Préface de mes œuvres et post-scriptum de ma vie

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Préface de mes œuvres et post-scriptum de ma vie
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Comme l’antique Jupiter d’Égine à trois yeux, le poëte a un triple regard, l’observation, l’imagination, l’intuition. L’observation s’applique plus spécialement à l’humanité, l’imagination à la nature, l’intuition au surnaturalisme. Par l’observation, le poëte est philosophe, et peut être législateur ; par l’imagination, il est mage, et créateur ; par l’intuition, il est prêtre, et peut être révélateur. Révélateur de faits, il est prophète ; révélateur d’idées, il est apôtre. — Dans le premier cas, Isaïe ; dans le second cas, saint-Paul.

Cette triple puissance inhérente au génie, c’est-à-dire à l’intelligence humaine sublimée, l’homme, par la plus naturelle des illusions d’optique, l’a transférée à Dieu. De là la trimourti, qui a précédé le triagme, qui a précédé la triade, qui a précédé la trinité. De là l’immémorial et universel triangle mystique adoré à Delphes, à Saropta, à Teglath-Phalazar, gravé dans la grande syringe, sculpté il y a quatre mille ans au fond de l’Inde dans ces effrayants dedans de montagnes creusés en pagodes, et qu’on retrouve à Palanquè après l’avoir constaté à Bénarès. Mais les fondateurs de religions ont erré, l’analogie n’est pas toujours la logique, le génie peut être trinité sans que Dieu ait à subir cette limitation. Bossuet se trompe, l’homme seul est grand. Dieu n’est pas grand, il est infini. Le grand suppose une mesure possible. Premier, second, troisième, l’illimité ne connaît pas cela. L’absolu n’est pas plus borné par le nombre que par l’étendue. Intelligence, puissance, amour ; intuition, imagination, observation ; ce n’est pas Dieu, c’est l’homme. Dieu est cela, et le reste. Dieu a une quantité infinie de facultés infinies. Vous êtes étranges de compter Dieu sur vos doigts.

Philosophiquement et scientifiquement, on peut dire que qui croit à la Trinité ne croit pas en Dieu.

Quelle idée pensez-vous que se fasse de Dieu, quelle notion voulez-vous que puisse avoir de Dieu l’homme, le prêtre, qui, comme le jésuite Sollier, par exemple, écrit : « Il n’y a au-dessus d’Ignace de Loyola que les papes comme saint Pierre, les impératrices comme Marie mère de Jésus, et quelques monarques comme Dieu le Père et Dieu le Fils ! ».

Chose inouïe, c’est au dedans de soi qu’il faut regarder le dehors. Le profond miroir sombre est au fond de l’homme. Là est le clair-obscur terrible. La chose réfléchie par l’âme est plus vertigineuse que vue directement. C’est plus que l’image, c’est le simulacre, et dans le simulacre il y a du spectre. Ce reflet compliqué de l’Ombre, c’est pour le réel une augmentation. En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons à une distance d’abîme, dans un cercle étroit, le monde immense. Le monde ainsi vu est surnaturel en même temps qu’humain, vrai en même temps que divin. Notre conscience semble apostée dans cette obscurité pour donner l’explication.

C’est là ce qu’on nomme l’intuition.

Humanité, nature, surnaturalisme. À proprement parler, ces trois ordres de faits sont trois aspects divers du même phénomène. L’humanité dont nous sommes, la nature qui nous enveloppe, le surnaturalisme qui nous enferme en attendant qu’il nous délivre, sont trois sphères concentriques ayant la même âme, Dieu.

Ces trois sphères, car c’est là le vaste amalgame, se pénètrent et se confondent, et sont l’unité. Un prodige entre dans l’autre. Une de ces sphères n’a pas un rayon qui ne soit la tige ou le prolongement du rayon de l’autre sphère. Nous les distinguons parce que notre compréhension, étant successive, a besoin de division. Tout à la fois ne nous est pas possible. L’incommensurable synthèse cosmique nous surcharge et nous accable.

Les plus hauts génies, les intelligences encyclopédiques aussi bien que les esprits épiques, Aristote aussi bien qu’Homère, Bacon aussi bien que Shakespeare, détaillent l’ensemble pour le faire comprendre, et ont recours aux oppositions, aux contrastes et aux antinomies. Ceci est d’ailleurs le procédé même de la nature, qui emploie la nuit à nous faire mieux sentir le jour. Hobbes disait : La dissection fait le chirurgien, l’analyse fait le philosophe ; l’antithèse est le grand organe de la synthèse ; c’est l’antithèse qui fait la lumière. De là notre distinction entre humanité, nature et surnaturalisme ; mais, en réalité, ce sont trois identités, et ce qui est de l’une est de l’autre. Qu’est-ce que l’humanité ? C’est la partie de la nature insérée dans notre organisme. Et qu’est-ce que le surnaturalisme ? C’est la partie de la nature qui échappe à nos organes. Le surnaturalisme, c’est la nature trop loin.

Entre l’observation qui regarde l’homme et l’intuition qui regarde le surnaturalisme, il y a la même différence qu’entre scruter et sonder.

Mais expliquer la nature, ce n’est point la limiter ; classification et négation, c’est deux. Il ne faut ni trop de Oui ni trop de Non. L’idolâtrie est la force centripète ; le nihilisme est la force centrifuge. L’équilibre entre ces deux forces, c’est la philosophie.

Chose bizarre, l’idolâtrie et le nihilisme s’entendent sur un point, la limitation de la nature.

