Proses (Rimbaud)

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Sommaire

[modifier] Premières proses

(Récit)

I

Prologue

Le soleil était encore chaud; cependant il n'éclairait presque plus la terre; comme un flambeau placé devant les voûtes gigantesques ne les éclaire plus que par une faible lueur, ainsi le soleil, flambeau terrestre, s'éteignait en laissant échapper de son corps de feu une dernière et faible lueur, laissant encore cependant voir les feuilles vertes des arbres, les petites fleurs qui se flétrissaient, et le sommet gigantesque des pins, des peupliers et des chênes séculaires. Le vent rafraîchissant, c'est-à-dire une brise fraîche, agitait les feuilles des arbres avec un bruissement à peu près semblable à celui que faisait le bruit des eaux argentées du ruisseau qui coulait à mes pieds. Les fougères courbaient leur front vert devant le vent. Je m'endormis, non sans m'être abreuvé de l'eau du ruisseau.

II

Je rêvai que... j'étais né à Reims, l'an 1503.

Reims était alors une petite ville ou, pour mieux dire, un bourg cependant renommé à cause de sa belle cathédrale, témoin du sacre du roi Clovis.

Mes parents étaient peu riches, mais très honnêtes: ils n'avaient pour tout bien qu'une petite maison qui leur avait toujours appartenu et qui était en leur possession vingt ans avant que je ne fusse encore né, en plus, quelque mille francs auxquels il faut encore ajouter les petits louis provenant des économies de ma mère.

Mon père était officier dans les armées du roi. C'était un homme grand, maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau de même couleur... Quoiqu'il n'eût guère, quand j'étais né, que 48 ou 50 ans, on lui en aurait certainement bien donné 60 ou... 58. Il était d'un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant rien souffrir qui lui déplût.

Ma mère était bien différente: femme douce, calme, s'effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait. Elle était si calme que mon père l'amusait comme une jeune demoiselle. J'étais le plus aimé. Mes frères étaient moins vaillants que moi et cependant plus grands. J'aimais peu l'étude, c'est-à-dire d'apprendre à lire, écrire et compter... Mais si c'était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, à la bonne heure, je me plaisais à cela.

Je me rappelle qu'un jour mon père m'avait promis vingt sous, si je lui faisais bien une division; je commençai; mais je ne pus finir. Ah! combien de fois ne m'a-t-il pas promis... de sous, des jouets, des friandises, même une fois cinq francs, si je pouvais lui... lire quelque chose... Malgré cela, mon père me mit en classe dès que j'eus dix ans. Pourquoi - me disais-je - apprendre du grec, du latin? je ne le sais. Enfin, on n'a pas besoin de cela. Que m'importe à moi que je sois reçu... à quoi cela sert-il d'être reçu, à rien, n'est-ce pas? Si, pourtant; on dit qu'on n'a une place que lorsqu'on est reçu. Moi, je ne veux pas de place; je serai rentier. Quand même on en voudrait une, pourquoi apprendre le latin? Personne ne parle cette langue. Quelquefois j'en vois sur les journaux; mais, dieu merci, je ne serai pas journaliste. Pourquoi apprendre et de l'histoire et de la géographie? On a, il est vrai, besoin de savoir que Paris est en France, mais on ne demande pas à quel degré de latitude. De l'histoire, apprendre la vie de Chinaldon, de Nabopolassar, de Darius, de Cyrus, et d'Alexandre, et de leurs autres compères remarquables par leurs noms diaboliques, est un supplice?

Que m'importe à moi qu'Alexandre ait été célèbre? Que m'importe... Que sait-on si les latins ont existé? C'est peut-être quelque langue forgée; et quand même ils auraient existé, qu'ils me laissent rentier et conservent leur langue pour eux. Quel mal leur ai-je fait pour qu'ils me flanquent au supplice? Passons au grec... Cette sale langue n'est parlée par personne, personne au monde!...

Ah! saperlipotte de saperlipopette! sapristi! moi je serai rentier; il ne fait pas si bon de s'user les culottes sur les bancs, saperlipopettouille!

Pour être décrotteur, gagner la place de décrotteur, il faut passer un examen; car les places qui vous sont accordées sont d'être ou décrotteur, ou porcher, ou bouvier. Dieu merci, je n'en veux pas, moi, saperlipouille! Avec ça des soufflets vous sont accordés pour récompense; on vous appelle animal, ce qui n'est pas vrai, bout d'homme, etc...

Ah! saperpouillotte!...

La suite prochainement.

Arthur.



[modifier] Charles d'Orléans à Louis XI

Sire, le temps a laissé son manteau de pluie; les fouriers d'été sont venus: donnons l'huys au visage à Mérencolie! Vivent les lays et ballades! moralités et joyeulsetés! Que les clercs de la basoche nous montent les folles soties: allons ouyr la moralité du Bien-Advisé et Maladvisé, et la conversion du clerc Théophilus, et come alèrent à Rome Saint Pière et Saint Pol, et comment furent martirez! Vivent les dames à rebrassés collets, portant atours et broderyes! N'est-ce pas, Sire, qu'il fait bon dire sous les arbres, quand les cieux sont vêtus de bleu, quand le soleil cler luit, les doux rondeaux, les ballades haut et cler chantées? J'ai ung arbre de la plante d'amours, ou Une fois me dites ouy, ma dame, ou Riche amoureux a toujours l'advantage... Mais me voilà bien esbaudi, Sire, et vous allez l'être comme moi: Maistre François Villon, le bon folastre, le gentil raillart qui rima tout cela, engrillonné, nourri d'une miche et d'eau, pleure et se lamente maintenant au fond du Châtelet! Pendu serez! lui a-t-on dit devant notaire: et le pauvre folet tout transi a fait son épitaphe pour lui et ses compagnons: et les gratieux gallans dont vous aimez tant les rimes, s'attendent danser à Montfaulcon, plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre, dans la bruine et le soleil!

Oh! Sire, ce n'est pas pour folle plaisance qu'est là Villon! Pauvres housseurs ont assez de peine! Clergeons attendant leur nomination de l'Université, musards, montreurs de synges, joueurs de rebec qui payent leur escot en chansons, chevaucheurs d'escuryes, sires de deux écus, reîtres cachant leur nez en pots d'étain mieux qu'en casques de guerre; tous ces pauvres enfants secs et noirs comme escouvillons, qui ne voient de pain qu'aux fenêtres, que l'hiver emmitoufle d'onglée, ont choisi maistre François pour mère nourricière! Or nécessité fait gens méprendre, et faim saillir le loup du bois: peut-être l'Escollier, ung jour de famine, a-t-il pris des tripes au baquet des bouchers, pour les fricasser à l'Abreuvoir Popin ou à la taverne du Pestel? Peut-être a-t-il pipé une douzaine de pains au boulanger, ou changé à la Pomme du Pin un broc d'eau claire pour un broc de vin de Baigneux? Peut-être, un soir de grande galle au Plat-d'Etain, a-t-il rossé le guet à son arrivée; ou les a-t-on surpris, autour de Montfaulcon, dans un souper conquis par noise, avec une dixaine de ribaudes? Ce sont les méfaits de maistre François! Parce qu'il nous montre ung gras chanoine mignonnant avec sa dame en chambre bien nattée, parce qu'il dit que le chappelain n'a cure de confesser, sinon chambrières et dames, et qu'il conseille aux dévotes, par bonne mocque, parler contemplation sous les courtines, l'escollier fol, si bien riant, si bien chantant, gent comme esmerillon, tremble sous les griffes des grands juges, ces terribles oiseaux noirs que suivent corbeaux et pies! Lui et ses compagnons, pauvres piteux! accrocheront un nouveau chapelet de pendus aux bras de la forêt: le vent leur fera chandeaux dans le doux feuillage sonore: et vous, Sire, et tous ceux qui aiment le poète ne pourront rire qu'en pleurs en lisant ses joyeuses ballades: ils songeront qu'ils ont laissé mourir le gentil clerc qui chantait si follement, et ne pourront chasser Mérencolie!

