevé, et, au moment où cette inondation subite jeta l’épouvante chez les ennemis, des troupes placées en embuscade les taillèrent en pièces.

4 Alexandre, assiégeant Babylone[10], que l’Euphrate traverse par le milieu, creusa un fossé le long duquel il éleva en même temps une terrasse, afin de persuader à l’ennemi que l’on ne tirait la terre que pour cette construction ; puis, ayant tout à coup dirigé l’eau dans la tranchée, il mit à sec le lit du fleuve, et s’en fit un passage pour entrer dans la ville. On dit que Sémiramis, faisant le siège de la même ville, détourna aussi l’Euphrate, et obtint le même résultat.

5 Clisthène de Sicyone coupa un aqueduc qui fournissait de l’eau à la ville de Crise ; et, quand les habitants eurent commencé à souffrir de la soif, il leur rendit l’eau, mais corrompue avec de l’ellébore : aussitôt qu’ils en eurent fait usage, un flux de ventre, qui les saisit, les mit hors d’état de se défendre, et la ville fut prise.


[modifier] VIII. Jeter l’épouvante parmi les assiégés.

1 Philippe, ne pouvant enlever de vive force le château de Prinasse[11], fit amonceler de la terre au pied des fortifications, comme s’il y pratiquait une mine. Les assiégés, croyant leurs murs sapés, se rendirent.

2 Pélopidas, général thébain, étant sur le point d’assiéger à la fois deux villes de Magnésie peu éloignées l’une de l’autre, ordonna que, pendant qu’il faisait avancer son armée sous les murs de l’une, quatre cavaliers, ayant des couronnes sur la tête, accourussent à toute bride, comme venant de l’autre camp thébain, pour annoncer la prise de l’autre ville. Afin de mieux encore tromper l’ennemi, il fit mettre le feu à une forêt située dans un lieu intermédiaire, et dont l’embrasement pouvait être pris pour celui de la place. Il voulut, en outre, qu’on lui amenât quelques soldats déguisés en prisonniers. Ces démonstrations jetèrent l’effroi parmi les assiégés, qui, se croyant déjà vaincus sur l’autre point, firent leur soumission.

3 Cyrus, roi de Perse, tenant Crésus enfermé dans la ville de Sardes, fit dresser du côté le moins accessible de la montagne sur laquelle elle était assise, des mâts aussi hauts que cette montagne, surmontés de figures d’hommes ayant le costume des Perses, et les approcha des remparts pendant la nuit ; puis, dès la pointe du jour il attaqua la ville du côté opposé, au moment où les premiers rayons du soleil faisaient briller les armes que portaient ces figures. Les assiégés, persuadés qu’ils étaient pris par derrière, s’enfuirent dispersés, laissant la victoire à l’ennemi.


[modifier] IX. Attaquer du côté où l’on n’est pas attendu.

1 Scipion, assiégeant Carthagène, profita du moment où la marée baissait, pour s’approcher des murailles ; et, se disant guidé par Neptune, il traversa un étang dont les eaux avaient suivi le reflux de la mer, et livra l’attaque du côté où il n’était point attendu.

2 Fabius Maximus, fils de Fabius Cunctator, arrivé devant Arpi, où Hannibal avait mis garnison, reconnut la position de la ville, et envoya, par une nuit obscure, six cents soldats chargés de franchir, à l’aide d’échelles, la partie des remparts qui était la plus forte, par conséquent la plus mal gardée, et de briser la porte. Ceux-ci, favorisés par une pluie violente, dont le bruit empêchait d’entendre celui qu’ils faisaient, exécutèrent l’ordre qu’ils avaient reçu. Alors Fabius, au signal donné, attaqua par ce même côté, et prit la ville.

3 Dans la guerre contre Jugurtha, pendant que C. Marius assiégeait, près du fleuve Mulucha, un château construit sur un rocher accessible seulement par un étroit sentier, et taillé à pic de tout autre côté comme à dessein, un Ligurien auxiliaire, simple soldat, qui s’était avancé par hasard pour chercher de l’eau, et avait, en recueillant des limaçons, gagné le sommet du rocher, vint lui annoncer que l’on pouvait gravir jusqu’au château. Marius y envoya quelques centurions avec les soldats les plus agiles et les meilleurs trompettes, ayant tous la tête découverte pour mieux voir, les pieds nus pour grimper plus aisément sur les rochers, et leurs boucliers, ainsi que leurs épées, attachés à leur dos. Guidés par le Ligurien, ils s’aident, pour monter, de courroies et de clous, parviennent au château du côté opposé à l’attaque, où pour cela même ils ne trouvent pas de résistance, et se mettent à sonner de la trompette et à faire un grand bruit, selon l’ordre qu’ils ont reçu. À ce signal Marius encourage ses troupes et presse plus vivement les assiégés. Ceux-ci étant rappelés de l’autre côté de la place par une multitude intimidée qui la croit déjà prise par derrière[12], les Romains s’élancent à leur poursuite, et s’emparent du château.

4 Le consul L. Cornélius se rendit maître de plusieurs villes de Sardaigne, en débarquant pendant la nuit ses meilleures troupes, auxquelles il ordonnait de se cacher, et d’épier le moment où il reviendrait avec ses vaisseaux ; puis, lorsqu’il était descendu à terre lui-même, et voyait les ennemis s’avancer à sa rencontre, il simulait une retraite, et les attirait au loin à sa poursuite, afin que les places, alors dégarnies, fussent livrées à l’attaque de ses troupes embusquées.

5 Périclès, général athénien, assiégeant une ville qu’une défense bien concertée mettait à l’abri de ses efforts, fit pendant la nuit sonner la charge et pousser de grands cris vers la partie des remparts qui touchait à la mer. Les ennemis, persuadés que l’on entrait de ce côté, abandonnèrent les portes ; et Périclès, les trouvant sans défense, fit par là irruption dans la ville.