Les religions, à l’époque peu avancée du genre humain où nous sommes, sont encore en bas âge. Qu’on ne s’y trompe pas, croire est une science en même temps qu’une soif. On croit d’instinct, puis on croit de logique. Les religions faisant partie de la civilisation, il y a pour les religions, comme pour tout le reste, l’enfance de l’art. Et ce mot est pris en bonne part. À l’heure où nous sommes, les religions ignorent. Ne leur apportez pas de lumière nouvelle ; leur Dieu est bâclé. Elles ont créé Dieu. Elles n’en veulent pas d’autre. Toute religion est l’abbé Vertot. C’est trop tard, mon Dieu est fait. De là, un résultat singulier. Dans les religions, ce qui fait défaut, c’est l’essence même de la foi, c’est le sentiment de l’infini. Ce qui manque aux religions, c’est la religion. L’illimité est toute la religion. La foi, c’est l’indéfini dans l’infini. Or, insistons-y, dans l’humanité telle qu’elle est encore, le caractère des religions, c’est l’absence d’infini. Elles parlent du ciel, mais elles en font un temple, un palais, une cité. Il s’appelle Olympe, il s’appelle Sion. Le ciel a des tours, le ciel a des dômes, le ciel a des jardins, le ciel a des escaliers, le ciel a une porte et un portier. Le trousseau de clefs est confié par Brâhma à Bhâwany, par Allah à Aboubekre, et par Jéhovah à saint Pierre. Démogorgon prend sur les volcans Acrocéraunes une poignée de boue enflammée et la jette en l’air ; cela fait les astres. Le ciel est une montagne ; le ciel est un cristal ; la terre est le centre de l’univers ; Josué arrête le soleil, Circé fait reculer la lune ; la Voie Lactée est une tâche de gouttes de lait ; les étoiles tomberont.

Quant à cet être, l’Éternel, l’Incréé, le Parfait, le Puissant, l’Immanent, le Permanent, l’Absolu, il est vieux avec une barbe blanche, il est jeune avec un nimbe ; il est père, il est fils, il est homme, il est animal ; bœuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs colombe, ailleurs éléphant. Il a une bouche, des yeux, des oreilles ; on a vu sa face. Quant aux facultés, on les lui concède infinies, mais, comme nous venons de le rappeler, on ne lui en donne que trois, reprenant dans le chiffre l’infinitude qu’on accorde dans l’étendue, et sans s’apercevoir que si l’être absolu a un nom, ce n’est pas Trinité, c’est Infinité. Cet être est irritable, il est passionné, il est jaloux, il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche, il habite un lieu, il est ici et non là. Il est le Dieu des armées ; il est le Dieu des anglais, et non des français ; il est le Dieu des français et non des autrichiens. Il a une mère ; il existe des rois qui promettent à Notre-Dame d’Embrun une tiare en vermeil de peur qu’elle ne soit en colère de la robe de brocart d’or qu’ils ont offerte à Notre-Dame de Tours. Il a une forme ; on le sculpte, on le peint, on le dore, on l’enrichit de diamants. On l’avale et on le boit. On l’entoure d’une frontière de dogmes. Chaque culte le met dans un livre ; défense à lui d’être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son étui, le Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a des fermoirs. Les prêtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d’y toucher. De temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir. Voilà où en est l’illimité. Toutes les religions, anciennes ou actuelles, s’efforcent de finir Dieu.

Pourquoi ?

C’est qu’un Dieu fini, c’est un Dieu commode. Le rayonnant en tous sens n’est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.

Dieu, incompréhensible au savant, est inintelligible à l’ignorant. L’infini ayant un moi, voilà qui n’est pas peu de chose à imaginer. Il y a dans cette notion métaphysique excès-de pesanteur pour ~ l’intelligence humaine. Faciliter la foi, c’est le travail des religions ; cela s’obtient aux dépens de l’idéal. Administrer Dieu, tel est le problème à résoudre. Le paganisme divise Dieu en déités, le christianisme le divise en sacrements. Les religions, c’est Dieu donné à l’homme par bouchées. Rendre Dieu mangeable, c’est un succès.

L’Âme-Monde, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse à la grosse foule ignorante et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce qu’on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de l’idolâtrie et le point de départ de l’athéisme.) Fabriquez donc une statue quelconque ; une fois la statue faite idole, une fois le piédestal fait autel, donnez l’exemple, prosternez-vous ; il ne vous reste plus qu’un travail à exécuter et qu’un progrès à accomplir, c’est de persuader à cette honnête masse d’hommes que cette pierre ou ce cuivre, c’est l’Éternel et l’Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il suffit de l’effarer ; un miracle ou deux font la besogne.

Rien donc hors du Veda, rien hors du Toldos-Jeschu, rien hors du Koran, rien hors de la Genèse, rien hors des docteurs, rien hors des prophètes, rien hors des évangélistes ; et si Dieu déborde, on le rognera. C’est au nom de Moïse que Bellarmin foudroyait Galilée, et ce grand vulgarisateur du grand chercheur Copernic, Galilée, le vieillard de la vérité, le mage du ciel, était réduit à répéter à genoux, mot à mot, après l’inquisiteur, cette formule de honte : « Corde sincero et fide non ficta, abjuro, maledico et detestor supradictos errores et hœreses. » Le mensonge mettait à la science le bonnet d’âne. Galilée se courba devant l’orthodoxie ; Campanella non. L’inquisition mit Tomaso Campanella en prison pendant vingt-sept ans et l’appliqua à la question sept fois, et chaque fois la torture dura vingt-quatre heures. Quel était son attentat ? Avoir affirmé que le nombre des étoiles est infini. Ainsi les religions en viennent à ceci que, devant elles, l’infini est un crime.

Aux yeux du nihilisme, l’infini n’est pas criminel ; il est ridicule. On a entendu tout récemment en pleine académie savante, cette parole caractéristique : « Arrêtons-nous, car nous tomberions dans les puérilités de l’infini. » Et cette autre : « Ceci n’est pas sérieux, c’est de la religion. » Et cette autre : « Les penseurs rejettent le surnaturalisme.  »

Donc voilà la science, du moins une certaine science académique et officielle, aussi myope que l’idolâtrie. La science d’état donne la réplique à la religion d’état. Elle recule, elle aussi, devant l’infini. Ces rapetissements n’ont rien qui déplaise au maître. Là où il y a des sénats, cette science en est. Faire l’univers substance et bloc, faire du grand Tout une simple agrégation de molécules sans mélange d’aucun ingrédient moral, et par conséquent aboutir à ceci que la force est le droit, ce qui entraîne cette autre conséquence que la jouissance est le devoir, raccourcir l’homme à la bête, le diminuer de toute la hauteur de l’âme retranchée, en faire une chose comme une autre, cela supprime net bien des déclamations sur la dignité humaine, la liberté humaine, l’inviolabilité humaine, l’esprit humain, etc., et rend tout ce tas de matière plus maniable. L’autorité d’en bas, la fausse, gagne tout ce que perd l’autorité d’en haut, la vraie. Plus d’infini, partant plus d’idéal ; plus d’idéal, partant plus de progrès ; plus de progrès, partant plus de mouvement. Immobilité donc. Statu quo, étang ; c’est là l’ordre.