Pipeur, larron, maistre François est pourtant le meilleur fils du monde: il rit des grasses souppes jacobines: mais il honore ce qu'a honoré l'église de Dieu, et madame la vierge, et la très sainte trinité! Il honore la Cour de Parlement, mère des bons, et sœur des benoitz anges; aux médisants du royaume de France, il veut presque autant de mal qu'aux taverniers qui brouillent le vin. Et dea! II sait bien qu'il a trop gallé au temps de sa jeunesse folle! L'hiver, les soirs de famine, auprès de la fontaine Maubuay ou dans quelque piscine ruinée, assis à croppetons devant petit feu de chenevottes, qui flambe par instants pour rougir sa face maigre, il songe qu'il aurait maison et couche molle, s'il eût estudié!... Souvent, noir et flou comme chevaucheur d'escovettes, il regarde dans les logis par des mortaises: "- O, ces morceaulx savoureux et frians! ces tartes, ces flans, ces gelines dorées! - je suis plus affamé que Tantalus! - Du rost! du rost! - Oh! cela sent plus doux qu'ambre et civettes! - Du vin de Beaulne dans de grandes aiguières d'argent! - Haro! la gorge m'ard!... O, si j'eusse estudié!... - Et mes chausses qui tirent la langue, et ma hucque qui ouvre toutes ses fenêtres, et mon feautre en dents de scie! - Si je rencontrais un piteux Alexander, pour que je puisse, bien recueilli, bien débouté, chanter à mon aise comme Orpheus le doux ménétrier! Si je pouvais vivre en honneur une fois avant que de mourir!..." Mais, voilà: souper de rondeaux d'effets de lune sur les vieux toits, d'effets de lanternes sur le sol, c'est très maigre, très maigre; puis passent, en justes cottes, les mignottes villotières qui font chosettes mignardes pour attirer les passants; puis le regret des tavernes flamboyantes, pleines du cri des buveurs heurtant les pots d'étain et souvent les flamberges, du ricanement des ribaudes, et du chant aspre des rebecs mendiants; le regret des vieilles ruelles noires où saillent follement, pour s'embrasser, des étages de maisons et des poutres énormes; où, dans la nuit épaisse, passent, avec des sons de rapières traînées, des rires et des braieries abominables... Et l'oiseau rentre au vieux nid: Tout aux tavernes et aux filles!...

Oh! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie! La corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux! Pendus seront, pour une franche repeue! Villon est aux mains de la Cour de Parlement: le corbel n'écoutera pas le petit oiseau! Sire, ce serait vraiment méfait de pendre ces gentils clercs: ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d'ici-bas: laissez-les vivre leur vie étrange; laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter: ils sont aussi riches que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein l'âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire ou pleurer: Laissez-les vivre: Dieu bénit tous les miséricords, et le monde bénit les poètes.

(1870)

[modifier] Un Cœur sous une soutane

- Intimités d'un séminariste. -

... O Thimothina Labinette! Aujourd'hui que j'ai revêtu la robe sacrée, je puis rappeler la passion, maintenant refroidie et dormant sous la soutane, qui l'an passé, fit battre mon cœur de jeune homme sous ma capote de séminariste!...

1er mai 18...

... Voici le printemps. Le plant de vigne de l'abbé*** bourgeonne dans son pot de terre: l'arbre de la cour a de petites pousses tendres comme des gouttes vertes sur ses branches; l'autre jour, en sortant de l'étude, j'ai vu à la fenêtre du second quelque chose comme le champignon nasal du sup***. Les souliers de J*** sentent un peu; et j'ai remarqué que les élèves sortent fort souvent pour... dans la cour; eux qui vivaient à l'étude comme des taupes, rentassés, enfoncés dans leur ventre, tendant leur face rouge vers le poêle, avec une haleine épaisse et chaude comme celle des vaches! Ils restent fort longtemps à l'air, maintenant, et, quand ils reviennent, ricanent, et referment l'isthme de leur pantalon fort minutieusement, - non, je me trompe, fort lentement, - avec des manières, en semblant se complaire, machinalement, à cette opération qui n'a rien en soi que de très futile...

2 mai.

Le sup*** est descendu hier de sa chambre, et, en fermant les yeux, les mains cachées, craintif et frileux, il a traîné à quatre pas dans la cour ses pantoufles de chanoine!...

Voici mon cœur qui bat la mesure dans ma poitrine, et ma poitrine qui bat contre mon pupitre crasseux! Oh! je déteste maintenant le temps où les élèves étaient comme de grosses brebis suant dans leurs habits sales, et dormaient dans l'atmosphère empuantie de l'étude, sous la lumière du gaz, dans la chaleur fade du poêle!... J'étends mes bras! je soupire, j'étends mes jambes... je sens des choses dans ma tête, oh! des choses!...

4 mai...

... Tenez, hier, je n'y tenais plus: j'ai étendu, comme l'ange Gabriel, les ailes de mon cœur. Le souffle de l'esprit sacré a parcouru mon être! J'ai pris ma lyre, et j'ai chanté:

Approchez-vous,

Grande Marie!

Mère chérie! Du doux Jhésus!

Sanctus Christus!

O vierge enceinte

O mère sainte

Exaucez-nous!

O! si vous saviez les effluves mystérieuses qui secouaient mon âme pendant que j'effeuillais cette rose poétique! je pris ma cithare, et comme le Psalmiste, j'élevai ma voix innocente et pure dans les célestes altitudes!!! O altitudo altitudinum!...

...

7 mai...

Hélas! Ma poésie a replié ses ailes, mais, comme Galilée, je dirai, accablé par l'outrage et le supplice: Et pourtant elle se meut! - Lisez: elles se meuvent! - J'avais commis l'imprudence de laisser tomber la précédente confidence... J*** l'a ramassée, J***, le plus féroce des jansénistes, le plus rigoureux des séides du sup***, et l'a portée à son maître, en secret; mais le monstre, pour me faire sombrer sous l'insulte universelle, avait fait passer ma poésie dans les mains de tous ses amis!

Hier, le sup*** me mande: j'entre dans son appartement, je suis debout devant lui, fort de mon intérieur. Sur son front chauve frissonnait comme un éclair furtif son dernier cheveu roux: ses yeux émergeaient de sa graisse, mais calmes, paisibles; son nez semblable à une batte était mû par son branle habituel: il chuchotait un oremus: il mouilla l'extrémité de son pouce, tourna quelques feuilles de livre, et sortit un petit papier crasseux, plié...