6 Alcibiade, général athénien, voulant prendre la ville de Cyzique, s’en approcha pendant la nuit à l’improviste, et fit sonner la charge du côté opposé à celui qu’il allait attaquer. Les assiégés pouvaient suffire à la défense de leurs remparts ; mais, comme tous se portèrent vers le lieu où ils croyaient qu’on donnait l’assaut, Alcibiade franchit les murailles sur un point qui ne lui offrait pas de résistance.

7 Pour s’emparer du port de Sicyone, Thrasybule de Milet fit plusieurs fausses attaques par terre ; et, quand il vit que les ennemis avaient dirigé leurs forces vers le lieu où il les harcelait, il entra dans le port avec sa flotte, sans qu’on s’y attendît.

8 Philippe, assiégeant une ville maritime, fît joindre ensemble deux vaisseaux que l’on couvrit de madriers, et sur lesquels on construisit des tours hors de la vue des assiégés ; puis il livra par terre une attaque avec d’autres tours. Pendant, qu’il tenait l’ennemi en échec de ce côté des remparts, de l’autre approchaient les deux vaisseaux, et par là, ne trouvant pas de résistance, il pénétra dans la ville.

9 Périclès voulant prendre, dans le Péloponnèse, un château où l’on ne pouvait arriver que par deux chemins, coupa l’un par un fossé, et se mit à fortifier l’autre. Les assiégés, en pleine sécurité quant au premier chemin, surveillèrent seulement celui qu’ils voyaient fortifier. Alors Périclès, ayant préparé des ponts, les jeta sur le fossé, et entra dans la place du côté où l’on ne craignait pas son approche.

10 Antiochus, faisant le siège d’Éphèse, ordonna aux Rhodiens, ses auxiliaires, d’attaquer le port pendant la nuit, en poussant de grands cris. Les assiégés y accoururent en foule et en désordre, laissant le reste des fortifications sans défenseurs ; et Antiochus, donnant l’assaut d’un autre côté, s’empara de la ville.


[modifier] X. Pièges dans lesquels on attire les assiégés.

1 Caton, étant en présence des Lacétans, qu’il tenait assiégés dans leur place forte, mit en embuscade une grande partie de ses troupes, et ordonna à des Suessétans, ses auxiliaires, et fort mauvais soldats, de livrer l’attaque à la ville. Les Lacétans, dans une sortie, les mirent facilement en fuite ; et, comme ils s’acharnaient à les poursuivre, Caton s’empara de leur ville avec les cohortes qu’il avait cachées.

2 L. Scipion leva le siège qu’il avait mis devant une ville de Sardaigne, et donna à sa retraite l’apparence d’une fuite précipitée. La garnison s’étant mise imprudemment à sa poursuite, il se rendit maître de la place à l’aide de troupes qu’il avait embusquées dans le voisinage.

3 Hannibal, après avoir commencé le siège d’Himère, donna l’ordre de la retraite, laissant à dessein son camp aux ennemis, comme s’il ne pouvait tenir contre eux. Les Himéréens virent si peu le piège, que, dans la joie du succès, ils abandonnèrent leur ville pour courir au camp carthaginois. Hannibal, voyant alors la place sans défense, s’en empara avec des troupes qu’il avait cachées dans la prévision de cet événement.

4 Le même, pour attirer les Sagontins[13] dans une embuscade, s’approcha de leurs murailles avec un petit nombre d’hommes, et feignit de prendre la fuite dès la première sortie des assiégés. Ceux-ci, se trouvant coupés par l’armée carthaginoise, alors postée entre eux et la ville, furent enveloppés, et taillés en pièces.

5 Himilcon, général carthaginois, faisant le siège d’Agrigente, mit en embuscade, non loin de la place, une partie de ses troupes, avec ordre, lorsque les assiégés se seraient éloignés dans la campagne, d’allumer des feux avec du bois mouillé ; ensuite, s’étant lui-même avancé, dès le point du jour, à la tête du reste de son armée, pour attirer les ennemis au combat, il feignit de lâcher pied, et les entraîna au loin à sa poursuite. Ceux de l’embuscade mirent le feu à des monceaux de bois en avant des murailles, comme ils en avaient reçu l’ordre ; et les Agrigentins, à la vue de la fumée qui s’élevait, crurent que leur ville était embrasée. Tandis qu’ils retournaient à la hâte, pour porter du secours, arrêtés en même temps par les troupes qui avaient été postées près de la ville, et chargés en queue par celles qu’ils avaient poursuivies, ils essuyèrent une entière défaite.

6 Viriathe, après avoir placé des troupes en embuscade, envoya quelques soldats enlever les troupeaux des Ségobrigiens. Ceux-ci, étant accourus en grand nombre pour les reprendre, et s’étant mis à la poursuite des maraudeurs, qui fuyaient à dessein, tombèrent dans le piège et furent taillés en pièces.

7 Héraclée avait pour garnison deux cohortes commandées par Lucullus, lorsque des cavaliers Scordisques s’avancèrent comme pour enlever des troupeaux, et provoquèrent ainsi une sortie ; puis, par une fuite simulée, ils attirèrent Lucullus jusque dans une embuscade, où il fut tué avec huit cents de ses soldats.

8 Charès, général athénien, devant attaquer une ville située sur le bord de la mer, cacha sa flotte derrière un promontoire, et envoya le plus léger de ses vaisseaux passer en vue de l’ennemi. Dès qu’on l’aperçut, tous les navires qui gardaient le port volèrent à sa poursuite. Alors Charès, voyant ce port sans défense, y entra avec sa flotte, et s’empara même de la ville.