Il y a de la putréfaction dans cet ordre-là.

L’homme veut être eau courante. Chose merveilleuse, la liberté, c’est la santé. Un ruissellement, un murmure, une pente, un parcours, un but, une volonté, pas de vie sans cela. Sinon une prompte pourriture. Vous serez fétides, et vous donnerez aux autres votre peste. Le despotisme est miasmatique. Se délivrer, c’est se désinfecter. Aller en avant est un assainissement.

Il n’y en a pas moins des gens qui poussent le goût de la tranquillité jusqu’à admirer une civilisation à surface de marais.

L’âme dans l’homme est une inquiétude ; l’infini hors de l’homme est un appel. L’infini s’ouvre, l’âme entre. Entrer, c’est marcher ; entrer, c’est voler ; entrer, c’est planer. Qu’est cela ? C’est du désordre. Demandez à la cage ce qu’elle pense de l’aile. La cage répondra : l’aile, c’est la rébellion.

Ôter l’âme, c’est couper l’aile. Ôter l’infini, c’est supprimer le champ. La tranquillité est rétablie. S’il n’y a pas dans l’homme autre chose que dans la bête, prononcez donc sans rire ces mots : Droits de l’homme et du citoyen. Ces mots : Droit du bœuf, droit de l’âne, droit de l’huître, rendront le même son. C’est un peu ce que souhaitent les despotes.

La science académique, la science d’état, leur rend ce service, et le leur rend de bonne foi, nous le pensons. Elle ne trompe pas, elle se trompe. C’est bassesse de vue, non de cœur. Aussi essayons-nous de l’éclairer.

Cette science prend la petitesse pour l’exactitude. Elle est de tempérament timide, elle a l’effroi facile, elle ne va pas volontiers à la découverte. L’infini, quel voyage à entreprendre ! Dès que le 8 se renverse, elle s’arrête court. Passe pour l’algèbre ; mais la science entière n’est pas l’algèbre. Toute question veut être sondée. Pourquoi refuser l’examen ?

Un jour, en 1827, à l’époque où l’on parlait beaucoup de « l’homme fossile de la forêt de Fontainebleau », étant chez Cuvier au Jardin des plantes, il y eut entre lui et moi ce dialogue :

— Monsieur Cuvier, que pensez-vous de l’homme fossile ?

— Qu’il n’existe pas.

— Êtes-vous allé le voir ?

— Non.

— Irez-vous ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il n’existe pas.

— Mais si, par hasard, il existait ?

— Il ne peut exister.

Ce qu’on appelait en 1827 « l’homme fossile », n’était en effet qu’un grès bizarrement contourné en forme humaine. Cuvier semblait avoir raison. Il avait tort. L’homme fossile existe. Trente-six ans après ma conversation avec Cuvier, en 1863, dans la carrière de Moulin-Quignon, près Abbeville, à trente mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau qui domine la vallée de la Somme, de l’épaisseur d’un banc de sable noir argileux du diluvium inférieur, reposant immédiatement sur la craie blanche, à quatre mètres trente-deux centimètres de la surface du sol, tout près de la craie, on a extrait un os fossile de mâchoire humaine portant encore une dent, obliquement implantée d’avant en arrière, ce qui caractérise le prognatisme des races inférieures et ce qui fait à la Genèse le déplaisir de confirmer l’hypothèse de plusieurs Adams. L’homme fossile est aujourd’hui déposé sur le bureau de l’Académie des sciences. Il est sorti de l’ombre, quoique cela fût défendu par l’autorité compétente. Le déluge a eu la fantaisie d’être désagréable à M. Cuvier, conseiller d’état. Je plains les affirmateurs contre l’inconnu. Il leur arrive de ces aventures.

