Sainte Euphrosine

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Calmann-Lévy, 1899 (pp. 59-79).


LES ACTES DE LA VIE DE SAINTE EUPHROSINE D’ALEXANDRIE, EN RELIGION FRÈRE SMARAGDE, TELS QU’ILS FURENT RÉDIGÉS DANS LA LAURE DU MONT ATHOS, PAR GEORGES, DIACRE.


Euphrosine était la fille unique d’un riche citoyen d’Alexandrie, nommé Romulus, qui prit soin de la faire instruire dans la musique, dans la danse et dans l’arithmétique, en telle manière qu’au sortir de l’enfance elle montrait un esprit subtil et curieusement orné. Elle n’avait pas encore accompli sa onzième année, quand les magistrats d’Alexandrie firent afficher dans les rues qu’une coupe d’or serait donnée en prix à quiconque trouverait une réponse exacte aux trois questions suivantes :

"Première question. Je suis l’enfant noir d’un père lumineux ; oiseau sans ailes, je m’élève jusqu’aux nuées. Je fais pleurer, sans motif de chagrin, les yeux que je rencontre. A peine né, je m’évanouis dans l’air, Ami, dis quel est mon nom ?

"Deuxième question. J’engendre ma mère et je suis par elle engendré, et tantôt je suis plus long et tantôt plus court. Ami, dis quel est mon nom ?

"Troisième question. Antipater possède ce que possède Nicomède et le tiers de la part de Thémistius. Nicomède a ce qu’a Thémistius et le tiers de ce qu’a Antipater. Thémistius a dix mines et le tiers de la part de Nicomède. Quelle somme appartient à chacun ? "

Or, au jour fixé pour le concours, plusieurs jeunes hommes se présentèrent devant les juges dans l’espoir de gagner la coupe d’or, mais aucun ne répondit exactement. Le président était près de lever la séance quand la jeune Euphrosine, s’approchant à son tour du tribunal, demanda à être entendue. Chacun admirait la modestie de son maintien et l’aimable pudeur qui colorait ses joues.

— Illustrissimes juges, dit-elle en baissant les yeux,après avoir rendu gloire à Notre-Seigneur Jésus-Christ, principe et fin de toute connaissance, j’essayerai de répondre aux questions que Vos Lumières ont posées, et je commencerai par la première. L’enfant noir, c’est la fumée qui naît du feu, s’élève dans les airs et, par son âcreté, fait pleurer les yeux. Voilà pour la première question.

"Je vais répondre à la deuxième. Celui qui engendre sa mère et qui est engendré par elle n’est autre que le jour, qui est tantôt long et tantôt court, selon les saisons. Voilà pour la deuxième question.

"Je vais répondre à la troisième. Antipater a quarante-cinq mines ; Nicomède en a trente-sept et demie ; Thémistius, vingt-deux et demie. Voilà pour la troisième question."

Les juges, admirant l’exactitude de ces réponses, donnèrent le prix à la jeune Euphrosine. En conséquence, le plus ancien d’entre eux, s’étant levé, lui présenta la coupe d’or et lui ceignit le front d’une couronne de papyrus, afin d’honorer en elle la subtilité de l’esprit. Et la vierge fut reconduite à la maison de son père, au son des flûtes, avec un grand concours de peuple.

Mais comme elle était chrétienne et d’une piété peu commune, loin de s’enorgueillir de ces honneurs, elle en conçut la vanité et se promit d’appliquer, à l’avenir, la pénétration de son intelligence à résoudre des problèmes plus dignes d’intérêt, comme, par exemple, à faire la somme des nombres représentés par les lettres du nom de Jésus et à considérer les propriétés merveilleuses de ces nombres.