9 Au moment où les Romains assiégeaient par terre et par mer Lilybée, en Sicile, Barca, général carthaginois, fit paraître au loin une partie de ses vaisseaux prêts à combattre. La flotte romaine, les ayant aperçus, s’élança sur eux ; et Barca, avec le reste de ses vaisseaux, qu’il avait tenus cachés, se rendit maître du port de Lilybée.


[modifier] XI. Des retraites simulées.

1 Phormion, général athénien, ayant ravagé le territoire de Chalcis, cette ville lui envoya des députés pour lui exposer ses griefs. Il leur fit bon accueil ; et pendant la nuit qui avait été fixée pour leur départ, il feignit de recevoir une lettre qui le rappelait à Athènes, et les congédia en faisant retraite lui-même, mais à une faible distance. Les députés ayant annoncé que tout était désormais en sûreté, et que Phormion était parti, les Chalcidiens crurent à la bienveillance qu’il avait témoignée, ainsi qu’à la retraite de ses troupes, et négligèrent la garde de leur ville. Alors, Phormion étant revenu tout à coup, ils ne purent soutenir une attaque à laquelle ils ne s’attendaient plus.

2 Agésilas, chef des Lacédémoniens, assiégeant Phocée, et s’étant aperçu que les alliés de cette ville, venus pour la défendre, commençaient à se lasser des fatigues de la guerre, fit un mouvement de retraite, comme s’il allait à d’autres expéditions, et leur laissa ainsi la faculté de s’éloigner librement. Peu de temps après il ramena son armée et vainquit les Phocéens, alors réduits à leurs propres forces.

3 Alcibiade tendit un piège aux Byzantins, qui se tenaient renfermés dans leurs murs : il feignit de se retirer, et, quand ils ne furent plus sur leurs gardes, revint fondre sur eux.

4 Viriathe, après s’être retiré à trois journées de Segobriga, revint en un seul jour, et surprit les habitants, qui, dans une entière sécurité, étaient en ce moment même occupés d’un sacrifice.

5 Épaminondas, au siège de Mantinée, voyant que les Lacédémoniens étaient venus secourir cette place, pensa que, s’il leur cachait son départ, il pourrait aller prendre Lacédémone. Il ordonna d’allumer pendant la nuit un grand nombre de feux dans son camp, afin que l’on ne se doutât pas de son absence ; mais, trahi par un transfuge, et poursuivi par l’armée lacédémonienne, il quitta le chemin de Sparte, et usa du même artifice pour retourner devant Mantinée. Il alluma encore des feux dans son camp, et, tandis que les Lacédémoniens l’y croyaient présent, il fit une marche de quarante milles du côté de Mantinée, et se rendit maître de la ville, qui n’avait plus le secours de ses alliés.


[modifier] XII. De la défense des places. Exciter la vigilance des soldats.

1 Pendant que les Lacédémoniens assiégeaient Athènes, Alcibiade, craignant de la négligence de la part des sentinelles, ordonna aux soldats de tous les postes d’observer attentivement le flambeau qu’il ferait paraître pendant la nuit, du haut de la citadelle, et de répondre à ce signal en élevant aussi des flambeaux de leur côté. Il menaça de châtiment quiconque n’exécuterait pas fidèlement cet ordre. Ainsi tenus dans l’attente des signaux de leur chef, tous firent une garde vigilante, et l’on fut à l’abri du danger qui était à craindre pour la nuit.

2 Iphicrate, général athénien, qui occupait Corinthe avec une garnison, visitant les postes au moment où l’ennemi approchait, trouva une sentinelle endormie, et la perça d’un javelot. Quelques-uns, blâmant cet acte comme trop cruel : « Tel j’ai trouvé cet homme, leur répondit-il, tel je l’ai laissé.[14]«**

3 On dit qu’Épaminondas, général thébain, en fit autant.


[modifier] XIII. Donner et recevoir des nouvelles.

1 Les Romains, assiégés dans le Capitole, envoyèrent Pontius Cominius implorer le secours de Camille, qui était alors en exil. Cominius, pour éviter les postes gaulois, descendit par la roche Tarpéienne, traversa le Tibre à la nage, arriva jusqu’à Véies[15], et, s’étant acquitté de sa mission, retourna par le même chemin près de ses compagnons.

2 Les habitants de Capoue, assiégés par les Romains, qui faisaient bonne garde autour de la place, envoyèrent dans le camp ennemi, comme déserteur, un soldat qui, moyennant une récompense, cacha une lettre dans son baudrier, et la porta aux Carthaginois aussitôt qu’il trouva l’occasion de s’échapper.

3 Quelques-uns écrivirent des lettres sur des parchemins, qui furent cousus dans des pièces de gibier et dans le corps de certains animaux.

4 D’autres ont introduit leurs dépêches dans le derrière de leurs bêtes de somme, pour traverser les postes ennemis.

5 D’autres ont écrit sur la partie intérieure des fourreaux, de leurs épées.

6 L. Lucullus voulait informer de son arrivée les habitants de Cyzique, assiégés par Mithridate, dont les troupes occupaient le seul chemin qui conduisît à la ville : c’était un pont étroit, qui l’unissait au continent. Il chargea de ce message un soldat, bon nageur et habile nautonier, qui, porté sur l’eau par deux outres remplies d’air, contenant des lettres de Lucullus, et adaptées en dessous à deux traverses séparées l’une de l’autre, fit un trajet de sept milles. Telle fut l’adresse de ce simple soldat, que, se servant de ses jambes comme de rames, il trompa les sentinelles ennemies, qui crurent, en l’apercevant, que c’était quelque monstre marin[16].

7 Le consul Hirtius envoya de temps en temps à Decimus Brutus, assiégé dans Mutine par Antoine, des lettres écrites sur des plaques de plomb, que l’on attachait aux bras de soldats qui traversaient à la nage la rivière de Scultenna.