C’est la science académique et officielle qui, pour avoir plus tôt fait, pour rejeter en bloc toute la partie de la nature qui ne tombe pas sous nos sens et qui par conséquent déconcerte l’observation, a inventé le mot surnaturalisme. Ce mot, nous l’adoptons, il est utile pour distinguer, nous nous en sommes déjà servi et nous nous en servirons encore, mais, à proprement parler et dans la rigueur du langage, disons-le une fois pour toutes, ce mot est vide. Il n’y a pas de surnaturalisme. Il n’y a que la nature. La nature existe seule et contient tout. Tout Est. Il y a la partie de la nature que nous percevons, et il y a la partie de la nature que nous ne percevons pas. Pan a un côté visible et un côté invisible. Parce que sur ce côté invisible, vous jetterez dédaigneusement ce mot surnaturalisme, cet invisible existera-t-il moins ? X reste X. L’Inconnu est à l’épreuve de votre vocabulaire. Nier n’est pas détruire. Le surnaturalisme est immanent. Ce que nous apercevons de la nature est infinitésimal. Le prodigieux être multiple se dérobe presque tout de suite au court regard terrestre ; mais pourquoi ne pas le poursuivre un peu ? Toutes ces choses, spiritisme, somnambulisme, catalepsie, biologie, convulsionnaires, médiums, seconde vue, tables tournantes ou parlantes, invisibles frappeurs, enterrés de l’Inde, mangeurs de feu, charmeurs de serpents, etc., si faciles à railler, veulent être examinées au point de vue de la réalité. Il y a là peut-être une certaine quantité de phénomène entrevu. Si vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s’y logeront, et les imbéciles aussi. Pas de milieu : la science, ou l’ignorance. Si la science ne veut pas de ces faits, l’ignorance les prendra. Vous avez refusé d’agrandir l’esprit humain, vous augmentez la bêtise humaine. Où Laplace se récuse, Cagliostro paraît. De quel droit, d’ailleurs, dites-vous à un fait : Va-t’en. De quel droit chassez-vous un phénomène ? De quel droit dites-vous à l’inattendu : je ne t’examinerai pas ? De quel droit raturez-vous une des données du problème ? De quel droit mettez-vous la nature à la porte ? Hue usque recurret[1]. La science peut commettre des iniquités. Fermer les yeux, c’est une mauvaise action. Le télescope a une fonction ; le microscope a des devoirs. La cornue doit être impartiale, l’alambic doit être intègre, le creuset chauffe pour tout le monde. Il faut que le chiffre soit honnête homme. Un déni d’expérimentation est un déni de justice. Et savez-vous ce qui arrive ? L’absurde se greffe sur le vrai ; c’est votre faute ; vous avez manqué à vos deux lois, bienveillance et surveillance ; vous créez l’empirisme. Ce qui eût été astronomie sera astrologie ; ce qui eût été chimie sera alchimie. Sur Lavoisier qui se rapetisse, Hermès grandit. Vous riez de Cardan quand il dit : « Une comète près de Saturne annonce la peste, près de Jupiter la mort du pape, près de Mars la guerre, près de la lune l’inondation, près de Vénus la mort du roi. » Eh bien, c’est vous qui avez fait Cardan chimérique. Sans les persécutions de ce Scaliger que David Pareus appelle eriticus superciliosissimus ", sans l’emprisonnement de Bologne, Cardan, qui a incontestablement créé la théorie des équations du troisième degré, Cardan qui a trouvé la loi du cube, Cardan, égal au moins à Tartaglia et dont les dix tomes in-folio sont plus gros encore de vérité que d’illusion, serait peut-être le plus grand des astronomes et des géomètres. Thaumaturgie, pierre philosophale, transmutation, or potable, baquet de Mesmer, toute cette fausse science ne demandait pas mieux peut-être que d’être la vraie. Vous n’avez pas voulu voir le visage de l’Inconnu ; vous verrez son masque. Magie noire et blanche, sorcellerie, chiromancie, cartomancie, nécromancie, tout cela n’est pas autre chose que de la science dévoyée, tombée en chimère par défaut de responsabilité. Ce qu’on rejette injustement hors de la pensée se réfugie dans le rêve. De ce qu’un fait vous semble étrange, vous concluez qu’il n’est pas. C’est hardi. Les mandarins seuls ont de ces vaillances-là. Mais toute la science commence par être étrange. La science est successive. Elle va d’une merveille à l’autre. Elle monte à l’échelle. La science d’aujourd’hui semblerait extravagante à la science d’autrefois. Ptolémée croirait Newton fou. Je me figure le micrographe de Delft, venant conter au philosophe de Stagyre les vingt-sept mille facettes de l’œil de la mouche ; voyez-vous la mine qu’Aristote ferait à Leuwenhoëck. On a vite fait de dire : c’est puéril. Ce n’est pas sérieux. Ce qui est puéril, c’est de se figurer qu’en se bandant les yeux devant l’Inconnu, on supprime l’Inconnu. Ce qui n’est pas sérieux, c’est la science ricanant de l’infini. Le positivisme en est venu à vouloir tout voir et tout palper, comme l’idolâtrie ; nous avons déjà noté cette coïncidence singulière. On tient pour suspectes l’induction et l’intuition ; l’induction, le grand organe de la logique ; l’intuition, le grand organe de la conscience. N’admettre que le palpable et le visible, cela se qualifie observation. C’est élimination, et rien autre chose. Et, qui sait ? élimination du réel ? Peines perdues d’ailleurs. Vous avez beau épaissir sur la science possible l’ignorance volontaire, la force des choses, ce travail sublime du troisième dessous, pousse la connaissance humaine en avant. Le hasard, ce doigt indicateur de la providence, s’en mêle. Une pomme tombe devant Newton, une marmite bout devant Papin, une feuille de papier en flamme s’envole devant Montgolfier. Par intervalles, une découverte éclate, comme un— coup de mine dans les profondeurs de la science, et tout un pan de préjugés et d’illusions s’écroule, et le roc vif de la vérité est brusquement mis à nu.

Surnaturalisme ! Et l’on croit avoir tout dit. Il est curieux de se retourner et de jeter un regard en arrière. L’électricité a longtemps fait partie du surnaturalisme. Il a fallu les expériences multipliées de Clairaut pour la faire admettre et inscrire sur les registres de l’état civil de la science correcte. L’électricité a aujourd’hui pignon sur rue et rente des professeurs. Le galvanisme a fait le même stage ; il a été tout d’abord bafoué et traité d’enfantillage, comme le constatent les cinq mémoires adressés par Galvani à Spallanzani ; il n’est admis que depuis peu. La pile de Volta a été fort raillée. Elle est admise à cette heure. Le magnétisme n’est encore qu’à demi entré ; une moitié est dans la science artificielle, et l’autre dans le surnaturalisme. Le bateau à vapeur était « puéril » en 1816. Le télégraphe électrique a commencé par n’être pas « sérieux ».

Disons-le, car nulle faveur dans ces pages sincères, et nous ne sommes au service que de la vérité, un certain esprit scientifique de nos jours n’est pas moins étroit que l’esprit religieux. L’erreur fait peau neuve, mais reste l’erreur ; elle était fétichisme, elle devient idolâtrie ; elle était athéisme, elle devient nihilisme. Que de progrès encore à accomplir ! Quel tirage ! Les deux ornières, l’ornière erreur et l’ornière imposture, sont d’accord pour faire verser la vérité.

Haine ou surnaturalisme, c’est le cri du sceptique, et c’est aussi le cri du bigot. La nature, voilà le danger. On se barricade contre elle des deux côtés. Pour l’homme d’ironie, elle est trop mystérieuse ; pour l’homme d’idolâtrie, elle est trop mathématique.

Somme toute, qu’on le sache, science et religion sont deux mots identiques ; les savants ne s’en doutent pas, les religieux non plus. Ces deux mots expriment les deux versants du même fait, qui est l’infini. La Religion-Science, c’est l’avenir de l’âme humaine.

Une des routes pour y arriver est l’intuition.

Nous ne développons pas. Le temps nous manque dans ces pages rapides. Notre but actuel est littéraire, et non scientifique. Passons.