Cependant, elle croissait en sagesse et en beauté, et elle était recherchée en mariage par beaucoup de jeunes hommes. L’un d’eux était le comte Longin, qui possédait de grandes richesses. Romulus accueillit ce prétendant avec faveur, espérant qu’une alliance avec cet homme puissant l’aiderait à rétablir ses propres affaires qu’il avait dérangées par le luxe de son palais, de sa vaisselle et de ses jardins. Romulus, qui était un des plus magnifiques parmi les habitants d’Alexandrie, avait surtout dépensé des sommes considérables pour réunir dans sa maison, sous une vaste coupole, les machines les plus admirables, telles qu’une sphère aussi brillante que le saphir avec les constellations du ciel exactement figurées par des pierres précieuses. On remarquait aussi dans cette salle une fontaine d’Héron, qui répandait des eaux parfumées, et deux miroirs si artistement faits qu’ils changeaient quiconque s’y mirait l’un en une personne longue et mince, l’autre en une personne courte et grosse. Mais ce qu’on voyait de plus merveilleux dans cette demeure était un buisson d’aubépine tout couvert d’oiseaux qui, par un mécanisme ingénieux, chantaient en battant des ailes comme s’ils eussent été vivants. Romulus avait dépensé le reste de son bien pour acquérir ces machines dont il était curieux. C’est pourquoi il accueillit avec faveur le comte Longin qui possédait de grandes richesses. Il pressait de toutes ses forces la conclusion d’un mariage dont il attendait le bonheur de sa fille et le repos de sa vieillesse. Mais chaque fois qu’il vantait à Euphrosine les mérites du comte Longin, elle détournait le regard et ne faisait point de réponse. Il lui dit un jour :

— Ne me concédez-vous point, ma fille, qu’il est le plus beau, le plus riche, et le plus noble des citoyens d’Alexandrie ?

La sage Euphrosine répondit :

— Je vous l’accorde volontiers, mon père, et je crois, en effet, que le comte Longin passe en noblesse, en opulence et en beauté tous les citoyens de cette ville. C’est pourquoi, si je le refuse pour époux, il y a peu d’apparence qu’un autre, faisant ce que celui-là n’a pu faire, m’amène à changer ma résolution, qui est de consacrer ma virginité à Jésus-Christ.

En entendant ce propos, Romulus entra dans une grande colère et jura qu’il saurait bien obliger Euphrosine à épouser le comte Longin, et, sans se répandre en vaines menaces, il ajouta que, ce mariage, étant résolu dans son cœur, s’accomplirait sans tarder et que, si l’autorité paternelle n’y suffisait point, il y ajouterait celle de l’Empereur, dont La Divinité ne souffrirait point qu’une fille désobéît à son père dans une chose qui, comme le mariage d’une patricienne, intéressait le public et l’État.

Euphrosine savait que son père avait beaucoup de crédit auprès de l’Empereur, dont La Divinité habitait Constantinople. Elle comprit qu’elle n’avait, en ce péril, de secours à espérer que du comte Longin lui-même. C’est pourquoi elle le manda près d’elle, dans la basilique, pour un entretien secret.

Ému d’espérance et de curiosité le comte Longin se rendit dans la basilique, tout couvert d’or et de pierreries. La vierge ne se fit point attendre. Mais quand il la vit paraître les cheveux dénoués et enveloppée d’un voile noir, comme une suppliante, il en conçut un fâcheux augure et son cœur s’en irrita.

Euphrosine parla la première :

— Clarissime Longin, lui dit-elle, si vous m’aimez autant que vous le dites, vous craindrez de me déplaire, et ce serait, en effet, me causer un mortel déplaisir que de me traîner dans votre maison et d’user à votre contentement d’un corps que j’ai donné avec mon âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, principe et fin de tout amour.

Mais le comte Longin lui répondit :

— Clarissime Euphrosine, l’amour est plus fort que la volonté ; c’est pourquoi il convient de lui obéir comme à un maître jaloux. Je ferai à votre égard ce qu’il m’ordonne, qui est de vous prendre pour ma femme.

— Convient-il à un homme, même illustre, de prendre la fiancée du Seigneur ?

— C’est ce que j’apprendrai des évêques, non de vous.

Ces propos jetèrent la jeune fille dans les plus vives alarmes ; elle comprit qu’elle n’avait aucune pitié à attendre de cet homme violent, gouverné par les sens, et que les évêques ne pourraient reconnaître les vœux secrets qu’elle avait faits devant Dieu seul. Et, dans l’excès de son inquiétude, elle eut recours à un artifice si singulier qu’on doit le tenir plus admirable qu’exemplaire.

Sa résolution étant prise, elle feignit de céder à la volonté de son père et aux assiduités de son amant. Elle souffrit même qu’on prît jour pour la cérémonie des fiançailles. Le comte Longin faisait déjà placer dans les coffres les joyaux et les parures destinés à l’épouse ; il avait commandé pour elle douze robes sur lesquelles étaient brodées les scènes de l’ancien et du nouveau Testament, les fables des Grecs, l’histoire des animaux ainsi que les Divinités de l’Empereur et de l’Impératrice, avec leur suite d’officiers et de dames. Et l’un de ces coffres contenait des livres de théologie et d’arithmétique, écrits en lettres d’or sur des feuilles de parchemin teint de pourpre, que protégeaient des plaques d’ivoire et d’or.

