Poète et laboureur

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Aux éditions Rieder, 1939 (pp. 277-280).
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POÈTE ET LABOUREUR


« Qu’yvraie, qu’aubifoins, que ponceaux inutils. »
(Agrippa d’Aubigné.)


Un poète, le nez au vent,

Musait par la campagne,

Enthousiaste, épris, rêvant

De rimes… en Espagne.


Heureux homme sous le ciel bleu

Qui, dans son hérésie,

Croyait que rien ne mène à Dieu

Sinon la Poésie !


Il déclamait, hurlait ses vers,

Plein du sacré délire,

Et semblait prendre l’Univers

À témoin de sa lyre.


Que chantait-il ? La Liberté…

La divine Eurythmie,

Et la Justice et la Beauté,

Et l’amour de sa mie…


Il vous avait déjà pondu

Cent poèmes de verve,

Sans compter ceux, bien entendu,

Qu’il tenait en réserve,


Tout en regrettant de n’avoir

Que les siennes oreilles

À qui dire son gay savoir,

Ses rimes non pareilles…


Quand au milieu d’un champ, voici

Qu’il vit un vieux bonhomme

Labourant et peinant ainsi

Qu’une bête de somme.


« Par les neuf Pucelles ! té vé!

Justement sur ma route

Le Ciel met l’auditeur rêvé !

— Dit-il. — Mon brave, écoute :


« Que diable ! tu vas t’essouffler,

Laisse un temps la charrue ;

Elle ne va pas s’envoler

Telle une jeune grue…


« Je veux te dire une chanson

Belle entre les plus belles,

D’autant qu’elle est de ma façon :

M’en diras des nouvelles… »


— Garde-la pour toi, répondit

Le vieillard en colère, —

Hors de ma terre, gueux, bandit

Et gibier de galère.


« Les poètes et leurs chansons

Rendent les champs hostiles ;

Ne font pousser dans les moissons

Que des fleurs inutiles.


« Va, si tu veux, à d’autres sots

Débiter tes sornettes ;

Je n’ai que faire de ponceaux

Et de casse-lunettes.


— Oh ! — dit le poète — là… là…

Rassure-toi, bonhomme ;

Si tu n’as peur que de cela,

Tu peux dormir ton somme.


« Ne crains rien pour ton champ, l’ami,

Et, pour Dieu ! ne déplore

Ces quelques fleurettes parmi

que mes vers font éclore.


« Elles sont dans les épis d’or

La grâce qui scintille,

Et tu peux en orner encor

Le doux front de ta fille. »
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