Madame de Luzy

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Calmann-Lévy, 1899 (pp. 265-276).
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Madame de Luzy


À Marcel Proust.


[Manuscrit du 15 septembre 1792.]

I

Quand j’entrai, Pauline de Luzy me tendit la main. Puis nous gardâmes un moment le silence. Son écharpe et son chapeau de paille reposaient négligemment sur un fauteuil.

La prière d’Orphée était ouverte sur l’épinette. S’approchant de la fenêtre, elle regarda le soleil descendre à l’horizon sanglant.

— Madame, lui dis-je enfin, vous souvient-il des paroles que vous avez prononcées, il y a deux ans jour pour jour, au pied de cette colline, au bord du fleuve vers lequel vous tournez en ce moment les yeux ?

"Vous souvient-il que, promenant autour de vous une main prophétique, vous m’avez fait voir par avance les jours d’épreuve, les jours de crime et d’épouvante ? Vous avez arrêté sur mes lèvres l’aveu de mon amour, et vous m’avez dit : "Vivez, combattez pour la justice et pour la liberté."

Madame, depuis que votre main, que je n’ai pas assez couverte de larmes et de baisers, m’a montré la voie, j’ai marché hardiment. Je vous ai obéi, j’ai écrit, j’ai parlé. Pendant deux ans, j’ai combattu sans trêve les brouillons faméliques qui sèment le trouble et la haine, les tribuns qui séduisent le peuple par les démonstrations convulsives d’un faux amour et les lâches qui sacrifient aux dominations prochaines.

Elle m’arrêta d’un geste et me fit signe d’écouter. Nous entendîmes alors venir, à travers l’air embaumé du jardin, où chantaient les oiseaux, des cris lointains de mort : "A la lanterne, l’aristocrate !…"

Pâle, immobile, elle tenait un doigt sur la bouche.

— C’est, repris-je, quelque malheureux qu’ils poursuivent. Ils font des visites domiciliaires et des arrestations nuit et jour dans Paris. Peut-être vont-ils entrer ici. Je dois me retirer pour ne pas vous compromettre ; bien que peu connu dans ce quartier, je suis, par le temps qui court, un hôte dangereux.

— Restez ! me dit-elle.

Pour la seconde fois, des cris déchirèrent l’air paisible du soir. Ils étaient mêlés de bruits de pas et de coups de feu. Ils se rapprochaient ; on entendait : "Fermez les issues, qu’il ne s’échappe pas, le scélérat ! "

Madame de Luzy semblait plus calme à mesure que le danger se rapprochait.

— Montons au second étage, dit-elle ; nous pourrons voir, à travers les jalousies, ce qui se passe dehors.

Mais à peine avions-nous ouvert la porte, que nous vîmes, sur le palier, un homme livide, défait, dont les dents claquaient, dont les genoux s’entrechoquaient. Ce spectre murmurait d’une voix étouffée :

— Sauvez-moi, cachez-moi !… Ils sont là… Ils ont forcé ma porte, envahi mon jardin. Ils viennent…


II

Madame de Luzy, reconnaissant Planchonnet, le vieux philosophe qui habitait la maison voisine, lui demanda tout bas :

— Ma cuisinière vous a-t-elle vu ? Elle est jacobine !

— Personne ne m’a vu.

— Dieu soit loué, mon voisin !

Elle l’entraîna dans sa chambre à coucher où je les suivis. Il fallait aviser, il fallait trouver quelque cachette où elle pût garder Planchonnet plusieurs jours, plusieurs heures au moins, le temps de tromper et de lasser ceux qui le cherchaient. Il fut convenu que j’observerais les alentours et que, sur le signal que je donnerais, le pauvre ami sortirait par la petite porte du jardin.

En attendant, il ne pouvait se tenir debout. C’était un homme étonné.

Il essaya de faire entendre qu’il était recherché, lui, l’ennemi des prêtres et des rois, pour avoir conspiré avec M. de Cazotte contre la Constitution et s’être joint, le 10 Août, aux défenseurs des Tuileries. C’était une indigne calomnie. La vérité était que Lubin le poursuivait de sa haine, Lubin, naguère son boucher, qu’il avait voulu cent fois bâtonner pour lui apprendre à mieux peser sa viande et qui maintenant présidait la section où il avait eu son étal.

En murmurant ce nom d’une voix étranglée, il crut voir Lubin lui-même, et se cacha la face dans les mains. On heurtait à la porte de la chambre. Madame de Luzy poussa le vieillard derrière un paravent et ouvrit. C’était la cuisinière qui venait l’avertir que la municipalité était à la grille, avec la garde nationale, et qu’ils venaient faire une perquisition.

— Ils disent, ajouta la fille, que Planchonnet est dans la maison. Moi, je sais bien que non, que vous ne cacheriez pas un scélérat de cette espèce ; mais ils ne veulent pas me croire.

— Eh bien, qu’ils montent ! répondit madame de Luzy avec tranquillité. Faites-leur visiter toute la maison, de la cave au grenier.