Grananande Maarieie!...

Mèèèree Chééérieie!

Il ravalait ma poésie! il crachait sur ma rose! il faisait le Brid'oison, le Joseph, le bêtiot, pour salir, pour souiller ce chant virginal; Il bégayait et prolongeait chaque syllabe avec un ricanement de haine concentré: et quand il fut arrivé au cinquième vers,... Vierge enceininte! il s'arrêta, contourna sa nasale, et! il éclata! Vierge enceinte! Vierge enceinte! il disait cela avec un ton, en fronçant avec un frisson son abdomen proéminent, avec un ton si affreux, qu'une pudique rougeur couvrit mon front. Je tombai à genoux, les bras vers le plafond, et je m'écriai: O mon père!...

...

- Votre lyyyre,! votre cithâre! jeune homme! votre cithâre! des effluves mystérieuses! qui vous secouaient l'âme! J'aurais voulu voir! Jeune âme, je remarque là dedans, dans cette confession impie, quelque chose de mondain, un abandon dangereux, de l'entraînement, enfin! -

Il se tut, fit frissonner de haut en bas son abdomen puis, solennel:

- jeune homme, avez-vous la foi?...

- Mon père, pourquoi cette parole? Vos lèvres plaisantent-elles?... Oui, je crois à tout ce que dit ma mère... la Sainte Eglise!

- Mais... Vierge enceinte!... C'est la conception ça, jeune homme; c'est la conception!...

- Mon père! je crois à la conception!...

- Vous avez raison! jeune homme! C'est une chose...

... Il se tut... - Puis: Le jeune J*** m'a fait un rapport où il constate chez vous un écartement des jambes, de jour en jour plus notoire, dans votre tenue à l'étude; il affirme vous avoir vu vous étendre de tout votre long sous la table, à la façon d'un jeune homme... dégingandé. Ce sont des faits auxquels vous n'avez rien à répondre... Approchez vous, à genoux, tout près de moi; je veux vous interroger avec douceur; répondez: vous écartez beaucoup vos jambes, à l'étude?

Puis il me mettait la main sur l'épaule, autour du cou, et ses yeux devenaient clairs, et il me faisait dire des choses sur cet écartement des jambes... Tenez, j'aime mieux vous dire que ce fut dégoûtant, moi qui sais ce que cela veut dire, ces scènes-là!... Ainsi, on m'avait mouchardé, on avait calomnié mon cœur et ma pudeur, - et je ne pouvais rien dire à cela, les rapports, les lettres anonymes des élèves les uns contre les autres, au sup***, étant autorisées, et commandées, - et je venais dans cette chambre, me f... sous la main de ce gros!... Oh! le séminaire!...

...

10 mai -

Oh! mes condisciples sont effroyablement méchants et effroyablement lascifs! A l'étude, ils savent tous, ces profanes, l'histoire de mes vers, et, aussitôt que je tourne la tête, je rencontre la face du poussif D***, qui me chuchote: Et ta cithare, et ta cithare? et ton journal? Puis l'idiot L*** reprend: Et ta lyre? et ta cithare? Puis trois ou quatre chuchotent en chœur:

Grande Marie...

Mère chérie!

Moi, je suis un grand benêt: - Jésus, je ne me donne pas de coups de pied! - Mais enfin, je ne moucharde pas, je n'écris pas d'ânonymes, et j'ai pour moi ma sainte poésie et ma pudeur!...

12 mai...

Ne devinez-vous pas pourquoi je meurs d'amour?

La fleur me dit: salut: l'oiseau me dit bonjour:

Salut; c'est le printemps! c'est l'ange de tendresse!

Ne devinez-vous pas pourquoi je bous d'ivresse?

Ange de ma grand'mère, ange de mon berceau,

Ne devinez-vous pas que je deviens oiseau,

Que ma lyre frissonne et que je bats de l'aile

Comme hirondelle?...

J'ai fait ces vers là hier, pendant la récréation; je suis entré dans la chapelle, je me suis enfermé dans un confessionnal, et là, ma jeune poésie a pu palpiter et s'envoler, dans le rêve et le silence, vers les sphères de l'amour. Puis, comme on vient m'enlever mes moindres papiers dans mes poches, la nuit et le jour, j'ai cousu ces vers en bas de mon dernier vêtement, celui qui touche immédiatement à ma peau, et, pendant l'étude, je tire, sous mes habits, ma poésie sur mon cœur, et je la presse longuement en rêvant...

15 mai. -

Les événements se sont bien pressés, depuis ma dernière confidence, et des événements bien solennels, des événements qui doivent influer sur ma vie future et intérieure d'une façon sans doute bien terrible!

Thimothina Labinette, je t'adore!

Thimothina Labinette, je t'adore! je t'adore! laisse-moi chanter sur mon luth, comme le divin Psalmiste sur son Psaltérion, comment je t'ai vue, et comment mon cœur a sauté sur le tien pour un éternel amour!

Jeudi, c'était jour de sortie: nous, nous sortons deux heures; je suis sorti: ma mère, dans sa dernière lettre, m'avait dit: "... tu iras, mon fils, occuper superficiellement ta sortie chez monsieur Césarin Labinette, un habitué à ton feu père, auquel il faut que tu sois présenté un jour ou l'autre avant ton ordination..."

... Je me présentai à monsieur Labinette, qui m'obligea beaucoup en me reléguant, sans mot dire, dans sa cuisine: sa fille, Thimothine, resta seule avec moi, saisit un linge, essuya un gros bol ventru en l'appuyant contre son cœur, et me dit tout à coup, après un long silence: Eh bien, monsieur Léonard?...

Jusque là, confondu de me voir avec cette jeune créature dans la solitude de cette cuisine, j'avais baissé les yeux et invoqué dans mon cœur le nom sacré de Marie: je relevai le front en rougissant, et, devant la beauté de mon interlocutrice, je ne pus que balbutier un faible: Mademoiselle?...

Thimothine! tu étais belle! Si j'étais peintre, je reproduirais sur la toile tes traits sacrés sous ce titre: La Vierge au bol! Mais je ne suis que poète, et ma langue ne peut te célébrer qu'incomplètement...

La cuisinière noire, avec ses trous où flamboyaient les braises comme des yeux rouges, laissait échapper, de ses casseroles à minces filets de fumée, une odeur céleste de soupe aux choux et de haricots; et devant elle, aspirant avec ton doux nez l'odeur de ces légumes, regardant ton gros chat avec tes beaux yeux gris, ô Vierge au bol, tu essuyais ton vase! les bandeaux plats et clairs de tes cheveux se collaient pudiquement sur ton front jaune comme le soleil; de tes yeux courait un sillon bleuâtre jusqu'au milieu de ta joue, comme à Santa Teresa! ton nez, plein de l'odeur des haricots, soulevait ses narines délicates; un duvet léger, serpentant sur tes lèvres, ne contribuait pas peu à donner une belle énergie à ton visage; et, à ton menton, brillait un beau signe brun où frissonnaient de beaux poils follets: tes cheveux étaient sagement retenus à ton occiput par des épingles; mais une courte mèche s'en échappait... je cherchai vainement tes seins; tu n'en as pas: tu dédaignes ces ornements mondains: ton cœur est tes seins!... Quand tu te retournas pour frapper de ton pied large ton chat doré, je vis tes omoplates saillant et soulevant ta robe, et je fus percé d'amour, devant le tortillement gracieux des deux arcs prononcés de tes reins!...