Premier degré, deuxième degré, troisième degré. Observation, imagination, intuition. Humanité, nature, surnaturalisme ; ce sont là les trois horizons. L’un complète et corrige l’autre ; leur coordination est l’ensemble cosmique. Qui les voit tous les trois est au sommet. Il est l’esprit cubique. Il est le génie.

L’observation donne Sedaine. L’observation, plus l’imagination, donne Molière. L’observation, plus l’imagination, plus l’intuition, donne Shakespeare. Pour monter sur la plate-forme d’Elseneur pour voir le fantôme, il faut l’intuition.

Ces trois facultés s’augmentent en se combinant. L’observation de Molière est plus profonde que l’observation de Sedaine, parce que Molière a, de plus que Sedaine, l’imagination. L’observation et l’imagination de Shakespeare creusent plus avant et montent plus haut que l’observation et l’imagination de Molière, parce que Shakespeare a, de plus que Molière, l’intuition.


Comparez Shakespeare et Molière par leurs créations analogues, comparez Shylock à Harpagon et Richard III à Tartuffe, Timon d’Athènes même à Alceste, et voyez quelle philosophie plus sagace et plus vivante ! C’est que Shakespeare vit la vie tout entière. Il est au zénith. Rien n’échappe à cet œil culminant. Il est en haut par la prunelle et en bas par le regard. Il est tragédie en même temps que comédie. Ses larmes foudroient. Son rire saigne. Essayez une autre confrontation plus saisissante encore. Mettez la statue du commandeur en présence du spectre de Hamlet. Molière ne croit pas à sa statue, Shakespeare croit à son spectre. Shakespeare a l’intuition qui manque à Molière. La statue du commandeur, ce chef-d’œuvre de la terreur espagnole, est une création bien autrement neuve et sinistre que le fantôme d’Elseneur ; elle s’évanouit dans Molière. Derrière l’effrayant soupeur de marbre, on voit le sourire de Poquelin ; le poëte, ironique à son prodige, le vide et le détruit ; c’était un spectre, c’est un mannequin. Une des plus formidables inventions tragiques qui soient au théâtre, avorte, et il y a à cette table du Festin de Pierre si peu d’horreur et si peu d’enfer qu’on prendrait volontiers un tabouret entre Don Juan et la statue. Shakespeare, avec moins, fait beaucoup plus. Pourquoi ? parce qu’il ne ment pas ; parce qu’il est tout le premier saisi par sa création. Il est son propre prisonnier. Il frissonne de son fantôme et il vous en fait frissonner. Elle existe, elle est vraie, elle est incontestable, cette figure noire qui est là debout avec son bâton de commandement. Ce spectre est de chair et d’os ; chair de nuit et os de sépulcre. Toute la nature est convaincue, est terrible autour de lui. La lune, face pâle à demi cachée sous l’horizon, ose à peine le regarder.

Mettez au contraire Shakespeare à côté d’Eschyle, l’approche est redoutable, même pour Shakespeare. C’est lion contre lion. Vous confrontez deux égaux. Oreste n’a pas moins de vie funèbre que Hamlet. Et si Shakespeare essaye de terrifier Eschyle avec les sorcières, Eschyle lui montre du doigt les Euménides. Chose admirable, pour que le génie soit complet, il faut qu’il soit de bonne foi. Virgile ne croit pas un mot de YÉnéide ; sa Vénus est copiée sur Livie, son Olympe est de seconde main, il est dépaysé dans son enfer machiné par un autre que lui, il est bien plus sûr de César que de Jupiter ; Auguste, Mécène, Marcellus, voilà les vrais et solides Apollons ; il entend malice aux déifications profitables ; sa muse s’appelle Dix-mille-Sesterces. Aussi Virgile est-il par moments tout près d’avoir beaucoup d’esprit comme Ovide, lequel du reste n’en est pas moins chassé de la cour. Homère, lui, est naïf ; la beauté de ses poëmes, c’est la certitude. Ils en sont pleins ; ils en débordent. Homère croit aux héros, aux monstres, à la pomme, aux carquois de rayons lançant la peste, au partage des dieux à cause de Yroie, à Vénus qui est pour, à Pallas qui est contre ; tout ce fabuleux Empyrée qui est en lui le fascine et le subjugue. Il en radote. Il en rabâche. Cela fait sourire Horace. Bonus Homerus ". Homère est dupe de l’Iliade. De là sa grandeur.

Cette bonne foi sublime, l’intuition la donne. Intuition, invention. L’intuition ne domine pas moins le géomètre inventeur que le poëte. L’intuition c’est la puissance. Elle fait l’homme d’airain. C’était par intuition, et non par observation, que Campanella affirmait le nombre infini des étoiles. L’église, qui hait les astres, gênants pour les dogmes, voulut l’en faire démordre. En vain. Nous l’avons rappelé, vingt-sept années de cachot, sept fois vingt-quatre heures de brodequin et de chevalet n’ébranlèrent point Campanella. L’intuition fut plus forte que la torture. Aux trois facultés signalées plus haut, et dont nous avons indiqué d’abord l’accouplement, puis le groupe, correspondent trois familles d’esprit : les moralistes, limités à l’homme ; les philosophes, qui combinent l’homme avec le monde sensible ; les génies, qui voient tout.

Pour comprendre ce qui manque à Molière, il faut lire Shakespeare. Pour comprendre ce qui manque à Sedaine, à l’abbé Prévost, à Marivaux, à Le Sage, à La Bruyère, il faut lire Molière.

En art comme en toute chose, une certaine nuance — un abîme — sépare l’excellence de la grandeur. À la Trippenhausen d’Amsterdam, vous voyez en entrant un vaste tableau d’un maître dont le nom m’échappe, c’est excellent. Vous applaudissez. Tournez-vous, voici la Ronde de nuit, c’est Rembrandt. Vous poussez un cri. Le grand est là. L’excellent s’évanouit. Vous ne pouvez même plus regarder l’autre peinture. Le grand dans les arts ne s’obtient qu’au prix d’une certaine aventure. L’idéal conquis est un prix d’audace. Qui ne risque rien n’a rien. Le génie est un héros.