8 Le même consul avait des pigeons qu’il tenait quelque temps dans l’obscurité, sans leur donner à manger ; puis il leur attachait des lettres au cou, à l’aide d’un crin, et les lâchait le plus près possible des murailles. Ces oiseaux, avides de nourriture et de lumière, gagnaient les plus hauts édifices, et là étaient pris par Brutus, qui savait de cette manière tout ce qui se passait, surtout lorsqu’il les eut habitués à s’abattre en de certains lieux où il faisait déposer pour eux de la nourriture.


[modifier] XIV. Faire entrer des renforts et des vivres dans la place.

1 Pendant la guerre civile, Ategua, ville d’Espagne du parti de Pompée, étant investie, Munatius, chef temporaire de ce pays, alla dans le camp de César, où il se fit passer pour le secrétaire d’un tribun, demanda d’autorité le mot d’ordre à quelques sentinelles, ce qui lui servit à en tromper d’autres, et, persévérant dans son artifice, introduisit du renfort dans la place, en passant ainsi au milieu des troupes de César.

2 Pendant qu’Hannibal tenait Casilinum assiégé, les Romains emplirent de farine des tonneaux qu’ils abandonnèrent au courant du Vulturne, pour les faire parvenir aux habitants. Hannibal ayant arrêté ces tonneaux au moyen d’une chaîne tendue sur le fleuve, les Romains répandirent des noix que les eaux apportèrent à la ville, et qui fournirent aux assiégés un soutien contre la famine.

3 Hirtius, sachant que ceux de Mutine, assiégés par Antoine, étaient dans une extrême disette de sel, en remplit des barils, qu’il fit entrer dans la ville par le fleuve Scultenna.

4 Le même général confia au courant d’une rivière des troupeaux que reçurent les assiégés, et qui remédièrent à la disette.


[modifier] XV. Comment on paraît avoir en abondance les choses dont on manque.

1 Les Romains, assiégés dans le Capitole par les Gaulois, et déjà en proie à la famine, jetèrent du pain vers les postes ennemis. En faisant croire par là qu’ils avaient des vivres en abondance, ils purent traîner le siège en longueur jusqu’à l’arrivée de Camille.

2 On dit que les Athéniens en firent autant à l’égard des Lacédémoniens.

3 Ceux qu’Hannibal tenait enfermés à Casilinum, et que l’on croyait réduits à une extrême disette, voyant que le Carthaginois, pour leur ôter jusqu’à l’herbe comme aliment, avait fait passer plusieurs fois la charrue sur le terrain qui séparait son camp de leurs murailles, jetèrent des semences sur ces terres labourées, et par là persuadèrent à l’ennemi qu’ils avaient de quoi se nourrir jusqu’à la récolte.

4 Les troupes qui avaient échappé au désastre de Varus, étant investies par l’ennemi, qui les croyait dépourvues de blé, promenèrent pendant toute une nuit dans leurs magasins les prisonniers qu’ils avaient faits, et les renvoyèrent après leur avoir coupé les mains[17]. Ceux-ci conseillèrent à leurs compagnons de ne pas fonder sur la disette l’espoir de se rendre bientôt maîtres des Romains, attendu qu’ils avaient encore un grand approvisionnement de vivres.

5 Les Thraces, assiégés sur une montagne fort élevée, et inaccessible à l’ennemi, recueillirent entre eux, au moyen d’une contribution par tête, une petite quantité de blé et de laitage, et en firent manger à des moutons qu’ils chassèrent vers les postes ennemis. Ces animaux ayant été pris et tués, on remarqua dans leurs entrailles les vestiges du froment ; l’ennemi alors, persuadé que les Thraces avaient de copieuses provisions de blé, puisqu’ils en nourrissaient même leur bétail, abandonna le siège.

6 Thrasybule, général des Milésiens, voyant ses troupes fatiguées du long siège qu’elles soutenaient contre Alyatte, qui espérait les réduire par famine, ordonna que tout le blé de la ville fût apporté sur la place publique avant l’arrivée des députés lydiens qu’il attendait, et fit préparer pour le même temps des festins chez tous les citoyens. En montrant ainsi la ville en fête, il fit croire à l’ennemi qu’il lui restait assez de vivres pour soutenir longtemps encore le siège.


===XVI. Comment on prévient les trahisons et les désertions.===


1 Cl. Marcellus fut informé que Bantius, de Nole, s’efforçait d’amener ses concitoyens à une défection au profit d’Hannibal, parce que celui-ci, l’ayant trouvé parmi les blessés après la bataille de Cannes, lui avait fait donner des soins, et l’avait renvoyé dans sa patrie. N’osant pas le mettre à mort, de peur que son supplice n’irritât les habitants de Nole, il le fit venir près de lui, et lui dit qu’il était un soldat excellent ; que jusqu’alors il ne l’avait pas connu ; et, après l’avoir engagé à rester dans son armée, il lui fit présent d’un cheval. Ce bienfait lui assura la fidélité non seulement de Bantius, mais encore de tous ceux de la ville sur lesquels celui-ci avait de l’influence.

2 Hamilcar, général des Carthaginois, voyant les nombreuses désertions de ses auxiliaires gaulois, qui passaient du côté des Romains, où, à cause de la fréquence même du fait, ils étaient reçus comme des alliés, engagea ceux qui lui étaient le plus fidèles à simuler une désertion. Ils le firent, et taillèrent en pièces les Romains qui s’étaient avancés pour les recevoir. Cet artifice, outre le succès qu’il valut alors aux Carthaginois, fut cause que, dans la suite, les véritables transfuges furent suspects aux Romains.