Dès ce moment, je t'adorai: J'adorais, non pas tes cheveux, non pas tes omoplates, non pas ton tortillement inférieurement postérieur: ce que j'aime en une femme, en une vierge, c'est la modestie sainte, ce qui me fait bondir d'amour, c'est la pudeur et la piété; c'est ce que j'adorai en toi, jeune bergère!...

Je tâchais de lui faire voir ma passion; et, du reste, mon cœur, mon cœur me trahissait! je ne répondais que par des paroles entrecoupées à ses interrogations; plusieurs fois, je lui dis Madame, au lieu de Mademoiselle, dans mon trouble! Peu à peu, aux accents magiques de sa voix, je me sentais succomber; enfin je résolus de m'abandonner, de lâcher tout; et, à je ne sais plus quelle question qu'elle m'adressa, je me renversai en arrière sur ma chaise, je mis une main sur mon cœur, de l'autre, je saisis dans ma poche un chapelet dont je laissai passer la croix blanche, et, un oeil vers Thimothine, l'autre au ciel, je répondis douloureusement et tendrement, comme un cerf à une biche:

- Oh! oui! Mademoiselle... Thimothina!!!!

Miserere! miserere! - Dans mon oeil ouvert délicieusement vers le plafond tombe tout à coup une goutte de saumure, dégouttant d'un jambon planant au-dessus de moi, et, lorsque, tout rouge de honte, réveillé dans ma passion, je baissai mon front, je m'aperçus que je n'avais dans ma main gauche, au lieu d'un chapelet, qu'un biberon brun; - ma mère me l'avait confié l'an passé pour le donner au petit de la mère chose! - De l'oeil que je tendais au plafond découla la saumure amère: - mais, de l'oeil qui te regardait, ô Thimothina, une larme coula, larme d'amour, et larme de douleur!...

...

Quelque temps, une heure après, quand Thimothina m'annonça une collation composée de haricots et d'une omelette au lard, tout ému de ses charmes, je répondis à mi-voix: - J'ai le cœur si plein, voyez-vous, que cela me ruine l'estomac! - Et je me mis à table; oh! je le sens encore, son cœur avait répondu au mien dans son appel: pendant la courte collation, elle ne mangea pas: - Ne trouves-tu pas qu'on sent un goût? répétait-elle; son père ne comprenait pas; mais mon cœur le comprit: c'était la Rose de David, la Rose de Jessé, la Rose mystique de l'écriture; c'était l'Amour!

Elle se leva brusquement, alla dans un coin de la cuisine, et, me montrant la double fleur de ses reins, elle plongea son bras dans un tas informe de bottes, de chaussures diverses, d'où s'élança son gros chat; et jeta tout cela dans un vieux placard vide; puis elle retourna à sa place, et interrogea l'atmosphère d'une façon inquiète; tout à coup, elle fronça le front, et s'écria:

- Cela sent encore!...

- Oui, cela sent, répondit son père assez bêtement: (il ne pouvait comprendre, lui, le profane!)

Je m'aperçus bien que tout cela n'était dans ma chair vierge que les mouvements intérieurs de sa passion! je l'adorais et je savourais avec amour l'omelette dorée, et mes mains battaient la mesure avec la fourchette, et, sous la table, mes pieds frissonnaient d'aise dans mes chaussures!...

Mais, ce qui me fut un trait de lumière, ce qui me fut comme un gage d'amour éternel, comme un diamant de tendresse de la part de Thimothina, ce fut l'adorable obligeance qu'elle eut, à mon départ, de m'offrir une paire de chaussettes blanches, avec un sourire et ces paroles:

- Voulez-vous cela pour vos pieds, Monsieur Léonard?

...

16 mai -

Thimothina! je t'adore, toi et ton père, toi et ton chat:

Thimothina:

...Vas devotionis,

Rosa mystica,

Turris davidica, Ora pro nobis!

Coeli porta,

Stella maris,

17 mai. -

Que m'importent à présent les bruits du monde et les bruits de l'étude? Que m'importent ceux que la paresse et la langueur courbent à mes côtés? Ce matin, tous les fronts, appesantis par le sommeil, étaient collés aux tables; un ronflement, pareil au cri du clairon du jugement dernier, un ronflement sourd et lent s'élevait de ce vaste Gethsémani. Moi, stoïque, serein, droit, et m'élevant au-dessus de tous ces morts comme un palmier au-dessus des ruines, méprisant les odeurs et les bruits incongrus, je portais ma tête dans ma main, j'écoutais battre mon cœur plein de Thimothina, et mes yeux se plongeaient dans l'azur du ciel, entrevu par la vitre supérieure de la fenêtre!...

- 18 mai:

Merci à l'Esprit Saint qui m'a inspiré ces vers charmants . ces vers, je vais les enchâsser dans mon cœur; et, quand le ciel me donnera de revoir Thimothina, je les lui donnerai, en échange de ses chaussettes!...

Je l'ai intitulée La Brise:

Dans sa retraite de coton

Dort le zéphyr à douce haleine:

Dans son nid de soie et de laine:

Dort le zéphyr au gai menton!

Quand le zéphyr lève son aile

Dans sa retraite de coton,

Quand il court où la fleur l'appelle,

Sa douce haleine sent bien bon!

O brise quintessenciée!

O quintessence de l'amour!

Quand la rosée est essuyée,

Comme ça sent bon dans le jour!

Jésus! Joseph! Jésus! Marie!

C'est comme une aile de condor

Assoupissant celui qui prie!

Ça nous pénètre et nous endort!

...

La fin est trop intérieure et trop suave; je la conserve dans le tabernacle de mon âme. A la prochaine sortie, je lirai cela à ma divine et odorante Thimotina.

Attendons dans le calme et le recueillement.

...

Date incertaine. Attendons!...

16 juin! -

Seigneur, que votre volonté se fasse: je n'y mettrai aucun obstacle! Si vous voulez détourner de votre serviteur l'amour de Thimothina, libre à vous, sans doute: mais, Seigneur Jésus, n'avez-vous pas aimé vous-même, et la lance de l'amour ne vous a-t-elle pas appris à condescendre aux souffrances des malheureux! Priez pour moi!

Oh! j'attendais depuis longtemps cette sortie de deux heures du 15 juin: j'avais contraint mon âme, en lui disant: Tu seras libre ce jour-là: le 15 juin, je m'étais peigné mes quelques cheveux modestes, et, usant d'une odorante pommade rose, je les avais collés sur mon front, comme les bandeaux de Thimothina; je m'étais pommadé les sourcils; j'avais minutieusement brossé mes habits noirs, comblé adroitement certains déficits fâcheux dans ma toilette, et je me présentai à la sonnette espérée de monsieur Césarin Labinette. Il arriva, après un assez long temps, la calotte un peu crânement sur l'oreille, une mèche de cheveux raides et fort pommadés lui cinglant la face comme une balafre, une main dans la poche de sa robe de chambre à fleurs jaunes, l'autre sur le loquet... Il me jeta un bonjour sec, fronça le nez en jetant un coup d'oeil sur mes souliers à cordons noirs, et s'en alla devant moi, les mains dans ses deux poches, ramenant en devant sa robe de chambre, comme fait l'abbé*** avec sa soutane, et modelant ainsi à mes regards sa partie inférieure.