Cependant Euphrosine se tenait tout le jour enfermée seule dans sa chambre. Et elle donnait pour raison de sa retraite qu’il convenait qu’elle apprêtât ses habits de noces.

— Il ne serait pas convenable, disait-elle, que certains vêtements fussent taillés et cousus par d’autres mains que les miennes.

Et, en effet, elle maniait l’aiguille du matin au soir. Mais ce qu’elle préparait ainsi dans le secret, ce n’était ni le voile virginal, ni la robe blanche des fiancées. C’était le capuchon grossier, la tunique courte, et les caleçons qu’ont coutume de porter les jeunes artisans des villes pour vaquer à leurs travaux. Et elle accomplissait cet ouvrage en invoquant Jésus-Christ, principe et fin de toutes les entreprises des justes. C’est pourquoi elle acheva heureusement sa tâche clandestine le huitième jour avant celui qui avait été fixé pour la solennité du mariage. Elle demeura tout ce jour en prières ; puis, étant allée recevoir, selon sa coutume, le baiser de son père, elle rentra dans sa chambre, se coupa les cheveux, qui tombèrent à ses pieds comme des écheveaux d’or, revêtit la tunique courte, attacha les caleçons autour de ses jambes par des courroies de laine, baissa le capuchon sur ses yeux, et, la nuit étant venue, elle sortit sans bruit de la maison, tandis que tout dormait, maîtres et serviteurs. Seul, le chien veillait ; mais comme il la connaissait, il la suivit quelque temps en silence et rentra dans sa niche.

Elle traversa d’un pas rapide la ville déserte où l’on entendait seulement par intervalles les cris des matelots ivres et le pas lourd des soldats du guet qui poursuivaient des voleurs. Parce que Dieu était avec elle, elle ne reçut aucune offense des hommes. Et ayant franchi une des portes d’Alexandrie, elle s’en alla vers le désert, en suivant les canaux couverts de papyrus et de lotus bleus. Au lever du jour, elle passa par un pauvre village d’artisans. Un vieillard chantait devant sa porte en polissant un cercueil de bois de sycomore. Quand elle fut devant lui, il leva sa face camuse et velue et s’écria :

— Par Jupiter ! Voici l’enfant Éros qui porte un petit pot d’onguent à sa mère. Qu’il est tendre et beau ! Comme il brille de vénusté ! Ils mentent ceux qui disent que les dieux s’en sont allés. Car ce jeune homme est un vrai petit dieu.

Et la sage Euphrosine, connaissant à ce propos que ce vieillard était païen, prit pitié de son ignorance et pria Dieu pour son salut. Cette prière fut exaucée. Ce vieillard, qui était un fabricant de cercueils, du nom de Porou, se convertit par la suite et prit le nom de Philothée.

Or, après un jour de marche, Euphrosine parvint au monastère où six cents moines observaient, sous le gouvernement de l’abbé Onuphre, la règle admirable de saint Pacôme. Elle se fit conduire auprès d’Onuphre et lui dit :

— Mon père, je me nomme Smaragde et je suis orphelin. Je vous prie de me recevoir dans votre sainte demeure, afin que j’y goûte les délices du jeûne et de la pénitence.

L’abbé Onuphre, qui était alors âgé de cent six ans, répondit :

Enfant Smaragde, tes pieds sont beaux, puisqu’ils t’ont conduit dans cette maison ; tes mains sont belles, puisqu’elles ont frappé à cette porte. Tu as faim et soif de jeûne et d’abstinence. Viens et tu seras rassasié. Heureux l’enfant qui fuit le siècle dans sa robe d’innocence ! Les âmes des hommes sont exposées à de grands périls dans les villes, et particulièrement à Alexandrie, à cause des femmes qui y sont en grand nombre. La femme est un tel danger pour l’homme, que la seule pensée m’en donne encore à mon âge un frisson qui secoue toute ma chair. S’il s’en trouvait une assez effrontée pour entrer dans cette sainte maison, mon bras retrouverait soudain sa vigueur pour la chasser à grands coups de cette crosse pastorale. Nous devons adorer Dieu, mon fils, dans tous ses ouvrages ; mais c’est un grand mystère de sa providence qu’il ait créé la femme. Demeure, enfant Smaragde, car c’est Dieu qui t’a conduit.

Ayant été reçue en cette manière parmi les enfants du saint homme Onuphre, Euphrosine revêtit l’habit monastique.