3 Hannon, commandant en Sicile l’armée carthaginoise, apprit que des Gaulois mercenaires, au nombre de quatre mille environ, s’étaient entendus pour passer du côté des Romains, parce qu’ils n’avaient pas reçu leur solde de quelques mois. N’osant sévir contre eux, dans la crainte d’une révolte, il promit de les indemniser généreusement du retard dont ils souffraient. Les Gaulois le remercièrent de cette assurance ; et pendant le délai qu’il avait fixé pour l’exécution de ses promesses, il envoya dans le camp du consul Otacilius son trésorier, homme d’une fidélité éprouvée, qui, feignant d’avoir déserté pour quelque désordre dans ses comptes, annonça que quatre mille Gaulois devaient être envoyés au fourrage la nuit suivante, et qu’il serait facile de les surprendre. Otacilius, qui ne voulait ni se fier tout d’abord à un transfuge, ni laisser échapper une pareille occasion, mit en embuscade des troupes d’élite. Les Gaulois tombèrent dans le piège, et remplirent doublement le but d’Hannon : ils tuèrent des Romains, et furent eux-mêmes exterminés jusqu’au dernier.

4 Hannibal imagina une semblable vengeance à l’égard de ses transfuges. Informé que plusieurs soldats avaient déserté la nuit précédente, et sachant aussi qu’il y avait des espions de l’ennemi dans son camp, il dit ouvertement qu’il ne fallait pas donner le nom de transfuges à des hommes adroits qu’il avait envoyés pour pénétrer les desseins de l’ennemi. Ces mots, une fois connus des espions, furent transmis aux Romains, qui saisirent les déserteurs d’Hannibal, leur coupèrent les mains, et les renvoyèrent.

5 Diodore, étant à la tête des troupes qui défendaient Amphipolis, et parmi lesquelles se trouvaient deux mille Thraces qu’il soupçonnait de vouloir piller la ville, annonça faussement que des vaisseaux ennemis, en petit nombre, étaient abordés à la côte voisine, et qu’on pouvait aisément les piller. Excités par l’espoir du butin, les Thraces partirent, et Diodore, ayant fermé les portes, les empêcha de rentrer dans la place.


[modifier] XVII. Des sorties.

1 Les Romains qui tenaient garnison à Palerme, lorsque Hasdrubal s’avançait pour assiéger cette ville, ne placèrent, à dessein, qu’un petit nombre de soldats sur les remparts. Hasdrubal, enhardi par cette apparente faiblesse, s’approcha, témérairement, et son armée fut taillée en pièces dans une sortie que firent les assiégés.

2 Emilius Paullus, attaqué dans son camp, à l’improviste, par toute l’armée des Liguriens, retint longtemps ses troupes, comme par crainte ; ensuite, quand il vit les ennemis fatigués, il fondit sur eux par les quatre portes du camp, les défit, et en prit un grand nombre.

3 Velius[18], qui commandait la garnison romaine dans la citadelle de Tarente, ville assiégée par Hasdrubal, envoya vers celui-ci des députés pour lui demander la vie sauve et la retraite libre. Tandis que, trompés par cette feinte, les ennemis se tenaient peu sur leurs gardes, Velius fit tout à coup une sortie, et les tailla en pièces.

4 Cn. Pompée, investi dans son camp près de Dyrrachium, non seulement dégagea son armée, mais encore, dans une sortie pour laquelle il avait bien choisi le temps et le lieu, enveloppa César, au moment où celui-ci livrait une impétueuse attaque à un fort[19] que défendait un double retranchement ; en sorte que, placé entre ceux qu’il attaquait et ceux qui étaient venus l’enfermer, César courut un grand danger, et perdit beaucoup de monde.

5 Flavius Fimbria, fortifiant son camp près du Rhyndacus[20], en Asie, contre le fils de Mithridate, fît tirer des tranchées le long des flancs et vers la tête de ses retranchements, au dedans desquels il tint ses troupes immobiles, jusqu’à ce que la cavalerie des ennemis se fût engagée dans les intervalles étroits de ses fortifications ; alors il fit une sortie, et leur tua six mille hommes.

6 Pendant la guerre des Gaules[21], C. César, informé, de la part de Q. Cicéron, que les lieutenants Titurius Sabinus et ; Cotta avaient été battus par Ambiorix, et que celui-ci le tenait lui- même assiégé, marcha à son secours avec deux légions. Après avoir d’abord attiré l’ennemi contre lui seul, il feignit de craindre, et retint ses soldats dans son camp, auquel il avait donné, à dessein, moins d’étendue qu’à l’ordinaire. Les Gaulois, qui comptaient déjà sur la victoire, et en voulaient au butin, se mirent à combler le fossé, et arrachèrent les palissades. Aussitôt le combat commença ; et les troupes de César, tombant sur eux de tous côtés, en firent un grand carnage.

7 Titurius Sabinus, ayant en tête une nombreuse armée de Gaulois, retint la sienne dans ses retranchements, pour faire croire aux ennemis qu’il avait peur ; et, afin de le leur persuader, il envoya au milieu d’eux un faux transfuge, qui leur affirma que les Romains, réduits au désespoir, se disposaient à fuir. Les barbares, excités par l’espérance de la victoire, se chargèrent de bois et de fascines pour combler les fossés, et se dirigèrent à pas de course vers notre camp, qui était situé sur une colline. Alors toutes les troupes de Titurius s’élancèrent à la fois sur eux, en tuèrent un grand nombre, et firent beaucoup de prisonniers.

8 Les habitants d’Asculum, que Pompée allait assiéger, ne firent paraître sur leurs murailles qu’un petit nombre de vieillards infirmes ; et, après avoir par là inspiré de la sécurité aux Romains, ils sortirent tout à coup, et les mirent en fuite.