Je le suivis.

Il traversa la cuisine, et j'entrai après lui dans son salon. Oh! ce salon! je l'ai fixé dans ma mémoire avec les épingles du souvenir! La tapisserie était à fleurs brunes; sur la cheminée, une énorme pendule en bois noir, à colonnes; deux vases bleus avec des roses; sur les murs, une peinture de la bataille d'Inkermann; et un dessin au crayon, d'un ami de Césarin, représentant un moulin avec sa meule souffletant un petit ruisseau semblable à un crachat, dessin que charbonnent tous ceux qui commencent à dessiner. La poésie est bien préférable!...

Au milieu du salon, une table à tapis vert, autour de laquelle mon cœur ne vit que Thimothina, quoiqu'il s'y trouvât un ami de monsieur Césarin, ancien exécuteur des œuvres sacristaines dans la paroisse de***, et son épouse madame de Riflandouille, et que monsieur Césarin lui-même vint s'y accouder de nouveau, aussitôt mon entrée.

Je pris une chaise rembourrée, songeant qu'une partie de moi-même allait s'appuyer sur une tapisserie faite sans doute par Thimothina, je saluai tout le monde, et, mon chapeau noir posé sur la table, devant moi, comme un rempart, j'écoutai...

Je ne parlais pas, mais mon cœur parlait! Les messieurs continuèrent la partie de cartes commencée: je remarquai qu'ils trichaient à qui mieux mieux, et cela me causa une surprise assez douloureuse. - La partie terminée, ces personnes s'assirent en cercle autour de la cheminée vide; j'étais à un des coins, presque caché par l'énorme ami de Césarin, dont la chaise seule me séparait de Thimothina: je fus content en moi-même du peu d'attention que l'on faisait à ma personne; relégué derrière la chaise du sacristain honoraire, je pouvais laisser voir sur mon visage les mouvements de mon cœur sans être remarqué de personne: je me livrai donc à un doux abandon; et je laissai la conversation s'échauffer et s'engager entre ces trois personnes; car Thimothina ne parlait que rarement; elle jetait sur son séminariste des regards d'amour, et, n'osant le regarder en face, elle dirigeait ses yeux clairs vers mes souliers bien cirés!... Moi, derrière le gros sacristain, je me livrais à mon cœur.

Je commençai par me pencher du côté de Thimothina en levant les yeux au ciel. Elle était retournée. Je me relevai, et, la tête baissée vers ma poitrine, je poussai un soupir; elle ne bougea pas. Je remis mes boutons, je fis aller mes lèvres, je fis un léger signe de croix; elle ne vit rien. Alors, transporté, furieux d'amour, je me baissai très fort vers elle, en tenant mes mains comme à la communion, et en poussant un ah!... prolongé et douloureux; Miserere! tandis que je gesticulais, que je priais, je tombai de ma chaise avec un bruit sourd, et le gros sacristain se retourna en ricanant, et Thimothina dit à son père:

- Tiens, monsieur Léonard qui coule par terre!

Son père ricana! Miserere!

Le sacristain me repiqua, rouge de honte et faible d'amour, sur ma chaise rembourrée, et me fit une place. Mais je baissai les yeux, je voulus dormir! Cette société m'était importune, elle ne devinait pas l'amour qui souffrait là dans l'ombre: je voulus dormir! mais j'entendis la conversation se tourner sur moi!...

Je rouvris faiblement les yeux...

Césarin et le sacristain fumaient chacun un cigare maigre, avec toutes les mignardises possibles, ce qui rendait leurs personnes effroyablement ridicules; madame la sacristaine, sur le bord de sa chaise, sa poitrine cave penchée en avant, ayant derrière elle tous les flots de sa robe jaune qui lui bouffaient jusqu'au cou, et épanouissant autour d'elle son unique volant, effeuillait délicieusement une rose: un sourire affreux entr'ouvrait ses lèvres, et montrait à ses gencives maigres deux dents noires, jaunes, comme la faïence d'un vieux poêle. - Toi, Thimothina, tu étais belle, avec ta collerette blanche, tes yeux baissés, et tes bandeaux plats!

- C'est un jeune homme d'avenir: son présent inaugure son futur, disait en laissant aller un flot de fumée grise le sacristain...

- Oh! monsieur Léonard illustrera la robe! nasilla la sacristaine: les deux dents parurent!...

Moi je rougissais, à la façon d'un garçon de bien; je vis que les chaises s'éloignaient de moi, et qu'on chuchotait sur mon compte...

Thimothina regardait toujours mes souliers; les deux sales dents me menaçaient... le sacristain riait ironiquement: j'avais toujours la tête baissée!...

- Lamartine est mort... dit tout à coup Thimothina.

Chère Thimothine! C'était pour ton adorateur, pour ton pauvre poète Léonard, que tu jetais dans la conversation ce nom de Lamartine; alors, je relevai le front, je sentis que la pensée seule de la poésie allait refaire une virginité à tous ces profanes, je sentais mes ailes palpiter, et je dis, rayonnant, l'oeil sur Thimothina:

- Il avait de beaux fleurons à sa couronne, l'auteur des Méditations poétiques!

- Le cygne des vers est défunt! dit la sacristaine!

- Oui, mais il a chanté son chant funèbre, repris-je enthousiasmé.

- Mais, s'écria la sacristaine, monsieur Léonard est poète aussi! Sa mère m'a montré l'an passé des essais de sa muse...

Je jouai d'audace:

- Oh! Madame, je n'ai apporté ni ma lyre ni ma cithare; mais...

- Oh! votre cithare! vous l'apporterez un autre jour...

- Mais, ce néanmoins, si cela ne déplaît pas à l'honorable, - et je tirai un morceau de papier de ma poche, - je vais vous lire quelques vers... Je les dédie à mademoiselle Thimothina.

- Oui! oui! jeune homme! très bien! récitez, récitez, mettez-vous au bout de la salle...

Je me reculai... Thimothina regardait mes souliers... La sacristaine faisait la Madone; les deux messieurs se penchaient l'un vers l'autre... je rougis, je toussai, et je dis en chantant tendrement

Dans sa retraite de coton

Dort le zéphyr à douce haleine...

Dans son nid de soie et de laine

Dort le zéphyr au gai menton.

Toute l'assistance pouffa de rire: les messieurs se penchaient l'un vers l'autre en faisant de grossiers calembours; mais ce qui était surtout effroyable, c'était l'air de la sacristaine, qui, l'oeil au ciel, faisait la mystique, et souriait avec ses dents affreuses! Thimothina, Thimothina crevait de rire! Cela me perça d'une atteinte mortelle, Thimothina se tenait les côtes!... - Un doux zéphyr dans du coton, c'est suave, c'est suave!... faisait en reniflant le père Césarin... Je crus m'apercevoir de quelque chose... mais cet éclat de rire ne dura qu'une seconde: tous essayèrent de reprendre leur sérieux, qui pétait encore de temps en temps...