En avant ! c’était le mot de Jason et de Colomb. Arcana naturae détecta, c’était le cri de ce profond chercheur Leuwenhoëck accusé par ses contemporains de manquer de goût dans ses découvertes.

Leuwenhoëck cherchait le germe dans l’ordre visible comme nous cherchons la cause dans l’ordre invisible. Il allongeait le microscope avec l’hypothèse, croyant à l’observation, croyant aussi à l’intuition. De là ses trouvailles, de là aussi ses ennemis. La supposition, c’est-à-dire l’ascension à l’étage invisible, tente les grands esprits calculateurs comme les grands esprits lyriques. Le levier de la conjecture peut seul remuer cet incommensurable monde, le possible. À la condition, il est vrai, d’avoir ce point d’appui, le fait. Kepler disait : l’hypothèse est mon bras droit. Sans l’intuition, ni haute science, ni haute poésie. Uranie, la muse double, voit en même temps l’exact et l’idéal. Elle a une main sur Archimède et l’autre sur Homère.

Les vues partielles n’ont qu’une exactitude de petitesse. Le microscope est grand parce qu’il cherche le germe. Le télescope est grand parce qu’il cherche le centre. Tout ce qui n’est pas cela est nomenclature, curiosité vaine, art chétif, science naine, poussière. Tendons toujours à la synthèse.

Pour bien voir l’homme, il faut regarder la nature ; pour bien voir la nature et l’homme, il faut contempler l’infini. Rien n’est le détail, tout est l’ensemble. À qui n’interroge pas tout, rien ne se révèle.


Précisons encore ; et en même temps donnons aux idées esquissées ici leur extension complète.

L’idée de Nature résume tout. De plus ou moins de densité de cette idée démesurée résulte la philosophie entière. Serrez cette idée au plus près, faites-la immédiate et palpable, réduisez-la au moindre volume possible en lui conservant d’ailleurs tout ce qui la compose, aménagez-la, en un mot, à l’état concret, vous avez l’homme ; dilatez-la, vous percevez Dieu. L’humanité étant un microcosme, on conçoit l’erreur de ceux qui, comme Fichte, s’en contentent, et qui voient le monde en elle. L’homme est Dieu en petit format.

Mais prendre pour Dieu l’homme, c’est la même méprise que prendre pour univers la terre. Vous mettez le grain de cendre si près de votre prunelle qu’il vous éclipse l’infini.

Les choses sont les pores par où sort Dieu. L’univers le transpire. Toutes les profondeurs le font paraître à toutes les surfaces. Quiconque médite voit le créateur perler sur la création. La religion est la mystérieuse sueur de l’infini. La nature sécrète la notion de Dieu. Contempler est une révélation ; souffrir en est une autre. Dieu tombe goutte à goutte du ciel, et larme à larme de nos yeux. À quoi bon Tout, s’il n’était pas là comme fin ?

Fin, c’est-à-dire but.

On croit que fin signifie mort. Erreur. Fin signifie vie.

L’existence terrestre n’est autre chose que la lente croissance de l’être humain vers cet épanouissement de l’âme que nous appelons la mort. C’est dans le sépulcre que la fleur de la vie s’ouvre. La destinée est une résultante évidente de la nature. Maintenant comment cela se fait-il ? par quelle combinaison ? par quel va-et-vient, par quelle décomposition de forces, par quel mélange d’effluves, par quelle alchimie énorme ? Comment l’événement fuse-t-il à travers l’élément ? Comment l’harmonie universelle peut-elle avoir des contre-coups, et qu’est-ce que ce contre-coup, le sort ? Une providence est visible ; elle a pour manifestation l’équilibre, que le philosophe appelle d’un plus grand nom : Équité. Une fatalité aussi est visible ; elle a pour manifestation la nécessité. Équité et Nécessité ; ce sont les deux mystérieux visages de l’inconnu. Mais qu’est-ce que cette chose qu’on nomme le hasard ? Le hasard n’est ? point providence, car il semble rompre l’équilibre, il n’est point fatalité, car il n’est pas empreint de nécessité. Qu’est-il donc ? Est-il l’une et l’autre ? est-il le remous de l’une et de l’autre ? Nul ne pourrait le dire. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a qu’une loi. La nature n’est pas une chose et la destinée n’en est pas une autre. Il n’y a pas une loi extérieure et une loi intérieure. Le phénomène universel se réfracte d’un milieu dans l’autre ; de là les apparences diverses ; de là les différents systèmes de faits, tous concordants dans le relatif, tous identiques dans l’absolu. L’unité d’essence entraîne l’unité de substance, l’unité de substance entraîne l’unité de loi. Voici le vrai nom de l’Être : Tout Un. Le labyrinthe de l’immanence universelle a un réseau double, l’abstrait, le concret ; mais ce réseau double est en perpétuelle transfusion ; l’abstraction— se concrète, la réalité s’abstrait, le palpable devient invisible, l’invisible devient palpable, ce qu’on ne peut que penser naît de ce qu’on touche et de ce qu’on voit, ce qui végète se complique de ce qui arrive, l’incident s’enchevêtre au permanent ; il y a de la destinée dans l’arbre, il y a de la sève dans la passion ; il est probable que la lumière pense. Le monde est une pile de Volta et en même temps est un esprit ; le Nil et l’Ens ™ s’abordent et s’accouplent ; de l’immatériel au matériel la fécondation est possible ; ce sont les deux sexes de l’infini ; il n’y a pas de frontières ; tout s’amalgame et s’aime ; flux et reflux du prodige dans le prodige ; mystère, énormité, vie.

Ô destinée ! ô création !