9 Les Numantins, au lieu de déployer leur armée sur les remparts, lorsqu’ils furent assiégés par Popillius Lénas se tinrent renfermés dans l’intérieur de la ville, afin d’amener l’ennemi à tenter l’escalade. Popillius, qui ne trouva pas même de résistance sur les murailles, soupçonna quelque piège ; et, au moment où il donnait le signal de la retraite, les assiégés firent une sortie, et tombèrent sur ses troupes, qui descendaient des remparts et prenaient déjà la fuite.

[modifier] XVIII. De la résolution des assiégés.

1 Les Romains, pour montrer de la confiance pendant qu’Hannibal était devant les murs de Rome, firent sortir, par une porte opposée à son camp, des recrues destinées aux armées qu’ils avaient en Espagne.

2 Le maître du champ où campait Hannibal étant mort, le terrain fut mis en vente et porté, par les enchères, au prix où il avait été acheté avant la guerre.

3 Pendant que Rome était assiégée par Hannibal, les Romains, de leur côté, faisaient le siège de Capoue, et décrétaient que, tant que cette ville ne tomberait pas en leur pouvoir, l’armée ne serait point rappelée.


  1. Ceci rappelle le mot du maréchal de Saxe : « Tout le secret de la guerre est dans les jambes. » Mais peut-être le maréchal avait-il en vue, à côté des avantages de la vitesse, ceux du pas emboîté, dont il est l’inventeur.
  2. Ce stratagème rappelle l’artifice à l’aide duquel les Espagnols s’emparèrent d’Amiens en 1597. Des soldats, déguisés en paysans, entrèrent dans la ville en conduisant une voiture chargée de noix, dont ils laissèrent tomber une certaine quantité. Pendant que les gardiens des portes en ramassaient, les soldats déguisés les sabrèrent, et ouvrirent la ville à l’armée qui les suivait.
  3. Les déguisements ont été de tout temps en usage pour surprendre ou pour reconnaître les places. Ainsi Catinat prit les habits d’un charbonnier pour entrer dans Luxembourg, et constater l’état des fortifications de cette ville. Après la paix de Tilsitt, la ville de Pilau, port de mer sur la Baltique, ayant refusé d’ouvrir ses portes aux Français, le général Saint-Hilaire en fit le siège. Dans le cours des hostilités, ce général convint d’une entrevue avec le gouverneur, et se fit accompagner dans l’intérieur de la ville par le colonel du génie Séruzier, qui se déguisa en hussard, pour n’inspirer aucune défiance, et reconnut les points attaquables des fortifications. Cette ruse contribua à mettre les Français en possession de la place.
  4. Il y a ici erreur de l’auteur ou des copistes : il faut lire Darius et non Cyrus. - Voyez Hérodote, liv. III, ch. 153 ; et Justin, liv. I, ch. 10.
  5. Suivant Tite-Live, qui rapporte ce fait ( liv. XXIII, ch. 18 ) , Fabius n’aurait pu réduire Capoue par famine, puisque cette ville ne fut prise que deux ans après, ainsi que nous l’apprend le même historien, liv. XXVI, ch. 8 - 14.
  6. Les sept exemples contenus dans ce chapitre ne parlent pas des lignes de circonvallation et de contrevallation que les assiégeants établissent pour couvrir les travaux de siège, et pour tenir en échec les troupes qui peuvent venir au secours de la place. Il est cependant prouvé que César et d’autres capitaines de l’antiquité en ont fait usage. « Il n’y a que deux moyens d’assurer le siège d’une place : l’un, de commencer par battre l’armée ennemie chargée de couvrir cette place, l’éloigner du champ d’opérations, et en jeter les débris au delà de quelque obstacle naturel, tel que des montagnes ou une grande rivière ; ce premier obstacle vaincu, il faut placer une armée d’observation derrière cet obstacle naturel, jusqu’à ce que les travaux du siège soient achevés, et la place prise. Mais, si l’on veut prendre la place devant une armée de secours, sans risquer une bataille, il faut être pourvu d’un équipage de siège, avoir ses munitions et ses vivres pour le temps présumé de la durée du siège, et former ses lignes de contrevallation et de circonvallation en s’aidant des localités, telles que hauteurs, bois, marais, inondations. N’ayant plus alors besoin d’entretenir aucunes communications avec les places de dépôt, il n’est plus besoin que de contenir l’armée de secours ; dans ce cas, on forme une armée d’observation qui ne la perd pas de vue, et qui, lui barrant le chemin de la place, a toujours le temps d’arriver sur ses flancs ou sur ses derrières, si elle lui dérobait une marche. En profitant des lignes de contrevallation, on peut employer une partie du corps assiégeant pour livrer bataille à l’armée de secours. Ainsi, pour assiéger une place devant une armée ennemie, il faut en couvrir le siège par des lignes de circonvallation. Si l’armée est assez forte pour qu’après avoir laissé devant la place un corps quadruple de la garnison, elle soit encore aussi nombreuse que l’armée de secours, elle peut s’éloigner de plus d’une marche ; si elle reste inférieure après ce détachement, elle doit se placer à une petite journée de marche du siège, afin de pouvoir se replier sur les lignes, ou bien recevoir du secours en cas d’attaque. Si les deux armées de siège et d’observation ensemble ne sont qu’égales à l’armée de secours, l’armée assiégeante doit tout entière rester dans les lignes ou près des lignes, et s’occuper des travaux de siège, pour le pousser avec toute l’activité possible. « Feuquières a dit qu’on ne doit jamais attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation, et qu’on doit en sortir pour l’attaque. Il est dans l’erreur ; rien ne peut être absolu à la guerre, et on ne doit pas proscrire le parti d’attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation. « Ceux qui proscrivent les lignes de circonvallation et tous les secours que l’art de l’ingénieur peut donner, se privent gratuitement d’une force et d’un moyen auxiliaire qui ne sont jamais nuisibles, presque toujours utiles, et souvent indispensables. Cependant les principes de la fortification de campagne ont besoin d’être améliorés ; cette partie importante de l’art de la guerre n’a fait aucuns progrès depuis les anciens : elle est même aujourd’hui au- dessous de ce qu’elle était il y a deux mille ans. Il faut donc encourager les officiers du génie à perfectionner cette partie de leur art, et à la porter au niveau des autres. » ( Napoléon. )