- Continuez, jeune homme, c'est bien, c'est bien!

Quand le zéphyr lève son aile

Dans sa retraite de coton,...

Quand il court où la fleur l'appelle,

Sa douce haleine sent bien bon...

Cette fois, un gros rire secoua mon auditoire; Thimothina regarda mes souliers: j'avais chaud, mes pieds brûlaient sous son regard, et nageaient dans la sueur; car je me disais: ces chaussettes que je porte depuis un mois, c'est un don de son amour, ces regards qu'elle jette sur mes pieds, c'est un témoignage de son amour:

Et voici que je ne sais quel petit goût me parut sortir de mes souliers: oh! je compris les rires horribles de l'assemblée! Je compris qu'égarée dans cette société méchante, Thimothina Labinette, Thimothina ne pourrait jamais donner un libre cours à sa passion! Je compris qu'il me fallait dévorer, à moi aussi, cet amour douloureux éclos dans mon cœur une après-midi de mai, dans une cuisine des Labinette, devant le tortillement postérieur de la Vierge au bol!

- Quatre heures, l'heure de la rentrée, sonnaient à la pendule du salon; éperdu, brûlant d'amour et fou de douleur, je saisis mon chapeau, je m'enfuis en renversant une chaise, je traversai le corridor en murmurant: J'adore Thimothine, et je m'enfuis au séminaire sans m'arrêter...

Les basques de mon habit noir volaient derrière moi, dans le vent, comme des oiseaux sinistres!...

...

...

30 juin.

Désormais, je laisse à la muse divine le soin de bercer ma douleur; martyr d'amour à dix-huit ans, et, dans mon affliction, pensant à un autre martyr du sexe qui fait nos joies et nos bonheurs, n'ayant plus celle que j'aime, je vais aimer la foi! Que le Christ, que Marie me pressent sur leur sein: je les suis: je ne suis pas digne de dénouer les cordons des souliers de Jésus; mais ma douleur! mais mon supplice! Moi aussi, à dix-huit ans et sept mois, je porte une croix, une couronne d'épines! mais, dans la main, au lieu d'un roseau, j'ai une cithare! Là sera le dictame à ma plaie!...

...

- Un an après, Ier août -

Aujourd'hui, on m'a revêtu de la robe sacrée; je vais servir Dieu; j'aurai une cure et une modeste servante dans un riche village. J'ai la foi; je ferai mon salut, et sans être dispendieux, je vivrai comme un bon serviteur de Dieu avec sa servante. Ma mère la sainte Eglise me réchauffera dans son sein: qu'elle soit bénie! que Dieu soit béni!

... Quant à cette passion cruellement chérie que je renferme au fond de mon cœur, je saurai la supporter avec constance: sans la raviver précisément, je pourrai m'en rappeler quelquefois le souvenir: ces choses-là sont bien douces! - Moi, du reste, j'étais né pour l'amour et pour la foi! - Peut-être un jour, revenu dans cette ville, aurai-je le bonheur de confesser ma chère Thimothina?... Puis, je conserve d'elle un doux souvenir: depuis un an, je n'ai pas défait les chaussettes qu'elle m'a données...

Ces chaussettes-là, mon Dieu! je les garderai à mes pieds jusque dans votre saint Paradis!...


[modifier] Les déserts de l'amour

Avertissement

Ces écritures-ci sont d'un jeune, tout jeune homme, dont la vie s'est développée n'importe où ; sans mère, sans pays, insoucieux de tout ce qu'on connaît, fuyant toute force morale, comme furent déjà plusieurs pitoyables jeunes hommes. Mais, lui, si ennuyé et si troublé, qu'il ne fit que s'amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale. N'ayant pas aimé de femmes, - quoique plein de sang! - il eut son âme et son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes. Des rêves suivants, - ses amours ! - qui lui vinrent dans ses lits ou dans les rues, et de leur suite et de leur fin, de douces considérations religieuses se dégagent. Peut-être se rappellera-t-on le sommeil continu des Mahométans légendaires, - braves pourtant et circoncis ! Mais, cette bizarre souffrance possédant une autorité inquiétante, il faut sincèrement désirer que cette Ame, égarée parmi nous tous, et qui veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations sérieuses et soit digne !

A. Rimbaud.


C'est certes la même campagne...

[I]

C'est certes la même campagne. La même maison rustique de mes parents : la salle même où les dessus de porte sont des bergeries roussies, avec des armes et des lions. Au dîner, il y a un salon avec des bougies et des vins et des boiseries rustiques. La table à manger est très grande. Les servantes ! Elles étaient plusieurs, autant que je m'en suis souvenu. - Il y avait là un de mes jeunes amis anciens, prêtre et vêtu en prêtre, maintenant : c'était pour être plus libre. Je me souviens de sa chambre de pourpre, à vitres de papier jaune ; et ses livres, cachés, qui avaient trempé dans l'océan !

Moi j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin : lisant dans la cuisine, séchant la boue de mes habits devant les hôtes, aux conversations du salon : ému jusqu'à la mort par le murmure du lait du matin et de la nuit du siècle dernier.

J'étais dans une chambre très sombre : que faisais-je ? Une servante vint près de moi: je puis dire que c'était un petit chien : quoiqu'elle fût belle, et d'une noblesse maternelle inexprimable pour moi : pure, connue, toute charmante ! Elle me pinça le bras.

Je ne me rappelle même plus bien sa figure : ce n'est pas pour me rappeler son bras, dont je roulai la peau dans mes deux doigts ; ni sa bouche, que la mienne saisit comme une petite vague désespérée, minant sans fin quelque chose. Je la renversai dans une corbeille de coussins et de toiles de navire, en un coin noir. Je ne me rappelle plus que son pantalon à dentelles blanches. - Puis, ô désespoir, la cloison devint vaguement l'ombre des arbres, et je me suis abîmé sous la tristesse amoureuse de la nuit.


Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue...

[II]

Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la Ville, et à qui j'ai parlé et qui me parle.

J'étais dans une chambre sans lumière. On vint me dire qu'elle était chez moi : et je la vis dans mon lit, toute à moi, sans lumière. Je fus très ému, et beaucoup parce que c'était la maison de famille : aussi une détresse me prit : j'étais en haillons, moi, et elle, mondaine, qui se donnait, il lui fallait s'en aller ! Une détresse sans nom : je la pris, et la laissai tomber hors du lit, presque nue ; et, dans ma faiblesse indicible, je tombai sur elle et me traînai avec elle parmi les tapis sans lumière. La lampe de la famille rougissait l'une après l'autre les chambres voisines. Alors la femme disparut. Je versai plus de larmes que Dieu n'en a pu jamais demander.

Je sortis dans la ville sans fin. Ô Fatigue ! Noyé dans la nuit sourde et dans la fuite du bonheur. C'était comme une nuit d'hiver, avec une neige pour étouffer le monde décidément. Les amis auxquels je criais : où reste-t-elle, répondaient faussement. Je fus devant les vitrages de là où elle va tous les soirs : je courais dans un jardin enseveli. On m'a repoussé. Je pleurais énormément, à tout cela. Enfin je suis descendu dans un lieu plein de poussière, et assis sur des charpentes, j'ai laissé finir toutes les larmes de mon corps avec cette nuit. - Et mon épuisement me revenait pourtant toujours.