La mère pleure, l’enfant crie, la bête fauve gémit ou rugit, ce qui est gémir, l’arbre frissonne, l’herbe frémit, la nuée gronde, le mont tressaille, la forêt murmure, le vent se lamente, la source larmoie, la mer sanglote, l’oiseau chante. On naît, c’est pour souffrir ; on vit, c’est pour souffrir ; on aime, c’est pour souffrir ; on travaille, c’est pour souffrir ; on est beau, c’est pour souffrir ; on est juste, c’est pour souffrir ; on est grand, c’est pour souffrir. La volonté aboutit à un ajournement, l’utopie ; la science aboutit à un doute, l’hypothèse. On gravit ce qu’on ne franchira pas, on commence ce qu’on n’achèvera pas, on croit ce qu’on ne prouvera pas, on bâtit ce qu’on n’habitera pas ; on plante de l’ombrage pour autrui. Le progrès est une série de Chanaans toujours entrevus, jamais conquis, par qui les rêve ; ceux qui les ont niés y entrent. De jouissance point, et pour personne. La tyrannie est lourde aux tyrans ; la bonté est amère aux bons. L’ingratitude, quel fond de calice ! Aucune chose ne s’ajuste à nous ; on n’entre jamais tout à fait dans la place où l’on est ; on ne reconnaît son moule dans aucun des creux de la vie ; on a toujours du trop ou du moins ; toute patrie est un exil, tout exil est une patrie ; Ailleurs semble toujours préférable à Ici ; nos plus grandes plénitudes sont le vide. Une seule sérénité est possible, celle de la conscience. Il y a du nuage sur tout le reste. Obscurité majestueuse ! Et pourquoi s’étonner et se plaindre, et que demandez-vous, mourir étant dû à l’homme !

Qu’est-ce qu’il vous faut donc ?

Ce qui est certain, — et quelle espérance qu’une telle certitude ! — ce qui est certain, c’est qu’un phénomène grandiose, la liberté, commence dans l’homme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la philosophie et pour réserver les possibilités obscures, disons que c’est dans l’homme seulement que ce phénomène commence à être visible. L’homme seul sur la terre apparaît libre. Tout ce qui n’est pas l’homme, que ce soit la chose ou la bête, est fatal. Ceci est du moins l’apparence incontestable. Ouvrons une parenthèse :

(La pénétration d’une autre loi, située plus avant dans les profondeurs et expliquant l’apparence fatale de la bête et de la chose, n’est donnée qu’à l’intuition. Cette loi, à laquelle du reste personnellement nous croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linéaments n’est scientifiquement fixé. Le nom d’hypothèse est un commencement d’acceptation que la science ne consent même pas à lui donner, tant cette loi est encore engagée dans la chimère. Existe-t-elle ? question. Les plus hardis se bornent à dire : il y a quelque chose là.)

Nous fermons la parenthèse, nous ne voulons pas que notre raisonnement perde pied un seul instant, et nous déclarons nous en tenir aux faits perceptibles à tous ; nous raisonnons sur le palpable et le visible ; nous restons dans les données de l’expérimentation philosophique universellement admise. Cela posé, qu’est-ce que l’homme sur la terre a de plus que les autres êtres ? La faculté de faire le bien ou le mal.

À lui commence cette faculté, et, par conséquent, cette notion : le bien et le mal.

Le bien et le mal, quelle ouverture sur l’inconnu !

Révélation de la loi morale.

Pouvoir faire le bien ou le mal, qu’est-ce ? C’est la liberté. Et qu’est-ce encore ? C’est la responsabilité. Liberté ici, responsabilité ailleurs, ô découverte splendide ! La liberté, c’est l’âme.

Liberté implique résurrection ; car résurrection, c’est responsabilité. Pour accomplir sa loi, c’est-à-dire pour devenir de liberté responsabilité, il faut absolument qu’après la vie ce phénomène, qui est l’homme même, persiste. Donc, et irrésistiblement, voilà la survivance de l’âme au corps . démontrée.

Ce sont là les ténèbres sacrées.

La loi morale est le fil trouvé dans le labyrinthe. Je sens de la chaleur, j’avance, c’est le bien ; je sens du froid, je recule, c’est le mal. L’affinité de Dieu avec mon âme se manifeste par une ineffable caresse obscure quand je m’approche de lui. Je pense, je le sens près de moi ; je crée, je le sens plus près ; j’aime, je le sens plus près ; je me dévoue, je le sens plus près encore. Ceci n’est ni de l’observation, car je ne vois ni ne touche rien ; ni de l’imagination, car la vertu serait imaginaire alors ; c’est de l’intuition.

Toutes les racines de la loi morale sont dans ce qu’on appelle le surnaturalisme. Nier le surnaturalisme, ce n’est pas seulement fermer les yeux à l’infini, c’est couper les vertus de l’homme par le pied. L’héroïsme est une affirmation religieuse. Quiconque se dévoue prouve l’éternité. Aucune chose finie n’a en elle l’explication du sacrifice.

Celui qui écrit ces lignes l’a déjà dit quelque part, l’idéal sur la terre, l’infini hors de la terre, c’est là le double but qui est en même temps le but unique, car l’un mène l’homme au progrès et l’autre mène l’âme à Dieu.

On peut, à coup sûr, être un esprit ironique et tranquille, ne croire à rien, et quitter cette vie d’une façon fière. Pétrone, homme de plaisir, fait tout ce qu’il peut pour mourir voluptueusement. Il se met dans un bain tiède, relit l’ordre de Néron, récite quelques vers d’amour, puis prend un couteau et se coupe les quatre veines ; cela fait, il regarde son sang couler, écarte la coupure d’une veine avec ses doigts, puis l’autre, les bouche, les rouvre, tantôt c’est le bras droit, tantôt c’est le bras gauche, et il dit en riant à ses amis : Amant alterna camenœ.

Certes, c’est là une attitude superbe devant l’ombre ; mais c’est plutôt bien faire sa sortie que bien mourir. Bien mourir, c’est mourir comme Léonidas pour la patrie, comme Socrate pour la raison, comme Jésus pour la fraternité. Socrate meurt par intelligence, et Jésus par amour ; il n’est rien de plus grand et de plus doux. Heureux entre tous ceux dont la mort est belle ! L’âme, momentanément arrêtée ici-bas dans l’homme, mais consciente d’une destinée solidaire avec l’univers, leur doit ce contentement de pouvoir associer l’idée de beauté à l’idée de mort, vague preuve d’avenir qui satisfait l’âme confusément.