  7. Les Crotoniates, qui sans doute avaient une citadelle, ainsi que les Épirotes et les habitants de Delminium, dont il est question dans les deux exemples précédents, ont péché contre la maxime suivante : « Les circonstances ne permettant pas de laisser une garnison suffisante pour défendre une ville de guerre où l’on aurait un hôpital et des magasins, on doit au moins employer tous les moyens possibles pour mettre la citadelle à l’abri d’un coup de main. » ( Napoléon. )
  8. Polyen ( liv. I, ch. 40. § 5 ) attribue, comme Frontin, cette ruse à Alcibiade ; mais Thucydide, qui entre dans les plus grands détails sur cette expédition en Sicile, dit positivement ( liv. VI, ch. 64 ) qu’elle fut imaginée par Nicias et Lamachus. Alcibiade avait déjà été rappelé à Athènes pour y être jugé ( Ibid., ch. 61 ) .
  9. Voyez la description de ce siège dans César, Guerre des Gaules, liv. VIII, ch. 40-43 - La ville de Cadurcum, aujourd’hui Cahors, était aussi appelée Uxellodunum.
  10. Il y a ici une grave erreur de Frontin ou des copistes ; car tout le monde sait que ce fait n’appartient qu’à Cyrus. Voyez Xénophon, Cyropédie, liv. VII, ch. 5 ; Hérodote, liv. I, ch. 191 ; Polyen, liv. VII, ch. 6, §5.
  11. Il s’agit ici de Philippe, fils de Demetrius. Cf. Polyen, liv. IV, ch. 18, § 1 ; et Polybe, liv. XVI, ch. 10. Le duc d’Anjou recourut à un moyen semblable pour s’emparer du château de Motrou. Après avoir fait amonceler de la terre au pied des murailles, et ouvrir une galerie de mine, de laquelle trois ouvriers jetaient non seulement de la terre, mais encore quelques débris de pierres, pour faire croire que les murs étaient déjà entamés, il envoya dire aux assiégés que les fortifications étaient minées, qu’on allait les faire sauter s’ils ne se rendaient pas sur-le-champ, et que, une fois l’assaut donné, les soldats ne feraient de quartier à personne. Le général Légal usa aussi du même artifice devant la ville de Mouzon, en Lorraine.
  12. La garnison numide s’était postée en avant des remparts, et avait eu déjà plusieurs engagements avec Marius, à qui elle prodiguait l’insulte. Voyez Salluste, Jugurtha, ch. XCIII et XCIV.
  13. Au lieu de ce mot, il faudrait peut-être lire Segestanos ; car Tite-Live, qui fait ( liv. XXI, ch. 7 et suiv. ) une relation détaillée du siège de Sagonte, ne parle pas de ce stratagème.
  14. Cornélius Nepos ( Vie d’Iphicrate ) rend compte des améliorations qui furent introduites par ce général dans l’art militaire et dans la discipline. Cependant il faut une absolue nécessité d’exemple pour punir avec autant de sévérité les infractions de ce genre. Iphicrate et Épaminondas tuent des sentinelles endormies ; le grand Frédéric fait mourir sur un échafaud le capitaine Zitern, qui, pour écrire à sa mère, a enfreint l’ordre donné d’éteindre dans le camp toutes les lumières passé une certaine heure ; Bonaparte trouve aussi un factionnaire endormi après les trois journées d’Arcole ; mais il lui enlève avec précaution son fusil, et se met en faction à sa place. Le soldat, se réveillant un instant après, et voyant son général près de lui, s’écrie : « Je suis perdu ! - Non, reprend celui-ci : après tant de fatigues il est permis à un brave comme toi de s’endormir ; mais, une autre fois, choisis mieux ton temps. »
  15. On croirait, d’après le récit de Frontin, que Camille était à Véies ; mais Tite-Live et Plutarque s’accordent à dire qu’il était en exil à Ardée. Notre auteur se méprend aussi sur deux faits qui se sont accomplis presque en même temps. Fab. Doson descendit du Capitole pour aller sur le mont Quirinal s’acquitter d’un sacrifice, et revint après avoir traversé deux fois les postes ennemis. D’un autre côté, Pontius Cominius, jeune soldat de l’armée romaine réfugiée à Véies, s’offrit d’aller au Capitole pour obtenir du sénat que Camille fût rappelé, et nommé dictateur. Il s’acquitta de sa périlleuse mission. Voyez Tite- Live, liv. V, ch. 46.
  16. Il n’est pas sans intérêt de rapprocher de cette histoire les deux faits suivants : En 1626, l’île de Ré était assiégée par les Anglais, pendant que l’armée de Louis XIII accourait pour la délivrer ; et la garnison des forts, dénuée de vivres, était aux abois. C’est alors que trois soldats du régiment de Champagne offrent de passer à la nage le trajet de mer, qui est de deux lieues, et d’aller demander du secours dans le continent. Il fallait une force plus qu’ordinaire pour nager pendant un si long espace, et un courage héroïque pour oser, dans cet état, traverser la flotte anglaise ; mais rien n’étonnait de la part des soldats de Champagne. Nos trois guerriers, chargés de leurs dépêches renfermées dans des boîtes de fer-blanc, se jettent ensemble dans les flots. Le premier se noie ; mais il fut assez heureux pour servir l’État, même après sa mort : la mer, en effet, jeta son corps sur le rivage ; et des habitants de la côte l’ayant trouvé, prirent la lettre attachée à son cou et la remirent au cardinal de Richelieu. Le second fut pris par les Anglais. Le troisième, nommé Pierre Lanier, longtemps poursuivi par une barque ennemie, nageant presque toujours entre deux eaux, n’élevant la tête de temps en temps que pour respirer, souvent obligé de se défendre contre des poissons voraces, arrive enfin au rivage, couvert de sang, dans un état affreux. Il se traîna quelque temps, le long de la côte, sur ses pieds et sur ses mains, faible, abattu et presque mourant. Un paysan l’ayant enfin aperçu, lui donna le bras, le conduisit au fort Louis, et de là au camp du roi, qui lui fit l’accueil le plus flatteur, et lui assura une pension considérable sur la gabelle. Pendant le blocus de Gènes, en 1800, le chef d’escadron Franceschi se chargea de porter des dépêches du premier consul à Massena, enferme dans cette ville. « Monté sur une embarcation que conduisaient trois rameurs seulement, il avait traversé, à la faveur de la nuit, la croisière anglaise, et était arrivé jusqu’à la chaîne des chaloupes les plus rapprochées de la place, lorsque le jour le surprit. Il se trouvait au milieu de la rade, à plus d’une lieue du rivage, et exposé au feu croisé des bâtiments. L’un des rameurs est tué, un autre est blessé : Franceschi ne peut plus éviter d’être pris sur son frêle esquif. Dans cette extrémité, il attache ses dépêches autour de son cou, au moyen d’un mouchoir, se dépouille de ses vêtements, et se jette à la mer pour gagner le rivage en nageant ; mais il pense bientôt qu’il a laissé ses armes, qui vont devenir un trophée pour l’ennemi : il retourne à l’embarcation, prend son sabre, qu’il serre entre ses dents, nage longtemps encore, lutte opiniâtrement contre les vagues, et aborde enfin, presque épuisé par la fatigue du trajet qu’il vient de faire. »
  17. Les Romains ont rarement infligé ce traitement barbare à leurs prisonniers. Cependant il faut avouer que, s’ils n’ont jamais pratiqué l’immolation solennelle, comme les Égyptiens et les Gaulois ; s’il y a même dans leur histoire peu d’exemples de cette amputation des mains, leur coutume de vendre les captifs comme esclaves, au profit du trésor public, faisait peu d’honneur à la civilisation dont ils se glorifiaient. « Les prisonniers de guerre n’appartiennent pas à la puissance pour laquelle ils ont combattu ; ils sont tous sous la sauvegarde de l’honneur et de la générosité de la nation qui les a désarmés. » ( Napoléon. )
  18. Tite-Live, qui fait un récit long et bien circonstancié du siège de Tarente, ne parle ni de ce Velius, ni de l’événement que rapporte ici Frontin. Au lieu de Velius, il faut sans doute lire Livius, nom qui est bien celui du défenseur de la citadelle de Tarente. Cette erreur est de la nature de celles qu’on ne peut raisonnablement attribuer qu’aux copistes. Cf. Tite-Live, liv. XXIV, ch. 10 ; liv. XXV, ch. 10 et 11 ; liv. XXVI, ch. 39.
  19. Ce fort n’était autre chose qu’un petit camp fortifié, et enfermé dans un plus grand, dont César était déjà maître quand Pompée survint. Voyez César, Guerre civile, liv. III, ch. 66-70. « Les manœuvres de César à Dyrrachium sont extrêmement téméraires : aussi en fut-il puni. Comment pouvait-il espérer de se maintenir avec avantage le long d’une ligne de contrevallation de six lieues, entourant une armée qui avait l’avantage d’être maîtresse de la mer, et d’occuper une position centrale ? Après des travaux immenses, il échoua, fut battu, perdit l’élite de ses troupes, et fut contraint de quitter ce champ de bataille. Il avait deux lignes de contrevallation, une de six lieues contre le camp de Pompée, et une autre contre Dyrrachium. Pompée se contenta d’opposer une ligne de circonvallation à la contrevallation de César : effectivement, pouvait-il faire autre chose, ne voulant pas livrer bataille ? Mais il eût dû tirer un plus grand avantage du combat de Dyrrachium ; ce jour-là il eût pu faire triompher la république. » ( Napoléon. )
  20. Petite rivière de l’Asie Mineure, appelée aussi Lycus. Le traducteur de 1772 a pris ce nom pour celui d’une ville.
  21. Cf. César, Guerre des Gaules, liv. V, ch. 49-51. « Cicéron a défendu pendant plus d’un mois avec cinq mille hommes, contre une armée dix fois plus forte, un camp retranché qu’il occupait depuis quinze jours : serait-il possible aujourd’hui d’obtenir un pareil résultat ? Les bras de nos soldats ont autant de force et de vigueur que ceux des anciens Romains ; nos outils de pionniers sont les mêmes ; nous avons un agent de plus, la poudre. Nous pouvons donc élever des remparts, creuser des fossés, couper des bois, bâtir des tours en aussi peu de temps et aussi bien qu’eux ; mais les armes offensives des modernes ont une tout autre puissance, et agissent d’une manière toute différente que les armes offensives des anciens. « Si on disait aujourd’hui à un général : Vous aurez comme Cicéron, sous vos ordres, 5,000 hommes ; de plus, 16 pièces de canon, 5,000 outils de pionniers, 5,000 sacs à terre ; vous serez à portée d’une forêt, dans un terrain ordinaire ; dans quinze jours vous serez attaqué par une armée de 60,000 hommes, ayant 120 pièces de canon ; vous ne serez secouru que quatre-vingts ou quatre-vingt- seize heures après avoir été attaqué : quels sont les ouvrages, quels sont les tracés, quels sont les profils que l’art lui prescrit ? l’art de l’ingénieur a-t-il des secrets qui puissent satisfaire à ce problème ? » ( Napoléon. )
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