Dans sa cellule, elle louait le Seigneur et se réjouissait de sa fraude pieuse, par cette considération que son père et son fiancé ne manqueraient pas de l’aller rechercher dans tous les monastères de femmes afin de la reprendre par ordre de l’Empereur, et qu’ils ne parviendraient jamais à la découvrir en cet asile où Jésus-Christ, lui-même, l’avait amoureusement cachée.

Pendant trois ans, elle mena dans sa cellule la vie la plus édifiante et les vertus de l’enfant Smaragde embaumaient le monastère. C’est pourquoi l’abbé Onuphre lui confia les fonctions d’ostiaire ou de portier, comptant sur la sagesse du jeune moine pour recevoir les étrangers et surtout pour repousser les femmes qui tenteraient d’entrer dans le monastère. Car, disait le saint homme, la femme est impure, et la seule trace de ses pas est une souillure infecte.

Or. Smaragde était ostiaire depuis cinq ans, lorsqu’un étranger frappa à la porte du monastère. C’était un homme encore jeune, magnifique dans ses habillements et gardant un reste de fierté, mais pâle, décharné, l’œil enflammé par une fureur mélancolique.

— Frère ostiaire, dit cet homme, conduisez-moi auprès du saint abbé Onuphre, afin qu’il me guérisse, car je suis en proie à un mal mortel.

Smaragde ayant prié l’étranger de s’asseoir sur un escabeau, l’avertit qu’Onuphre, parvenu à sa cent quatorzième année, était allé visiter, en vue de sa fin prochaine, les grottes des saints anachorètes Amon et Orcise.

À cette nouvelle, le visiteur se laissa tomber sur l’escabeau et se cacha la tête dans les mains.

— Je n’espère donc plus guérir, murmura-t-il.

Et, relevant la tête, il ajouta :

— C’est l’amour d’une femme qui m’a réduit à cet état misérable.

Seulement alors, Euphrosine reconnut le comte Longin ; elle craignit qu’il ne la reconnût de même. Mais elle se rassura bientôt et fut prise de pitié à le voir si triste et dans un tel égarement.

Après un long silence le comte Longin s’écria :

— Je voudrais me faire moine pour échapper au désespoir.

Et il lui conta son amour et comment sa fiancée Euphrosine avait disparu soudainement, et qu’il la cherchait depuis huit ans sans pouvoir la trouver, et qu’il était brûlé, desséché d’amour et de douleur.

Elle lui répondit avec une douceur céleste :

— Seigneur, cette Euphrosine dont vous pleurez si amèrement la perte ne méritait pas tant d’amour. Sa beauté n’est précieuse que par l’idée que vous vous en faites ; elle est vile et méprisable en réalité. Elle était périssable et ce qui en reste ne vaut pas un regret. Vous ne croyez pas pouvoir vivre sans Euphrosine et, s’il vous arrivait de la rencontrer, vous pourriez ne pas même la reconnaître.

Le comte Longin ne répondit point, mais ces paroles ou peut-être la voix qui les prononçait fit une heureuse impression sur son âme. Il partit plus tranquille et promit de revenir.

Il revint en effet ; et, désireux d’embrasser l’état monastique, il demanda une cellule au saint abbé Onuphre et fit don au monastère de ses biens qui étaient immenses. Euphrosine en éprouva une grande satisfaction. Mais, à quelque temps de là, son cœur fut comblé d’une joie encore plus grande.

En effet, un mendiant, courbé sous sa besace et n’ayant pour couvrir sa nudité que des lambeaux sordides, étant venu demander aux moines secourables un morceau de pain, Euphrosine reconnut Romulus, son père ; mais, feignant de ne pas savoir qui il était, elle le fit asseoir, lui lava les pieds et lui donna à manger.

— Fils de Dieu, lui dit le mendiant, je ne fus pas toujours un pauvre vagabond tel que tu me vois. J’ai possédé de grandes richesses et une fille très belle, très sage, très savante, qui devinait les énigmes proposées dans les concours publics et qui même reçut un jour des magistrats une couronne de papyrus. Je l’ai perdue ; j’ai perdu tous mes biens. Je suis dévoré du regret de ma fille et de mes richesses. J’avais surtout un buisson d’oiseaux chanteurs d’un artifice merveilleux. Et maintenant je n’ai pas un manteau pour me couvrir. Pourtant je serais consolé si je pouvais, avant de mourir, revoir ma fille bien-aimée.