J'ai compris qu'elle était à sa vie de tous les jours, et que le tour de bonté serait plus long à se reproduire qu'une étoile. Elle n'est pas revenue, et ne reviendra jamais, l'Adorable qui s'était rendue chez moi, - ce que je n'aurais jamais présumé. - Vrai, cette fois j'ai pleuré plus que tous les enfants du monde.


[modifier] Proses évangéliques

A Samarie, plusieurs ont manifesté leur foi en lui...

[I]

A Samarie, plusieurs ont manifesté leur foi en lui. Il ne les a pas vus. Samarie [s'enorgueillissait] la parvenue, [la perfide], l'égoïste, plus rigide observatrice de sa loi protestante que Juda des tables antiques. Là la richesse universelle permettait bien peu de discussion éclairée. Le sophisme, esclave et soldat de la routine, y avait déjà après les avoir flattés, égorgé plusieurs prophètes.

C'était un mot sinistre, celui de la femme à la fontaine: « Vous êtes prophète, vous savez ce que j'ai fait. »

Les femmes et les hommes croyaient aux prophètes. Maintenant on croit à l'homme d'état.

A deux pas de la ville étrangère, incapable de la menacer matériellement, s'il était pris comme prophète, puisqu'il s'était montré là si bizarre, qu'aurait-il fait ?

Jésus n'a rien pu dire à Samarie.


L'air léger et charmant de la Galilée...

[II]

L'air léger et charmant de la Galilée : les habitants le reçurent avec une joie curieuse : ils l'avaient vu secoué par la sainte colère, fouetter les changeurs et les marchands de gibier du temple. Miracle de la jeunesse pâle et furieuse, croyaient-ils.

Il sentit sa main aux mains chargées de bagues et à la bouche d'un officier. L'officier était à genoux dans la poudre : et sa tête était assez plaisante, quoique à demi chauve.

Les voitures filaient dans les étroites rues [de la ville]; un mouvement, assez fort pour ce bourg ; tout semblait devoir être trop content ce soir-là.

Jésus retira sa main : il eut un mouvement d'orgueil enfantin et féminin. « Vous autres, si vous ne voyez [point] des miracles, vous ne croyez point. »

Jésus n'avait point encor fait de miracles. Il avait, dans une noce, dans une salle à manger verte et rose, parlé un peu hautement à la Sainte Vierge. Et personne n'avait parlé du vin de Cana à Capharnaum, ni sur le marché, ni sur les quais. Les bourgeois peut-être.

Jésus dit: « Allez, votre fils se porte bien. » L'officier s'en alla, comme on porte quelque pharmacie légère, et Jésus continua par les rues moins fréquentées. Des liserons [oranges], des bourraches montraient leur lueur magique entre les pavés. Enfin il vit au loin la prairie poussiéreuse, et les boutons d'or et les marguerites demandant grâce au jour.


Bethsaïda, la piscine des cinq galeries...

[III]

Bethsaïda, la piscine des cinq galeries, était un point d'ennui. Il semblait que ce fût un sinistre lavoir, toujours accablé de la pluie et noir ; et les mendiants s'agitant sur les marches intérieures ; - blêmies par ces lueurs d'orages précurseurs des éclairs d'enfer, en plaisantant sur leurs yeux bleus aveugles, sur les linges blancs ou bleus dont s'entouraient leurs moignons. Ô buanderie militaire, ô bain populaire. L'eau était toujours noire, et nul infirme n'y tombait même en songe.

C'est là que Jésus fit la première action grave ; avec les infâmes infirmes. Il y avait un jour, de février, mars ou avril, où le soleil de deux heures après midi, laissait s'étaler une grande faux de lumière sur l'eau ensevelie, et comme, là-bas, loin derrière les infirmes, j'aurais pu voir tout ce que ce rayon seul éveillait de bourgeons et de cristaux et de vers, dans le reflet, pareil à un ange blanc couché sur le côté, tous les reflets infiniment pâles remuaient.

Alors tous les péchés, fils légers et tenaces du démon, qui pour les cœurs un peu sensibles, rendaient ces hommes plus effrayants que les monstres, voulaient se jeter à cette eau. Les infirmes descendaient, ne raillant plus ; mais avec envie.

Les premiers entrés sortaient guéris, disait-on. Non. Les péchés les rejetaient sur les marches, et les forçaient de chercher d'autres postes : car leur Démon ne peut rester qu'aux lieux où l'aumône est sûre.

Jésus entra aussitôt après l'heure de midi. Personne ne lavait ni ne descendait de bêtes. La lumière dans la piscine était jaune comme les dernières feuilles des vignes. Le divin maître se tenait contre une colonne : il regardait les fils du Péché ; le démon tirait sa langue en leur langue; et riait ou [ma...].

Le Paralytique se leva, qui était resté couché sur le flanc, franchit la galerie et ce fut d'un pas singulièrement assuré qu'ils le virent franchir la galerie et disparaître dans la ville, les Damnés.

[modifier] Brouillons d'"Une saison en enfer"

Mauvais sang

Oui, c'est un vice que j'ai, qui s'arrête et qui marche avec moi, et, ma poitrine ouverte, je verrais un horrible cœur infirme. Dans mon enfance, j'entends les racines de souffrance jetée à mon flanc; aujourd'hui elle a poussé au ciel, elle est bien plus forte que moi, elle me bat, me traîne, me jette à terre.

C'est dit -

Donc renier la joie, éviter le devoir, ne pas [...]au monde mon dégoût et mes trahisons supérieures [...] la dernière innocence, la dernière timidité.

Allons, la marche! le désert, le fardeau, les coups, le malheur, l'ennui, la colère. - l'enfer, la science et les délices de l'esprit et des sens dispersés.

A quel démon me louer? Quelle bête faut-il adorer? Dans quel sang faut-il marcher? Quels cris faut-il pousser? Quel mensonge faut-il soutenir? Quelle sainte image faut-il attaquer? Quels cœurs faut-il briser?

Plutôt, éviter la [main] bruta[le] de la mort, j'entendrais les complaintes chantées dans les marchés. Point de popularité.

la dure vie, l'abrutissement pur, - et puis soulever d'un poing séché le couvercle du cercueil, s'asseoir et s'étouffer. Pas de vieillesse. Point de dangers, la terreur n'est pas française.

Ah! Je suis tellement délaissé, que j'offre à n'importe quelle divine image des élans vers la perfection. Autre marché grotesque.

O mon abnégation, ô ma charité inouïes. De profundis, domine! je suis bête?

Assez. Voici la punition! Plus à parler d'innocence. En marche. Oh! les reins se déplantent, le cœur gronde, la poitrine brûle, la tête est battue, la nuit roule dans les yeux, au Soleil.

Où va-t-on? A la bataille?

Ah! mon ami, ma sale jeunesse! Va..., va, les autres avancent les autels, les armes.

Oh! oh. C'est la faiblesse, c'est la bêtise, moi!

Allons, feu sur moi. Ou je me rends! Qu'on me blesse, je me jette à plat ventre, foulé aux pieds des chevaux.

Ah!

Je m'y habituerai.