Que ces méditations-là soient abstruses, qui le nie ? Mais pas de noble esprit qui n’en soit tenté. Ce qu’il y a d’abîme en nous est appelé par ce qu’il y a d’abîme hors de nous. Ces épaisseurs plaisent à l’intelligence ; selon que l’esprit qui songe est plus ou moins grand, le rayon visuel de la pensée s’y enfonce à des profondeurs diverses. L’essai de comprendre, c’est là toute la philosophie. La création est un palimpseste à travers lequel on déchiffre Dieu. Le grand obscur se dérobe, mais veut être poursuivi. L’énigme, cette Galatée formidable, fuit sous les prodigieux branchages de la vie universelle, mais elle vous regarde et désire être vue. Ce sublime désir de l’impénétrable, être pénétré, fait éclore en vous la prière.

Peu à peu l’horizon s’élève, et la méditation devient contemplation ; puis il se trouble, et la contemplation devient vision. On ne sait quel tourbillon d’hypothétique et de réel, ce qui peut être compliquant ce qui est, notre invention du possible nous faisant à nous-même illusion, nos propres conceptions mêlées à l’obscurité, nos conjectures, nos rêves et nos aspirations prenant forme, tout cela chimérique sans doute, tout cela vrai peut-être, des apparitions d’âmes dans des éclairs, des passages rapides de linceuls, de doux visages aimés s’ébauchant dans des transparences inexprimables, de fuyants sourires dans la nuit, le prodigieux songe de l’immanence entrevue, quel vertige ! Les apocalypses viennent de là. Vous pouvez retrancher ceci au philosophe, mais vous ne le retrancherez pas au poëte. Depuis Job jusqu’à Voltaire, tout poëte a sa part de vision. Une certaine grandeur sidérale est attachée à cette folie. Dans cette démence auguste, il y a de la révélation. Etre ce visionnaire possible, et cependant rester le sage, c’est à cette faculté surhumaine qu’on reconnaît les suprêmes esprits.

Nous ne sommes, certes, pas de ceux qui veulent absolument retrouver le poëte en personne dans les types de ses drames et qui le rendent responsable de tout ce que disent ses personnages, ce qui serait — réduire à un moi lyrique et monocorde le moi multiple et indéfini de l’auteur dramatique ; mais sans faire le poëte solidaire de ses créations, ivrogne à cause de Falstaff, hypocrite à cause de Tartuffe, intrigant à cause dé Figaro, fratricide à cause de Caïn, sans canoniser Corneille à cause de Polyeucte, sans idéaliser Schiller à cause de Posa et sans caricaturer Homère à cause de Thersite, tout en rejetant cette façon commode et puérile de prendre un homme en flagrant délit dans son œuvre, nous pensons qu’on peut parfois voir, par échappées, dans de certaines figures préférées, des lueurs de l’âme même du poëte. On peut à de certains moments dire : Ceci est une étincelle de Plaute. Ceci est un éclair d’Eschyle. L’auteur s’incarne un peu plus dans tel personnage que dans tous les autres. Il est évident, par exemple, que Hamlet est une prédilection pour Shakespeare de même qu’Alceste est une prédilection pour Molière ; et l’on peut affirmer que c’est Shakespeare qui parle quand Hamlet dit : — « Horatio, il y a sur la terre et dans le ciel plus de choses que votre philosophie n’en a rêvé. »

La vaste anxiété de ce qui peut être, telle est la perpétuelle obsession du poëte. Ce qui peut être dans la nature, ce qui peut être dans la destinée ; prodigieuse nuit. Le soir, au crépuscule, du haut d’une falaise, à l’approche refroidissante de la marée qui monte, l’oeil égaré dans tous ces plis de l’obéissance au vent, en bas l’onde, en haut la nuée, le fouet de l’écume dans le visage, pendant que les goélands effarouchés par les ouvertures des vagues battent de l’aile, pendant que les flots accourent pleins du hurlement étouffé des naufrages, regarder l’océan, qu’est-ce auprès de ceci : regarder le possible !

Je pense par instants avec une joie profonde qu’avant douze ou quinze ans d’ici, au plus tard, je saurai ce que c’est que cette ombre, le tombeau, et j’ai une sorte de certitude que mon espoir de clarté ne sera pas trompé. Ô vous que j’aime, ne vous affligez pas de ce cri que je pousse vers l’attente suprême, ne vous attristez pas de cette impatience, car j’ai la foi que c’est dans l’infini qu’est le grand rendez-vous. Je vous y retrouverai sublimes et vous m’y reverrez meilleur. Et nous nous y aimerons comme sur la terre et en même temps comme au ciel, avec le redoublement mystérieux de l’immensité. La vie n’est qu’une occasion de rencontre ; c’est après la vie qu’est la jonction. Les corps n’ont que l’embrassement, les âmes ont l’étreinte. Vous figurez-vous, ô mes bien-aimés, ce divin baiser de l’azur quand il n’y a plus dans le moi que de la lumière ! La manière dont s’aiment les transfigurés fait partie de ce que nous appelons ici le jour. Leur accouplement est rayon. Qui sait si tous nos échauffements célestes pour le devoir et la vertu ne nous viennent pas ineffablement de leur clarté, s’ils ne nous rendent pas ce service de nous faire bons en étant heureux, et s’ils n’ont pas pour loi sublime d’être utiles parce qu’ils sont aimés ? Tâchons d’être un jour parmi eux. Et ici-bas, jusqu’à ce que la grande heure sonne, vous et moi, moi surtout, qui suis si entravé d’imperfections et qui ai tant à faire pour arriver à la bonté, ne nous reposons pas, travaillons, veillons sur nous et sur les autres, dépensons-nous pour la probité, prodiguons-nous pour la justice, ruinons-nous pour la vérité, sans compter ce que nous perdons, car ce que nous perdons, nous le gagnons. Point de relâche. Faisons selon nos forces, et au-delà de nos forces. Où y a-t-il un devoir ? où y a-t-il une lutte ? où y a-t-il un exil ? où y a-t-il une douleur ? Courons-y. Aimer, c’est donner ; aimons. Soyons de profondes bonnes volontés. Songeons à cet immense bien qui nous attend, la mort.




Note[modifier]

  1. Horace, Epîtres, I, IX




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