Comme il achevait ces mots, Euphrosine se jeta à ses pieds, et lui dit en pleurant :

— Mon père, je suis Euphrosine, votre fille, qui s’est enfuie une nuit de votre maison. Et le chien n’a point aboyé. Pardonnez-moi, mon père. Car je n’ai pas accompli ces choses sans la permission de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Et, après avoir conté au vieillard comment elle s’en était allée, déguisée en artisan, jusqu’à cette maison où elle avait vécu depuis paisible et cachée, elle lui montra un signe qu’elle avait au cou. Et Romulus reconnut sa fille à ce signe. Il l’embrassa tendrement et la baigna de ses larmes, admirant les desseins mystérieux du Seigneur.

C’est pourquoi il résolut de se faire moine et de demeurer dans le monastère du saint abbé Onuphre. Il se bâtit de ses mains une cellule de roseaux auprès de celle du comte Longin. Ils chantaient des psaumes et bêchaient la terre. Pendant les heures de repos, ils s’entretenaient de la vanité des amours terrestres et des biens de ce monde. Mais jamais Romulus ne révéla rien à personne touchant la reconnaissance merveilleuse de sa fille Euphrosine, estimant qu’il valait mieux que le comte Longin et que l’abbé Onuphre apprissent toute cette aventure dans le Paradis, quand ils auraient une pleine intelligence des voies de Dieu. Longin ne sut point que sa fiancée était près de lui. Ils vécurent tous trois, quelques années encore, dans la pratique de toutes les vertus et, par une faveur spéciale de la Providence, ils s’endormirent dans le Seigneur tous trois presque en même temps ; le comte Longin trépassa le premier, Romulus mourut deux mois plus tard et sainte Euphrosine, après lui avoir fermé les yeux, fut appelée au ciel dans la même semaine par Jésus-Christ qui lui dit : "Viens, ma colombe ! " Saint Onuphre les suivit dans la tombe où il descendit, plein de mérites, dans la cent trente-deuxième année de son âge, le saint jour de Pâques de l’année 395e depuis l’Incarnation du Fils de Dieu. Que l’intercession de l’archange saint Michel soit pour nous ! Ici finissent les actes de sainte Euphrosine Amen.

Telle est la relation que le diacre Georges écrivit dans la laure du mont Athos, à une époque qui peut aller du VIIe au XIVe siècle de l’ère chrétienne ; je flotte à cet égard dans une grande incertitude. Cette relation est tout à fait inédite : j’ai les meilleures raisons pour le croire. Je voudrais en avoir d’aussi bonnes pour penser qu’elle méritait d’être connue. Je l’ai traduite avec une fidélité qui n’a, sans doute, été que trop sensible, en communiquant à mon style une raideur byzantine dont l’incommodité me semble à moi-même presque intolérable. Le diacre Georges contait avec moins de grâce qu’Hérodote et même que Plutarque. Et l’on voit, par son exemple, que les décadences ont parfois moins de charme et de délicatesse qu’on ne se le figure communément aujourd’hui. Cette démonstration est peut-être le principal mérite de mon travail. Ce travail sera vivement critiqué, et l’on me fera sans doute des questions auxquelles il me sera difficile de répondre. Le texte que j’ai suivi n’est pas de la main du diacre Georges. Je ne sais s’il est complet. Je prévois qu’on signalera des lacunes et des interpolations. M. Schlumberger tiendra pour suspects divers protocoles employés au cours du récit, et M. Alfred Rambaud contestera l’épisode du vieillard Porou. Je réponds d’avance que, n’ayant qu’un seul texte, c’est celui-là que j’ai dû suivre. Il est en fort mauvais état et peu lisible. Mais il faut dire que tous les chefs-d’œuvre de l’antiquité classique, dont nous faisons nos délices, nous sont parvenus dans cet état. J’ai de bonnes raisons de croire qu’en lisant le texte de mon diacre j’ai fait d’énormes bévues et que ma traduction fourmille de contresens. Elle n’est même, peut-être, qu’un contresens perpétuel. Si cela n’y paraît pas autant qu’on pouvait le craindre, c’est qu’il est constant que le texte le plus inintelligible a toujours un sens pour celui qui le traduit. Sans cela l’érudition n’aurait point de raison d’être. J’ai conféré la relation du diacre Georges avec les endroits de Rufin et de saint Jérôme relatifs à sainte Euphrosine. Je dois dire qu’elle ne concorde pas tout à fait. C’est sans doute pour cela que mon éditeur a inséré ce docte travail dans un léger recueil de contes.