En entendant ce dialogue, le pauvre Planchonnet s’était évanoui derrière son paravent, où je parvins à grand-peine à le ranimer, en lui jetant de l’eau sur les tempes. Quand ce fut fait :

— Mon ami, dit tout bas la jeune femme au vieillard, fiez-vous à moi. Rappelez-vous- que les femmes sont rusées.

Aussitôt, elle tira le lit un peu en avant de l’alcôve, défit la couverture et, avec mon aide, disposa les trois matelas de manière à ménager, du côté de la ruelle, un espace vide.

Comme elle prenait ces dispositions, un grand bruit de souliers, de sabots, de crosses et de voix rauques éclata dans l’escalier. Ce fut, pour moi, je l’avoue, une minute terrible ; mais le bruit monta peu à peu au-dessus de nos têtes. Nous comprîmes que la garde, conduite par la cuisinière jacobine, fouillait d’abord les greniers. Le plafond craquait ; on entendait des menaces, de gros rires, des coups de pied et des coups de baïonnette dans les cloisons. Nous respirions, mais il n’y avait pas une seconde à perdre. J’aidai Planchonnet à se couler dans l’espace ménagé sous les matelas.

En nous regardant faire, madame de Luzy secouait la tête. Le lit, ainsi bouleversé, avait un air suspect.

Elle essaya de le refaire exactement ; mais n’y put parvenir.

— Il faut que je m’y mette, dit-elle.

Elle regarda à la pendule ; il était sept heures du soir. Elle songea qu’on ne trouverait pas naturel qu’elle fût couchée si tôt. Quant à se dire malade, il n’y fallait pas songer : la cuisinière jacobine découvrirait la ruse.

Elle demeura ainsi songeuse quelques secondes ; puis, tranquillement, simplement, avec une auguste candeur, elle se déshabilla devant moi, se mit au lit et m’ordonna de retirer mes souliers, mon habit et ma cravate :

— Il faut que vous soyez mon amant et qu’ils nous surprennent. Quand ils viendront, vous n’aurez pas eu le temps de réparer le désordre de votre toilette. Vous leur ouvrirez en veste [La veste se portait sous l’habit. C’était une sorte de gilet, plus long que les nôtres, et auquel étaient attachées de longues manches.], les cheveux défaits.

Toutes nos dispositions étaient prises quand la troupe civile descendit du grenier en sacrant et pestant.

Le malheureux Planchonnet fut saisi d’un tel tremblement qu’il secouait tout le lit. De plus, sa respiration était si forte, qu’on en devait entendre le sifflement jusque dans le corridor.

— C’est dommage, murmura madame de Luzy, j’étais si contente de mon petit artifice. Enfin ! ne désespérons point, et que Dieu nous aide !

Un poing rude secoua la porte.

— Qui frappe ? demanda Pauline.

— Les représentants de la nation.

— Ne pouvez-vous attendre un moment ?

— Ouvre, ou nous brisons la porte !

— Mon ami, allez ouvrir.

Tout à coup, par une espèce de miracle, Planchonnet cessa de trembler et de râler.


III

C’est Lubin qui entra le premier, ceint de son écharpe et suivi d’une douzaine de piques. Tournant alternativement ses regards sur madame de Luzy et sur moi :

— Peste ! s’écria-t-il, nous dénichons des amoureux. Excusez-nous, la belle !

Puis, se tournant vers les gardes :

— Seuls, les sans-culottes ont des mœurs.

Mais, en dépit de cette maxime, une telle rencontre l’avait mis en gaieté.

Il s’assit sur le lit et, prenant le menton de la belle aristocrate :

— Il est vrai, dit-il, que cette bouche-là n’est pas faite pour marmotter jour et nuit des Pater. Ce serait dommage. Mais la République avant tout. Nous cherchons le traître Planchonnet. Il est ici, j’en suis sûr. Il me le faut. Je le ferai guillotiner. Ce sera ma fortune.

— Cherchez-le donc !

Ils regardèrent sous les meubles, dans les armoires, passèrent des piques sous le lit et sondèrent les matelas avec des baïonnettes.

Lubin, se grattant l’oreille, me regardait du coin de l’œil. Madame de Luzy, craignant pour moi un interrogatoire embarrassant :

— Mon ami, me dit-elle, tu connais aussi bien que moi la maison ; prends les clefs et conduis partout monsieur Lubin. Je sais que ce sera un plaisir pour toi que de guider des patriotes.

Je les conduisis à la cave, où ils culbutèrent les margotins et burent un assez grand nombre de bouteilles. Après quoi, Lubin défonça, à coups de crosse, les tonneaux pleins et, sortant de la cave inondée de vin, donna le signal du départ. Je les reconduisis jusqu’à la grille, que je refermai sur leurs talons, et je courus annoncer à madame de Luzy que nous étions sauvés.

À cette nouvelle, penchant la tête dans la ruelle, elle appela :

— Monsieur Planchonnet ! monsieur Planchonnet !

Un faible soupir lui répondit.

— Dieu soit loué ! s’écria-t-elle. Monsieur Planchonnet, vous m’avez fait une peur affreuse. Je vous croyais mort.