Ah ça, je mènerais la vie française, et je suivrais le sentier de l'honneur.


Fausse conversion

Jour de malheur! J'ai avalé une fameuse gorgée de poison. La rage du désespoir m'emporte contre tout [;] la nature, les objets, moi, que je veux déchirer. Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé. Mes entrailles me brûlent [,] la violence du venin tord mes membres, me rend difforme, je m[eu]rs de soif. J'étouffe. Je ne puis crier. C'est l'enfer [,] l'éternité de la peine. Voilà comme le feu se relève. Va [dé]mon attise-le. Je brûle comme il faut. C'est [un] bon enfer, un bel et bon [enfer]...

J'avais entrevu la conversion, le bien, le bon[heu]r, le salut. Puis-je décrire la vision, on n'est pas poète en enfer. C'était des milliers d'opéras charmants un admirable concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je!

Ah! les nobles ambitions! ma haine. C'est l'existence enragée: la colère dans le sang, l'abêtissement, et c'est encore la vie! Si la damnation est éternelle. C'est l'exécution des lois religieuses, pourquoi a-t-on semé une foi pareille dans mon esprit. Mes parents ont fait mon malheur, et le leur, ce qui m'importe peu. On a abusé de mon innocence. Oh! l'idée du baptême. Il y en a qui ont vécu mal, qui vivent mal, et qui ne sentent rien! C'est mon baptême et ma faiblesse dont je suis esclave. C'est la vie encore! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Je reconnais la damnation. Une homme qui veut se mutiler est damné n'est-ce pas. Je me crois en enfer donc j'y suis. Un crime, vite, que je tombe au néant, par la loi des hommes.

Tais-toi mais tais-toi! C'est la honte et le reproche à côté de moi; c'est Satan qui me dit que son feu est ignoble, idiot; et que ma colère est affreusement laide. Assez. Tais-toi! ce sont des erreurs qu'on me souffle à l'oreille[,] les magie[s], les alchimies, les mysticismes, les parfums faux, les musiques naïves. C'est Satan qui se charge de cela. Alors les poètes sont damnés. Non ce n'est pas cela.

Et dire que je tiens la vérité. Que j'ai un jugement sain et arrêté sur toute chose, que je suis tout prêt pour la perfection. [C'est] l'orgueil! à présent. Je ne suis qu'un bonhomme en bois, la peau de ma tête se dessèche. Oh! mon Dieu! mon Dieu. J'ai peur, pitié. Ah! j'ai soif, o mon enfance, mon village, les prés , le lac! et la grève[,] le clair de lune quand le clocher sonnait douze. Satan est au clocher. Que je deviens bête. O Marie, Sainte vierge, faux sentiment, fausse prière.


(Alchimie du verbe) Enfin mon esprit...

Enfin mon esprit devin [...]

de [Londres ou de Pékin ou Ber] [...]

qui disparaisse [...] sur [...]

de réjouissance populaire. [Voilà][...]

des petit[s] [...]

J'aurais voulu le désert orageux de [ma campagne]

J'adorai les boissons tiédies, les boutiques fanées, les vergers brûlés. Je restais de longues heures la langue pendante, comme les bêtes harassées, je me traînais dans les ruelles puantes, et, les yeux fermés, je m'offrais au Dieu de feu, qu'il me renversât. Général, roi, disais-je, s'il reste un vieux canon sur tes remparts qui dégringolent, bombarde les hommes avec des morceaux de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides! Dans les salons frais! [... Fais] manger sa poussière à la ville! Oxyde des gargouilles. A l'heure emplis [les] boudoirs [de] sable brûla[nt] de rubis.

[-] je [-] cassais des pierres sur des routes balayées toujours. Le soleil souverain donnait une merde, dans la vallée, au centre de la terre, le mou[che]-ron enivré à la pissotière de l'auberge isolée, amoureux de la bourrache, et dissous au Soleil.

Faim

Je réfléchis au bonheur O des bêtes; les chenilles étaient les foule[s,] succession [de] petits corps blancs des limbes: l'araignée faisait l'ombre romantique envahie par l'aube opale; la punaise[,] brune personne attendait qu'on passionne. Heureuse la taupe, sommeil de toute la Virginité!

Je m'éloignais du contact. Etonnante virginité de l'écrire avec une espèce de romance.

  • Chanson de la plus haute tour.

Je crus avoir trouvé raison et bonheur. J'écartais le ciel, l'azur, qui est du noir, et je vivais, étincelle d'or de la lumière nature. C'était très sérieux. J'exprima le plus bêtement

Eternité

De joie, je devins un opéra fabuleux. Age d'or. C'était ma vie éternelle, non écrite, non chantée, - quelque chose comme la Providence[,] les lois du monde, l'essence à laquelle on croit et qui ne chante pas.

Après ces nobles minutes, stupidité complète. Je vis une fatalité de bonheur dans tous les êtres: l'action n'était qu'une façon de gâcher une satiété de vie: [un] hasard sinistre et doux, un énervement, errement. La morale était la faiblesse de la cervelle. [...] êtres et toutes choses m'apparaissent [...] d'autres vies autour d'elles. Ce monsieur [...] un ange. Cette famille n'est pas[...] [...]. Avec plusieurs hommes [...] moment d'une de leurs autres vies [...] histoire plus de principes. Pas un des sophismes [...] la folie enfermée. Je pourrais les redire tous, et d'autres et bien d'autres, et d'autres. Je sais le système. Je n'éprouvais plus rien,

Mais maintenant, je n'essaierais pas de me faire écouter.

Un mois de cet exercice: ma santé fut menacée. J'avais bien autre chose à faire que de vivre. Les hallucinations étant plus vives, la terreur venait! Je faisais des sommeils de plusieurs jours, et, levé, continuais les rêves les plus tristes, égaré partout.

  • Mémoire.

Je me trouvais mûr pour le trépas et ma faiblesse me tirait jusqu'aux confins du monde et de la vie, où le tourbillon dans la Cimmérie noire; parmi des morts, où un grand [...] une route de dangers, laissé presque toute l'âme aux épouvantes.

  • Confins du monde

Je voyageai un peu. J'allai au nord: je fermai mon cerveau. Je voulus reconnaître là toutes mes odeurs féodales, bergères, sources sauvages. J'aimais la mer, [bonhomme de peu], isoler les principes, l'anneau magique dans l'eau lumineuse comme si elle dût me laver [d'une] souillure, je voyais la croix consolante. J'avais été damné par l'arc-en-ciel et les magies religieuses; et pour le Bonheur, ma fatalité, mon ver, et qui Quoique le monde me parût très nouveau, à moi qui avais levé toutes les impressions possibles: faisant ma vie trop immense pour aimer [bien réellement] la force et la beauté.

Dans les plus grandes villes, à l'aube, ad matutinum, au Christus venit, quand pour les hommes forts le Christ vient, sa dent, douce à la mort, m'avertissait avec le chant du coq. Bon[heu]r.

Si faible, je ne me crus plus supportable dans la société, qu'à force de bienveill[ance]. Quel cloître possible pour ce beau dégoût? Tout cela s'est passé peu à peu.

Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style.

Maintenant je puis dire que l'art est une sottise. [Nos grands poètes] art aussi facile: l'art est une sottise.

Salut à la bonté.

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